Telerama du 29-07-2020

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Français
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Date de parution 29 juillet 2020
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo
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M 02773 - 3681 - F: F: 3,303,30E
3’:HIKMRH=XUXXU\:?d@g@i@l@k";
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Stoc kh ol m | Est. 1976L’invité
À 30 ans, il partait seul au Groenland, était adopté par un
chaman, et prenait la défense des Inuits. Devenu l’éditeur
de « ceux qui vivent le monde », le chercheur et franc-tireur
de 97 ans raconte désormais ses aventures en BD.
Jean
Malaurie
Propos recueillis par Stéphane Jarno S’entretenir avec Jean Malaurie, c’est en juin, la température a atteint les 38 degrés à verkhoiansk,
Photo Martin Colombet un peu comme monter dans un train au nord de la Sibérie, le réchaufement climatique touche
dont on ignore la destination et l’heure de plein fouet les zones polaires…
d’arrivée. Les paysages déflent, gran- Ce qui se passe là-bas est préoccupant. En dégelant, les sols
dioses, la vitesse est soutenue, le parcours sinueux. Comme deviennent instables, tous les calculs sur lesquels repose
À Lire cet homme de 97 ans aime à le rappeler, sa pensée est « fâ- l’installation des villes, des infrastructures et des établisse -
Uummaa : de neuse ». Dans son appartement de Dieppe, où il s’est retiré : ments pétroliers ou miniers sont caducs. Des glissements
la pierre à l’âme, des cartes, des livres empilés, quelques objets inuits et une de terrain et des catastrophes sont à prévoir, toute la
SibéMémoires bibliothèque où trônent certains des feurons de Terre hu- rie du Nord est en danger. La crise est grave, mais pour le
de Jean Malaurie, maine, la collection de référence en matière d’anthropolo - géologue de formation que je suis, ce n’est pas une
preéd. Plon, à paraître. gie qu’il a fondée il y a soixante-cinq ans. Pionnier de l’explo- mière. Les aléas climatiques sont assez fréquents dans
Malaurie. L’Appel ration arctique française, chercheur, scientifque, écrivain, l’histoire de l’Arctique.
de thulé, éditeur, cinéaste, plus bardé de titres et de distinctions
avec Pierre Makyo qu’un dignitaire soviétique, Jean Malaurie est à lui seul un vous n’avez pas l’air plus inquiet que cela…
et Frédéric Bihel, pan d’histoire, un iceberg imposant qui surnage dans les Je ne considère pas la fn du monde comme une certitude
e éd. Delcourt, 2019. eaux tièdes du xxi siècle. Profondément marqué par sa absolue, il faut être très prudent quand on lance ce genre
Crépuscules rencontre avec les Inuits — il est sans doute le premier scien- de prédictions. Un changement d’ère, oui, sans doute, pour
arctiques. Pastels tifque à avoir partagé leur vie d’aussi près — et le chaman le reste… Il y a tellement de choses qui nous échappent.
du Groenland Uutaaq, qui l’initia à d’autres voies spirituelles, Malaurie est Comme l’écrivait Lucrèce il y a plus de deux mille ans,
« Naà la Sibérie devenu l’infatigable défenseur des peuples autochtones de tura naturans » : la nature a une pensée propre, une
organitchoukotka, l’Arctique. Franc-tireur dans l’âme, espiègle, passionné et sation, une philosophie même dont nous n’avons pas
éd. El Viso, parution libre, ce « sauvage », dont les Mémoires devraient paraître conscience. J’ai commencé ma carrière de chercheur en
en octobre. bientôt, n’a rien perdu de son tranchant, ni de sa superbe. étudiant les éboulis dans les montagnes du Hoggar, en ☞
Télérama 3681 29 / 07 / 20 3t
a
L’invité L’expL teurora e éditeur Jean MaLurie
☞ Algérie, puis au Groenland. Contrairement aux apparences, Pourquoi est-ce aussi important à vos yeux ?
