Figaro Littéraire du 30-09-2021
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Français

Figaro Littéraire du 30-09-2021 , magazine presse

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Date de parution 30 septembre 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Exrait

jeudi 30 septembre 2021 le figaro - N° 23984 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
grégoire eNtretie N
mario vargas llosa évoque dela Court
le guatemala, théâtre le roma NCier ra Co Nte le de so N Nouveau roma N Page 8drame de so N eNfa NCe Page 7

et ses doubles
dossier Le Prix Nobel publie un nouveau roman et, dans le même temps,
apparaît dans plusieurs fictions de la rentrée. Page S 2 eT 3
Les derniers jours de l’écrivain Gallimard
présente
EPUIS Rimbaud et Sagan, la mantique est enclin à aduler, ne peut-on des temps à venir ? – Gracq y voyait les
modernité nous a abreuvés pas considérer le « sublime sénile » ? Plutôt reflets d’un Rimbaud en devenir.
d’un cliché : ce qui se fait de que le temps de la décrépitude, l’âge se- Compagnon nous offre un merveilleux
mieux en littérature, c’est rait le temps de la sagesse et de la sérénité. voyage dans les arts, une sorte de visite du D un jeune prodige faisant ir- Et Compagnon de proposer exemples à museum senectutis. On y contemple Titien
ruption dans le ciel des lettres avec un l’appui l’image du vieil écrivain, au som- et Poussin, on y commente le roman de
chef-d’œuvre, à tout le moins un livre met de son art, libéré des modes, des stra- Hermann Broch La Mort de Virgile, puisque
apportant un ton nouveau révolution- tégies littéraires. « Vieillir, c’est se retirer le poète, comme Kafka, fut tenté par la
nant son temps. La suite de sa carrière ne destruction posthume de son œuvre. Et
saurait être qu’une décrépitude plus ou Proust, si attentif à détailler la vieillesse du
moins spectaculaire. Triomphe du mé- peintre Elstir, du musicien Vinteuil, qui
téore. À l’appui de cette théorie, Fitzge- mourut en ayant dicté à Céleste des notes LA CHRONIQUE
rald et la vie considérée « bien entendu pour écrire, réécrire la mort de Bergotte. d’étienne
comme un processus de destruction ». Et Barthes, qui, à l’aube de l’accident qui
de montety ÉRICC’est à ce lieu commun, parfaitement lui coûta la vie, songeait à se retirer.
Comdans l’air du temps, auquel s’attaque An- pagnon propose une éblouissante réflexion
toine Compagnon, qui note que, si cette sur la littérature et ceux qui la font vivre.
théorie était absolue, nous aurions été du monde des apparences », disait Goethe. Borges ne considérait la littérature que FOTTORINO
privés de Balzac, dont les romans de jeu- Tout au long du livre, Compagnon médite comme un seul et unique livre écrit par un Mohicannesse signés Horace de Saint-Aubin méri- à voix haute. Des peintres, des musiciens, écrivain polymorphe qui changeait sans
tent l’oubli. Profitant de sa dernière an- des critiques d’hier et d’aujourd’hui vien- cesse de forme, de style. On lui préférera ROMAN
née au Collège de France assombrie par nent à l’appui de son propos. Des ques- la théorie de Kantorowicz des « deux « Mohican débute comme un roman
un deuil intime, Compagnon a réfléchi à tions surgissent, qui ont agité leur temps. corps du roi », aisément transposable : réaliste, puis il prend de l’ampleur, se
ces « fins de la littérature ». Il lui a donné le Que vaut le dernier livre de Sartre, L’Es- l’écrivain est mort, vive la littérature ! ■
métamorphose en chanson de geste
titre La Vie derrière soi, malicieux clin poir maintenant, où celui-ci semble
recontantl’épopéedelapaysanneriedepuis
d’œil au roman d’Ajar, mais surtout écho noncer à toute son œuvre ?
Accomplisseunsiècleetmêmedavantage.Despages
à un étonnant propos de Le Clézio. En ment ou trahison ? Et La Vie de Rancé, du
de toute beauté. Un régal. »1963, le tout jeune auteur du Procès-ver- vieux Chateaubriand, un de ces livres au
Astrid de Larminat, Le Figaro LittéraireLa vie derrière soi. bal, révélation littéraire du moment, dé- sujet desquels l’Enchanteur se plaignait
clarait dans une interview : « J’aimerais d’être devenu un fabricant, une « machi- fins de La Littérature
avoir quatre-vingts ans. Avoir la vie derriè- ne », est-ce un « bric-à-brac », comme D’Antoine Compagnon,
re soi : là on est vraiment libre. » Sainte-Beuve le qualifia ? Ou un dernier Les Équateurs,
Face au jeune prodige que notre esprit ro- éclat de lumière, annonçant la littérature 381 p., 23 €.
ERIC GARAULT/LE FIGARo M AGAzInE ; FRAnçoIs B oUCHon/LE FIGARo ; J UsTIn CREEDY sMITH/opALE/LEEMAGE
PhotoF.Mantovani©Gallimard
Ajeudi 30 septembre 2021 le figaro
2
L'événement
Littéraire
Un roman
dossier Depuis 1968 et « La Place
de l’Étoile », l’écrivain poursuit
une œuvre fascinante pour
ses lecteurs comme pour ses pairs.
Friedo Lampe : l’allemand ressuscité par Retour au 38, rue
l’auteur de « Dora Bruder » du Docteur-Kurzenne
jamais présentés au lecteur, qu’on bruno corty
bcorty@lefigaro.fren disent beaucoup retrouve tout au long de l’histoire Étienne de Montety
trop. » Il a raison, à pour certains, qui ne font que passer
UAND on revient dans bien des titres. « Le se- N REVENANT. pour d’autres.
la maison de son en- cret d’ennuyer est celui Friedo Lampe, né Comme l’écrit dans sa postface
fance, comment ne se- de tout dire », disait « à Brême en 1899, a son traducteur, Eugène Badoux, en
rait-on pas submergé autrement Voltaire. été abattu dans parlant de l’art de Lampe : « Ses évo-Qpar l’émotion et les Dès son premier li- U une rue de Berlin cations ne sont pas des descriptions
souvenirs ? Et puis, ça vre, l’écrivain Modiano par deux soldats soviétiques le 2 mai de romancier, mais les incantations
passe. Sauf si l’on s’appelle Jean lui-même a pratiqué cet 1945. On aurait pourtant parié que d’un poète. » Un poète maudit
puisBosmans. Il a passé ses jeunes an- art subtil de la demi- cet homme fin, épris de littérature, que son roman fut saisi et interdit
nées à une adresse familière des teinte et du bémol. Elle docteur en philosophie et bibliothé- dans les bibliothèques et les
librailecteurs de Modiano, 38, rue du est devenue sa façon, caire à Hambourg, finirait dans un ries. Malgré tout, Lampe en publiera
Docteur-Kurzenne. Avec un appar- maintes fois définie, camp de concentration ou tué d’une un second, en 1937, Orage de sep-au bord
tement à Auteuil, elle est un de ces analysée, pastichée à balle dans la nuque par les nazis. tembre, ainsi qu’une anthologie de de la nuit
lieux qui fonctionne pour lui com- l’envi. On la retrouve Lesquels l’avaient jugé, en 1933, poèmes allemands inspirés par la De Friedo Lampe,
La maison de Patrick me une réminiscence proustienne. dans Chevreuse : les personnages se « suspect ». Suspect de ne pas glori- Grèce antique.traduit de l’allemand
Modiano à Jouy-en-Josas, Leur seule évocation fait surgir des tiennent entre chien et loup, hier et par Eugène Badoux, fier dans son premier roman, Au
Épuisé, introuvablehier (à droite) et aujourd’hui. Belfond, images remontant à l’enfance, aujourd’hui, et il ne viendrait pas à bord de la nuit, le sang pur, la force
171 p., 18 €.quinze ans plus tôt : des allées et ve- l’idée de l’écrivain de faire sur eux En haut, l’écrivain, à Paris, de la race aryenne et la gloire du Au bord de la nuit ne sera traduit en
en 1969. Fr Ançois bouchon/nues, des travaux, d’étranges visi- la pleine lumière. Modiano n’est pas Führer. français qu’en 1970 (L’Age
d’homLe Fig Aro ; Archives P Atrick teurs. Bosmans se souvient mieux un auteur de roman policier. Éluci- Au lieu de cela, le romancier exal- me). C’est à cette édition que Patrick
Mo DiAno ; soPhie bA ssouLs/d’un cadeau fait par l’un d’eux : une der les mystères d’une vie, pour tait une faune de personnages dou- Modiano fait référence dans l’un de
boussole gravée à son nom. Il en quoi faire ? Lee MAge teux, marins en virée, étudiants ses plus grands succès de librairie,
aurait bien besoin pour retrouver la Autres caractéristiques propres à bohèmes, artistes de cabaret, cat- Dora Bruder, en 1997. Il consacre
bonne direction dans son existence. l’auteur : des détails désuets (qui nomment Guy Vincent, Michel de cheurs sur le retour, filles faciles, deux pages à cet homme né à Brême,
Mais on la lui a volée au pensionnat. se souvient de ces numéros de Gama, René-Marco Heriford, ils tous réunis dans le quartier du port précise-t-il, la même année
qu’ErFlou, brouillage dans le temps, on téléphone Auteuil 15-28 ?), des sont probablement inquiétants, de Brême, le temps de quelques nest Bruder, le père de Dora. Après
est bien dans un roman de Modiano, prénoms d’autrefois, (Martine, Ser- sans parvenir à nous effrayer : leurs heures. avoir rappelé le sort réservé au
roquoique son titre surprenne par sa ge, Philippe). Cinquante ans après patronymes, leurs mises ont encore La modernité et la force du livre man de Lampe par les nazis,
Modiaprécision : Chevreuse, La Place de l’Étoile et quelque chose d’élégant. Jamais le de Lampe résident dans cette suc- no écrit : « Il n’était même pas juif.
