Figaro Littéraire du 12-03-2020

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Date de parution 12 mars 2020
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jeudi 12 mars 2020 LE FIGARO - N° 23505 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
ALBERTO MANGUEL ETGAR KERET
L’ESSAYISTE BROSSE DES NOUVELLES
38 PORTRAITS DU PRODIGE ISRAÉLIEN.
DE PERSONNAGES LÉGENDAIRES ENTRE RIRE ET LARMES
PAGE 5 PAGE 6
Quand
César
sculptait
sa légende
DOSSIER Le conquérant des Gaules est remis à l’honneur avec une nouvelle traduction de ses œuvres
complètes ainsi que la réédition de l’une de ses biographies. PAGE 2
Pour saluer Stendhal
ANS son journal, à la date Grenoble, Paris, Milan, Moscou, le voici Napoléon, Stendhal posait d’une autre
fad’octobre 1839, Stendhal lancé sur les traces de Beyle, relatant sa vie çon le dilemme de l’écrivain devant son
écrit : « Maxime. À chaque in- comme un creuset où bouillent des années sujet : hagiographie ou essai critique ? Wa- Le livrede référence
cident se demander : “Faut-il durant les grands livres qui seront. Il ravi- resquiel rappelle que Beyle adula le vain-Draconter ceci philosophique- ve l’enfant de Grenoble, l’orphelin queur d’Arcole avant de déplorer que sur l’intelligence artificielle
ment ou le raconter narrativement ? ” ». inconsolable, raconte le fonctionnaire l’homme qu’il avait aimé fût recouvert de
Cette question, l’historien Emmanuel préposé à l’approvisionnement des ar- « la croûte impériale ». émotionnelle
de Waresquiel n’a pas pu ne pas se la po- mées napoléoniennes. L’homme à femmes J’ai tant vu le soleil vient prendre place dans
noser, en s’attelant à un livre consacré à tre bibliothèque stendhalienne après Blum,
Stendhal justement. Que faire avec Henri Jean Prévost et Roger Stéphane. Dans ce bel
Beyle le Milanais ? Une biographie « nar- essai qui résonne comme un cri fraternel, LA CHRONIQUE
rative », un essai « philosophique » l’auteur tend un miroir vers son sujet, ainsi qued’Étienne
- comprendre : qui analyserait certains as- Stendhal le dit pour le romancier sur le bord de
de Montetypects de sa vie et de son œuvre ? L’auteur la route : ces coups de foudre et ces noirceurs
s’est frotté aux deux genres : il est l’auteur de jeune homme, ces atermoiements du cœur
de monographies fouillées de Talleyrand et de l’âme, ces souvenirs éclatants d’Italie, ces
ou Fouché, et de textes plus personnels sur dépourvu de grâce mais non de conquêtes. hésitations d’homme mûr entre la renommée
les écrivains face à la mort ou sur le procès Ah qu’elle a de charme cette litanie de let- et la vie, entre la civilité nécessaire et la
réclude Marie-Antoinette ; et, disons-le posé- tres, VAAMMAAAMCG, formé des initiales sion volontaire, ce fut la vie d’un Beyle, c’est
ment, il excelle dans les deux genres. des femmes aimées. Il faudrait encore par- aussi, nous dit l’auteur, souvent la sienne. De
Avec J’ai tant vu le soleil, Waresquiel tour- ler de l’écrivain tardif, à la recherche d’un fait, Waresquiel lève un coin du voile par
lene le dos à la biographie exhaustive pour style qui aurait rivalisé avec le code civil, quel on entrevoit un historien à l’étroit dans
une lecture buissonnière de Stendhal. On sans se départir d’une clarté éblouissante. son antre, qui recherche à son tour le soleil, et
pourrait reprendre le mot de touriste, Ne croyez pas que Waresquiel ménage choisit comme cicérone ce Stendhal, qui fut
inventé par Beyle pour qualifier cette pour autant l’individu capable à la fois de son complice de tant de
promenade qui commence dans une donner naissance à Fabrice, à Leuwen, et lectures, de chagrins et de
campagne ensoleillée : au cœur de l’été, de se distinguer par ses bassesses et ses consolations. ■
dans une province française un historien humeurs bourrues. C’est encore être
beychevronné, se souvenant de ses éblouis- liste que de choisir ce parti : « L’écrivain J’AI TANT VU LE SOLEIL
D’Emmanuel sements de lecture, rouvre des ouvrages. (…) s’il a le courage de dire la vérité sur tout,
Il veut payer une dette à leur auteur. Il le même contre son héros, a donc quelque de Waresquiel,
Gallimard, 120 p. 13 €.fait superbement. avantage. » Notant ceci dans sa préface à
KAREN ASSAYAG/HANSLUCAS, FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO, ALESSANDROMOGGI.COM
A
1jeudi 12 mars 2020 LE FIGARO
2 LE CONTEXTE
« Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu », « Qui veut la paix
prépare la guerre »… Les citations attribuées à Jules César
sont légion. La nouvelle traduction de ses œuvres
complètes (aux Belles-Lettres) invite à découvrir la force
et l’admirable pureté de sa langue, son éloquence.