il n’y a rien de chaotique dans ces amas de pierres, c’est une Il en va de notre survie ! Je suis persuadé que ces minorités,
reptation organisée obéissant à des règles, des plans, un qui ont toujours été tenues pour quantité négligeable par
système qui nous sont étrangers. Il y a une énergie cachée la pensée occidentale, sont appelées un jour à jouer un rôle
dans la matière, une intelligence ; les pierres ont une vie, les capital. Leur conception et leur usage du monde
constiplantes et les animaux ont un langage, une pensée. Comme tuent peut-être le deuxième soufe de l’humanité. Ces
mon confrère et ami l’écologiste anglais James Lovelock, je peuples ont su préserver un lien vital et hyper sensoriel
crois dans Gaïa, une terre vivante et profondément avec la nature, que nous avons perdu depuis le néolithique
pensante, dont l’homme contemporain a le plus grand mal et qui nous fait tant défaut depuis.
à comprendre l’ordonnancement et les desseins.
Comment, en 1950, le fils de bonne famille que vous étiez
Mais que vont devenir les peuples autochtones s’est-il retrouvé à partager pendant un an la vie des inuits ?
de l’Arctique dont vous avez si souvent pris la défense ? C’est une longue histoire. Je faisais mes études dans un
Ne sous-estimez pas la faculté d’adaptation des humains. grand lycée parisien, j’étudiais le grec ancien, je préparais
Tout au long de l’histoire, il leur a fallu changer de compor - le concours de Normale sup lorsque la guerre a éclaté.
tements, trouver de nouvelles ressources, se réinventer. La Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai été
stupéplus grande menace qui pèse sur les peuples autochtones fé par la défaite. Mais le pire pour moi a été la trahison des
est la perte de leur identité. La double introduction du élites intellectuelles, des écrivains et philosophes que je
réchristianisme et du capitalisme a laminé en un peu plus vérais. Le silence des Paul Claudel, Paul Valéry, des
acadéd’un siècle des cultures vieilles de milliers d’années ! Alcoo- miciens, et la vassalité de nos professeurs me sont
rapidelisme, obésité, violence, dépression sont les féaux que les ment devenus insupportables. Que valent les principes
Occidentaux ont apportés dans leurs bagages. Il y a chez les sans le courage, l’intelligence sans la morale ? J’ai donc
reInuits et les autres peuples du Grand Nord une totale ab- fusé de partir en Allemagne faire le STO (Service du travail
sence de repères, de sens, de résistance ; la plupart d’entre obligatoire, imposé aux Français sous l’Occupation), pas
eux ne savent pas qui ils sont. Les suicides sont nombreux question de servir les nazis ! Par crainte du scandale, ma
parmi les adolescents et, comme au Canada, dépassent sou- mère m’a interdit la maison familiale ; je me suis retrouvé
vent les moyennes nationales. Les Russes sont les seuls à seul, sans le sou et je suis entré dans la Résistance. À la
Liavoir entrepris une politique d’envergure, en créant, en bération, j’ai repris des études de géographie et mon
1994, l’Académie polaire de Saint-Pétersbourg, chargée de maître Emmanuel de Martonne a fait en sorte que je
partiformer des élites chez les peuples transsibériens. cipe en 1947 à une expédition polaire menée par
PaulÉmile Victor. Les choses se sont enchaînées. J’avais
viscéralement besoin de changer de monde, d’éducation, je
ressentais obscurément que quelque chose m’attendait
làhaut, que j’avais un destin à accomplir.
«  L es peuples de l’Arctique ont
vous arrivez donc seul et avec presque rien à thulé,
su préserver un lien vital et hyper au Groenland, en 1950…
Peu de temps après, Uutaaq, un chaman très respecté, me sensoriel avec la nature, que nous
fait savoir qu’il veut me voir. Il me demande pourquoi je
suis venu, je lui réponds que je veux écouter les pierres. Ça avons perdu depuis le néolithique. »
n’a pas l’air de le surprendre. Il me regarde un long moment,
silencieux, les yeux mi-clos, comme retiré en lui-même,
puis m’annonce qu’un grand péril va bientôt menacer son
peuple et que je suis là pour les aider. Il me dit qu’il
m’attenUne université d’état dont vous êtes président dait, que je serai désormais son fls adoptif, qu’une porte va
d’honneur à vie ! s’ouvrir pour moi, mais que ce sera dur, très dur…
J’ai cette chance. Pourtant, je ne suis pas et n’ai jamais été
communiste. Pour être complet, j’ajoute que j’exècre le ca- Que se passe-t-il alors ?