un de ces lieux d’Île- tant de titres enchan- ton noir et blanc de Modiano n’a été cession de scènes, de vignettes, dans Qu’est-ce qu’on pouvait bien lui
rede-France, où, entre teurs, nul ne se risque- autant en harmonie avec la Nouvel- lesquelles vivent des personnages procher ? Tout simplement la grâce et
les arbres et les murs rait à demander à Mo- le Vague. la mélancolie de son livre. » Et le
roDe Patrick Modiano,en meulière, on oublie diano du pittoresque, Comment être sûr de ce qu’on mancier de citer son confrère qui
Gallimard, que Paris est à vingt du réalisme. Il faut ac- apprend de son histoire ou de ce avait affirmé que sa « seule
ambi176 p., 18 €.kilomètres. L’auteur cepter son style, qui est qui remonte à la surface ? Com- tion » avait été de « rendre sensibles
En librairieessaie bien de nous comme un filet de voix ment aussi s’en libérer ? Pour ce quelques heures, le soir, entre huit
le 7 octobre.entraîner dans les mé- pour évoquer la mé- faire, Bosmans entreprend d’écri- heures et minuit, aux abords d’un port
moires du cardinal de moire d’un enfant per- re. La définition d’un écrivain se- (…). De brèves scènes défilant comme
Retz, où la duchesse du ; des mots qui sont lon Modiano est simple : « Un am- un film, entrelaçant des vies. Le tout
fait des siennes, son ceux de l’incertitude : nésique qui retrouve un peu de léger et fluide, lié de façon très lâche,
histoire se passe entre « il ne savait pas », « il mémoire. » Elle lui va comme un
Buc et Toussus-le- se demandait », « peut- gant, lui dont toute l’entreprise
roNoble. être », Modiano n’a manesque est une machine à
reEn apparence, Bos- pas son pareil pour dé- monter le temps. Ici, il l’applique à
mans est un quidam, poser un voile sur les son personnage, nous plongeant
qui va durant tout le li- histoires qu’il raconte. dans une mise en abyme : Modiano
vre arpenter Paris du « À plusieurs reprises écrit sur Bosmans qui écrit une
hisquai de la Tournelle à on l’avait traité de som- toire qui est la sienne, et un peu
Auteuil, puis Nice aux nambule et le mot lui celle de Modiano (à maints
enfins de reconstituer avait semblé dans une droits, celui-ci sème des indices
son passé, comme un certaine mesure, un personnels, Petit Poucet du
ropuzzle. Mais il le fait compliment. » Entre man).
sans rien dire, presque sur la pointe autres souvenirs, le Paris de la Le titre du livre de Bosmans :
des pieds. Jugez si notre homme est guerre de 1939-1945 est présent Le Noir de l’été, oxymore disant
asun champion de l’investigation en dans Chevreuse, avec ses zones sez le climat qui sied depuis un
deconsidérant son amie Camille : « Dès d’ombre ou plutôt sa zone grise : mi-siècle à l’écrivain : l’été d’une
Friedo Lampe exaltait leur première rencontre il avait re- quelle ligne départage la vie des appréciable notoriété mêlée au noir
marqué chez Camille une grande ap- honnêtes gens de celle des demi- d’un univers qu’une œuvre entière une faune de personnages
douteux. DLA-MArbAchtitude au silence. Les gens d’ordinaire sels qui traversent le roman ? Ils se ne parvient pas à éclaircir. ■
A
chevreuses
le figaro jeudi 30 septembre 2021
3le contexte
Avant les romans de Philippe Jaenada et de Christophe Jamin, Patrick
Modiano était apparu chez différents artistes. En 1976, Betty Duhamel
publie Gare Saint-Lazare, où, sous les traits de Nicolas, il est un jeune
homme qui rêve d’écrire. En 2004, Vincent Delerm écrit une chanson
intitulée Le Baiser Modiano, dans laquelle un couple croise l’écrivain
edans le 18 arrondissement. En 2017, Pauline Dreyfus publie Le Déjeuner
des barricades, récit d’une journée, le 22 mai 1968, au cours de laquelle L'événement
l’écrivain reçut le prix Roger-Nimier pour La Place de l’Étoile. Littéraire
Christophe Jamin : modianesque à souhait
isabelle spaak studio acheté pour lui par son père
au troisième étage d’un immeuble
ARIS, dans les années en brique rouge.
1980. Décor pas modia- Alors qu’il se relève après avoir
passage nesque pour un sou. Et fait peut-être tomber quelque
de l’union pourtant. Un jeune étu- chose sous le porche de
l’immeuDe Christophe Jamin, Pdiant en droit qui a ble où il devait vraisemblablement Grasset,
pour habitude de se promener seul être posté pour observer, le regard 140 p., 14 €.
dans les rues de la capitale, en de l’inconnu croise celui du futur
particulier entre le quartier de avocat. « Peut-être avais-je perçu
Saint-Germain-des-Prés, où il va quelque chose de troublant. Non
souvent dîner chez sa cousine au- qu’il me fît peur, c’était plutôt sa
dessus de chez Lipp, et « l’étroit propre inquiétude qui m’avait
surpassage de l’Union parallèle à pris. Comme si je l’avais dérangé
l’avenue Bosquet », où il vit, dans alors que je n’aurais pas dû. Il m’en
ele 7 arrondissement, nous entraî- restait une impression étrange, un
ne dans une flânerie que ne renie- sentiment de malaise… »
rait pas l’auteur de Dora Bruder.
Charmes sombresD’ailleurs, le voici. Du moins, on
devine instantanément qu’il pour- Ce malaise est palpable durant la
rait s’agir de lui. Un homme « à totalité de ce premier roman au
l’allure peu commune » aperçu par format resserré que ne renierait
le narrateur à travers les voilages pas non plus Patrick Modiano, à Christophe Jamin emprunte notamment à Modiano son art des rencontres
de la fenêtre restée ouverte du qui Christophe Jamin emprunte de hasard. JEAn-Fr AncOiS PAGA/OPALE
également l’art des rencontres de
hasard. Car c’est bien le hasard
qui fait se croiser à nouveau les
deux hommes dans une librairie
du quai Conti, « une boutique qui
n’avait rien d’obscur », pastiche le
primo-romancier dont l’usage de
l’imparfait s’accorde aussi au
style de l’écrivain, qui, l’ayant
reconnu, tente d’abord de le fuir.
Avant de s’asseoir avec lui à la
terrasse d’un café et de confier TALENT CULTURA 2021
qu’il « touchait un peu à
l’écriture ». Mais ses romans ne se
vendent guère. « Quel lecteur voulait
encore qu’on lui parle des années
noires, celles de l’Occupation ? Friedo Lampe : l’allemand ressuscité par
Quant aux années soixante, que
représentaient-elles pour les géné-l’auteur de « Dora Bruder » rations nouvelles ? », confie
l’inconnu à l’étudiant qui n’a aucune
picturale, lyrique, avec beaucoup idée de qui est ce personnage,
d’atmosphère. » « brun mince, la quarantaine,
asMalgré cette fraternelle évocation, sez mal habillé avec un pantalon de
le roman de Friedo Lampe est resté, toile beige trop court, une chemise
comme son auteur, dans l’obscurité. ouverte et une veste qui semblait
Épuisé, introuvable. Aujourd’hui, la être en lin », avec lequel il
formidable collection « Vintage » de converse.«UNRÉCITBelfond, créée en son temps par la Mais avec les indices donnés
grande éditrice Françoise Triffaux, par son interlocuteur sur la trame QUIPRENDAUX
ressort Au bord de la nuit du néant. de ses romans « qui ne donnent pas
Vingt-quatre ans après avoir cité le moral », sa souffrance à écrire, TRIPESCOMME
Lampe dans Dora Bruder, Patrick Mo- ses errances dans Paris à
s’imprédiano a autorisé l’éditeur à reprendre gner des quartiers perdus, « à re-AUCŒUR.»
une phrase du livre : « Aujourd’hui, le trouver des traces à peu près
visisouvenir d’un écrivain allemand est bles », les heures qu’il passe chez L’EXPRESS
venu me visiter. Il s’appelait Friedo lui rue Bonaparte, allongé sur son
Lampe. » Ce n’est pas rien quand on canapé rouge, à ne rien faire,
persait que le roman de l’écrivain alle- mettent au jeune homme, aidé
mand n’a été traduit en anglais pour d’un bouquiniste sur les quais de
la première fois qu’en 2019 ! Seine, à trouver l’identité de
Alors il faut se laisser bercer par l’écrivain qui lui parlait si
longuel’écriture de Lampe, par ses dialo- ment, de lui-même et « des villas
gues simples, écouter son joueur de qui ne doivent plus être tristes ».
flûte envoûter la nuit tandis qu’un Se reverront-ils ? N’oublions
vieil homme s’éteint, que deux cat- pas que nous sommes dans
l’unicheurs s’empoignent, qu’un père vers de Modiano, par le
truchehypnotise son fils, qu’une petite fille ment de ce premier roman aux
regarde des rats attaquer des cy- charmes sombres calqués sur
gnes. « Un jour avait passé et une nuit l’œuvre de son aîné. Christophe
était venue, une nuit quelconque, im- Jamin connaît si parfaitement
portante-sans-importance, une plei- bien son Modiano dans le texte
ne, chaude nuit de septembre. » ■ que c’en est troublant. ■
Philippe Jaenada : « Je lui voue un amour incommensurable ! »
PROPOS RECUEILLIS PAR Albert Modiano (1912-1977), le père son procès par Lucien Léger, en il parle de son fils étudiant à Bor- minus de sa jeunesse. Il les
considède l’écrivain, apparaît plusieurs fois 1965, était peut-être Albert Modia- « Modiano a une telle deaux. J’étais très excité. Je me suis re comme une fin. Pour moi, elles isabelle
force », répètedans les dossiers judiciaires no. Molinaro-Modiano. Ça se res- dit, cette fois je me lâche. sont un point de départ.
Philippe Jaenada. À DE NOMBREUSES reprises dans et les archives que vous consultez semble. J’ai cherché une photo de
JOEL SAGET/AFPAu printemps des monstres, certai- à propos de personnages douteux lui. J’ai même trouvé une lettre où Le Paris des hôtels meublés,
Il invente même nement le plus modianesque de ses ce monde disparu que vous décrivez sous l’Occupation.
livres, Philippe Jaenada fait réfé- Mais pourquoi y mêler son fils ? “ est également celui de Modiano…le vrai nom des gens
rence à Patrick Modiano en le citant Philippe JAENADA. - Je voue un Dans ces années 1960, la crise du sans savoir qu’ils ont
nommément. Dès les premières pa- amour incommensurable à Patrick logement est terrible. Comme au
vraiment existéges, il écrit se rendre en pèlerinage à Modiano. Il a une telle force. C’est temps des « garnis » décrits par
Jouy-en-Josas devant « le numé- l’écrivain qui parvient à matériali- Modiano. Des établissements mi-”
ro 38 de la rue du Docteur-Kurzenne, ser le temps qui passe, les gens qui C’est-à-dire que vous décidez teux mais situés souvent au cœur
une grande maison aux volets verts » disparaissent, les fantômes. Tout ce d’inclure son fils dans votre roman des beaux quartiers de Paris.
