Figaro Littéraire du 27-05-2021
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jeudi 27 mai 2021 le figaro - N° 23876 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr lefigaro.fr/livreslittéraire maritai N roma N eNtretie N ave C miChel uNe histoire d’amour e Ntre four Cade sur le rayo NNemeNt uN homme et u Ne femme au mita N ex Ceptio NNel du philosophe de leur vie sig Née Christia N authier Page 8 Page 4 Escapade dans le noir dossier Jean-Christophe Rufin, Franz Bartelt, Javier Cercas et Tim Winton s’autorisent un changement de registre et jouent, les uns, la carte du suspense, les autres, celle de la légèreté. Page S 2 eT 3 Retraite à Lérins OURQUOI une île serait-elle si- une prière. Pour moi qui n’ai jamais appris à que Livia va de surprise en surprise, et le dit lencieuse ? Celle de Robinson faire le signe de croix, c’était un peu chaud. » dans une langue savoureuse et colorée. Car DUTEMPSRETROUVÉétait remplie de cris d’oiseaux. L’office du milieu de la nuit n’est pas plus évidemment, plutôt que de percer le secret C’est que Lérins est depuis la nuit naturel aux retraitants. Et pourtant tous à des autres, c’est au cœur de soi-même que P des temps occupée par des moi- leur manière font l’expérience forte de ce chacun plonge pour un grand bain de régénes, corporation vouée à la prière et au re- qui jaillit au cœur de la nuit. nération. CABOURG cueillement.

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Date de parution 27 mai 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 11 Mo

Exrait

jeudi 27 mai 2021 le figaro - N° 23876 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livreslittéraire
maritai N roma N
eNtretie N ave C miChel uNe histoire d’amour e Ntre
four Cade sur le rayo NNemeNt uN homme et u Ne femme au mita N
ex Ceptio NNel du philosophe de leur vie sig Née Christia N authier
Page 8 Page 4
Escapade dans le noir
dossier Jean-Christophe Rufin, Franz Bartelt, Javier Cercas
et Tim Winton s’autorisent un changement de registre et jouent, les uns, la carte du suspense,
les autres, celle de la légèreté. Page S 2 eT 3
Retraite à Lérins
OURQUOI une île serait-elle si- une prière. Pour moi qui n’ai jamais appris à que Livia va de surprise en surprise, et le dit
lencieuse ? Celle de Robinson faire le signe de croix, c’était un peu chaud. » dans une langue savoureuse et colorée. Car DUTEMPSRETROUVÉétait remplie de cris d’oiseaux. L’office du milieu de la nuit n’est pas plus évidemment, plutôt que de percer le secret
C’est que Lérins est depuis la nuit naturel aux retraitants. Et pourtant tous à des autres, c’est au cœur de soi-même que P des temps occupée par des moi- leur manière font l’expérience forte de ce chacun plonge pour un grand bain de
régénes, corporation vouée à la prière et au re- qui jaillit au cœur de la nuit. nération. CABOURG
cueillement. Les visiteurs peuvent la dé- Pendant ces journées, chacun observe l’au- Parfois, le normalien, le haut fonctionnaire
couvrir, mais, le soir venu, ils regagnent le tre, cherche à le deviner. L’ancien militaire qu’est Racine, prend le dessus sur le
romancontinent. cier : doit-on en apprendre autant sur la
Y rester, pour le commun, c’est accepter de guerre au Rwanda ou sur l’histoire de
SaintLAISSEZ-VOUS GUIDERfaire une retraite. Les quatre personnages Honorat ? C’est l’intériorité des personna-LA CHRONIQUE
PAR MARCEL PROUSTdu roman de Bruno Racine passent trois ges qui nous intéresse.d’étienne DANS UNE MAISONjours à Saint-Honorat, désireux de plonger L’auteur conduit son récit sans souci de
réHABITÉE D’ŒUVRESde montetydans l’atmosphère unique de la vie mona- server des coups de théâtre. Pas de coup de ET D’HISTOIRE
cale : Jean-Louis dirige une revue, il a der- foudre, pas de disparition façon Agatha
rière la tête un projet artistique sur l’île ; Li- Christie ; à cela il préfère un lent
dévoilevia essaie de couper avec une vie agitée, est trahi par son allure. Bernadette pense ment des protagonistes, de leur âme et de
espérant que le silence vaut le meilleur des aussitôt à une citation cruelle de Céline : leur histoire. On découvre au fil des pages
neuroleptiques. Enguerrand est ancien offi- « Quand ils ne tuent pas, les militaires sont de que la démarche de l’un d’eux a quelque
cier : il vient laver, grâce aux vertus de la grands enfants. » Et Jean-Louis, devinant en chose de testamentaire, quand d’autres se
règle, des souvenirs rapportés de ses opex. celle-ci une intellectuelle : « Je suppose libèrent d’un passé douloureux.
Bernadette voudrait s’isoler pour avancer qu’elle n’avait pas l’intention de recréer les Tout est suggéré à mi-voix comme si le
sidans la rédaction d’un livre, elle travaille à Deux-Magots en venant ici. » Il y a des mo- lence de Lérins s’étendait à l’auteur et à son
l’encre sur un cahier à spirale et ces seuls ments où garder le silence est préférable. lecteur, conférant une
détails rendent superflus qu’on précise son Des échappées sur l’île permettent de faire certaine grâce à ce court
âge. connaissance ; Jean-Louis est féru d’histoire roman, dense comme un
Chacun prend la parole à tour de rôle : ce et d’architecture : un peu livresque ? Il vit examen de conscience. ■
sont eux qui racontent la pièce qui se joue à son séjour comme une visite dont il serait le
Lérins. Pour tous, un séjour en silence est touriste et le guide. Mais sa curiosité érudite
L’î Le si Linsolite. La lecture recto tono rapportée par cache une face plus sombre. Enguerrand a RENDEZ-VOUS À LA VILLADe Bruno Racine, Livia : « On a eu droit avant à une lecture à la- des idées claires sur beaucoup de sujets et
Gallimard, 150 p., 15 €. VILLADUTEMPSRETROUVE.COMquelle je n’ai pas compris grand-chose, puis à notamment l’Église catholique. La
pittoresEva St EmbEra - Stock.adob E.com ; mIcHEL vIaLa/PHotoPQr/La dEPEcHE dU mIdI/maXPPP ; taLLandIEr/ brIdgEman ImagES
A
encieusejeudi 27 mai 2021 le figaro
2
Le noir leur va si bien !L'événement
Littéraire
dossier Deux Français, un Australien et un Espagnol changent de genre littéraire avec bonheur.
Javier Cercas :
Catalogne,
terre de sang
guisée en vice, la vertu secrète, la vertu
tclermont@lefigaro.fr véritable ». Ce sera le fil rouge de
Cercas, tout au long de ces 300 pages où il
EUR de se répéter et de ba- alterne les chapitres revenant sur le
fouiller ? Lassé d’être par- passé de son protagoniste avec ceux
venu au bout d’un sillon de l’enquête, qui nous mènera
juscreusé depuis le succès in- qu’au Mexique. Tout y est fait dans les Pternational des Soldats de règles de l’art du genre : Cercas a
Salamine en 2001, jusqu’au Monarque semble-t-il bien assimilé l’influence
des ombres, enquête très personnelle des séries TV policières les plus
captisur son grand-oncle, jeune franquiste vantes et les plus corsées, aussi.
mort au combat en 1938 ? Toujours
Mal néest-il que Javier Cercas (né en 1962) a
radicalement changé de registre en Pour bâtir son personnage, il s’est
ins2019 avec ce Terra Alta, couronné par piré de celui qu’on a appelé le « héros
le prestigieux prix Planeta. de Cambrils », ce flic catalan, le «
mosUn roman policier où il joue sur so », qui avait abattu quatre
djihadistous les codes du genre, en les épui- tes responsables des attentats de
Barsant, et qui a élargi son audience, en celone et de sa région en août 2017.
s’attirant un nouveau public en Espa- Bien sûr, en y ajoutant sa part de
ficgne, et, gageons-le, en France, avec tion. Melchor est mal né, fils d’une
sa traduction chez Actes prostituée andalouse qui
Sud. Alors, pour ce di- sera assassinée, né de
xième roman, simple in- père inconnu, qui, dès terra alta
cursion aller-retour l’adolescence, joue les De Javier Cercas,
dans la « Noire » pour traduit de l’espagnol gros bras pour un cartel
suivre une saute d’hu- par A. Grujicic de drogue colombien
et K. Louesdon, meur créatrice ? implanté en Catalogne.
Actes Sud, Pas du tout. Cercas Ce qui lui vaudra une
307 p., 22, 50 €.ambitionne une série de condamnation à cinq ans
cinq volumes consacrés de prison ferme. Assoiffé
aux enquêtes de son ins- de vengeance, il fera
falpecteur Melchor Marin, sifier son casier
judiciaique l’on découvre ici re avec la complicité de
alors qu’il va aborder la son avocat Domingo
Vitrentaine. Mieux : l’au- vales pour entrer dans la
teur de L’Imposteur police. Vivales, grâce à
vient de publier en Es- qui Melchor deviendra
pagne le deuxième tome un personnage
particude sa saga au titre pro- lièrement attachant, y
vocateur : Independen- compris quand il
affircia, qui s’affiche en tête mera à sa femme : « La
de gondole aux côtés des haine est un sentiment
ouvrages de Dolores Redondo ou de la respectable » ou qu’il réglera
violemmystérieuse Carmen Mola, les nou- ment quelques comptes personnels.
velles reines du polar ibérique. Au fil de l’enquête, Cercas nous
Tout d’abord, le décor : nous som- plonge dans la mémoire d’une terre
mes dans la région catalane de Terra meurtrie, hantée par la guerre
d’EsAlta, en Tarragone, « une terre de per- pagne (qui constitue la clé du roman)
dants », inhospitalière, où il ne se pas- mettant au jour les mœurs d’un autre
se rien depuis longtemps. C’est là âge, et les malversations de ses
habiqu’avait eu lieu la terrible bataille de la tants, fustigeant au passage les
velléivallée de l’Ebre entre juillet et no- tés indépendantistes des Catalans,
vembre 1938, et qui fit plus de explorant les bas-fonds, alors que
16 000 morts, dont 10 000 parmi les Melchor, qui ne boit que du Coca, se
républicains. Quatre-vingts ans plus bat pour déjouer les pièges d’un ripou
tard, un couple de riches nonagénai- de la pire espèce, le caporal Salom.