pitalisme et que je n’ai aucun goût pour les ronds de jambe ! Je m’installe à Siorapaluk, un hameau de six igloos à
l’exUn scientifque n’a pas à faire de politique, mais doit avoir trême nord du pays. Je commence à faire des relevés, à
étuune morale et poursuivre un but. Cette Académie polaire dier les sols, et puis au bout d’un mois tout cela perd son
permet aux étudiants de se réapproprier leur culture an- sens. Je me rends compte que je ne suis pas à la hauteur. Je
cestrale, d’étudier, en s’appuyant sur des œuvres et des ob- ne sors presque plus de mon cabanon, ne me lave plus,
jets empruntés aux plus grands musées russes, leurs rites, m’enfonce dans une profonde dépression pendant
pluleurs croyances, leur cosmogonie. Nous voulons raviver sieurs semaines. Les Inuits commencent à se demander qui
leur pensée dans toute sa puissance et son originalité, et les est ce Blanc bizarre et me regardent de travers. Puis un
mapoussons aussi à l’exprimer dans diférentes disciplines ar- tin, je me réveille, le moment est venu. Je demande aux
tistiques. Il faut qu’ils en soient fers, la transmettent et la femmes de me confectionner des habits traditionnels en
fassent connaître au monde, ce sont leurs meilleures peau de phoque et d’ours et j’apprends comme je peux à
maarmes pour lutter contre les compagnies pétrolières qui nœuvrer attelage et traîneau. On m’a dit qu’un sage habitait
s’implantent sans scrupule sur leur territoire, la pollution, à quelques dizaines de kilomètres plus au nord et j’ai décidé
la société de consommation. d’aller à sa rencontre. À l’époque je n’ai ni carte (il n’y en a ☞
4 Télérama 3681 29 / 07 / 201922
Naissance
à Mayence,
en Allemagne.
1951
Premier homme
au pôle
géomagnétique
Nord.
1955
Création
de la collection
Terre humaine
et publication
des Derniers Rois
de Thulé.
1990
Découverte,
à l’extrême est
de la Sibérie,
de l’Allée des
baleines, premier
site monumental
référencé
des peuples
autochtones
de l’Arctique.a
t
L’expL teurora e éditeur Jean MaLurie L’invité
☞ pas !), ni fusil, c’est l’hiver, la nuit polaire, il fait — 30 degrés, sions, des confits avec l’éditeur, qui ne la juge pas assez
il y a des crevasses et des ours partout. Certains que je vais « rentable », mais à chaque fois il y eut des titres pour la
saumourir, tous les gens sur place essaient de me dissuader, et ver, comme Le Cheval d’orgueil, de Pierre-Jakez Hélias, en
pourtant je pars seul. Je suis un homme de pulsions, je sens 1975, qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires.
que je n’ai pas le choix. Contre toute attente, grâce aux Depui s quelques années cependant, Terre humaine part à
chiens surtout, qui ont vite compris à qui ils avaient afaire, vau-l’eau : mon successeur, Jean-Christophe Rufin, se
j’ai trouvé mon chemin dans ce désert de glace… et dans ma désintéresse de la collection, et au credo fondateur s’est
vie. Je suis vraiment né pendant ce voyage ; le fœtus que je substituée l’envie de faire des carnets de voyage, une totale
portais en moi a enfn vu le jour. Je suis et j’ai toujours été un aberration ! Je suis en négociation avec Plon pour la
reprimitif, empêtré dans une éducation bourgeoise et chré- mettre sur de bons rails, j’ai déjà plusieurs projets en cours.
tienne. Il a fallu des circonstances exceptionnelles pour me
révéler. Claude Lévi-Strauss m’a souvent dit que j’étais l’être Pourquoi avoir participé à l’adaptation en BD de votre
le plus primitif qu’il ait jamais rencontré. ouvrage le plus connu, Les Derniers Rois de Thulé ?