En attendant une autre édition des Œuvres complètes
dans la collection « Bouquins » (Robert Laffont), le 16 avril, L'ÉVÉNEMENT
on lira, rééditée l’une des meilleures biographies parues
sur le général romain et signée Jérôme Carcopino.littéraire
Rendre
à César…
DOSSIER Une nouvelle traduction Buste
de César, période
augustéenne, des œuvres du général romain rappelle
vers 40 av. J.-C.
OLIVIER ROLLER/qu’il était aussi un styliste. DIVERGENCE
titutis, legibus inter se differunt. » ?SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr Une nouvelle traduction nous
arGUERRES : rive et propose : « La Gaule forme
GUERRE A GUERRE des Gaules » un ensemble composé de trois
terriDES GAULES,
de César, en classe toires : les Belges occupent le pre-GUERRE CIVILE « de latin, c’est là ce mier, les Aquitains le deuxième etDe César,
que nous avons eu de ceux qui vivent dans le troisièmeédition dirigée Lmeilleur, comme dirait sont appelés “Celtes” (dans leurpar Jean-Pierre
Deslauriers, l’amoureux extrava- propre langue) ou “Gaulois” (com-De Giorgio,
meLes Belles Lettres, gant de M Arnoux dans L’Éduca- me nous disons en latin). Chacun
508 p., 29 €. tion sentimentale de Flaubert. Nous des trois a sa langue, ses
institun’étions pas bien grands, à peine tions, ses lois propres. »
âgés de 13 ans en classe de cinquiè- L’editio minor — i.e. sans notes
me, et notre Gaffiot était lourd critiques — de La Guerre des Gaules
dans notre sac. Mais nous avions et de La Guerre civile qui paraît
rendez-vous avec César, le fatal aujourd’hui aux Belles Lettres ne
ennemi de Vercingétorix en l’an 52 s’écarte guère d’un classicisme de
avant notre ère, avec sa prose à la- bon goût. Ainsi dans la traduction
quelle il nous était proposé de nous du passage où la cavalerie gauloise,
coller mot à mot à l’aide de rudi- qui a cru pouvoir prendre César par
ments de latin. Dans L’Arrière- surprise, est mise en déroute par les
Pays, le poète Yves Bonnefoy a dit légions romaines aidées par les C’est un vrai massacre. Quelques- Fortune en avait décidé autrement, blique romaine. Rendre à César ce
l’émerveillement que provoquait Germains lors du siège d’Alésia uns abandonnent leurs chevaux, il fallait s’incliner, il s’en remettait qui était à César : le soyeux de sa
la rencontre de cette langue mys- (VII,70). Une page de César frémis- tentent de traverser le fossé et de donc à eux. À eux de choisir : satis- langue, son énergie, sa force, sa
térieuse dans l’âme d’un enfant. sante d’un triomphe orgueilleux : grimper sur le mur. » faire les Romains en le tuant ou le majesté de marbre, sa sobriété, sa
« Le latin était un feuillage vert « Praesidio legionum addito nostris livrer vivant. » C’est César qui vitesse, son admirable pureté, son
Lectures sauvagessombre, touffu, un laurier de l’âme animus augetur : hostes in fugam racontait l’histoire, c’est lui qui éloquence et sa précision toutes
à travers lequel j’eusse perçu une coniecti se ipsi multitudine impediunt Qui s’en souvient ? Un peu plus se mettait en scène, mais nous militaires. Ils y parviennent en
traclairière peut-être, en tout cas la atque angustioribus portis relictis loin, le discours de Vercingétorix à en pincions pour le chef des Ar- duisant « His rebus confectis, in
fumée d’un feu, un bruit de voix, un coacervantur. Germani acrius usque l’assemblée gauloise défaite par les vernes, l’unificateur des peuples Haeduos proficiscitur ; civitatem
refrémissement d’étoffe rouge. » ad munitiones sequuntur. Fit magna douze légions (10 cohortes de gaulois. C’était la faute d’Astérix ! cipit » (VII,90) par « C’est fini.
CéNous n’étions pas bien doués, caedes : nonnulli relictis equis fossam 3 manipules composées de 2 cen- Dirigée par Jean-Pierre De Gior- sar part chez les Éduens. Leur cité
mais le latin de César n’était pas transire et maceriam transcendere turies, soit 6 000 fantassins chacu- gio, la nouvelle traduction des fait sa soumission. » À la fin du livre
très difficile à traduire. Qui a conantur » — « Le renfort des ne) de César appuyées par 10 000 œuvres complètes de César invite VIII, César rentre à Rome et
décououblié la merveille de cet incipit : légions redonne élan aux nôtres : les Germains avait le don de nous tirer le lecteur à de telles lectures sau- vre que l’on intrigue partout contre
« Gallia est omnis diuisa in partes ennemis sont mis en fuite mais leur les larmes. « Le lendemain, Vercin- vages. L’équipe de latinistes réunie lui. Plutôt que d’avoir recours aux
tres, quarum unam incolunt Belgae, nombre même les gêne et ils se bous- gétorix convoque l’assemblée : ce pour ce travail souhaitait faire en- armes, il rêve d’une entente avec
aliam Aquitani, tertiam qui ipso- culent dans les portes trop étroites. n’était pas pour servir sa propre tendre « dans un français d’aujour- Pompée. Le mot de la fin n’a pas
rum lingua Celtae, nostra Galli Les Germains les poursuivent éner- cause qu’il avait entrepris la guerre d’hui » la prose du grand homme changé dans la nouvelle traduction.
