Figaro Littéraire du 25-03-2021
8 pages
Français
YouScribe est heureux de vous offrir cette publication

Figaro Littéraire du 25-03-2021

-

YouScribe est heureux de vous offrir cette publication
8 pages
Français

Informations

Publié par
Date de parution 25 mars 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Exrait

jeudi 25 mars 2021 LE FIGARO - N° 23823 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
BANDE DESSINÉE HISTOIRE
JEAN VAN HAMME NOSTRADAMUS : GÉNIE
EXHUME LES ANCÊTRES VISIONNAIRE OU IMPOSTEUR ?
PAGE 6DE LARGO WINCH
PAGE 7
Poètes, à la tribune !
DOSSIER Une jeune Américaine a composé un poème
sur son pays pour l’investiture de Joe Biden. Pourquoi les poètes
français ont-ils disparu de la vie de la nation ?
Réponse de Michael Edwards, de l’Académie française.
PAGES 2 À 4
Le côté des Vosges
L Y A chez Benoît Duteurtre, comme de l’Est, moins avenante que Sainte-Adres- collectionner les souvenirs. Il l’écrit sans
chez Proust enfant, un côté de Mésé- se ou Étretat, est l’humus de nombre de ses ostentation, ses amis s’appellent
Houelleglise et un de Guermantes : le côté livres : La Rebelle, Chemins de fer, La Nostal- becq, Kundera… Cher Duteurtre, est-ce
asdu Havre et celui des Vosges. Or c’est gie des buffets de gare, En marche !. Tous ces sez chic de skier avec Jean-Jacques Sempé… Iprès de Gérardmer, où son grand-père titres ont les accents d’un adieu à l’enfance, Le livre des amitiés est un classique dans une
maternel avait ses attaches, que le jeune en larmes. œuvre. Il en est un autre, plus rare et
péNormand s’est largement construit, dans le rilleux : le livre de l’amour. Pour la première
silence et les promenades. fois, Duteurtre explore ce sentiment
longDepuis Les Pieds dans l’eau, L’Été 76, Livre temps resté inconnu pour lui, qui peut bien
LA CHRONIQUEpour adultes, Benoît Duteurtre dissimule être délié de toute considération sexuelle,
derrière le mot roman un authentique cycle d’Étienne quoique notre époque s’en nourrisse
autobiographique : on y trouve l’aïeul Coty à ad nauseam. Il décrit ce bonheur, vite deve-de Montety
la fois prestigieux et encombrant, la bour- nu une nécessité, d’avoir à ses côtés un être
geoisie provinciale des années 1970, culti- qui compte, pour qui on s’inquiète, pour qui
vée, ouverte et malmenée par un vent de Plus pittoresque, sa carrière de producteur à on se réjouit, dont l’absence pèse, bref,
révolte : le jeune Benoît n’y a pas échappé. Radio France : notre auteur est spécialisé quelqu’un qu’on aime. L’intéressé s’appelle
Mais il en est revenu, lui qui évoque sans dans la musique de genre, l’opérette, le Jean-Sébastien. Avec délicatesse et pudeur,
complaisance excessive ses années de bohè- music-hall – façon de faire un pied de nez Duteurtre écrit de belles pages sensibles sur
me et de transgression. aux snobs de la musique contemporaine. Là ce pan de sa vie intime.
Ma vie extraordinaire est un titre en forme le mémorialiste se fait portraitiste de la plus Rien d’extraordinaire, n’était le regard que
d’antiphrase pour des Mémoires buisson- belle couleur pour peindre des figures déjà l’écrivain pose sur sa vie, mêlant
émerniers : rien que de très banal dans ces vacan- bien oubliées, à qui il redonne vie et intérêt. veillement, reconnaissance et justesse de
ces vosgiennes. L’oncle Albert, la tante Ro- Il y a l’inénarrable Suzy Delair, le spirituel l’analyse ; ce qui l’est davantage. ■
semonde, couple issu de la Résistance et Marcel Schneider, Jean Françaix, Jean
Hueresté sans enfant, lui sont durant plusieurs beau, entre autres figures de cette IV
Réétés une province et beaucoup davantage. publique culturelle, époque dont on sait
deC’est pourtant avec eux, chez eux, qu’il a puis son récit sur l’affaire Le Troquer qu’elle
observé un monde figé dans le temps, se fai- a sa dilection.
MA VIEsant subitement happer par la modernité Passion pour les anciens, dira-t-on. C’est
touristique et écologique. Les lecteurs de vrai. Mais Duteurtre est doué pour l’amitié EXTRAORDINAIRE
Duteurtre le savent, ce tournant nourrit comme d’autres le sont pour la clarinette. De Benoît Duteurtre,
aujourd’hui son désarroi et parfois son ire. Écrivains célèbres ou musiciens oubliés, Gallimard,
On vérifie d’ailleurs à quel point cette terre il aime prendre du temps avec eux, et 323 p., 20 €.
VAN HAMME & BERTHET/
PHOTOMONTAGE LE FIGARO DUPUIS
RMOSHE/STOCK.ADOBE.COM
Ajeudi 25 mars 2021 LE FIGARO
2
L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
Michael Edwards :
« Si les poètes français écrivaient Poètes de
sur leur pays, sans doute
seraient-ils davantage écoutés » tous les pays…
PROPOS RECUEILLIS PAR
ASTRID DE LARMINAT
adelarminat lefigaro.fr DOSSIER La poésie est une langue
Poète et essayiste anglais, profes- à la fois secrète et universelle
seur au Collège de France et
membre de l’Académie française, qui transcende les frontières. Michael Edwards vit en France
depuis vingt ans et écrit dans les Tour d’horizon, à l’occasion deux langues.
LE FIGARO. - En France, les poètes du Printemps des poètes.
ont disparu de la scène nationale
et se tiennent à l’écart des affaires
de la cité. Ce n’est pas le cas
aux États-Unis et en Angleterre.
Comment l’expliquez-vous.
Michael EDWARDS. - C’est vrai,
on a vu récemment lors de
l’investiture de Joe Biden une jeune
poétesse, Amanda Gorman, voler
Michael Edwards : « La poésie requiert une attention plus fine la vedette au nouveau président
qu’un roman. Même Crime et châtiment ou Moby Dick sont plus faciles en déclamant des vers de sa
composition sur l’Amérique. Et ce à lire qu’un sonnet. » FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO
n’était pas une première. Un
poète était présent aussi lors de l’in- avant auprès des médias comme se présente comme
vestiture de Kennedy, Clinton ou les prix du roman. Mais si l’on in- un « poète de la parole »
Obama. En Angleterre et aux vitait largement les journalistes qui « écrit à voix haute »
États-Unis, le pouvoir politique lors de la remise des prix de poé- et touche ainsi un large public ?
honore les poètes et les poètes sie, viendraient-ils nombreux ? Je Je ne crois pas qu’on puisse
oppoécrivent sur la vie de la nation, n’en suis pas sûr… ser la vision et le son. Ce qui m’a
cela depuis longtemps. En Angle- attiré vers Bonnefoy et m’a
eterre, il y a depuis le XVII siècle Pourquoi les poètes ébloui, c’est la voix que
j’entenun poète officiel qu’on appelle ne sont-ils plus présents dais en imagination lorsque je
lipoète lauréat ou lauré – titre très dans la vie publique en France ? sais ses poèmes. Jaccottet dirait
ancien en Europe puisque Pétrar- Oui, pourquoi ? Victor Hugo était aussi que c’est par la voix du
poèque par exemple fut couronné de un poète national, même s’il n’en me que l’on saisit la vision qu’il Il est important aussi que les poè- Dans votre essai, vous écrivez
lauriers dans la salle du Sénat à avait pas le titre. Lamartine était traduit. Il me semble plutôt tes enseignent. Aux États-Unis, que plus vous pratiquez la poésie,
MAGIE DE LA Rome en 1341. De très grands aussi un homme politique. qu’entre Bonnefoy ou Jaccottet et en Angleterre, de nombreux poè- plus vous lisez les poètes,
RESSEMBLANCEnoms ont occupé cette charge en Claudel et Valéry étaient des figu- le slam, il y a la même différence tes, dont les meilleurs, participent plus la poésie vous étonne
De Michael Edwards, Angleterre, Wordsworth par res de premier plan qui partici- qu’entre une cantate de Bach et la à la vie civile en étant professeur à et vous rend perplexe. Pourquoi ?
PUF, exemple. Pendant longtemps, ils paient aux débats publics. Hugo, musique pop. La première est l’université. À Oxford, il y a une Eh bien je ne sais pas justement.
210 p., 19 €.étaient nommés à vie ce qui leur Péguy, Aragon écrivaient sur la moins accessible. Cela dit, en An- chaire de poésie, ce qui n’existe La façon dont un poème arrive,
conférait un grand prestige. À France. Je ne crois pas que les gleterre, les grands poètes redé- pas en France, une chaire particu- dont les mots s’arrangent,
révèl’ère victorienne, en écrivant sur poètes de maintenant le fassent. couvrent régulièrement pour s’en lière à laquelle un poète est nom- lent quelque chose et créent de la
les victoires et les déboires du Yves Bonnefoy et Philippe Jaccot- inspirer la poésie populaire an- mé pour quatre ans avec la mis- joie, est un mystère qui ne cesse
pays, Tennyson représentait vrai- tet que j’admire énormément cienne, le folk, qui peut être très sion de faire découvrir la poésie de m’émerveiller.
ment le Royaume Uni, comme la s’intéressent à des choses impor- puissante. aux étudiants. Quand de grands
reine et le Premier ministre. tantes, essentielles même, mais auteurs comme Seamus Heaney, Que lire pour retrouver le goût
Maintenant, le poète lauréat est qui n’intéressent pas la majorité. La façon dont la poésie est étudiée Geoffrey Hill, Auden occupent de la poésie ?