Je connaissais très peu l’univers de la bande dessinée, mais
Ce n’est pas un profil très courant chez les universitaires cet album m’a ouvert les yeux. Il ne s’agit pas d’une
vulgarifrançais… sation, mais d’une nouvelle forme de narration, qui
emPeut-être est-ce pour cela que je n’y ai pas eu que des amis. prunte beaucoup au rotulum (rouleau) du Moyen Âge, tels
J’ai toujours préféré le terrain. La course efrénée à l’agré- ceux où certains épisodes des Évangiles étaient dessinés, et
gation, les coteries, les cercles, la réputation, la surévalua- dont les prédicateurs se servaient pour leurs sermons. Nous
tion de l’« intellectuel » au détriment du chercheur pèsent renouons avec ce temps où le verbe et l’image
s’interpénétoujours lourdement sur la recherche hexagonale. Je m’en traient et il est à parier que la transmission de beaucoup de
suis tenu à l’écart, consterné par la guerre des chapelles, classiques passera par ce médium. Le travail des auteurs,
l’animosité, le manque d’estime ou le peu d’intérêt que se Pierre Makyo et Frédéric Bihel, m’a tellement convaincu que
portent les érudits français. Je me souviens de Pierre Bour - je souhaite que plusieurs grands titres de Terre humaine
dieu, nous étions souvent côte à côte en assemblée géné- soient à leur tour adaptés en romans graphiques, sous la
rale à l’École des hautes études en sciences sociales, et à houlette de mon fls Guillaume et de l’éditeur Guy Delcourt.
chaque fois que quelqu’un prononçait un nom il gromme -
lait « Tous des cons ! ». Que n’essaient-ils de se comprendre, Début octobre paraîtra Crépuscules arctiques, un beau
de s’entendre au sens premier du terme ? Pourquoi ne for - livre consacré à vos pastels. Pourquoi emporter du papier
ment-ils pas, comme à Oxford, de vrais collèges où, quels et des bâtonnets de couleur dans une expédition polaire ?
que soient leurs domaines, les professeurs se côtoient et Dessiner ne relève pas chez moi d’une volonté artistique.
échangent au quotidien ? On ne méprise pas quelqu’un Certaines lumières, certains paysages de l’Arctique me
saiavec lequel on prend un sherry tous les jours ! sissent, m’aspirent. C’est comme un rêve éveillé, une
communion, une transcendance, mes doigts alors s’activent
seuls sur le papier. Le noir des nuits polaires est saisissant,
très diférent de celui de Soulages, on y discerne un espace
sombre et en désordre, où se confondent diverses couleurs,
« L évi-Strauss disait que j’étais une bande blanche aussi, qui s’y superpose, comme une
ouverture, un au-delà… Avec le pastel, j’ai le sentiment de l’être le plus primitif qu’il ait
toucher parfois aux origines de notre univers, ce grand
surencontré… Un primitif empêtré jet qui n’a jamais cessé de m’obséder. Avec ces couleurs
tracées à la main sur du papier épais, je retrouve le langage dans une éducation bourgeoise. »
premier, d’avant la parole, celui des peintures de la grotte
Chauvet, qui recèlent une vérité qui ne doit rien à la raison
cartésienne. Ces pastels témoignent surtout que je suis
devenu profondément animiste, convaincu que chaque élé -
Est-ce pour sortir de cet entre-soi franco-français ment de la nature est habité d’une force vitale et d’un esprit.
que vous créez t erre humaine, en 1955 ?
