Telerama du 15-09-2021
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Date de parution 15 septembre 2021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 22 Mo

Exrait

M 02773 - 3740 - F: F: 3,303,30E
3’:HIKMRH=XUXXU\:?d@r@o@a@a";
MERCREDI 15 SEPTEMBRE 2021
HEBDOMADAIREFR 3,30€
BEL, LUX 3,90€DOM 5,50€
CH 5,70 CHFMAR 43 MAD
CPPAP Nº 0621C80864
Nº 3740
DU 18 AU 24 SEPTEMBRE 2021
code 800001SansSans titre-1titre-1 11 13/08/202113/08/2021 19:2619:26SansSans titre-1titre-1 11 13/08/202113/08/2021 19:2719:27L’invité
Renier ses origines populaires pour devenir
bourgeois, à tout prix. Une métamorphose
radicale, au cours de laquelle l’écrivain
a croisé la douleur mais aussi la générosité.
Édouard Louis
Propos recueillis par C’était en 2016, Édouard Louis publiait transfuges de classe, arrivant à Paris et accédant à de
nouNathalie Crom et Fabienne Pascaud son deuxième livre, Histoire de la vio- veaux univers, j’ai idéalisé ces mondes. Toute mon enfance
Photo Pierre et Gilles lence, et déjà réféchissait à un opus a été saturée par le rêve d’être bourgeois, et
l’accomplisseplus ample dans lequel il raconterait ment de ce rêve m’apparaissait alors comme une possible
sa trajectoire de transfuge de classe. vengeance contre la pauvreté, contre l’enfance insultée,
Ou comment un adolescent des classes populaires du nord contre l’injure « pédé » qui l’a défnie et encadrée. Il faut du
de la France décide de devenir un bourgeois et se consacre temps pour comprendre que ce n’est pas en adhérant aux
dès lors, corps et âme, des années durant, à sa métamor- valeurs de ce monde privilégié qu’on se sauve et se venge.
phose. Cet ouvrage, c’est Changer : méthode, qui paraît au- Même si, très vite, j’ai eu envie de raconter ce parcours, et
jourd’hui. Un beau récit, tout ensemble sensible et émi- ces écarts que j’avais ressentis en moi ou que j’avais
obsernemment politique, dans lequel l’auteur découvert avec En vés. Par exemple, voir un jour mon père privé des moyens
fnir avec Eddy Bellegueule (2014), aujourd’hui âgé de 28 ans, de se loger et de se nourrir correctement, et le lendemain,
détaille les codes sociaux dont il lui a fallu se défaire, ceux côtoyer à Paris un multimillionnaire qui possède un
canade la bourgeoisie par lesquels il s’est laissé « coloniser », les pé en ours polaire et ouvre des bouteilles de vin qui coûtent
réticences parfois de cette classe bourgeoise à l’accueillir, ce que mon père aurait pu gagner en trois années de travail !
mais aussi les appuis qui se sont présentés sur sa route. Un
livre sincère, émouvant, crâne, volontaire, à l’image de son La forme du livre est hétérogène : s’y mêlent du récit,
auteur, fer de se revendiquer Rastignac de notre temps ! des adresses à votre père ou une ancienne amie,
des entretiens avec vous-même…
Comment le désir de revisiter une nouvelle fois La forme s’est déployée dans l’écriture même du livre. Je
votre histoire est-il né ? comprenais, en écrivant, que pour rendre compte d’un
Le projet de Changer : méthode était d’écrire une longue monde social particulier ou d’une situation, il fallait chaque
odyssée en forme de traversée du monde social, à travers fois une esthétique singulière. Je ne pouvais pas parler de
toutes ses strates. De l’univers le plus dépossédé de mon en- ma mère ou de mon père de la même façon que je
racontefance, que j’ai décrit dans mes livres précédents, en passant rais la rencontre avec la grande bourgeoisie, ou que
j’évoensuite par le lycée et les classes moyennes, puis la bour- querais une amitié, ou encore l’écriture d’un livre. Mon
geoisie parisienne et les milieux les plus privilégiés en son texte a ainsi commencé à se morceler, un peu selon le
mosein, fnancièrement et culturellement. Il s’agissait de me dèle de L’Odyssée, d’Homère, d’ailleurs, avec une multitude
poser la question : qu’apprend-on de cette traversée ? Quel d’approches formelles : du récit, des monologues
imagisavoir particulier tire-t-on de l’expérience singulière que vit naires, des adresses à des personnes que j’ai connues. Il
dele transfuge social ? vient vraiment fragmentaire lorsque je retrace la rencontre
avec Didier Eribon, en 2010, qui va me précipiter vers
l’écriÀ Lire Pourquoi l’écriture en a-t-elle été longue, dificile ? ture et la fuite vers Paris. Cet éclatement formel dit quelque
De cette expérience de transfuge, je voulais tirer une vision chose des fracas et des ruptures qui accompagnent ma tra-u
Changer : lucide du monde, et cela m’a pris des années. Quand je suis jectoire. Car être un transfuge de classe, c’est être séparé en
méthode, arrivé à Paris et que j’ai publié En fnir avec Eddy Bellegueule, permanence de gens à qui on a ressemblé à un moment de
éd. du Seuil, en 2014, j’avais 21 ans et il était difcile pour moi d’avoir une son parcours, et avec lesquels les liens se rompent quand
332 p., 20 �. distance critique sur ma trajectoire. Comme beaucoup de cette trajectoire se déplace. ☞
4 Télérama 3740 15 / 09 / 21L’invité L’écrivain édouard Louis
Est-ce que ce sont des trahisons ? où, lycéen, je me suis mis à lire James Baldwin ou Toni
MorÉvidemment, il y a dans ces ruptures successives quelque rison, on me disait : mais pour qui tu te prends, à quoi tu
chose de déchirant. Et c’est encore plus violent parce que joues ? Alors qu’un enfant de la bourgeoisie, qui aurait fait
ce sont des ruptures objectives, c’est-à-dire non pas des dé- la même chose par imitation de ses parents, serait
considécisions de rompre, mais plutôt l’évidence, qui vous frappe ré, lui, comme un imitateur légitime. En fait, le monde se
d’un coup, que vous ne ressemblez plus aux gens qui vous partage entre des imitations légitimes et illégitimes. La
préentourent, que vous n’avez plus le même langage, les tendue illégitimité, verbalisée par les « pour qui te
prendsmêmes références, les mêmes aspirations. Des écrivains tu ? », les « à quoi tu joues ? », est une des technologies de la
comme Annie Ernaux ont parfaitement raconté cela : reproduction sociale. Ce sont des rappels à l’ordre de classe.