Mooù « Patrick Modiano a passé, entre qui me touche. Cette superposition pour lui rendre hommage ? Ou parce diano a une telle force, je le répète.
1952 et 1953, une année particulière entre le passé et le présent qu’il que l’époque que vous décrivez, Il invente même le vrai nom des
qui nourrira plusieurs de ses ro- travaille de façon impalpable et que l’après-guerre, est sa période gens sans savoir qu’ils ont
vraimans ». Explication de cette mise j’essaye d’écrire à ma manière, de prédilection ? ment existé. Mais, là où je suis fier
en abyme surprenante. avec mes gros sabots. Alors, tout à Une sorte d’hommage, oui, ça se de moi, c’est d’avoir trouvé ce
coup, en voyant le nom de son père peut. Mais évidemment, l’Occupa- qu’il n’avait pas réussi à dépister,
LE FIGARO. - Au cours de votre dans cette affaire, j’ai dû me frotter tion et la période 1950-1960, c’est le nom de l’hôtel du boulevard
enquête sur Lucien Léger, les yeux. J’ai même cru à un mo- aussi son époque, sa géographie. À d’Ornano à l’adresse où vivait
condamné à perpétuité en 1965 pour ment donné que l’hypothétique la différence que, pour Modiano, les Dora Bruder chez sa mère. Il s’agit
le meurtre du petit Luc Taron, 11 ans, Molinaro mentionné à l’issue de années 1960 correspondent au ter- du Bel Hôtel. ■
A
paakp
jeudi 30 septembre 2021 le figaro
4 En toutes d’Umberto Eco et de Gabriel Garcia Mar- Jim Harrison inédit
quez, il se verra honoré, dans Portraits de Après le recueil de poèmes La Position du mort confidences
l’éditeur en artiste, par une douzaine de flottant, paru chez Héros-Limite en mars
derpersonnalités. Parmi elles : Yann Moix, nier, voici un nouvel inédit de Jim Harrison
(1937Hommage à Jean-Claude Fasquelle l’éditeur Manuel Carcassonne (qui 2016), l’auteur de Dalva. Il s’agit de La Recherche
Le 3 novembre, Grasset publiera un hommage avait été embauché par Fasquelle en de l’authentique (The Search for the Genuine),
collectif à l’éditeur Jean-Claude Fasquelle, dis- 1991), l’actuel patron de Grasset, Oli- qui regroupe un ensemble de chroniques sur la
paru en mars dernier, à 91 ans, et qui avait diri- vier Nora, Virginie Despentes, Domini- chasse et la pêche, le bouddhisme zen, Yellow-
gé cette même maison jusqu’en 2000. Éditeur, que Bona, Dominique Fernandez, Gérard stone, Charles Bukowski, Peter Matthiessen, Critique entre autres, de Patrick Rambaud, François Nou- Guégan, Marc Lambron, Pascal Bruckner D. H. Thoreau, John Steinbeck… À paraître chez
rissier, Brigitte Bardot (Initiales B.B.), ami proche et Laure Adler. Flammarion le 20 octobre. Littéraire
Le combat des chefs
Gilles Martin-Chauffier Tandis que la République romaine vacille, un tribun de la plèbe affronte
Cicéron. Un roman historique et politique.
Arn AuD De l A Gr AnGe Cicéron, le premier forçant le se- mise au service d’une écriture
adelagrange@lefigaro.fr cond à l’exil en rasant sa maison. vive et élégante, on respire la
ville dernier Le personnage principal du récit, le, on sent ses spasmes forts. Rome
ERTAINES époques celui qui raconte l’affrontement, est un ogre, une cité folle où les
De Gilles ont plus d’allure que est un philosophe grec, Metaxas, à vertus sont malmenées et les vices
Martin-Chauffier, d’autres, plus de pa- la fois grand témoin et acteur en prospèrent. Les hommes s’y
perGrasset, nache ou de charge entrant dans l’arène oratoire dent, jouissent, aiment et se
haïs336 p., 20 €. Cromanesque. Alexan- contre Cicéron. Venu écrire les sent beaucoup. Malheur aux
tièdre Dumas estimait que l’Antiqui- discours de Clodius, il a pour mis- des, ils sont vite piétinés sous les
té était « l’aristocratie de l’Histoi- sion de crucifier le redoutable sandales des gladiateurs devenus
re ». Gilles Martin-Chauffier, à rhéteur qui sous ses atours mo- nervis ou emportés par la fièvre de
l’évidence, n’est pas loin de pen- raux ne fait que défendre les privi- la foule. Le stylet des bons mots ou
ser comme lui. lèges. Les joutes sont cruelles, tous les glaives bien trempés vous
asSon Dernier Tribun a du souffle, les coups sont permis, surtout les sassinent vite un homme au
décelui qui du fond des siècles balaye plus bas. L’efficacité l’emporte sur tour d’une aube pourpre.
nos temps présents. Rome est au la morale. Le Grec n’est pas qu’es- Ce roman captivant est antique
faîte de sa puissance mais la Répu- prit et tombe amoureux d’une et il est d’aujourd’hui. Cicéron est
blique vacille. César, Pompée, femme puissante. Ce sexe n’était bien de notre temps quand « il ne
Crassus, les grands barons se par- pas si « faible » à Rome. Il faisait peut s’empêcher d’appeler à des
tagent le pouvoir tout en se livrant souvent les carrières et modelait valeurs supérieures qu’il bafoue
un combat sans merci. Mais c’est les alliances. comme tout le monde dès qu’il
quitun autre homme qui fascine te la tribune ». Clodius aussi. On le
l’écrivain. Clodius, l’héritier de rangerait aujourd’hui sur l’étagère L’érudition est mise au l’une des plus grandes familles ro- des « populistes », ceux qui jouent
service d’une écriture maines devenu tribun de la plèbe. le peuple contre les élites. Le
pouPour prendre cette posture popu- voir central est méprisé et attaqué vive et élégante
Le cadavre de Publius laire, il n’a pas hésité à se faire de toutes parts, la puissance
déClodius Pulcher adopter par un esclave avant de mesurée des juges et des avocats
(92-52 avant J.-C.) changer son nom pour faire Aussi à l’aise dans la Rome anti- finit par saper les fondations de
retrouvé sur la via Appia oublier sa noble extraction. que que sur une île bretonne, l’État : « La justice ne renforce plus
à Rome. Gravure Claudius est devenu Clodius, le Gilles Martin-Chauffier réussit à la République, elle l’épuise. » Cette
tirée de « Storia di patricien est descendu sur le nous faire vivre avec virtuosité au République romaine qui se
perRoma » de Francesco forum. cœur des intrigues de palais com- vertit et sombre ressemble
furieuBertolini. The holbarn La toile de fond du livre est la me dans les rues de Rome. Le sement à la nôtre. Les chemins de
archive/ leemage lutte à mort qui oppose Clodius à marbre et la boue. L’érudition est Rome parfois mènent à Paris. ■
En mémoire de Catherine
jacques fieschi Aux obsèques d’une amie commune, deux hommes évoquent leur jeunesse enfuie.
rine redonnent alors vie à cette his- qui pourrait n’être qu’une évoca- nant des « longs moments de suppo-Ar benoît D
toire qui les a rapprochés quand ils tion impressionniste, mais qui com- sition et d’attente dans les relations
Souvenir S avaient vingt ans, un peu après porte aussi ce qu’il faut d’intrigue humaines » ; tout un passé où les
sade ma vie d’Hôtel ORIGINALITÉ et la 1968. Ces trois étudiants sans le sou pour nous happer et de retourne- lades comportaient du cœur de
palDe Jacques Fieschi, simplicité ne font pas écumaient la France pour vendre ment pour nous surprendre. mier et où on buvait au bar « un
balFayard, toujours bon ména- des abonnements sous la houlette lon ou une bière, et de l’eau du
128 p., 16 €. Sans fiorituresge. Quand c’est le d’un mystérieux Willy, mi-escroc robinet ». Pas de fioritures, mais une L’cas, nous leur de- mi-protecteur, qui leur avait offert Déjà auteur de deux romans (dont voix qui nous rapproche du
narravons d’irremplaçables plaisirs litté- ce moyen de gagner quelques sous. L’Éternel Garçon en 1995), il montre teur et donne l’impression que
noraires. Voilà ce que j’ai ressenti en li- Ils se rappellent à présent leurs surtout combien il est naturelle- tre propre histoire enfouie ressort
sant Souvenirs de ma vie d’hôtel de déambulations d’une ville à l’autre ment écrivain. Dès les premières li- de sa mémoire.
Jacques Fieschi où tout commence sous la pluie normande ou sous le gnes il trouve les phrases brèves et Lisant quelques pages écrites par
par l’enterrement de Catherine, une soleil du midi, mais aussi toutes ces les mots justes pour évoquer ces fu- Catherine avant sa mort pour
évoancienne amie du narrateur. La scè- nuits d’hôtel et les sentiments ambi- nérailles où « un prêtre a officié, sans quer ce moment de leur jeunesse,
ne se déroule quelque part en France gus qui reliaient leur trio. Les souve- génie, avec une sobriété accepta- René précise que son texte est
parmi des inconnus. À l’issue de la nirs sont trompeurs, comme ce re- ble » ; puis pour brosser le portrait « comme une longue nouvelle ou
plucérémonie, René voit s’approcher frain de Johnny et Sylvie associé à de « Jean-Mi » en jeune vagabond à tôt un récit, d’une concision toute
Jean-Michel, un personnage pres- une anecdote : « J’ai vérifié sur inter- Jacques Fieschi, écrivain. la carrure de rugbyman aimant française ». Un peu plus loin, il
ajourichard dUmaS/Fayardque oublié comme tant d’épisodes net, cette chanson est largement pos- manger, boire et jouer aux courses ; te : « J’ai raconté à ma mère des
moimportants de notre vie. Le contact térieure », précise René. ou pour décrire leur errance com- ments de ce récit, et les mots
tomest gêné, mais les deux hommes Mais le récit est conduit avec un art chant sur l’inaccompli de la jeunesse. merciale et amoureuse avec Cathe- baient dans son silence comme des
passent la soirée ensemble : l’un est infiniment délicat de peintre des sen- Jacques Fieschi, par ailleurs un rine dans le crachin cherbourgeois. flocons de neige sur un paysage. » On
écrivain à modeste succès, l’autre timents, des lieux, des atmosphères ; des scénaristes les plus réputés du Par petites touches, il évoque ce ne saurait mieux résumer le
sentiaventurier désargenté et vieillissant. avec aussi toute la mélancolie d’un cinéma français, possède l’art de temps « des cabines téléphoniques à ment si poétique émanant de cette
Leurs retrouvailles autour de Cathe- homme seul et vieillissant se pen- construire en 120 pages une histoire pièces, des télégrammes », entraî- lecture. ■
Le diable au corps
De Maria Pourchet,
Fayard, Maria Pourchet Un roman brûlant et incisif sur une passion adultère.357 p., 20 €.
