Telerama du 13-05-2020

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Date de parution 13 mai 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo
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M 02773 - 3670 - F: F: 3,303,30E
3’:HIKMRH=XUXXU\:?d@q@r@a@a";
MERCREDI 13 MAI 2020
HEBDOMADAIREFR 3,30€
BEL, LUX 3,90€DOM 5,50€
CH 5,70 CHFMAR 43 MAD
CPPAP Nº 0621C80864
Nº 3670
DU 16 AU 22 MAI 2020
RENCONTRE AVEC
A R I A NE M NOUC HK I NE
GUSTAVE KERVERN
SUZANE
THOMAS JOLLY
SAUVER AUSSI
LES ARTISTES,
UOI U’IL EN COÛTE
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Lé guez à l’ Institut Curie,
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ransmettre tout ou une partie de ses biens àT l’Institut Curie, premier centre fr ançais de
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Tél. : hh hh hh hh hh TLM052020Vous pouv ez me joindr e au numér o ci-c on tr e
✂L’inviTée
Réclusion des aînés, mensonges, infantilisation…
La directrice du Théâtre du Soleil ne cache pas sa colère
face aux couacs du pouvoir. Et milite pour que
l’art vivant, essentiel à la société, ne soit pas oublié.
Ariane
Mnouchkine
Propos recueillis par Joëlle Gayot Depuis 1970, à la Cartoucherie de commencer à répéter un spectacle étrangement
prophéPhotos Richard Dumas/Agence Vu’ Vincennes, Ariane Mnouchkine ré- tique. Le sujet, que je ne peux ni ne veux évoquer ici, sous
vèle grâce au théâtre l’ange et le dé- peine de le voir s’évanouir à tout jamais, ne varie pas. Mais
mon qui sommeillent en nous. Qu’elle sa forme va bouger sous les coups du cataclysme qui ébranle
monte Eschyle, Shakespeare, Molière, qu’elle s’inspire du tout, individus, États, sociétés, convictions. Alors nous nous
réel, la directrice du Théâtre du Soleil explore la limite documentons, nous menons nos recherches dans tous les
entre le bien et le mal. Terrassée par le Covid-19, elle s’est domaines nécessaires. Nous devons reprendre l’initiative,
réveillée dans une France confnée où les théâtres étaient cette initiative qui, depuis deux mois, nous a été interdite,
à l’arrêt, artistes et intermittents sans travail, salles de re- même dans des domaines où des initiatives citoyennes
auprésentation fermées. Cette crise historique, elle la tra- raient apporté, sinon les solutions, du moins des
amélioraverse en artiste et en citoyenne. Dès que possible, elle re- tions notables sur le plan humain.
prendra les répétitions avec ses comédiens. Et avec eux
transformera sa colère en une œuvre éclairante. Quel est votre état d’esprit ?
J’ai du chagrin. Car derrière les chifres qu’un type égrène
Comment se vit le confinement au Théâtre du Soleil ? chaque soir à la télévision, en se félicitant de l’action
forComme nous pouvons. Comme tout le monde. Nous organi- midable du gouvernement, je ne peux m’empêcher
d’imasons des réunions par vidéo avec les soixante-dix membres giner la soufrance et la solitude dans lesquelles sont
du théâtre et parfois leurs enfants. Retrouver la troupe fait morts ces femmes et ces hommes. La soufrance et
l’indu bien à tous. Surtout à moi. Nous réféchissons : après le compréhension de ceux qui les aimaient, à qui on a
interdéconfnement, comment faire ? Comment reprendre le dit les manifestations de tendresse et d’amour, et les rites,
théâtre, qui ne se nourrit pas que de mots mais surtout de quels qu’ils soient, indispensables au deuil.
Indispencorps ? Quelles conditions sanitaires mettre en œuvre sans sables à toute civilisation. Alors qu’un peu d’écoute, de
qu’elles deviennent une censure insupportable ? Masques, respect, de compassion de la part des dirigeants et de
évidemment, distanciations physiques dans les activités leurs moliéresques conseillers scientifques auraient
perquotidiennes telles que les repas, les réunions, mais en ré- mis d’atténuer ces réglementations émises à la hâte, dont
pétition ? Se demander comment faire, c’est déjà être, un certaines sont compréhensibles mais appliquées avec une
peu, dans l’action. Il se trouve que, le 16 mars, nous allions rigidité et un aveuglement sidérants. ☞
Télérama 3670 13 / 05 / 20 33 mars 1939 Décembre 1970
Naissance. Installation
1963-1964 à la Cartoucherie
Long voyage de Vincennes
initiatique et création
en Orient. de 1789.