qu’est-ce que c’est, tout à coup, que de ne plus pouvoir
parler à sa mère ou son père qu’on aime. Vous avez beau es- Au fil de ce parcours social et culturel, il y a aussi
sayer de reconstruire un lien, celui-ci est défnitivement bri- les personnes qui décident de vous aider…
sé par le monde social. Mais je ne parlerais pas de trahison, Oui, si Changer : méthode est un éloge de la transformation
car ce livre est aussi un acte de guerre pour réhabiliter la f- de soi, c’est aussi un livre sur la générosité, sur la gentillesse
gure du parvenu. Ce mot, « parvenu », est empreint d’une comme question sociale. L’éloge de toutes les forces qui se
telle connotation négative. Il faut voir comme l’histoire de mobilisent pour rendre cette transformation possible. Ma
la littérature s’est employée à les maltraiter : qu’on pense à volonté de changer a été portée, tout au long de mon
parBel-Ami, de Maupassant, à Julien Sorel, qui meurt à la fn du cours, par des gens qui ont décidé de m’aider. À
commenRouge et le Noir, au Rastignac de Balzac dont le patronyme cer par des enseignants, généralement des femmes, qui ont
1992 est devenu une forme d’insulte, alors même qu’il est un des été sensibles au petit garçon eféminé que j’étais, qui ne
cornaissance seuls personnages un peu généreux de La Comédie humaine, respondait en rien aux critères admis de la masculinité et
à abbeville le seul à s’occuper du pauvre père Goriot quand le reste du en soufrait. J’ai voulu raconter comment ces femmes m’ont
(somme). monde le laisse mourir seul. Qu’on pense aussi à la Travia- accueilli, m’ont fait comprendre que la culture, la
littéra2010 ta, qui change de vie en devenant courtisane et le paiera ture, le théâtre constituaient un monde possible pour moi.
r encontre cher. Oui, au fond, ce livre est une manière de venger ma Le livre est même porteur d’un éloge du système scolaire,
avec l’écrivain race. Et quand je dis « ma race », il ne s’agit pas forcément lequel n’est pas seulement un lieu de violence sociale et de
et sociologue de mon père ou ma mère, mais de tous ces gens qui se sont reproduction des inégalités de classe — comme l’a dénoncé
didier Eribon battus pour devenir autre chose que ce que le monde avait Pierre Bourdieu dont j’admire pourtant la pensée —, mais
(Retour à Reims). prévu pour eux, et qui pour cela ont dû afronter des réac- aussi le moyen de s’arracher à un destin social imposé.
2011 tions violentes.
admission vous décrivez le mimétisme par lequel vous êtes entré
à normale sup En même temps, vous n’êtes pas toujours tendre dans la bourgeoisie. Cela impliquait-il de ne rien sauver
(rue d’ulm). avec vous-même… du passé ?
