Le Point du 10-05-2020

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Date de parution 10 mai 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 24 Mo
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Retour à l’écoleComment font les Danois
Les silencesdeVenise
Vacances d’étéOù louer en France
www.lepoint.frHebdomadaire d’information du jeudi 7 mai 2020 n° 2489 - 5
Vérités et boniments sur la relance économique Vattnirvlemia noustirerdelà?
Les chances et les boulets de la France Le surprenant plan des Gracques Les leçons du grand historien des crises Niall Ferguson
Emmanuel Macron à l’Élysée, le 30 avril.
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ENVIE D’AILLEURS ?
Escale hors du temps. En cette période de confinement,Le PointetPonants’associent pour vous offrir un moment d’évasion.
©Studio PONANT/Matthieu Germain
LA BALEINE À BOSSE/ ANTARCTIQUE
Également appelée « rorqual à bosse », la baleine à bosse est considérée commele mammifère le plus impressionnant du monde marin, pouvant mesurerjusqu’à 18 mètres et peser jusqu’à 40 tonnes. Elle est reconnaissable à son corps massif, noir sur le dessus et blanc sur la partie ventrale, à sa tête portant de nombreux tubercules ainsi qu’à la protubérance à l’avant de sa nageoire dorsale, qui lui a valu son nom. Animal très expressif, elle doit sa renommée aux longs chants plaintifset mélodieux dont elle se sert pour communiquer.
L’éditorial de Franz-Olivier Giesbert
C’est quand tout semble perdu que le chef doit attaquer
Le confinement aura au moins eu un bon côté : on n’a pas entendu les maroufles et braillards habituels,reclus dans leurs tanières. Ça nous a fait des vacances. Il est vrai que le terrain du crétinisme a été occupé avec succès – on a ceux que l’on peut – par des ministres qui ont expliqué, discré ditant ainsi davantage encore la parole publique, que le port du masque ne s’imposait pas. N’estce pas Sibeth Ndiaye qui osait déclarer il n’y a pas si longtemps :masques ne sont pas nécessaires« Les quand on n’est pas malade »? N’estce pas Olivier Véran qui prétendait que l’usage du masque pour la popula tion« n’est pas recommandé et n’est pas utile »? Sans parler d’Édouard Philippe. De gros mensonges qui mérite raient au moins un rappel à la loi qu’on attend toujours. Que les deux premiers, entre autres comiques, conti nuent de dispenser le discours officiel, alors que les masques vont devenir obligatoires dans les transports en commun, ne contribue pas qu’un peu à nourrir la défiance et, surtout, le complotisme. Certes, il est en core tapi dans l’ombre.Mais quand,dans quelques jours, les Français commenceront à sortir de chez eux, on peut craindre que, devant ce qui les attend, ne soient libé rées les forces de la bêtise et de la haine.
Le pays s’étant arrêté quasiment deux mois, nous sommes à la veille d’une catastrophe écono mique, et, ne l’oublions jamais : c’est bien la crise de 1929 qui, en minant la République de Weimar, a porté le nazisme au pouvoir. Quand tout s’écroule, que l’éco nomie est par terre, que la peur et la faim les tenaillent, les grands peuples sont capables de tout, du meilleur comme du pire, souvent du pire. Le concours de fadaises a déjà commencé et, comme d’habitude, la CGT a un train d’avance.« Coronavirus, virus capitaliste »,dit un de ses slogans. Pourquoi pas, pendant qu’on y est, un virus communiste, allemand, israélien, islamiste, américain, « néolibéral » ? Les jo bards ! La machine à inepties est en état de marche, il suffit de mettre une pièce dedans. Avec la crise écono mique qui vient, sa production pourrait bien dépas ser toutes les prévisions.
Jusqu’à présent, il fallait redistribuer la ri-chesse.Désormais, il faudra redistribuer la misère. C’est le défi que doit maintenant affronter ce pouvoir, comme dans tous les pays où a sévi le coronavirus. Avec une note de 4,1 sur 10, M. Macron est le plus mal noté des sept gouvernants occidentaux évalués dans leurs nations respectives par un sondage international.