29 mai 1964 Décembre 2019
Création du Dernières
Théâtre du Soleil. représentations
d’Une chambre
en Inde (Théâtre
du Soleil). a
m
La metteuse en scène riane nouchkine L’inVitée
Parlons-nous du théâtre ? Subir est-il le pire ?
Mais je vous parle de théâtre ! Quand je vous parle de la so- Nous devons cesser de subir la désinformation de ce
gouciété, je vous parle de théâtre ! C’est ça le théâtre ! Regarder, vernement. Je ne conteste pas le fameux « Restez chez
écouter, deviner ce qui n’est jamais dit. Révéler les dieux et vous ». Mais, si l’on est (soi-disant) en guerre, ce slogan ne
les démons qui se cachent au fond de nos âmes. Ensuite, suft pas. On ne peut pas déclarer la guerre sans appeler,
transformer, pour que la Beauté transfgurante nous aide à dans le même temps, à la mobilisation générale. Or cette
connaître et à supporter la condition humaine. Supporter mobilisation, même abondamment formulée, n’a jamais
ne veut pas dire subir ni se résigner. C’est aussi ça le théâtre ! été réellement souhaitée. On nous a immédiatement
bâillonnés, enfermés. Et certains plus que d’autres : je pense
Vous êtes en colère ? aux personnes âgées et à la façon dont elles ont été traitées.
Ah ! ça oui ! Je ressens de la colère, une terrible colère et, J’entends s’exprimer dans les médias des obsédés
antij’ajouterai, de l’humiliation en tant que citoyenne française vieux, qui afrment qu’il faut tous nous enfermer, nous, les
devant la médiocrité, l’autocélébration permanente, les vieux, les obèses, les diabétiques jusqu’en février, sinon,
mensonges désinformateurs et l’arrogance obstinée de nos disent-ils, ces gens-là encombreront les hôpitaux. Ces
gensdirigeants. Pendant une partie du confnement, j’étais plon- là ? Est-ce ainsi qu’on parle de vieilles personnes et de
magée dans une semi-inconscience due à la maladie. Au réveil, lades ? Les hôpitaux ne seraient donc faits que pour les gens
j’ai fait la bêtise de regarder les représentants-perroquets productifs en bonne santé ? Donc, dans la France de 2020,
du gouvernement sur les médias tout aussi perroquets. nous devrions travailler jusqu’à 65 ans et une fois cet âge
réJ’avais respecté la rapidité de réaction d’Emmanuel Macron volu, nous n’aurions plus le droit d’aller à l’hôpital pour ne
sur le plan économique et son fameux « quoi qu’il en coûte » pas encombrer les couloirs ? Si ce n’est pas un projet
préfaspour éviter les licenciements. Mais lorsque, dans mon petit ciste ou prénazi, ça y ressemble. Cela me fait enrager.
monde convalescent, sont entrés en piste ceux que je sur-
nomme les quatre clowns, le directeur de la Santé, le mi- Que faire de cette rage ?