2013 Il ne s’agissait pas de réhabiliter la fgure du parvenu en en Enfant des classes populaires, la découverte du théâtre à
obtention faisant un éloge naïf. Je raconte, par exemple, un dîner de l’école m’a ouvert une voie vers le lycée, et c’est là que j’ai
du changement la très grande bourgeoisie auquel j’ai participé, en 2016 ou voulu devenir quelqu’un d’autre. J’ai perdu du poids, je me
d’état civil : 2017, au cours duquel les hôtes et les invités ont commencé suis fait opérer des dents, j’ai modifé l’implantation de mes
Eddy Bellegueule à se moquer de la femme qui nous servait tous à table. Je me cheveux, j’ai changé mon nom, appris à parler et à rire
audevient suis tu, le poids de ma honte sociale était beaucoup trop fort trement, à me tenir autrement à table… Je voulais n’avoir
édouard Louis. pour que j’intervienne, et ce silence aujourd’hui continue plus rien en commun avec ce que j’avais été auparavant. Et
2014 à me faire horreur. Ce que m’a appris ma trajectoire, c’est je me suis soumis totalement à ce que la bourgeoisie
attenParution que tout rôle de classe est une performance, une imitation. dait de moi, sans la moindre distance. Racontant une
trajecd’En finir avec La révolution que Judith Butler a apportée aux études de toire semblable, Didier Eribon écrit, dans Retour à Reims :
Eddy Bellegueule, genre a été de dire que les rôles de genre sont des imitations. « Me soumettre, c’était me sauver. » Moi aussi, cette
soumisson premier livre. Qu’il n’y a pas de modèles déposés disant ce que sont le rôle sion m’a sauvé, en me permettant de me défaire de ce que
2021 de l’homme, le rôle de la femme, mais que l’enfant, en gran- j’avais été et d’entrer dans des mondes auxquels je n’aurais
Combats dissant, en se socialisant, imite des adultes qui, eux-mêmes, pas eu accès sinon. C’est ce qui me permet aujourd’hui de
et métamorphose imitent des modèles qui ne sont nulle part gravés dans le m’interroger, de manière critique, sur les écarts de classes
d’une femme marbre. L’appartenance à une classe sociale, c’est aussi et sur la violence potentielle des classes dominantes sur les
et Changer : l’imitation d’une imitation sans modèle. Une trajectoire de classes dominées.
méthode. transfuge de classe se heurte à cette question. Au moment
Cette adhésion va pourtant de pair avec un ancrage
politique précoce à gauche, voire à l’extrême gauche…
Le corps politique du transfuge de classe se rend compte,
malgré tout, que quelque chose ne fonctionne pas
correctement dans la société. Que les discours dominants sur les
classes sociales sonnent faux. Cela produit une envie per -« Êtr  e transfuge de classe,
manente de crier. Par exemple, j’avais toujours entendu
 c’est un impossible repos, que les pauvres étaient des assistés, c’était ce que
répétaient notamment les hommes politiques à la télévision. En une tension dont on ne se défait
accédant à la bourgeoisie, je me suis rendu compte que la
jamais totalement. » classe des assistés, c’était elle. Que les enfants de bourgeois ☞
6 Télérama 3740 15 / 09 / 21l
é
L’invité ’crivain édouard louis
☞ reçoivent dès la naissance tout ce qu’il faut pour rendre la miliations subies par un enfant qu’on traite de « pédé » dans
vie confortable. Et que cela continue quand ils accèdent au la cour de l’école. J’essaye de restituer ça dans la littérature.
système scolaire — il suft de comparer les locaux du lycée Même si ces éléments d’objectivité produisent quelque
Henri-IV et ceux d’un lycée technique du nord de la France chose de dérangeant, d’inconfortable, d’insupportable
pour saisir qui est assisté et porté par la société, et qui ne même parfois. L’irrigation de la littérature par les sciences
l’est pas ! Ce capital d’assistanat dont bénéfcient les classes sociales, c’est-à-dire la volonté de se saisir du monde social
dominantes est vu comme un droit naturel, légitime. de façon objective, mais avec une voix littéraire, me semble
d’ailleurs actuellement opérer un renouvellement profond
Change-t-on vraiment ? de la littérature. Je pense à des autrices comme Claudia
RanOui, je pense. D’où la douleur de l’impossibilité du retour. kine (Citizen) ou Maggie Nelson (Les Argonautes) aux
ÉtatsToutes les fois où j’ai essayé, par exemple, de retourner Unis, ou encore Mathilde Forget (De mon plein gré) en
dans le village de mon enfance en cachette, j’ai eu le senti- France. C’est une sorte de nouvel avant-gardisme.
ment d’être face à ce lieu, plus jamais dedans. En même
temps, on n’est pas non plus tout à fait à sa place dans le Dans certaines scènes du récit, vous signalez en notes
monde où l’on est parvenu. On se surveille pour ne pas com- que les choses ne se sont pas exactement passées comme
mettre de faux pas. Il m’arrive très souvent encore d’avoir vous le racontez. Pourquoi ce procédé ?
peur que ressurgisse soudain mon accent du Nord, ou en- Dans mes écrits, il y a toujours une promesse
autobiogracore de faire attention à ce que je commande au restaurant phique. Confronter les lectrices et les lecteurs à du vécu, à
pour ne pas choisir la junkfood que je mangeais durant du réel, c’est ce qui porte, pour moi, l’envie d’écrire. La
fcmon enfance et être jugé pour cela. Être transfuge de classe, tion, elle, contient toujours un discours de consolation face
c’est un impossible repos, une tension dont on ne se défait à la violence du monde, car en la lisant on peut se dire : tout
jamais totalement. ça n’est pas vrai, c’est du roman. Alors que l’autobiographie
contient quelque chose de presque insupportable dans la
La honte continue-t-elle de vous habiter ? confrontation qu’elle nous impose avec le réel nu. C’est
Le sentiment de honte est la manifestation intime du fonc- pour ça qu’elle met mal à l’aise. Dans ce livre-là, j’ai parfois
tionnement du monde social, de ses hiérarchies. Ce n’est voulu m’écarter un peu de cette réalité autobiographique,
pas un choix, mais un sentiment qui s’impose à vous. quand une chose que je voulais décrire semblait plus
imLa honte fait partie de moi depuis toujours, elle est un des portante que les détails du réel. Mais lorsque je l’ai fait, c’est
matériaux constitutifs de mon être. Lorsque j’étais enfant en le signalant, pour respecter le pacte de vérité qui me lie
et que j’allais chez le médecin avec ma mère, nous avions à ceux qui me lisent.