nommé pour dix ans et n’est plus Et ils se tenaient à l’écart de la vie à l’école n’est-elle pas aussi cette chaire, forcément cela fait Commencez par le poème Lieu de
tenu d’écrire sur les évènements institutionnelle. On avait proposé responsable de la désaffection de la publicité pour la poésie. la salamandre, de Bonnefoy (Du
publics comme jadis où il devait à Bonnefoy d’entrer à l’Académie dont elle est l’objet ? Lorsque j’étais professeur à Essex, mouvement et de l’immobilité de
produire un poème dès qu’un mais il avait décliné. Quant à Jac- Puisque nous parlions de parole, du nous invitions un poète américain Douve) et Images plus fugaces, de
bébé princier naissait, ce qui était cottet, il a dit à l’un de mes amis rythme qui saisit celui qui écoute à résider avec nous chaque année. Jacottet (Airs). Pour les Anglais,
assez folklorique voire comique. lorsqu’il a su que j’avais été élu un poème, je me demande si on fait Il se mêlait à la vie des étudiants, lisez Requiem for the Plantagenet
Mais il fait toujours partie de la sous la Coupole : mais pourquoi encore apprendre par cœur et ré- les invitait au café pour qu’ils se Kings de Hill et Exposure de
Heamaison royale et reste symboli- donc veut-il être à l’Académie ? citer des beaux poèmes aux éco- rendent compte que la poésie ney, tous deux dans l’Anthologie
quement important. Aux États- liers. Ainsi le rythme de la poésie, n’est pas que de la culture mais un bilingue de la poésie anglaise de la
Unis aussi, il y a depuis les an- Joyce Carol Oates, interrogée jeudi qui est une autre façon de parler et art vivant qui rend vivant. Pléiade. ■
nées 30 un poète lauréat rattaché dernier dans Le Figaro littéraire de voir, imprégnera leurs corps et
à la bibliothèque du Congrès, un sur le livre qu’elle conseillerait leur mémoire. Beaucoup de
comptitre qui a été décerné à des poètes de lire en ce moment, a cité tines anglaises sont pleines de
d’envergure, William Carlos non pas un roman mais Feuilles « non-sens », et les enfants aiment
Williams, Robert Frost, Joseph d’herbes de Walt Whitman. leurs sonorités qui ouvrent leur Sublimes sonnets de Shakespeare
Brodsky, Louise Glück. Un grand poème sur les États- oreille et leur esprit à un monde
Unis ! En Angleterre, de nom- autre, un peu étrange. Lorsque AGNIFIE mon même Igor Stravinsky.
SuperbeBrodsky et Glück qui sont aussi breux poètes récents ont écrit sur j’enseignais en Angleterre, je de- amour plus vite ment traduits par Jean-Michel Dé-SONNETS ET
prix Nobel de littérature ? leur pays, Seamus Heaney, Geof- vais lutter aussi contre certaines que le Temps/ prats, les Sonnets, donnés ici dans AUTRES POÈMES «
Comme Bob Dylan, oui, ce qui ac- frey Hill, moi-même… Jacques formes d’analyse textuelle qui ten- ŒUVRES Ne dévaste la une édition bilingue, sont
compléCOMPLÈTES, T. VIIIcroît le prestige de la poésie en Roubaud ou Jean-Pierre Lemaire, dent à ne s’intéresser qu’au fonc- Mvie, et devance tés par Le Pèlerin passionné et par
De William Amérique. Deux poètes français que j’admire, éclairent la vie, ce tionnement du poème et à ses sens sa faux perverse.» Cinq siècles deux poèmes narratifs, Vénus et
Shakespeare, seulement ont eu le Nobel, Frédé- qui est le rôle de la poésie. Mais cachés, si bien qu’il devient un après leur parution, les quelque Adonis et Le Viol de Lucrèce,
boutraduit de l’anglais ric Mistral en 1904 et Saint John des poètes qui écriraient sur leur texte à déchiffrer, non plus une 150 sonnets de Shakespeare exer- clant ainsi le huitième volume des
par J.-M. Déprats, Perse en 1960. Alors qu’en Angle- pays seraient sans doute davanta- voix qu’on écoute. cent toujours leur étrange pouvoir Œuvres complètes du dramaturge
Gallimard, « Pléiade », terre, il y a eu Yeats et T.S. Eliot, ge écoutés et les Français com- de fascination : l’homme de Mac- dans la « Pléiade ».
1 120 p., 59 €.
puis Derek Walcott en 1992 et prendraient que la poésie n’est Alors, comment enseigner beth fut également un poète puis- L’autre grand intérêt de ce volume
Seamus Heaney en 1995. J’ajoute pas une pratique culturelle pour la poésie ? sant, et tout aussi cruel. est le florilège nous donnant un choix
qu’aux États-Unis, il y a un Pulit- initiés. Je conseillais à mes étudiants de C’est sans doute un de ses de traductions des Sonnets depuis
zer Prize de la poésie qui a un lire la poésie à haute voix dans meilleurs traducteurs, François- Chateaubriand jusqu’à Frédéric
grand retentissement, comme le Ce peu d’intérêt de la majorité des leur tête, et même en bougeant Victor Hugo, fils de l’auteur des Mi- Boyer (en 2010), en passant par le fils
prix T.S. Eliot en Angleterre. Français pour la poésie ne vient-il les lèvres comme on le faisait sérables, qui en a le mieux parlé, Hugo, Pierre Jean Jouve, Henri
Thopas de ce que nos poètes ont oublié autrefois. Car la poésie requiert évoquant, à travers ces monologues mas, Yves Bonnefoy, et, plus près de
Pourquoi, en France, l’oralité en cultivant un style une attention plus fine qu’un ro- rimés, un « drame intime où figurent nous, un autre poète, Cédric
Demanle prix Goncourt de la poésie presque mystique, qui cherche man. Même Crime et châtiment ou trois personnages : le poète, sa maî- geot. Sans oublier René Char et
Pierou le grand prix de poésie à traduire la vision qu’ils ont Moby Dick sont plus faciles à lire tresse et son ami ». Un drame musi- re Leyris. Rarement poèmes auront
de l’Académie française de choses peu perceptibles, qu’un sonnet qui parle une autre cal et un triangle amoureux gorgé autant excité des écrivains qui ont
restent-ils confidentiels ? langue pour nous faire voir le de jalousie, qui a inspiré jusqu’à son cherché à leur donner une lecture alors qu’un auteur de slam
C’est vrai qu’ils ne sont pas mis en comme Souleymane Diamanka monde autrement. compatriote Benjamin Britten, et particulière. ■ T. C.
ALE FIGARO jeudi 25 mars 2021
3
L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
Moravia dans le sillage
de son ami PasoliniPoètes de
PIERRE ADRIAN pas tant que ça de par le monde, il au désespoir quotidien / Aux feux les
n’en naît que trois ou quatre par siè- lumières verte rouge orange brillaient
UISQUE Alberto Moravia cle. Quand le nôtre sera achevé, Pa- à tour de rôle / Aux carrefours déserts
est un romancier qu’on solini sera parmi les très rares qui sur l’asphalte les flèches blanches
inne lit plus, alors qu’il de- comptaient comme poètes. » Moravia diquaient la direction juste / À la cir-tous les pays… vienne ce jeune poète avait raison. Mais en toute logique, culation absente les ronds-points ci-Pqu’on découvre seule- l’époque laide et antipoétique a mentés attendaient déserts les
ment. Ses romans sont vendus d’abord considéré Pasolini comme piétons… » Il témoigne des solitudes
deux euros chez les bouquinistes et un cinéaste sulfureux. Non, Moravia en ville, de cette résignation
d’agleur couverture ne disent plus rien disait juste et avec lui il glomération qui fait
aux gens sinon des titres de films : faut répéter encore et penser aux tableaux
Le Conformiste, Le Mépris, La Cio- encore que Pasolini fut métaphysiques de
L’HOMME NU ET
ciara. Or, voilà que trente ans avant tout un des plus Chirico ou de Mario Si-AUTRES POÈMES
après sa mort, la publication de grands poètes du der- roni, aux films en noirD’Alberto Moravia,
poèmes, pour la plupart inédits, nier siècle. et blanc d’Antonioni.traduit de l’italien
vient révéler la part inconnue de Mais revenons à Mo- L’Afrique n’est ja-et préfacé par
l’écrivain qui vécut dans l’ombre ravia. Car les 83 poè- mais loin, qui fut uneRené de Ceccatty,
des grands poètes italiens de son mes proposés ici au des grandes passionsFlammarion,
temps, Ungaretti, Montale, Pavese, lecteur français racon- 304 p., 21 €. du romancier. Le
et Pasolini forcément. Forcément tent le complexe d’un continent noir est
l’obPasolini dont le cadavre plane sur romancier reconnu qui jet de certains poèmes.
ce livre du début à la fin. Son talent se rêvait poète maudit. On découvre aussi son
insolent, sa sensibilité désespérée En quatrième de cou- regard ironique sur les
touchent davantage que la prose verture sont cités ces actualités. L’homme
bourgeoise et froide de Moravia. vers : « J’aurais voulu s’exprimait dans les
Dans sa préface, le traducteur être un poète je n’ai été journaux. Il était du
René de Ceccatty s’épanche longue- qu’un romancier tant monde. Et sa poésie
ment sur l’assassinat du réalisateur pis pour moi j’ai raté la n’échappe pas aux
de L’Évangile selon saint Matthieu, le seule vie qu’il m’ait été tourments de son
épo2 novembre 1975 à Ostie, et sur son concédé de vivre à moins que. On y croise Frantz
Amanda Gorman, amitié avec Moravia qui lui consacra qu’être poète ce ne soit Fanon et Kennedy.
lauréate du prix une oraison funèbre et le dernier justement cette crainte Dans Staline & Co., il
du jeune poète poème du recueil, Souvenir de l’hy- de ne pas en être un. » résume cyniquement
américain en 2017, drobase. On apprend que le roman- Ailleurs, on retrouve ce des décennies de
stalilors de la prise cier se rendit le jour même du meur- dégoût orgueilleux pour lui-même nisme : « Ils ont fait la révolution une
de fonction de Joe tre à Ostie, comme s’il venait dans Pourquoi ne t’aimes-tu pas ? : chose grande et belle qui est belle et
Biden en tant que ramasser dans le sable le nom de son « Je me hais je hais mes livres j’aime grande pour tout le monde puis
come 46 président ami martyrisé, ses pauvres os brisés. les autres et les livres des autres… » me ils n’avaient pas les voitures
des États-Unis, « Nous avons perdu avant tout un Il nous est même rappelé que lors qu’ont les Américains ils ont tué vingt
le 20 janvier. poète, déclama Moravia sur le Cam- d’une émission télévisée, en 1977, millions de personnes… »
po de Fiori, et des poètes, il n’y en a l’écrivain eut ses mots très durs : « Je Il est question d’Europe aussi,
n’aime pas être tel que je suis, je puisque Moravia devint député
n’aime pas écrire comme j’écris. » européen en 1984 sur une liste d’in-PROMETTEUSE
dépendants du Parti communiste
La simplicité du quotidien italien. Il parle de « projets qui sont HANNAH SULLIVAN
La poésie de Moravia n’est pas si des rêves » et témoigne ainsi de ses
Née en 1979, Hannah Sullivan, professeur de littérature éloignée des tourments pasoliniens utopies européennes.