nistre de la Santé, la porte-parole du gouvernement, avec, Cette rage est mon ennemie parce qu’elle vise de très
méen prime, le père Fouettard en chef, le ministre de l’Inté - diocres personnages. Or le théâtre ne doit pas se laisser
rieur, la rage m’a prise. Je voudrais ne plus jamais les revoir. aveugler par de très médiocres personnages. Dans notre
travail, nous devons comprendre la grandeur des tragédies
Que leur reprochez-vous ? humaines qui sont en train d’advenir. Si nous, artistes, nous
Un crime. Les masques. Je ne parle pas de la pénurie. Ce scan- restons dans cette rage, nous n’arriverons pas à traduire
dale a commencé sous les quinquennats précédents, de dans des œuvres éclairantes pour nos enfants ce qui se vit
Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Mais, appartenant aujourd’hui. Une œuvre qui fera la lumière sur le passé
au gouvernement qui, depuis trois ans, n’a fait qu’aggraver pour que l’on comprenne comment une telle bêtise, un tel
la situation du système de santé de notre pays, ils en par- aveuglement ont pu advenir, comment ce capitalisme
détagent la responsabilité. En nous répétant, soir après soir, bridé a pu engendrer de tels technocrates, ces petits esprits
contre tout bon sens, que les masques étaient inutiles voire méprisants vis-à-vis des citoyens. Pendant un an, ils restent
dangereux, ils nous ont, soir après soir, désinformés et, litté- sourds aux cris d’alarme des soignantes et soignants qui
déralement, désarmés. Alors qu’il eût fallu, et cela dès que l’épi- flent dans la rue. Aujourd’hui, ils leur disent : vous êtes des
démie était déclarée en Chine, suivre l’exemple de la plupart héros. Dans le même temps, ils nous grondent de ne pas
resdes pays asiatiques et nous appeler à porter systématique- pecter le confnement alors que 90 % des gens le respectent
ment le masque, quitte, puisqu’il n’y en avait pas, à en fabri- et que ceux qui ne le font pas vivent souvent dans des
condiquer nous-mêmes. Or nous avons dû subir les mensonges réi- tions inhumaines. Et que le plan Banlieue de Jean-Louis
térés des quatre clowns, dont les propos inoubliables de la Borloo a été rejeté du revers de la main, il y a à peine deux
porte-parole du gouvernement qui nous a expliqué que, ans, sans même avoir été sérieusement examiné ni discuté.
puisque elle-même — la prétention de cet « elle-même » — ne Tout ce qui se passe aujourd’hui est le résultat d’une longue
savait pas les utiliser, alors personne n’y parviendrait ! Selon liste de mauvais choix.
de nombreux médecins qui le savent depuis longtemps mais
dont la parole ne passait pas dans les médias-perroquets au Cette catastrophe n’est-elle pas aussi une opportunité ?
début de la catastrophe, nous allons tous devoir nous édu- Oh ! une opportunité ? ! Des centaines de milliers de morts
quer aux masques car nous aurons à les porter plusieurs fois dans le monde ? Des gens qui meurent de faim, en Inde ou
dans notre vie. Je dis cela car dans le clip qui nous recom- au Brésil, ou qui le risquent dans certaines de nos
banmande les gestes barrières, le masque ne fgure toujours pas. lieues ? Une aggravation accélérée des inégalités, même
Je suis de celles et ceux qui pensent que son usage systéma- dans des démocraties riches, comme la nôtre ? Certains
tique, dès les premières alertes, aurait, au minimum, rac- pensent que nos bonnes vieilles guerres mondiales aussi
courci le confnement mortifère que nous subissons. ont été des opportunités… Je ne peux pas répondre à une ☞
« Nous devrions travailler
jusqu’à 65 ans et ensuite
ne pas encombrer les hôpitaux ! »
Télérama 3670 13 / 05 / 20 5a
m
L’invitée La metteuse en scène riane nouchkine
☞ telle question, ne serait-ce que par respect pour tous ceux ceux d’entre nous qui le veulent choisir le moment de
mouqui en Inde, en Équateur ou ailleurs ramassent chaque rir en paix et avec dignité. Lorsque Emmanuel Macron
sugrain de riz ou de maïs tombé à terre. surre : « Nous allons protéger nos aînés », j’ai envie de lui
crier : je ne vous demande pas de me protéger, je vous
deLes Français sont-ils infantilisés ? mande juste de ne pas m’enlever les moyens de le faire. Un
Pire. Les enfants ont, la plupart du temps, de très bons masque, du gel, des tests sérologiques ! À croire qu’ils
profs, dévoués et compétents, qui savent les préparer au rêvent d’un Ehpad généralisé où cacher et oublier tous les
monde. Nous, on nous a désarmés psychologiquement. vieux. Jeunes, tremblez, nous sommes votre avenir !
Une histoire m’a bouleversée : dans un Ehpad de Beauvais,
des soignantes décident de se confner avec les résidentes. Qu’est-ce que cela dit sur notre société ?