c’est l’incendie. Tout est calciné. En Elle tombe amoureuse de sa fragili- et son rôle de mère, elle revit grâce Laure s’accuse, elle sort de son Alice Develey
adeveley@lefigaro.fr ce sens, l’auteur a écrit son texte té. L’ennui, c’est qu’elle est mariée à l’adultère. Ainsi, sont mises à mal corps et se juge. Comme Clément,
comme un pyromane. En y jetant de et mère de deux enfants. L’avanta- les valeurs de la femme maternelle. elle se sent coupable. Mais la
pasRÉDÉRIC Beigbeder a l’acide, du fiel et de l’essence. Celle ge, c’est qu’elle s’en moque. Laure découche. Elle ment. Elle sion, elle, est honnête. Est-ce
paraimé le roman de Maria de son époque. pense d’abord à elle. ce qu’elle est trop vraie que Laure
Entre l’espoir et la hontePourchet. Rien d’éton- « L’époque est un scandale. » Ce- Laure veut exister par son corps et Clément se brûlent en la
vinant à cela ; c’est un livre lui qui dit ça, c’est Clément. Avec C’est complètement immoral. Tout et non par son statut. Mais elle est vant ? Les mots miment ce car-Fqu’il aurait pu écrire. À son tailleur Lanvin au milieu de ce ce qu’il ne faudrait pas dire, tout ce déchirée entre l’espoir et la honte diogramme. Ils sont crus, courts
quatre mains, avec un Houellebecq restaurant crâneur où l’on vend de qui se passe dans le silence de l’es- d’être une femme libérée. Une et souvent fulgurants. Maria
de bonne humeur, la plume acerbe, la sole décongelée, servie avec ses prit, Maria Pourchet l’écrit. Et c’est « honte » partagée à parité égale. Pourchet donne un cœur à ce
le mot aussi sec qu’une rasade d’al- champignons crus pour 38 euros, il drôlement corrosif. À travers le Clément a honte de ne pas être monde en déréliction, où la trinité
cool. On y est paumés, sarcastiques, est le parfait archétype du banquier point de vue de Clément, elle ra- l’homme qu’il devrait être tandis du père (« Papa » est le nom du
dépressifs et suicidaires, complète- cynique. « Des enfants, dit-il, nais- conte la faillite de la virilité. L’hom- que Laure a honte de céder à la chien de Clément), de la mère (un
ment cramés. Feu porte bien son sent à l’instant avec 40 000 euros de me est superficiel, vaniteux, il parle tentation. « Tu n’es pas libre. À ton être toxique chez Laure) et de la
nom. Il est quelque chose comme un dette par tête puisque leurs grands- mal, mais en vérité il a le cœur tout imagination et à ton désir, préexis- fille (une millennial féministe en
combustible. On y a le cœur en parents ont financé leurs vies de mer- mou. Il voudrait aimer mais il a te le complexe de classe. La religion guerre contre le patriarcat) est
flamme, le désir brûlant, la passion de à crédit. » Laure, la prof, qui lui peur d’être blessé. Ce qui n’est pas que la mère de ta mère appelait tout pourtant désacralisée. Elle fait
incandescente. On joue avec fait face pourrait s’effarer mais elle le cas de Laure, qui se consume simplement la honte. » Cette me- émerger les cendres d’un couple
l’amour comme avec le feu. On fait est touchée. Il a cette « tristesse ta- d’amour. Alors qu’elle s’est enfer- nace qui plane sur le texte se res- qui s’est aimé jusqu’à se consumer
des étincelles et puis, d’un coup, touée à la verticale sur sa bouche ». mée dans la routine de son mariage sent par la répétition du « tu ». et c’est aussi cruel que touchant. ■
A
F. Mantovani/ opale/ leeMage
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le figaro jeudi 30 septembre 2021
5Pierre Michon passé Gibeau ressuscitéques écrits entre 1990 et 2016. Automne à Venise, un ouvrage
Il y aborde aussi bien le football, le d’Andrea di Robilant sur la rela- au crible L’auteur d’Allons z’enfants, mort ÇÀ bowling, la course automobile, tion entre Hemingway et Adria- Le 7 octobre, les Éditions José en 1994, avait publié en 1956
que Beethoven, Tom Waits, na Ivancich, sa dernière muse, Corti publieront un essai consa- La Ligne droite, l’histoire d’un
Houellebecq, Vargas Llosa ou en- jeune aristocrate vénitienne cré à l’auteur des Vies minuscu- sportif allemand de talent envoyé &LÀ
core Garcia Marquez. Parution le rencontrée en 1948 en Italie. les signé par l’universitaire Lau- pendant la guerre sur le front de
Le cirque de Baricco 14 octobre, chez Gallimard. Une inspiratrice au destin tragi- rent Demanze, Pierre Michon. l’Est et qui en revenait brisé.
Dans Le Nouveau Barnum, Ales- que, immortalisée sous les L’envers du décor. Une étude Avec talent et noblesse, Yves
Gisandro Baricco (Châteaux de la La muse vénitienne traits de Renata dans son ro- détaillée qui vient quatre ans beau faisait entrer le sport dans Critiquecolère, Soie) a rassemblé un en- de Hemingway man Au-delà du fleuve et sous après le « Cahier de L’Herne » la littérature. Une réédition
salusemble d’articles et de chroni- Le 6 octobre, Fayard publiera les arbres. qui lui a été consacré. taire chez Calmann-Lévy. Littéraire
Sacrée Olive
Elizabeth Strout
La suite d’« Olive Kitteridge »,
prix Pulitzer 2009.
L’héroïne atrabilaire,
désormais septuagénaire,
fait l’apprentissage de la tendresse.
Superbe.
Astrid de L Armin At tête, la manière qu’elle a
d’enfouradelarminat@lefigaro.fr ner la nourriture à table ou de se
jeter dans le travail dès l’aube. Il y
LIVE est abrupte, a en elle un gouffre d’anxiété et
autoritaire, impi- aussi, surtout, un puits de
tendrestoyable. Professeur se qu’elle a muré pour garder la
de mathématiques face. Ces abymes intérieurs lui ont Opendant quarante explosé à la figure lorsque son
ans dans le lycée d’une petite ville mari, le doux, le tendre Henry,
provinciale du Maine, elle a terro- pharmacien, qu’elle avait tant
rurisé des générations d’adolescents. doyé durant leur vie commune, se
Elle a maintenant 70 ans passés. retrouva en fauteuil roulant,
aveu« Une vieille chouette », songent ses gle et muet. Olive, enfin commence
anciens élèves lorsqu’ils la croi- là où s’achevait Olive Kitteridge,
sent. Alors pourquoi est-elle si at- deux ans après la mort de Henry.
Frances McDormand interprète le rôle-titre de la série Olive Kitteridge, tirée du roman éponyme. The Kobal Colle CTion/ aurimagestachante, cette Olive Kitteridge, Olive ne s’en remet pas. Brouillée
héroïne du roman éponyme qui avec son fils, elle songe à mettre
reçut le prix Pulitzer en 2009 et fut pour le reste en tout point son somption de l’âme. Mais cette as- Leur connivence inattendue et la
adapté en série avec la grande contraire. Ancien professeur olive, enfin somption ne se fait pas en un jour, lumière de février qui « se fraie un
D’Elizabeth Strout,Frances McDormand dans le rôle- d’histoire à Harvard tandis qu’Oli- c’est un processus lent où les re- chemin parmi les arbres dépouillés,
Un processus traduit de l’anglais titre ? C’est tout l’art d’Elizabeth ve vient d’un milieu modeste, ré- chutes sont nombreuses – les tra- comme une promesse » les
trans(États-Unis) par “Strout, intact dans ce roman qui publicain alors qu’Olive est une vers d’une vie sont longs à désa- portent. Ensemble, elles voient traversé
Pierre Brévignon, raconte la suite de la vie d’Olive démocrate bornée, aussi sarcasti- morcer. Un processus traversé « l’ultime lumière, cet or qui révélait d’émerveillements et Fayard, entre ses 72 et 82 ans, de soulever que qu’Olive est premier degré. Ils d’émerveillements et de grandes le monde », l’effrayante et sublime
360 p., 22 €. de grandes tristesses délicatement les couches de fard et étaient faits pour s’entendre. La tristesses que Strout excelle à beauté du monde. Il y a aussi
l’hisles masques derrière lesquels ses raideur d’Olive fait rire Jack qui lui décrire. toire de Suzanne, terrassée par un ”
personnages se cachent pour nous apprend le sens de l’humour : elle Fidèle à sa technique narrative, double deuil, qui se confie à
l’avofaire voir l’infinie complexité de ce fin à ses jours, quand elle rencon- se détend. la romancière s’introduit d’un cat de son père. La conversation
qui se trame en chacun, une sédi- tre, lors d’une de ces scènes bur- Et c’est ainsi qu’Olive Kitterid- chapitre à l’autre chez des person- balbutiante qu’ils ont sur leur
sementation d’émotions tordues et lesques et bouleversantes dont Eli- ge, la vieille bique atrabilaire ga- nages qui vivent dans le voisinage crète et obscure foi en Dieu les lave
de grands désirs. zabeth Strout a le secret, un gnée par l’embonpoint, se remarie de l’héroïne. On rencontre ainsi d’un coup de toute douleur.