appellantur. Hi omnes lingua, ins- giquement jusqu’aux fortifications. mais pour libérer la Gaule. Mais la des dernières années de la Répu- « Contendit… » : «Il s’efforça… » ■
Un saisissant portrait de la République romaine finissanteJULES CÉSAR
De Jérôme Carcopino,
préface de JACQUES DE SAINT VICTOR plus d’une douzaine d’entre eux On ne trouvera que fort peu de dé- pas de surprendre. Montaigne note en livrant un des portraits les plus
Jean-Louis Brunaux, une dérogation. Bref, ce passé un tails sur la vie intime de César, « ce que « jamais homme ne fut plus subtils des complexités du
personBartillat, L FALLAIT une certaine peu particulier aurait mérité d’être mari de toutes les femmes et cette adonné aux plaisirs amoureux. Le nage dans son chapitre III, où il
600 p., 22 €. audace pour republier évoqué dans la brillante préface femme de tous les maris », selon la soin curieux qu’il avait de sa per- évoque, par exemple, la « mémoire
aujourd’hui le célèbre ouvra- que Jean-Louis Brunaux accorde à légende. Carcopino ne rentre pas sonne, en est un témoignage, jus- napoléonienne » de César, lui
perge du grand latiniste Jérôme ce livre, même si Carcopino n’est dans ces détails d’une vie privée qu’à servir en cela à des moyens les mettant de dicter en même tempsICarcopino. Cette biographie probablement pas un des plus fa- plus lascifs qui fussent lors en usa- jusqu’à sept lettres à la fois. En
insde César a été écrite par un savant rouches vichyssois, laissant même ge ». César est en effet un bel crivant l’homme dans son époque,
au passé particulier. Cet ancien di- sa chaire en Sorbonne à Henri- Jamais homme homme, un cavalier hors pair, cet ouvrage offre surtout une des
recteur de l’École française de Irénée Marrou dont il n’ignorait amoureux de la chair, mais dans le plus remarquables plongées dans“ne fut plus adonné aux
Rome en 1937 est devenu maré- pas les penchants pour la Résistan- même temps très sobre devant la la vie politique romaine avant la
plaisirs amoureuxchaliste en 1940. Il occupe en 1941 ce. Ce parcours singulier valut au nourriture et la boisson. Il sait al- chute de la République. Les
tenMONTAIGNEle poste de secrétaire d’État à biographe de César d’être empri- lier l’eau et le feu. Ce qui constitue sions entre les patriciens et les plé-”
l’Instruction publique de Pétain. Il sonné à Fresnes en 1944, parta- évidemment pour son biographe béiens sont à leur comble, les
insa participé à la mise en place des geant la cellule de Sacha Guitry. qui reste encore aujourd’hui assez un défi supplémentaire. titutions tant vantées par Polybe,
lois antijuives dans l’enseignement Cela n’empêche que cette érudi- mystérieuse. On peut le regretter. Carcopino a pris le parti de ce « gouvernement mixte » censé
supérieur et, bien que n’étant pas te biographie de César, écrite en Car si César est resté toute sa vie contourner l’obstacle en dissé- assurer la pérennité de l’Urbs,
antisémite, il a fait exclure de 1935, donc bien avant la guerre, un homme secret, il n’en demeure quant à merveille les luttes intesti- n’étaient plus en mesure de
résoul’université une centaine d’ensei- offre un des meilleurs portraits de pas moins un des hommes d’État nes qui déchirent la Res publica ro- dre ces conflits. Une « révolution
gnants, accordant cependant à la République romaine finissante. les plus sensuels, ce qui ne manque maine depuis la crise de Sylla, tout politique » s’imposait. Pour l’avoir
compris fort vite, César mit
trente-cinq ans avant de parvenir à ses
fins. Avec une culture proprement
encyclopédique, Carcopino nousLes leçons de la chute de Rome dit tout de la naissance de la guerreLA RUINE DE
civile jusqu’à la dictature perpé-LA CIVILISATION
PAUL FRANÇOIS PAOLI conservé une étonnante fraîcheur, si les occupent ne sont pas des rois, ce caractère sacré fut ébranlé par le tuelle de César et sa tentative deANTIQUE
bien que nous pouvons le lire comme sont des ombres » écrit-il à propos christianisme. « Au point de vue de fonder une dynastie héréditaire enDe Guglielmo
