Telerama du 15-07-2020

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Date de parution 15 juillet 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo
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M 02773 - 3679 - F: F: 3,303,30E
3’:HIKMRH=XUXXU\:?d@g@r@t@a";
MERCREDI 15 JUILLET 2020
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BEL, LUX 3,90€DOM 5,50€
CH 5,70 CHFMAR 43 MAD
CPPAP Nº 0621C80864
Nº 3679
DU 18 AU 24 JUILLET 2020
CLAUDE
SAUTET
UN CINÉMA
UI
NOUS RESSEMBLE
code 8code 8000000L’invitée
1982
Naissance
à
Saint-Germainen-Laye.
2002
Stage
à la matinale
de France Culture.
2011
Produit
Les nouveaux
chemins de
la connaissance,
sur France
Culture.
2017
Rebaptise
l’émission
Les chemins
de la philosophie.
2018
Présente
D’art d’art !,
sur France 2.
Quitter Normale sup pour la radio ? Adèle
Elle n’a pas hésité ! Avec audace et un
certain goût du risque, la trentenaire
anime aujourd’hui Les chemins de
la philosophie, sur France Culture. Van Reeth
o
s
L’invitée La phiL ophe et productrice de radio adèLe Van reeth
e xx siècle ne parlent pas de ces choses-là, pour ne surtout
pas être ramenées à leur condition domestique. Mais, plus
largement, quelle place pour le corps dans la philosophie ?
Le travail de la pensée n’est pas abstrait, les idées ne fottent
pas autour de nous dans le ciel… Il ne suft pas de tendre la
main pour les déposer sur le papier ! Écrire, travailler, c’est
toujours un combat. On s’en est bien rendu compte
pendant le confnement… Cela explique pourquoi la vie
ordinaire n’est toujours pas un objet d’étude intellectuelle, car
pour travailler on doit lui tourner le dos.
Cela fait écho à l’essai de v irginia Woolf Une chambre à soi,
qui évoquait la nécessité pour les écrivaines d’avoir
un espace bien à elles…
Oui, mais cela ne suft plus en 2020, pour qui que ce soit.
Nous sommes tous constamment reliés au monde avec le
téléphone portable. Comment dans ces conditions avoir la
paix, le temps, la disponibilité nécessaires pour travailler ?
Propos recueillis par Laurence Le Saux Sa parole est claire, son ton vif, ses r-é Cela reste un luxe, alors que c’est indispensable. On ne
vouPhotos Jean-Francois Robert férences multiples, larges. Adèle Van drait pas d’une société qui ne pense pas, qui ne parvient pas
pour Télérama Reeth, 37 ans, produit Les chemins de la à s’extraire d’elle-même pour réféchir.
philosophie sur France Culture
— l’émission la plus populaire de la sta- « Rien ne m’est plus insupportable que la persistance
tion, avec plus de trois millions de réécoutes mensuelles. du même », écrivez-vous dans votre livre.
Elle y manie les concepts avec une aisance formidable. Comment vous accommodez-vous de l’ordinaire ?
Passe d’un thème ardu (« Bergson, quand l’esprit rencontre Je vis comme un problème cette continuité dans laquelle
la matière ») à des sujets inattendus (« La La Land, peut-on s’inscrivent nos existences, cela me pèse. Dès l’enfance, j’ai
rater l’âme sœur ? », « Chantal Jaquet : philosophe de l’odo- perçu ce caractère répétitif — par exemple celui des odeurs
rat »). Privilégie le prisme du cinéma, l’un de ses grands du printemps —, qui me fatigue. Je sentais que quelque
amours, pour décortiquer le monde. Fait montre de carac- chose entamait ma joie, générait une intranquillité, une
imtère, d’un joyeux esprit de contradiction, sans agacer l’au- pression de décalage. La narratrice que je mets en scène
diteur ni occuper tout l’espace face à ses invités. Loin de tente de comprendre pourquoi elle est saisie de
haut-lel’image de l’intellectuelle dans sa tour d’ivoire, cette anima- cœur dans des moments anodins.
trice normalienne au propos à la fois exigeant et accessible
s’attelle aussi, depuis deux ans, à décrypter les œuvres en Quel est le rôle du philosophe aujourd’hui ?