res, membres de l’Opus Dei, les Adell, Pour Cercas, « ce roman essaie
y est sauvagement assassiné. Chargé d’être une réflexion sur certaines
quesde l’enquête : Melchor Marin, appuyé tions qui m’intéressent et qui,
malheupar le sergent Blai. Marié, père d’une reusement, sont très à la mode ces
derpetite Cosette, l’inspecteur vit dans niers temps : la valeur du droit, la
les environs depuis quatre ans. possibilité de la justice, la légitimité de
Melchor, digne neveu de Pepe Car- la vengeance ». Pari réussi, où le
rovalho, flic lettré et au passé trouble, mancier excelle, comme à son
habiest obsédé par Les Misérables d’Hugo, tude, quand l’histoire, même avec un
son « vade-mecum vital », fasciné par petit « h », chevauche la fiction – voir
le personnage de Javert, « un faux la scène hallucinante où les islamistes
méchant » qui incarne « la vertu dé- sont descendus un à un. ■
Franz Bartelt : le bon, la brute et l’aveugle
alice develey lergiques à la pensée béton pour « trop vertueux, trop sobre, trop hon- que croit l’inspecteur. Car s’il avait On ne révélera trop rien en disant
adeveley@lefigaro.fr tous » avec Le Fémur de Rimbaud nête ». Il est du genre à se coucher vu plus de films policiers, il saurait que l’aveugle est un excentrique et Un flic bien
(2017). Comme ses maîtres à penser, ivre de tisane, à tapisser les murs de qu’il y a toujours un mobile ! Wil- qu’il a toujours rêvé de devenir poli-trop honnête
L y a des romans qui se lisent Marcel Aymé, Raymond Queneau son bureau de photos de victimes « au fried réfléchit et finit par s’interro- cier. Ainsi, le hasard fait bien les De Franz Bartelt,
les jours de pluie. Ils ont la ou Alphonse Allais, il a l’humour hasard, pour faire plus authentique » ger sur son métier alors que le choses chez Bartelt. En s’acoquinant Seuil noir,
verve et le sarcasme joyeux simple. Il grattouille, il chatouille, il et à recopier des citations « inspiran- commissaire refuse de lui accorder avec Wilfried, il peut enfin réaliser 208 p., 17,90 €.
qui donnent de la couleur aux démange. Et il est d’autant plus cor- tes » de Montaigne et de Rimbaud. le moindre budget. « La vraie voca- son vœu : participer à une enquête. Iheures grises. Un flic bien trop rosif lorsqu’il vire au noir. Son adjoint, un cul-de-jatte obèse tion de la police, c’est la répression L’inspecteur devrait-il s’inquiéter de
honnête est de ceux-là. On l’ouvre et Son petit dernier a la peau oran- surnommé « le bourrin », ne fait rien des excès de vitesse et des stationne- cette ingérence ? L’aveugle semble y
on le lit d’une traite, avec ce petit ge fluo mais le cœur bien sombre. de ses journées et attend le soir pour ments illicites. (…) Que rapporte le voir bien plus clair que lui sur
l’affaisourire goguenard au bout des lè- Un serial killer sème la panique aux aller au bordel. Et ce n’est pas le pire. tueur, comparé à l’automobiliste ? » re. Alors ? Wilfried le suit sans
bronvres. C’est l’une des particularités arrêts de bus et aux passages pié- S’il le pouvait, leur commissaire im- cher et se retrouve à interroger tous
Personnages déglinguésdes livres de Franz Bartelt : les dialo- tons d’une petite ville de province. molerait une vierge en offrande aux les hommes de la ville qui mesurent
gues sont absurdes, les scènes, bur- Tout de même, il a tué plus de qua- dieux afin qu’ils les aident à trouver On a vu mieux comme limiers, entre 1 m 79 et 1 m 82. L’inspecteur ne
lesques, et les personnages, complè- rante personnes ! Cela fait quatre l’assassin. Mais c’est interdit, alors il mais voilà, Wilfried doit faire sera pas au bout de ses peines…
tement loufoques. ans qu’il court et il ne semble pas se fie à la conjoncture astrale… avec. Et il a déjà tant à faire… Le L’intrigue policière que propose
Depuis son premier livre paru en près de s’arrêter. Que fait la police ? Il faut dire que leur tueur n’est jour de son largage, il a malencon- Bartelt est assez mince. On déduit
1995, Les Fiancés du paradis, dans Pas grand-chose. Comme souvent pas simple à traquer. Une entaille treusement envoyé son poing assez vite l’identité du tueur au fil
lequel des statues se mettent à par- chez Bartelt, les policiers sont mal- très propre dans le cou et c’est tout. dans le ventre d’un aveugle. Ses des chapitres toujours très courts,
ler, l’écrivain n’a de cesse de rire. chanceux, peu farouches et suivent Il tue « comme d’autres font des lunettes se sont cassées, l’homme mais est-ce là l’essentiel ? On se
C’est contagieux. Il a reçu le grand des méthodes plus que discutables. mots croisés ou du jogging ». Wil- s’est envolé, et depuis, il tient ab- gausse devant ces personnages
déprix de l’humour noir pour Les Bot- L’inspecteur Wilfried Gamelle est fried est déçu, il aurait aimé un pe- solument à se faire pardonner. On glingués que l’auteur excelle à
mettes rouges (2000) et a été couronné dépressif. Sa copine, Justine, l’a fraî- tit délire pornographique. Mais s’en doute, cette quête va donner tre en pièces. Rien ni personne n’est
du prix des Hussards qui distingue chement largué pour un richissime l’assassin ne se venge de rien ni lieu à une série de chapitres ro- innocent dans ce livre. C’est
terrides romans « élégants, incisifs et al- Bourguignon, parce qu’elle le trouve personne. Ou du moins, c’est ce cambolesques. blement savoureux. ■
A
thierry clermontle figaro jeudi 27 mai 2021
3De gauche à droite : Javier Cercas,
Franz Bartelt, Tim Winton
et Jean-Christophe Rufin.
Le noir leur va si bien ! L'événement
Littéraire
dossier Deux Français, un Australien et un Espagnol changent de genre littéraire avec bonheur.
Jean-Christophe Rufin :
Consul loufoque
et désenchanté
christian authier Cap donc sur la principauté de
Starkenbach pour les nouvelles
ONNAISSEZ-VOUS la aventures d’Aurel le consul. La
principauté de Star- princesse Hilda, sur le trône depuis
kenbach ? Sans doute 2002, n’est pas réapparue alors
pas avant d’avoir lu le qu’elle faisait l’un de ses tradition-C dernier roman de Jean- nels séjours en Corse. Le secret
Christophe Rufin car ce micro- d’État est bien gardé, mais son
abÉtat, coincé « dans un triangle obs- sence lors de la fête nationale dans
cur des Alpes entre la Suisse, quinze jours provoquerait une
cril’Allemagne et l’Autriche », est né se institutionnelle fatale à la petite
de son imagination. monarchie. Le prince charge Aurel
La principauté de 52 000 habi- de retrouver la souveraine tandis
tants, sans frontières communes que la paisible principauté semble
avec la France mais avec des sou- recouvrir des enjeux et des réalités
venirs partagés, considère notre moins folkloriques que les images
pays comme un « voisin de cœur ». officielles.
Sans doute est-ce pour cela
qu’AuArtiste contrariérel Timescu, récemment
vice-consul de l’ambassade de France en Est-ce du côté de la rivalité entre la
Azerbaïdjan, a été dépêché au princesse et le premier ministre
Starkenbach à la demande du qu’il faut enquêter ? L’engagement
prince consort. humanitaire de Hilda a-t-il
bousÀ ceux qui ne l’auraient pas culé des intérêts de ce paradis
fiscroisé, présentons l’antihéros déjà cal ? À moins que la clé de l’énigme
mis en scène par Rufin dans Le ne soit plus intime. Le couple
appaSuspendu de Conakry, Les Trois remment parfait que cette femme
Femmes du consul et Le Flambeur de 54 ans forme avec son mari
de la Caspienne. Il faut princier ne
dissimule-timaginer une sorte de il pas quelques secrets ?
mélange entre Colum- Accompagné de la princesse
bo et Gaston Lagaffe au petit moi l’opulente Shayna,
colDe Jean-Christophe pour ce diplomate ca- laboratrice spéciale de
Rufin, lamiteux, enchaînant la princesse Hilda,
AuFlammarion, « postes subalternes et rel part à la recherche
380 p., 20 €.ingrats », qui se trans- de la disparue. La vérité
forme à l’occasion en se cache quelque part
enquêteur. Malingre, entre Paris, l’île de
dégarni, attifé comme Beauté, le
Moyenl’as de pique, mal- Orient et le Kosovo.
adroit, porté sur le vin On connaît les
multiblanc en général et le ples veines et
inspiratokay en particulier, tions de
Jean-Christonotre homme n’a pas phe Rufin. L’auteur des
vraiment l’image que Causes perdues (prix
l’on aime prêter à sa Interallié 1999) et de
fonction. Rouge Brésil (prix
Gon« Je préférerais ne court 2001) s’est aussi
pas » pourrait être la bien illustré dans le
rodevise de celui chez qui le refus du man de genre (anticipation,
thriltéléphone portable participe à l’art ler géopolitique) que dans l’essai
de se rendre injoignable, « la pierre ou le récit. L’ancien médecin
huangulaire de sa stratégie pour dé- manitaire et ambassadeur peut
courager ceux qui voulaient lui don- ainsi passer d’œuvres sombres à
ner du travail ». des romans plus lumineux.
Ce côté bohème rend sympathi- La série des Aurel rassemble
que cet inadapté qui, ayant grandi toutes les facettes de
l’académidans la Roumanie de Ceausescu, cien. Sous l’aspect ludique du
roaime un Paris et une France qui man policier perce ici un certain
n’existent pas ou plus : « Il avait pu désenchantement. Son singulier
entrer dans la diplomatie et fré- consul est une manière d’artiste
quenter les résidences d’ambassa- contrarié ne pouvant comprendre
deurs et les palais nationaux, il le monde sans jouer du piano.
Estavait découvert des décors monar- ce que ce sont des larmes
d’épuisechiques d’où la noblesse avait dis- ment ou de bonheur qui l’assaillent
paru. Il ne suffit pas de s’asseoir à la fin de La Princesse au petit
derrière un bureau Louis XV tapissé moi ? Vraisemblablement les deux
de cuir pour avoir l’air d’un grand et cette ambivalence fait le prix du
seigneur. » roman. ■
Tim Winton : un gamin et un prêtre défroqué dans le bush
français, essentiellement chez Ri- qu’il rudoyait également, Jaxie ne a un œil vert et un gris. Ils s’aiment gamin écorché vif et le vieux prêtre bruno corty
bcorty@lefigaro.fr vages, aucun ne relève du genre rêve que d’une chose : le voir mort. contre l’avis de la famille et ils se défroqué seul dans cette immensité,
policier mais l’ambiance est sou- Il veut quitter ce trou où il survit sont donné rendez-vous à Darwin. un drôle de dialogue s’installe, une
EPUIS le roman vent sombre, voire inquiétante, tant bien que mal, se transformant De là, ils se rendront plus à l’est complicité de survivants.
la cavale de Cul-de-sac , de Dou- chez l’Australien. peu à peu en graine de voyou. À vers le Queensland. C’est un bel Après les longs monologues
jaxie clacktonglas Kennedy, et le Dans Cet œil, le ciel (1986), son force de prier pour que les choses objectif pour Jaxie. réussis du gamin durant son périple,
De Tim Winton,film Razorback, de troisième roman, Winton avait changent, il arrive qu’on soit Tim Winton ne rate pas la rencontre
traduit de l’anglais Drôle de dialogueDRussell Mulcahy, on pour héros un garçon de 12 ans, entendu. Quand il retrouve le père entre le vieil homme et l’adolescent.