Ferrerro, U MOMENT où Mussoli- s’il venait juste d’être édité. « À tra- de ces monarchies qui, jusqu’à la l’Empire et de ses intérêts politiques la personne d’Octave, son fils
Les Belles lettres. ni exaltait la Rome anti- vers la ruine de la civilisation antique, Première Guerre mondiale, ont immédiats, il n’est pas douteux que le adopté. Ce projet inspirera un
cou132 p., 13 €. que pour exhorter les c’est sur celle de la civilisation occiden- continué de croire en leur droit di- christianisme était une force de disso- rant qui a été fort en vogue en
eItaliens à en retrouver tale europeo-américaine que Ferrero vin alors que leur temps était passé. lution ». Et pourtant c’est sur cette France au XIX siècle avec le « cé-Ales vertus, l’intellectuel porte un regard… Rome n’est qu’un force que Constantin s’appuiera pour sarisme » des deux Napoléon, des
La légitimité de l’autoritéet historien libéral Guglielmo Ferrero détour, presque un prétexte », écrit redonner un semblant d’unité à « princes, comme le disait Littré,
tentait d’en comprendre l’effondre- Bernard Biancotto dans la préface. Car telle est la question que Ferrero se l’Empire en permettant aux chrétiens amenés au pouvoir par la
démocrament à travers un petit livre aussi Exilé en Suisse depuis 1929, Fer- pose tout au long de cette méditation de devenir une puissance légitime. tie mais revêtus du pouvoir
absodense que brillant, La Ruine de la rero l’antifasciste pressent dans ce sur l’Empire romain : quand et com- L’Occident allait être transformé lu ». À la faveur de la crise sans
civilisation antique. texte le cataclysme qui menace une ment une civilisation que nous par l’action d’une Église catholique précédent qui frappe aujourd’hui
Publié au lendemain de la Premiè- Europe dont il ne verra pas la re- croyons pérenne commence-t-elle à qui, en vainquant l’hérésie arienne notre République, on peut se
hare Guerre mondiale, quelques années naissance puisqu’il disparaîtra en s’effondrer ? Réponse : quand la légi- lors du concile de Nicée en 325, de- sarder à quelques parallèles avec
seulement après Grandeur et déca- 1942. « Il y a encore, ici et là, des trô- timité de l’autorité est atteinte dans vait lui fournir un principe d’unité cette situation passée. Ce qui rend
dence de Rome, une somme qui a ren- nes en Europe, comme des rochers qui ses fondements mêmes. Ainsi du qui ne serait ébranlé qu’avec la Ré- la lecture de Carcopino à nouveau
du son auteur célèbre, ce texte a surnagent au déluge : mais ceux qui pouvoir impérial romain dont le forme, plus de dix siècles plus tard. ■ fort actuelle. ■
ALE FIGARO jeudi 12 mars 2020
3EN TOUTES l’auteur de L’Homme pressé, entre 1939 et Le retour de José Saramago
1943, date à laquelle il fut nommé ambas- Triple actualité pour José Saramago. Le 9 avril,confidences
sadeur de Vichy à Bucarest. L’édition de Le Seuil publiera un roman inédit et inachevé du
cette somme a été réalisée par Béné- Nobel portugais, disparu en 2010, Les
HalleLe Journal explosif de Paul Morand dicte Vergez-Chaignon, biographe, bardes, ayant pour thème la responsabilité
indiviSa parution ne manquera pas de jeter un pavé entre autres, de Pétain. Parallèlement, duelle, la violence et la guerre. Le même jour
padans la mare des historiens et des amateurs de et toujours chez Gallimard, Pauline raîtra une anthologie de ses textes, sous le titre
belles-lettres. Le 16 avril, Gallimard publiera le Dreyfus va publier la biographie de Paul Un regard sur le monde. Enfin, « Points »
rééditepremier volume du Journal de guerre de Paul Morand sous forme de portrait, en s’ap- ra le 19 mars L’Aveuglement, un roman datant de CRITIQUEMorand, précieux document totalement inédit à ce puyant sur des archives, des journaux in- 1995, dans lequel il imagine l’espèce humaine
vicjour. On y suit la vie personnelle et diplomatique de times et des correspondances inédites. time d’un mal terrible : la cécité généralisée. littéraire
La mort d’un maître-nageurCE CRIME
EST À MOI
De Philippe Ridet, PHILIPPE RIDET Dans une petite ville des années 1970, un fait divers.Équateurs,
208 p., 20 €.