une minute trente dans D’art d’art ! 1, sur France 2. Dans le Il y a beaucoup de malentendus autour de lui : il n’a jamais
livre La Vie ordinaire, qu’elle vient de publier, elle ose la to- été aussi présent sur les plateaux de télévision, il semble
nalité autobiographique : la narratrice, comme elle il y a avoir réponse à tout, apparaît comme un sage. On va le
quelques années, vit une première grossesse, un accouche- consulter pendant le confnement sur ce qu’on est en train
ment. Elle aussi écrit un livre, se heurte à la difculté de se de vivre, en lui demandant d’apporter des solutions. On le
concentrer dans un quotidien chargé, où le corps devient considère aussi comme coupé du monde, pas tout à fait
un obstacle à la création. La philosophe tisonne aussi le dé- comme nous — il doit passer sa journée à se poser des
quesgoût de certains moments anodins, décrit son inquiétude tions, à élaborer des concepts… Soit on le divinise, soit on le
d’un réel routinier. diabolise ! Tout cela est faux. La philosophie n’apporte pas
de réponses, mais elle peut apprendre à vivre sans solutions.
D’où est venue l’envie d’aborder l’intime, par le biais Le philosophe se défnit pour moi par sa grande
fréquentadu récit de la grossesse, de l’accouchement ? tion des textes et sa connaissance du monde, et son rôle est
Ces expériences m’ont bousculée et fait penser. Je les ai peu de penser les textes par rapport au monde. Attention, il n’est
À Lire lues dans d’autres textes. Depuis Socrate, qui se présentait pas philosophe en général, il a un domaine de spécialité, et
La v ie ordinaire, comme une sage-femme, on fait de l’accouchement la mé - n’est donc pas fait pour parler de tout et n’importe quoi. On
d’adèle Van r eeth, taphore de la philosophie. Mais pourquoi parle-t-on si peu ne demande pas à un économiste de parler de sociologie,
éd. Gallimard, de la réalité de l’accouchement dans cette discipline ? Ce par exemple ! Il faudrait arrêter de considérer le philosophe
192 p., 16 €. silence-là est assez étrange. Les femmes philosophes du comme un couteau suisse apte à trancher tout débat. ☞
« Il faudrait arrêter de considérer
le philosophe comme un couteau
suisse apte à trancher tout débat. »
4 Télérama 3679 15 / 07 / 20COMMUNIQUÉ
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L’invitée La phiL ophe e productrice de radio dèL Van eeth
« À Chicago, j’ai découvert un tout
autre rapport au savoir : c’était moins
formel, plus joyeux, facile. »
lots pour être autonome fnancièrement. Puis j’ai suivi des
copains en prépa littéraire. J’ai soufert, en ayant
l’impression de passer à côté de la moitié de ma vie. Je ne
comprenais pas comment rédiger une dissertation, je fnissais en
larmes quand je devais élaborer un plan. J’avais le
sentiment de ne pas rentrer dans le moule. J’aimais les textes,
mais j’avais un rapport à eux empirique : les auteurs
mettaient des mots sur ce que je ressentais, je voulais vivre
avec eux, pas raisonner à outrance.
Pourquoi alors avoir continué dans cette voie ?
Je suis allée au bout, j’ai intégré Normale sup alors que
cela me semblait inenvisageable… Quelque chose me
poussait — peut-être une absence d’imagination pour faire autre
chose ? Je suis partie étudier un an à Chicago, et j’ai alors
découvert un tout autre rapport au savoir : c’était moins
formel, plus joyeux, facile. J’ai découvert le travail de
Stanley Cavell (1926-2018), auteur notamment d’À la recherche
du bonheur, et le premier philosophe à avoir réféchi sur le
cinéma. Et me suis dit : waouh, on peut philosopher sur la
comédie du remariage ! J’ai le droit de faire des choses
comme ça ! C’était très stimulant.
Comment êtes-vous venue à la radio ?