Terre humaine a toujours eu pour vocation de donner la pa- vous avez 97 ans, j’imagine qu’il vous arrive parfois
role à ceux qui vivent le monde, pas à ceux qui l’observent, de penser à la mort…
le théorisent ou le commentent. Rien à voir avec des jour- La mort, ce « peu profond ruisseau », comme le dit
Mallarnaux de voyage, mais les témoignages et les interrogations mé… Cela m’amuserait de devenir centenaire, mais la
dispad’hommes et de femmes qui se penchent sur leur vie ou sur rition de mes proches, comme récemment celle de mon
une expérience marquante. Certains savent écrire, d’autres frère, emporté par le Covid-19, m’y renvoie. Aujourd’hui, j’y
non, mais tous ont un regard, une pensée forte et unique. Le pense de manière pacifque, lucide, je sais qu’il y a un après,
premier ouvrage que j’ai publié a été Tristes Tropiques, où un au-delà, j’en ai fait l’expérience à deux reprises : une fois
Claude Lévi-Strauss s’interroge sur l’objet même de ses mis- sur la banquise avec mes chiens ; l’autre, il y a une trentaine
sions auprès des Indiens du Brésil. Comme la philosophe Si- d’années, lorsque j’ai eu un infarctus. J’aspire à être accepté
mone Weil, qui a choisi de travailler à la chaîne pendant un par le divin, mais je n’y suis pas encore. J’aimerais juste que
an avec les ouvrières de chez Renault, je ne crois à l’anthro- mes cendres soient dispersées au-dessus de Thulé, au
pologie que lorsqu’elle est vécue, partagée. Une collection, Groenland. D’une façon ou d’une autre je continuerai à
surtout lorsqu’elle dure aussi longtemps, traverse des ten- vivre, peut-être reviendrai-je sous la forme d’un papillon ?  •
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r
erSommaire du 1 au 7 août 2020
vertige créatifs
Allez… Vous vous laisserez sûrement 28 séduire un soir d’été : savourer pour la
énième fois un flm déjà vu — rarement
un chef-d’œuvre —, mais que vous
aimez aussi pour ce qu’il évoque de votre
propre vie, du moment où vous l’avez
découvert, des répliques cultes que
vous connaissiez alors par cœur et de
l’entourage qui les chérissait avec vous.
Peu importe le mauvais goût. Et
qu’estce au juste que ce « mauvais » goût ?
Celui des non-dominants socialement,
intellectuellement, économiquement ?
Notre invité, l’anthropologue Jean
Malaurie, 97 ans, pionnier de
l’exploration arctique française et fondateur de
la collection Terre humaine en 1954, en
dirait sans doute beaucoup sur le sujet,
lui qui défendit ardemment les Inuits 3 et leur culture autre. Il dit sa pensée
« fâneuse ». De George Sand à Chantal
Thomas, nombre de romancières ont
éprouvé aussi les vertiges si créatifs de
la fânerie et de ses vides, auxquels les
femmes si longtemps n’eurent pas
droit, encombrées de tâches ou
interdites de sorties solitaires. C’est encore
des artistes femmes dont nous vous
proposons ici les parcours trop
ignorés. De la formidable danseuse
expressionniste allemande des années 1920
Mary Wigman à des compositrices de
musique enfn sorties de l’ombre. Il 34 16 était temps. — Fabienne Pascaud
Couverture zine dAns L’oMBrE dE… (7/7) CritiqueS
Robert Dalban 3 L’invité 26 Michel Vaucaire et la Môme 34 Le rendez-vous
dans Les Tontons l ’explorateur Jean Malaurie l e parolier de piaf était l’un des Fontaines D.C., quintet
fingueurs, 9 Premier plan meilleurs artisans du genre post-punk irlandais
de Georges Delphine ernotte Cunci 36 Cinéma
Lautner (1963). reconduite à France t élévisions 28 Au hasard des rues 42 Livres
Photo 10 Qui ? Comment ? Pourquoi ? l es flâneries des écrivaines, 44 Enfants
Jean-Louis de george sand à aujourd’hui 45 Arts
Castelli/ LE dossiEr
Gaumont 12 Complètement cultes ! LEs inVisiBLE s dE LA CuLTurE 46 Talents
Casablanca, The Rocky Horror (5/6)
Picture Show… Ces films 31 Céline savoldelli, scripte éléviSion
auxquels on revient sans cesse elle donne tout leur sens aux 47 Le meilleur de la semaine télé
détails et aux raccords il y a vingt ans, Gladiator,
LEs Anné Es 1920 (7/8) un péplum d’enfer
Ce numéro comporte : 16 L’ensorceleuse umér ouble «  table ! » 52 Programmes et commentaires
une couverture spécifique
« paris-iDF » pour les Mary Wigman invente la danse la semaine prochaine, Télérama
abonnés et les kiosques de
paris-iDF et une couverture moderne allemande célébrera la nourriture. au menu : adio
nationale.