tants dans les années 1970 - situé Mais aussi le marché aux bestiaux, taires : MNS (maître nageur sauve- veux bruns, yeux sombres vientISABELLE SPAAK
entre Lyon et Genève pour répon- le Bazar parisien, les Dames de teur). Premier jour des vacances. d’abattre Didier Cornaton, 24 ans,
AILLOT de bain dre à la question, « c’est où déjà ? » France, le centre de tri postal où le Il fait chaud. « À l’aube, nombre son amoureux. L’une est étudiante
noir, peignoir rou- si d’aventure on le nomme. Dans futur correspondant en Italie à la d’habitants ont rempli le coffre de en philosophie. L’autre, beau
ge, écusson cousu. Ce crime est à moi, son très beau plume minutieuse travaille durant leur voiture, accroché une remorque garçon et maître-nageur à la
pisUn uniforme. Celui premier roman, le grand reporter les congés scolaires. ou une caravane ». Au moment où cine Alain Gotvallès. Mdu CNB, le club du Monde Philippe Ridet a Philippe Ridet touche le mur d’ar- Les envoyés spéciaux
débarDes vies foutues en l’airde natation de la piscine Alain- d’ailleurs pris le parti de ne pas rivée de la ligne numéro 5 et rem- quent, Le Progrès fait sa une,
chaGottvallès. Sobriété des lignes, s’appesantir sur le nom de la petite Été 1974. Il a 17 ans. Deux ans aupa- porte un des seuls 100 mètres dos cun y va de son avis sur ces deux
architecture de béton tendance ville de l’Ain où il a grandi. Atmos- ravant, l’Américain Mark Spitz crawlé de sa courte carrière, « ins- vies « foutues en l’air » puis s’en
reLe Corbusier, plongeoir haut de phère et lieux interchangeables remportait sept médailles d’or aux tant inouï de bonheur », une déto- tourne à la sienne. C’était sans
10 mètres, immenses plages dallées avec d’autres villes moyennes de Jeux olympiques de Munich. La nation retentit derrière les volets compter avec la mémoire de
Phipour les bains de soleil, deux cou- l’époque. Quadrillé par les rues natation de haut niveau fait rêver. entrouverts d’un studio en rez-de- lippe Ridet. Hanté par cette
déflaloirs de nage réservés aux nageurs Thomas-Riboud, Jules-Migonney Les garçons et les filles de son âge chaussée d’un pavillon de la rue gration, il cherche sans jamais
juqui se préparent pour les compéti- ou Victor-Basch, les points cardi- forment une petite bande qui sort Montesquieu, quartier commer- ger, s’interroge, retourne sur ses
tions interrégionales. Inauguré en naux en sont l’Hôtel de France ou ensemble et s’entraîne sous la di- çant mais périphérique. Les affi- pas pour nous faire revivre sa
jeu1964 dans une France loin des de l’Europe, la brasserie Le Fran- rection de Claudius Jaillardon, sur- ches des candidats Giscard d’Es- nesse. Des années 1970 écartelées
bords de mer, le centre nautique çais, « stuquée comme une merin- nommé Dudusse, slip de bain bleu taing et Mitterrand y tapissent les entre amour libre ou pour toujours,
est un monde en soi dans un chef- gue », banquette de skaï, deux clair, claquettes, tee-shirt blanc palissades. Carabine 22 long rifle, papier-peint motif « cachemire »
lieu de département – 40 000 habi- fourchettes au Guide Michelin. barré des trois lettres réglemen- Martine Amouroux, 20 ans, che- et, pantalons pattes d’éph’. ■
Christian Chavassieux
fait commencer
la modernité NOIR CANICULE
De Christian le 11 août 2003.Un taxi pour
Chavassieux,
Phébus,
288 p., 17 €. Cannes
CHRISTIAN CHAVASSIEUX
Les destins de deux paysans
et d’une divorcée qui partagent
une voiture.
Tout se passe le 11 août, dans une sage son avenir, Henri que la mala- sa maîtresse, Jessica en secret re- de confiance, fatalisme, rêves, jeuxPAR ALICE FERNEY
unité de temps qui, savamment, de- die fait vivre au présent, le roman- trouve un garçon, Lily mène une pervers, Christian Chavassieux
enviendra aussi étouffante que l’air. cier déploie leurs constellations mission périlleuse et macabre, son tre dans toutes les têtes et transcrit
UTEUR érudit et plein Henri et Marie Maussan font le familiales et retrace les destins. Il ex-mari Nicolas rejoint sa mère les voix avec une stupéfiante
soude curiosité, Christian voyage de leur campagne roannaise installe les lieux d’un décor qu’il fait dont l’époux a été hospitalisé en ur- plesse. Des mondes et des
caractèChavassieux pose cet- jusqu’à Cannes, laissant seul leur fils ensuite tourner comme un manège gence. La nature alentour cuit sous res se côtoient. L’espace narratif
te fois sa loupe sur un Bernard qui a repris la ferme fami- sous les yeux d’un lecteur hypnotisé. le soleil qui pourrait rendre fou. La qu’il a su créer, ses multiples facet-A microcosme provin- liale. Pour la première fois dans une chaleur gagne un statut de person- tes, lui permet d’écrire sur ce qu’il
Des mondes se côtoientcial malmené par la canicule meur- existence laborieuse et sédentaire, le nage, un suspense s’installe, la mort veut, la maladie, la moto, le couple
trière de l’été 2003. Avec cet épiso- couple de vieux paysans prend un Tour à tour, comme juché sur son rôde tout au long de Noir canicule, le (passé au crible d’une observation
de aujourd’hui devenu inaugural et taxi, celui de Lily, quarantenaire di- cheval de bois, chaque personnage voyage est funeste. sans parti pris), le travail à la ferme,
prémonitoire, Noir canicule dé- vorcée, mère de deux filles adoles- occupera le devant de la scène. De Rien n’est gratuit, tout se boucle, l’héritage, le divorce, la sexualité,
peint un monde qui change mais centes, Rose et Jessica. En somme : l’habitacle du taxi à la ferme Maus- une grande toile se dessine qui relie les âges de la vie, la diversité des
n’a encore rien à voir avec le nôtre. celle qui subit la vie moderne san, de l’hôpital à la maison de Lily, les histoires. Les personnages sont métiers et des préoccupations ! Son
À la violence de vies ordinaires se conduit ceux qui en sont restés à la loupe de l’écriture grossit chaque saisis dans les situations les plus style personnel a des fulgurances
mêle la beauté de la terre et l’inlas- l’écart. geste, chaque pensée, chaque crain- folles comme dans les plus habi- pour chantourner l’ambivalence et
sable exigence qu’elle impose. À partir de ce trio de personnages te, chaque désarroi. On est embar- tuelles de la vie, révélant leurs dif- l’ambiguïté des sentiments. Le
lecC’est le roman des prémisses de nos enfermés dans une voiture, Lily qui qué. Voilà en place une machine à ficultés, leurs aspirations, leurs teur est captivé, diverti alors que
problèmes. ressasse sa rancune, Marie qui envi- histoires. Tandis que Bernard reçoit dingueries. Dégoût de soi, manque tout semble tourner au drame. ■
Quarante jours dans le désert arctique
ANNE-SOPHIE SUBILIA Journal de bord d’une âpre traversée qui se transforme en équipée intérieure.