D’abord par un stage de trois mois à la matinale de France
Culture, alors animée par Nicolas Demorand. J’avais
apprécié l’intimité du média, son ambiance familiale. Mais je
ne pensais pas y revenir, c’était comme un autre monde
pour moi. Et puis, en 2009, alors que je préparais
l’agrégation de philo, un enseignant m’a fait passer une ofre
d’emploi d’assistante aux Nouveaux chemins de la connaissance,
produits par Raphaël Enthoven. C’était un contrat de trois
mois, j’avais 26 ans. Je ne me voyais pas devenir prof, alors
j’ai démissionné de l’ENS. La radio me paraissait plus
importante, mais j’avais l’impression de trahir tout le monde,
y compris moi-même… Je tournais le dos à la possibilité
☞ La philosophie était-elle présente dès votre enfance ? d’être fonctionnaire, avec courage et inconscience. C’était
Ce n’était pas la sphère intellectuelle qui m’intéressait un pari. J’étais heureuse et perturbée à la fois, comme si je
alors, mais la dimension créative. Mon père exerçant le vivais une métamorphose.
métier de conservateur, j’ai toujours vécu dans des
archives : nous avions beaucoup de livres, avec lesquels mes Comment s’est déroulée votre arrivée au micro ?
frères et moi avions un rapport gourmand, naturel, cu- J’ai d’abord tenu une chronique avant de reprendre
l’émisrieux. Nous allions au cinéma quand nous voulions — ma sion, en 2011, au départ de Raphaël. L’émission était déjà
mère était critique de cinéma bénévole pour RCF (Radio installée, j’ai foncé. Ce qui me sauve, c’est ma faculté à y
alChrétienne Francophone). J’ai cherché une façon d’expri- ler même quand j’ai peur ! J’ai réalisé qu’animer en direct
mer ma créativité en dessinant, en jouant de la trompette, me permettait de réunir mon goût du risque et mon goût
en prenant quelques cours de théâtre… de l’improvisation.
Jeune fille, vous souhaitiez devenir comédienne. Comment travaillez-vous pour l’antenne ?
Oui, je voulais aller à Paris. Mais il m’a fallu rassurer mes Je prépare le sujet avec l’équipe. J’arrive au micro en sachant
parents avec un diplôme. J’ai entamé des études d’archi- quelles idées je souhaite développer, quels éléments
sotecture, mais le cursus me paraissait trop scientifque. J’ai nores sont à difuser. Mais je n’ai aucune question écrite,
auarrêté au bout de six mois et j’ai enchaîné des petits bou- cun ordre planifé. Le début de l’émission peut changer à la ☞
6 Télérama 3679 15 / 07 / 20LE SOLEIL SE LÈVE
PL US TÔT CHEZ NOUS
OUVREZ LES YEU X
EN GRAND
… EST
COMMENCEZ L’ AV ENTURE SUR
Nancy
EX PL OR E-GR AN DEST. COM
Lorr aine
ANN_TELERAMA_209x27ANN_TELERAMA_209x27 2_15juillet.in2_15juillet.in dddd 11 06/07/202006/07/2020 16:1016:10
Conception ©Photos / Studio LiliBellule / Have seen (Shutt erst ock)L’invitée La phiL osophe et productrice de radio adèLe Van reeth
☞ dernière minute, par exemple. Tout repose sur la discussion tallés, et le rapport était parfois celui de maître à élève. Mais,
avec mon invité, c’est lui qui guide l’émission. Cela demande heureusement pour moi, les philosophes ne sont pas forcé -
une énorme concentration, mais je sais que je possède les ment dans une zone de confort à la radio. Tout cela s’est
connaissances nécessaires, que je peux me faire confance. donc rééquilibré : la tentation que pouvaient avoir certains
de me prendre de haut a été évacuée par la pression du
stuPourquoi avoir renommé l’émission dio. Le fait d’être une jeune femme ne m’a jamais particuliè -
Les chemins de la philosophie, en 2017 ? rement importé, je voulais juste faire une bonne émission.
