Figaro Littéraire du 25-11-2021
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Français

Figaro Littéraire du 25-11-2021 , magazine presse

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Date de parution 25 novembre 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Exrait

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jeudi 25 novembre 2021 le figaro - N° 24032 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
fa LLET, saga N T. C. BOYLE
La BELLE iNsOuCia NCE L’éCrivai N améri Cai N
dEs é Crivai Ns pOiNTE LEs Trav Ers
dEs a NNéEs 1960 Page 8 dE L’a mériqu E Page 5
Génie du catholicisme
doss ier Un dictionnaire et des biographies attestent de l’importance de la foi chrétienne
dans la littérature. Page S 2, 3 eT 4
Femme rebelle et fidèle
ÉLÈNE CARRÈRE D’ENCAUSSE sions. Un seul amour ne la désertera jamais,
ces’est fait connaître par des essais lui qu’elle voue à son fils, Micha.
magistraux sur la Russie et des La route de Kollontaï ne pouvait pas ne pas croiser
monographies consacrées à ses celle de Lénine, qui fait d’elle un commissaire du H figures principales, des tsars à peuple (ministre) de son premier gouvernement.
Lénine. D’où la surprise pour ses lecteurs de lire Car, à cette femme de feu, il arrive la plus belle et
sous sa plume la biographie d’un personnage la pire des mésaventures : la révolution qu’elle By Jove,
inconnu d’eux : Alexandra Kollontaï. Soyons appelait de ses vœux et de ses mots survient. Et la Blake et Mortimer ont 75 ans !
honnêtes, Alexandra qui ? Cette femme est
pourtant un personnage essentiel pour com- À cette occasion, Jean Van Hamme,
prendre la révolution de 1917, à travers un pris- Teun Berserik et Peter van DongenLA CHRONIQUEme original : sa vie trépidante, qui éclaire un
decréent, avec Le Dernier Espadon,mi-siècle d’histoire russe. Traditionnelle et d’étienne
novatrice, Kollontaï fut une intellectuelle de la de montety une suite à la BD qui a marqué leur
plus belle eau et une femme au cœur large. Il est
enfance et influencé leur œuvre.évident qu’elle a fasciné sa biographe.
Les dieux auraient pu lui réserver l’existence rebelle devient une apparatchik. Hélène Carrère
d’une héroïne de Tolstoï et des tourments limi- d’Encausse montre bien sa situation, ambiguë et
tés à la sphère domestique. Mais les temps ont fragile. Si ses amis et ses amants sont un à un vic- L’ESPADON N’A PAS LIVRÉechangé. Dans le dernier tiers du XIX siècle, cet- times du régime, notamment lors des grandes
te jeune aristocrate élevée dans une famille libé- purges staliniennes, elle en réchappe : diplomate TOUS SES SECRETS...rale est aspirée par le grand vent de changement en poste au Mexique, ambassadrice en Suède,
qui balaie la société russe. Si elle se marie jeune, agent d’influence en Norvège et en Finlande, elle
meelle n’envisage pas d’être toute sa vie M Vla- se tient à distance des affres quotidiennes du
poudimir Kollontaï : ayant découvert la misère du voir. Mieux, elle fait merveille comme
représenprolétariat du textile, elle se passionne pour les tante de la jeune Union soviétique : cette
aristoquestions sociales. Et il y a pire que la situation crate de haute culture, bien élevée, comme il sied
des ouvriers : que dire de celle des ouvrières ? dans les chancelleries, rassure.
Pauvreté, féminisme, Kollontaï se voue à ces Aujourd’hui le terrible bilan du léninisme et du
causes et devient vite une figure du socialisme stalinisme jette un voile noir sur la Russie de
de son temps : écrivain infatigable, elle est aussi l’époque, mais il est passionnant de découvrir,
une oratrice redoutable, multiplie les conféren- sous une plume précise et inspirée, le destin
roces en Europe et jusqu’aux États-Unis. Ses amis manesque d’Alexandra, dans les interstices de la
s’appellent Paul Lafargue et Laura, née Marx, dictature. ■
chez qui elle séjourne à Paris, Karl Liebknecht et
Rosa Luxembourg, qu’elle fréquente en
Allemagne. Faut-il ajouter qu’elle délaissera vite son Alex A A Kollont Aï.
mari et multipliera les liaisons ? Les hommes se A WA Kyrie
suivent, sans parvenir à suivre l’ouragan. Ils de l A révolution
sont mencheviks, bolcheviks dissidents, minis- D’Hélène Carrère d’Encausse,
tres, la vie privée d’Alexandra recoupe les pre- Fayard,
miers temps de la révolution russe et ses dissen- 312 p., 23 €.
MARIO TAMA/Ge TTy I MAGes v IA AFP ; JeAN CLAUDe MALLINJOD/INA v IA AFP ; Je AN-FRANCOIs P AGA/©PAGA/OPALe v IA Lee MAGe
Van Hamme - Berserik - Van Dongen © Editions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2021.
A
ndrjeudi 25 novembre 2021 le figaro
2
L'événement
Littéraire
Il était une foi…
doss ier Chesterton, C. S. Lewis, Mauriac,
autant de figures dont l’œuvre est baignée de catholicisme.
De gauche à droite : nières décennies dans les rangs qui obsèdent Prada : le libre arbitre (1930), de Charles Williams, membre astrid de larminat Un nouveau adelarminat@lefigaro.fr catholiques ». Il s’en explique dans James Joyce, (contre tout fatalisme ou prédesti- des Inklings, le club fondé par
TolkHenryk Sienkiewicz, l’article qu’il consacre aux nouvelles nation) et « l’action constante de la ien et Lewis. Mystère
Flannery O’Connor, E LIVRE est une petite de Flannery O’Connor, « l’un des grâce, qui requiert le concours de En commentant La Foi des
dée Graham Greene, bombe. Juan Manuel sommets de la littérature du XX siè- l’homme ». mons, de Fabrice Hadjadj, il s’inté- En Italie, des poètes
de Prada, né en 1970, cle » par sa « capacité à pénétrer dans Oscar Wilde L’auteur saute ensuite les siècles et resse aux stratégies du Mal… qui n’a contemporains perpétuent
e eet C. S. Lewis. En bas : salué à ses débuts com- les entrailles de l’âme humaine où se se concentre sur les XIX et XX . jamais la « tête » du Mal, ce serait la tradition médiévale
Juan Manuel de Prada. Cme un prodige, un décide son destin surnaturel » et à Parmi les œuvres choisies, il y a des trop simple. Chez Bernanos ou dans des « mystères », drames
Rue des A Rchives/G RAnGeR/« nouveau grand d’Espagne », lau- montrer « l’action de la grâce sur un romans historiques, le magnifique l’étonnant Barabbas (1950), de Pär populaires inspirés par la vie
réat en 1997 du prix Planeta pour terrain largement occupé par le Dia- BRidGemAn im AGes ; AFP ; Quo Vadis (1896) de Sienkiewicz, et Lagerkvist, il constate, bouleversé, du Christ ou des saints et joués
Pvde/BRidGemAn im AGes ; La Tempête, publie aux très catho- ble » : la vraie littérature catholique, un roman méconnu du cardinal que la Grâce ne cesse de se proposer autrefois sur le parvis des églises.
Rue des A Rchives/Fo Rum / liques Éditions Magnificat un re- en scrutant les imperfections de la Newman, Callista (1855), qui met- à ceux qui la refusent. Et du terrible Dans son très beau
BRidGemAn im AGes ; cueil d’articles sur des écrivains qui nature humaine, permet de mieux tent en scène des chrétiens dans une Silence (1966), de Shûsaku Endô Représentation de la Croix,
s’intéressent à l’alliance entre Dieu saisir « la valeur vertigineuse de la costA/Leem AGe ; eveRett/ civilisation décadente (ce qui permet (adapté au cinéma par Scorsese), il Giovanni Raboni
BRidGemAn im AGeset l’âme : pour un romancier de Rédemption » et l’immensité de la à Prada de faire des rapprochements conclut que même les « Judas » (1932-2004), poète, traducteur
cette envergure, c’est pour le Miséricorde divine. avec l’époque contem poraine). peuvent être sauvés. de Baudelaire, de Proust,
moins audacieux à notre époque Cependant, s’érigeant contre la Il nous présente aussi deux ro- de Racine, a choisi de ne pas
Christianisme émasculéirréligieuse qui a vite fait de clouer sentence de Gide, Prada affirme mans sur le Vatican, Hadrien VII mettre en scène le personnage la divine
au pilori les disciples du Christ. qu’on peut faire de l’excellente lit- (1904), du sulfureux baron Corvo, Au fond, c’est la sainteté qui tour- central de l’histoire, le Christ.
De Juan Manuel Mais, à 50 ans, Juan Manuel de Pra- térature avec de beaux sentiments : et L’Hôte du pape (2004), de Vladi- mente Prada. En lisant le Saint Il est « le centre absent »
de Prada,da n’a cure de déplaire, bien au il le montre dans le chapitre consa- mir Volkoff, thriller théologique au François d’Assise (1924) de Ches- du drame, écrit Jean-Pierre
traduit de l’espagnol contraire. Lors de la parution en cré au merveilleux Lys de Brooklyn, temps de la guerre froide. Et deux terton ou Physionomie des saints Lemaire dans sa préface à la
par H. de Fautereau France, en 2005, de La Vie invisible, de Betty Smith (adapté au cinéma livres sur le couple, Ce que Dieu a (1875) d’Ernest Hello, dont il aime remarquable traduction française.
Parscau, beau roman qui tourne autour de par Elia Kazan), une histoire de uni (1945) de Gustave Thibon, et le lyrisme, la radicalité et le feu, il Tous les personnages parlent
Magnificat,
l’histoire d’une pin-up du Middle- femmes faites d’« un acier invisi- Apprendre la mort (1961) de C. S. note qu’une forme de folie est ca- de lui, s’interrogent sur ce qu’il fait 190 p., 14,90 €.