(Australie)
sait que l’Australie est un pays Morton Flack, livré à lui-même car tape-dur écrasé sous son pick-up, Encore faut-il survivre dans ces Les échanges fusent, souvent drôles. par Jean Esch,
dont il faut se méfier ! On y trouve sa famille partait à la dérive. C’était sans doute ivre, Jaxie comprend lieux désolés, dans ce bush où, à Deux visions du monde s’affron-Gallimard,
de drôles de créatures, hommes une sorte de cousin du Hooker malgré tout que cette libération part quelques cabanes abandonnées tent, apparemment irréconciliables. « La Noire »,
comme animaux. Winslow imaginé par le grand Ca- n’est pas qu’une bonne nouvelle. par des chercheurs d’or, il n’y a Et toujours, dans un coin de leur 303 p., 22 €.
Auteur d’une douzaine de ro- nadien Timothy Findley dans Le Connaissant ses liens compliqués rien. Les animaux et les Aborigènes tête, l’idée que l’autre reste un
danmans depuis 1982, de six romans Dernier des fous ou du « Gamin » de avec son paternel, qui pensera un ont déserté l’endroit. Jaxie avance ger, une menace. Pour Jaxie, le
pour la jeunesse, de six recueils de Méridien de sang de Cormac instant qu’il n’a pas donné un coup et tout en marchant se souvient du vieux, malgré ses dénégations, a
nouvelles et d’un nombre appré- McCarthy. Aujourd’hui, l’écrivain de pied dans le cric ? Il lui faut donc passé, de sa mère avant qu’elle ne sans doute abusé d’enfants. D’où
ciable de volumes relevant de la reprend la figure du garçon en fuite partir vite, éviter les routes, tombe malade, de leur vie d’avant. son exil. Pour le vieux, ce gamin
non-fiction, Tim Winton, né à dans La Cavale de Jaxie Clackton, traverser des paysages arides, in- Et puis, alors que l’idée de sa possi- couvert de bleus, l’œil poché, est
Perth en 1960, a été à de nombreu- son douzième roman et de loin le hospitaliers, avec pour compa- ble perte lui ronge peu à peu l’esprit, peut-être un tueur. Et si,
finaleses reprises primé en Australie et plus sombre. La preuve ? Il paraît gnons son vieux fusil, une paire de il découvre une cabane habitée, un ment, le danger venait d’ailleurs ?
finaliste du Booker Prize. Cet ama- cette fois dans la collection « La jumelles et quelques provisions feu, un réservoir d’eau, de la viande Magnifiquement traduite par Jean
teur de grands espaces et de surf Noire » de Gallimard. dans un sac à dos. pendue à un crochet et un vieux qui Esch, cette histoire de solitude, de
est considéré aujourd’hui comme Maltraité par un père boucher Dans la tête du gamin, un nom parle tout seul. Pas si fou que ça, violence et de rédemption conforte
le meilleur écrivain de sa généra- ivrogne dont la vie part en mor- revient sans cesse comme une con- pourtant, Fintan MacGillis, qui a le statut de grand écrivain de Tim
tion. Sur les six romans traduits en ceaux depuis la mort de sa femme, solation : Lee. C’est sa cousine. Elle vite fait de piéger le gosse. Entre le Winton. ■
LLUIS GENE/AFP, MARK METCALFE/GETTy I MAGES/AFP, FRANçoIS BoUCHoN/LE FIGARo
Al
jeudi 27 mai 2021 le figaro
4 En toutes celle qu’elle était avant son mariage : une Roberto Bolano : suite de l’intégrale
femme aimant rire et danser, qui croyait Entamée l’an dernier, l’édition des œuvres com-confidences
en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle plètes du Chilien Roberto Bolano (1953-2003) se
soit rattrapée par les démons de son poursuit aux Éditions de l’Olivier. Le 3 juin, le
vo« Rien ne t’appartient », le dixième pays. Pour son éditeur, Nathacha Ap- lume IV rassemblera quatre titres, à savoir
roman de Nathacha Appanah panah nous offre « une immersion Le Gaucho insupportable, recueil de nouvelles
La romancière et traductrice Nathacha Ap- sensuelle et implacable dans un monde complété par deux conférences, Un petit roman
panah publiera Rien ne t’appartient, son dixiè- où il faut aller au bout de soi-même lumpen, ultime récit de l’auteur des Détectives
me livre, à la rentrée littéraire. L’auteur de Tropi- pour préserver son intégrité ». sauvages qui se passe à Rome, Nocturne du Chili Critique que de la violence y raconte l’histoire de Tara, qui, Rien ne t’appartient paraîtra le 19 août et Tombes de cow-boys, recueil de trois textes
à la mort de son époux, sent rejaillir le souvenir de chez Gallimard. inédits. Deux autres tomes sont attendus.Littéraire
Dans les tourbillons du passéla porte dorée
De Michel Braudeau,
Stock, michel braudeau Une plongée douce-amère dans les souvenirs d’un fin lettré.162 p. 18 €.
Gombrowicz : « Communier avec le ne (« Il avait des qualités d’amitié, compagnie de Jean-Jacques Lefrère scénariste, puis Joaquina, qui thierry cler Mont
tclermont@lefigaro.fr passé, c’est l’élaborer à grand-pei- d’enthousiasme et de ruse qui fai- et de Jean-Hugues Berrou. Il ajoute avait appris l’art du mime auprès
ne et sans cesse, c’est l’appeler sans saient merveille si l’on était des à son carnet de bal planétaire Taï- de Marceau, et qui avait chanté
E me rends compte que tout trêve à l’existence. » siens »), le souvenir de Simone wan, Saint-Barth, Ouagadougou, la avec Jacques Dutronc. Ce même « ce que j’écris est au passé. Après les années Pompidou, le Gallimard, place Fürstenberg. Sans Thaïlande et l’Andalousie. Pérou qui lui avait inspiré un
roOn n’en finit pas avec lui, septennat Giscard et le Mitterrand oublier Nathalie Sarraute, Domini- man homonyme, publié en 1998,
Présent fictifbien plus fécond que toute première manière, nous voilà re- que Fernandez, ou Mario Vargas où il a écrit : « C’est le nom de Janticipation, inépuisable à plongés dans cette drôle de fin de Llosa avec qui il s’était lié. « Je menais plusieurs vies de front, l’or, des mines profondes (…),
cemesure qu’on le déplie et lui fait les siècle. L’occasion pour Braudeau de À ses rencontres démultipliées, à confie-t-il, par trop d’appétit. lui du pays des énigmes. » Et puis,
poches. » À 75 ans, Michel Brau- quelques flash-back hors chrono- ses amitiés solides, s’ajoutent les L’inconvénient était que je « El condor pasa » comme le dit
deau poursuit sa quête des jours logie. Il vient de prendre la tête de voyages et les découvertes. En 1995, finissais par confondre les unes la chanson. En donnant du
préenfouis entamée avec le superbe la Nouvelle Revue française, après on l’envoie faire le tour du monde avec les autres. » Et puis il y a les sent fictif à son passé, Michel
Place des Vosges, et poursuivie avoir intégré le jury du Médicis. On des grands studios de cinéma : Hol- femmes, qui perturbent sa bous- Braudeau nous rejoue là encore
dans Rue de Beaune. Sans doute, ce le retrouve chez Gallimard, au lywood, Berlin (Babelsberg), Mos- sole. Marguerite, alors qu’il vit à sa petite musique de crépuscule,
fin lettré, critique et éditeur, lauré- Monde ; apparaissent Philippe Sol- cou, Prague (Barrandov), Shanghaï, deux pas de la gare Montparnas- sérénade mélancolique et
douceeat du Médicis pour son 5 roman, lers, Michel Mohrt, son ami depuis Bombay (Bollywood). Quelques an- se, la jeune Leïla, Lili… Du Pérou, reuse, lente comme un boléro
laNaissance d’une passion, en 1985, toujours le regretté Jean-Marc Ro- nées plus tard, il se rend en Abyssi- où il fit de nombreux séjours tino, qui séduira les plus
sensia-t-il eu vent de ce mot de Witold berts qu’il avait édité à 18 ans à pei- nie sur les traces de Rimbaud en marquants, lui arrivent Aïda la bles des lecteurs. ■
Les affinités
électives
christian authier
La belle histoire d’amour
d’un journaliste et d’une avocate
arrivés au mitan de leur vie.
par benoît duteurtre
IEN ne trouble plus
joliment notre époque
fiéQuand on a bientôt vreuse qu’une simple
50 ans, l’amour n’est histoire d’amour avec Rce qu’elle comporte de plus une découverte,
mais il invitebonheur à contre-courant : le jeu de
à redécouvrirla séduction entre un homme et une
l’un pour l’autre chacun femme ; le fait de déambuler
ensemble à travers la ville, sans vélo ni des enchantements
de la vie.trottinette ; le plaisir de manger, de
Alyon A/stock. Adobe.comboire et d’oublier l’heure ; le fait de
changer ses plans de travail pour
improviser un voyage. L’aventure L’Hebdomadaire – devenu L’Heb- enfant, elle rencontre Patrick au nue répulsive sauf pour ceux qui près de Toulouse. Les belles avenues
est plus belle encore lorsqu’elle as- do –, il a vu disparaître tout journa- cocktail de lancement d’une savent en explorer les trésors ca- provinciales se sont transformées
socie deux adultes parvenus au se- lisme approfondi au profit des pages revue. Ils se plaisent et se perdent chés. en un « centre commercial à ciel
oucond versant de leur vie, après avoir illustrées et des formats courts, presque aussitôt mais le journalis- De Christian Authier j’avais aimé vert ». Les anciennes connaissances
déjà connu le couple, la famille, les mieux adaptés aux réseaux sociaux te, impatient de la retrouver, les récits parfois sombres, les té- ont tourné aux nouveaux riches demi-siècle
enfants. Quand on a bientôt 50 ans, qui obsèdent ses confrères. Patrick publie dans L’Hebdo un compte moignages d’une jeunesse mélan- vulgaires. D’autres jouent encore De Christian Authier,
l’amour n’est plus une découverte, Flammarion, n’en fait pas moins de la résistance rendu du cocktail entièrement colique, les essais comme De chez aux adolescents mais ressemblent
276 p., 19 €.mais il invite à redécouvrir l’un en s’efforçant de maintenir un cer- consacré à la belle inconnue. Ils nous ou Deuxième séance – foison- déjà à des seniors.