honte de ne pas parler aussi bien que lui, honte de nos
corps qui disaient notre appartenance aux classes popu- vous collaborez, depuis plusieurs années, avec des
laires. Adolescent, j’ai eu honte de ma mère, j’ai essayé de créateurs tels que thomas Ostermeier, Stanislas n ordey
la cacher, de m’inventer d’autres parents. Lorsque ma ou ivo van Hove. Aux états-Unis, James ivory est en train
honte se rappelle à moi aujourd’hui, je ressens une forme d’adapter deux de vos livres en série. n ’est-ce pas le signe
d’efondrement intérieur. L’écriture a été une manière de la de votre accès à l’élite du monde culturel ?
transformer, de la retourner : j’écris pour faire honte aux Le fait d’être en relation avec Annie Ernaux, de travailler
dominants, à ce qu’ils font aux classes populaires, et sur - avec Thomas Ostermeier, Ivo van Hove ou Stanislas Nordey
tout à ce qu’ils ne font pas contre cette violence du monde m’ofre les conditions de la radicalité que je recherche dans
qui n’arrête pas de se reproduire. l’écriture. Sans cette dimension collective, sans ces
échanges, il est très difcile de continuer à vouloir être sub -
Dans Changer : méthode, on saisit que, dans votre premier versif. Mais tant qu’existent ces dialogues permanents avec
livre, vous aviez forcé le trait en décrivant la misère des artistes et des écrivains que j’admire, les critiques à
de votre famille… mon endroit m’importent peu. C’est beaucoup plus dur
Je ne le dirais pas ainsi. C’est plutôt que, selon l’angle par le- d’être radical quand on est seul. Certains y sont parvenus,
quel on saisit la réalité, la description n’est pas la même. Si comme Thomas Bernhard, mais je suis bien plus fragile ! De
je décris mon père de la façon dont je me suis attaché à le la même façon, la force d’une Assa Traoré, afrontant les
réfaire dans Qui a tué mon père (2018), il apparaîtra comme la sistances de ceux qui ne veulent pas qu’on parle
ouvertevictime d’un système d’oppression capitaliste, quelqu’un ment des violences policières, m’inspire quand j’écris.
qui s’est détruit la santé à l’usine, puis qui a perdu ses aides La création littéraire ne se nourrit pas que de littérature.
sociales et l’accès aux médicaments. Mais dans Combats et
métamorphoses d’une femme (2021), il apparaîtra comme le Le succès immédiat qu’ont rencontré vos livres
bourreau qui disait à ma mère de rester à la maison, de s’oc- ne plaide-t-il pas contre la théorie de classes dominantes
cuper des enfants et de se taire. Selon la façon dont je l’en- rétives aux parvenus ?
visage, il est comme une autre personne. C’est la même C’est vrai, j’ai été soutenu tout de suite, mais j’ai aussi été
inchose pour mon enfance : j’ai pu être à la fois le gamin vic- sulté comme peu d’écrivains l’ont été. Ces insultes, je les
timisé que je décris dans Pour en fnir avec Eddy Bellegueule porte comme des médailles, j’en suis content et fer. Un jour
et l’adolescent qui a produit de la violence sur ses parents où je recevais ainsi des attaques violentes, Annie Ernaux
que je raconte aujourd’hui. Il s’agit de la coexistence de plu- m’a dit : « N’essayez pas de vous faire aimer par ces gens, parce
sieurs réalités objectives et indiscutables : la douleur du qu’étant donné le monde d’où ils viennent et ce que vous avez
corps d’un ouvrier après le travail, la domination mascu- à dire, ils ne peuvent pas vous aimer, c’est une impossibilité
line qui tue presque une femme par jour en France, les hu- sociologique… » •
8 Télérama 3740 15 / 09 / 21EDG AR MORIN ·V ALÉRIE LEMER CIER ·CHL OÉ DELA UME
HÉLÈNE DARROZE · PLANTU ·FLORENCE AUBENA S
ANDRÉ CO MTE -SPONVILLE ·O LIVIA RUIZ ·PIERRE
GA GNAIRE ·CHANT AL JOU ANNO ·C YRIL DION ·CÉLESTE
BR UNNQUELL · HUGO DÉCR YP TE ·MARIE-AMÉLIE LE FUR
PIERRE ROS ANV ALL ON ·JULIE GA YET ·L UC BR ONNER
MOR Y SA CK O ·M AÏA MAZA URETTE ·JEAN-FR ANÇOIS
ZY GEL ·S YL VIE KA UFFMANN ·ARNA UD ET JEAN-MARIE
LARRIE U ·C AMILLE ÉTIENNE ·CLÉMENT BEA UNE
FRÉDÉRIC LENOIR ·ANNICK CO JEAN ·S TÉPHANE FOUC AR T
ANNA MOUGLALIS ·JUDITH HENR Y ·C AMILLE KOUCHNER …
#FESTIV ALD UMONDE
209x272-Monde209x272-Monde FestivalFestival Phase2-prPhase2-pr telerama.inddtelerama.indd 11 08/09/202108/09/2021 15:3215:32a
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Du 18 au 24 septembre 2021 Sommaire
Comment lui dire adieu
Ils ne sont pas nombreux, ceux dont on 4 n’a plus même besoin de mentionner le
nom en couverture tant ils font partie
de notre paysage public et privé.