britannique à Oxford, s’est fait connaître dès son premier quand la simplicité du quotidien re- Sa poésie laconique, qui ressemble
recueil en 2018. Publiés en édition bilingue, ces Trois poèmes joint les grandes idées, les questions parfois à l’exercice du haïku, nous
existentielles. Le long poème baptisé touche par cette simplicité qui est (prix T. S. Eliot 2018) sont rédigés en vers libres et longs dans
La Résurrection provisoire - « Et je aussi l’humilité d’un poète inavoué. lesquels se coule l’histoire de l’auteur. Une histoire à la
me disais qu’il faudrait avoir peur de Qu’est-ce qui fait qu’un poème nous chronologie flottante, avec des images new-yorkaises,
mourir au moins une fois par jour » - atteint ? Pourquoi quelques vers
californiennes et londoniennes exprimées dans une langue par certains élans, pourrait rappeler nous bouleversent-ils ?
crue pour dire la jeunesse, le sexe, La Persécution, qui est une des plus Chez Moravia, nous avons le
senles voyages et, en parallèle, la naissance belles poésies de Pasolini. timent de retrouver cette émotion
d’un enfant et la mort d‘un père. Les deux hommes assistent cha- pasolinienne qui est la rencontre
encun, en poètes, en témoins, au grand tre un poète et la vie quotidienne. « Le bébé ne ressemblait nullement
spectacle des existences. Ce moment Quand un poème s’écrit sur un bout à mon père,/ Mais il y avait quelque chose
décisif où l’écrivain se voit vivre et de carton, au revers d’un billet de de commun/ De part et d’autre,
pense : il est en train de m’arriver train, sur la nappe en papier d’un une gêne maladroite. » B. C.
quelque chose qui est la vie. restaurant.
■ Trois poèmes, De Hannah Sullivan, Dans Les Feux, Moravia se réveille Romancier de métier, Alberto
édition bilingue, traduit et présenté En 1968, Alberto Moravia et Pier Paolo Pasolini se font photographier à 5 heures du matin dans une ville Moravia fut poète sur son temps
lipar Patrick Hersant, La Table Ronde, devant un monument dédié à l’explorateur anglais David Livingstone, érigé étrangère. Il regarde par la fenêtre : bre. Enfin révélée, sa poésie est une
165 p., 16 €. en Afrique de l’Ouest. REPORTERS ASSOCIATI/MP/MONDADORI/BRIDGEMAN IMAGES « Et je voyais que tout était déjà prêt heureuse surprise. ■
Goliarda Sapienza : un chant d’amour et de mort
ALICE DEVELEY qu’une fois morte que l’anarchiste, Certes, Goliarda Sapienza nous me des gouttes de pluie sous sa
pluadeveley@lefigaro.fr comédienne et écrivain, connaîtra embarrasse. Elle résiste à la raison. me. Mais le temps ravage tout et
Saenfin la lumière. Comme dans ses Carnets, les pensées pienza sublime son terrible ouvrage.
ANCESTRALE ÉTAIT avant la dé- Vingt ans après sa mort, le grand sont des fusées, elles sont disparates, « Je verse l’eau du verre sur les
géraDe Goliarda Sapienza, pression, les tenta- public français n’ignore plus rien de elles embrassent « la moisissure du niums brûlés du balcon. » Tout est
Édition bilingue, tives de suicide et la sa plume incandescente. Il a pu lire silence » et donnent chair à l’absen- froid, en cendres, et, cependant, elle
traduit de l’italien par prison. Au crépus- L’Art de la joie et ses Carnets, grâce à ce. Avec elle, il faut accepter de se court encore. Elle veut se souvenir et
Nathalie Castagné, C’ cule des années 1940 l’éditeur Frédéric Martin. Aujour- mettre du côté des ténèbres. Mais cherche dans la nuit la promesse de
Le Tripode,
et à l’aube des années 1950, Goliarda d’hui, sa maison le Tripode publie ses comment donc garder les yeux retrouvailles avec ceux qui s’en sont 360 p., 20 €.
Sapienza perd son père, puis sa poèmes rédigés dans les années 1950 ouverts dans le noir ? C’est là que Sa- allés. La mythologie personnelle de
mère. Le soleil est un astre bien san- dans une très belle édition bilingue. pienza fait œuvre. Elle nous offre son Sapienza effleure les pages. Nerval
glant. Mais depuis son premier La courte présentation qui ouvre An- regard d’encre tourné vers les étoi- n’est jamais loin de ces portes
symrayon, l’enfant grandit avec cette cestrale nous apprend que cette les, son corps vulnérable et sensuel, bolistes qu’elle tente d’ouvrir sur ses
épée de feu au-dessus de sa tête. En œuvre lunaire, ce requiem à la nuit, son cœur mis à nu et ses mots com- rêves. Mais ses mots s’effondrent.
mai 1921, Goliardo, son frère, est as- fut à l’époque rejetée par deux me du sable, qui s’effritent, fuient et Elle crie. Elle supplie : « Reste près de
sassiné, et, en octobre, Goliarda, la grands de l’édition italienne. Le pre- s’effacent. Ici, le « soleil en sang » est moi »… L’écriture mime l’abandon
première fille de ses parents, meurt mier considéra avec étonnement bousculé par une lune assassine. par le rejet des phrases à la ligne. Les
au bout de quelques jours seulement. qu’une fille de militante antifasciste « Mon ombre m’attend avec son visa- lettres tintent, les sons et le sens
Lorsque la petite Sicilienne de Cata- puisse se livrer à l’exercice bourgeois ge desséché de vieillarde. » La mort s’entrechoquent. De cette souffrance
ne naît en 1924, c’est pour porter le de l’écriture poétique, tandis que le est en parole. qu’elle a « accueillie comme une plaie
Goliarda Sapienza dans les années nom de sa sœur défunte. Toute son second répondit qu’il ne comprenait Sapienza tente de retenir ces se- qui éveille », Sapienza a composé un
existence se lit sous le sceau de cette pas un traître mot de ce qu’elle vou- condes, ces joues et ces bras, de chant d’amour et de mort. Avec elle, 1960. FOND GOLIARDA SAPIENZA/
ANGELO PELEGRINO/LE TRIPODEascendance. D’ailleurs, ce n’est lait dire… l’amant, du père et de la mère, com- le soleil ne se couchera plus jamais. ■
PHOTOMONTAGE LE FIGARO
Ajeudi 25 mars 2021 LE FIGARO
4
L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
Philippe Jaccottet : l’extrême incandescence
THIERRY CLERMONT la flamme qui se change en orne- l’immédiat et de la retenue, et ce tous ces signes dont j’aurais été
tclermont@lefigaro.fr ment sans cesser de brûler. Cela depuis L’Effraie, qui ouvre le vo- alors le cueilleur, le “recueilleur”,LE DERNIER LIVRE
donne, plus qu’aucune autre musi- lume que lui a consacré la « Pléia- et le trop maladroit interprète ? »DE MADRIGAUX
EST MA VIE, les que, une idée de feu, de nuit et de » en 2014. Deux orientations Une voix du crépuscule, re-De Philippe Jaccottet,
jours de ma vie d’astres. Cela touche à la fois à cardinales qui irriguent son re- jointe par celles qui le hantentGallimard,
qui écrivent, Shakespeare et Titien. » 46 p., 9 €. cueil de dernières proses, consti- depuis toujours : Hölderlin et
Rilconfiait Philip- tué de notes écrites entre 2012 et ke, qu’il avait brillamment
tra« Transaction secrète »C’ pe Jaccottet en 2020, La Clarté Notre-Dame, ins- duits, alors qu’il se voit « entrer
1988. Ce sont les événements de Nous voilà face à des pages habi- piré par une visite au monastère dans les marécages de la vieillesse,
ma vie qui ont écrit à ma place. » tées par l’éclat et de la lumière, des sœurs dominicaines de Saler- dans ses fondrières ». Et celle de
Disparu il y a quelques semaines, dans lesquelles il évoque une nes, dans le Var, et qui s’inscrit Giacomo Leopardi – l’Italie
touà 95 ans, il ne s’était jamais lampe allumée, un bûcheron et dans la continuité des notes re- jours – qui éveille en lui le
souveécarté de ce rapport à l’écriture. un vieux forgeron, qui revient à prises dans La Semaison et Taches nir d’un séjour hivernal à
RecaEn témoignent deux nouvelles deux reprises, son premier vo- de soleil, ou d’ombre. nati, dans la région des Marches,
parutions, où l’on retrouve le yage à Rome, en 1946, une bar- C’est là son chant du cygne, où « quand la lumière propre aux
Philippe Jaccottet,poète in nuce, à travers notes ly- que, des ruisseaux en éveil, « le l’on entend, dans un murmure : jours de neige venait éclairer telle
dans sa maison de Grignan,riques en proses et vers libres, tissu bleu du ciel », « l’éclat vio- « Ainsi, ma vie, si près de s’ache- une lampe lointaine et froide ».
dans la Drôme,un duetto formé par Le Dernier lent du jour », le vol des marti- ver, se découvrirait-elle enfin Cette lampe qui toujours clignote
Livre de Madrigaux et La Clarté nets un soir d’été et les « familiè- comme une apparence de sens, et vacille, et qui résiste, et qu’on en décembre 2008.
AGNÈSBONNOT/LE FIGARONotre-Dame. res hirondelles ». aussi fragile mais aussi tenace que appelle parfois poésie. ■
Dans le premier, où s’enchaî- Au fil des pages, Jaccottet
s’atnent une petite trentaine de poè- tarde sur une « brève alouette »,
mes, ce sont les influences ita- un vol d’abeilles, « la jubilation de
liennes qui se réaffirment, à la lumière », les constellations, un
travers les figures de Dante, et de « automne imminent », ou encore
son ami Giuseppe Ungaretti les « collines colorées par l’été ».