Elles s’organisent, mettent des matelas par terre et restent Sur la société, je ne sais pas, mais cela en dit beaucoup sur
dormir près de leurs vieilles protégées pendant un mois. la gouvernance. Dans tout corps, une mauvaise
gouverIl n’y a eu aucune contamination. Aucune. Elles décrivent nance révèle le plus mauvais. Il y a 10 % de génies dans
toutes ce moment comme extraordinaire. Mais arrive un l’humanité et 10 % de salopards. Dans la police, il y a 10 %
inspecteur du travail pour qui ces conditions ne sont pas de gens qui ne sont pas là pour être gardiens de la paix
dignes de travailleurs. Des lits par terre, cela ne se fait pas. mais pour être forces de l’ordre. Je respecte la police, mais
Il ordonne l’arrêt de l’expérience. Les soignantes re- lorsqu’on donne des directives imprécises, laissées à la
partent chez elles, au risque de contaminer leurs familles, seule interprétation d’un agent, cet agent, homme ou
avant de revenir à l’Ehpad, au risque de contaminer les ré- femme, se révélera un être humain, bon, compréhensif et
sidentes. En Angleterre, c’est 20 % du personnel qui se compétent, ou bien il agira comme un petit Eichmann
inconfne avec les résidents. Mais non, ici, on interdit la vesti d’un pouvoir sans limite, qui, parce que son heure
poursuite de cette expérience fondée sur une réelle géné- est enfn venue, pourra pratiquer sa malfaisance. Donc il
rosité et le volontariat, par rigidité réglementaire ou par fera faire demi-tour à un homme qui se rend à l’île de Ré
position idéologique. Ou les deux. pour voir son père mourant. Ou il fouillera dans le cabas
d’une dame pour vérifer qu’elle n’a vraiment acheté que
Cette mise à l’écart des personnes âgées révèle-t-elle un des produits de première nécessité. Et s’il trouve des
bonproblème de civilisation ? bons, il l’humiliera. Quand je pense qu’ont été dénoncées,
Absolument. Lorsque la présidente de la Commission euro- oui, vous avez bien entendu, dénoncées, et verbalisées
péenne suggère que les gens âgés restent confnés pendant des familles qui venaient sous les fenêtres pour parler à
huit mois, se rend-elle compte de la cruauté de ses mots ? leurs proches reclus en Ehpad… Se rend-on compte de ce
Se rend-elle compte de son ignorance de la place des vieux qui est là, sous-jacent ?
dans la société ? Se rend-elle compte qu’il y a bien pire que
la mort ? Se rend-elle compte que parmi ces vieux, dont je Redoutez-vous un état liberticide ?
suis, beaucoup, comme moi, travaillent, agissent, ou sont Il y a, indubitablement, un risque. La démocratie est malade.
Le Théâtre du Soleil utiles à leurs familles ? Sait-elle que nous, les vieux, nous ac- Il va falloir la soigner. Je sais bien que nous ne sommes pas
a été créé par
ceptons la mort comme inéluctable et que nous sommes in- en Chine où, pendant le confnement de Wuhan, on soudait Ariane Mnouchkine
en 1964. Une nombrables à réclamer le droit de l’obtenir en temps voulu, les portes des gens pour les empêcher de sortir. Mais, toute
Chambre en Inde droit qui nous est encore obstinément refusé en France, proportion gardée, oui, en France, la démocratie est
menaest la dernière
contrairement à de nombreux autres pays. Quelle hypocri- cée. Vous connaissez, bien sûr, l’histoire de la grenouille ? Si pièce à l’afiche
de la troupe. sie ! Vouloir nous rendre invisibles plutôt que de laisser on la plonge dans l’eau bouillante, elle saute
immédiate6 Télérama 3670 13 / 05 / 20m
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La metteuse en scène riane nouchkine L’iNVitée
ment hors de l’eau. Si on la plonge dans l’eau froide et qu’on
chaufe très doucement cette eau, elle ne saute pas, elle
meurt, cuite. C’est l’eau fraîche de la démocratie que, petit
à petit, on tiédit. Je ne dis pas que c’est ce que les
gouvernants veulent faire. Mais je pense qu’ils sont assez bêtes pour
ne pas le voir venir. Oui, je découvre avec horreur que ces viendrons, à force de privatisations, à force d’exiger des
digens, si intelligents, sont bêtes. Il leur manque l’empathie. recteurs d’hôpitaux qu’ils se comportent en chefs
d’entreIls n’ont aucune considération pour le peuple français. Pour - prises rentables. Heureusement Emmanuel Macron a eu la
quoi ne lui dit-on pas simplement la vérité ? sagesse d’immédiatement mettre en œuvre un flet de
sécurité — le chômage partiel — pour que la France ne laisse pas
Avez-vous encore espoir en nos dirigeants politiques ? sur la paille treize millions de ses citoyens. C’était la seule
Lorsque le 12 mars Emmanuel Macron dit : « Il nous faudra chose à faire. Il l’a faite. Cela doit être salué. Mais cette
sademain tirer les leçons du moment que nous traversons, inter- gesse n’a rien à voir avec une pseudo-« générosité » du
gouroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé vernement, comme semble le penser un certain ministre.
notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au Elle est l’expression même de la fraternité qui est inscrite
grand jour […] La santé […] notre État-providence ne sont pas sur nos frontons. C’est la vraie France, celle qui fait encore
des coûts […] mais des biens précieux », nous nous regardons, parfois l’admiration et l’envie des pays qui nous entourent.
ahuris. Et cela me rappelle l’histoire de l’empereur Ashoka Pour une fois, on a laissé l’économie derrière afn de
protéqui, en 280 av. J.-C., pour conquérir le royaume de Kalinga, ger les gens. Encore heureux !
livra une bataille qui se termina par un tel massacre que la
rivière Daya ne charriait plus de l’eau mais du sang. Face à Qu’attendez-vous pour les artistes, les intermittents  ?
cette vision, Ashoka eut une révélation et se convertit au Je viens d’entendre qu’Emmanuel Macron accède,
heureubouddhisme et à la non-violence. Nous espérons parfois de sement, à la revendication des intermittents qui
denos gouvernants cette prise de conscience du mal qu’ils mandent une année blanche afn que tous ceux qui ne
commettent. J’avoue que, ce soir-là, j’ai espéré cette conver- pourront pas travailler dans les mois qui viennent puissent
sion d’Emmanuel Macron. J’ai souhaité que, constatant son tenir le coup. C’est déjà ça. Ici, au Soleil, nous pouvons
traimpuissance face à un minuscule monstre qui attaque le vailler, nous avons une subvention, un lieu, un projet et des
corps et l’esprit des peuples, il remonte avec nous la chaîne outils de travail. À nous de retrouver la force et l’élan
nécesdes causalités, comprenne de quelle manière l’Histoire, les saires. Ce n’est pas le cas des intermittents et artistes qui,
choix et les actes des dirigeants, de ses alliés politiques, ont pour trouver du travail, dépendent d’entreprises
ellesmené à notre désarmement face à cette catastrophe. J’au- mêmes en difculté. Même si, en attendant, certains vont
rais aimé qu’il comprenne à quel point il est, lui-même, gou- réussir à répéter, il va falloir, pour jouer, attendre que les
verné par des valeurs qui n’en sont pas. Ça aurait été extra- salles puissent ouvrir à plein régime. Cela peut durer de
ordinaire. J’aimerais avoir de l’ estime pour ce gouvernement. longs mois, jusqu’à l’arrivée d’un médicament. Ceux-là ne
Cela me soulagerait. Je ne demanderais que ça. Au lieu de doivent pas être abandonnés, l’avenir de la création
théâquoi je ne leur fais aucune confance. On ne peut pas faire trale française, riche entre toutes, peut-être unique au
confance à des gens qui, pas une seconde, ne nous ont fait monde, dépend d’eux. Personne ne pardonnerait, ni
arconfance. Quand, permises ou pas, les manifestations vont tistes ni public, qu’on laisse revenir le désert. Lors d’une
reprendre le pavé, seront-elles de haine et de rage, n’abou- inondation, on envoie les pompiers et les hélicoptères
tissant qu’à des violences et des répressions, avec en em- pour hélitreuiller les gens réfugiés sur leurs toits. Quoi qu’il
buscade Marine Le Pen qui attend, impavide, ou seront- en coûte. Le virus nous assiège tous, mais, de fait, les arts
elles constructives, avec de vrais mouvements qui font des vivants vont subir le plus long blocus. Donc, comme
penpropositions ? Certains matins je pense que ça va être dant le blocus de Berlin, il faut un pont aérien qui dure tant
constructif. Et certains soirs, je pense l’inverse. Ce dont j’ai que le siège n’est pas levé, tant que le public ne peut pas
repeur surtout, c’est de la haine. Parce que la haine ne choi- venir, rassuré et actif, avec enthousiasme. Avec masque,
sit pas, elle arrose tout le monde. s’il est encore nécessaire. Mais la distance physique ne
sera pas tenable au théâtre. Ni sur la scène, ni même dans la
Vous avez peur d’un déconfinement de la haine ? salle. C’est impossible. Pas seulement pour des raisons
fExactement ! Peur du déconfnement de la haine coléreuse. nancières, mais parce que c’est le contraire de la joie.