West des années 1950, hanté par le ble » dont la vie quotidienne, avec Lewis, journal de l’auteur confron- ractéristique des saints. Mais pour- ou dit, mais on ne le voit pas,
thème de la chute et de la rédemp- son lot d’épreuves, est comme té au silence de Dieu après le décès quoi leur vie est-elle marquée par on ne l’entend pas directement.
tion, il se défendait d’avoir écrit un éclairée d’en haut. de son épouse. l’hésitation, le tâtonnement, les Une approche très moderne,
livre religieux. Dans les œuvres qu’il commente, découragements, l’obscurité, se mais fidèle à la plurivocité
S’approcher de la véritéL’année suivante, il n’aura plus Prada se fait un malin plaisir de re- demande-t-il. Chez Bloy, il relève des quatre Évangiles, qui rend
ces pudeurs. Le turbulent Prada Réalisée pour le public français, cet- copier des passages qui pourraient cette phrase : « Il n’y a pas d’homme à Jésus sa part d’étrangeté
commencera à collaborer à l’édi- te anthologie ne présente que deux avoir été écrits pour notre époque. qui ne soit un saint virtuellement, et et rend compte avec réalisme
tion espagnole de Magnificat, revue auteurs espagnols en liminaires. Dans Le Cher Disparu (1948), le péché ou les péchés, même les plus des incertitudes de ceux
mensuelle, en format poche et pa- Prada règle leur compte aux « déli- d’Evelyn Waugh, roman satirique noirs, ne sont que l’accident qui ne qui le suivaient. Les témoins,
pier bible, qui présente notamment res » de certains critiques qui consi- sur les cimetières californiens semés change rien à la substance. » Et si Pierre, Jacques, Philippe ou Judas,
les textes quotidiens de la liturgie dèrent Don Quichotte comme une de statues de Mickey Mouse, il cite nous étions parfois des saints sans Marie et Marie-Madeleine
catholique. Depuis 2016, il y tient œuvre anticatholique et rend hom- un personnage de féministe dé- le savoir , s’interroge-t-il encore à discutent de ce qu’ils ont vécu
une chronique sur des œuvres lit- mage au don - très catholique - qu’a voyée : « J’ai des idées avancées, par propos du héros de La Puissance et avec lui. Leurs dialogues, souvent
téraires qui ont en commun Cervantès « de traîner ses person- conséquent je n’ai pas de religion, la Gloire (1940), de Graham Greene. légèrement burlesques sans que
d’éclairer « le combat qui fait rage nages dans la boue puis de mais je ne pense pas que la religion Comme son maître, l’Argentin cela entache la gravité
dans l’obscurité du cœur humain » leur rendre leur splen- soit à prendre à la légère parce que Leonardo Castellani (1), Juan Ma- de ce qui se joue, font sentir
entre les ténèbres et la lumière. La deur en un instant ». c’est une chose qui rend les gens heu- nuel de Prada fustige un certain à quel point ils sont déroutés
Divine Bibliothèque présente Les commentaires reux, et à notre stade de l’évolution christianisme émasculé et lénifiant par cet homme qui leur échappe.
vingt-six des soixante articles qu’il de La vie est un son- tout le monde ne peut avoir des idées mais on sent qu’il n’aspire qu’à la Comme Philippe le dit à Caïphe,
a écrits pour Magnificat. ge (1635) et du avancées. » caresse de la grâce. qui trouve qu’il n’a pas l’air
Point de littérature édifiante dans Grand Théâtre du Mais ce que Prada traque d’abord Une belle introduction à la d’y croire tout à fait, en
les œuvres choisies. Si Prada fustige monde (1655) de à travers ces livres, dont il écrit qu’ils littérature catholique ce Jésus : « Je n’y crois
volontiers notre époque déterminée Calderon introdui- ont été des jalons qui lui ont permis qui a le mérite, pour le pas : je l’espère. »
à « tuer l’esprit », il met également sent ensuite le lec- de s’approcher de la vérité, c’est ce lecteur chevronné, de A. L.
en garde contre l’« infection puritai- teur aux thèmes qu’ils révèlent du combat entre la li- mettre en lumière des
ne » qui affecte certains catholiques. berté humaine et la grâce divine. La livres méconnus. On
atIl ne faut pas confondre, écrit-il, la liberté, « ce don prodigieux, incom- tend le deuxième volu- Rep Résentation
mission de l’écrivain catholique avec préhensible, inqualifiable, par lequel il me. ■ de la c R
celle de l’apologiste ou de l’auteur nous est donné de vaincre le Père, le (1) Pour avoir un aperçu De Giovanni Raboni,
« pieux et sirupeux qui cache au lec- Fils et le Saint-Esprit, de tuer le Verbe de son œuvre traduit de l’italien
teur les aspects les plus scabreux de la incarné », écrivait Bloy dans Le Sang foisonnante, voir par Jean-Charles
Vegliante, réalité », attitude qui n’est pas sans du pauvre (1909). C’est cette folle l’anthologie parue
Le Bruit du Temps, lien selon lui avec « la décadence in- liberté de choisir les ténèbres qu’il cette année « La Vérité
120 p., 19 €. tellectuelle qui s’est répandue ces der- scrute aussi dans La Guerre du Graal ou le Néant » (Artège).
A
oix
bibliothèquea
le figaro jeudi 25 novembre 2021
3
Ce que la religion catholique
a de beau, ce sont ses principes
généreux : la résignation, le dévouement
enseignés par Jésus-Christ,
deux principes de sociabilité » L'événement
honoré de balzac Littéraire
Quand catholique rime avec excentrique
eSéba Stien lapaque un « saint laïc » - nouveau saint Depuis le milieu du XIX siècle, Orwell dans ses jeunes années -
slapaque@lefigaro.fr George d’une Angleterre menacée la conversion de nombreux An- ont traversé toutes les folies du
dictionnaire epar le dragon du totalitarisme -, glais témoignait d’une option XX siècle en antifascistes
impecdes auteurs N ATTENDAIT de- l’apôtre de la common decency préférentielle pour les Latins cables. Le fort volume qui paraît
Liques
puis de nombreuses était agacé par ses compatriotes contres les Germains. À lire le aujourd’hui sous la direction de des î Les
années un essai sur anglo-catholiques – Chesterton, l’angliciste Gérard Hocmard n’est
les catholiques an- Hilaire Belloc, Evelyn Waugh, pas l’essai longtemps attendu, Sous la direction O glais. Un livre capa- bien que ce dernier fût son ami. Anthony Burgess, mais un dictionnaire. Il creuse de Gérard Hocmard,
ble de nous dire ce qui unit le Ajoutons le poète américain moins profond, mais plus large, en Cerf, 489 p., 29 €l’auteur d’Orange
cardinal Newman, Chesterton, T. S. Eliot, qui serait devenu ca- présentant près de 500 auteurs, du
mécanique, a été enterré Tolkien, Hitchcock, Graham tholique sans la condamnation de moine Pélage à David Lodge. On y
Greene - et ce qui les distingue. En l’Action française par Pie XI à Monaco, dans un apprend beaucoup de choses. Par
Angleterre, les papistes sont des en 1926. Comme beaucoup de fi- exemple qu’Anthony Burgess, casier funéraire où est
excentriques, au sens propre du dèles de la High Church, l’auteur l’auteur d’Orange mécanique, a été inscrit « Abba, Abba »mot. Loin de Canterbury et des ri- de Meurtre dans la cathédrale - enterré à Monaco, l’un des deux
tes d’une Église anglicane dans la- une pièce authentiquement ca- États dans le monde avec Malte
quelle ils ne sont pas nés ou qu’ils tholique -, jugeait cet anathème Dictionnaire des auteurs catholi- dont la religion officielle est le
caont quittée, ils sont hors du centre trop allemand. De fait, on ne peut ques des îles britanniques, on dé- tholicisme, dans un casier
funéou, mieux encore, ils ont choisi pas dire que cette manœuvre di- couvre que les plus conservateurs raire où est inscrit « Abba, Abba »,
dans Rome un autre centre de plomatique ait porté chance à d’entre eux et même ceux qui fu- une formule répétant la forme
gravité. l’Europe : sept ans plus tard, Hit- rent marqués par le préjugé anti- araméenne du mot hébreu
George Orwell, un athée qui li- ler s’emparait du pouvoir à Berlin. sémite - à l’instar de George « père ». ■
sait L’Enfer de Dante sur son lit
d’hôpital, le reproche
régulièrement à Chesterton dans ses essais,
articles, lettres. L’auteur de 1984,
dont les obsèques ont eu lieu à la
Christ Church d’Albany Street,
près de Regent’s Park, était
attaché aux vieux usages anglicans
comme au Lion et à la Licorne des
armoiries du Royaume qui
ornaient jadis le casque de bobbies :
par fidélité à son pays.
Michael G. Brennan, un
universitaire spécialiste des écrivains
catholiques anglais, l’a montré
dans un judicieux petit essai
intitulé George Orwell and Religion
(Bloomsbury, 2017). Pour Orwell,
« l’autorité doctrinaire et le
traditionalisme pluriséculaire de l’Église
catholique étaient directement
comparables au culte entourant
Hitler ». Parfois présenté comme
Hélène Iswolsky : dans l’amitié
de Maritain
Dans Au temps de la lumière, catholique à 27 ans, elle n’avait
Hélène Iswolsky témoigne aucune nostalgie de l’Empire comme
de ce qu’elle a vécu et observé en témoigne le roman vrai écrit avec
de l’effervescence spirituelle dans Kessel en 1925, Les Rois aveugles.
les milieux intellectuels chrétiens Cette fervente lectrice de Péguy
des années 1920 et 1930, un peu était préoccupée d’action sociale,
à la manière de Raïssa Maritain attentive aux encycliques des papes
dans Les Grandes Amitiés. Ce livre, à ce sujet et au travail de la JOC.
qui paraît en France pour la première À Paris, elle fréquenta Berdiaev,
fois, avait été publié initialement les jeunes gens d’Esprit autour
pendant la guerre par Maritain de Mounier, ceux qui gravitèrent
dans la collection qu’il dirigeait autour de la revue Temps présent
aux États-Unis. Hélène Iswolsky dirigée par Stanislas Fumet.
avait fréquenté Dorothy Day, dont
la maison des elle deviendra une fidèle
Maritain à Meudon compagne, disait qu’Hélène
dès 1929 avant lui faisait penser
de les retrouver à l’expression
à New York. « noblesse oblige ».