SuOlive, ses gestes la trahissent. La certain Jack. Veuf depuis peu, il est avec un ancien play-boy devenu un vieux couple persuadé de se dé- zanne : « Je crois que notre mission,
façon dont elle bouge le pied inconsolable d’avoir perdu sa fem- bedonnant, et qu’ensemble ils dé- tester qui découvre sous les peut-être même notre devoir, c’est
quand elle est assise bras et jambes me, d’autant qu’il prend conscien- couvrent que la vieillesse, le fait de rancœurs accumulées un gisement (…) de porter le fardeau du mystère
croisés, dont elle quitte une pièce ce de l’immense gâchis que fut leur devenir transparent aux yeux des de tendresse. Ailleurs, Olive rend avec toute la grâce dont on est
capour abréger une conversation en vie conjugale. Un homme aussi autres, a quelque chose de libéra- visite à une femme encore jeune pable. » La vieille Olive a fait de
agitant la main au-dessus de la désespéré qu’Olive, donc, mais teur. Déchéance du corps, as- atteinte d’un cancer, très seule. son mieux. ■
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
JULIE RUOCCOAuprès de Philip Roth
Prix“EnvoyéparLaPoste”2021
ARCE QUE c’était lui. Parce que ments : « Kitsch scandinave ! » Parfois, ses avis Sélection:prixduPremierroman2021
c’était eux. Benjamin Taylor et déconcertent son visiteur : « Tu sais bien que je
Philip Roth ont été amis pendant n’aime pas Proust. » L’auteur de Portnoy avait
plus de vingt ans. Les demandé sa main à la nièce “Julie Ruocco creuse la terre ensanglantéePdimanches soir, il y de Kafka pour qu’elle puisse
de Syrie. Furies est un premier roman quiavait ce dîner rituel chez Roth, quitter la Tchécoslovaquie. La
qui se faisait livrer du chinois. lucidité l’emporte chez ce impressionne par l’évidence de son
écriIls parlaient de tout. Ces mil- champion de la fausse autobio- ture. La capacité de l’autrice à présenter
liers d’heures passées ensemble graphie. « Deux choses
m’attendevant les yeux de son lecteur les frag-ont produit ce court récit, ce dent, la mort et mon biographe,
salut fraternel. « Il constituait je ne sais pas laquelle est le plus à ments qu’elle arrache furieusement au réel
véritablement la moitié de ma craindre. » comme à son imagination étonne.”
vie. » Exit le fantôme est dédié à Avec Taylor, il est bien tombé.
Taylor. L’hommage possède L’affection ressort de ces pages. Zoé Courtois, LE MONDE DES LIVRES
une dignité rare. « Je ne suis pas « Je ne suis certainement pas le
celui que j’aurais été sans lui. » premier gay à avoir été le pilier “Ce premier roman impressionne par son
Contrairement à beaucoup de d’un hétéro plus âgé. » Un jour, Un portrait ampleur,sonâpreté,sonsouffle,salangueses confrères, Taylor ne se Roth cessa d’écrire. Son cœur «
en nuances, aussi magnétique que précise. Jusquehausse pas du col, évite le genre eut des faiblesses. Il promettait
« Quelle chance il a eue de me en riant de mettre son défi-à l’élégante dans les dernières pages poignantes et
lurencontrer. » Cependant, son brillateur aux enchères sur eBay fluidité. mineuses.”sujet ne l’aveugle pas. Pour lui, (« Je pourrais en tirer un bon
Roth est drôle, Le Sein est « infect, quelle que prix »). Vers la fin, au New York ChristianAuthier,LE FIGARO MAGAZINE
soit la façon dont on l’aborde ». Presbytarian Hospital, il ac-sarcastique,
Ils se sont connus en 1994. Roth cueillait l’universitaire d’un “Elles sont partout, ces « Furies », déessesamoureux.
venait de terminer Le Théâtre « Allons au Savoy ! » ou « Quoi
et combattantes, réfugiées ou révolution-Il refusait de Sabbath. Voici un portrait en de neuf au Rialto ? » Jusqu’au
nuances, à l’élégante fluidité. bout, ses délires avaient de la naires kurdes, et Julie Ruocco leur rendl’étiquette
Roth est drôle, sarcastique, classe. Depuis 2018, pour Benja- hommage avec constance, portée par unede misogyne
amoureux. Il écoutait de la mu- » min Taylor, les dimanches soir
écriture qui ne dédaigne pas le lyrisme.sique de chambre, refusait l’éti- n’ont plus le même goût. ■
quette de misogyne (« Je n’ai jamais - je ré- Un livre bouleversant.”
pète, jamais - écrit un mot sur les femmes en
Christine Ferniot, TÉLÉRAMAgénéral »), appelait le Nobel « le prix
N’importe-qui-sauf-Roth ». Phili P Roth, mon ami
Taylor essaie de l’intéresser aux mélodra- De Benjamin Taylor,
mes de Douglas Sirk. Roth préfère Satyajit traduit de l’anglais (États-Unis) par Florence
Ray et Bergman, même si Hannah Arendt Lévy-Paoloni, Philippe Rey,
128 p., 17 €.lui avait dit, à la sortie de Cris et
chuchoteBasso Cannarsa/ pale via
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jeudi 30 septembre 2021 le figaro
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Dalembert, prix Patrimoines de la BPEon en
Ce 20 septembre, la Banque pri- Baptiste Del Amo, Dimitri Bort- son roman Milwaukee Blues pu- sinon, de perdre sa raison parle
vée BPE avait fait les choses en nikov et Clélia Renucci, le jury blié chez Sabine Wespieser. « En d’être », a affirmé le lauréat,
egrand. Pour remettre son 5 prix emmené par un Daniel Picouly créant ce prix qui récompense toujours en course pour le prix
littéraire Patrimoines, elle avait virevoltant, et composé, entre un roman qui porte un regard Goncourt. Inspiré de l’affaire louis-philippe dalembert a reçu
ele 5 prix littéraire patrimoines choisi les décors somptueux de autres, d’Irène Frain, de François solidaire sur la société, la Ban- George Floyd, son roman
raconde la banque privée bpe l’Hôtel de la Marine face à la Sureau, de Didier Van Cauwe- que privée BPE a compris que la te, via une multitude de
témoipour son roman Histoire Concorde. À Patrick Deville, laert, d’Olivier Weber, a préféré littérature ne saurait exister en gnages, l’ascension puis la chute « milwaukee blues »
(sabine wespieser éditeur). Tanguy Viel, Azouz Begag, Jean- Louis-Philippe Dalembert pour dehors de son temps. Au risque, d’un sportif noir. f. l.Littéraire
Panorama de l’esclavage
e ss ais Plusieurs ouvrages analysent ce crime à travers l’histoire et les continents.
Convoi d’esclaves en Afrique, peinture
anonyme apportée par l’Association
internationale africaine pour l’exposition
de 1878, Musée du quai Branly, à Paris.
Une infamie universelle Journal d’un négrier nantaisles mondes
de l’esclavage
se non seulement comme son sem- pratique. L’inaugure, cependant, on découvre en fait l’extrême rigueur Sous la direction paul-françois paoli jean- M
blable, mais aussi « comme le frère de Paulin Ismard, pour l’acquisition de rudiments de de l’apprentissage de ce représentant
coordination XISTE-T-IL une civilisa- bien aimé qu’il est vraiment pour N peut être un négrier savoir et celui du sens de la discipli- d’une famille de
négociants-armaBenedetta Rossi tion qui n’a pas eu recours moi », sans pour autant remettre en et avoir des valeurs. ne, un passage chez les jésuites de La teurs en pleine ascension. Le
grandet Cécile Vidal, à une forme ou une autre cause le principe de servilité. Pour C’est le sentiment - as- Flèche puis les oratoriens de Nantes. père, d’origine modeste, était
seuleépilogue de Léonora d’esclavage ? C’est la autant les visions de la servitude sez étrange - qu’on Une expérience qui laissera Joseph ment « capitaine de barque ».