JeanPaul Belmondo est de ceux-là. Plut ôt
que des jeux de mots autour des titres
de ses flms, ou l’usage d’adjectifs trop
famboyants, nous avons préféré lui
faire l’hommage du vide. De l’ab sen ce
de termes trop rabâchés pour dire
notre admiration, notre afection aussi,
face à l’un de nos derniers grands ac-30 teurs populaires, tellement « français »
dans son insolence et sa désinvolture.
D’une audace de jeu révolutionnaire à 27 ses débuts jusqu’à des rôles moins
inventifs dans quelques navets tardifs,
son sens de la rupture, son panache ont
toujours fait merveille. De cascade en
cascade, Belmondo nous a souvent
vengés de nos manques de courage et
de nos hontes. La honte sociale, c’est 49 justement ce qu’a vécu tout au long de
son enfance notre invité, Édouard
Louis. Il en témoigne et la défe avec
une sensibilité de Rastignac écorché
dans son poignant dernier récit
Changer : méthode. La honte, le philosophe
Frédéric Gros l’interroge aussi. Mais y
voit au contraire un moteur possible.
Tout peut toujours se renverser. Tel le
désir d’être plus heureux via les paradis
artifciels que vivent trop de jeun es
a ujo ur d ’h ui. — Fabienne Pascaud
Couverture zine 30 La France face au cannabis CritiqueS
Jean-Paul 4 L’invité Drogue pas si douce, 49 Le rendez-vous
Belmondo, 1999 l ’écrivain édouard l ouis le cannabis, de plus en plus Dune, un film
Photo 13 Premier plan chargé en thC, est un enjeu de Denis Villeneuve
Patrick Swirc/ Greenpeace, cinquante ans de santé publique. la solution : 52 Cinéma
Modds de combats sur tous les fronts légaliser pour mieux encadrer ? 61 Enfants
14 Mise à jour 34 Dix pistes pour la vigne 62 Musiques
Ce numéro comporte pour
la totalité des kiosques : 21 Repérée bourgogne, Jura, Quercy : 66 Livres
une couverture spécifique
« paris-ÎDF » pour les abonnés la comédienne s uzy bemba en réinventant le métier, 72 Arts
et les kiosques de paris-ÎDF,
et une couverture nationale ; des passionnés préparent 74 Scènes
un encart 6 p. r endez-vous
histoire de l’art, jeté à HoMMA gE la viticulture de demain
l’intérieur pour les kiosques
des dép. 28, 36, 37, 41 et 45. 22 Jean-Paul Belmondo éléviSion
eposés sur la 4 de
couverture : un encart 2 p. icône de la nouvelle Vague, utrement 77 Le meilleur de la semaine télé
père Castor pour la totalité
des abonnés de la France puis clown casse-cou, flic 41 Penser la série documentaire
métropolitaine ; un encart
4 p. auvergne rhône alpes téméraire… au fil de ses films, il est sain d’avoir honte, selon Vert de rage, sur France 5
pour les abonnés des dép.
75, 77, 78, 91, 92, 93, 94, 95, « bébel » est parvenu à imposer le philosophe Frédéric Gros 88 Programmes et commentaires
03, 15, 43, 63, 01, 07, 26, 38,
42, 69, 73, 74, 21, 58, 71, 89, dans le cinéma français 44 Voyager
25, 39, 70 et 90 ; un encart
2 p. upsell aups1 pour les un physique, une gouaille, À Zurich, en compagnie adio
abonnés en prélèvement
non abonnés à l’ofre une attitude à nuls autres de James Joyce 144 Le meilleur de la semaine radio
intégrale ; un encart 6 p.
r endez-vous histoire de l’art pareils. itinéraire d’un acteur 46 Vivre Dante et La Divine Comédie
pour les abonnés des dép.