pour l’autre chacun des enchante- tain niveau dans le traitement des vont alors entamer cette seconde nante collection de films méconnus. Tour à tour indulgent et cruel,
ments de la vie. Telle est la trame sujets. Le reste du temps, il retrouve jeunesse à laquelle s’apparentent Son nouveau roman est lui-même Patrick observe ces glissements
heureuse du nouveau roman de ses copains au bistrot Le Bande à les amours tardives : « Grâce à lui, truffé d’allusions au septième art qui dans une complicité tacite avec
Christian Authier qui commence part – référence codée à un roman d’anciennes envies évanouies donnent envie d’aller voir plus près. Laurence et quelques-uns de ses
par la rencontre de Patrick et Lau- de Jacques Perret –, où les hipsters s’étaient rallumées : prendre son On y trouve aussi les recommanda- vieux amis – si importants dans le
rence. ne sont pas les bienvenus. temps, voyager, s’amuser du spec- tions d’excellents vins. Mais surtout récit, au point de former une
sorLe récit s’articule autour du por- tacle des rues, boire du vin, rester il émane de ces pages un bonheur te de réseau de résistance aux
urSeconde jeunessetrait de ces deux personnages. Pa- au lit le dimanche matin… C’était d’aimer, un bonheur de vivre qui se gences du temps. Porté par un
trick Berthet est « un type d’âge mûr Laurence, elle, est avocate, à la banal, mais ça n’avait pas de prix. » mêlent au bonheur d’écrire, sans même sentiment de complicité et
aux yeux doux et perçants, les che- tête d’un petit cabinet qui lui de- Le grand voyage qu’ils vont faire rien ôter à la lucidité du regard sur l’impression d’appartenir à leur
veux encore châtains plaqués en ar- mande beaucoup d’énergie mais pour sceller leur aventure n’aura, une société peu réjouissante. Le ta- bande, je veux dire le bonheur de
rière, engoncé en cette saison dans un lui permet de cultiver son indé- lui, rien de banal, puisqu’il les bleau se fait à nouveau sévère lors- retrouver un romancier qui
imper Burberry ». Chef de service à pendance. Ayant rompu avec son conduit, d’Istanbul à Beyrouth, que Patrick entraîne Laurence pour conjugue si bien la tendresse et le
la rédaction d’un grand magazine, ancienne vie après la mort de son dans une partie du monde deve- fêter le « demi-siècle » d’un ami, regard éveillé. ■
Mystère Rimbaud et Cie
Jean Rouaud Portrait érudit du poète à travers les personnes qui l’ont connu et les lieux qu’il a traversés.
a constellation Moha MMed aÏssaoui Les moyens, d’abord. L’auteur L’autre moyen de portraiturer le nous tout en restant auréolé du la cause de Rimbaud devant un
trimaissaoui@lefigaro.fr des Champs d’honneur, Goncourt poète est de décrire les lieux où il mystère qui entoure la brièveté de bunal populaire. Il lance, comme
De Jean Rouaud, 1990, attaque l’Everest par « l’en- s’est posé, plus ou moins long- sa vie artistique, et de sa vie tout s’il était devant un juge : « Voilà
Grasset, U’AJOUTER à un vironnement » : il aborde son per- temps. Du Charleville natal à Mar- court. Une étoile filante qu’on a plus d’un siècle qu’on lui reproche
180 p., 18 €. portrait dont le sonnage à travers toute la « cons- seille, où il meurt, en passant par cru saisir un instant. Tout le long sur tous les tons d’avoir à 20 ans
moindre point, le tellation » Rimbaud. Sa famille, en Paris (incarcéré à 15 ans pour avoir de son texte, Jean Rouaud s’inter- abandonné la poésie. Or personne ne
plus petit trait, a premier lieu, et pas seulement la voyagé sans billet), Dole, Londres, roge : est-ce Rimbaud qui a quitté s’est demandé si ce n’est pas plutôt Qdéjà fait l’objet de mère et la sœur omniprésentes, Douai, Bruxelles, Harar, Aden, Is- la poésie (pour le trafic d’armes) elle, la poésie, qui s’était dérobée
mille thèses et de Vitalie et Isabelle ; il y a Frédéric soudun, etc. Classique mais effica- ou ne serait-ce pas plutôt la poésie sous ses “semelles de vent”, devenue
multiples biographies de référen- Rimbaud, aussi, le père – « c’est le ce. On sait à quel point cela a été qui l’aurait quitté ? Poser la ques- obsolète, désuète », et de convoquer
ce ? S’attaquer à Rimbaud, c’est grand absent, l’ombre portée sur la primordial dans la vie du jeune ar- tion, c’est y répondre un peu. les témoins Charles Cros, Théodore
tenter l’Everest. Sur le plan litté- vie errante du fils » -, qui fait cinq tiste, rarement décor a autant pesé. de Banville, Germain Nouveau… On
Pièces à convictionraire, en tout cas, rien n’a jamais enfants puis disparaît sans jamais C’est peu dire que Jean Rouaud comprend que le voyage est une
fait peur à Jean Rouaud. Il désire donner de nouvelles ; puis les brosse le portrait érudit, fin et sa- On a tellement reproché à celui qui autre forme de poésie. On suit avec
parler du plus célèbre poète fran- hommes et les femmes qui l’ont voureux du poète. La réussite de ce a révolutionné l’art poétique d’être ferveur l’avocat Rouaud, auteur
çais ? Alors, il embrasse son sujet à croisé, les rencontres éphémères tableau – qui peut s’apprécier par parti pour faire des affaires que d’un cycle de cinq titres baptisé La
bras-le-corps. Seuls la passion et et celles qui l’ont marqué… Ce fai- des connaisseurs comme par les Jean Rouaud ne peut que le trouver Vie poétique, et cette Constellation
le plaisir le guident. Et il a quelque sant, Rouaud élève un extraordi- admirateurs – est que Rimbaud se sympathique et enfiler une robe Rimbaud rassemble de magnifiques
chose à dire, aussi. naire arbre généalogique du génie. montre un peu plus proche de d’avocat. On l’imagine bien plaider pièces à conviction. ■
A
Hanna H aSSOULInE/Opa LE/LEEmagE
rimbaudle figaro jeudi 27 mai 2021
5Prix Maison de la pressevient d’être décerné à Jean Rolin lent Six jours, l’américain Ryan éditer Grandeur des îles, de
pour son récit Le Pont de Bezons. Gattis revient avec un copieux Publié le 6 mai aux Éditions Albin l’ethnologue Odette du Puigau-ÇÀ Parmi les précédents lauréats, ci- roman sur les quartiers sud de Michel, le roman d’Éric Fouassier, deau (1894-1991), première
tons Catherine Poulain (Le Grand Los Angeles à la fin de 1993. Une Le Bureau des affaires occultes, femme à s’être engagée sur un
Marin), Sorj Chalandon, Jean-Paul histoire de gangs à nouveau, une histoire dans laquelle la science thonier breton. Un récit publié &LÀ
Kauffmann, ou encore Thomas dealeuse abattue, des jeunes inspire le crime, vient de recevoir en 1945, avec pour
destinaB. Reverdy (Les Évaporés). sous les verrous avec l’interdic- le prix Maison de la presse 2021. tions : Sein, Ouessant, Molène
Jean Rolin, Prix tion de parler… Le Système pa- et Groix, ces « fragments
d’huJoseph-Kessel 2021 Ryan Gattis Les îles, selon Odette raît le 2 juin chez Fayard. manité amenés là par quelque CritiqueLe prix Joseph-Kessel, créé en sur les traces d’Ellroy ? du Puigaudeau rude et mystérieux hasard ».
Éric Fouassier, 1991 et doté de 5 000 euros, Découvert en 2015 avec l’excel- Payot a l’excellente idée de ré- En librairie le 3 juin. Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESLa pêcheuse d’âmes
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
nicole krausS
Que sait-on Le blues du
de soi-même ? solitaire de Soho
Quel sens
est le bout du Parfois, il repense à son ex-ont nos vies ? rouleau. À femme, Eliza, dont les derniers
55 ans, Ben- mots ont été « J’en ai assez de La talentueuse nett se met à faire du surplace avec toi ». C’écouter du Pourquoi est-elle partie avec Américaine hip-hop. Witness de Roots Ma- un Américain gestionnaire de
nuva résonne à plein volume fonds spéculatifs ? répond en dans ses écouteurs. Est-ce bien Comme tous les pères, Bennett
raisonnable ? Il a des excuses. n’apprécie pas le petit ami de sa dix histoires. Son épouse l’a quitté. Sa fille fille. Il se reconstruit peu à peu,
vit désormais sa vie. en a assez de dormir
Ses toiles qui jadis sur un futon, de se
étaient cotées sont nourrir de Babybel bru No corty
bcorty@lefigaro.fr tombées dans l’indif- ou de vieux cheddar,
férence. Alors, Ben- d’entendre du Philip
OURQUOI certaines nett loue sur AirBed Glass par les fenêtres
voix nous marquent- (suivez mon regard) ouvertes. Quelle
elles davantage que sa maison de Lon- idée d’avoir partagé
d’autres ? On se pose la dres. Quatre cham- une bouteille de Pquestion après avoir re- bres, c’est trop pour
châteauneuf-du-pafermé Être un homme, le premier un divorcé. Des cri- pe avec Kirstie, une
recueil de nouvelles de l’Américai- tiques d’art qui l’en- de ses locataires !
ne Nicole Krauss, auteure talen- censaient, il est passé Évidemment, Claire
tueuse d’une poignée de romans : aux commentaires de est jalouse, ne
réMan Walks Into a Room (2002, in- ses hôtes. Réfugié pond plus à ses
Ce premier édit), L’Histoire de l’amour (Galli- dans le cabanon qui messages. Un sacré «
mard, 2006), La Grande Maison lui fait office d’atelier idiot, ce Bennett. roman
(L’Olivier, 2011), Forêt obscure au fond du jardin, il Maintenant, il est regorge (L’Olivier, 2018). les observe en douce. prêt à lui offrir du
de détails Comme Rachel Cusk ou Ali Un couple prend son Château Margaux.