Russe, née en 1896, A. L.
fille du ministre des
Affaires étrangères
de Nicolas II, elle était u temps
une Russe blanche de La L
par le sang mais D’Hélène Iswolsky,
ne l’était pas par Salvator,
250 p., 20,80 €.ses idées. Devenue
Saint Jean de la Croix pour les nuls
Enfin un livre qui permet Comment connaître ce Dieu
de comprendre la pédagogie dont Jean de la Croix dit qu’il est
spirituelle de saint Jean de la Croix ! « au-delà de l’intelligence et S’ADAPTER
Écrit par une carmélite anglaise, Ruth inaccessible pour elle », qu’il est deClaraDupont-Monod
Burrows, avec une liberté de ton, « nuit pour l’âme en cette vie » ?
(Stockroman)une intelligence, un sens de la nuance, Ruth Burrows détaille, avec
un pragmatisme et une profondeur une grande rigueur spirituelle
exceptionnels, il rend accessible et psychologique, les étapes par
la voie balisée par lesquelles l’homme est purifié
le grand mystique de son ego, dépossédé de ses
espagnol. Sans en idées, plongé dans l’obscurité
amoindrir l’exigence - la fameuse « nuit obscure »,
ni l’objectif, l’union qui est signe de l’action
à Dieu, l’auteur divine en lui. Créés il y a 12 ans, les Prix Landerneau des Espaces Culturels E.Leclerc accompagnent
dégage les principes A. L. l’actualitélittérairetoutaulongdel’année.PourlePrixdesLecteurs2021,lejurydelecteursdes
essentiels
EspacesCulturelsE.Leclerc,présidéparSergeJoncour,auxcôtésdeMichel-ÉdouardLeclerc,ade l’enseignement La montée récompensé«S’adapter»deClaraDupont-Monod.du saint en laissant vers L’amour
de côté ce qui, dans De Ruth Burrows,
ses écrits, est relatif traduit de l’anglais
à son tempérament par Catherine Fabre,
ou à son époque. Cerf, 220 p., 20 €.
Josse/Leemage/ aFP
GALEC – 26 Quai Marcel Boyer – 94200 Ivry-sur-Seine, 642 007 991 RCS Créteil. © Ph. Matsas.
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jeudi 25 novembre 2021 le figaro
4
Ma c en d
1885 1909 1933 1952
Naissance le 11 octobre, Publie son premier volume Élu à l’Académie française Prix Nobel de littérature pour « la profonde
à Bordeaux. de poèmes, au premier tour, imprégnation spirituelle et l’intensité
Les Mains jointes. avec 28 voix sur 31. artistique avec laquelle ses romans
1905 ont pénétré le drame de la vie humaine ».
Fréquente les cercles 1913 1934L'événement bordelais du Sillon Publie son premier roman, Premières chroniques 1970
erde Marc Sangnier. L’Enfant chargé de chaînes. au Figaro. Décède le 1 septembre 1970.Littéraire
el
en dMauriac, le fils souvent prodigue 1868
Naissance le 6 août,
E ss ai Une étude fouillée retrace le parcours irrégulier de l’écrivain dans l’Église de son temps. à Villeneuve-sur-Fère.
1893
ou du moins contre cette bourgeoi- bien étonné dans ma jeunesse si que magistra. Pourtant, comme Étienne de montety Entre dans la carrière
edemontety@lefigaro.fr sie de province catholique et quelque devin m’eût annoncé qu’un Maritain dans Le Paysan de la diplomatique. Premier C conservatrice qui forme son milieu. jour ce serait de l’incroyable longa- Garonne, il déplore vite les initiati- vice-consul à New York et dans l’église
ES ÉCRIVAINS qui il- À ses analyses, ses prises de posi- nimité de l’Église que je souffrirais. ves de ceux qui se servent du à Boston, consul à Shanghaï.u la fidélité
lustrèrent en France le tion, il apporte un talent incisif, Ce pouvoir de Pierre de condamner Concile, au nom de son « esprit » se aux aguets
beau nom de catholi- une lucidité impitoyable, une ver- et de rejeter qui me parut si redou - risquant à des entreprises liturgi-De Philippe 1905ques, Mauriac est le ve. Ce chrétien est armé d’un com- table à d’autres époques, je m’in- ques et pastorales hasardeuses. Le Dazet-Brun,
Première version Dplus inclassable : il n’a merce régulier avec la pensée de quiète qu’il semble en avoir perdu vieil observateur voit dans ces Éditions du Cerf,
pas la pénétration philosophique Pascal et le style de Bossuet. Dazet- l’usage alors que les contestataires excès des signes inquiétants : « Je ne du Partage de midi.330 p., 24 €.
doublée d’une immense charité Brun montre bien le balancement d’aujourd’hui demeurent au cœur sais si Hamlet avait raison de croire
d’un Maritain, pas non plus la force de l’homme et de sa pensée. même de ce qu’ils contestent et que qu’il y a quelque chose de pourri dans 1929
d’indignation d’un Bernanos conte- Sur la condamnation des prêtres tout risque de sauter. » le royaume de Danemark. Que du
Le Soulier de satin.nue dans un verbe aux accents du ouvriers, Mauriac écrit : « Toujours À partir de 1952, son Bloc-notes moins ce qui s’y passe aujourd’hui ne
tonnerre. la même contradiction : il faudrait en fait un commentateur attentif corrompe pas en nous ce bonheur que
e 1946Alors qu’il était étudiant à Paris, que tous les prêtres fussent des du temps présent : IV République, nous avons d’avoir cru avec Simon
Élu à l’Académie française pensionnaire du « 104 », un de ses saints, surtout ceux qui se battent guerre d’Algérie, retour de Pierre que le Christ a les paroles de
le même jour que Marcel condisciples faisait de lui ce por- aux avant-postes, surtout les francs- De Gaulle mais aussi élection de la vie éternelle, qu’il est vivant en
Pagnol, Jules Romains trait : « Sa voix est faible, timide ; tireurs. Il est vrai… Mais qui a jamais Jean XXIII et convocation du conci- chacun de nous et que Pierre lui aussi
et Henri Mondor.son verbe incisif et mordant. Il faut craint pour eux les contaminations de le Vatican II : ce rassemblement est à Rome, vivant. »
prêter l’oreille pour l’entendre mais la société bourgeoise ? » Mais, dix semble répondre à des vœux qu’il Le fils trop souvent prodigue est
1955on prête si volontiers l’oreille à ses ans plus tard, à propos du clergé exprime depuis un demi-siècle toujours revenu vers le Père pour
Décède le 23 février.malices. Il ne résiste pas au plaisir de contestataire de 1968 : « J’aurais été d’une Église qui soit mater autant réciter son confiteor. ■
lancer quelques traits à ses amis les
meilleurs et on serait tenté de le lui
reprocher un peu, s’il n’y mettait
tant de bonne grâce. » Cité par
l’universitaire Philippe Dazet-Brun
dans son étude fouillée sur
l’écrivain dans et face à l’Église
catholique, il ne saurait mieux le définir :
laïc, lettré, suivant l’actualité
comme un journaliste, ne dédaignant
pas la controverse plume à la main.
Il n’est en effet guère de sujets de
l’actualité religieuse que Mauriac
n’ait commentés, cherchant une
voie étroite entre un commentaire
éclairé de la vie séculière de
l’institution et une fidélité à son essence
divine. Car, derrière l’Église, son
personnel et ses vicissitudes,
Mauriac n’aura de cesse qu’il ne voie ou
ne cherche le Christ présent dans le
sacrifice de la messe : « C’est
l’Eucharistie qui interrompt en nous
les objections, les plaintes, les refus,
les murmures de la raison qui discute
et qui se cabre. Tout cède à cette
paix », écrira l’intellectuel resté sa
vie durant l’enfant chéri de la
pieuse Claire Mauriac, qui lui apprit à
prier à genoux.
J’aurais été bien
François Mauriac, “étonné dans en 1959. Paul Claudel, « l’homme innombrable »ma jeunesse si quelque À droite :
Paul Claudel. LUC devin m’eût annoncé
FOURNOL/Ph OtO12 via baud tout ce que je suis », écrira-t-il que. Objet pour le moindre de ses ac- Isaïe Schwartz : « Un catholique ne thierry clermontqu’un jour ce serait tclermont@lefigaro.fraFP ; Ma NUeL COheN via plus tard. Mais Une saison en enfer tes d’une critique impitoyable, tribu- peut oublier qu’Israël est toujours le
de l’incroyable aFP ne fut pas son bréviaire. taire au terme de ses jours de sanc- fils aîné de la promesse, comme il est
UE nous reste-t-il de Sans doute, et avec raison, Pérez tions à la fois équitables et aujourd’hui le fils aîné de la dou-longanimité de l’Église
Paul Claudel, le poète aborde-t-il la foi de Claudel prin- démesurées, le chrétien vit, comme leur. » Missive qui sera publiée au que je souffrirais
japonisant de Connais- cipalement à travers des propos dit saint Paul, “en spectacle aux printemps 1942 dans les Cahiers du
françois mauriac ” sance de l’Est, le dra- rapportés et des témoignages, sans hommes et aux anges”. » Témoignage chrétien. Q maturge au théâtre qui toutefois se priver de puiser dans Reste que cette foi semble dépas- Autre intérêt de cette biographie,
L’Église de son temps est frappée défie le temps, le frère son œuvre, correspondance com- ser, emporter l’homme dans sa dé- l’éclairage porté sur des aspects
par la crise du modernisme, les qualifié d’indigne de la sculptrice Ca- prise. Ainsi, Francis Jammes mesure et son désir d’absolu ; moins connus de Claudel, et parfois Paul Claudel.
sanctions s’abattent sur des esprits « Je suis le mille, le catholique exalté et intransi- en 1900, après un dîner en compa- « l’homme innombrable qu’il a été », surprenants. Ainsi, de son amitié
C Ctoire »trop audacieux. Loisy, Laberthon- geant, au zèle prosélytique, qui avait gnie de Marcel Schwob et de souligne Pérez. Son contemporain avec la danseuse et mécène Ida
De Claude Pérez, nière, Blondel, comme plus tard librement adapté les Psaumes, le maî- Claudel, rapportant ceci : « Lors- et ami, Paul Valéry, n’écrira-t-il Rubinstein, proche de Stravinsky
Éditions du Cerf, Lubac et Congar, font tanguer la tre du verbe torrentueux et difficile qu’il parlait de Dieu, il le faisait avec pas, à propos de cette complaisance et de Ravel, qui lui commanda trois
568 p., 24 €.nef de Pierre. Leur intelligence et d’accès, le châtelain retraité du Dau- véhémence, et comme s’il eût voulu à soi : « Son orgueil ne sait pas se tai- œuvres, dont Jeanne au bûcher, sur
leur brio séduiront toujours Mau- phiné, le brillant diplomate ayant prévenir le moindre mot contre sa re » ? D’où des fourvoiements, des une musique d’Arthur Honegger.