Miano, Equestion que le lecteur n’étaient pas équivalentes d’un mo- Oéprouve en lisant les critique. Mais voici la question qui, bien
Seuil, peut se poser en refermant cet nothéisme à l’autre. Comme le rap- Mémoires d’un bourgeois nantais sûr, nous taraude : la conscience de
896 p., 29,90 €. Idées mesuréesouvrage colossal et qui fera proba- pelle Noël Lenski, de l’université de dont le commerce des esclaves est Joseph a-t-elle été touchée ? Alors
blement date. Piloté par l’historien Yale, en Islam, seuls les « infidèles » l’activité principale. Joseph Mosne- Le Journal décrit avec une précision qu’en 1804 s’étend en Angleterre
Paulin Ismard, qui, avec Cécile Vidal peuvent être asservis et cessent de ron Dupin (1748-1833) acheva en réaliste le milieu maritime nantais un mouvement abolitionniste
eet Benedetta Rossi, a coordonné plus l’être s’ils se convertissent. Sans 1804 ce texte destiné à l’édification de la seconde moitié du XVIII siè- puissant, Joseph rase les murs sur
de 60 historiens, anthropologues, doute est-ce pour cela que Fernand de ses enfants : Journal de mes voya- cle. On y trouve, notamment, des la question. S’il décrit les
opéramais aussi juristes des quatre conti- Braudel a qualifié l’islam de «religion ges. Un document passionnant que notations à vif à propos de la traite tions et les règles de marché, il ne
nents, Les Mondes de l’esclavage se esclavagiste par excellence.» publient les Éditions du Cerf avec une sur les côtes d’Afrique, les routes parle jamais des esclaves
embarprésente comme une « histoire présentation raisonnée de l’historien empruntées, la mentalité des équi- qués durant la traversée de
l’AtlanUne hiérarchie des racescomparée » d’un phénomène quasi de l’esclavage Olivier Grenouilleau. pages, et aussi les maladies, la fati- tique. Leur existence ne se rappelle
universel. Universellement répan- Tout au long de leur enquête, les Dans les années 1990, celui-ci, alors gue, les difficultés diverses, l’am- qu’à travers les odeurs qui se
dégadu et pourtant extrêmement diffi- auteurs font donc ressortir l’ambi- jeune doctorant, avait exhumé un biance à Saint-Domingue… ou gent de l’entrepont ou à l’occasion
cile à circonscrire à partir d’un valence de la perception de l’escla- exemplaire en Vendée chez des des- encore la rentabilité aléatoire de la de révoltes brutales et
imprévisischéma unitaire. « Il convient sans vage à travers les époques et les cendants de Joseph Mosneron. Ces traite par rapport aux risques pris bles. Quand la préoccupation de la
doute d’abandonner la folle ambition lieux. Celui-ci est généralement derniers l’avaient autorisé à le pu- ou la crainte toujours forte d’une traite s’éloigne, l’auteur parle alors
d’une définition de l’esclavage qui considéré comme une infamie qu’il blier. À l’époque, l’historien Jean mutinerie… Les idées mesurées que des Africains, non sans émettre
s’appuierait sur une caractéristique faut adoucir pour la rendre suppor- Meyer, autorité dans l’histoire de la Joseph souhaite transmettre à ses quelques clichés (cannibales, corps mémoires
unique pour être pertinente en tout table sans toutefois l’éradiquer tant marine, avait qualifié ce texte « ra- enfants transparaissent dans ses d’Hercule, paresseux…) mais par-d’un négrier
lieu et en tout temps, écrit Paulin Is- elle semble consubstantielle à l’ordre rissime » comme « l’un des plus beaux développements sur l’éducation, le fois aussi avec humanité. Cepen-De Joseph Mosneron
mard. Selon qu’on insiste sur l’exten- social. Cette ambiguïté se retrouve Dupin, présenté par documents sur la réalité de la traite ». sens de la famille, l’éthique du tra- dant, il apparaît que Joseph, voué
esion du droit de propriété qui pèse sur jusqu’au XVIII siècle, dit des Lumiè- Olivier Grenouilleau, Ce témoignage prenant raconte, vail, la religion. corps et âme à l’ascension sociale
Cerf, l’esclave, son déshonneur, son exclu- res. On est épaté d’apprendre que de en effet, les dures années d’appren- Au départ, on s’imagine des patri- de sa famille, reste atteint, par
rap336 p., 24 €.sion des liens de parenté ou la priva- grands humanistes quasi contempo- tissage d’un futur négrier. Ce par- ciens raffinés vivant protégés dans la port à l’esclavage, d’une invincible
tion de toute forme de protection juri- rains de l’Encyclopédie n’étaient pas cours du combattant est avant tout quiétude de leurs hôtels particuliers, et persistante surdité. ■
dique, le statut des hommes et des plus choqués que cela par
l’esclavafemmes que nous identifions comme ge. Dans l’Essai politique sur le
comdes esclaves diffère sensiblement merce (1734), l’économiste
Jeand’une société à l’autre. » François Melon écrit : « L’usage des Le témoignage d’un ancien « marron » Au-delà de cette approche histo- esclaves autorisé dans nos colonies
riciste qui emmène le lecteur jus- n’est contraire ni à la religion ni à la
qu’en Chine, en passant par l’Inde ou morale… Les colonies sont nécessaires Le livre de Miguel Barnet, Es- châtiments corporels, aux rela-Moha MMed ïssaoui
e maissaoui@lefigaro.frla Corée du XVIII siècle, sans pour à la nation. Et les esclaves sont néces- clave à Cuba, qui paraît dans la tions entre esclaves (des pages
autant désingulariser les traites saires aux colonies. » belle « Collection Témoins » diri- fascinantes), à la fuite dans les
transsahariennes et transatlantiques Gabriel Bonnot de Mably, un des HISTOIRE de l’es- gée par Pierre Nora est de cette montagnes, aux appels à
l’indéqui ont fait de l’Afrique le continent ancêtres de l’idéologie égalitaire clavage est une trempe. Ce n’est pas un récit à la pendance et à la guerre contre les
martyr de l’esclavage, un constat communiste, envisage même dans histoire sans ar- première personne du singulier, Espagnols.
s’impose. Toutes les traditions spiri- Le Droit public de l’Europe (1748) « un chives. Aussi, cha- mais l’anthropologue Miguel
BarSolitude absoluetuelles de l’humanité, à commencer projet d’extension de l’esclavage à L’que document re- net a recueilli scrupuleusement
par le judaïsme, le christianisme et l’Europe occidentale ». Ce statut étant trouvé, chaque témoignage les souvenirs d’Esteban Montejo, À Cuba, comme ailleurs, les
dosclave à l’islam, mais aussi le stoïcisme ou le perçu dans certains cas comme recueilli s’avère précieux. Aux un esclave noir fugitif communé- cuments qui reconstituent ces
asDe Miguel Barnet, brahmanisme ont légitimé morale- moins cruel qu’un salariat qui livre États-Unis, les librairies contien- ment appelé « cimarron » (dans pects de l’esclavage sont rares. Ce
traduit de l’espagnol
ment une condition servile qui avait les prolétaires à un capitalisme bru- nent des rayons « slave story ». les autres contrées, notamment qui explique que l’évocation de la par C. Couffon,
toujours pour elle la légalité. Dans la tal. Les chercheurs montrent aussi Mais le problème pour écrire une dans les territoires fran çais vie sociale à l’intérieur des bara-avec G. Camenen,
société romaine, par exemple, que l’on pouvait être contre l’escla- véritable histoire de l’esclavage d’outre-mer, on parle de quements ait retenu davantage Gallimard, « Témoins »,
« posséder un esclave était le mini- vage et croire, comme Voltaire, que est le témoignage direct, or ils se « marrons »). l’attention de l’anthropologue 208 p., 23,20 €.
mum pour un homme respectable ». les Africains formaient une espèce comptent sur les doigts d’une que la description détaillée de
Des pages fascinantesNonobstant, il apparaît aussi que humaine inférieure. Ou adhérer, main. C’est sans doute pour cette leur architecture, par exemple.
les philosophes, les écrivains ou les comme Thomas Jefferson, à l’idée raison que l’un des derniers livres La chance de l’auteur est que ce- Dans la préface, Miguel Barnet
juristes qui se sont penchés sur la d’une hiérarchie des races. On pou- à avoir eu un grand écho est Twel- lui qui fut esclave a pu vivre jus- explique que l’ancien esclave
fucondition servile, qu’ils fussent juifs, vait donc être racialiste tout en étant ve Years a Slave qui rassemble le qu’à l’âge de 105 ans ! Esteban gitif a parlé des moyens qu’il
chrétiens ou musulmans, ont exigé abolitionniste, ou ne pas être raciste témoignage direct – parce qu’il Montejo témoigne de la vie dans avait employés pour subsister en
des maîtres qu’ils soient « humains » - à l’instar de saint Augustin - sans savait lire et écrire – d’un menui- les baraquements (qui consti- pleine forêt au milieu des
montaavec leurs esclaves, sur lesquels ils pour autant mettre en cause l’insti- sier et violoniste noir américain, tuaient aussi des sortes de prison) gnes, dans la solitude la plus
abavaient théoriquement droit de vie tution servile. Pour tenter d’appré- enlevé en 1841 pour être vendu des plantations au temps de la solue, et de ses techniques pour
et de mort. Et saint Paul, dans l’Épî- hender un phénomène aussi com- comme esclave. Il n’a retrouvé Cuba coloniale et sucrière en obtenir le feu, pour chasser, etc.
tre à Philémon, ira jusqu’à exiger du plexe et qui perdurerait sous des son statut d’homme libre qu’au 1880. La force du livre tient sur- mais aussi de ses rapports
animaître d’Onésime, esclave chrétien formes diverses, il nous faut renon- bout de douze années et a pu ra- tout dans les détails liés à la vie mistes avec la nature, les plantes
qui s’est échappé, qu’il le reconnais- cer aux lunettes de l’idéologie. ■ conter son histoire. quotidienne, à l’hygiène, aux et, surtout, les oiseaux. ■
A
photo Josse/ leemage
uba

arc bastièret
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le figaro jeudi 30 septembre 2021
7LE CHIFFRE de la semaineÀ l’État total que nous
Retrouvez sur internet avons connu au siècle la chronique
« Langue française »dernier succéderait 51 aujourd’hui l’individu total
euroswww.lefigaro.fr/Jean Clair, Dans la livraison D’o Ctobre
langue-francaise C’est le prix du coffret réunissant trois livres De la « r evue Des Deux Mon Des »
de la britannique Deborah Levy sous le titre Hanna H assouline/ opale/ leemage En vuE@
« Autobiographie en mouvement ». À paraître
le 4 novembre aux Éditions du sous-sol. Littéraire
et aussi
Les mots Azouz Begag,
drôle et tendre
t rente-cinq ans après Le Gone
du Chaâba, des dizaines pour le dire d’ouvrages, romans, livres
pour la jeunesse, essais, et une
carrière politique, le romancier
revient à l’autobiographie Grégoire Delacourt
avec L’Arbre ou la Maison.
l ’histoire ? a près des années Dans un récit bouleversant,
d’absence et la mort de leur
mère, deux frères qui vivent le romancier se souvient d’un petit
dans la région lyonnaise,
a zouz l’écrivain et s amy garçon qui fut abusé par son père.
l’arboriculteur, tous les deux
« bi », comprenez binationaux
MOhaMMed aïssaOui malentendu… En fait, tous les ro- franco-algériens, décident
maissaoui@lefigaro.fr mans de Delacourt racontent de rentrer quelques jours
quelque chose de l’enfant blessé, à s étif pour nettoyer la tombe
T POURTANT il faut bien mais l’auteur ignorait que le sujet, de leurs parents et s’occuper
parler de beauté en li- c’était lui… Mon père, publié en de la maison familiale.
sant cette confession dé- 2019, semait le doute… C’était un a rrivés en a lgérie,
chirante d’un homme texte choc qui marquait un tour- ils découvrent un pays agité Eaujourd’hui sexagénaire nant dans son œuvre ; cette fois, par la révolution démocratique
qui se souvient de l’enfant abusé pas de malentendu possible, nous et une maison délabrée et
qu’il a été. Oui, c’est un récit ma- étions à l’opposé du « feel good menacée dans ses fondations
gnifique par la grâce de l’écriture book » avec ce tête-à-tête étouf- par un peuplier planté par leur
et des mots choisis qui évoque une fant entre un père et le prêtre qui a père un demi-siècle plus tôt.
souffrance, une souffrance d’au- violé son fils. On pouvait y lire ces l es frères, qui n’arrêtent pas
tant plus profonde qu’il ignorait phrases qui auraient pu se retrou- de se chambrer, sont face
jusqu’ici d’où venait le mal. « J’ai ver dans L’Enfant réparé : « Le si- à un sacré dilemme : faut-il
souffert sans raison presque l’inter- sauver l’arbre ou la maison ?