Smith, Nicole Krauss a une voix qui petit déjeuner sans L’amour a son prix. familiers,
nous touche infiniment. C’est une s’adresser la parole. Une exposition lui pétille voix qui vient de loin, qui a voyagé Alicia interrompt son réclame une de ses
d’humour, et sait le poids de l’histoire. Née à séjour avant la date œuvres. Elle
repréManhattan en 1974 d’un père juif prévue. Emma pein- sentera - devinez est plein
anglais et d’une mère juive améri- turlure les murs. At- qui ? à craquer caine, Nicole Krauss avait aussi des teinte de TOC, elle Ce premier roman
de dialogues grands-parents natifs d’Allemagne, remplit un bocal à regorge de détails
d’Ukraine, de Hongrie et de Russie, biscuits de résolu- familiers, pétille quotidiens
tous exilés avant le grand anéantis- tions inscrites sur d’humour, est et enlevés sement. Comme le dit la narratrice Le talent singulier de Nicole Krauss éclate à chaque page de ce recueil de nouvelles. des papiers pliés en plein à craquer de
à la foisd’En Suisse, la première des dix quatre. dialogues quoti-»
nouvelles du recueil : « Nous étions tôt que tel autre ? Pourquoi le La masculinité, ce mélange de for- Bennett a cessé de diens et enlevés à
des Juifs européens, même en Améri- comportement de leurs amies les ce et de vulnérabilité, l’intrigue. peindre des nus pour se lancer la fois. Kate Russo se glisse à
que, c’est-à-dire que des catastro- choque-t-il à ce point ? La dispari- Dans la dernière nouvelle, qui dans les natures mortes. Il n’y merveille dans la peau de ce
phes s’étaient produites, qui pou- tion d’êtres chers, d’amis, les ra- donne son nom au recueil, une croit plus. Il y a chez lui quel- quinquagénaire déboussolé,
être un homme
vaient se produire de nouveau. » mène à leur fragilité, font resurgir femme divorcée, mère de deux que chose d’attendrissant, possède un don d’observation De Nicole Krauss,
les doutes. Sur une impulsion, elles garçons adolescents (comme l’au- d’inachevé. « Bennett a l’air hors pair (« Elle referme la carte traduit de l’anglais Enquête sur l’homme décident de rompre avec l’homme teure), dit : « Je sais tout de leur os- habité, songe Alicia, comme un comme si elle venait de finir un (États-Unis)
La judéité n’est qu’un des qui partage leur vie (Urgences fu- sature visible sous la peau, et de leur vieux tee-shirt qu’on ne peut roman de mille pages »). Airbed par Paule Guivarch,
nombreux sujets de questionne- tures, Amour, Au jardin). Elles peau elle-même, je connais l’endroit s’empêcher de porter, même s’il ou pas, cela va se bousculer L’Olivier,
ment du livre. La famille, l’amour, tombent amoureuses d’un acteur précis de chaque grain de beauté et 270 p., 22,50 €. est en loques. » Heureusement, pour réserver une place dans
le désir, le rapport aux autres et le iranien vu dans un film de Kiaros- la date de son apparition, les cica- voici Claire. Elle est serveuse ses chapitres. Richard Russo
degré de connaissance que nous tami, croient le voir au détour d’un trices et leur cause. Je connais la di- au Claret. Ce bar à vin de Soho n’a pas à rougir de sa fille.
avons de nous-même sont au temple à Kyoto et se lancent à sa rection dans laquelle poussent leurs était l’endroit préféré de
cœur de ces textes publiés entre poursuite : « Que lui aurais-je dit si cheveux, leur odeur la nuit, celle du Francis Bacon. Bennett
dessi2002 et 2020 dans des magazines je l’avais rattrapé ? Quelle question matin, et tous les visages qu’ils ont ne son portrait dans son
carcomme le New Yorker. lui aurais-je posée sur la dévotion ? eus avant ceux d’aujourd’hui. Évi- net. Elle a du charme. Sa
poiDe Suisse à Tel-Aviv, de New Que voulais-je donc être lorsqu’il se demment, que je sais tout cela. » trine l’attire. Les beaux seins super hôte
York au Japon, des femmes, le plus retournerait et que son regard tom- Justesse, émotion, poésie : le talent évoquent pour lui « une boule De Kate Russo, traduit de l’anglais
souvent, s’interrogent. Pourquoi berait enfin sur moi ? » singulier de Nicole Krauss, jus- de mozzarella di bufala enve- (États-Unis) par Séverine Weiss,
leur existence a-t-elle pris ce Dans ses histoires, Nicole Krauss qu’alors seulement exprimé dans loppée dans de la soie ». Quai Voltaire, 409 p., 24 €.
tournant ? Pourquoi ont-elles été enquête sur l’homme. Pères, fils, ses romans, éclate à chaque page
tentées par tel type d’homme plu- amants, inconnus croisés ici ou là. de ce recueil de nouvelles. ■
Cavale napolitaine
Roberto Ando La rencontre d’un professeur de musique et d’un garnement recherché par la Camorra.
isabelle sP aak Gabriele Santoro ne peut envisager estro mène une existence à l’écart mort. Et comme si cela ne suffisait,
l’enchaînement d’événements dans du monde. Comme si, par son ins- la mégère n’est pas n’importe quelle
HEMISE à peine bou- lequel il va être entraîné. Ni, bien tallation dans un environnement si antiquité napolitaine, mais une
pertonnée, Gabriele pénè- sûr, jusqu’à quelle extrémité ceux- étranger à ses origines, à sa culture, sonnalité incontournable de la
Catre dans son bureau. Il ci vont le conduire. Comment l’ou- à son amour absolu pour la musique, morra. Individu sans foi ni loi, son
vient de se raser. Rituel vrage de Rudyard Kipling s’est-il il avait voulu expier quelque chose. fils décide de la venger. Débute alors l’enfant cachéCmatinal effectué, com- retrouvé au milieu de la pièce ? Mais revenons à Ciro, son voisin. entre les sbires d’Alfonso de Vivo et, De Roberto Ando,
me tous les jours pour entretenir sa Coup de vent ? Impossible, la fenê- « Faut qu’tu m’caches », annonce le le maestro, une partie inégale. traduit de l’italien par
mémoire, en récitant de la poésie à tre est fermée. La bibliothèque est minot en tremblant. Deux grosses Mais c’est oublier la relation d’af- Jean-Luc Defromont,
voix haute. Ce matin, Constantin en ordre. Pourtant, il a bien semblé larmes inondent ses joues. fection et de confiance mutuelle qui Liana Levi,
Cavafis : « Quand tu prendras le au maestro entendre un léger bruit. se noue entre le pianiste désen- 250 p., 19 €.
À bride abattuechemin d’Ithaque/ souhaite que la Ça commence souvent comme ça. chanté et l’apprenti voleur qu’il a
route soit longue/ pleine d’aventu- Une simple impression, un minus- Comme souvent dans ses films, no- pris sous son aile. Les deux
s’apprires, pleine d’enseignements… » cule détail qui sort de l’ordinaire et, tamment Les Confessions (2016), le voisent. Gabriele découvre ce
Nous ne le savons pas encore, une vie bien rangée bascule. réalisateur et auteur italien Roberto qu’aimer un enfant veut dire, Ciro
mais les vers du poète d’Alexandrie Ce jour-là, le « tournant » est ap- Ando met en scène deux univers qui apprend qu’il n’y a pas que les
arsont prémonitoires et l’œuvre de paru sous l’apparence d’un garçon- se percutent, deux personnages mes et la télé dans l’existence.
PèreCavafis rythmera chaque chapitre net de 10 ans. Un petit bonhomme avec leur secret. Ici, l’homosexuali- fils, professeur-élève. « Nous
trades quelques jours qui vont suivre tout à fait normal qui s’est introduit té honteuse de Gabriele et la « bêti- vaillons, vertueusement pour ceux
dans l’existence de notre professeur chez lui. Gabriele le connaît. Le ga- se » commise par le garnement : qui viendront après nous », dit
CaRoberto Ando met en scène de musique rasé de frais. À cet ins- min vit au dernier étage de cet im- avoir, en compagnie d’un copain, vafis. Ce roman lumineux mené à
deux univers qui se percutent, tant précis, en découvrant sur le sol meuble miteux de Forcella, quartier essayé de voler le sac d’une vieille bride abattue dans les bas-fonds
deux personnages avec leur secret. de son bureau l’édition illustrée de misérable et très dangereux de Na- dame. Renversée par leur scooter, la sordides de Naples, se révèle d’une
Lia Pasqua Lino/Liana Levi Kim qui n’a rien à faire par terre, ples où, en éternel solitaire, le ma- vieille est à l’hôpital entre la vie et la douceur inattendue. ■
Pako MER a/oP alE/lEEM agE
Ajeudi 27 mai 2021 le figaro
6
Ces manifestations qui ouvrent leurs porteson en
Un vent nouveau souffle sur les et pas en virtuel, tel le Festival La Nuit blanche des livres se dé- Amal. Les 19 et 20 juin, Monaco parle
salons du livre et autres mani- du premier roman de Chambéry roulera l’après-midi jusqu’à accueillera une centaine
d’aufestations littéraires. Bien sûr, qui ouvre ses portes du 27 au 21 heures ! Du côté de Nantes, le teurs, dont Frédéric Beigbeder.
Livre Paris, la grand-messe du 30 mai. Guillaume Musso sera festival Atlantide se tiendra du Aix-en-Provence ne sera pas PArtout en Fr Ance, des FestivAls
paysage éditorial français, a an- l’invité d’honneur d’une manifes- 17 au 20 juin. Les organisateurs en reste puisque son Festival et des s Alons du livre ouvrent
leurs Portes et Accueillent nulé son édition 2021. tation qui se tiendra tout près de ont invité des auteurs du monde des écrivains du Sud aura lieu du
du Public. Petit tour d’horizon Histoire Mais certaines manifestations Monaco, à Cap-d’Ail, le 12 juin. entier, dont la lauréate du Gon- 24 au 27 juin.
non exh AustiF.
à taille humaine auront enfin lieu, Ce jour-là, exceptionnellement, court des lycéens, Djaïli Amadou Moha MMed aïssaouiLittéraire
Wounded Knee : autopsie d’un massacre
essai Le 29 décembre 1890, une simple opération de police s’est soldée par l’assassinat de 300 Sioux,
hommes, femmes et enfants. L’historien Laurent Olivier a enquêté.
Quinze ans après paul françois paoli main avec toutes ses ambiguïtés. Au
la bataille départ il ne s’agit théoriquement
de Little Big Horn, ounded Knee : c’est que d’une opération de police.
le nom d’une rivière Le gouvernement américain veut l’armée américaine
réprima dans le sang, du Dakota du Sud empêcher des Sioux de participer à
le 29 décembre 1890, transformée en la « Ghost Dance » qui effraie les
auà Wounded Knee, dans W fleuve de sang. Nous torités par ses débordements. Cette
sommes le 29 décembre 1890 à la danse sioux réunit des centaines de le Dakota du Sud,
les derniers espoirs frontière du Nebraska, non loin des guerriers qui, du matin au soir,
des Sioux de se Blacks Hills, les terres sacrées des tournent autour d’un grand mât
réaproprier leurs Sioux. C’est ici que les rescapés de la pour parvenir à éprouver cette
plus puissante tribu amérindienne transe censée les mettre en contact territoires de chasse
dans les Blacks Hills. des États-Unis livrèrent leur bataille avec les esprits. La « Ghost Dance »
ŠEv ErEtt / Bridg Eman la plus désespérée mais aussi la plus symbolise l’âme et la culture des
imagEscélèbre après celle de Little Big Horn Sioux que les Américains veulent
où, quinze ans plus tôt, le général éradiquer pour les normaliser.