C’était un souci de lisibilité de la direction. Le titre Les
nouveaux chemins de la connaissance ne renseignait pas sur le Que vous apportent vos expériences télévisuelles,
contenu. Et puis c’était une façon d’assumer davantage le d’On n’est pas couché à D’art d’art !, sur France 2 ?
côté philosophique de l’émission, même si éditorialement La radio est ce qui me plaît le plus, mais j’apprécie de ne
rien n’a changé. pas rester dans une case. À la télé, mon goût de la
transmission peut aussi s’exercer, notamment pour D’art d’art ! :
ravous abordez aussi bien les théories de Spinoza conter une œuvre d’art en une minute trente est un bon
déet de Bergson que les films de Scorsese, Demy ou Godard, f ! Pour On n’est pas couché, où j’ai ofcié quatre ou cinq fois
les jeux vidéo, le stoïcisme ou l’invention du bronzage… comme chroniqueuse, c’était diférent. Il semblait
suiciJe reste fdèle à l’image que je me fais de la philosophie : c’est daire de se lancer ainsi face à Yann Moix, mais j’aime
un questionnement à propos de toutes les choses de la vie. prendre des risques ! Je n’étais toutefois pas à l’aise avec
Je n’invite pas toujours des philosophes, mais systémati- l’exercice critique : il faut faire comme si on détenait une
quement des spécialistes de leur domaine. forme de vérité, ce qui n’est pas le cas. Que j’aille chez
Laurent Ruquier a fait hurler beaucoup d’auditeurs de
Comment votre arrivée aux manettes de l’émission France Culture, mais cela m’amusait. J’aime bousculer
a-t-elle été perçue par vos invités ? ceux qui rangent les gens dans des cases. Et puis je n’ai pas
Il y a bien eu quelques expériences désagréables au début. eu l’impression de vendre mon âme au diable, mais de
J’avais 28 ans, je me retrouvais face à des profs de philo ins- continuer un geste de transmission.
Comment avez-vous vécu la crise sanitaire en cours ?
De manière assez perplexe au début. Quand on a mieux
compris le virus, j’ai réalisé que je n’étais pas en première
ligne, mais j’ai conçu une grande inquiétude pour les gens
que je ne pouvais pas voir. J’ai apprécié d’avoir si bien
choisi ceux avec qui je partage ma vie, et j’ai découvert avec
étonnement que je me sentais vraiment bien chez moi.
Toutefois je pense que nous sommes tous entrés dans un
mode de survie, et que dans quelques mois nous aurons
mieux conscience de ce que nous avons vraiment vécu.
Nous n’avons pas encore les moyens de comprendre cette
expérience rare, à la fois vraiment collective et subjective,
qui a impacté toute la planète. Il va falloir efectuer une
purge, notamment par le biais de la créativité : il ne faut pas
se retenir, tant pis si tout le monde écrit sur le
confnement ! J’ai été frappée par la réception très négative du
journal de confnement tenu par l’écrivaine Leïla Slimani 2 :
son texte ne se voulait pourtant pas universel. Je n’ai pas
souhaité prendre la parole à ce moment-là, c’était trop tôt,
j’étais aussi perdue que tout le monde. Et puis que
pouvaisje dire ? Relire Pascal quatre jours après le début du
confnement n’allait pas apporter de réconfort… Ne soyons pas
dans l’urgence, la pensée a besoin de temps •
1 en septembre, la pastille, rebaptisée Ouh là l’art, décryptera
les œuvres du point de vue de l’artiste.
2 certains lecteurs ont souligné les conditions privilégiées
de confinement de l’écrivaine.
« Pour moi, la philosophie,
c’est un questionnement à propos
de toutes les choses de la vie. »
8 Télérama 3679 15 / 07 / 20t
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Sommaire du 18 au 24 juillet 2020
Le arts et L p Laisirs
Vingt ans que le cinéaste Claude Sautet 34 a cessé de nous émouvoir de ces
histoires d’amour, d’amitiés,
mélancoliques et lumineuses à la fois, où
chacun pouvait reconnaître ses solitudes
et ses abîmes, ses joies parfois. Où il té -
moignait à merveille de la France
bourgeoise et apparemment sereine des
années 1970-1980. Alors que viennent de
disparaître Michel Piccoli et Jean-Loup
Dabadie, ses compagnons de route,
nous lui rendons hommage. Hommage 20 aussi au peintre Yves Klein, qui voilà
soixante ans inventait le bleu
électrique mais profond qui, depuis, porte
son nom ; et au si inventif compositeur
de musiques de flm Ennio Morricone.