riac. Lui n’est pas tenu à l’obéis- passé une quinzaine d’années en Asie, foi. » Gide, à qui Paul Claudel avait aveuglements tenaces, quelques re- Même chose pour ses lectures, lui
sance que l’Église requiert d’un re- l’auteur des regrettées Paroles au confié : « J’aime profondément les pentirs. Tout à l’inverse d’un Geor- qui goûtait peu ses contemporains,
ligieux ou d’un clerc et sa nature Maréchal, sous Vichy ? âmes », en savait quelque chose, ges Bernanos, Claudel se rangera notamment son admiration pour
indomptable en profite. Il revendi- Complexe, insaisissable, contra- après l’injonction de conversion durant la guerre d’Espagne du côté Le Fou d’Elsa et Les Voyageurs de
que la belle liberté des enfants de dictoire : les mots sont faibles pour adressée par le poète, cinq ans plus de Franco et du clergé. l’impériale d’Aragon ; lui qui avait
Dieu, et ses facilités. approcher et cerner la personnalité tard. Gide ne lui en tiendra pas ri- dénoncé dans les années 1920 la
Drame mystiquePendant un demi-siècle, il s’in- tout comme l’œuvre de Claudel, gueur, l’invitant à rejoindre la « voyoucratie surréaliste ». Idem
téresse de près aux efforts des avec son image de notable provin- Nouvelle Revue française fraîche- Le jour de Noël 1940, il écrit les pour ses lectures assidues des
Upaautorités catholiques pour renouer cial au physique de crapoussin, et à ment créée, publiant même le tout fameux 55 vers des Paroles au nishads, du Bhagavad Gita, des
le dialogue avec le monde, non l’accent rocailleux. C’est pourtant le premier ouvrage de la maison qui Maréchal qui seront publiés en mai classiques du bouddhisme, et du
pour s’y rallier mais pour le défi qu’a relevé Claude Pérez dans sa allait devenir Gallimard : sa pièce 1941, et qu’on appellera impropre- mystique soufi Al Hallâj.
convertir. La voie est étroite, il y a biographie détaillée, pertinente, qui L’Otage. ment Ode à Pétain. En 1945, deux De même, Pérez nous fait
endes tâtonnements, des erreurs, des d’ores et déjà fait figure d’ouvrage La foi, on y revient. En 1932, ans après que de Gaulle lui a pro- trer dans les coulisses du Quai de
dégâts. « L’hommerie », que déplo- de référence sur l’auteur de Partage alors qu’il est ambassadeur à posé de rejoindre Londres, Claudel Conti au moment où Claudel se
prérait saint François de Sales, s’en de midi. « Le moment n’est-il pas Washington, il écrit à son fils Hen- avouera que ce fut « un monument sente – sans succès - à l’Académie,
mêle. Le Sillon, la crise de l’Action venu, note-t-il, de dé-symboliser (…) ri : « Il ne faut pas seulement être élevé à la fois à la Naïveté et à l’Im- en 1935, après avoir noté dans son
française, l’Action catholique, la de dé-fantomiser Claudel ? De le ren- croyant, il faut être fidèle, c’est-à- posture. » Entre-temps, grâce au Journal : « Dans la nécropole
académiguerre d’Espagne, autant d’occa- dre à son étrangeté ? » dire s’astreindre inviolablement à jeune Jean-Louis Barrault, son que, je brigue la dignité de cadavre. »
sions pour Mauriac de commenter, Tout commence, pourrait-on une pratique, si infime qu’elle soit, drame mystique, Le Soulier de Enfin, de nombreuses pages sont
d’encourager, de regretter, dans dire, le jour de Noël 1886, à Notre- mais fidèlement répétée chaque jour satin, reçoit un accueil triomphal consacrées à ses activités de
journales colonnes des revues des domi- Dame de Paris, avec cette illumina- (…). C’est elle qui m’a sauvé au mi- à la Comédie-Française ; en 1948, liste, aussi bien pour le quotidien
ponicains ou du Figaro. La politique tion qui lui ouvre les portes de la lieu de beaucoup de dangers. » Une son œuvre théâtrale est entrée pulaire Paris Soir que pour Le Figaro.
erest son péché mignon, même si le conversion, ce « miracle éton- confidence qui fait écho à ce qu’il dans la « Pléiade ». C’est le 1 janvier 2026 que
royaume n’est sûrement pas de ce nant », quelques mois après la ré- avait confié dans Le Figaro, à la Le 24 décembre 1941, après l’œuvre de Paul Claudel entrera
côté-là. Il refuse d’avoir cette âme vélation décisive de Rimbaud le veille de la Grande Guerre : « La foi les premières rafles antijuives de dans le domaine public. L’heure des
habituée que déplorait déjà Péguy, voyant, à travers la lecture des Illu- fait vivre tout homme moderne dans Vichy, Claudel avait adressé une comptes de la postérité aura alors
il essaie de penser contre lui-même minations, à 18 ans. « Je dois à Rim- un milieu essentiellement dramati- lettre au grand rabbin de France, sonné. ■
A
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uriatesle figaro jeudi 25 novembre 2021
5En toutes magique (prix Médicis essai 2007) revient Pascal Quignard revient au roman
tout début février chez Grasset avec Plus de deux ans après le tome XI de Dernier confidences
Pour tout vous dire, un recueil de chro- Royaume (L’Homme aux trois lettres), vaste cycle
niques rédigées entre 1968 et 2000. entamé il y a une vingtaine d’années, Pascal
QuiLes chroniques de Joan Didion Qu’elle évoque la Californie, la politi- gnard revient au genre romanesque. Le 6 janvier,
Figure marquante du Nouveau journalisme des que, les femmes, ses interrogations il publiera chez Gallimard, L’Amour, la Mer, où l’on
années 1960, Joan Didion, 87 ans le 5 décem- sur l’écriture, c’est toujours avec une retrouvera Monsieur de Sainte-Colombe, le
musibre, est aussi la dernière représentante d’un liberté de ton, une finesse, un sens de la cien protagoniste de Tous les matins du monde, qui
mouvement qui comptait dans ses rangs Tom formule qui font d’elle une icône des let- avait fait le succès de ce récit adapté au cinéma par CritiqueWolfe, Truman Capote, Norman Mailer, Hunter tres américaines et une influence majeure Alain Corneau. À noter la parution récente d’un
CaS. Thompson… L’auteur de L’Année de la pensée pour bon nombre d’auteurs. hier de l’Herne Quignard avec de nombreux inédits. Littéraire
Une Amérique délirante
T. C. BOYLE Le réchauffement climatique,
les bébés éprouvettes, les « progrès » de l’informatique
sont au cœur des nouvelles de l’écrivain.
à cœur - ou pas, d’ailleurs : la « Box à revivre », de se plon-christophe mercier
fondamentalement sceptique, il se ger dans un passé reconstitué
70 ANS passés, Thomas borne à constater, sans jamais sur demande, à la seconde près,
Coraghessan Boyle militer, le réchauffement de la sous leurs yeux. Au point de
- nombre de ses sup- planète, les bébés éprouvettes, les perdre tout contact avec la
réaporteurs insistent pour « progrès » de l’informatique. Il lité, et de préférer le monde
que Coraghessan, le pousse la logique de la science à imaginaire qui les dévore aux À
middlename qu’il avait choisi com- ses conséquences ultimes, et joies simples de la vie, un repas
me pseudonyme, ne soit pas raconte ce qu’il voit. pris à deux ou une fête de Noël.
oublié, ni réduit à un C. - est tou- On fait ainsi la connaissance Dans L’eau ne nous manque pas,
jours le romancier le plus rock d’un couple qui se déchire sur le le réchauffement de la planète fait Histoires
de couples d’Amérique du Nord. Sa choix du bébé qu’ils décident que la sécheresse est telle qu’un
De T. C. Boyle, barbichette méphistophélique, sa d’avoir - car, dans l’avenir homme et sa femme en sont
traduit de l’américain boucle d’oreille sont toujours là imaginé par Boyle, la procréation réduits à ne prendre qu’un seul
par Bernard Turle, pour nous dire que le personnage ne laisse rien au hasard et bain par semaine, en commun, à
Grasset, qu’il a inventé il y a près d’un l’insémination se fait dans des éviter de recevoir leur fils qui
220 p., 20 €. demi-siècle restera à jamais centres spécialisés où l’on choisit utilise trop de serviettes, l’épouse
l’iconoclaste magnifiant sous sa son bébé sur un menu, comme des en arrivant même à se raser le
loupe sardonique les travers de plats au restaurant. La taille, la crâne pour éviter l’eau gâchée en
l’Amérique et du monde moderne morphologie, la couleur des yeux, shampooings. L’eau devient un
américanisé, passé, présent et le type d’intelligence, etc. produit de luxe, et certains,
futur. tels les bootleggers d’antan,
Pitbull couleur ceriseRomancier abondant, c’est aussi s’enrichissent au marché noir.
un très grand nouvelliste. Les per- C’est ainsi qu’une gamine de Le réchauffement climatique
sonnages d’Histoires de couples, 12 ans au corps de femme de amène aussi Boyle sur une île
comme souvent chez lui, sont près de 2 mètres et au QI très de l’Arctique partiellement
des marionnettes sans grande élevé peut promener, car les engloutie par un raz-de-marée,
profondeur qu’il confronte à des avancées de la génétique bénéfi- qui donne à un adolescent inuit
situations inattendues, et dont il cient aussi au monde animal, un l’occasion de prouver sa témérité
observe les réactions. Il est pareil à pitbull couleur cerise dans un et de découvrir l’amour. Cette
un scientifique qui s’amuserait à quartier peuplé de « micro- Amérique qu’il s’amuse à
monter des expériences saugre- truies », de « chienschats », et de imaginer, Boyle n’a pas besoin
nues, pour voir comment l’animal « corbeaujacquots » qui ne ces- d’aller très loin pour la trouver :
humain s’en tire. sent de piapiater. Ailleurs, le elle est déjà présente, ou en
Comme dans ses romans, il y couple est constitué d’un père et germe, aujourd’hui. Et, présent
évoque des sujets qui lui tiennent de sa fille qui ne cessent, grâce à ou avenir, il en parle avec le
même naturel : en commençant
une de ses nouvelles, on ne sait
jamais si l’on a à faire ou non à un
texte de science-fiction. Chaque
Lire les nouvelles récit est une surprise, et laisse romancier. Un romancier qui, Un, deux, trois, lisez !