Il est loin derrière le chancelier autrichien, Sebastian Kurz (6,8), son homologue allemande Angela Mer kel (6) ou même, c’est un comble, le Premier ministre britannique, Boris Johnson (5,6). M. Macron paie pour les pénuries, les contradic tions ou les improvisations ridicules – comme celles qui ont présidé à l’élaboration de la carte départemen tale du confinement –, qui semblent toutes avoir été écrites par le scénariste deLa Panthère rose. Si la France était une entreprise, vu la façon dont elle est gérée, elle serait en faillite depuis belle lurette. Mais le pré sident fera oublier les pataugeages de la phase sani taire s’il se montre dès maintenant à la hauteur sur le plan économique.
Danton disait en 1792 que, pour sauver la France révolutionnaire,il fallait« de l’audace, en core de l’audace, toujours de l’audace ». Disons, pour ne pas employer de grands mots, que M. Macron a trois solutions : 1) une forte relance, 2) une forte relance, 3) une forte relance. De lourdes responsabilités histo riques pèsent sur les jeunes épaules du président, tan dis que des forces obscures travaillent déjà à s’accaparer la détresse qui ne manquera pas de s’em parer de beaucoup de Français quand leur tomberont dessus les faillites et les trains de licenciements.
Si nous sommes bien dans une situation comparable à celle de 1945,quand l’économie avait été dévastée par la guerre, rapprochement histo rique que fait souvent M. Le Maire, un président digne de ce nom doit réhabiliter la politique. Même chose si nous sommes comme en 1958, lorsque l’État était à ra masser. Les deux fois, pour reconstruire la France, de Gaulle a su s’appuyer sur des politiques, fussentils ses contempteurs, en essayant de dépasser ces attrapego gos que sont les idéologies.On ne gouverne pas la France en donnant tous les pouvoirs à l’administration. Sauf à se retrouver avec un gouvernement comme celuici, qui, souvent, ressemble à une confrérie de bras cassés.
Pour l’heure, tout fait ventre à Mme Le Pen, dont le silence a quelque chose de gourmand. Au rythme où vont les choses, elle est bien partie pour la présidentielle de 2020. À moins que M. Macron re trouve l’esprit de ce message génial envoyé au quar tier général par le futur maréchal Foch, alors que la France était donnée battue lors de la première bataille de la Marne :« Mon centre cède, ma droite recule, situa tion excellente, j’attaque ! »§
Le Point2489 | 7 mai 2020 |5
ÉDITO
La civilisation de la pétoche
l est un produit qui s’arrache autant que les masques: à la hargne croissante des procéduriers professionnels. I les parapluies, de préférence les modèles à ouverture Ainsi, la nouvelle stratégie de la CGT et de Sud, notam rapide. Ah, ces discours gouvernementaux qui com ment, consiste à exercer à l’encontre des entreprises un mencent rituellement par«les médecins ont dit»… Cer chantage aux poursuites judiciaires. Au rêve du grand tains vont même jusqu’à expliquer leur position passée soir succède le prurit des petits procès. Et il n’est pas sûr sur les masques par»«les médecins disaient que les magistrats, souvent acquis à la même idéologie. Il ne s’agit évidemment pas de contester l’autorité scientifique, –et qui n’ont, eux, presquejamaisdecomptesàrendre–, mais de constater l’abritement quasi systématique dus’interposenttoujours…Avantagedecetteméthodepour politique. Celuici a ses raisons: la prolifération des pro la CGT, elle n’exige pas de mobiliser autant de salariés cédures pénales contre l’État et ses dirigeants est stupé que pour une grève: un seul délégué suffit. La centrale fiante. Le spectre de la Cour de justice de la République, cégétiste compense ainsi son influence déclinante (sur et derrière lui celui de l’affaire du sang contaminé, rôde tout dans le privé). Il ne faudra pas oublier de rappeler dans les couloirs du pouvoir. Triste époque, où l’onsoncynismelorsqueleslicenciementssemultiplieront. confond responsabilité politique et responsabilité judi En attendant, les entreprises sont pour beaucoup téta ciaire. Certes, lesstratègesgrecsétaientparfoiscondam nisées. Elles ne rouvrent qu’avec parcimonie leurs lo nés à mort après une défaite, mais caux et usines, d’autant que les veutonvraimentdecela?Ledéconnormes établies par l’État dans son Le déconfinement, opération finement, opération délicate s’il en «protocole national de déconfine est, risque bien d’être pollué par la ment» sont tellement précises que délicate s’il en est, risque bien trouille, et donc de traîner un peu la probabilité du sansfaute est d’être pollué par la trouille, et