(1888-1970), qu’il avait traduit Ailleurs, il se fait baudelairien, LA CLARTÉ
dès 1950. L’Italie que Jaccottet dans l’esprit de L’Âme du vin, qui NOTRE-DAME
De Philippe Jaccottet, découvre à 21 ans, juste après la n’est pas très loin : « Le vin avait
Gallimard, guerre, au moment où il quitte la coulé en abondance dans les
ver46 p., 10 €.Suisse pour s’installer dans un res, / tel un sang plus léger qui ne
premier temps à Paris, puis au naîtrait pas des blessures. »
début des années 1950 à Grignan, Et dans le pur style du madrigal
dans la Drôme provençale. (c’est d’ailleurs sous ce titre qu’il
Des vers écrits dans les an- a été publié en 1989 à Lausanne,
nées 1980, qu’il avait écartés de dans La Revue de belles lettres) :
ses recueils publiés, et dont cer- « Considérez le ciel solaire / à
tains avaient déjà paru en revue, l’heure de l’extrême
incandescennotamment dans Sud, en ce : / c’est là qu’il nous faut
tramars 1989 ou Écriture en 1990. verser. / Des barques croisent
C’est notamment le cas de son dans ce lac de lumière. / Aiguisez
hommage à Claudio Monteverdi, mieux votre regard : / vous les
le créateur de l’opéra et le com- verrez franchir sans bruit cette
positeur de madrigaux guerriers brume éblouie / et, par-delà,
s’anou amoureux, qui ouvre le recueil crer dans les eaux de la nuit / pour
de poèmes, dans une « voix qui a y plonger éternellement leurs
fiilluminé la distance ». Invocation lets / dans les profondeurs. »
qui semble répondre à ses carnets Marqué par cette « transaction
en prose, où il notait plusieurs secrète », qu’il n’a cessé
d’honodécennies auparavant, dans La rer, pour reprendre son
expresSemaison : « Monteverdi : c’est de sion, Jaccottet se fait le poète de
PROMENADE ANTHOLOGIES ET GUERRE
De Cédric DU DÉSIR
Demangeot, Cédric Demangeot : Yvon Le Men :
Flammarion, L’édition 2021 du
140 p., 18 €. « Printemps des poètes » une brutale intimité le temps par la main est placée sous le signe
du désir. Trois anthologies
e 28 janvier 2021, c’est tion du recueil homonyme en 1999. EST depuis sa de- oiseaux : rouges-gorges, grives font le tour de ce thème,
une des voix les plus sin- N’avait-il pas écrit dans Un enfer, meure de Lannion musiciennes, bouvreuils, goé- elles explorent et ravivent
gulières, les plus magni- paru il y a quatre ans, toujours chez qu’Yvon Le Men lands. Il dialogue avec un ami
ce véritable fil rouge de
fiques dans leur noir- Flammarion, manière d’anti- nous adresse son chinois, éloigné, « entre son matin
la poésie qui a traversé Lceur, qui s’est éteinte. hymne aux affres du vivre : « J’ai C’nouveau recueil, et mon soir », se remémore
les siècles. On ne s’en Cédric Demangeot avait 46 ans. Il décidé de ne pas/ naître né. Parce écrit au printemps dernier, La Baie d’autres poèmes et donne la voix à
lasse pas.faut remonter à la génération pré- que je n’ai/ pas de raison de me fai- vitrée. Voilà près d’un demi-siècle Pasternak, Verlaine, Rilke,
Guillecédente, celle des Mathieu Bé- re/ le mal de naître à non-vie. » que ce fils du Trégor est entré en vic, Carver. ■ Ce qu’il faut de désir,
nézet, des Danielle Collobert, et poésie, avec la publication, en 1974 Certaines pages se font plus de Sophie Nauleau « Géométrie plus près de nous de Christophe de Vie. Viendront ensuite En espoir sombres, inspirées par des images
(Actes Sud). de l’angoisse »Tarkos, pour retrouver un chant de cause, Le Pays derrière le cha- de deuil ou le souvenir de son père,
aussi souverain et intense. Promenade et guerre fait la part grin, À l’entrée du jour, Chambres disparu prématurément : « Les ■ Le Désir, aux couleurs
Un chant dont les échos cla- belle et la part sombre aux animaux d’écho en 2008, son recueil le plus morts ne sont jamais là/ où on les du poème,
maient, en 2014, dans Autrement tristes et condamnés que sont les abouti, et quelques volumes de attend. » C’est Le pays derrière le par Bruno Doucey
contredit (Fata Morgana) : « Dépas- hommes, pris dans « la géométrie nouvelles particulièrement réus- chagrin, pour reprendre le titre et Thierry Renard
sé par mon propre événement, je ne de l’angoisse », et à qui Demangeot sie, dont La clef de la chapelle est au d’un de ses recueils.
(Éditions Bruno Doucey).
bâtis pas de digue, ni ne célèbre mon prête voix, corps et âmes : « Il faut café d’en face.
Une pointe de lumière ■ Le Désir en nous point mort. La corde aux phénomè- trouver le moyen/ de rendre la paro- Une œuvre marquée par l’amitié
nes tient – la parole usée jusqu’à le aux morts. » C’est Hugo, punk fraternelle (sa longue familiarité Au fil des pages, qui semblent mur- comme un défi au monde,
l’os –, tient encore ensemble la mer tué par balle dans la rue, c’est une quasi-filiale avec feu Michel Le murées, alors que les départs lui anthologie réunie
et le corps. » vieille paysanne, une « princesse Bris en témoigne) et l’attention sont interdits, il pense aux horizons par Jean-Yves Reuzeau LA BAIE VITRÉE
Poète de la rage urgente, de la sans emploi », « quatre gamines aux voix les plus primitives issues lointains : Canada, Venezuela, D’Yvon Le Men, (Castor Astral).
révolte et de l’insoumission, nau- pointues », Rilke et Alejandra Pi- du « commencement des temps » ou Ukraine, Estonie, baie d’Along, Bruno Doucey,
tonier du mal d’être au monde, zarnik, qui sous nos yeux repren- venues des contrées les plus recu- Croix du Sud. Surgit alors le regret 160 p., 16 €.
éditeur (il avait fondé les Éditions nent vie. Alors que le poète se res- lées. Le Men, qui depuis des lustres du « temps amoureux qu’on prenait
Fissile, dans l’Ariège), traducteur saisit en confiant : « Je fais un clame, récite et lit sur les tréteaux par la main » et du « temps de
l’en(l’Espagnol tourmenté Leopoldo dessin/ pour qu’elle voie/ mallarmé- et vit en poésie et de poésie, est fant qui s’ennuyait dans la cour ».
Maria Panero, Shakespeare à tra- ennement les mots/ « oui » et aussi un excellent passeur, Une pointe de lumière vient
vers un florilège de sonnets et « eau »/ devenir ce qu’ils disent… » récompensé en 2019 par le Gon- éclairer son monde clos quand il
même l’Irlandais Synge), Cédric Et tout, dans ces pages vibrantes, court de la poésie. revient sur les églises, les
cathéDemangeot nous a quittés sans au désespoir turgescent et aux nerfs Dans La Baie vitrée, écrit sur le drales, les chapelles, avec leurs
avoir vu son dernier livre, Prome- bandés, nous dit l’«intimité brutale/ vif dans sa « maison enroulée « vitraux qui parlent avec le ciel ».
nade et guerre, imprimé. avec l’époque». autour de ses fenêtres », il arpente Un dialogue qui n’a cessé de le
fasUne nouvelle illustration d’une À découvrir, toutes affaires ces- et observe son jardin, avec ses pri- ciner et dont il sait partager la
ferde ces « figures du refus » dont il santes. ■ mevères, boutons d’or, arbres veur poétique. ■
avait fait son credo depuis la paru- T. C. fruitiers, fasciné par le peuple des T. C.
A
PHOTOMONTAGE LE FIGAROLE FIGARO jeudi 25 mars 2021
5EN TOUTES édition, qui remplace celle de 1936, accueillera Le demi-siècle de Christian Authier
notamment L’Éducation sentimentale, Le Toulousain Christian Authier, que l’on a plaisirconfidences
La Tentation de saint Antoine et Bouvard à retrouver souvent dans les colonnes du Figaro
et Pécuchet. Autre nouveauté : l’album littéraire, est aussi l’auteur de sept romans et
Un printemps avec Flaubert Salammbô, qui accompagne l’exposition d’une dizaine d’essais. Il publiera le 5 mai chez
C’est Régis Jauffret qui a ouvert le bal de la célé- du Musée des beaux-arts de Rouen Flammarion Demi-siècle, l’histoire d’un
quinquabration du bicentenaire de la naissance de (le 23 avril). À signaler aussi, en poche, la génaire, père divorcé, journaliste autrefois en
Flaubert, avec un roman très personnel, Le Dernier passionnante correspondance croisée vogue et désormais dépassé par le
tout-numéBain de Gustave Flaubert. Une année riche avec la entre Flaubert et son ami Tourgueniev rique. La rencontre d’une femme, Laurence, va le CRITIQUEpublication, le 13 mai, des deux derniers volumes (Le Passeur) et une anthologie commentée pousser à se remettre en question et à se lancer
(IV et V) de ses Œuvres complètes (« Pléiade »). Cette par Michel Winock (Tallandier, le 13 mai). dans l’écriture. Littéraire
À la mémoire
de tous
les absents
JEAN-MARIE LACLAVETINE
L’écrivain évoque une nouvelle
fois sa sœur disparue dans
un récit émouvant et lumineux.
CHRISTIAN AUTHIER
LA VIE DES MORTS
ANS Une amie de la fa-De Jean-Marie
mille, paru en 2019,Laclavetine,
Jean-Marie Laclaveti-Gallimard,
ne évoquait la dispari-208 p., 17 €.
De détails en réminiscences, de hasards en correspondances, Laclavetine rassemble ses chers disparus à travers la présence d’Annie. IBUSH/STOCK.ADOBE.COMDtion de sa sœur Annie,
erle 1 novembre 1968, à l’âge de
20 ans, qui fut « avalée par une va- prises ont émaillé la période qui a suivi nel » ressenties alors par le jeune La- sous la plume de l’auteur de Première les conversations interrompues
grâgue vorace » sur les rochers de la la publication pour que je puisse pas- clavetine – ne compte pas pour rien ligne, il n’y a rien de funèbre ni d’im- ce aux mots « reliant les vivants entre
baie de Biarritz. ser à autre chose. Tous ces signes me dans ce mémorial sans solennité qui pudique dans ce livre plein de joie eux, et les vivants aux morts ».