flore abandonnées à elles-mêmes. où ils ont grandi. Elle l’avait pris sous « Chacun veut à tout prix cerner ce Tu déchires un à un mes masques, ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr On a l’impression que Dieu vient de sa protection. Pour lui, elle devait qu’il cherche, intimement, à travers ce mais me laisses avec eux. » Au terme
s’absenter après l’avoir créé. être forte. On n’en saura pas plus. voyage. » Elle-même, que cherche- de cette traversée du désert, rien
UELQUE part dans La narratrice observe leur groupe, Mais on comprend que le huis clos du t-elle ? « Dis-moi où tu te caches, de fracassant n’advient. Les vraies
l’Arctique, un petit la façon dont il interagit. Le capitaine bateau lui rappelle celui du foyer. Dieu ? Je demande que tu reviennes, révélations sont murmurées. Elles
voilier longe les côtes. est ombrageux, sarcastique. Il vou- En regardant les autres écrire leur que tu arrêtes de me laisser en plan. ouvrent des passages dans les
forteÀ bord, quatre hom- drait rendre ses équipiers plus auto- propre journal de bord, elle note : Je m’en veux de te vouloir à ce point. resses intérieures. ■QNEIGES mes et deux femmes, nomes, endurcis. Mais tenant à
INTÉRIEURES dont la narratrice qui conserver l’ascendant qu’il a sur
D’Anne-Sophie tient son journal. Elle désigne ses eux, il ne cesse de les rappeler à
l’orSubilia, coéquipiers par une lettre, sans dou- dre. L’autre fille de l’équipage, C., est
Èditions Zoé, te l’initiale de leur nom : Z., T., S., timide, attentionnée, gracieuse. Elle
160 p., 16 €. N., C. Avant d’embarquer, ils ne se a besoin de se sentir aimée, mais tout
connaissaient pas et, par un accord ce qu’elle fait pour contenter les Sincères, touchantes,profondes, émouvantes…
tacite, ne se sont pas raconté leur vie. autres les exaspère. La narratrice
LES 100 CORRESPONDANCESPendant quarante jours, ces incon- elle-même est sur ses gardes.
Pournus vont partager un espace exigu quoi se sent-elle en rivalité avec C. et LES PLUS DÉLICIEUSES DE NOTRE HISTOIRE
perdu dans une immensité déserti- avec le capitaine ? Pourquoi
n’arque. Parfois, la narratrice a tellement rive-t-elle pas à passer outre les
apbesoin d’échapper à la promiscuité parences pour mieux les connaître ?
qu’elle demande d’accoster, s’en va
Que cherche-t-elle ?courir dans les terres inhabitées. « Je
DeNapoléonàJoséphinedeBeauharnaisne m’acclimate pas aux dimensions. Elle se scrute. « Si je regarde
au-deLa part laissée au ciel est effrayante. » dans, comme mon cahier invite à le DeCharlesBaudelaireàTéophileGautier
Le lecteur est immergé dans ce faire, je prends peur de moi-même. » D’EdithPiafàMarcelCerdan
huis clos décrit au jour le jour. Aucun Son introspection est sans complai- DeGérardDepardieuàPatrickDewaere
événement, pas de dramaturgie, ni sance. Comme un examen de

début ni fin. Le récit commence conscience, une confession générale.