Hommage enfn à Juliette Gréco, elle
bien vivante, et qui sait vieillir si bien.
Elle a accepté de nous recevoir dans sa
demeure provençale. Il faut savoir célé -
brer ceux qui ont nourri notre imagi-40 naire. Sans manquer d’attention à ceux
qui le dérangent avec pertinence, telles
la chanteuse et comédienne Camélia
Jordana, ou la philosophe et
productrice de radio Adèle Van Reeth, notre
invitée. Mêler les genres, les générations,
les connaissances, les arts et les plaisirs.
Allier, unir. Qui s’étonnera donc que
nous nous réjouissions ici de l’arrivée
triomphale du saké japonais en France
ou de la résurrection du lin en région 24 Normandie ? — Fabienne Pascaud
Couverture zine Les années 1920 (5/8) CritiqueS
tionalena 3 L’invitée 30 Le théâtre russe sous staline 45 Le rendez-vous
Michel Piccoli la philosophe et productrice vsevolod meyerhold invente La Fabrique du consommateur,
et Romy Schneider de radio Adèle van r eeth la mise en scène un essai d’Anthony Galluzzo
dans Les Choses 11 Premier plan 48 Livres
de la vie. Photo bachelot, une bonne suprise ? 33 Hommage à ennio Morricone 50 Cinéma
Claude Mathieu 12 Qui ? Comment ? Pourquoi ? 34 il y a soixante ans, le bleu Klein 56 Musiques
Son éclat est inaltérable 57 enfants
Couverture Le dossier 59 scènes
Caen 14 Que reste-t-il de sautet ? dans L ’oMbre de… (5/7) 60 arts
Photo il était le cinéaste du temps 36 L’illustratrice alfreda benge
Léa Crespi qui passe. vingt ans après l es pochettes des albums 62 Talents
pour Télérama sa mort, les jeunes générations de r obert yatt, c’est elle
l’admirent toujours éléviSion
ce numéro comporte : 38 Juste quelqu’une de bien 63 Le meilleur de la semaine télé
une couverture spécifique
« Paris-ÎdF » pour les 20 Le saké s’impose en France… r encontre avec c amélia Jordana Normal People, sur Starzplay
abonnés et les kiosques de
Paris-ÎdF et une couverture … et il n’a rien à voir avec 68 Programmes et commentaires
nationale ; une couverture
4 p. spécifique « c aen » ce qu’on imagine souvent a bouGe en ré Gion (5/6)
pour les abonnés et les
kiosques des dép. 14 et 50. 24 rencontre avec Juliette Gréco 40 Tee-shirts  made in normandie  adio
ePosé sur la 4 de couverture
pour les abonnés de la Dans son paradis méditerranéen, Près de c aen, on cherche 124 Le meilleur de la semaine radio
France métropolitaine :
un 4 p. « collection elle nous confie ses souvenirs à réinventer la filière du lin Les grandes traversées :
Le Monde victor hugo »
sur une sélection d’abonnés. 28 et de deux ? Karl Marx, l’inconnu,
édition régionale,
Télérama+Sortir, pages Delphine ernotte, reconduite Les invisibLes de L a CuLTure sur France culture
spéciales, foliotée de 1 à 56
jetée pour les kiosques des à la tête de France t élévisions ? (3/6) 126 Les programmes
dép. 75, 77, 78, 91, 92, 93,
e94, 95, posée sur la 4 de 44 Marceau Léger, « CG artist »
couverture pour les abonnés
des dép. 75, 78, 92, 93, 94. Ses décors 3D font illusion 131 Mots croisés
10 Télérama 3679 15 / 07 / 20
SucceSSion YveS Klein c/o ADAGP, P AriS , 2020-cliché : ArchiveS Klein/ADAGP imAG | r oberto FrAnKenber G 2019 Pour télérAmA | léA creSPi Pour télérAmA | PAtricK Swirc Pour télérAmAr
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Premier Pan
À 73 ans, la nouvelle
patronne de la Rue
de Valois afiche des
convictions telles
qu’on n’en avait
plus entendu depuis
longtemps.