Ce texte brisa le silence familial ramenaient non seulement à notre préfère les commandements de la délivrant une vérité puissamment « Nous devons beaucoup à nos
jeuayant entouré le drame pendant histoire, mais surtout à la puissance fraternité et de la fidélité aux hom- consolatrice : « Les morts n’ont pas nes amis morts, nous leur devons tant
cinquante ans tout en libérant paro- mystérieuse de l’écriture, à ce qu’elle mages obligés. Ainsi, La Vie des une seule demeure, ils en ont beaucoup d’années volées. Alors ce qu’ils nous
les et souvenirs chez des gens ayant rend possible, à ce qu’elle délivre ou morts convoque « le cercle des inti- et ne tiennent pas en place. » demandent à voix basse, il faut le
faiconnu la jeune femme comme chez dénoue », annonce l’écrivain. mes » de l’écrivain : des gens de let- re tour de suite », écrivait Roger
NiUn peu d’éternitéde simples lecteurs. De détails en réminiscences, de tres naturellement – tels Georges mier.
La Vie des morts reprend aujour- hasards en correspondances, de Lambrichs, Roger Grenier ou Fran- On trinque à la mémoire des ab- Jean-Marie Laclavetine a entendu
d’hui les motifs du récit précédent, voyages en retrouvailles, Laclaveti- çois Cavanna – autant que « des sents, on se souvient, on écrit de pe- leurs voix et a obéi à cette tendre
inmais les explore sous des angles ne rassemble à travers la présence morts qui n’ont pas eu de destins glo- tits mausolées de papier. Bien sûr, la jonction. Il nous offre le spectacle
nouveaux avec une puissance et une d’Annie ses chers disparus. rieux et n’en tiennent pas moins une littérature n’a aucune vertu théra- d’une réunion aussi émouvante que
émotion encore plus grandes. « Trop La fin de Porthos dans Le Vicomte place considérable dans mon petit peutique. Elle ne guérit de rien et ne lumineuse : « Les défunts et les
vide coïncidences, de lettres reçues, de de Bragelonne – « la tristesse de sa panthéon portatif ». Si l’on croise ressuscite personne. Cependant, elle vants devisaient, bras dessus, bras
rencontres inattendues, trop de sur- disparition et la joie de le savoir éter- nombre d’enterrements et de deuils offre un peu d’éternité, elle rétablit dessous. » ■
LA SIRÈNE D’ISÉ
D’Hubert Haddad,
Zulma, Le jeune enfant et la mer
194 p., 17,50 €.
HUBERT HADDAD Un garçon handicapé, amoureux des arbres, grandit dans une clinique psychiatrique
nichée au bord d’une falaise. Envoûtant.
breuses pensionnaires s’échappent C’est dans cette atmosphère que pensionnaires « furieux ou sages, sirène, ou plus exactement uneMOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr des Descenderies pour se jeter dans Leeloo, « jeune personne simplet- des fous par procuration, conviction rhytine, gros mammifère marin
le vide. Et la falaise se réduit inexo- te », rejoint les Descenderies, ou précaution (…), les contemplatifs disparu depuis des siècles. Au
L flotte un air de mystère et rablement à vue d’œil, risquant de « dans ce drôle de château face au et les convulsifs, les inspirés incon- même moment, il rencontre la
de fantastique sur le domaine jeter la clinique dans l’océan. vide ». Elle est enceinte. Elle donne trôlables, les délirants, les humoris- jeune Peirdre Labellul-Owen, ce
des Descenderies, un parfum Voilà pour le décor. Hubert naissance à Malgorne. Elle se jette tes inconsolables ». nom est la seule parole que le
de folie. Est-ce dû à la géo- Haddad, véritable architecte des dans l’océan. On comprend mieux sourd-muet sait articuler… Peirdre
Clameur marineIgraphie du lieu ? Cette clini- lettres, n’a pas son pareil pour pourquoi l’institution « était une entend des voix qui se confondent
que qui prend en charge « des corps peindre une atmosphère envoû- source intarissable d’affabulations Riwald, « homme d’ordre et de ma- avec la clameur marine.
souffrants et des âmes affolées » est tante. C’est un charmeur de phra- et de clabaudages. On échafaudait nies », prend soin de l’enfant de Dans le dernier chapitre, les
perchée sur la plus haute falaise ses, il les fait danser avec des mots toutes sortes de romans au sujet du Leeloo. Le garçon est sourd. Il a le deux se retrouvent ensemble – et
d’Umwelt ? À moins que ce ne soit choisis, une poésie entre les lignes, célèbre aliéniste ». Mais le goût des arbres, au point de deve- c’est un merveilleux passage.
rson activité intense et discrète ? tel un conteur magnifique. Ni D Riwald n’abdique jamais, « les nir assistant de l’arboriste forestier Comme il y en a tant dans La Sirène
L’hôpital reçoit des femmes que l’époque ni le lieu ne sont précisé- fables et les légendes s’estompent malgré son handicap, de s’amuser d’Isé. Il y en aurait, des phrases à
l’on dit atteintes de troubles men- ment définis, comme pour ajouter dans les villes, faute de silence et de sans se perdre dans le jardin laby- citer, pour dire toute la beauté du
rtaux. Il est dirigé par le D Riwald, à l’étrangeté du récit. L’auteur présences muettes », pense-t-il. Il rinthique conçu par le médecin. roman. Juste celle-là : « L’océan
« clinicien avéré de la culture de avertit : «C’est une histoire véridi- se sent fort, même face à l’érosion Son sourire vaut tous les mots propage un grand bruit de
déchirul’hystérie », inspirant « une terreur que et pourtant fabuleuse. » Vrai ou du temps et de la falaise. Il est per- – « On pourrait inventer tout un re. Personne face à lui, nul n’existe,
respectueuse ». Deux dangers me- faux ? Peu importe, nous sommes suadé que la clinique continuerait langage rien qu’en souriant ». Sur tout est embruns, danse de spectres,
nacent l’établissement. De nom- au pays de la littérature. d’accueillir longtemps encore des la plage, Malgorne découvre une lambeaux de rêves. » ■
L’HOMME
QUI MARCHE Des fourmis dans les piedsDe Jean-Paul Delfino,
Éditions Héloïse
d’Ormesson,
JEAN-PAUL DELFINO L’histoire d’un homme atteint d’une curieuse maladie. Troublant. 269 p., 19 €.
ANTHONY PALOU bien commode, et leurs enfants, ses car Cécile ne supporte plus les gnons pas piqués des hannetons
apalou@lefigaro.fr Bénédicte et Joël, qui n’ont qu’une crises de son mari lorsqu’il pédale – ainsi La Guigne, Petit Pois,
Gégèseule envie, on a tous connu ça, sec dans les draps. « Arrête de faire ne et Cothurne.
TTENTION, ce livre échapper à ce pensum, courir ton intéressant. Si tes pieds veulent Théo dérive. Ses jambes le
pron’est pas un récit ou un dans leur chambre. bouger, qu’ils bougent. Mais pas mènent à Saint-Sulpice où le prélat
essai sur Giacometti. dans mon lit… », dit-elle. Alors, lui dit : « Si c’était nos pieds qui
déC’est un conte et il est Théo, n’y pouvant rien, se lève et cidaient de tout, nous n’aurions plus
Une fable déroutanteA très bien écrit. Un sty- va où ses pieds le mènent. à réfléchir. Fini les doutes, les ques-“le alerte. De quoi il en retourne ? Il a un petit repaire, un bistrot tions de choix et les atermoiements.et sacrément
Eh bien, d’un certain Théo- tenu par la mère Jouve, le Gai-Lu. Nous nous contenterions de vivre,attachante
phraste Sentiero, un type quelque Il y retrouve ses potes de comptoir. sans jamais nous interroger sur
nopeu transparent mais plutôt poéti- Des gens qui ont plus ou moins raté tre destinée. » Mais, un jour, tra-”
que. Le début ne manque pas de Il y a aussi Robert, le frère de leur vie. Comme Théo, d’ailleurs. versant le Pont-Neuf, notre cher
poivre. Nous sommes la veille de Cécile, et son épouse, Ginette, et Il s’était rêvé autre chose. Il est Théo suit du regard une jeune fille,
Noël et Théo, la quarantaine, puis Léonide, la vieille belle-mère. employé depuis quelques mois la trentaine, et ses rêves voguent.
comme chaque fin d’année, est Lors de ce réveillon, il se passe « au repêchage des vélos et des Cette inconnue sera en quelque
obligé de se taper la dinde officiel- quelque chose d’incongru. Théo trottinettes électriques dans les sorte le fil rouge de ce roman
louJean-Paul Delfino signe un roman le en famille. Il habite au 12, rue de est pris de tremblements, ses pieds méandres de la Seine . » Théo foquement pédestre. Jean-Paul
l’Estrapade. Autour de la table, sa n’arrêtent pas de gigoter. Nous ne s’ennuie. Alors, il marche et, au Delfino a réussi une fable dérou- loufoquement pédestre.
MATSAS/LEEXTRA VIA LEEMAGEfemme, Cécile, qui n’a pas l’air sommes pas au bout de nos surpri- Gai-Lu, converse avec ses compa- tante et sacrément attachante. ■
LEEMAGE VIA AFP
Ajeudi 25 mars 2021 LE FIGARO
6 La guerre selon Orwell Des poèmes inédits de 2020, Bernard Minier publie une revient avec un nouveau
ronouvelle aventure de son flic man, Fracture, fort de 520 pa- Le 9 avril, Les Belles Lettres Louise Glück dans la NRFÇÀ fétiche, Martin Servaz. Dans les ges. Il y met en scène un Japo- rééditeront un ensemble de pro- Au sommaire de la dernière
liforêts d’Ariège une créature nais au soir de sa vie, au ses journalistiques de George vraison de La Nouvelle Revue
rôde mais Servaz veille. Parution moment du drame de Fukushi- Orwell écrites entre 1941 française : des poèmes inédits&LÀ
erchez XO le 1 avril. ma, qui lui fait revivre son passé et 1943 : Chroniques du temps de la lauréate du Nobel 2020
sous le regard de quatre fem- de la guerre. Il s’agit d’un florilège Louise Glück, des extraits du
Minier part en chasse Les destins féminins mes qu’il a connues, à Paris, des transcriptions de ses inter- journal de Mireille Havet,
protéUn an après l’énorme succès de d’Andrés Neuman Madrid, Buenos Aires et New ventions hebdomadaires au gée d’Apollinaire, et un dossierHISTOIRE erLa Vallée et son entrée dans le Remarqué pour Voyageur du York. Parution le 1 avril chez micro de la BBC, à destination du intitulé « La littérature
aujourtableau des meilleures ventes de siècle, l’Argentin Andrés Neuman Buchet Chastel. sous-continent indien. d’hui, entre récit et poésie ».Littéraire
ET AUSSINostradamus :
Avant Luther,
Jean Hus
Voilà un sujet qui souffre visionnaire d’un double handicap : d’une part,
il est méconnu ; de l’autre, abordé,
il est vite réduit à quelques volets
simplistes. Ainsi la Réforme hussite
ne serait-elle qu’une hérésie ou faussaire ?