Est-ce que le peuple français va réussir à guérir, ou au moins
à orienter sa rage, donc ses haines, vers des propositions et N’est-il pas temps d’appeler à un nouveau pacte pour
des actions novatrices et unifcatrices ? Il serait temps. Car l’art et la culture ?
le pire est encore possible. Le pire, c’est-à-dire le Brésil, les Pas seulement pour l’art et la culture. Nous faisons partie
États-Unis, etc. Nous n’en sommes pas là mais nous y par- d’un tout • 
« La distance physique n’est pas
tenable au théâtre. C’est impossible,
parce que c’est le contraire de la joie. »
Télérama 3670 13 / 05 / 20 7a
t
r
a
r
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m
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g
Sommaire du 16 au 22 mai 2020
S e SSentiel S
Elle est en colère. Dit que l’État ment, 12 méprise les fragiles, infantilise les
autres, manque d’empathie pour tous.
Sortie du coronavirus, notre invitée
Ariane Mnouchkine, la volcanique et
généreuse patronne du Théâtre du
Soleil, s’est réveillée dans un monde qui
lui a fait peur. Mais dont les artistes, ces
voyants — comme elle —, savent nous
faire comprendre les dangers et nous
aider, peut-être, à les dépasser. Les
artistes sont essentiels. Hélas, nos 22 contraintes sanitaires — légitimes —
risquent de les condamner au silence.
Ils en témoignent… Parce que nous
avions du mal, à Télérama, à imaginer
un mois de mai sans Festival de Cannes
— sans ses cinéastes, ses comédiens —,
nous en avons ainsi fabriqué un de
notre façon, rendant hommage aux
prestigieuses sélections passées. Du 12 Sur
au 23 mai, vous le (re)vivrez sur notre Télérama.fr
site. Sans y voir de flm de Michel
Audiard, dont nous célébrons pourtant le
centième anniversaire et ce génie du
dialogue à la française qu’il a illustré ; et
qui renaît diféremment aujourd’hui...
Dialoguer. Parler. Les nombreux
enfants que le confnement a trop souvent
livrés aux pires violences parentales en
auraient besoin, mais l’État paraît les
avoir abandonnés. Nous avons
enquêté. Le coronavirus a révélé bien des 31 soufrances. — Fabienne Pascaud
Couverture Sur télérama .F 19 l ’art délicat du coupé-collé CritiqueS
Photo À lire dans la zone abonnés Infiltré dans la salle de 31 l e rendez-vous
Richard Dumas/ Chaque jour un article pour montage du film L’Infiltré, Maghreb K7 Club, compilation
Agence VU’ célébrer le Festival de Cannes de Thierry de Peretti de l’âge d’or du raï lyonnais
22 Confinés, des enfants 34 musiques
zine sont en danger 38 livres
3 l ’invitée abandonnés par les pouvoirs 41 Cinéma
la metteuse en scène publics, les mineurs subissent 42 Enfants
ariane Mnouchkine des violences multipliées
9 Premier plan durant le confinement éléviSion
la culture dans un triste état 45 l e meilleur de la semaine télé
10 Qui ? Comment ? Pourquoi ? utrement Le Mystère Harpon, une
27 Penser enquête de Clarisse Feletin
lE do SSiEr la crise épidémique a réveillé 52 Programmes et commentaires
12 u n homme de dialogues la solidarité. Mais seul
l’étatl es films de Verneuil, Grangier providence peut la faire adio
ou lautner sont devenus cultes perdurer, selon le sociologue 108 l es podcasts
grâce à son art. Michel audiard nicolas duvoux 110 l e meilleur de la semaine radio
reste un dialoguiste à part Par Jupidémie !, sur France Inter
dans l’histoire du cinéma 111 l es programmes
16 artistes à réactions 113 Talents
Gustave Kervern, Suzane, 114 mots croisés
Ce numéro comporte :
une couverture spécifique Thomas Jolly s’expriment après spécial confinement
« Paris-IdF » pour les
abonnés et les kiosques les propositions pour la culture Retrouvez deux grilles
de Paris-IdF et une
couverture nationale. d’emmanuel Macron de Marc aussitot
8 Télérama 3670 13 / 05 / 20
Jean-Claude deuTSCH / P aRISMa TCH / SCOOP | CYRIl .ZanneTT aCCI | 2018 FuJI TeleVISIOn neTWORK – GaGa CORPORaTIOn – aOI PRO. InC. | FOnd S PRIVél
t
s
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c
Premier Pan
Élysée, 6 mai.