L’ e d’y
Par Fabienne Pascaud
dangereusement soufert de la pandémie. Qui avant elle s’en Qui eût cru que l’impayable nunuche
caricatuétait autant souciée ? Ensuite, Roselyne Bachelot est une
porée des années durant par les Guignols de l’info litique, formée par un père résistant et député gaulliste
— Jean Narquin — à la volonté de faire de la culture une vraie sur Canal+, la très chiraquienne Roselyne
Bachepolitique publique, un réel service public. À 73 ans, elle n’a
lot, fasse si vite soufer au ministère de la Culture,que six cents jours devant elle. Mais des convictions telles
où elle vient d’être nommée, ce vent d’espérance, ce parfum qu’on n’en avait plus entendu depuis longtemps. Mais des
d’engagement et de gourmandise pour les arts ? Aux e sprits désirs. Que nombre de ses prédécesseurs n’avaient jamais
goguenards — dont nous fûmes — qui doutaient que l’incr-e ressentis. Elle pense, elle, qu’après la crise du coronavirus,
vable et rabelaisienne pensionnaire des Grosses têtes sur le confnement, et avant la crise sociale et économique qui
RTL et autres Reines du shopping sur M6 puisse jamais en- s’annonce, il faut tous ensemble faire, enfn, société. Et
dosser le hiératique et magique costume d’André Malr aux qu’est-ce qui peut faire société sinon la culture, croit ferme -
— plus facilement celui de Franck Riester ou de Françoise ment Roselyne Bachelot. Souhaitons juste que ne l’étoufe
Nyssen —, l’ex-ministre de l’Écologie de Jacques Chirac pas le président qui l’a nommée. Elle est costaud •
(2002-2004), puis de la Santé (2007-2010) et des Solidarités Lire aussi notre entretien avec Roselyne Bachelot sur Télérama.fr
(2010-2012) de Nicolas Sarkozy risque d’apporter un rapide
démenti. D’abord parce qu’elle aime les artistes. Les
admirer, les côtoyer. Elle déclare volontiers qu’ils la rendent
meilleure, l’aident à se transcender. Et déplore haut et fort
aujourd’hui — bien décidée à les sauver — qu’ils ont trop
Télérama 3679 15 / 07 / 20 11
guillaume georges/PH TPQ/le ParisieN/ma XPPPo
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Qui ? Comment ? Pour Quoi ?
rEP éré Âge 27 ans. femme transgenre, un tatoueur, un
Profession Youtubeur. couple non exclusif… sa pastille la plus
Actualité sur la plate-forme numérique populaire, « Entre mecs », met en scène
france.tv slash, il présente « Afronte de jeunes hommes qui discutent avec
tes peurs », où il se lance des défs ef - sincérité de sujets intimes (Pleurer, La
frayants (comme expérimenter la vol- virilité, Les ruptures amoureuses). une
tige aérienne), et « insomnie », où il in- déconstruction de la masculinité qui
terviewe des personnalités (l’humoriste rencontre un vrai succès : certaines
viAlex ramirès, le youtubeur Kemar)… déos dépassent le million de vues.