imaginer le roman dont il aurait de T. C. Boyle (ici, en 2016), comme les grands humoristes, tel
c’est pénétrer dans l’atelier pu être le germe. Marcel Aymé, dont il partage le
Lionel Shriver Ton caustique et esprit flingueur, du romancier le plus rock Lire les nouvelles de Boyle, c’est goût du réalisme fantastique, est
d’Amérique du Nord.pénétrer dans l’atelier du avant tout un moraliste. ■la romancière s’attaque à la nouvelle obsession américaine
pour la performance sportive. Jubilatoire.
res vitaminées et des hordes de Françoise Dargent «Unenostalgieenchantées’échappedecespagesfdargent@lefigaro.fr coureurs jetés sur le macadam au
petit matin dans une ambiance de enformedecarrouselhabitéesparl’espritL Y A dix ans, qui connaissait kermesse musclée. Qu’est devenu
un marathonien dans son Remington, ce chic type, cet
d’enfanceetlafacultéd’émerveillement.»entourage ? Pas grand mon- époux affable qui n’avait jamais eu
de à vrai dire. Aujourd’hui, besoin de se muscler pour être bel Il’étau se resserre, il y a for- homme ? Serenata ne le reconnaît Christian Authier, Le Figaro Magazine
cément un coureur de fond près de plus dans la créature survoltée et
chez vous. Lionel Shriver, qui desséchée galopant après sa
n’aime rien tant que s’emparer des coach, l’insupportable Bambi, de
sujets lorsque le conformisme les 30 ans sa cadette.
guette en fait le sujet de son roman Quatre heures,
Corps asservisvingt-deux brillant. Son titre : Quatre heures,
minutes et dix- vingt-deux minutes et dix-huit se- Si la colère de Serenata est
jubilahuit secondes condes, soit le temps moyen d’un toire à la lecture du roman, elle se
De Lionel Shriver, marathon. pare d’une inquiétude qui touche
traduit de l’anglais Un marathon, c’est ce qu’a déci- au cœur. Celle d’une épouse qui
(États-Unis) dé de courir Remington, 64 ans refuse de céder à la tyrannie et veut
par Catherine Gibert,
(l’âge de l’auteur) et mari, fraîche- sauver son couple car il ne sera pas Belfond,
ment retraité, de Serenata. Lorsque trop d’être deux pour affronter en 382 p., 22 €.
son époux lui annonce la nouvelle, douceur la vieillesse. Elle donne le
Serenata tombe des nues. Non seu- sentiment d’être le seul esprit sain
lement Remington n’a jamais cou- au milieu de ces corps asservis au
ru mais il n’a tout simplement ja- culte du dieu Marathon. Et à tant
mais été sportif. Pire, il se décide d’autres nouveaux censeurs.
Liojuste au moment où sa femme, nel Shriver ne dénonce pas que les
60 ans et 50 ans de fitness, ne peut néosportifs mais une société
entièplus courir en raison d’un problè- re qui s’asservit peu à peu aux
exme au genou. Près de 400 pages sur trémismes.
la course à pied, il fallait être Lionel Serenata, qui est la « voix »
céShriver pour tenir la distance et lèbre de jeux vidéo, est évincée
dévoiler ce que cache cette obses- des studios d’enregistrement
sion américaine pour l’endurance puisque, blanche, aisée et
éduet l’apparence. Depuis Il faut qu’on quée, elle ne peut plus interpréter
parle de Kevin, roman terrifiant sur les personnages récurrents de ces
la maternité, jusqu’à Propriétés productions. Remington a été
liprivées, recueil de nouvelles sur cencié précocement pour avoir
notre rapport à la possession, répondu à sa supérieure
pistonl’auteur promène en effet un re- née, parfait modèle genré.
Wokisgard aiguisé, presque prophétique, me, jeunisme, bigoterie,
culturissur nos contemporains. me : à mesure que les sentences
Il ne se traduit jamais par de tombent, les répliques de Serenata
longs discours théoriques mais par fusent. « Quand j’étais jeune, on
la fine exposition de détails pro- transgressait les règles. Autant que
saïques. Dans Quatre heures, je sache, vous, vous passez votre
vingt-deux minutes et dix-huit temps à les multiplier »,
répondsecondes , cela donne d’atroces te- elle à son jeune et dogmatique
canues en lycra fluo, des vélos d’en- meraman. On vous le dit, Lionel
traînement hors de prix, des bar- Shriver est en grande forme. ■
Lisa Carpenter/©Writer piCtures/Leemage
Jean-Fran Cois paga/© paga/opaLe via Leemage
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jeudi 25 novembre 2021 le figaro
6
Des ventes dopées par les prix littéraireson en
Attention, les chiffres qui suivent nent un véritable coup de fouet la proclamation, il a dépassé les sang avait atteint 105 000 parle
constituent les véritables ventes aux romans primés. La Plus 94 000 exemplaires. Désormais exemplaires ; avec le Renaudot, il
des romans - « sorties de cais- Secrète Mémoire des hommes son roman s’écoule autour de en est à 137 000. Quant au
Femise » hors ventes en ligne recen- de Mohamed Mbougar Sarr, 30 000 à 40 000 exemplaires par na, décerné à S’adapter de Clara
Goncourt, enaudot et Femina sées par l’institut GfK - et non les réalisait un parcours d’estime semaine ! Amélie Nothomb était Dupont-Monod, il a gagné plus
ont donné un coup de Fouet tirages annoncés par les édi- avant le Goncourt (près de déjà habituée au palmarès des de 22 000 exemplaires en un
aux romans de ohamed Histoire teurs. Une chose est certaine : 12 000 exemplaires). Au 20 no- meilleures ventes. On comprend mois pour atteindre 33 000. Gar arr, élie othomb
et lara upont- onod. les grands prix d’automne don- vembre, quatre semaines après que l’effet soit moindre : Premier ohammed Littéraire
La bataille de Molino del Rey, À la conquête le 8 septembre 1847.
du Mexique
e ss ai Dès 1819, les jeunes États-Unis
pratiquent une politique
d’expansionnisme vers le sud.
paul françois paoli la même logique d’expansion,
répond Taladoire. C’est en 1821 en
efquoi peut bien servir fet que le président américain James
la recherche historique Monroe théorise le droit de la jeune
sinon à mieux appré- nation américaine d’intervenir
parhender le présent ? Voici tout sur un continent où les vieilles Àà cet égard un livre nations, l’Europe, ne sont plus
exemplaire. Dans Sale guerre, titre bienvenues. Exit donc l’Angleterre
ironique car on sait bien qu’il n’y a mais aussi l’Espagne, premier pays
pas de guerre propre, Éric Taladoire d’Europe à s’être implanté en
Aménous remémore la façon dont les rique du Nord avec Ponce de Leon,
vainqueurs, en l’occurrence les Cabeza de Vaca ou Hernando de
États-Unis, se sont longtemps ra- Soto. Une doctrine confortée par la
conté l’histoire d’un conflit qui a fameuse théorie de la « destinée
maduré deux ans, de son déclenche- nifeste », qui stipule la vocation des
ment le 13 mai 1846 jusqu’au traité États-Unis à porter les valeurs de la
de Guadeloupe-Hidalgo, signé en démocratie et du progrès dans le
février 1848, qui voit le jeune État monde.
mexicain, indépendant de l’Espa- Éric Taladoire montre, textes et
gne depuis 1821, perdre près de la références à l’appui, la dimension
moitié de son territoire, soit messianique de cette idéologie
mar22 600 000 km . Des territoires qui quée par le calvinisme, mais aussi
incluent non seulement le Nou- par une certaine forme de racisme
veau-Mexique actuel ou un Texas car, en l’occurrence, les élus sont
exqui fait sécession avec le Mexique en clusivement « blancs » et
anglosale guerr . 1836, mais aussi l’Arizona, l’Utah, le saxons. Taladoire insiste sur la di- Après Sedan, la voie
’invasion
Colorado et une partie de la Califor- mension ethno-religieuse du conflit du Mexique par
nie. « Qui se rend compte, de nos avec les Mexicains. Pour les démo- les États- nis
jours, que le nom même de Las Ve- crates partisans de l’esclavage du (1846-1848) de la résistance
gas, l’un des symboles du capitalisme président James Polk, auquel s’op- D’Éric Taladoire,
américain triomphant, implique pose le leader whig Abraham Lin- Cerf, 206 p., 20 €.