Custer et ses hommes furent
anéanGuerre des mémoires tis par les Lakotas de Sitting Bull et
les Cheyennes de Crazy Horse. Relégués dans ces réserves, les
derL’histoire de Wounded Knee est niers Sioux, 20 000 tout au plus,
restée le symbole de l’agonie d’un croient à la venue d’un messie indien
peuple et c’est cette agonie que rela- qui va leur rendre leurs territoires de
Ce qui est te l’archéologue et historien Laurent chasse avec leurs bisons décimés par
arrivé à Olivier. En quelques heures seule- le chemin de fer et les massacres de
Wounded Kneement près de 300 hommes mais aus- l’armée fédérale. La rumeur
s’ampliDe Laurent Olivier, si des femmes et des enfants et fie et alentour la population blanche
Flammarion, même des bébés furent hâchés à prend peur : les Indiens vont faire
ir517 p., 23,90 €.coups de canon et de mitrailleuses ruption hors de leurs réserves et les dats. La panique aidant, ceux-ci ri- massacrés. » L’opinion est partagée s’arrêtera plus, qui se poursuit
juspar les soldats de la 7 cavalerie du massacrer ! En réalité les hommes de postent sans mesure comme s’ils entre le soutien massif à l’armée qui qu’à nos jours comme en témoigne
général James Forsyth. Pourquoi ? Big Foot, le chef charismatique qui a n’attendaient que cela pour venger a réduit les « sauvages » et l’horreur encore ce livre qui propose
honnêteComment ? C’est ce que se demande succédé à Sitting Bull tué lors d’une Little Big Horn en faisant un carna- du massacre. Mais qui sont les sau- ment les deux versions des faits,
cell’auteur qui a repris toutes les pièces tentative d’arrestation musclée, ne ge. L’affrontement qui dure plu- vages? C’est une femme, Elaine les de l’armée et celle des Sioux. Et
du dossier une à une depuis le début font pas courir grand risque à grand sieurs heures est totalement inégal Goodale, qui, la première, va re- qui pour être plein d’empathie pour
pour tenter de comprendre la « ra- monde. Ils ne partent pas sur le sen- entre des guerriers armés de quel- mettre en question la version offi- les victimes indiennes ne cède pas
tionalité » d’un meurtre qui, aujour- tier de la guerre et veulent juste re- ques winchesters, de couteaux et de cielle de l’armée fédérale qui tend à pour autant à la démagogie en cours
d’hui encore, tiraille la mauvaise joindre Pine Ridge où doit se tenir la tomahawks et des soldats équipés héroïser le chef de la 7 cavalerie. qui consiste à accuser « l’Amérique
conscience américaine. « Ghost Dance ». de canons Hotchkiss. Le lendemain De leur côté les survivants sioux et blanche » de tous les maux. Les
masIl ne s’agit pas d’un réquisitoire L’armée fédérale les encercle et le New York Herald commente : « 75 leurs descendants ne vont pas cesser sacres de masse qui, au XX siècle,
simpliste avec ses bons et ses mé- exige la remise des armes. Un vieux cavaliers américains ont été tués et de tenter d’obtenir des réparations ont succédé à Wounded Knee ont
chants mais d’une tentative de re- sorcier éructe et menace. Des coups blessés, alors que 110 guerriers in- de toutes sortes, matérielles et sym- montré que la barbarie universelle
constitution du comportement hu- de fusils partent qui tuent des sol- diens et 200 femmes et enfants ont été boliques. La guerre des mémoires ne n’avait pas de couleur de peau. ■
Jenny Marx, la bonne épouse
ebiographie Bourgeoise typique du 19 , elle fut le grand amour de Karl Marx.
Jenny Marx
toute bourgeoise de son temps, des le Manifeste du parti communiste, le grand monde que Jenny côtoyait femme ne donnaient pas à Marx une jacques de saint victorLa tentation
bonnes manières et des apparen- pour un de ces courants du « socia- mais il n’était pas indifférent, révèle forme de légitimité pour frapper un
ANS la famille Marx, ces. Elle refusa toujours de traiter lisme petit-bourgeois » que son l’auteur, aux origines brillantes de monde dont il pouvait, par certains De Jérôme
Fehrenbach, peu se sont intéressés à sur un pied d’égalité l’ouvrière mari pourfendait avec rage. sa femme. Marx a été témoin avec côtés, se dire qu’il le connaissait de
Passés Composés, madame, alliée, confi- illettrée Mary Burns, qui vivait un Le couple de Marx et Jenny n’a Jenny de l’épuisement d’un modèle l’intérieur, contrairement à tant de
397 p., 24 €. dente et grand amour amour libre avec Engels, par souci pas éclipsé, dans l’imaginaire prolé- aristocratique et de ses contradic- leaders prolétariens. Même Marx Dde l’auteur du Capital. de la bienséance bourgeoise. tarien, celui de Marx et Engels que tions avec le nouveau modèle bour- n’était pas totalement étranger à ce
Les marxistes savent vaguement leurs œuvres ont associés à jamais. geois et probablement était-il aux milieu. Il a connu Jenny dans son
« Petit sanglier »que la bonne épouse du génie du Jenny, elle, fut la preuve vivante meilleures loges, avec sa belle-fa- enfance : Karl était le fils d’un avocat
peuple était née Jenny von West- Néanmoins, Jérôme Fehrenbach, que, malgré tout, Marx fut aussi un mille, pour comprendre, comme il qui fréquentait les Westphalen et
phalen, sœur cadette d’un très qui livre ici une biographie fouillée bon bourgeois de son temps, aigri l’écrira si brillamment dans le Ma- c’est la jeune fille qui a été séduite
conservateur ministre de l’Inté- de la femme de Marx, agrémentée par la jalousie et la méfiance, nifeste, que la bourgeoisie capitaliste par le génie si original du jeune
rieur de Prusse en 1848, d’une fa- d’archives inédites, la montre n’ayant pu se consacrer entière- avait « noyé les frissons sacrés de homme, et non l’inverse. Engels,
mille de la bourgeoisie et de l’aris- comme une personne complexe, ment à son œuvre gigantesque que l’extase religieuse, de l’enthousiasme bon prince, fera l’éloge de Jenny
tocratie allemande. Elle s’était partageant les idéaux de son mari. grâce à son épouse fidèle qui savait chevaleresque, de la sentimentalité sur la tombe de son ami en lançant
même fait faire des cartes de visite Elle voyait dans ce communisme traiter comme il fallait celui qu’elle petite-bourgeoise dans les eaux gla- le mythe de la « baronne rouge ».
sous le nom de baronne von West- certaines des valeurs chevaleres- appelait au début de leur idylle son cées du calcul égoïste ». Mais cette biographie montre
phalen, lors de son séjour à Lon- ques des légendes germaniques, ce « petit sanglier ». Il ne voulait pas, On peut aussi se demander, affir- qu’elle fut surtout une bonne
dres, et elle s’inquiétait, comme en quoi elle aurait pu passer, à lire prétextant sa gaucherie, fréquenter me l’auteur, si les origines de sa épouse. Point. ■
JUIN-JUILLET2021
LaCommune,entrerévolutionetguerrecivile
Le 28 janvier 1871, après le terrible siège de Paris, un Histoire passe au crible les 72 jours de la Commune et
armistice signé par une république balbutiante met fin scrutesapostérité,entrehistoireetlégende.
àla guerrefranco-allemande. Mais, deux mois plus tard, Six mois après sa défaite face àl’Azerbaïdjan et àlaTurquie
éclate àMontmartrel’émeute qui aboutit àlaproclamation dansleHaut-Karabagh,l’Arménie,ignoréeparl’Europe,n’en
de la Commune. Aussitôt, l’insurrection cède la place finit pas de panser ses plaies. Le FigaroHistoire est allé àla
àune guerrecivile, qui oppose le peuple parisien au rencontredeson peuple de montagnards caucasiens au
gouvernement dirigé par Thiers et àl’Assemblée élue. De passé immémorial, àlafoi aussi résistante que le basalte
LouiseMichelàEugèneVarlin,quiétaientlescommunards? de leurs églises et de leurs monastères. Dans l’actualité
Quelle était leur matrice idéologique ? Qu’ont-ils également, il vous emmène découvrir l’hôtel de la Marine,
entrepris et réalisé ?Pourquoi ont-ils voulu brûler Paris ? qui rouvreses portes au public place de la Concordepour
Quelle fut l’ampleur de la terrible répression menée par lapremièrefoisdepuislaRévolution.
les Versaillais ?Aidé des meilleurs spécialistes, Le Figaro Le FigaroHistoire,132pages.
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NOUVEAU
A
bourgeoisele figaro jeudi 27 mai 2021
7LE CHIFFRE de la semainel a littérature ne doit
Retrouvez sur internet pas être édulcorée, la chronique
« Langue française »nettoyée ou purifiée. (…) 1 095un bon livre est celui qui
C’est le nombrewww. Lefigaro.fr/ne donne pas de leçons Langue-francaise de pages du volume Chateaubriand que publient
FRÉDÉRIC BEIGBEDER DAnS LE « JDD » les Éditions Bouquins. Il comprend Génie En vuE@
du christianisme dans son intégralité ainsi que
des textes historiques et des essais politiques Littéraire
et aussiEsther et Le tour du monde
sans quitter
la FranceHéloïse, à la
Pour vendre une ville, rien de mieux
que de lui accoler une parenté
étrangère supposée glorieuse.