Le président annonce
son plan culture.
EffE d E m E
Par Fabienne Pascaud
durée. Que les intermittents aient obtenu cette année D’abord il y a la mise en scène. À la suite d’une
blanche qui leur permettra de toucher leur allocation
chôtribune d’artistes inquiets, ce tweet cool du pré- mage jusqu’en août 2021 est une excellente nouvelle, que le
Centre national de la musique hérite de 50 millions aussi, sident annonçant, pour le 6 mai, ses premières
comme ce fonds d’indemnisation pour soutenir les
producdécisions de sauvetage. En bras de chemise, teurs de cinéma. Mais le plan de commandes publiques aux
copain et inspiré, Emmanuel Macron les livra après une artistes de moins de 30 ans évoque étrangement les dérives
visioconférence sympa avec les ministres de la Culture, du du Conseil de la création artistique imaginé en 2009 par
Travail, de l’Économie et treize artistes bizarrement sélec- Nico las Sarkozy et confé à Marin Karmitz… Et l’argent ne
tionnés dans tous les secteurs : pas les plus jeunes ni les fait pas tout. Quelles vraies échéances ? Quelles
perspecplus menacés. Le président aurait-il pareille tenue — bras tives ? Quel désir d’art et de culture, enfn ? Et quelle
stratéle vés, yeux extatiques de mauvais acteur — face aux patrons gie nationale pour le satisfaire ? Après leur avoir proposé de
du CAC 40 ? Il fallait se mettre au niveau des saltimban- s’investir dans l’Éducation nationale, le président a juste
ques — comme François Hollande recommandait à sa mi- e xhorté les artistes à « se réinventer ». Comme s’ils ne le
fainistre de les fatter… Peu d’égards également envers Franck saient pas depuis la nuit des temps •
Riester, qui prenait sagement des notes à ses côtés :
ignorait-il les annonces du président ? Qui n’a laissé ensuite son
ministre de la Culture en divulguer les modalités que… sur
Twitter ! Pourquoi si peu de respect ? Sans ministère fort et
légitimé, pas de politique culturelle qui rayonne dans la
Télérama 3670 13 / 05 / 20 9
afpa
c
a
Qui ? Comment ? Pour Quoi ?
nées 1950-1960 (on en comptait
DRIVe-In, L e R e TOu R quatre mille contre trois cents
auÀ l’heure du coronavirus et des ciné- jourd’hui), reviennent aussi à la mode.
mas en berne, une antiquité mythique Même les restaurants s’y mettent. À
déde la pop culture revient au goût du faut de pouvoir accueillir leurs clients
jour : le drive-in. Pour les plus jeunes, pour dîner, certains ont installé un
le drive-in est une pratique peu écolo écran gonfable sur leur parking.