des fondations hispaniques ? », se coln, la guerre du Mexique n’est pas e ss ai Après la défaite de 1870, des francs-tireurs s’engagent
demande l’auteur, qui remonte aux seulement territoriale - en somme,
en marge des armées régulières.sources de ce qu’il appelle « l’ex- un aboutissement de la conquête de
pansionnisme américain ». Car avant l’Ouest -, elle constitue aussi un
conflit de civilisation. Les Anglo- de Gambetta qui, le 9 août 1870, taque ou attentat est puni par des Édouard de areschal
Saxons incarnent la prospérité et la réclame publiquement une levée représailles violentes, les
francsliberté face à des Mexicains définiti- E 2 SEPTEMBRE 1870, en masse et exhorte à la résistance. tireurs n’étant pas considérés
Avant de s’en vement arriérés, souvent métissés l’empereur Napoléon III Le succès est immédiat : dès le comme des soldats mais comme “prendre au Mexique, d’Indiens et surtout catholiques. capitule à Sedan. L’ar- 16 septembre 1870, on compte des terroristes. C’est pourquoi, à
C’est le combat du progrès contre mée française s’est ef- 2 893 officiers et 69 182 hommes mesure que les combats s’intensi-le jeune État américain
l’obscurantisme ! L fondrée face aux troupes enrôlés en dehors des circuits de fient, les unités de francs-tireurs
s’était fait les griffes erTaladoire relate les nombreuses du roi de Prusse, Guillaume I . mobilisation. Mais le ministre de adoptent des tenues plus proches
sur une autre région exactions des fameux Texas Rangers L’Empire disparaît mais, par la l’Intérieur joue un double jeu : s’il de celles de l’armée régulière. Mais
magnifiés par la légende, notam- voie d’un gouvernement provi- les appelle de ses vœux, il ne veut ils gardent leur mode opératoire indépendante,
ment à travers le film de John Wayne soire, la France remobilise les surtout pas que ces troupes irrégu- propre : harcèlement des flancs et
la Floride espagnole Alamo. « La richesse de l’Église au troupes en déroute alors que Paris lières agissent en dehors de tout des arrières des lignes
prussienMexique choque de nombreux Améri- est sur le point d’être assiégée. cadre. nes, destruction des lignes de che-” la gu Érilla
de s’en prendre au Mexique, le jeu- cains qui voient en elles des pratiques Parallèlement, des francs-tireurs min de fer…en 1870
Une répression brutalene État américain s’était fait les antidémocratiques. L’animosité à prennent part aux combats. C’est Finalement, l’action des parti-D’Armel Dirou,
griffes sur une autre région indé- l’égard des catholiques atteint des de- à ce dernier point moins connu Gambetta poursuit l’objectif politi- sans aura produit assez peu d’effet L’Artilleur,
pendante, la Floride espagnole, qui grés ahurissants durant la guerre. (…) 295 p., 25 €. qu’Armel Dirou consacre un que clairement établi de restaurer sur le cours du conflit. Armel
allait au-delà de la Floride actuelle Un Texas Ranger serait un jour entré à ouvrage sérieux, dans lequel il la République. Il ne veut pas que Dirou souligne cependant qu’elle
et fut annexée par les États-Unis cheval dans une église et aurait arra- étudie minutieusement l’action de des violences ou exactions viennent a été perturbatrice à deux titres.
lors du traité Adams-Onis de 1819, ché un crucifix, piétinant le prêtre au ces volontaires français qui ont agi entacher son projet en conduisant à D’abord pour
l’approvisionneaprès une guerre menée par le gé- passage. Il sera lynché par la foule, ce en marge des armées régulières. associer la République aux souve- ment logistique des Prussiens,
néral Andrew Jackson, futur prési- qui entraînera des représailles de Docteur en histoire de l’université nirs laissés par la Terreur, juge provoquant en retour de
nomdent des États-Unis et organisateur la part de ses compagnons… » Viols, Paris-Sorbonne, le colonel Armel l’auteur. Il préfère la défaite mili- breuses réquisitions de la part de
de la « piste des larmes ». Soit la dé- rapines et exécutions sommaires, Dirou est un officier de cavalerie taire aux conséquences potentielle- l’envahisseur. Sur le plan
tactiportation et la mort de près de sans doute est-ce le lot de toutes les ayant servi dans les Balkans, en ment incontrôlables d’une résis- que, aussi, en ralentissant les
Alguerres, sauf que celle-ci a été me-100 000 Indiens Creeks, Cherokees, Afghanistan et en Centrafrique. tance déraisonnable. Son projet lemands dans leur progression sur
Choctaws et Séminoles, déplacés née au nom des idéaux démocrati- C’est pourquoi son étude tient politique va réussir, avec l’avène- la Loire. Quoi qu’il en soit, « cet
e depuis leurs régions du Sud-Est ques. Quelques années plus tard, le autant du livre d’histoire que d’un ment de la III République. Armel ample mouvement armé,
hétéroclivers les réserves de l’Oklahoma. général Winfield Scott, qui en fut un précis de stratégie militaire. Dirou estime ainsi que cette défaite te, socialement hétérogène a
des artisans, déclarait : « Si le dixième Pourquoi lier ces événements, l’an- Cette formation de troupes de peut s’interpréter comme le fonde- constitué le premier mouvement de
nexion de la Floride espagnole et in- de ce que l’on raconte est exact, il a été francs-tireurs a bien sûr une part ment stratégique d’une victoire ul- résistance d’ampleur nationale »,
dienne mais aussi noire, et celui de commis au Mexique des atrocités suf- spontanée : des milliers d’hom- térieure. écrit l’auteur, qui voit dans cet
la guerre avec le Mexique, lui aussi fisantes pour faire pleurer le ciel et fai- mes, pour la plupart des civils, dé- Côté allemand, le harcèlement épisode les prémices du
mouvere que tout Américain de morale chré-abolitionniste ?, peut se demander cident de prendre les armes. Mais des partisans français conduit à ment de résistance qui émergea
le lecteur. Parce qu’ils procèdent de tienne ait honte pour son pays. » ■ elle est aussi le résultat de l’appel une répression brutale. Chaque at- contre l’Allemagne nazie. ■
Marie-a MÉMarie-Amélie, reine influente dans l’ombre
De Raphaël Dargent,
Tallandier,
495 p., 24,90 €.bi ogr ap hie Portrait de la discrète souveraine qui incarna l’orléanisme.
jean-marc bastière les biographes plus attirés par le L’historien Raphaël Dargent, un aînée des Bourbons, mais aussi Contre toute attente, cette
biosoufre que par l’encens. tantinet sceptique, est allé voir de épouse et mère de la branche cadet- graphie se lit comme une « lecture
ES REINES vertueuses Ce qu’on loue dans le cercle fami- plus près en épluchant des rayons te, se trouve dans l’œil du cyclone. politique » de la vie de la reine. Bien
n’ont pas d’histoire. lial passe, hélas, en histoire, pour de entiers d’archives et de correspon- C’est dans la chair, à la vérité, que la qu’elle affirmât toujours le peu
d’inC’est ce que l’on pourrait la fadeur. Masque social oblige, la dances. Travail considérable, dou- discrète souveraine incarne l’orléa- térêt qu’elle portait aux affaires
pupenser de la dernière fille de Marie-Caroline et de Ferdi- blé d’une fine lecture entre les nisme, synthèse entre l’ancien ré- bliques, la souveraine, plus rouée
erL reine de France : Marie- nand I , roi des Deux-Siciles, en ra- lignes, qui débouchera sur une bio- gime et les temps nouveaux. Ce ré- qu’on imagine, s’engagea à la fois
Amélie, l’épouse de Louis-Philippe, joute sans doute un peu dans le côté graphie aux horizons élargis : la vie gime se voulant celui du « juste par amour et par ambition dans
cetle « roi des Français ». Parce qu’elle femme soumise et pieuse ne vivant de Marie-Amélie de Bourbon-Sici- milieu », séduisant sur le papier te nouvelle dynastie. C’est tout le
cultiva les vertus privées, ne fut que pour sa progéniture (elle eut dix les (1782-1866) couvre, en effet, mais instable à l’épreuve des évé- mérite de l’ouvrage de Raphaël
Darguère scandaleuse, n’exerça aucune enfants). « Reine malgré elle », cette période charnière au cours de nements, menacé par les opposi- gent, d’une lecture agréable par sa
régence, et que, dans une vie publi- confessa-t-elle, ce qui peut s’in- laquelle des régimes contradictoires tions insidieuses et les colères po- clarté, d’avoir su aller au-delà les
que effectuée dans l’ombre de son terpréter de multiples manières, se succèdent en France dans une pulaires, ne se révélera, à l’heure apparences pour nous faire
perceroyal époux, elle sembla plutôt effa- y compris comme une forme de course folle. La reine, justement, en des comptes, qu’une étape vers la voir la reine Marie-Amélie sous un
cée, elle n’a guère intéressé jusqu’ici coquetterie. tant que femme issue de la branche République. autre jour, influente dans l’ombre. ■
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le figaro jeudi 25 novembre 2021
7J’ai reçu tellement LE CHIFFRE dE la s Emain E
Retrouvez sur internet de menaces de mort
la chronique
« Langue française »que je pourrais 25en tapisser la maison…
C’est le chiffreJ. K. Row Lin G à p Ropos DE L’attitu DE www.lefigaro.fr/
langue-francaiseDE CERtains mi Litants pou R LEs DRoits par lequel ont été multipliées les ventes
DEs t Rans GEnREs, qui L’a CCus Ent d’Illusions perdues de Balzac, au Livre de Poche, En vuE@
D’Êt RE t Ransphob E Dans s Es tw EEts. depuis la sortie du film de Xavier Giannoli.
DIA DIPASUPIL/Getty Im AGeS v IA AFP Littéraire
Gilles Et aussiAvec ce nouveau livre,
Gilles Legardinier Legardinier
se révèle le grand Le mystère Maufrais
romancier Une jeune femme
des sentiments. « C’est l’histoire de deux hommes
Melania aVanZaTO/Opale/ simples à qui la vie ordinaire ne remet en cause
leeMage suffisait pas. » a vec cette phrase,
sylvain t esson résume dans son existence
sa préface à ce copieux volume
le destin des maufrais père et fils. et ne veut plus
ils avaient combattu l’ennemi nazi
dans le maquis toulonnais. Le plus renier ses rêves.
jeune, Raymond, en voulait plus.
t andis que le père travaillait Un roman
à l’a rsenal, il partit en 1946 sur
les traces des indiens Chavantes, existentiel
au brésil. puis, en 1950, il entreprit,
sans moyens, sans matériel, et populaire.
sans préparation, la traversée
des t umuc-hamac, ces collines
à la frontière des Guyane et du
Moha MMed brésil. une folie dont il ne revint
maissaoui@lefigaro.fr jamais. q uelques mois plus tard,
on retrouva son carnet de déroute.