plusenlongueur.Tantpispourl’écoproche de zéro. Résultat, nombre nomie et l’emploi…donc de traîner un peu plusd’entre elles prolongent leur confi En matière de relance économique,nement.Et,aveclui,lechômagepar en longueur. Tant pis pour laréférenceestévidemmentFranklintiel ou technique de leurs salariés, l’économie et l’emploi… D. Roosevelt. Lors de son discours aux frais de l’État. La machine à d’investiture du 4 mars 1933, il pro perdre est lancée, et un petit coup nonça ces mots, désormais célèbres:«La seule chose dontd’œil à ce qui se passe en Allemagne, où la reprise com nousdevonsavoirpeurestlapeurellemême–l’indéfinissable,mence, est tout à fait déprimant. ladéraisonnable, l’injustifiableterreurquiparalyselesefforts nécessairespourconvertirladérouteenmarcheenavant.»La leçon de sir Winston.Pour conjurer«cette peur qui vous tient au ventre et vous fait fouiller l’obscurité à la re Prurit procédurier.doute l’époque estelle Sans cherche de ce qui va vous sauter dessus», pour reprendre différente. En France tout particulièrement. Comme le l’expression du maître du genre, Stephen King, le pre souligne Gérald Bronner(lire p. 94), nous sommes le seulmierpasseraitqu’EmmanuelMacronluimêmemontre pays au monde à avoir intégré dans sa Constitution le sa capacité à la surmonter. Oh, attention aux leçons fa principedeprécaution.Lesinstitutionssontlespremièresciles!Lerisquederebonddel’épidémieestsérieux.Wins embrigadées, mais la doctrine est désormais largement ton Churchill, que l’on cite volontiers comme exemple partagée dans la société. L’ouverture de parapluies est du courage en politique, n’était pas pour autant un in contagieuse, elle aussi. conscient.«Il y a un précipice de chaque côté de vous,di Ainsi, les patrons des grands transporteurs ont écrit au saitil. Un précipice de prudence et un précipice d’excès Premier ministre pour prévenir que les normes de sécud’audace. »Il existe néanmoins, pour le président fran rité ne pourraient être respectées dans les trains et les çais, une leçon rassérénante à retenir de la vie politique bus, sauf à ce que l’État place des policiers partout. Leur de sir Winston : les succès effacent bien des erreurs. angoisseestévidemmentd’êtretenuspourresponsablesChurchill a survécu à décisions franchement catastro si cela se passe mal. Les maires, dont la responsabilité ci phiques, comme la campagne des Dardanelles, en 1915, vile et pénale était déjà – trop – souvent engagée, ont eux ou la réévaluation de la livre, en 1925. S’il prend des aussi sonné l’alerte, par l’intermédiaire de François Ba risques et sort la France de l’ornière, Emmanuel Macron roin: ils ne veulent pas être les«kamikazes»du déconfipourracertainementfaireoublierlespénuriesdemasques nement. Qui peut leur en vouloir? et les calembredaines de ses ministres à ce propos…§Cette nouvelle civilisation du parapluie doit beaucoupÉtienne Gernelle
6| 7 mai 2020 |Le Point2489
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Enquête sur la secrète « cellule Castex ».
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Les recettes des cafés et des restaurants pour revivre.
– LUDOVIC MARIN – ERIC BERACASSAT
LE POINT
60 ROPMoAuINrrGaAI-LtL-AoRDn/ReEnAcPoOrUeR?vivre en ville
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L’éditorial de FranzOlivier Giesbert La chronique de Patrick Besson Editoriaux : PierreAntoine Delhommais, Nicolas Baverez, Luc de Barochez
LE POINT DE LA SEMAINE 14Le secret du bronzage présidentiel
EN COUVERTURE 22Vatil vraiment nous tirer de là ? 28Le plan des Gracques pour ne pas se laisser distancer par l’Allemagne 32Niall Ferguson : « La nouvelle guerre froide encouragera une saine compétition » 36Enquête sur la secrète « cellule Castex » 40Les recettes des cafés et des restaurants pour revivre 44Le journal de bord d’une sauveteuse d’entreprises 46« Mais à quelle sauce allonsnous être mangés ? » par Jérôme Fourquet et Marie Gariazzo 48Les mesures que les Français attendent
MONDE 50Dans le silence de Venise 56Le Danemark, premier de la classe
SOCIÉTÉ 60Pourraton encore vivre en ville ? 63Pour une transformation profonde de la justice, par Chantal Arens
SCIENCES 64En Afrique, des drones au service de la santé
CULTURE 66Enfin un musée du Grand Siècle ! 72« Pinocchio », du grand au petit écran 74La bataille de la librairie 77Le classement de la Fnac ; la minute antique
SOMMAIRE2489
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STYLE 78Orfèvrerie : le goût des merveilles 82Montres : la revanche des joaillières 84Évasion : louer un bout de France 88Gastronomie : ramenez vos fraises !