après leur départ, s’achève avant Elle ne se donne aucune circonstance
l’arrivée, comme suspendu dans le atténuante. Lorsqu’elle a trop froid,
vide. Le but de leur expédition n’est elle se réchauffe en répétant trois
pas mentionné. On sent qu’eux-mê- prénoms, Diana, Martha, Vania. Un ENVENTEACTUELLEMENT€
mes l’ont oublié. Tout paraît si déri- jour, elle ouvre une lucarne sur son 9,90 Cheztouslesmarchandsdejournauxetsurwww.fgarostore.fr
soire lorsqu’on est confronté à ce passé : Vania avait 5 ans lorsqu’elle
paysage virginal, avec sa faune et sa en avait 10, dans le foyer d’orphelins
NOUVEAU
SOPHIE BASSOULS/LEEMAGE
PASCALE CHAVANNE
Ajeudi 12 mars 2020 LE FIGARO LE FIGARO jeudi 12 mars 2020
4 5L’Europe vue Inépuisable nouvelle livraison à Milan Kunde- tion politique. L’ensemble sera jective du roman, allant de raconte ses pèlerinages annuels le superbe livre de souvenirs 1903 et 1908. À paraître au une « ruche farfelue » habitée
ra. Au menu de ce sommaire : par Paul Valéry présenté par l’universitaire Paola Chrétien de Troyes à Hervé à La Boisserie et sur la tombe de Jean Hugo (mort en 1984 à Rainer Maria Rilke Seuil le 2 avril. et fréquentée par des per-ÇÀ des hommages signés Benoît Le 16 avril, Gallimard publiera un Cattani. Guibert, Michel Houellebecq et de De Gaulle : « C’était le mo- 90 ans), Le Regard de la Les fameuses Lettres à un sonnages hauts en couleur,
La pension d’Alix Duteurtre, Alain Finkielkraut, ensemble de textes de Paul Richard Millet, en passant par narque de mon enfance. Je mémoire. jeune poète de Rilke vont allant d’un hypermnésique
Deux livres de Saint-AndréFrançois Taillandier, Juan Villoro, Valéry, pour la plupart inédits en Laclos, Stendhal, Proust, Gide, l’aime autant que je chéris les Peintre, décorateur, ce bénéficier d’une nouvelle à un acteur de la Comédie-&LÀ
entre autres. volume : L’Europe et l’Esprit. de Philippe Le Guillou Romain Gary et Michel Tournier. mots aventure et destin » petit-fils de Victor Hugo avait traduction, assurée par Sacha D’inspiration autobiographique, Française, en passant par
Célébration En complément, on trouvera Un riche ensemble regroupant Écrivain buissonnier, amoureux Le Roman inépuisable paraîtra le (Éditions Salvator). été l’intime de Cocteau, de Zilberfarb, avec en prime les le prochain roman d’Alix de des aventurières américaines
de Milan Kundera un grand entretien inédit de conférences, discours, préfaces, de la Bretagne, familier de Julien 19 mars, chez Gallimard. Radiguet, de Max Jacob, de lettres inédites en français que Saint-André s’intitulera 57, rue et Cocotte, une généreuse
e eÀ l’occasion de son 100 numéro, Le retour attendu l’auteur de L’Insoutenable Légè- essais, tous centrés autour de la Gracq, Philippe Le Guillou va Et, le 23 mars, il publiera un Satie, de Louise de Vilmorin, de lui avait adressées le jeune de Babylone, Paris 7 . Il aura mamma d’origine italienne.DOCUMENT DOCUMENTla revue trimestrielle L’Atelier du reté de l’être, datant de 1979. question de l’Europe et de publier une histoire très person- autre livre, Colombey, l’autre de Jean Hugo Diaghilev et de Stravinski, élève officier et apprenti poète pour cadre une pension de À paraître le 9 avril, chez
erroman consacre entièrement sa À paraître le 19 mars. l’Esprit nécessaire à sa réalisa- nelle et une cartographie sub- colline inspirée, dans lequel il Le 1 avril, Actes Sud rééditera entre autres. Franz Xaver Kappus, entre famille un peu particulière, Gallimard.littéraire littéraire
ET AUSSI Dracula, Don Juan, Frankenstein… Des amis pas si imaginairesLe conteur
Modigliani
ALBERTO MANGUEL À travers des héros de romans, l’auteur nous livre des enseignements sur l’existence.en toutes lettres
À la simple évocation de son nom nous avons la conscience intime L’auteur a choisi ses 38 élus. Évi- ques années, l’auteur expliquaitALICE DEVELEYet le politique
adeveley@lefigaro.frapparaissent lieux, personnages et d’être les fils et les filles de fantô- demment, il y a des têtes connues. dans La Bibliothèque, la nuit
comMONSTRES paysages : le Montparnasse mes d’encre et de papier. » Superman, par exemple, qu’il dé- ment les livres qui composent nos
FABULEUX
bohème et bouillonnant, Venise, EUT-ÊTRE que le lec- Certains les appellent « ange », couvrit en 1960 « en même temps étagères reflètent ce que nous som-D’Alberto Manguel,
Livourne, Jeanne Hébuterne, teur est le plus grand d’autres « bonne étoile ». Alberto que les sandwichs au saucisson, les mes. Ici, on devine que Manguel aHENRI POURRAT - JEAN PAULHAN traduit de l’anglais
Brancusi, Max Jacob et Anna des croyants. Quand il Manguel les nomme « amis imagi- sacs en papier brun à fond carré… », quelque chose d’un anarchiste.(Canada)
Akhmatova, des visages émaciés entre en littérature, il naires ». Aussi loin qu’il s’en sou- le très patriarche Frankenstein qui L’auteur fait se côtoyer Satan, Qua-La longue correspondance entre les deux hommes par Christine
et des nus couchés, des vues P entre en religion. Un vienne, l’Argentino-Canadien a eut pour ambition de créer la vie simodo et Robinson Crusoé. Il ven-Le Bœuf,
toscanes. Amedeo Modigliani, Actes Sud, pacte de foi se crée entre lui et toujours trouvé dans les livres son sans la participation d’une femme ge M. Bovary sans qui « Emma ne si-témoigne d’une amitié fidèle et d’une passion
280 p., 22,50 €.foudroyé à l’âge de 35 ans, l’auteur. Tout ce qu’il lit devient « chez-soi » et avec eux, ses « ca- ou bien encore Alice et le pays des gnifierait rien » et préfère à Ève, la
celui que l’on avait surnommé vrai. Ses yeux dépassent sa pen- marades les plus intimes ». Aujour- merveilles, qui donna un terreau « première femme d’Adam », Lilith.infinie pour la littérature.