A VIE m’ennuie », Lequel fut publié en 1952
se dit Elynn. La par Julliard sous le titre Aventures
jeune femme a en Guyane. un an plus tôt, il y a «
pourtant toutes avait eu le récit posthume de sa Mles raisons d’être première expédition, Aventures au
bien. Certes, elle exerce le difficile Mato Grosso. Refusant d’admettre
métier d’infirmière, mais elle est la disparition de son fils, Edgar
heureuse de se rendre à l’hôpital, elle maufrais consacra son énergie
se sent utile. Elle a un chéri, Enzo, et le peu de moyens qu’il avait à
mais, quand on lui demande sa situa- tenter de le retrouver. Vingt-deux
tion amoureuse, elle dit, drôlement, expéditions en vain. un récit,
en se définissant par la négative : « Je À la recherche de mon fils,
ne suis pas célibataire. » Cette formule paru en 1956, témoigne de sa
exprime bien une sorte de malaise… bouleversante quête. Ce sont donc
Par une nuit froide, alors qu’elle ces trois volumes d’une aventure
rentre chez elle à vélo, elle stoppe net hors norme et dramatique qu’a
devant trois petites filles qui traver- réunis patrice Franceschi dans
sent en chahutant, escortées par une sa belle collection. à 15 ans, il avait
maman. Les rires de ces gamines découvert les écrits de Raymond.
provoquent en elle un petit tsunami il n’a cessé depuis de vouloir À la recherche
existentiel. Elle raconte : « Ce qui les partager avec d’autres,
m’est arrivé ce soir-là, sur mon vélo, le dont sylvain t esson. à l’heure
vent dans la figure et les pieds gelés. où l’aventure se vit souvent
J’étais prête à éviter un chien qui aurait par procuration ou sur écrans,
traversé par surprise, ou même un bac de l’enfant qu’elle était cette épopée humaine n’a rien
à fleurs tombant d’un balcon. Mais ce perdu de sa douloureuse beauté.
qui a coupé ma route est bien plus re- Bruno Corty
doutable : un sentiment. Il n’existe histoires d’amour, celle d’Elynn et j’étais ? » Elynn enchaîne avec « Que partie du livre, Et pour finir…, qui est
aucun airbag contre. » C’est le rire d’Enzo en serait une… s’est-il passé depuis (son enfance) ? une sorte de profession de foi, l’écri-Mardi soir, 19
d’une enfant qui l’a percutée de plein Qu’ai-je fait de mon stock de rêves, de vain explique très bien cela, et c’en De Gilles Legardinier, Entre rire et autodérisionfouet, on allait dire en plein cœur. À mes gisements d’espoir, de mon appé- est fascinant. Sous des dehors légers, Flammarion,
partir de ce moment, Elynn prend Bref, entre son couple, qui s’enlise, et tit d’avenir ? » son histoire évoque ces innombrables 424 p., 21 €.
conscience d’une vacuité. Et remet son quotidien, Elynn a l’impression On le sait : en littérature on revient petits combats intérieurs qu’il faut
tout en question, une existence vécue de ne plus évoluer. Le rire des enfants toujours au territoire de l’enfance mener pour devenir soi-même : le
en « pilotage automatique en basse al- a ouvert une brèche dans sa routine. – c’est le lieu de notre vraie nature. défi le plus difficile et le plus long de
titude ». De ce fait, elle revisite men- Alors, elle s’inscrit à un club de sport ! Avec ce nouveau titre, Mardi soir, notre vie.
talement toute son histoire avec « une Cette initiative aussi anodine qu’elle 19 h, comme avec ses autres livres, On n’aurait pas tout dit du roman
clairvoyance inédite ». Et ça fait mal, puisse paraître déclenche toute une Gilles Legardinier se révèle le grand si l’on oubliait l’humour – entre rire
surtout pour Enzo, qui va subir les série de rencontres revigorantes et romancier des sentiments. L’histoire et autodérision, formules
savoureudommages collatéraux. Elynn se rend d’expériences qui comptent. Et, sur- est contée du côté cœur, de l’inté- ses et choses diablement bien vues –
compte qu’il n’est pas le compagnon tout, elle appelle des questions : c’est rieur. C’est comme s’il interrogeait qui traverse le récit. Legardinier fait la saga des maufrais
dont elle rêvait. Joëlle, son amie du le cœur du roman, et c’est sa force. ses propres personnages en leur de- partie de ces auteurs rares qui ren- D’Edgar et Raymond maufrais,
service maternité, use de cette for- L’interrogation la plus importante est mandant : « Comment se porte l’en- dent toute leur noblesse au roman « p oints/a venture »,
mule assassine : si Ikea fabriquait des celle-ci : « Qu’est devenue l’enfant que fant que vous étiez ? » Dans la dernière populaire. ■ 1 014 p., 14,90 €.
Rien d’enviable à cela. Mais comme
le montre Eliacheff, l’auteur s’est La grande modernité
nourrie de cette expérience pour
défendre la cause des enfants. « La
comtesse serait-elle une ancêtre loin-de la comtesse de Ségur taine de Françoise Dolto ? » Elle est
aimante, sensible, comprend en
quelques gestes d’un bébé qu’il est Caroline Eliacheff Un ouvrage au confluent de l’essai
battu.
et de l’autobiographie sur la femme de lettres d’origine russe. Sa plume est vive, alerte. Caroline
Eliacheff raconte comment la
comPortrait de la comtesse alice develey eux. Simone de Beauvoir aurait pu tesse se fit publier, comment elle dut
adeveley@lefigaro.fr de Ségur, née en faire partie, mais sa mère le lui batailler pour être bien payée – alors
avait interdit. Plus d’un siècle après Sophie Rostopchine, qu’il fallut attendre 1907 afin que les
par Oreste OUT LE MONDE n’a sa mort en 1874, l’écrivain fait femmes touchent légalement un
saKiprensky (1823).pas la chance d’avoir toujours figure d’auteur de chevet. laire. En 1855, année durant laquelle
eu une enfance mal- Ses ventes dépassent désormais elle signa son premier contrat, «
heureuse. » Voilà une les 30 millions d’exemplaires. l’époque est à la censure d’État - on T formule que n’aurait Comment expliquer cette moder- se souvient des procès de Flaubert et
pas déniée Gide. Elle est du père de nité ? C’est tout l’objet du livre de de Baudelaire en 1857. Les romans
Ma vie avec Caroline Eliacheff. L’auteur s’en sert Caroline Eliacheff qui montre sont à chaque fois « toilettés » pour
la co Mtesse comme préambule à son dernier li- combien la comtesse fut avant- être « inoffensifs ». Les pages se
de ségurvre, un ouvrage au confluent de gardiste dans l’éducation des en- tournent et arrivée au milieu du
liDe Caroline Eliacheff,l’essai et de l’autobiographie, où elle fants… et celle des parents. vre, Eliacheff s’attelle à l’analyse
litGallimard, mêle son expérience de psychana- téraire, historique et
psychanalyti131 p., 14 €.Le Balzac des enfantslyste et de femme, pour nous intro- que de l’œuvre de la comtesse. On
duire dans la vie de la comtesse de En 1799, naît Sophie Rostopchine, comprend sa modernité : si l’ordre
Ségur. Les lecteurs des Malheurs de future comtesse de Ségur. Elle est social a changé, les sentiments
huSophie le savent, la petite fille espiè- la troisième enfant de Catherine mains, eux, sont toujours les
mêgle, reine des bêtises, martyrisée par Protassov, mère cruelle, fervente mes. Les observations sont souvent
sa belle-mère, est son double catholique, et du comte Fédor pertinentes même si l’on peut
s’inenfantin. Ses aventures ont marqué Rostopchine, ministre et confident terroger concernant la jouissance
erla littérature. Mais pas seulement. de Paul I , à Moscou. Elle grandit chez les enfants maltraités…
Mauriac l’adorait, Marguerite dans un immense château digne En 1812, Napoléon est aux portes Voici donc l’enfant Sophie qui Malgré une fin qui pourrait
donYourcenar la détestait. La comtesse de celui de Cendrillon, mais la ma- de Moscou, Fédor brûle la ville grandit et se marie à Eugène de ner de mauvaises idées aux apôtres
de Ségur cristallise de nombreuses râtre avec. Le conte n’en est pas « plutôt que de l’avilir en la li- Ségur, infidèle et avare. En quinze de la « cancel culture », Eliacheff
passions, parce qu’elle fait partie de un. Sophie est enfermée, affamée, vrant ». Héros pour le tsar, indési- ans, de ses 21 à ses 36 ans, Sophie a donne l’envie de se replonger dans
ces écrivains qu’on a souvent lus en- elle est punie, humiliée. Le père ne rable pour les nobles, il fuit avec sa huit enfants. Sa petite dernière la les textes de celle qu’on surnomma
fant. De Gaulle était l’un d’entre dit rien, il a déjà trop à gérer. famille en France. laisse malade pendant des années… « la Balzac des enfants ». ■
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jeudi 25 novembre 2021 le figaro
8
L’histoire Le Goncourt des animaux sacre Vincent Maillard
de la
eHouellebecq, Frédéric Vitoux de Le 39 prix littéraire a donc manuscrit que j’ai reçu par la Il faisait un froid de canard ce semaine 23 novembre. Un temps idéal l’Académie française et la prési- été décerné à Vincent Maillard poste. Il y a un vrai ton dans ce
dente Reha Hutin - était réuni au troisième tour de scrutin livre. Son chien est un person-pour le prix 30 millions d’amis.
au restaurant Drouant. Un pour son roman L’Os de Le- nage irrésistible ! » Le prix de Son jury - composé de Teresa
Le prix 30 mi LLions d’amis grand absent parmi ses mem- bowski, publié chez Philippe Rey. l’essai a été décerné à Benoît Cremisi, Didier Decoin,
présia été décerné à Vincent maiLLard dent de l’académie Goncourt, bres était à noter : Joël Dicker. Un nouveau prix pour l’éditeur Grison pour Les Portes de la
pour son roman En margE Mais ce dernier, était tout excu- qui était présent aux côtés de perception animale, (Delachaux Irène Frain, Frédéric Lenoir, « L’o s de Lebowski »,
sé ; il avait le Covid. son auteur extatique. « C’est un et Niestlé). alice DeveleypubLié chez phiLippe rey. Didier van Cauwelaert, Michel Littéraire
René Fallet,
le frondeur Deux écrivains en liberté
truculent
Ils symbolisent
hristia N uthier l’insouciance
ALLET chérit l’indépen- des années 1960.
dance d’esprit, vante « l’impertinence et le Fallet revient
menu plaisir. Il est un F antidote à l’époque Pre- avec son journal,
nez-soin-de-vous. Cet homme
s’esquinte à son rythme, il a l’indi- Sagan avec sa
gnation joyeuse et le canon de
rouge pour toute artillerie. René Fallet correspondance.
ne pratique pas le yoga. Aucun
doute, il est de chez nous », écrit
Philibert Humm dans une préface
pleine d’étincelles au journal
inédit de l’écrivain couvrant les
années 1962-1983.