dans un lit. décontraction et bienveil- Signes particuliers il est l’un des rares
lance forgent sa signature et son suc- youtubeurs hétéros à bousculer les
cès : une deuxième saison d’« insom- stéréotypes associés au genre, que ce
nie » va bientôt voir le jour. soit en portant du maquillage, en s’af -
Ascendants il grandit à caen et se pas- fichant en crop top (tee-shirt ultra
sionne dès le lycée pour la photogra- court) sur instagram ou en posant nu
phie et la vidéo. Après quatre ans dans sur Youtube… Ainsi souhaite-t-il, sans
une agence de communication, il se vouloir être « le fer de lance d’un
mouvelance sur Youtube en 2017. sa chaîne ment », montrer aux hommes qu’ils
vous êtes vraiment sympa ! dépasse les peuvent « porter ce qu’ils veulent, sans BEn JAmin 150 000 abonnés. il y tend le micro à des jugement » et qu’il ne devrait pas
exispersonnes qu’il juge « inspirantes » pour ter de « hiérarchisation de la virilité ». n év Ert partager « leur réalité de vie » : une — Clément Boutin
LEs guid Es fAc E Au vid E
Le 6 juillet, jour de réouverture du
Louvre, quelque deux cents
guidesconférenciers manifestaient sous la p-y
ramide de verre, brandissant un
portrait de la Joconde devant leur masque
chirurgical barré d’une croix. t out un
symbole pour cette profession
étranglée par la crise du c ovid-19, et qui
désespère du retour des touristes. Près de
quatre mille guides-conférenciers
exercent en france, salariés pour un
gros tiers d’entre eux, les autres
jonglant entre fches de paie et factures À Bastia et à Ajaccio,
deux marches ont d’auto-entrepreneurs. La plupart
traréuni des centaines vaillent de façon saisonnière,
enchaîde personnes
nant cdd ou missions, avec un pic d’ac-pour protester
contre les violences tivité entre mars et novembre. « Ma
sexuelles sur l’île. clientèle étant à 90 % américaine, je n’ai
plus aucune perspective de travail jusqu’à Enfin un #m Etoo cors E ! l’année prochaine », déplore la
guidechaufeur stéphanie mire. nombre de
Zitelle in zerga. c omprenez : « Jeunes les réseaux sociaux se transforme en ses collègues envisagent d’ailleurs une
flles en colère ». c’est le nom d’un déferlante : #iwascorsica (déclinai- reconversion. d’où ce « happening » au
collectif qui vient d’apparaître en son insulaire du hashtag mondial Louvre, qui fait suite à une série
d’évécorse pour dénoncer les violences #iwas) a fédéré en un mois des di- nements organisés dans toute la france,
sexuelles. un cri de colère inédit, ini- zaines de témoignages. Et sur une île du palais des Papes d’Avignon au
monttié par de très jeunes femmes, âgées peu encline aux manifestations, deux saint-michel, « afin que le gouvern-e
de 17 à 22 ans. « Si la parole est difcile marches, à Bastia et à Ajaccio, ont re- ment cesse de nous balader, s’insurgent
ici, c’est que la Corse est petite, que son groupé des centaines de femmes et les manifestants, que les guides salariés
tissu social est serré, et qu’on risque d’hommes. Le 5 juillet, le préfet a re- puissent recharger leurs droits au
chôtoujours de recroiser son agresseur », çu le collectif qui, outre la justice, ré- mage et les guides auto-entrepreneurs
explique Anaïs mattei, l’une de ses re- clame un vaste plan de prévention profter du fonds de solidarité des
indéprésentantes. Alors qu’en 2017 la contre les violences sexuelles. Et pendants jusqu’en mai 2021 ». En
espévague #met oo n’y avait guère trouvé vient ofciellement de déposer qua- rant ainsi tenir jusqu’à ce que les
voyad’écho, il aura suf de quelques jours torze signalements de viols et d’agres- geurs reviennent contempler le sourire
pour qu’un autre mouvement né sur sions. — Valérie Lehoux de monna Lisa… — Charlotte Fauve
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Juliette eigniel | Belzit JP/AlPA A/AndiA .fr | AP or licensor | Kor ilms/ AA+/ ine+d
Vu DE l’ ÉTRANg ER
PÉk IN fERA-T-Il TAIRE
HONgk ONg ?
erDepuis le 1  juillet, une nouvelle loi permet à la Chine de réprimer toute contestation
politique à Hongkong. Les arrestations ont débuté dès le jour de sa promulgation…
De nombreux États ont condamné un texte liberticide, mais Pékin n’en a cure.
Vingt-trois ans après la rétrocession de l’ex-colonie britannique à la Chine, le principe
du « un pays, deux systèmes » est menacé comme jamais.