eposé sur la 4 de couverture des frites et des bonbons, des repas 108 Le meilleur de la semaine radio
pour les abonnés de la
France métropolitaine : 19 L’heure des compositrices en solo ou devant la caméra, des Rendez-vous place du marché,
une enveloppe « Message
Obs » sur une sélection l ongtemps exclues, les potagers et des natures mortes… sur France inter
d’abonnés.
édition régionale, musiciennes se font entendre plus de vingt pages de récits et 110 Les programmes
Télérama + Sortir, pages
spéciales, foliotée de 1 à 48 22 Les archives de lin’ A de reportages. et aussi deux semaines
jetée pour les kiosques des
dép. 75, 77, 78, 91, 92, 93, en vallée de Chevreuse, de programmes ciné, télé et radio. 115 Mots croisés
e94, 95, posée sur la 4 de
couverture pour les la mémoire de la radio en kiosques le 5 août, 4,20 €.
abonnés des dép. 75, 78, 92,
93, 94. et de la télévision françaises
8 Télérama 3681 29 / 07 / 20
Martin ColoMbet/hansluC as |  Caroline Chevalier pour téléraMa |  s te Murra Y/Dalle | akg-iMagess
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Premier Pan
En reconduisant
Delphine Ernotte
Cunci à la tête
de France
Télévisions, le CSA
a fait le choix
de la stabilité.
Et d E d Ex !
Par Richard Sénéjoux
Et tout cela, évidemment, avec moins d’argent. La crise sani­Delphine Ernotte Cunci, saison 2. Pour la pre­
taire, avec l’efondrement de la pub, devrait laisser un trou
mière fois dans l’histoire de France Télévisions, d’une vingtaine de millions d’euros dans les caisses en 2020,
une première sous son ère — et l’an prochain risque d’être le patron sortant est reconduit dans ses fonc­
pire, at elle confé. Dans le même temps, l’État exige tou­
tions. Ou plutôt la patronne, puisqu’il y a cinq ans, jours autant d’économies : 400 millions sur quatre ans
autre grande première, le gouvernail du paquebot de l’au­ ( jusqu’en 2022). Bref, faire plus avec moins, la ritournelle est
diovisuel public avait enfn été confé à une femme. Le CSA connue, notamment des salariés, dont deux mille doivent
a donc fait le choix de la stabilité, et donné au passage des quitter l’entreprise dans les deux ans — contre mille cent em­
gages d’indépendance puisque cette nomination s’est dé­ bauches sur le numérique. « J’ai beaucoup appris en cinq ans :
roulée sans remous, et a priori sans ingérence politique. le journalisme, la fction, le cinéma, le divertissement, le
Créditée d’un honnête bilan, Delphine Ernotte dispose rythme efréné de l’info », dit Delphine Ernotte. À elle de
donc de cinq années supplémentaires pour transformer montrer maintenant ce qu’elle en a vraiment retenu  •
l’essai. Et elle a encore du pain sur la planche, ce n’est rien
de le dire : accélérer la transformation numérique, renfor­
cer la place de la culture et de l’éducation, faire revenir les
jeunes, redynamiser la chaîne France Info, (beaucoup)
mieux faire pour obtenir la parité et la diversité sociale sur
les antennes… Elle l’a promis au CSA. On a envie d’ajouter :
plus d’audace dans les programmes, notamment la fction.
Télérama 3681 29 / 07 / 20 9
Yann RabanieR/moddp
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p
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c
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Qui ? Comment ? Pour Quoi ?