valle d’une vie. » a zouz begag écrit à la première
Le jour où j’ai appris Avec L’Enfant réparé, Grégoire personne, avec l’humour et la
Delacourt signe son dixième livre. “ tendresse qui caractérisent ses que j’avais été
C’est peu dire qu’aucun ne res- meilleurs livres, les tribulations une victime, je me suis
semble à un autre, et pourtant ils de son double, a zouz, le lettré,
senti vivantforment une entité. Ce nouveau l’ex-ministre, et de son frère
texte n’aurait pu exister sans les Gré GoirE DELAcourt aîné s amy, le bougon, au pays. ”
précédents. De L’Écrivain de la fa- « Traboulant entre les deux
mille à Un jour viendra couleur lence est une disparition. » Ou « Je rives de leur identité »,
d’orange (1), en passant par le fa- dépose chagrin, violence, honte. « C’est mon enfance les frères ressentent
muette, mon absence meux La Liste de mes envies, im- Puis culpabilité, vomissements, al- tour à tour un mélange
de souvenirs qui m’ont mense best-seller, adapté sur gies pelviennes. Et je dépose enfin d’appréhension, de nostalgie,
poussé à écrire », explique grand écran, plusieurs fois au silence. Le silence, comme une pri- de regrets et de remords.
théâtre, traduit en trente-cinq son. » Ce roman était-il une histoi- Grégoire Delacourt. n otamment a zouz lorsqu’il
LEEMAGE/AFPlangues… Et un sacré malentendu. re vraie ? Inspiré d’un fait réel ? retrouve la belle r yme, une fille
Ce livre avait bousculé la vie de son Avec des accents autobiographi- du bled à qui il avait promis
auteur, lui qui a publié son premier ques ? L’écrivain est libre d’inven- la lune et n’a jamais plus donné
roman à 50 ans après une virevol- ter ce qu’il veut, pensait-on. Sans fouie. » Il en a fallu du temps pour « C’est mon enfance muette, mon de nouvelles. un joli roman,
L’enfant réparétante carrière dans la publicité – doute lui-même ne le savait-il pas. se reconstruire, se réparer : « Le absence de souvenirs qui m’ont drôle et touchant.
De Grégoire autre royaume des mots. On ne le Mais « on ne peut pas se cacher de jour où j’ai appris que j’avais été une poussé à écrire. Fouiller la terre. bruno corty
Delacourt, sait pas, mais il le raconte dans cet soi-même ». Pas trop longtemps, victime, je me suis senti vivant. » Chercher à retrouver les choses.
Grasset, Enfant réparé. La Liste de mes en- en tout cas, au risque de se perdre Page 217, les mots sont crus, clairs. Les gens. L’amour. Il ne me
sem240 p., 19 €.
vies était écrit pour sa mère - elle pour toujours. « Je ne me souviens pas mais je blait pas avoir connu l’amour. » Un
adorait le livre de Marie Cardinal, Grégoire Delacourt souligne que sais. » Il était seul avec son père, il peu plus loin : « Écrire est
péLes Mots pour le dire (tiens, jusqu’à l’écriture de L’Enfant ré- avait 5 ans… Puis, il écrit : « Mon rilleux. C’est ouvrir des tombes.
tiens…). On était donc loin du paré il a survécu dans l’ignorance parcours de silence s’achève ici. » (…) Je découvrais qu’écrire c’était
« feel good book ». Dans l’histoire, de l’origine de son mal, mais que Que l’on ne s’y trompe pas : se rencontrer. C’était redresser un
il y avait un enfant mort, un autre ce fut peut-être une bénédiction. L’Enfant réparé n’est pas un livre corps de traviole. »
qui parlait peu, et un troisième qui « Je suis le descendant d’années de témoignage, c’est avant tout C’est un grand livre sur ce que
se perdait. Et l’éclatement d’une sombres ; une géniture d’ombres. Il un texte lumineux sur le chemin peut la littérature. « Je sais que
famille, la défaite d’un couple. me faut des images pour me remé- d’un écrivain que ses romans dé- nommer ne guérit pas. Nommer
Grégoire Delacourt écrit : « Mais morer, il me faut les souvenirs des voilent bien malgré lui. La fiction permet juste de s’identifier. De faire
on y vit (dans La Liste de mes en- autres pour me guider. Ils m’escor- est pour lui une façon de « présen- encore partie des hommes. » ■ l’arbre ou la maison
vies, NDLR) un livre qui faisait du tent dans les ronces. Mon enfance ter à l’adulte que je suis devenu (1) Vient d’être publié D’a zouz begag,
bien. » Le succès naît toujours d’un s’est effacée. Pour fuir, elle s’est en- l’enfant que je fus ». Il ajoute : au Livre de Poche. Julliard, 295 p., 19 €.
velle fois le géant de fer pour une Des robots à Tassili
deuxième confrontation que l’on
sent encore plus incertaine.
Vehlmann, Bonneval, tanquerelle,
Fable uchroniqueBlanchard Le dernier volet d’une trilogie
Le vrai combat ne se situerait-il pas
ailleurs ? Dans la capacité humaine à d’anticipation ébouriffante.
écouter le message des «
Enfantsaccueillent le projet. Fabien Umo » nés partout sur la planète
Vehlmann (lauréat du prix Goscin- après l’apparition de cette
effrayanLe Dernier ny du meilleur scénariste en 2020) te singularité ? Mêlant thriller
maLas, tome met en place une « Team Atlas » fieux, science-fiction, géopolitique,
Par vehlmann, avec Gwen de Bonneval, Hervé sans oublier l’arrière-plan
historibonneval, Tanquerelle et Fred Blanchard. que des braises jamais éteintes de la
t anquerelle Publié en 2019, le premier tome guerre d’Algérie, la conclusion du
et blanchard,
de ce récit « feuilletonnant » se dé- Dernier Atlas s’impose comme une Éditions Dupuis,
LE DÉNOUEMENT d’une saga est roule de nos jours au cœur d’une évidente réussite. Le dessin réaliste 256 p., 26 €.
toujours un moment d’une délica- France dystopique, où dans les an- d’Hervé Tanquerelle, d’une grande
tesse extrême. La trilogie Le Dernier nées 1950-1960, le général de Gaul- clarté, domine de la tête et des
Atlas s’achève aujourd’hui de pro- le a lancé la construction de robots épaules, magnifié par les couleurs de
digieuse manière. Pas étonnant que atomiques, les Atlas, destinés à re- Laurence Croix.
Netflix s’intéresse déjà à une pro- bâtir l’Hexagone et maintenir l’or- On prend alors conscience que
chaine adaptation de cette série dre en Algérie. Le lecteur suit l’iti- l’objectif de cette fable uchronique
multiprimée. néraire d’un gangster nantais, aura toujours été de se lire comme
À l’origine de ce récit choral né il Ismaël Taïeb, agissant sous les or- un palimpseste de la guerre
d’Algéy a une quinzaine d’années, on dres d’un mafieux retors nommé Le rie, dissimulé sous une histoire de
trouve une image séminale jaillie Goff (un Alain Delon mêlé de Domi- robots géants… Complexe,
romadans l’esprit du scénariste Fabien nique Strauss-Kahn). Tout s’accé- naire tombe subitement enceinte. démantelé, qui pourrit dans une nesque en diable, et pourtant si
liVehlmann : un robot géant rouillé lère lorsqu’une entité géante venue Présent sur le massif du Tassili, le décharge indienne, peut lutter néaire, cette œuvre humaniste a
dans une casse à ciel ouvert. Le po- d’ailleurs surgit sur le plateau mon- héros est aussi frappé par les per- contre cette terrifiante menace. toutes les qualités d’un best-seller
tentiel narratif est là. Mâtiné d’une tagneux du désert du Tassili. Bapti- turbations de cette incompréhensi- Après le titanesque affrontement d’auteur. Depuis Le Roi et l’Oiseau
belle patine mélancolique. Au fil sé « Umo », le mystérieux phéno- ble anomalie. du deuxième volet, l’Umo ressurgit de Grimault et Prévert, on savait les
des années, l’idée s’enrichit d’une mène bouleverse l’équilibre du Jadis impressionné par les im- sur le sol français dans ce troisième géants de fer capables de poésie.
thématique plus personnelle liée à monde. D’incompréhensibles dys- menses colosses de métal français, tome. Le gouvernement de Fran- Les voici désormais porteurs de
la guerre d’Algérie. Après mille et fonctionnements ont lieu. Une Ismaël est convaincu que seul le çois Fillon déclare l’état d’urgence. sens historique… ■
une péripéties, les Éditions Dupuis journaliste baroudeuse quinquagé- George-Sand, dernier Atlas non Les autorités renflouent une nou- Olivier delcr O
la BD
de la semaine
dupuis
A
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surg
f
jeudi 30 septembre 2021 le figaro
8
L’histoire La Fnac tient salon jusqu’au 2 octobre
de la
que Fnac. Cette nouvelle édition, Fnac, décerné à Jean-Baptiste Diop, Guillaume Musso, Tatiana Cette année, crise sanitaire obli-semaine ge, le Salon Fnac Livres se réin- qui aura lieu au Shack Paris Del Amo pour son roman Le Fils de Rosnay, ou encore, du côté
e(4, impasse Sandrie, Paris 9 , de l’homme (Gallimard). de la BD, Bastien Vivès et Martin vente avec un tout nouveau
eranciens locaux des Éditions Cal- Elle se poursuivra les 1 et Quenehen, auteurs d’un Corto format mêlant des événements soutenu par « le figaro »,
le salon fnac livres se tiendra mann-Lévy) et en live sur le 2 octobre avec Sorj Chalandon, Maltese innovant, ou Juanjo en public (attention, places
limidu 30 septembre au 2 octobre tées) et des expériences numé- site, sera inaugurée ce jeudi Nathacha Appanah, Isabelle Car- Guarnido et Juan Diaz Canales,
au shack paris et en live. En margE 30 septembre à 18 h 30 avec la ré, Antoine de Caunes, Cécile auteurs de la série Blacksad.riques innovantes diffusées sur plus de 50 auteurs
ey participeront. remise du 20 prix du roman Coulon, Delphine Coulin, David F. L.sa plateforme culturelle La Cla-Littéraire
Mario Vargas Llosa : « Le Guatemala
a été le terrain de jeu des Américains »
chik qui a succédé à Raul Castro, entretien
« Une des leçons et qui a violemment réprimé les
à tirer de cette pandémie grandes manifestations de pro-L’écrivain
mondiale est que l’État testations en juillet dernier.
est bien plus important était à Paris
et omnipotent qu’on Ce personnage d’Edward Bernays
ne le pensait », déclare est pour le moins fascinant. pour évoquer
l’écrivain péruvien, Vous citez dans votre roman
Mario Vargas Llosa un extrait d’un essai qu’il avait son nouveau
(ici chez son éditeur publié en 1928, Propaganda,
Gallimard en 2017). où il avait écrit notamment : roman, « Temps
f. bOUCHON/Le figar O « La manipulation consciente
et intelligente des comportements sauvages »,
constitués et de l’opinion des
masses est un élément important qui a pour cadre
de la société démocratique. Ceux
qui manipulent ce mécanisme le Guatemala
méconnu de la société constituent
un gouvernement invisible des années 1950,
qui est le pouvoir véritable
dans notre pays. »secoué
Sans doute Bernays mériterait-il
un livre à lui tout seul. On le par plusieurs
considère comme le père de la
publicité moderne, du marketing coups d’État.
et de la propagande. D’ailleurs,
Goebbels s’était largement inspiré
de ses théories. Né à Vienne en PROPOS RECUEILLIS PAR
1891, émigré jeune aux États-Thierry C Lermon T
tclermont@lefigaro.fr Unis, il était également, et ce
n’est pas rien, le neveu de
Sigmund Freud, dont il restera très
LE FIGARO. - Dans Temps proche.
sauvages, qui se déroule
en grande partie au Guatemala C’est toutefois un autre
dans les années 1950, on voit personnage, haut en couleur,
réapparaître un personnage qui à la fois illumine et assombrit
sur lequel vous vous étiez penché ces pages, à savoir celle qu’on
par le passé, le dictateur a surnommée « Miss Guatemala ».