89Bridge & Mots croisés
90Le blocnotes de BernardHenri Lévy
LE POSTILLON 91Aton le droit de critiquer le confinement ? par Sébastien Le Fol 91L’art au temps du Covid, par Serge Bramly 94Affronter le risque de sortir, par Gérald Bronner 96Matt Ridley : « Nous payons en vies humaines le frein à l’innovation mis par l’administration » 98La caméra ou le virus ? par Kamel Daoud
Chaque jeudi, retrouvez Étienne Gernelle dans le « 5/7 », de Mathilde Munoz, « Histoires politiques », à 6 h 44.
Le Pointpublished weekly by Société is d’exploitation de l’hebdomadaire Le Point-Sebdo, 1, boulevard Victor, 75015 Paris, France. Copyright Le Point2018. Origine géographique du papier : Allemagne, Autriche, Italie. Taux de fibres recyclées : 0 %. Certification des fibres : PEFC. Eutrophisation 2020 : 0,013 kg/T équivalent phosphore.PRINTED IN FRANCE encart Un abonnement jeté « Le Point » (ventes).
Le Point2489 | 7 mai 2020 |7
SIGNE DE DISTINCTION DEPUIS 1803
ARTHUSBERTRAND.COM
Troisième nouvelle retrouvée de Marcel Aymé
Patrick Besson
artin n’avait jamais pratiqué aucun sport, profMde gym de l’école SaintJean, rue Caulaincourt, sauf, depuis l’enfance, la montée et la descentedesescaliersdeMontmartre.Lelui répéta, pendant une large partie de sa scolarité, qu’il y avait une différence entre marcher et courir. « Laquelle ?demandait l’enfant. – Quand on court, on soulève les genoux. – Les genoux de qui ? » L’enseignant soupirait et rejoignait d’autres élèves moins récalcitrants. Pendant les matchs de « foutebol », on laissait Martin dans les buts où il n’était pas mauvais, car sa mission consistait à stop per le ballon, donc le jeu. Son moment préféré était quand ses coéquipiers et les joueurs du camp ad verse regagnaient leur poste tandis qu’il tardait à remettre la balle en jeu. C’était pourtant au stade Bauer de SaintOuen, lors du match amical Red StarStalingrad Tractors, peu après son entrée aux P et T, devenus les PTT en 1991, que Martin rencon tra sa future épouse Martine. Il quitta son petit hô tel de la rue Ravignan – où, pendant l’Occupation, avait habité l’écrivain Albert Camus – et s’installa avec la jeune femme dans un deuxpiècescuisine de la rue Norvins, à deux pas de la place du Tertre. Mais deux pas, c’était beaucoup pour Mar tin, et il fallait que Martine le houspille pour que, après le dé jeuner dominical avec ses pa rents et ceux de son épouse autour d’un rôti de bœuf ou d’une épaule d’agneau, il les
suive jusqu’à cette place célèbre pour ses peintres nonchalants et ses restaurants pittoresques. Martin opposa toujours une résistance souriante mais ferme aux amis et collègues qui lui proposaient de les rejoindre sur les courts de tennis, dans les salles de musculation ou à des courses de vélo. Au début du confinement décidé par le président Macron, à la suite de la pandémie mondiale de Covid19,notre héros ressentit un besoin étrange : celui de courir. Les boutiques de sport étant fermées, comme tous les commerces non essentiels, alors que le sport était naguère considéré comme essentiel pour une grande majorité du corps médical, Martin n’eut pas la possibilité d’acheter un équipement et ce fut avec les vieilles chaussures de tennis trouées et le bermuda à fleurs de son adolescence qu’un soir d’avril 2020, un peu avant 20 heures, il sortit de son appartement – aprèsle décèsde Martine d’une cirrhose en juin 2016, Martin avait épousé une jeune podologue sénéga laise et habitait avec elle rue du Chevalierdela Barre – et se mit à courir. C’était une impression nouvelle, comme s’il avait ouvert une fenêtre dans la maison d’un mort. Il s’engagea dans la rue de Clignancourt, où l’accueillit une salve d’applaudis sements. Il regarda à droite, à gauche, devant et derrière lui : il n’y avait personne d’autre dans la rue. Les applaudissements redoublèrent. Alors, Martin se sentit récompensé de son effort tardif pour avoir une activité physique et leva les bras au ciel dans un geste victorieux§
Albert Camus, à Paris, en 1957.