C’est, en moyenne
hebdomadaire, dES Con CErt S dEBoU t le nombre d’entrées
dans les cinémas Po Ur n E PAS Finir à g Eno Ux ? français depuis
la réouverture des
Jeudi 23 juillet, mille cinq cents profes- tion debout », à 100 % de leur capacité. clubs de sport ont bénéfcié d’un dia- salles, le 22 juin.
sionnels des musiques actuelles ont En efet, depuis le 22 juin, seuls sont logue constructif pour leur reprise, les Soit 30 à 40 % de
alerté le gouvernement dans une autorisés les concerts assis, avec une professionnels des musiques actuelles la fréquentation
lettre ouverte intitulée « Concerts de- distance de 1 mètre entre les specta- restent à ce jour sans réponse claire ni à cette période.
bout touchés en plein cœur », signée teurs. Une équation insoluble pour ces calendrier, malgré leurs propositions, Un chifre correct
par des artistes, producteurs, techni- salles, dont la jauge devient si petite au point de se sentir « abandonnés, mé- par rapport à nos
ciens, exploitants de lieux — ces fa- qu’elle ne peut être rentable. r ésultat, prisés », disent-ils, face au « mutisme voisins européens,
meuses Smac et autres petites salles, leur activité est à l’arrêt depuis le des pouvoirs publics ». des mots forts, en partie dû
creusets de la scène indé française et 16 mars et le spectre d’une rentrée an- qui expriment le désarroi d’un secteur à la bonne tenue
mondiale. ils y réclament le droit de nulée se rapproche dangereusement. plongé dans le brouillard. des productions
recevoir à nouveau le public « en sta- Si les restaurateurs, les cinémas et les — Odile de Plas hexagonales.
r EPéréE Âge 27 ans. « que des rôles de trans violentées, battues,
Profession Actrice. avec des vies afreuses », regrette-t-elle.
Actualité dans l’énigmatique et émou- Brièvement costumière à Broadway,
vante série Dispatches from Elsewhere elle redevient actrice en 2013, après
(Prime video, lire p. 49), elle incarne avoir découvert Laverne Cox dans
Simone, guide de musée embarquée Orange Is the New Black. Katie Holmes
dans une chasse au trésor à Philadel- lui ofre son premier rôle dans son flm
phie. Une trans (comme elle), solitaire, All We Had, en 2016. Elle sera
prochaicraintive, qui s’ouvre aux autres grâce nement au côté de Colin Farrell dans le
au jeu. « Une jeune femme perdue qui va drame de science-fction After Yang.
donner du sens à sa vie », résume celle Signes particuliers Eve Lindley n’a pas
qui apporte au personnage une fragile pour ambition de faire carrière
absolumais irrésistible énergie, volant la ve- ment et insiste surtout pour ne pas être
dette à une distribution de qualité ( Ja- « un prétexte pour avoir plus de
diversison Segel, Sally Field…). té ». dans Dispatches from Elsewhere,
SiAscendants Elle est attirée très tôt par mone n’est pas défnie par son genre,
la comédie, mais, longtemps, on lui re- mais avant tout par des angoisses
exisfuse les rôles féminins. Quand la troupe tentielles universelles et une relation
de son lycée monte la comédie musi- sentimentale avec le personnage incar-Ev E cale Chicago, elle incarne une journa- né par Jason Segel. « Ce qui fait de moi
liste… qui se révèle être un homme. l’héroïne d’une comédie romantique », se Lind LEy Après sa transition, on ne lui propose réjouit-elle. — Pierre Langlais
10 Télérama 3681 29 / 07 / 20
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Stephen Shepherd/plainpicture | © M etork S - Scott udin oductionS - Saral oductionSw
d
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Rugueux comme le R ock
c’était un élégant guerrier du rock à la suivants, pourtant chez Barclay, alors
française qui, même en produisant peu, très en vogue, prendront moins. l e
n’a quasiment pas cessé de hanter les train est passé. Foin du rock biz et de ses
scènes. Né en 1964 et mort d’un cancer chimères, Dominic Sonic sera
désorle 23 juillet, à l’âge de 55 ans, Dominic mais ce pistolero errant, toujours prêt à
Sonic était de cette génération qui prit faire cingler les guitares et cramer les
le punk de plein fouet. Que pouvait amplis pour des escouades de fdèles
faire un gamin de Dinan (côtes-d’Ar- aux deux commandements du rock pur
mor) avec tant de bruit dans la tête ? et dur : aimer et perdre. À chaque
nouAprès des débuts en groupe, il avait vel album, l’ombre tutélaire d’Iggy Pop INTe RVIe m INu Te
choisi la voie solo et trouvé asile chez et de ses Stooges défait la modernité.