75, 18, 28, 36, 37, 41 et 45 ; un star en perpétuel mouvement l e recyclage des déchets dans Intelligence service,
encart 2 p. Cinémathèque
pour les abonnés du dép. 75. du spectacle ; un mooc sur France inter
édition régionale,
Télérama+Sortir, pages 27 La sorcière bien-aimée sur les « mauvaises » herbes… 149 Les programmes
spéciales, foliotée de 1 à 64,
jetée pour les kiosques des plume à succès, l’essayiste
dép. 75, 77, 78, 91, 92, 93, 94,
e95, posée sous la 4 de mona Chollet ausculte dans 154 T alents
couverture pour les abonnés
des dép. 75, 78, 92, 93, 94. un essai l’amour hétérosexuel 158 Mots croisés
Télérama 3740 15 / 09 / 21 11
Jean-Fran Çois r obert pour télérama | 2021 Getty imaGes | Chiabella James - 2019 Warner bros. entertainment inC . | Jean-FranÇois r obert pour télérama02.08.2021 10:54 (tx_vecto) PDF_1.3_PDFX_1a_2001 300dpi YMCK ISOcoatedv2_FOGRA39_U280_K95 GMGv5i
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Mise à jour
Pre Mier PLAN
Can an
à la p
Greenpeace face
à l’USS Eisenhower,
porte-avions à l’C
propulsion nucléaire,
au large de Majorque,
en 1988.
dans le sud de l’Alaska. L’expédition, lancée le 15 septembre Dites « Greenpeace », et chacun aura en tête
1971 et baptisée Greenpeace (« paix verte ») One, n’atteignit
l’image d’une action spectaculaire, firtant par- pas son but initial — empêcher une nouvelle explosion. Mais
le récit de l’opération ft onde de choc et, en 1972, les États-fois avec les limites de la légalité, menée par une
Unis fnirent par renoncer à tout essai nucléaire près de l’île,
poignée d’éco-militants non violents et ultra or- tandis que Don’t Make a Wave se rebaptisait Greenpeace.
Deganisés. Occupations de centrales nucléaires, interpositions puis ? Les hippies se sont professionnalisés, ils ont multiplié
en mer face aux baleiniers, interceptions de convois illégaux leurs actions de confrontation, et Greenpeace, désormais
de matières toxiques, déploiements de bannières géantes l’une des plus puissantes ONG environnementales
transnasur le Parlement européen… Cinquante ans déjà que Green- tionales, est aussi devenue maîtresse en lobbying et
négociapeace a imposé son art de l’activisme, reconnaissable entre tions avec les entreprises et les gouvernements. Symbole, un
tous, dans le paysage de la lutte écologiste. Difcile de croire demi-siècle après sa création, et au côté des innombrables
que la première graine fut semée sur un frêle chalutier, loué rapports et alertes, d’une prise de conscience qui n’aura
cespar quatorze hippies et membres d’une association pacifste sé de s’aviver, d’un désastre écologique qui n’aura cessé de
Par Weronika et écologiste dénommée Don’t Make a Wave, pour protester se préciser, et d’un système économique et de modes de vie
Zarachowicz contre les essais nucléaires américains sur l’île d’Amchitka, qui, eux, demeurent tragiquement inchangés…  •
Télérama 3740 15 / 09 / 21 13
Greenpeace/MiGuel Gel GreMd
n
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y
n
JE ME SOUv IEn S DE…
MICh AEL K.
WILLIAMS
… penché vers moi dans le coin d’une salle de conférences
d’un grand hôtel cannois, coudes sur les genoux. D’une
voix grave et douce, il me racontait sa vie, ses rôles, ses
engagements. C’était en 2018, et il tenait à ce qu’on l’appelle
par son nom complet, Michael Kenneth Williams. Une
coquetterie sans conséquences car, pour moi comme pour
des millions de sériephiles, il était et restera à jamais Omar
Little, gang ster braqueur de gangsters, cow-boy moderne
et gay, personnage culte de The Wire (2002-2008), le polar
politique de David Simon. Un antihéros gracieusement
menaçant, quasi invincible et pourtant terriblement humain,
qui lui ressemblait tant.
Impossible de ne pas voir une métaphore de cette
dualité dans la balafre impressionnante qui barrait son front,
descendant jusque sur sa pommette droite — un souvenir
de bagarre. Élevé dans un quartier pauvre de Brooklyn,
toxicomane et sans-abri au début de sa vie adulte, Michael LA pOÉSIE RÉSOnn E
K. Williams aurait pu devenir criminel. Il a fnalement été
danseur, accompagnant George Michael et Madonna au dé- DAnS LA CITÉ DES AnGES
but des années 1990, puis mannequin pour David
LaChapelle notamment, et enfn acteur, voyou cathodique de The Los Angeles, la ville des jeunes poètes ? l’illettrisme et a choisi un slogan
réWire à Boardwalk Empire (2010-2014) ou The Night Of (2016). C’est ainsi qu’on la redécouvre dans jouissant : « Tous les poètes gagnent ! »
Reconnu par ses pairs, plusieurs fois nommé aux Emmy Summertime, un film qui traverse Carlos López Estrada a participé aux
Awards — il le sera une dernière fois le 19 septembre pour d’ouest en est la Cité des anges en la ateliers de Get Lit avant de tourner
son rôle dans Lovecraft Country —, Michael K. Williams montrant comme une formidable Summertime. « Cette petite commu­
avait gardé un pied dans le quartier de son enfance et pro- caisse de résonance pour des textes nauté a une importance grandissante.