médiévale, circonscrite
à la Bohème et prompte
à disparaître. En outre, BIOGRAPHIE Une enquête
ses défenseurs, hier et aujourd’hui,
ne sont pas légion. Et ils ont minutieuse et fascinante
toujours eu des adversaires
de taille : dès la première page sur l’astrologue Michel de Nostredame.
de cette Histoire des hussites.
e eXV -XX siècle, son auteur,
l’universitaire Olivier Marin, rappelle
PAUL-FRANÇOIS PAOLI étant vilipendé par certains, parmi la diatribe de Jeanne d’Arc.
lesquels l’astrologue Laurent Vi- Dans une lettre relayée
É le 14 décembre 1503 dal, qui le tenait pour un faussaire. par son confesseur, la Pucelle
à Saint-Rémy-de- C’est lors de cette fameuse ren- envisage d’« exterminer par le fer,
Provence, Nostrada- contre avec Charles IX qu’il aurait si je ne le puis autrement,
mus est mort le prédit le destin du petit Henri de (leur) vaine et hideuse N2 juillet 1566 à Salon- Navarre après avoir demandé superstition ».
de-Provence à 62 ans, ainsi qu’il qu’on le déshabillât. « Nostrada- Un tel assaut incite encore
l’aurait prédit en faisant son ho- mus aurait prédit par physiogno- davantage à se pencher
roscope. Son nom est mondiale- monie son destin au petit héritier de sur la destinée du prédicateur
ment célèbre et, aujourd’hui en- Navarre, le futur Henri IV tout nu et praguois Jean Hus, mort
core, son personnage est l’objet effrayé par la longue barbe blanche sur le bûcher seize ans avant Jeanne
d’une interminable controverse du vieillard », écrit Mireille Hu- (le 6 juillet 1415), et sur son héritage.
entre ceux qui croient qu’il était un chon, qui nous livre les faits au Certes, Hus n’a pas l’influence
mystificateur de génie et ceux qui, conditionnel, car l’histoire, sur- de Luther et il n’est pas l’unique
à l’inverse, le créditent d’un fabu- tout quand elle a trait à ce genre de précurseur du protestantisme ;
leux don de prescience qui nous phénomènes, n’est pas une science mais le mouvement tchèque inspiré
permettrait d’interpréter des évé- exacte. Elle montre à quel point par ses soins est un authentique
nements, comme la Révolution Michel de Nostredame est un laboratoire de réflexion religieuse
française ou la prodigieuse ascen- homme de son temps. Il est impos- et politique. Marin dépeint
sion de Napoléon, à sible de l’appréhender les contenus théologiques,
partir de quatrains de si l’on ne chausse pas leurs facteurs de subversion
ses fameuses « centu- les lunettes d’une épo- et bien sûr les affrontements NOSTRADAMUS
ries », qui font le régal que pré-cartésienne où qui s’ensuivent. La religion est ici De Mireille Huchon,
de tant de glossateurs. Gallimard, les sciences dures, ma- une histoire d’hommes pleine
364 p., 22 €.Mireille Huchon ne thématiques ou physi- de bruit et de fureur. Les querelles
se situe dans aucun des que, ne prétendent pas de pouvoir sont omniprésentes,
deux camps, mais dans encore à l’omniscience. on dépasse peu à peu les frontières
celui de l’histoire. Elle Marqué par le néo- de l’Europe centrale, la papauté
ne tranche jamais la platonisme et la kab- a son mot à dire… Les références
question de savoir si bale, habité par l’esprit foisonnent et le talent d’Olivier Marin
Nostradamus était un de l’Antiquité - il lit n’est pas moindre à faire vivre
manipulateur ou un Virgile et Tite Live (« il avec pédagogie cette page
Portrait de Michelvisionnaire, les deux ne n’hésitait pas à se pré- aussi à des événements heureux. l’immense postérité de ces qua- de l’histoire de l’Europe. Une lecture
de Nostredame,s’excluant pas forcé- senter en Tite Live du Vomi par les calvinistes, qui le trains écrits en un mélange com- exigeante autour d’une véritable
ment, car là n’est pas la futur ») -, Michel voient comme un adulateur du plexe de français, de latin et d’oc- à la Maison « révolution », quand le Moyen Âge
de Nostradamus,question. Astrologue en de Nostredame, qui Grand Pan, il divise les catholiques citan ne commença qu’après sa n’aurait débouché
à Salon-de-Provence.une époque où l’astro- professe la foi catholi- eux-mêmes. Mireille Huchon rap- mort et perdure jusqu’à nos jours. que sur des révoltes. F. M.
que, est cependant LISSAC/GODONG/logie judiciaire et donc pelle le poème que Ronsard lui Un des plus célèbres, qui
évoquela prédiction n’avaient porté au syncrétisme. consacre dans une élégie : rait la fuite de Louis XVI à Varen- LEEMAGE VIA AFP
pas été officiellement condamnées Homme de la Renaissance, il est « Que par les mots douteux nes, inspirera au grand linguiste et
par l’Église, qui mettait en garde convaincu de l’interaction des de sa prophète voix, mythologue Georges Dumézil des
phénomènes terrestres et célestes.contre la magie, Nostradamus était Comme un oracle antique, commentaires d’ailleurs amusés.
un mathématicien et un médecin. Si les astres ont une influence sur il a dès mainte année, Et, avant lui, André Breton, grand
Toutefois, il n’a pas obtenu le doc- la nature, pourquoi n’en auraient- Prédit la plus grand part amateur d’ésotérisme, ne se
pritorat de médecine à Montpellier, ils pas sur les hommes ? de notre destinée » ! vait pas de lire Nostradamus.
Vendant ses calculs astrologiquesoù il aurait peut-être rencontré Tandis que, de son côté, Joachim L’œuvre de ce dernier est,
sûreRabelais. Il était par ailleurs apo- à travers des almanachs et des ho- Du Bellay ironise. C’est qu’à l’épo- ment et à jamais, inélucidable.
thicaire et utilisa ses connaissances roscopes qu’il fournit à la demande que certains ne distinguent pas le « L’homme Nostradamus s’est
effapour combattre la peste à Salon- de grands de ce monde - ce sera le devin, qui était aussi poète, du cé au fil du temps au profit d’une
cas notamment de Rodolphe, le fils de-Provence en 1564 lors du tour divin. « Bien déguiser la Vérité des sorte de Golem façonné par les
fande France du jeune roi Charles IX, de Maximilien II d’Autriche -, Nos- Choses d’un fabuleux manteau dont tasmes de l’esprit humain confronté
quand celui-ci vint lui rendre visi- tradamus se retrouvera au cœur de elles sont encloses », écrit à son à son devenir », écrit Mireille Hu- LA RÉFORME
te avec Catherine de Médicis, la polémiques violentes sur ses « pro- sujet le poète Jean Rondat, ami de chon au terme de cette enquête COMMENCE À PRAGUE
nostications » et présages qui peu- D’Olivier Marin, régente. C’est dire si Nostradamus, Ronsard et admirateur de Nostra- minutieuse et fascinante qui laisse
de son vrai nom Michel de Nostre- vent avoir trait à des catastrophes damus. le lecteur libre de croire ou de se Passés composés,
dame, était renommé, tout en dont cette époque regorge, mais Mireille Huchon rappelle que moquer. ■ 303 p., 23 €.
Prêt(e)àpasseràl’action?
₤6,90
En vente chez votremarchand de journaux
et sur boutique.lefgaro.fr
ALE FIGARO jeudi 25 mars 2021
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEIl ne faut pas
Retrouvez sur internet sous-estimer la chronique
« Langue française »la rage de survivre 669SLOGAN DU PROCHAIN ROMAN
SURD’AMÉLIE NOTHOMB, « PREMIER SANG », pagesWWW.LEFIGARO.FR/
À PARAÎTRE EN AOÛT, LANGUE-FRANCAISE pour Trois, le nouveau roman
CHEZ ALBIN MICHEL que signe Valérie Perrin EN VUE@
erle 1 avril chez Albin Michel Littéraire
ET AUSSISur les traces
L’histoire du passé
Disons-le franchement : la langue
française ne brille pas des ancêtres par sa clarté. Qu’il s’agisse
de l’accord des adjectifs
de couleur, le pluriel des mots
composés ou bien du passé
simple, elle est un véritable défi de Largo
d’écriture. Le participe passé
en est sûrement la meilleure
illustration. Qu’écririez-vous
par exemple : « Les dix kilos
que j’ai pesés » ou « pesé » ? Winch
Vous hésitez ? Si votre cœur bat
pour la première solution,
la raison vous répondra : « pesé ».
JEAN VAN HAMME Pourquoi ? Il s’agit
d’une exception.
Associé au dessinateur Philippe Bien sûr, certaines sont
nécessaires. L’écrit permet ainsi
Berthet, le célèbre scénariste offre d’estomper des ambiguïtés que
l’on trouve à l’oral. Mais d’autres
un tourbillonnant passé à son ont des origines absconses.
C’est ce que nous apprend
milliardaire fantasque créé en 1976. Bernard Cerquiglini
dans son passionnant recueil.
Comme d’habitude, le récit
Depuis, le scénariste du Viking est ravissant et captivant.