C’est en tout cas ce que les édiles ont vie, à la mort trouvé de mieux au siècle dernier pour
appâter le touriste qui ne manquait
pas de destinations de choix en Colombe Schneck France. Coutances est ainsi devenu
la Tolède du Cotentin, quand Clécy se La bouleversante histoire d’amitié targuait d’être la capitale de la Suisse
normande et Montargis, la Venise du de deux gamines de la grande Gâtinais. C’est plus pour se dégourdir
les jambes après le premier bourgeoisie séparées par la maladie. confinement que pour vérifier
la réalité de ces assertions que
Philibert Humm est parti en juin
laurence caracalla plus gentille, plus altruiste. Héloïse dernier effectuer pour Le Figaro un
admire l’aplomb d’Esther, plus « tour du monde en France ». Il fallait
E SONT presque des ju- curieuse, plus audacieuse aussi. prendre l’air, le monde entier lui tendait
melles. Deux modèles C’est une amitié d’enfants comme les bras à moins de 800 km de Paris.
réduits, deux copines toutes les autres : on rêve beau- Aux villes ci-dessus se sont ajoutées
sages et polies, un peu coup, on jure de ne pas ressembler une dizaine d’autres choisies pour leur Ctrop sérieuses pour leurs aux parents, on se sent seule l’une exotisme légendaire : le baroudeur a
petits camarades, pas très en sans l’autre. ainsi déniché l’Amazonie auvergnate
avance pour leur âge. Comme à Queille, le Canada vosgien à Lispach
Le soleil de Saint-Tropez toutes les gamines, elles rêvent au ou le Colorado du Lubéron à Rustrel.
grand amour, mais quoi de plus Il n’est pas toujours de bon En poussant le bouchon un peu loin,
important que le grand amour ? ton d’avouer ses origines bour- voilà qu’il tombait même sur le petit
Les deux amies en par- geoises mais Colombe Monaco du Bas-Rhin à Truchtersheim !
lent beaucoup dans la Schneck assume ce Plutôt que partir en voiture avec
cour de récréation de la qu’elle est, après tout, Simone, il a filé seul dans un van deux petites
très chic École alsacien- c’est une part d’elle- Volkswagen, le meilleur moyen de
ne, dans le jardin du même. Dans ce ro- faire des rencontres. Dans son carnet, De Colombe Schneck
Luxembourg tout proche man largement auto- il a consigné ces mille et une petites Stock,
ou dans les rues du quar- 160 p., 17 €. biographique, elle ne choses qui font d’un voyage une
tier Vavin et de l’Obser- fustige pas son milieu, histoire. « Il faut des années pour faire
vatoire. raconte son enfance le tour d’un clocher », s’émerveille ce
C’est là que vivent Hé- favorisée sans arro- coureur impénitent. On ne résiste pas
loïse et Esther, Esther et gance ni ironie, truffe au plaisir d’en faire le tour avec lui, et
Héloïse, quand on en son propos de détails, au besoin d’y grimper au sommet. La
croise une, l’autre n’est des fameuses Star- plume est alerte, la fantaisie galopante
jamais très loin. Elles se Trike portées par tou- et le plaisir, contagieux. En route !
connaissent depuis leurs tes les petites filles Françoise Dargent
11 ans et appartiennent à bien nées de l’époque,
ce qu’on appelle la gran- au sac Upla, le rêve
de bourgeoisie. Même si absolu des deux
adoDans ce roman ce n’est pas tout à fait la lescentes. Et puis les nouvelle tombe, l’indestructible une écriture nette, précise,
refulargement même. Héloïse est issue vacances à Porque- Héloïse a un cancer. Des mots sant tout effet de manches. Cette
autobiographique, d’une grande famille, catholique rolles, le soleil de Saint-Tropez, les qu’Esther ne veut pas compren- tragédie sera racontée sobrement,
pratiquante : en 81, on vote Gis- hôtels plein de charme et les mai- Colombe Schneck dre. La mort, Esther l’a déjà cô- l’émotion toujours retenue.
Souraconte son enfance card et on se tient droit. La famille sons trop grandes qui cachent par- toyée mais ne sait pas en parler venirs de son éducation
bourgeoifavorisée sans d’Esther est juive, et son éducation fois des secrets. alors Héloïse se charge de le lui ap- se : prière de ne pas exposer son
arrogance ni ironie. moins stricte : en 81, on vote Mit- Les années passent, on se marie, prendre. Reste à faire semblant de chagrin. Restent les souvenirs, et il
terrand et on peut parler la bouche on fait des enfants, on divorce, on liderina /stock.adobe.com croire en un énième traitement y en a tant, comme cette
représenpleine. Des différences qu’elles se voit moins puis tout le temps. miracle puis finir par accepter tation de la Cerisaie où les deux
perçoivent à peine, qui ne les en- L’amitié prend beaucoup de place l’inacceptable : les deux amies jeunes filles ont appris que « l’on Les tribu Lations
combrent pas, mieux, les enrichis- quand les amoureux s’en vont. Un vont être séparées. On reconnaît peut perdre ce que l’on avait possé- D’un Français en France
sent. L’une apprend de l’autre, Es- jour, on a 50 ans. Le temps file, on sans peine la plume pudique de dé. » Seule l’amitié résiste à tout, De Philibert Humm,
ther admire la droiture d’Héloïse, croit avoir résisté au pire mais la l’auteur de Nuit d’été à Brooklyn, même à l’absence. ■ Le Rocher, 146 p., 15,90 €.
Au fil de l’épée et de l’histoire
Juillard et cothias Ariane de Troïl,
héroïne sensuelle et fine lame, mène
tambour battant cette caracolante saga.
l’intrigue romanesque tricotée
serrée par Patrick Cothias,
maître incontesté de l’épopée
historique. Morbleu ! Le scénariste de
la saga Les Eaux de Mortelune s’y
Les 7 vies entend pour conter les
aventude L’épervier
res d’Ariane, cette fille du justi- … Qu’est-ce
cier Masquerouge, autrement Que ce monde ?
VENTRE DE BICHE ! Dès la pre- appelé l’Épervier. Après une De Patrick Cothias
mière page du nouvel album de la « première époque » menée de et André Juillard,
Dès la première page, la baronne Ariane de Troïl tombe dans un guet-apens. P. cothias- a. Juillard/ dargaudsaga historique Les 7 Vies de main de maître entre 1983 et Éditions Dargaud,
l’Épervier, on se retrouve plongé 1991 (qui est à juste titre consi- 56 p., 14,50 €.
dans le feu de l’action. Dans le Pa- dérée comme un chef-d’œuvre elle a accouché avant de s’em- ceptent un courrier et font arrê- fureur. Duels endiablés,
cheris de 1642, une algarade sanglante de la BD contemporaine), Co- barquer vers le Nouveau Monde. ter les « conjurés de Narbonne ». vauchées cabriolantes, complots
oppose sept argousins à la baronne thias a suivi la belle Ariane en Elle veut d’abord revoir Ninon, Les dernières paroles du marquis politiques, trahisons et
règleAriane de Troïl. Avec la virtuosité Nouvelle-France, pour une sa fille de 17 ans, qu’elle a eue de Cinq-Mars sur l’échafaud se- ments de compte offrent à
qu’on lui connaît, le dessinateur « deuxième époque » ancrée avec son amant Germain Grand- ront : « Mon Dieu ! Qu’est-ce que Juillard un terrain de jeu
graphiAndré Juillard orchestre cette chez les Amérindiens du Qué- pin. Quant à son fils bâtard, fruit ce monde ? » Une phrase pleine que à nul autre pareil. Son
réapuissante séquence de guet-apens. bec, intitulée Plume aux vents de son union avec Louis XIII, et de mystère qui fournit son titre à lisme fait mouche à chaque
Quelques cases suffisent à brosser (quatre tomes parus entre 1995 qu’on lui a arraché à la naissan- ce deuxième tome caracolant. planche. Enfin, est-il besoin
la détermination et le charme de et 2002). ce, ce n’est autre que le marquis Fascinant par bien des aspects, le d’évoquer la sensualité qui
tracette farouche bretteuse aux yeux Cinq-Mars, jeune favori de personnage inspira d’abord Al- verse cet album ?
Une aventure, pleine vert qui ne rechigne pas à manier Louis XIII. fred de Vigny, dont le roman Juillard, que l’on pourrait
aiséde bruits et de fureurl’épée comme un spadassin che- Comme à son habitude, Co- Cinq-Mars fournit plus tard la ment qualifier de « classique
movronné. Il fait ainsi ressurgir chez Avec la « troisième époque » en- thias mêle la petite histoire à la matière vibrante d’un opéra de derne », insuffle comme toujours
le lecteur le souvenir de films de tamée en 2014, on retrouve la grande. Le personnage du mar- Gounod. à son héroïne un charme et une
cape et d’épée, comme Fanfan la baronne de Troïl quinze ans quis a réellement existé, conspi- Avec cet album, le tandem volupté discrète qui saura
savamTulipe, Les Trois Mousquetaires, après, en 1642. Alors qu’elle re- rant avec François Auguste de mythique Cothias-Juillard se re- ment fouetter l’imagination du
Le Capitan ou Le Bossu… Les ama- couvre progressivement la mé- Thou et Gas ton d’Orléans pour forme pour un dernier tour de lecteur. Palsambleu ! Vive la belle
teurs apprécieront. moire, Ariane se met en tête de assassiner le cardinal Richelieu. piste et livre une somptueuse Ariane de Troïl… ■
Mais il ne faudrait pas oublier retrouver les deux enfants dont Las, Louis XIII et Richelieu inter- aventure, pleine de bruits et de Olivier Delcr Oix
La BD
de la semaine
Hanna H aSSOULInE/Opa LE/LEEMaGE
A
bourgeoises
surt
jeudi 27 mai 2021 le figaro
8
L’histoire Steinbeck, les raisons de la colère
de la
la pleine lune), qui repose dans dont William Souder, avait à Long Island, à Sag Harbor, où il Avis de tempête pour l’auteur semaine d’À l’est d’Eden. La presse an- ses archives déposées à l’uni- l’époque été refusée par plu- s’était retiré à la fin de sa vie,
alversité du Texas, à Austin. Écri- sieurs éditeurs. Steinbeck avait lait être mis en vente pour près glo-saxonne s’est récemment
te sous pseudonyme en une di- alors publié un seul roman, La de 18 millions de dollars. En espé-fait l’écho de problèmes liés à la Mise en vente de sa propriété
de long island, refus de ses zaine de jours, en 1930, cette Coupe d’or. rant que cette propriété, Joyous succession du Nobel. Ainsi, ses
héritiers de publier un ro Man agents littéraires ont réitéré leur histoire de loup-garou, longue Et puis, il y a quelques semai- Garde, ne soit pas la cible d’une
inédit : la postérité du nobel En margE de 233 pages, régulièrement nes, on apprenait que son cotta- opération immobilière sauvage… refus de publier un roman inédit, traverse une Mauvaise passe.
évoquée par ses biographes, ge de la côte méridionale de thierry C LermontMurder at Full Moon (Meurtre à Littéraire
Entretien
Philosophe
et mystique,
ami des poètes
et des papes,
Maritain
l’inclassable,
n’a pas encore
pris toute sa place Jacques dans l’histoire
des idées.
PROPOS RECUEILLIS PAR Maritain,
Astrid de L A A
adelarminat@lefigaro.fr
Michel Fourcade enseigne l’histoire
contemporaine à l’université de antimoderne
Montpellier. Il est président du Cercle
d’études Jacques et Raïssa Maritain.