C’est une femme captivante et dominicain Rafael Trujillo.
Peut-on dire que votre nouveau ensorceleuse, prénommée
Martiroman constitue une sorte ta, d’origine italienne,
envoûteude diptyque avec La Fête au bouc, se, d’une grande beauté. Elle fut à
la fois la maîtresse du colonel Ar-un de vos plus grands succès,
écrit vingt ans auparavant ? mas, puis celle de son assassin.
Mario VARGAS LLOSA. - J’ai envie Ensuite, elle a œuvré pour le
de vous dire oui. Pour plusieurs compte de la CIA.
raisons. Notamment par le fait
que Trujillo a commandité en 1957 Dans Temps sauvages,
l’assassinat du président guaté- vous imaginez votre rencontre
maltèque Castillo Armas, mis en États-Unis. C’était un leader dé- riode très effervescente égale- - récente - avec Martita, chez elle,
œuvre par son chef de la sécurité, mocratique, sans doute libéral, ment pour la littérature, avec la ânotre avis aux États-Unis.
le sinistre Abbes García. Le colo- qui avait mis sur pied un projet de Beat Generation qui émerge, l’ar- Salué lors de sa publication en Cette rencontre a vraiment eu Bionel Armas, qui lui-même avait réformes progressistes, indispen- rivée du Nouveau Roman en Espagne il y a deux ans, Temps lieu, mais je l’ai fictionnalisée. Je
renversé le président élu du Gua- sables au pays, et ce, sans natio- France, les polémiques opposant sauvages a marqué le retour de tenais absolument à lui parler,
temala Jacobo Arbenz, lors du nalisations. Il a fini misérable- Sartre et Aron, les engagements l’excellence dans l’œuvre roma- c’est elle qui détient les clés des 1936
coup d’État de juin 1954, avec ment au Mexique, au début des de Camus. Ajoutons, sur un autre nesque de Vargas Llosa, après Le coulisses sombres de la politique Naissance à Lima
l’aide de la CIA. années 1970, après quelques an- plan, le maccarthysme, l’appari- Héros discret et Aux Cinq Rues, au Guatemala à cette époque, et (Pérou).
nées passées en exil à Cuba, au tion des guérillas en Amérique la- Lima. En 2019, à 83 ans, l’auteur même ailleurs dans la région. On 1963
À vous lire, on voit bien début de la révolution. tine, la guerre d’Algérie et l’ex- de Conversation à La Catedral ne connaît toujours pas sa vérita-Premier roman :
que le Guatemala pansion de la guerre froide. prouvait qu’après la consécra- ble identité, du moins officielle-La Ville et les Chiens.
vous tient à cœur… Et pourquoi ce coup d’État ? tion du Nobel, il ne s’était pas ment. J’ai juste changé les lieux, 1969
C’est un petit pays d’Amérique À l’origine, il y a deux hommes, Dans les dernières pages endormi sur ses lauriers. Mieux, modifié certains de ses propos, Conversation
latine qui est plutôt mal connu, deux Américains : Sam Zemurray, de Temps sauvages, vous affirmez dans ce Tiempos recios, au titre pour les besoins du roman. À plus à La Catedral.
surtout en Europe. surnommé « Banana que ce coup d’État de 1954 emprunté à Thérèse d’Avila, il de 80 ans, elle est toujours aussi 1975
Un pays qui a énor- Man », le patron de la a modifié et même transformé brosse un superbe portrait de fascinante.L’Orgie perpétuelle,
mément souffert tout United Fruit Compa- durablement le visage femme, « Miss Guatemala », qui essai sur laubert
temps sauvagesau long de son histoi- ny, qui contrôlait la vient compléter sa galerie des Quel regard portez-vous et les objectifs des gauches et Madame Bovary.
De Mario re, avec un peuple quasi-totalité des latino-américaines. Pouvez-vous personnages féminins qu’il avait sur le monde, ou plutôt la scène 1990Vargas Llosa, maya conquis et do- terres du Guatemala, nous expliquer pourquoi ? magnifiées par le passé, telles la politique, d’aujourd’hui ?Candidat à l’élection traduit de l’espagnol miné par l’empire az- mais qui traversait L’intervention armée, antidémo- Chilenita dans Tours et détours de C’est une époque très pauvre du présidentielle (Pérou) par Albert tèque avant même la une mauvaise passe, cratique, des États-Unis, a poussé la vilaine fille, ou Lucrecia dans point de vue du rôle et de la place au Pérou. Bensoussan
conquête espagnole. et l’inventeur du à la radicalisation de la gauche Éloge de la marâtre. des intellectuels, des penseurs, 2000et Daniel Lefort,
Ensuite, les Améri- marketing moderne, latino, et même pour une frac- « Miss Guatemala », une beauté qui jadis participaient à la vie po-La Fête au bouc.Gallimard,
cains en ont fait un y compris politique, tion, à sa militarisation. La libéra- interlope et vénéneuse, dotée litique. Cette dernière a été aban-382 p., 23 €. 2010
terrain de jeu, avec Edward Bernays. Ils tion n’est pas venue par les urnes, d’une « intelligence lumineuse », donnée aux seuls politiciens, avec Prix Nobel
l’exploitation des ont convaincu à la et a donc dans le même temps, au centre de deux coups d’État fo- les dégâts que l’on sait. C’est dé-de littérature.
terres agricoles par la fois la presse démo- entraîné les dictatures sur tout le mentés par la CIA, et qui ont sormais le règne de l’image, de Le Rêve du Celte.
toute-puissante Uni- cratique américaine continent, du Brésil à l’Argentine, meurtri le Guatemala dans les an- l’émotion, du populisme et de la 2012
ted Fruit Company. et Washington du en passant par le Salvador… nées 1950. Autour d’elle, s’agitent médiocrité démagogique. Les La Civilisation
C’est aussi le pays du danger que représen- N’oublions pas que ce coup d’État ou disparaissent une galerie de fi- idées manquent et les stéréotypes du spectacle (essai).
Prix Nobel Miguel terait pour les États- a eu lieu moins d’un an après l’at- gures attachantes ou patibulaires : dominent, et le débat d’idées a 2019
Angel Asturias, qui Unis la mise en taque avortée de la caserne de la le président renversé Jacobo Ar- déserté le champ politique. Tiempos recios,
avec son roman dé- œuvre de la politique Moncada à Santiago de Cuba par benz, le sbire du dictateur Trujillo, Aujourd’hui, les présidents s’affi-traduit deux ans
nonciateur Monsieur d’Arbenz, allant jus- les frères Castro et leurs hommes, le colonel Johnny Abbes García, le chent publiquement avec des plus tard chez
le Président, publié en qu’à leur faire crain- Autre chose : Che Guevara était patron de la United Fruit Compa- sportifs ou des blogueurs. Mais allimard sous le titre
1946, puis sa célèbre dre une alliance envi- en cet été 1954 au Guatemala. Dès ny, promoteur des « républiques pas avec des écrivains ou des phi-Temps sauvages.
Trilogie bananière, a sagée avec l’URSS, ce lors, il a théorisé sa pensée qui bananières » et son complice, le losophes.
ouvert la voie sur ce qui était complète- s’est durcie, avec pour but de dé- publicitaire Edward Bernays. Par ailleurs, une des leçons ou des
terrain à Gabriel Gar- ment faux. truire l’armée. Fidel Castro avait à Ajoutons des tontons macoutes, enseignements à tirer de cette
cia Marquez, à quelques autres, et N’oubliez pas qu’à l’époque j’étais cette époque des idées assez pro- des barbudos cubains, des évan- pandémie mondiale qui sévit
deà moi-même. un jeune homme de 18 ans, étu- ches de celles d’Arbenz, avec un gélistes et de jeunes prostituées. puis bientôt deux ans est que
diant en droit à Lima, à l’univer- programme social-démocrate. Ce Le roman s’achève en beauté l’État est bien plus important et
Dans le même temps, sité San Marcos ; nous étions au n’était pas encore le marxiste in- avec l’apparition de Vargas Llosa omnipotent qu’on ne le pensait.
vous réhabilitez l’honneur Pérou sous la dictature du général flexible qu’il allait devenir. Et dans son propre rôle, rendant en- C’est un fait : l’État tout-puissant
et le rôle du président renversé, Odria. J’étais alors marxiste, et aujourd’hui, regardez le résultat à fin visite à une « Miss Guatemala » s’est imposé en Occident et même
Arbenz. Pour quelles raisons ? nous suivions très attentivement Cuba : la dictature la plus longue en fin de parcours, au milieu de dans les pays du tiers-monde. Et
Je pense que l’histoire a été parti- avec mes camarades le déroulé du continent sud-américain, plus pépiements d’oiseaux. « Une fem- dans le même temps, on constate
culièrement injuste avec Arbenz. des événements au Guatemala. de soixante ans de règne absolu me inquiétante, nous dit-il, avec un que la mondialisation a marqué le
Il n’était pas communiste, c’était Permettez-moi d’ajouter que ces du Parti communiste, avec au regard vert-gris qui semblait tré- pas et que les replis nationaux se
même plutôt un admirateur des années 1950 constituaient une pé- pouvoir désormais un apparat- paner ses interlocuteurs. » ■ sont hélas accentués. ■
A
express

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