Thorgal, de l’espion amnésique XIII Le linguiste revient sur nos cours
ou de la belle Lady S a pris du recul de grammaire pour mieux
avec tous ses personnages. Il a voulu les dépasser et nous raconter
couler une retraite bien méritée. l’étonnante histoire de la langue
Pourtant, le destin de Largo Winch française.
reste cher à son cœur… il ne peut Il convoque Villon, Marot, Ronsard,
s’empêcher d’y revenir. Alors, plu- Voltaire ou bien encore Rousseau,
OLIVIER DELCROIX tôt que de se pencher sur son avenir qui se fit un plaisir de reprendre
odelcroix@lefigaro.fr (ce que fait très bien le tandem un ami pasteur sur l’accord
Francq-Giacometti depuis 2015), du participe… L’écriture sautille.
eN 1920, dans son Petit Van Hamme a préféré lui offrir un Jusqu’au XVII siècle, on prononce
Manuel du parfait aven- passé. Plus précisément, un arbre le « s » des participes passés
eturier, Pierre Mac Orlan généalogique, des ancêtres. au pluriel ; au XVIII , on se soumet
eécrit : « L’aventure n’exis- Le premier d’entre eux s’appelle au démon de la théorie et, au XIX ,Ete pas. Elle est dans l’esprit Vanko Winczlav. Rappelons pour on milite pour des réformes.
de celui qui la poursuit. » Cette maxi- ceux qui ne seraient pas familiers du Ce qui n’a pas changé…
me aurait pu, mot pour mot, être la célèbre milliardaire humaniste, Il y a trois ans, deux professeurs
devise d’un grand diseur de bonnes qu’étant jeune, Largo portait le nom belges ont proposé de rendre
Planche extraite aventures tel que Jean Van Hamme. de Largo Winczlav lorsqu’il hérita ros Vanko Winczlav en plein cœur gon, Van Hamme s’est lancé un gi- le participe passé invariable
de La Fortune Surnommé depuis quelques décen- toute sa fortune de son père adoptif de la vague de violence qui gagne gantesque défi : embrasser plusieurs avec l’auxiliaire avoir. Est-ce
des Winzclaw.nies le « Midas de la BD », parce que Nerio Winch (lire L’Héritier, pre- les provinces serbes. Jeune méde- époques, remonter aux racines pro- inconcevable ? À une époque
tout ce qu’il touche se transforme en mier tome de la saga). VAN HAMME & BERTHET/ cin idéaliste, Vanko a pris le parti fondes d’un personnage devenu une où certains voudraient
DUPUISor, Jean Van Hamme revient à Largo de l’insurrection paysanne. Il se icône du neuvième art. compliquer la langue sous
Odyssée haletante Winch. La nouvelle a de quoi sur- croit en sécurité dans un village Son récit est aussi précis que cara- prétexte de la rendre plus
prendre. Dans La Fortune des Winczlav, des montagnes. Il est trahi et ven- colant. Dans ce préquel des aventu- « inclusive », il serait peut-être
Pourtant, à mieux y réfléchir, on premier tome d’une trilogie, le du aux soldats turcs et n’a d’autre res de Largo Winch, Van Hamme et préférable de se pencher
comprend parfaitement les raisons scénariste s’intéresse à une épo- choix que de fuir avec l’aide d’une Berthet retracent au galop l’existen- sur des exceptions que même
qui ont poussé cet infatigable racon- que, une date clé selon lui : l’année jeune Bulgare nommée Veska. ce non pas seulement d’un homme, les meilleurs ne maîtrisent plus
LA FORTUNE teur d’histoires, octogénaire frin- 1848. On le sait, Jean Van Hamme Tous deux finissent par embarquer mais d’un nom, d’une lignée. C’est - y compris au sommet de l’État.
DES WINCZLAV gant, à se pencher une nouvelle fois a le sens de l’histoire. Il l’a prouvé vers le Nouveau Monde… ainsi qu’on traverse une Europe se- ALICE DEVELEY
Vanko 1848, t. I sur le héros qu’il créa en 1976. à maintes reprises. Et notamment Le lecteur suit l’odyssée haletante couée par d’intenses foyers
d’insurDe Jean Van Hamme À cette époque, le flegmatique dans la saga romanesque Les Maî- de ce médecin passionné qui décou- rections, qu’on découvre la ville de
et Philippe Berthet,
scénariste belge vient de démission- tres de l’Orge, contant la destinée vre l’Amérique comme n’importe New York en pleine effervescence. Éditions Dupuis,
ner de son poste de fondé de pouvoir de la famille Steenfort, brasseurs quel immigrant européen. Au des- La guerre de Sécession s’embrase, 56 p., 15,95 €.
chez Philips. Il s’est enfermé dans sa de bière dans le Brabant belge sur sin, on retrouve un grand profes- les Indiens sont parqués dans des
réchambre pour écrire son premier ro- plusieurs générations. Passé maî- sionnel de la bande dessinée, Philip- serves. La fin de la ruée vers l’or fait
man en trois mois, Le Groupe W, qui tre dans l’exercice, Van Hamme pe Berthet. L’auteur de Sur la route place au début de l’exploitation du
met en scène Largo Winch. Avec ce utilise l’année 1848 pour mettre le de Selma, de la série Pin-up (avec pétrole avec ses derricks sur la
praiton pince-sans-rire qui n’appartient feu aux poudres de son propre ré- Yann) et du Privé de Hollywood a su rie… Comme si l’on survolait
l’hisqu’à lui, Van Hamme précise : « Il pa- cit. 1848 en Europe, c’est le Prin- relever le défi de cette saga endia- toire des États-Unis sur le dos d’un
raît que l’été 1976 fut caniculaire. Je temps des peuples, et ce du Mon- blée. Il met son trait dynamique au aigle immense, on se sent emporté
n’en ai rien su. » Largo Winch est né. ténégro au Danemark, en passant service de cette saga romanesque sur les ailes d’un récit magistral… Un
En 1990, avec son complice le dessi- par la France et la Finlande. Com- échevelée qui explore la généalogie grand vent d’évasion romanesque UN PARTICIPE QUI NE PASSE PAS
nateur Philippe Francq, l’aventurier me on décoche une flèche, Van d’une lignée, les Winczlav. souffle sur cette aventure. Et l’on De Bernard Cerquiglini,
milliardaire fait ses débuts en bande Hamme profite de ce tumulte ré- Comme jadis pour Émile Zola et comprend que Jean Van Hamme n’a Points,
dessinée… La légende est en marche. volutionnaire pour lancer son hé- son feuilleton La Fortune des Rou- pas fini de poursuivre la sienne… ■ 224 p., 7,20 €.
droit, membre de l’Institut
universitaire de France, le professeurMort d’un mandarin
Desnard était en effet un amateur de
livres anciens. Le jour de sa mort, il
FRÉDÉRIC ROUVILLOIS Un tandem de policiers enquête portait avec lui un Montaigne
ineoctavo de la fin du XVI siècle avecsur l’assassinat à Paris d’un prof de droit atrabilaire. Réussi.
une reliure en maroquin noir
d’époque aux armes des Montmorençy.
SÉBASTIEN LAPAQUE touche d’élégance toute britanni- Une pièce de collection, dont il ne
slapaque@lefigaro.fr que, dans lequel la découverte d’un UN MAUVAIS reste que sept ou huit exemplaires
MAÎTREcadavre salement amoché, dès la dans le monde, qui peut atteindre
De Frédéric Rouvillois,EXCELLENT Tonino deuxième page, oblige son lecteur à 100 000 euros aux enchères.
La Nouvelle Librairie, Benacquista a na- se poser la question favorite des Pour le duo Lohmann et Morin,
275 p., 16,90 €.guère apporté la joueurs de Cluedo. Whodunit ? Qui a l’affaire paraît claire. Le mobile
Un mauvais maître emmène le lecteur dans les coulisses de l’Université, preuve que le roman fait le coup ? s’appelle Montaigne. Mais pas pourL’noir était un genre à la découverte d’un monde impitoyable. BEEBOYS - STOCK.ADOBE.COM Thomas Verne, le relieur d’art. « Un
Amateur de livres ancienschoisi pour explorer un milieu social tel livre (est) pratiquement
invendaen rendant compte de ses rites, de La victime se révélant être un émi- le professeur François Desnard pailler ses confrères. Les lettres ou ble, sauf par son propriétaire
légitises codes et des bizarreries : les wa- nent professeur de droit public, les – l’homme retrouvé la gorge tranchée bien les chiffres romains XXI gravés me, bien sûr. Invendable parce que
gons-lits, les gens de la nuit, les ga- investigations menées par le com- dans un fourré du square Montholon, sur le front du mandarin supplicié totalement identifié (…). Toutes
choeleries d’art contemporain. Écrit dans missaire Lohmann et son acolyte le dans le 9 arrondissement de Paris – constituent une énigme difficile à ré- ses égales par ailleurs, autant vouloir
un français fort et clair, d’une factu- capitaine Nathalie Morin conduisent n’avait rien à envier à J.R. Ewing. soudre pour les deux policiers qui revendre La Joconde après l’avoir
re classique, Un mauvais maître, de dans les coulisses de l’Université Le « grand universitaire qui se croit mènent leur enquête sans temps dérobée au Louvre ! » Cette fausse
Frédéric Rouvillois, n’est pas exac- française, où ils découvrent un uni- plus intelligent que tout le monde et mort, interrogeant tour à tour la piste contraint les deux policiers à
tement un roman noir, dans lequel vers impitoyable, comme l’annon- qui n’hésite pas à le faire savoir dès veuve, les amis, les collègues et la reprendre l’enquête depuis le
dél’atmosphère prend généralement le çait jadis le générique crispant du qu’il en a l’occasion », écrit Frédéric maîtresse du défunt, sans oublier son but. Qui pouvait haïr le professeur
dessus sur l’intrigue, finissant par- feuilleton Dallas. Rouvillois, lui-même professeur de relieur attitré. Desnard au point de le tuer ? Toute
fois par la faire oublier. C’est un ro- Il s’avère rapidement qu’en matière droit à l’université Paris-V, qui a Lauréat de l’Académie française, ressemblance avec des personnes
man policier old school, avec une de cynisme, d’égoïsme et de cruauté, travaillé sur le motif avant d’em- grand prix international du livre de existant ou ayant existé, etc. ■
La BD
de la semaine
PHOTOGRAPHY AGENCY ICONOCLAST IMAGE
© JEAN-BAPTISTE MONDINO
Ajeudi 25 mars 2021 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE L’immarcescible Stephen King
de la
On ne l’arrête plus ! Les parutions raître (Albin Michel), il publiera, le pour 2021 la sortie sur Apple+ son compère Peter Straub ensemaine se succèdent à un rythme effré- 31 mars, Les Langoliers (Albin d’une minisérie écrite par le maî- 1984. Steven Spielberg, attaché
né. Pour un homme qui avait an- Michel Jeunesse) et, en août, aux tre. Lequel va adapter son roman à ce projet depuis
trentenoncé, il y a quelques années, États-Unis, un nouveau roman, Histoire de Lisey, avec Julianne cinq ans, va enfin le mener à bien
À 73 ANS, STEPHEN KING, qu’il arrêtait d’écrire, Stephen Billy Summers. Plus King publie, Moore dans le rôle principal. Et en s’associant aux frères Duffer
L’UN DES AUTEURS LES PLUS LUS King, 73 ans, n’a jamais été aussi plus il est adapté. Après les diffu- puis, la grande nouvelle, c’est (Stranger Things) et à
l’inconAU MONDE, EST AUSSI CELUI EN MARGE productif. Après les nouvelles de sions du Fléau sur Canal+ et de l’adaptation tant attendue du Ta- tournable Netflix. DONT L’ŒUVRE CONNAÎT LE PLUS
GRAND NOMBRE D’ADAPTATIONS. Si ça saigne, qui viennent de pa- The Mist sur Netflix, on annonce lisman, colossal roman écrit avec BRUNO CORTYLittéraire
Sanaë Lemoine,
adieu tristesse
PORTRAIT Avec « L’Affaire Margot »,
premier roman écrit en anglais et inspiré
de l’affaire Mazarine, la jeune Franco-Japonaise
a conquis la critique américaine. Rencontre à Paris.