Sa thèse sur Maritain fait référence. et ultramoderneLE FIGARO. – Maritain
et le maritainisme furent aux
années 1920 ce que seront Sartre
et l’existentialisme après-guerre,
écrivez-vous. Maritain était-il
une figure intellectuelle
à ce point influente ?
Michel FOURCADE. – Oui, à partir
de 1925 et jusqu’à la guerre, son
thomisme fut au cœur de toutes les
controverses idéologiques ou
esthétiques. On vient du monde entier à
Meudon, chez Jacques et Raïssa.
D’Angleterre, d’Allemagne, d’Italie,
de Suisse, mais aussi du Japon, du
Jacques Maritain Proche-Orient, des deux Améri- ses principes thomistes, que s’origi- À quel moment le thomisme René Rémond disait que Maritain
Feu la vers 1940.ques. Il est au centre d’une interna- ne sa clairvoyance. Mais cette ro- un peu raide de Maritain prend-il était un « proche de l’AF converti
modernité ? Jean-Marie Marcel/tionale informelle. Trois cents per- buste armature reste habitée par un un tournant existentiel ? à la démocratie chrétienne ».
De Michel Fourcade, sonnes assistent à la retraite esprit très intuitif, qui s’enrichit des Sa sociabilité change après la con- Pourquoi est-ce réducteur, adoc-photos/ di
Arbre bleu, thomiste annuelle. Ils recevaient rencontres les plus diverses. damnation de l’Action française par selon vous ?
1 450 p., 90 € aussi le dimanche et les soirs de se- Rome, avec de nouvelles amitiés : les Rémond n’avait guère saisi l’effort
le coffret de trois
maine, accueillant les groupes de ré- Il revendiquait d’être antimoderne témoins de la philosophie religieuse de Maritain qui n’entrait pas dans sa volumes.
flexion très variés qu’ils avaient sus- et ultramoderne. Comment russe en exil (Berdiaev) ou de la phé- classification des trois droites. Il a
cités. Maritain parlait peu, ce n’était était-il l’un et l’autre ? noménologie allemande ; de nou- eu bien sûr des disciples à l’Action
pas un convertisseur, au sens propa- Il avait été proche du Péguy de No- veaux convertis comme Charles Du française, puis d’autres chez les
dégandiste du terme. Il laissait parler tre jeunesse, qui écrivait en 1910 : Bos ou Gabriel Marcel. Il se rapproche mocrates chrétiens, mais lui-même
ses visiteurs, avec un grand respect « C’est du même mouvement profond aussi d’Étienne Gilson et du thomis- ne fut ni l’un ni l’autre. Méfiant
ende la liberté de chacun. Mais, comme que ce peuple ne croit plus à la Répu- me de Sorbonne. Les disciples qu’il vers tout parti confessionnel, il ne
l’un d’eux en témoignait, « il avait le blique et qu’il ne croit plus à Dieu, regroupe à Meudon s’intéressent à fut pas le philosophe de la
démocradon d’éveiller les âmes à leurs virtua- qu’il ne veut plus mener la vie républi- l’Inde, aux mystiques juive et musul- tie chrétienne. Il fut par contre le
lités métaphysiques ou mystiques ». caine, et qu’il ne veut plus mener la vie mane, au dialogue interreligieux, philosophe chrétien de la démocra- Bio
chrétienne (…). Une même stérilité mais aussi à Freud ou Kierkegaard. tie, lorsqu’elle doit se réinventer 1882
Comment définiriez-vous dessèche la cité et la chrétienté (…). Mais il y a un tournant existentiel face aux totalitarismes et à travers la
Naît à Paris dans un milieu
le « thomisme révolutionnaire » que C’est proprement la stérilité moder- aussi, lorsque, requis par la crise de guerre. Son effort doit être ici
anarépublicain et anticlérical.Maritain professait, une philosophie ne… » Diagnostic que Maritain re- civilisation qui s’intensifie, Maritain lysé avec celui de Raymond Aron,
1904de « desperados », a-t-il écrit. trouvait au même moment dans les se tourne vers la philosophie morale de Gurvitch, d’Arendt ou de Leo
Épouse Raïssa, Juive russe. Le désespoir politique et métaphy- toiles expressionnistes de son ami et le « monde de la liberté ». Strauss, tous ces « scholars » exilés
Sur les conseils de Péguy, ils sique fut à la source de son itinéraire Rouault. Antimoderne, ultramoder- qu’il retrouve aux États-Unis.
Masuivent les cours de Bergson.de conversion. Dégoût du monde ne : sa dialectique lui permet de ré- C’est à cette époque qu’il semble ritain inspire alors la France libre, la
bourgeois, et face aux « mystiques cuser la modernité finissante, en re- renouer avec sa « famille Résistance, plusieurs déclarations 1906
dégradées en politiques », tandis que nouant avec des principes spirituels primitive ». Que doit-il à Léon Bloy, des droits et constitutions d’après- Baptême de Jacques et de
le dreyfusisme finissait en combis- hérités certes du Moyen Âge, mais à Péguy, à Bergson, à sa mère, guerre ou les constructeurs de l’Eu- Raïssa. Ils rencontrent Bloy.
me. Cela venait aussi de Raïssa, qu’il entend réinventer sans nostal- fille de Jules Favre ? rope. Il élabore également la nou- 1927
d’origine juive et russe, chassée par gie, sous des formes nouvelles. À Bloy, la foi ; à Péguy, la geste de velle théologie politique, qui sera Après la condamnation de
les pogroms. Elle raconte dans ses l’intellectuel ; à Bergson, sa voca- celle de Vatican II, autour de la li- l’Action française par Rome,
Grandes Amitiés comment ils Maritain fut aussi un inlassable tion de philosophe, en transportant berté religieuse. écrit Primauté du spirituel.
avaient songé fermement au suici- éditeur, chez Plon, puis chez Desclée dans le thomisme quelque chose de
1930de, dans une allée du Jardin des de Brouwer. Pourquoi crée-t-il l’élan vital et de l’intuition ; à Gene- Maritain, du moins sa pensée,
Religion et culture.Plantes : « Nous décidâmes donc de la collection du « Roseau d’Or » viève Favre, le tempérament et semble oublié. Aurait-il échoué ?
1934faire pendant quelque temps encore en 1925 sous l’égide d’Apollinaire ? l’exigence de justice. Quatre em- Pas d’oubli, non : de quel autre
philoconfiance à l’inconnu (…) dans l’es- Refaire l’anthropologie, ça com- preintes décisives, dont Maritain sophe contemporain dispose-t-on Devient professeur à Toronto.
poir qu’à notre appel véhément le mence par la culture, et Apollinaire s’était dégagé non sans tensions des œuvres complètes en 17 volu- 1937
sens de la vie se dévoilerait… Nous siège ici entre saint Thomas et saint pour exister par lui-même. Sa li- mes ? Il n’a guère eu de purgatoire et Humanisme intégral.
voulions mourir par un libre refus s’il Jean de la Croix. La collection se berté, c’est Raïssa et le couple qu’ils l’activité éditoriale est fournie. Sa S’oppose au ralliement de
était impossible de vivre selon la véri- constitue face aux autres mouvan- allaient former. correspondance avec Bernanos, l’épiscopat espagnol à Franco.
té. » Que cette révolte de l’âme ait ces : Gide et la NRF, Breton et la Ré- Claudel et Mauriac, celle qu’il a en- Conférence sur « l’Impossible
pu les conduire au thomisme peut volution surréaliste. En accueillant le Il refusa de choisir entre le fascisme tretenue avec Massignon ont paru antisémitisme ».
paraître inattendu ; et que le philo- groupe Cocteau, Max Jacob, Rever- et le communisme. « L’homme récemment. Beaucoup d’autres ont 1939-1945
sophe soit devenu un penseur ca- dy, elle s’éloigne aussi des sages n’a le choix qu’entre deux chemins : déjà été publiées : avec Mounier,
Bloqué à New York tholique officiel, lié avec tous les écrivains de la Renaissance catholi- le chemin du calvaire ou la route Fondane, Cocteau, Sachs, Max Jacob,
par la guerre. En 1941, papes de Pie X à Paul VI, tient sans que. Elle voit les débuts de Bernanos de la boucherie », a-t-il dit. de Lubac, Gilson, Gabriel Marcel ou
À travers le désastre doute du miracle. (Sous le soleil de Satan), de Julien C’est une formule du Crépuscule de de Gaulle. Il y a aussi son immense
est diffusé clandestinement Green (Leviathan). Elle accueille la civilisation, l’une de ses dernières correspondance avec l’abbé Journet
en France.Parmi les écrivains passionnés Ghéon, Ramuz, Chesterton, Gra- conférences avant la guerre, en fé- et celle avec son disciple Yves Simon.
qu’il côtoyait, il faisait figure ham Greene, Papini, von Le Fort, vrier 1939. Elle résume le grand dé- D’autres viendront : Bloy, Chagall, 1945-1948
de penseur modéré. On le découvre Guardini. Et le « Roseau d’Or » pu- bat sur l’humanisme que Maritain Jean Hugo, Thomas Merton, Psicha- Ambassadeur au Vatican.
tout autre dans votre livre. blie les essais majeurs de 1927 : Le poursuivait avec les auteurs les ri, Paul VI… Bientôt, on connaîtra
1950-1960Il était sans modération, même dans Nouveau Moyen Âge, de Berdiaev ; plus différents, du Malraux de la mieux aussi le Maritain intime, à
traEnseigne aux États-Unis.sa douceur, « l’esprit dur et le cœur Défense de l’Occident, de Massis ; Condition humaine aux tenants d’un vers ses carnets et sa correspondance
doux », selon sa formule. S’aventu- Primauté du spirituel, de Maritain. humanisme dit fasciste ou proléta- avec Raïssa, à la taille de leur amour 1960
rant sur les frontières, sans peur de Claudel et Mauriac participent de rien. Maritain oppose au « surhom- fou. Ce qui est vrai, c’est que la prise
Mort de Raïssa. Se retire
se compromettre avec des gens plus loin. Face au surréalisme, la me » son « humanisme intégral », de conscience reste inachevée de ce
chez les Petits Frères
dont il ne partageait pas toutes les critique parle alors de surnaturalis- humanisme théocentrique qui re- que fut sa place dans le siècle, son de Jésus à Toulouse.
idées, mais capable aussi de rompre. me. Et la collection restera comme met Dieu au cœur de l’homme et poids dans le flux du temps. ■
1973C’est dans sa quête de sagesse, au l’organe de la littérature « du péché qui demande au Christ la clef an- Retrouvez l’intégralité de l’entretien
sens de l’Ancien Testament, et dans et de la grâce ». thropologique. sur le figaro.fr/livres Meurt le 28 avril.
A
express
rmin

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