lA RÉPONSE Personne ne s’attendait à une loi aussi vaste et sé- INTERVIEW MINu TE
D’antony vère : elle prévoit de punir, éventuellement par
apiran, des peines de prison à vie, les “activités subver- « INVISIbl ES ? MOI
avocat et essayiste sives, la sécession, le terrorisme et la collusion
installé avec des forces étrangères”… En clair, cela per - JE NE VOIS Qu’Eux ! »
à Hongkong. met de contrôler les prises de parole politique les plus
élémentaires. Personne ne s’attendait non plus à ce que les autorités et Dans La Nuit venue (lire p. 38 et 51), superbe film noir où
la police l’appliquent si rapidement ! Le Barreau de Hongkong, un jeune Chinois clandestin, chaufeur de VTC, rencontre une
des politiciens pro-démocratie et de nombreux militants en call-girl, Frédéric Farrucci filme un Paris à la marge, et met en
contestent la validité — même Carrie Lam, la chef de l’exécutif lumière tous les invisibles, exploités ou laissés-pour-compte
hongkongais, a été mise devant le fait accompli. Mais Pékin af - de la capitale. Un film très politique tourné au sein de
frme que, en vertu de la Constitution chinoise et de la loi fonda- la communauté chinoise, si souvent absente de nos écrans.
mentale de Hongkong, il a tout pouvoir pour rédiger les textes
et les interpréter comme il le souhaite. Ce serait donc la Chine Pourquoi un film dans le monde des VTC chinois ?
seule qui déciderait de ce qui est constitutionnel ou non… Au- Quand, en 2014, nous avons commencé à écrire, avec mon
tant dire que l’autonomie de Hongkong est clairement érodée. coscénariste, Nicolas Journet, les VTC n’existaient pas. Nous
Six bons mois après le début de la pandémie de Covid-19, Pé- avons enquêté dans le milieu des taxis de nuit, dont
beaukin s’enhardit de nouveau sur le plan géopolitique ; la Chine es- coup sont des immigrés, et, déjà, y circulait une légende
urtime que personne ne peut la défer sérieusement, alors que le baine : la mafa chinoise employait des clandestins… J’ai été
reste du monde doit gérer d’autres problèmes — sanitaires, éco- touché par ces hommes mal accueillis, fragilisés par la pré -
nomiques — et que le leadership américain est afaibli. Cette loi carité et tombés sous la coupe des mafas
intracommunauva-t-elle museler la protestation qui secoue Hongkong depuis taires qui les protègent, mais les exploitent. Avec les VTC, la
plus d’un an et met en cause de plus en plus ouvertement la do- clandestinité s’est accrue. Ces hommes n’ont aucune
visibiliLe 6 juillet dernier, mination chinoise ? Elle a certes eu pour efet immédiat de sup- té sur le jour où leur dette envers leurs « protecteurs » sera
dans un centre
primer les contestations frontales. Mais ici, les manifestants soldée : le comble de la perversion ultralibérale ! Nous avons commercial de
Hongkong, des sont réputés pour leur créativité et leur faculté d’adaptation. été rattrapés par l’actualité quand on a appris qu’une
sociémanifestants luttent Même s’il est impossible de prévoir l’avenir, je suis sûr que nous té de VTC sous-traitait, avec des clandestins, pour que sa
contre une loi
verrons apparaître de nouvelles formes de contestation. » fotte fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre…qui restreint
les libertés. Propos recueillis par Valérie Lehoux
Comment vous êtes-vous documenté ?
J’ai approché une chercheuse au CNRS, Simeng Wang, qui a
écrit un livre sur les fux migratoires : Illusions et soufrances.
Les migrants chinois à Paris. J’ai réalisé que la
méconnaissance générale de cette communauté, il est vrai très opaque,
entraîne un racisme latent et des clichés ridicules. Il ne
faisait aucun doute pour moi que, pour incarner ces chaufeurs,
il fallait des natifs de Chine et non des immigrés de deuxième
génération. D’où un casting sauvage, y compris pour les
autres fgurants, comme ces Ivoiriens qui tiennent vraiment
un garage clandestin à Aubervilliers.
Vous pointez la précarité et la misère…
Nous avons reconstitué fdèlement la séquence avec des
vendeurs de feurs bangladeshis, nous avons flmé tels quels les
vendeurs de petites tours Eifel sur le Champ-de-Mars, et les
campements de sans-papiers sous le périphérique. On les
nomme les « invisibles » ? Moi, je ne vois qu’eux ! Tant de
misère à 5 kilomètres des Champs-Élysées, c’est intolérable.
Propos recueillis par Guillemette Odicino
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