duisait des documentaires sur le système judiciaire et le écrits par des garçons et des flles pas- Aman da Gorman, qui a lu son poème La
trafc d’armes outre-Atlantique. C’est son fan le plus cé- sionnés de poésie. Des images en prise Colline que nous gravissons lors de la
lèbre, Barack Obama, qui l’a poussé à s’engager. « Je voyais avec la réalité, assure le réalisateur cérémonie d’investiture de Joe Biden, est
un Noir réussir au sommet de mon pays, mais je n’en perce­ Carlos López Estrada : « Sans doute que née à Los Angeles et est passée par Get
vais que la dimension symbolique. Jusqu’à ce qu’il mentionne ces jeunes gens ne se mettent pas à décla­ Lit. On rencontre là des gens qui ont de
The Wire. Alors, j’ai commencé à l’écouter », m’avait-il racon- mer leurs poèmes au beau milieu de leur multiples talents mais tous se défnissent
té avec un large sourire. journée ou quand ils prennent le bus, d’abord comme poètes. » Une nouvelle
Le fxer dans les yeux, même un bref instant, c’était per - comme on le voit dans mon flm, mais ils façon de l’être, avec brio, avec ferté et
cevoir une détermination teintée de mélancolie. Une soif organisent des performances pour faire à voix haute, en s’emparant des mots
de raconter des histoires, plus encore la sienne, trop facile- entendre ce qu’ils écrivent. L’écriture de sans craindre de mixer toutes les
ment réductible à un conte de fées, celui d’un gamin défa- la poésie et la vie quotidienne sont mê­ cultures. « Les jeunes qu’on voit dans
vorisé devenu star. « Je suis acteur avant d’être militant, insis- lées pour eux, c’est ce que j’ai voulu sou­ mon flm ont étudié toute la poésie clas­
tait-il alors. Je n’arrive pas sur un tournage pour défendre des ligner en les mettant en scène. » sique mais aussi les textes de Kendrick
idées, mais pour réféchir à la condition humaine. Ce qui m’at­ Ce bel élan collectif est soudé par le Lamar et d’autres rappeurs, explique le
tire, ce sont les failles. J’aime les personnages brisés. » La mort travail de l’association Get Lit, qui a réalisateur. Cela rend leurs poèmes
subite de Michael K. Williams, à 54 ans, le fait entrer, plus fait de la poésie le vecteur de l’afrma- viv ants, g a lv anisants. »
que jamais, dans cette catégorie. — Pierre Langlais tion de soi comme de la lutte contre — Frédéric Strauss
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ARTURO HOLMES/2021 GETT IMAGES | LITTLE UGL-LAMF-GOO dEE EnTERTAIMETc
u
y
Mise à jour
Summertime, film
réalisé par Carlos iMa Ges Du MO n De
López Estrada.
Le 6 septembre, dans un tribunal de Minsk, Maria
kolesnikova a été condamnée à onze ans de prison pour avoir
contesté le pouvoir d’alexandre Loukachenko, président
biélorusse. face à l’immense protestation populaire que
suscite depuis un an sa réélection truquée, 35 000 citoyens
ont été arrêtés, certains torturés et jetés pour longtemps
derrière les barreaux. avec la bénédiction de Moscou.
Menacée d’expulsion, Maria kolesnikova avait sciemment
déchiré son passeport pour rester dans son pays et y
afronter l’arbitraire en face. Depuis dix jours, cette chefe d’or -
chestre est le nouveau visage d’une résistance pacifque qui
impose le respect, à défaut de mobiliser les opinions
publiques occidentales. À vol d’oiseau, paris est pourtant plus
proche de la biélorussie que de la Grèce…
— Valérie Lehoux
Les fake news, un business p Lus si juteux
C’est assez rare pour être signalé. une mois. un sacré manque à gagner pour ce site, du plus antisémite au moins
antienquête journalistique française a eu un site qui prétend, entre autres, que sémitlus complotiste au moins
un impact outre-atlantique. Le numé- les masques sont « inefcaces et peuvent complotiste », lançait face caméra
Miro de Complément d’enquête consacré provoquer une mort prématurée » ou chael Goldman, l’un de ses fondateurs.
au business des fake news a, si l’on ose que le gouvernement américain aurait tipee a encaissé 10 000 euros de
comdire, fait une première victime. en « approuvé une vidéo de Joe Biden appe- mission sur les 150 000 euros de dons
l’occurrence le site de désinformation lant à un djihad musulman »… récoltés pour la production du
docud’extrême droite the Gatew ay pundit, selon la réalisatrice, francesoir, site mentaire controversé Hold-up. Outre
édité par l’ultra conservateur million- internet aux relents complotistes qui des remous sur les réseaux sociaux, ces
naire jim Hoft. fin août, quelques n’a plus grand-chose à voir avec le jour- propos ont entraîné la fermeture d’une
jours avant la difusion sur france 2 de nal de pierre Lazaref, vient aussi de vingtaine de comptes de créateurs
prél’enquête signée a ude favre et sylvain connaître pareille mésaventure. Épin- sents sur la plateforme ou la
redirecLouvet, Google a décidé de suspendre glée dans le sujet de france 2, la plate- tion de leurs fans vers des services
la monétisation des publicités du site. forme française de fnancement par - concurrents, selon Le Figaro. Vive
l’inthe Gatew ay pundit se voit privé de ticipatif tipee se retrouve dans la vestigation sur le service public !
recettes estimées à 200 000 euros par tourmente. « J’assume tout ce qu’il y a sur — Richard Sénejoux
Télérama 3740 15 / 09 / 21 15
STRINGER/2021 ANAdol A GENz
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Mise à jour
d é Cryp TaG e
ex ILés
aFG hans,
L’as ILe
en suspens
Quelle sera la politique d’asile des Afghans en France ?
r estrictive, comme le réclament ceux qui agitent la crainte
d’un aflux migratoire, voire la menace terroriste ? ou ouverte,
au nom du devoir de protection ?