ne nécessitant guère plus qu’un écran Les festivals ne sont pas en reste, le
géant, un projecteur et un parking. Iso- drive-in étant vu comme un lot de
lés dans l’habitacle de leur voiture, les consolation. La cinémathèque de
Bospectateurs peuvent savourer les joies logne l’envisage pour remplacer ses
de l’émotion collective sans craindre traditionnelles projections estivales
que ce ciné de plein air ne se trans- gratuites sur la Piazza Maggiore, quand
forme en bouillon de culture. en Alle- le Festival du flm romantique de Ca- Je M e s Ou VIens D e…
magne, les deux drive-in ouverts à l’an- bourg, annulé en juin, parie sur cette
née font le plein, piochant dans un installation rétro pour montrer sa sé- IDIR
catalogue de vieux flms nationaux à lection. Quant au cinéma art et essai
succès ou de blockbusters. Des « ciné- Lux, à Caen, il projette lui aussi quatre ... et du raz de marée provoqué par l’une de ses chansons,
parcs » improvisés poussent comme séances hebdomadaires à voir en voi- Zwit Rwit, lors du mariage d’une amie algérienne. Les  femmes,
des champignons dans le pays. Même ture. Il en faudra plus pour sauver l’in- surtout, avaient bondi de leur chaise, attrapant serviettes et
enthousiasme en Corée du sud, où les dustrie du cinéma, mais pour arracher foulards pour aller balancer des hanches sur la piste de
ventes de tickets ont bondi. Aux États- quelques soirées d’été à la déprime à danse. C’était à la fn des années 1990. La France
black-blancu nis, ces cinémas d’un autre genre, qui domicile, ce revival vintage antivirus beur guinchait à l’unisson électrique d’un raï ivre et
sulfuconnurent leur âge d’or dans les an- tombe à pic. — Mathilde Blottière reux. Balayés par de nouvelles stars nommées Khaled ou
Rachid Taha, les bluesmen du chaâbi et de la variété kabyle
continuaient de faire recette dans des cercles plus
communautaires. Idir, lui, avait survécu. Révélé par l’inusable
A Vava Inouva, berceuse berbère enregistrée en 1973 qui ft le tour
du monde, le chantre le plus attachant de l’identité kabyle
avait même profté de cette nouvelle vague maghrébine pour
relancer sa carrière, mise entre parenthèses pendant dix  ans.
Au-delà de sa musique, qui redonna un relief mélodieux aux
consonances escarpées de sa langue natale, cet humble
chanteur au doux sourire restait (et plus encore après
l’assassinat du chanteur Lounès Matoub en 1998) une icône de la
résistance, défenseur farouche d’une culture opprimée dans
un pays arabisé de force en 1962.
Malgré l’universalité de son combat, sa musique d’exilé
me semblait plus abstraite : dans mon imaginaire de flle de
pied-noir, ce fls de berger chantait les beautés d’une Kabylie
mythifée que je ne verrais jamais. Il était la fgure d’une
chanson pop-folk tranquillement intemporelle, l’équivalent
d’une Joan Baez, dont on connaît les chansons de loin, pour
les avoir entendues sur le tourne-disque familial. Avec l’ultra
populaire Zwit Rwit, ce must des mariages et des
circoncisions, je découvrais un Idir rock’n’roll, qui chantait en kabyle
« la France des couleurs », lançait « on mérite mieux que ces ci-«  COMMe Des PAQ ue BOTs tés ». Ce titre de 1976, interprété avec Khaled à l’Olympia
(1995), paraissait tout autre ainsi enluminé des youyous stri-en LÉVITATIO n » dents de la noce ! Vingt ans plus tard, j’ai enfn pris la mesure
de sa fabuleuse aura quand il a refait l’Olympia (2013). Dans
Confné à Paris, l’architecte Renzo Pia- vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le public, des Maghrébins de tous âges, émus, survoltés. Tous
no piafe de ne pouvoir être à Gênes, sa même au temps du coronavirus, et pas chantaient en chœur avec Idir, chacun semblait le connaître
ville natale, à laquelle, après la tragédie un accident ! Il faut imaginer l’ouvrage : intimement. Pour m’associer à la fête, mes voisins de siège
du pont Morandi —  quarante-trois sur plus de 1 kilomètre, dix-huit piliers de me traduisaient spontanément les paroles. « Ce n’est pas un
morts le 14 août 2018 —, il a ofert ses béton soutiennent, à plus de 45 mètres de chanteur comme les autres, estimait Pierre Bourdieu. C’est un
plans et ses compétences pour la haut, dix-neuf travées de métal, comme membre de chaque fa mille. » Idir (« il vivra » en kabyle) est mort
construction d’un nouvel ouvrage. « Le des paquebots en lévitation entre ciel et à 70 ans, ses montagnes ont perdu leur roc. — Anne Berthod
27 avril, on a posé “la clé”, l’ultime tron- terre, posés au millimètre près. Un vrai
çon de 900 tonnes, qui fait tenir l’édifce. travail d’horloger sur un objet de
Un chantier magnifque, mené en moins 25 000 tonnes d’acier, trois fois le poids
d’un an, par de véritables acrobates, de la tour Eifel. » — Luc Le Chatelier
10 Télérama 3670 13 / 05 / 20
Shunji iShid | Ptrick Swir / modd S29.04.2020 09:44 (tx_vecto) PDF_1.3_PDFX_1a_2001 300dpi YMCK ISOcoated_v2_300_eci