BRUNO CORTY États-Unis, à Yale, elle voulait que je
bcorty@lefigaro.fr suive son exemple. Mon père ne
voulait pas. Je n’ai pas été prise à Yale
ANAË LEMOINE. Ce nom mais à l’université de Philadelphie.
ne vous dit rien ? Normal, En arrivant là-bas, tout m’a semblé
elle est inconnue en Fran- facile. » Une intégration aussi
simce. Cette jeune femme ple ? « À cause de mon prénom, deSd’origine française a mon visage et de mon accent, pas
pourtant été l’une des sensations vraiment américain, on me posait
fortes aux États-Unis en 2020 avec souvent la question : “D’où
viensson premier roman, écrit en an- tu ?” Je disais : “Je suis française.”
glais, intitulé The Margot Affair. Du Aujourd’hui je réponds que je suis à
New York Times à The Economist, moitié française, à moitié japonaise,
du Financial Times à Publishers et que j’ai la nationalité
américaiWeekly, la presse ne fut que louan- ne ! »
ges pour saluer cette nouvelle voix. Après des études littéraires à
Co« Je me suis demandéUne voix venue d’ailleurs, de Bre- lumbia University, elle a commencé
tagne et du Japon, d’Australie et à éditer des livres de gastronomie. si je n’avais pas écrit
un livre plein de clichésd’Argentine. Résumons : Sanaë Le- « Mes parents adorent la nourriture.
sur la France. Mon mari,moine est née à Paris au début des Mon père est passionné par les guides
qui est français,années 1990 d’une mère japonaise gastronomiques. Sa mère cuisinait
et d’un père français qui se sont crêpes et galettes en Bretagne. Quant et mes beaux-parents
m’ont rassuré », expliquerencontrés en Argentine. « À la à ma mère, il lui arrivait de se lever à
Sanaë Lemoine.maison on parlait le français et l’es- 5 heures du matin pour préparer des
S. SORIANO/LE FIGAROpagnol. Pas le japonais. Ma mère vi- plats. Chez nous, on ne dit pas aux
vait depuis longtemps en Argentine gens qu’on les aime avec des mots
et ses parents parlaient aussi espa- mais en leur mitonnant des plats ! J’ai parlé à mon grand frère et ma mère plusieurs versions de l’histoire ra- France. Mon mari qui est français et
gnol », raconte la jeune femme de logiquement suivi cette voie pour les l’a su. Ce qui l’a plongée dans une contée par différents personnages mes beaux-parents m’ont rassuré. »
passage à Paris. Éditions Phaidon. » profonde dépression. » Avec le re- avant de décider de ne garder que le A-t-elle songé un instant à l’écrire
Entre ses 4 ans et ses 12 ans, cul, Sanaë Lemoine analyse la si- point de vue de Margot. Je voulais en français ? « L’anglais est la
lanDouble vieSanaë, qui signifie « cadeau des tuation : « Il voulait me protéger. Il y aussi que cette histoire, sans être un gue dans laquelle je m’exprime le
bords de mer du Sud » et « jeune Entre 2009 et 2011, elle travaille avait déjà beaucoup de tensions en- thriller, ait un certain suspense. À mieux. C’est plus naturel, plus fluide
pousse de riz » en japonais, a suivi également comme documentaliste tre mes parents. J’ai pensé que cela 28 ans, j’étais plus mature pour pour moi. Pour les dialogues,
j’imases parents en Australie, à Mel- pour une journaliste américaine qui avait dû être épuisant de vivre ces m’intéresser aux rapports des per- ginais les personnages français
parbourne. « J’en conserve le souvenir prépare un essai sur la France à tra- deux vies. J’étais fâché aussi parce sonnages, à l’antagonisme entre vies ler entre eux en français. Puis je
trad’une vie agréable, proche de la na- vers le concept de séduction appli- qu’il ne s’excusait pas. » privées et professionnelles. » Ensui- duisais en anglais. J’adaptais le
ture, de la plage. J’allais dans une qué à la politique, la culture, la lit- Elle qui écrivait des nouvelles et te, il lui a fallu trouver un agent. vocabulaire. » Les studios Disney
école alternative où l’on ne donne ni térature. Elle lui demande de venait de lire l’histoire de Mazarine Aux États-Unis, sans agent, pas de ont pris une option sur L’Affaire
L’AFFAIRE notes ni devoirs. C’est là que j’ai ap- s’intéresser à l’affaire Mazarine ressent tout à coup l’impérieux dé- bon éditeur. « Nous avons travaillé Margot. « L’idée est de développer
MARGOTpris à écrire et lire en anglais. Mon Pingeot et de lire son récit, Bouche sir de raconter son histoire à travers sur le texte pendant deux ans avant une série française qui se passerait à
De Sanaë Lemoine,
français n’était que phonétique. cousue. C’est cet été-là que le père la fiction. Elle imagine une jeune qu’il le propose à une maison, Ho- Paris, avec des comédiens français. »traduit de l’anglais
J’étais épanouie, heureuse. Chaque de Sanaë lui donne rendez-vous au fille qui vit avec sa mère actrice, à garth, un imprint de Random House, Elle évoque Juliette Binoche pour par Emmanuel
année nous passions l’été en Breta- Luxembourg. « Il avait l’air très Paris, et dont le père, ministre de la qui l’a accepté et m’a fait signer un jouer Anouk, la mère comédienne Plisson,
gne chez mes grands-parents. stressé, il pleurait. Il m’a avoué que Culture, est marié et père de deux contrat pour deux livres. » de Margot. On lui conseille de re-Eyrolles,
Même si je ne me sentais pas com- des années plus tôt, lors de l’un de garçons. Une double vie que Margot garder la série d’Arte En thérapie, 353 p., 19 €.
er Une famille apaiséeplètement française, j’adorais reve- ses fréquents voyages en Asie, il a de plus en plus de mal à accepter. dans laquelle éclate la jeune Céleste En librairie le 1 avril.
nir dans cet environnement. Je disais avait rencontré une Thaïlandaise. Un statut d’enfant illégitime qui lui The Margot Affair sort au pire mo- Brunnquell, qui ferait une Margot
à mes parents que je voudrais vivre Qu’il l’aimait, avait eu un enfant pèse. Ses rapports avec sa mère ment, en 2020. La crise sanitaire, intéressante. Jeune fille rebelle qui
là, à Rennes. Nous sommes rentrés à avec elle et qu’elle en attendait un égocentrique sont difficiles. Un l’affaire George Floyd et le Black Li- grandit en plein mensonge, Margot
Paris, pour ma cinquième, et le choc autre. Moi qui étais si proche de lui, jour, elle rencontre un journaliste à ves Matter interrompent la promo- lit Bonjour tristesse, l’histoire d’un
fut rude. Dans l’école catholique où j’ai eu tout à coup l’impression de ne qui elle finit par dévoiler le secret de tion. Sanaë attrape le Covid : « J’ai père et d’une fille. Sanaë, elle, lisait
j’étais inscrite, mon français n’était plus le connaître. La confiance était son père sans imaginer les consé- été malade comme un chien mais, L’Amant de Duras, l’histoire d’une
pas au niveau. Puis j’ai rejoint le brisée. » Alors que ses parents s’en- quences de son acte. par chance, moi qui suis gourmande, mère et d’une fille et d’un secret.
Lycée International à Saint-Ger- gagent sur la voie du divorce, sa Si l’idée est séduisante, sa réali- je n’ai perdu ni le goût ni l’odorat ! » Aujourd’hui, la famille est apaisée.
main-en-Laye où j’ai pu faire des mère se doute que le père a une sation n’est pas aisée : « Mon travail Finalement, avec l’aide des criti- La mère qui vit à Washington et le
études presque bilingues jusqu’au aventure sans savoir qu’il a aussi eu chez Phaidon m’accaparait. Et puis, ques, le roman rencontre son pu- père en Thaïlande ont lu cette
hisbac. Comme mon grand frère, l’en- des enfants. « Mon père m’a de- il a fallu trouver la voix de Margot. blic. « J’étais stressée, pourtant. Je toire inspirée de la leur. Et tous les
fant que ma mère avait eu d’un pre- mandé de garder le secret pendant Quand j’ai commencé le roman, me suis demandé si je n’avais pas deux sont fiers de leur fille
romanmier mariage, était étudiant aux un an mais je n’ai pas pu. J’en ai j’avais 22 ans. Je tâtonnais. J’ai écrit écrit un livre plein de clichés sur la cière. Adieu tristesse ! ■
VOUS RÉVÈLE LES DESSOUS DE LA CULTURE
NAPOLÉON, LA LÉGENDE ET L’HISTOIRE
Fut-il le fossoyeur de la Révolution ?Lefondateur du patriarcat?Undictateur militaire?Un
conquérant sans scrupules ?Unesclavagiste?LebicentenairedelamortdeNapoléon aallumé
le brasier de la polémique. Le FigaroHors-Série met sur la table lespièces du dossier,pour
répondreauprocès anachronique dont l’Empereur fait l’objet.Autour de Jean Tulard,Thierry
Lentz,Emmanuel de Waresquiel, PatriceGuenifey,Jacques-Olivier Boudon, Jean-Marie Rouart, les
meilleurshistoriens napoléoniens font la partdumythe et de l’histoire. Récit de sa vie en douze
journées, dictionnaireillustré des personnages(épouses, famille, généraux, ministres), portrait du
chef de la Grande Armée et de l’homme d’Étatvisionnaire:l’incroyableitinérairedujeune Corse
mélancolique devenu empereur de tous lesFrançais.
«Napoléon, l’épopée, le mythe, le procès », Le FigaroHors-Série, 164 pagessomptueusement illustrées.
Retrouvez Le FigaroHors-Série€ €Actuellementement disponibldisponible Version digitaledisponibleégalement à 6,9912,90 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie sur TwitteretFacebook
A