Combien d’Afghans sont-ils déjà en France ?
premier pays d’origine des migrants du monde de 1979 à
Vu de L ’é Tran Ger 2013, l’a fghanistan est aussi, depuis 2018, la première prov-e
nance des demandeurs d’asile en France, avec 10 000 dos-pourquo I L’ar T a LLe Mand siers déposés chaque année devant l’ofce français de
protection des réfugiés et apatrides (ofpra). en 2020, lofpr’ a et n’a- T-IL pas eu son « année la Cour nationale du droit d’asile (qui examine les recours
en cas de refus) ont répondu favorablement à près de 70 % éro » après L a G uerre ? des demandes. on estime à 45 000 le nombre d’a fghans
vivant en France, sans compter ceux en situation irrégulière.
u ne exposition du Musée historique allemand montre à quel point les artistes
eoficiels du iii r eich, auteurs de la propagande nazie, ont pu impunément poursuivre De quelle protection bénéficient-ils ?
leur carrière dans l’Allemagne d’après-guerre. pour un nombre restreint, du statut de réfugié prévu par la
Convention de Genève de 1951. Il est valable dix ans et
ocLa réponse L’expression “Allemagne année zéro” est évidem- troyé aux personnes risquant des persécutions individuelles
de Raphael ment une métaphore. Elle était très utilisée en raison de leur race, religion, groupe social… dans la
maGRoss après la guerre pour exprimer une aspiration de jorité des cas, c’est la plus précaire « protection subsidiaire »
président la population à l’époque : repartir de zéro. On qui s’applique. d ’une durée de quatre ans maximum, elle
béde la Fondation souhaitait tourner la page le plus vite possible. néfcie notamment à des gens qui ne justifent pas de risques
Deutsches Or nous savons aujourd’hui que les élites du régime nazi ont individuels mais fuient un confit armé. v aec la victoire des
Historisches poursuivi leur carrière sans interruption en Allemagne de talibans, les autorités françaises pourraient estimer que le
Museum l’Ouest et en Autriche. On sait moins que c’était aussi le cas des confit armé a pris fn, et limiter les protections subsidiaires.
(Musée historique artistes comme le montre l’exposition “Divinement doués”. Mais le nouveau régime faisant peser de lourdes menaces
inallemand, à Berlin). Les nazis attachaient beaucoup d’importance à l’esthétique. dividuelles (sur les femmes, les opposants, les journalistes…),
Ils poursuivaient ou assassinaient de nombreux créateurs en le nombre de statuts de réfugié pourrait augmenter. Thibaut
proscrivant leurs œuvres, et en encourageaient d’autres à faire Fleury Graf, professeur de droit international à l’université
l’apologie du nazisme. En septembre 1944, Adolf Hitler et Jo- paris-saclay, nuance : « Il est trop tôt pour savoir si cette
basseph Goebbels sont allés jusqu’à répertorier les artistes “indis- cule va s’opérer, d’autant que ces débats s’inscrivent dans une
pensables” de la culture du national-socialisme sur une “ Liste période pré-électorale propice à l’instrumentalisation. »
des artistes divins” (Die Liste der Gottbegnadeten). Elle
comptait une grosse centaine de sculpteurs et de peintres, tous mas- Le droit d’asile se limite-t-il à ceux qui ont travaillé
culins, qui étaient dispensés d’aller au front. À partir de 1945, pour la France sur place ?
ils ont presque tous été exclus des musées ou des expositions La France a rapatrié 2 600 a fghans ayant collaboré avec elle.
mais ont continué à réaliser des œuvres dans les espaces pu- « Le droit d’asile n’est pas soumis à une collaboration avec notre
blics, et parfois même les lieux de commémoration. armée ou notre ambassade ! alerte delphine r ouilleault,
dieRichard Scheibe, C’est ainsi que les artistes du III  Reich sont restés très pré- rectrice générale de l’association France terre d’asile. C’est un
artiste promu par sents dans l’Allemagne démocratique d’après-guerre. Le sculp- principe à valeur constitutionnelle, qui s’applique à tous ceux
les nazis, a continué
teur Willy Meller, par exemple, concevait des aigles nazis sous ayant besoin de protection. » La jurisprudence à venir sera à travailler après
ela guerre. ici, le III  Reich. En 1952, il a pourtant réalisé un aigle fédéral sur scrutée par juristes et associations, inquiets de la voir
deveune sculpture pour l’entrée principale du palais Schaumburg… la résidence of- nir moins protectrice à mesure que l’attention médiatique
dile château
cielle du chancelier Konrad Adenauer. » minuera. et que la campagne présidentielle avancera… de Charlottenburg
réalisée en 1955... propos recueillis par Christophe Bourdoiseau — Juliette Bénabent
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Frit EschEn/MuséE GEor G KolbE

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