crammed Discs, un label belge éclairé. Tout récemment encore, Dominic So- « TIJuANA eST u Ne
Premier album en 1989, Cold Tears. Par- nic parlait de sortir une compilation
tagé entre rock barbelé et ballades dé- d’anciens morceaux en version acous- VIlle D e DÉP o RTÉS »
charnées, la langue de Johnny Thun- tique et un nouvel album électrique. Il
ders et celle de Brassens. un coup se savait malade, mais n’avait pas bais- Cinéaste des marges et des frontières, Jean-Charles Hue
d’essai et un joli succès. mais les albums sé les bras. — François Gorin s’est intéressé à la fois au monde gitan (Mange tes morts, 2014)
et aux « oubliés » du Mexique, en particulier aux habitants
de Tijuana, qui jouxte la Californie. Dans son dernier film,
Tijuana Bible (lire p. 39), il fait le portrait de cette fascinante
ville-frontière à travers la rencontre entre un vétéran de l’armée
américaine et une Mexicaine à la recherche de son frère disparu.
D’où vient votre fascination pour Tijuana ?
D’Amours chiennes et de Télérama ! Après avoir vu le flm
d’Alejandro g onzález Iñárritu, en 2000, je suis allé à
monterrey, au mexique, pour découvrir le monde des combats de
chiens. Je me disais que dans cette afaire entre animalité et
humanité, vie et mort, il y avait quelque chose pour moi. J’y
ai tourné un court, Pitbull Carnival (2006), sur un couple qui
vivait en symbiose avec des pitbulls au point que la femme
donnait le sein à un chiot. Je me suis senti bien parmi eux.
Quelq ues mois après la sortie, je tombe sur un reportage de
Télérama à Tijuana sur le collectif électro Nortec, qui m’a
incité à explorer la ville. J’en suis à mon treizième voyage.
Pourquoi les militaires sont-ils si nombreux à vivre à Tijuana ?
l ’armée américaine est composée, en minorité, d’étrangers,
qui peuvent obtenir la nationalité après avoir servi sous les
drapeaux. mais sont expulsés à la moindre infraction (bagar -
re, conduite en état d’ivresse). Nombre d’ex-militaires, même
non mexicains, qui ont dû abandonner femme et enfants aux
États-unis, se retrouvent à Tijuana, car la ville jouxte la
frontière. Vivent aussi côté mexicain des Américains déclassés
n’ayant pas les moyens de se loger dans leur pays. À Tijuana,
toute personne est un déporté, politique ou économique.
Vous y avez tourné cinq films. Comment avez-vous fait ?
en restant discret. Il faut surtout éviter de s’embrouiller avec
les narcos, les trafquants de drogue qui gèrent la ville. en
particulier la Zona Norte, le quartier nord, le plus près de la
frontière et le plus chaud, où il n’y a que des bordels, des
bars et des hôtels miteux. Paul Anderson, l’acteur principal,
Dominic Sonic,
ressemblait tellement à un drogué qu’il s’est fondu dans la en 2016, à Rennes.
Révélé par l’album foule et nous avec. m ais le danger régnait partout. Trois
haCold Tears en 1989, bitants de Tijuana, présents dans le flm et qui jouent leur
un dandy du rock
propre rôle, ont été assassinés depuis par les cartels.breton à la fureur
« stoogienne ». Propos recueillis par Jérémie Couston
Télérama 3681 29 / 07 / 20 11
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