Un soir d’avril 2020, un peu avant 20 heures, il sortit de son appartement et se mit à courir. C’était une impression nouvelle, comme s’il avait ouvert une fenêtre dans la maison d’un mort. LOOMIS DEAN/THE LIFE PICTURE COLLECTION/GETTY IMAGES
Le Point2489 | 7 mai 2020 |9
ÉDITORIAUX En attendant le krach immobilier?
La récession économique laisse présager un éclatement de la bulle spéculative dans les grandes villes.
par PierreAntoine Delhommais vant même l’épidémie de Covid19, la maison individuelle A avec jardin représentait l’habitat idéal pour 71 % des Fran çais, selon une enquête publiée par le réseau d’agences immo bilières Century 21. Il y a fort à parier que ce pourcentage s’inscrira en forte hausse à l’issue du confinement. Et qu’à l’in verse, après deux mois passés dans un immeuble au voisinage immédiat d’une famille avec trois enfants en bas âge, d’un pas sionné de bricolage ou encore d’un joueur de cornemuse, la proportion des amateurs d’appartements en ville (29 %) baisse nettement. À part modifier les rêves de logement des Français, la pandé mie pourrait bien avoir des conséquences majeures et durables sur le marché de l’immobilier résidentiel, bouleverser l’offre et la demande et inverser les tendances observées précédemment. D’abord sur le plan géographique, avec une réduction probable des inégalités territoriales. Entre fin 2009 et fin 2019, le prix du mètre carré avait ainsi baissé en moyenne de 14 % dans un dé partement comme la Creuse, alors qu’en comparaison il avait augmenté de 53 % à Paris. Soutenu par l’essor du télétravail, par les atouts de la vie au calme et de la sécurité sanitaire (le ratio des décès dus au Covid19 est vingtdeux fois plus faible dans le Cantal qu’en SeineSaintDenis), le marché immobilier de la France périphérique est bien parti pour prendre, dans les pro chaines années, sa revanche sur celui de la France des grandes métropoles « branchées » et dynamiques.
10| 7 mai 2020 |Le Point2489
Reste la question des conséquences de l’épidémie sur l’évo lution globale des prix. Impossible pour le moment de s’en faire la moindre idée, le confinement ayant entièrement gelé les transactions, fermé à double tour les portes des offices nota riaux, rendu impossible les visites de maisons et d’apparte ments et mis au chômage technique les 120 000 agents immobiliers que compte le pays. Sans surprise, les profession nels du secteur se veulent rassurants. Et répètent à l’envi que le marché de l’immobilier devrait parfaitement résister à la crise, qu’il n’y a aucune raison d’anticiper une baisse des prix compte tenu de la demande intacte – et forte – des Français en logements. À les entendre, cette dernière serait même soute nue par le bond des divorces et des séparations prévu à la sor tie d’un confinement éprouvant aussi pour les amours, comme cela a pu être observé en Chine. Cet optimisme intéressé semble toutefois relever davantage de la méthode Coué que d’une analyse économique rationnelle. Laquelle conduit plutôt à penser que les effets dévastateurs de la récession sans précédent qui se profile sur l’emploi, les reve nus et le pouvoir d’achat vont provoquer un krach immobilier comparable à celui qui a déjà frappé les marchés boursiers (25 % pour l’indice CAC 40). D’autant qu’à ce chaos économique s’ajou teront une prudence et une sélectivité accrues des banques dans l’octroi de prêts, avec à la clé une hausse des taux de crédit et
Il suffit de se souvenir que le prix du mètre carré avait reculé en moyenne de 42 % à Paris entre 1990 et 1997.
ILLUSTRATION : JEAN POUR « LE POINT »