En effet, pas de yoga ni de
principe de précaution chez ce
fils de cheminot et petit-fils de
paysan, parfaite incarnation du
monde d’avant. Si Fallet n’aurait
pas goûté les années 2000, il
n’éprouva guère d’indulgence
pour celles où il vécut
(19271983). Cet « anar de gauche à
droite, tendance essuie-glaces »
aimait le Tour de France, la
pêche, le beaujolais. Bien avant la
destruction des halles de Paris, il
avait senti que « la poésie des
pierres » vivait ses dernières
années et avait entrevu « les villes
d’apocalypse que nous prépare le
progrès ».
La bouillie
des humanismes
Qu’est-ce que la postérité a
retenu de René Fallet ? Peut-être les
nombreuses adaptations de ses
René Fallet. Françoise Sagan.romans au cinéma (notamment
Le Triporteur, Les Vieux de la
vieille, Un idiot à Paris, Le beau -
jolais nouveau est arrivé ou La Maupassant, Verlaine, Stendhal,
Soupe aux choux), sa longue ami- Rimbaud, Léautaud ou Baudelai- Françoise Sagan, pour toujours aphorismes
tié avec Georges Brassens, ren- re, « un ami de cent ans ». S’il & pensées
contré en 1953, l’étiquette d’écri- considérait La Nausée comme un De Françoise Sagan, le charmant petit monstrevain « populiste ». L’adjectif livre de prof, il tenait Marcel Julliard,
144 p., 16 €.n’équivalait pas encore à la tuni- Aymé pour le plus grand écrivain
que d’infamie qu’il est aujour- français vivant. Nous ne le ne se refait pas. La poste fut donc Nord. Oui, mais La Femme fardée
par Éric Neuhoffd’hui quand l’auteur de Banlieue contredirons pas. Son journal de une bien belle chose. Cette corres- décrit une croisière de luxe. Ouf.eneuhoff@lefigaro.fr
sud-est obtint le prix du roman 450 pages fourmille de fusées, de pondance prouve que Sagan fut le Grâce à elle, des générations
enpopuliste en 1950, mais il com- choses vues, d’insolences, contraire d’une femme de lettres. tières ont rêvé de foncer en
décamençait à peser : « Populisme en- d’aphorismes (« Je préfère le sa- ’EST tout elle. Elle est La légende qu’elle traînait après potable sur la nationale 7, de
poscore. Si je comprends bien, il ne laud qui me fait rire au gentil qui là, intacte, dans ces let- elle. Elle lui allait bien. Elle la portait séder un cheval qui remporterait
faudrait jamais, au grand jamais, m’assomme »). tres jetées à la va-vite, comme une voilette. C’était la une course à Auteuil, de s’exiler un
parler de la petite vendeuse d’Uni- expédiées des quatre meilleure tactique. Le « charmant temps en Irlande ou de passer des
Accès de mélancolie prix. En voilà, du racisme ! Et du Ccoins du monde à son petit monstre », selon Mauriac, évo- week-ends dans le manoir
meilleur ! À moi qui ne suis pas Fallet voit et revoit Cléo de 5 à 7 amie Véronique Campion. Ensem- quait les nuits blanches, les tapis d’Équemauville. On la voit
apd’une nature très indulgente, cette d’Agnès Varda, tombe amoureux ble, elles avaient raté l’oral du bac verts et les idées noires, les accidents puyer pieds nus sur l’accélérateur,
fille me fait de la peine. » de l’actrice Corinne Marchand. 1951. Cela crée des liens. Françoise de voiture et Saint-Tropez, le whis- caresser son scottish-terrier,
dicPas de mépris de classe chez Les femmes ne comptent pas Sagan bombarde sa camarade (on ky et autres substances. Elle écrivait ter la nuit des pages et des pages,
cet homme qui se gaussait des pour rien chez celui qui avoue n’a pas les réponses) de petits ses livres comme on sprinte. Cela lui dire « foutraque », avoir une
insoimportants, des pom- n’avoir pas ressenti mots, de cartes postales, de télé- donnait un côté Fitzgerald. On l’ac- lation à Roland-Garros, présider le
derrière peux, des nouveaux de plus grande joie et grammes. Il y a ce papier à en-tête cusait de bâcler. Et alors ? Le soup- jury du Festival de Cannes.
l’épaulenotables institués par Journal de 5 à 7 d’émotion qu’à lectu- du 167, boulevard Malesherbes (té- çon était balayé d’un haussement Si elle se relit, la complaisance
De Françoise Sagan,les avant-gardes dont De René Fallet, re des lettres de celles léphone : Carnot 03 59), ces poulets d’épaules. Elle n’oubliait pas qu’elle n’est pas son genre. Bonjour
trisStock, Éditionscelle du nouveau ro- qu’il a aimées. Pas envoyés depuis l’hôtel Pierre de était venue à bout de son premier tesse ? « Instinctif et roué. » Le gar-199 p., 19 €.des Équateurs,man : « Ces bobèches d’amour heureux, New York ou du Sands de Las Ve- roman en six semaines, à coups de du cœur ? « Distrayant. » À part
459 p., 21 €. font dans le génie conclut-il néanmoins. gas. Elle, c’est Plick. Véronique, d’encre Waterman et de Johnnie cela, elle regrettait d’avoir signé
comme d’autres dans Des accès de mé- c’est Plock. Elle l’appelle aussi Walker. Qui, à part elle, avait eu Les Merveilleux Nuages.
la saucisse. » Esprit lancolie s’invitent « mon petit vieux », « chère Veri- droit à l’extrême-onction dans un L’argent lui claquait entre les
libre et frondeur dans ainsi que « quelques noc », « Mon cher Toto ». Parfois, champ de Normandie où son Aston doigts. Le sérieux la barbait, ce qui
la lignée de ses amis sourdes velléités de les phrases, manuscrites ou tapées Martin s’était retournée ? L’événe- ne l’empêcha pas de participer au
Blondin et Audiard, suicide, vite étouffées à la machine, sont remplies de fau- ment lui inspira ce simple commen- manifeste des 121. De Mai 68, elle se
Fallet cultivait une par des accès de frous- tes d’orthographe. On y repère ses taire : « Avoir entrevu la mort lui enlè- souvenait surtout de la Maserati
allergie de principe se ». La mort de sa expressions favorites, « au poil », ve beaucoup de son prestige. » qu’elle conduisait pour se rendre à
envers les idéologies : mère – « Un cœur bon, « zinzin ». Elle s’achète une Jaguar, l’Odéon occupé.
« La gauche, la vraie, un cœur tout simple » rencontre Marlon Brando, s’amuse Elle aurait pu être notre
Marianest un mythe. La gau- – inspire au faux à Jérusalem, lit Bergère légère de ne. Son buste aurait trôné dans Grâce à elle,
che se veut “généreu- misanthrope, voyant Félicien Marceau, fait du ski nauti- toutes les mairies. Ou dans les casi-“des générations se”, proche du peuple, disparaître avec elle que. nos. La vie était pour elle « un
opédu faible. Or, tout est une part de son en- Françoise Quoirez vient de pu- entières ont rêvé de ra-comique déjà joué dont on
écris-moi vite de droite, dans la na- fance, des confessions blier Bonjour tristesse. Gloire suit. connaît la fin ». Sa devise était litté-foncer en décapotable
et longuementture et dans l’homme. Surtout les aussi pudiques que déchirantes : Elle est devenue Sagan, tout court. raire : « On ne sait jamais ce que le sur la nationale 7, De Françoise Sagan,gouvernements de gauche. » Une « Nous n’avions pas grand-chose Elle dessine des croquis, trouve passé nous réserve » Son enfance
Stock, telle disposition n’excluait pas la à nous dire, c’est vrai. Mainte- que Rousseau est un « faux jeton », de posséder un cheval n’en finissait pas. Elle resta
jus96 p., 17 €.lucidité, voire un certain sens de nant, on va causer. » se plaint de sa copine Annabel qu’au bout cette élève du cours qui remporterait
l’anticipation : « La bouillie de Lit-on encore de nos jours le (« Annabel est charmante avec trois Hattemer, cette demoiselle timide une course à Auteuil
tous les “humanismes”, l’antira- lauréat du prix Interallié 1964 personnes et deux bouteilles »). Elle capable de commencer Bonjour
cisme systématique et à l’envers – pour Paris au mois d’août ? Ou lui se moque d’elle-même, se lance tristesse par ce coup de cymbale : ”
c’est le blanc qui est suspect préfère-t-on les écrits de profes- parfois dans un mélange approxi- Elle empruntait ses titres à « Sur ce sentiment inconnu dont
aujourd’hui, la religion de la gau- seurs de yoga, les « feel good matif d’anglais et de français. Éluard, son pseudonyme à Proust. l’ennui, la douceur m’obsèdent,
che – pire que l’autre, tout ce books », les complaintes forma- On croise Tennessee Williams et Sartre la surnommait « l’espiègle j’hésite à apposer le nom, le beau
vieux pudding suinte la bêtise à la tées aux goûts de l’époque ? Carson McCullers. Voici Hossegor, Lili ». Mitterrand lui tapa sur les nom grave de tristesse. »
portée de tous, le pied généreux et Puisse ce Journal de 5 à 7 le Mexique, Key West, les Canaries. doigts quand elle voulut jouer les Il faut s’y faire : le Carnot 03 59
pour finir, le lynchage. » gagner de nouveaux lecteurs à un Une halte à Cajarc s’impose. « Il Mata Hari dans l’affaire Elf. On lui ne répond plus. Adieu, Cécile.
Bonjour, Sagan. Salut, Véronique. Pour se consoler des décep- écrivain inclassable, truculent, fait beau ou il pleut à toute vitesse. » reprochait son univers snob et
costions de l’existence, Fallet écri- sensible, qui honora si bien la L’humour éclate à chaque page. su ? Elle publia Le Chien couchant, Vous aurez toutes les trois toujours
vait et revenait vers ses maîtres : langue française. ■ « Admire-moi de te répondre. » On qui se déroule dans les corons du 16 ans. ■
A
uLF andersen/aurimages Via aFp ; bernard pascucci/ina Via aFp

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