« l’ange au visage grave » sée. Il peut pleurer. En tuant la d’hui, l’enfant a grandi, la barbe fécond au monde absurde de Kafka. C’est un peu punk, mais c’est
ou encore « Dedo ». petite Nell dans Le Magasin d’an- est devenue blanche, mais Dante Et puis, il y a des illustres étrangers : ainsi que Manguel nous apprend à
dant les années de guerre avec De sa correspondance, jusque-là tiquités, Charles Dickens reçut et le Petit Chaperon rouge sont en- Karagöz et Hacivat, « la version tur- nous évader, à nager à contre-SÉBASTIEN LAPAQUE
l’écrivain et éditeur Jean Paulhan, inédite en français, quelque « un flot de lettres furieuses » de la core les premiers à le guider lors- que des frères ennemis », Dona Emi- courant et à libérer notre pensée.
É ET MORT dans le homme de paradoxes et résistant quarante lettres ont pu être part de ses fidèles. Comme eux, qu’il s’égare ; Priam sait le conso- lia, immortelle poupée de chiffon Les portraits qu’il fait de ses amis
Puy-de-Dôme, Henri indiscutable, poursuivi dès le sauvées. Les voici aujourd’hui Alexandre Dumas eut un gros ler de la mort de ses jeunes amis et brésilienne, et Wendigo, esprit dia- imaginaires ne sont pas des
taPourrat (1887-1959) a printemps 1941 par la Gestapo. présentées dans une édition chagrin lorsqu’il fit mourir Por- Achille, de celle de ses aînés bien- bolique inventé par les chasseurs bleaux mais des fenêtres ouvertes
été couronné par le L’animateur de La Nouvelle Revue de poche qui offre un nouveau thos. Un créateur peut aussi trop aimés quand le voisin de Sancho, algonquiens dans les régions hiver- sur notre monde. Le CapitaineN prix Goncourt en 1941 française avait la tête plus politique visage au peintre maudit croire à ses créatures… Cet épan- Ricote l’Exilé, lui permet de défier nales du Canada. Avec eux, Man- Nemo devient le « précurseur des
pour son roman Vent de Mars, une que le conteur auvergnat. Dès l’ar- et tord le cou à quelques clichés. chement de la fiction sur le réel, les préjugés. L’écrivain leur rend guel se transforme en aède. Ses guerriers de Greenpeace », le Petit
manière de tableau intimiste du mistice, c’est à lui qu’est revenu le La plupart des missives, écrites Alberto Manguel le résume admi- hommage et leur donne même un phrases deviennent des images. Ses Chaperon rouge accomplit « le
cremonde rural français pendant la soin de définir la « ligne généra- Henri Pourrat (ci-dessus, vers 1940) a été couronné par le prix Goncourt directement en français, rablement en préambule de ses visage à l’encre noire dans un livre paragraphes, un long-métrage. Le do de Thoreau : la désobéissance
en 1941 pour son roman Vent de Mars. Ci-dessous : l’écrivain et éditeur drôle de guerre et le cataclysme de le ». En août 1940, il était heureux s’adressent à sa mère Monstres fabuleux : « La biologie passionnant, qui, par son écriture rituel chamanique s’accomplit. civile ». C’est intelligent,
pédagogiJean Paulhan reçoit le grand prix de la ville de Paris, le 11 janvier 1951. Manguel fait se côtoyer Superman, la défaite de juin 1940. Ces lauriers de voir les Anglais et une poignée ou à son frère Umberto, à son ami nous dit que nous descendons de personnelle, sait nous transmettre Manguel est-il donc un poète ? que et revigorant. Un livre
fabuQuasimodo et Robinson Crusoé.coiffés à un moment compliqué de de Français libres rester dans la et marchand d’art polonais Léopold créatures de chair et de sang, mais des leçons universelles. Un apôtre ou un païen ? Il y a quel- leux, qui fait grandir. ■
l’histoire de France ne font pas de guerre. « J’aime bien de Gaulle, et Zborowski, à Constantin Brancusi
l’auteur de Gaspard des monta- ses discours », écrit-il. (qu’il appelle « mon vieux Branc »),
rgnes, publié en feuilleton dans Le souci des deux hommes, dans au bienveillant D Paul Alexandre.
CORRESPONDANCE ET AUSSILe Figaro en 1922, un collabora- les premiers mois de l’Occupation, De ses nombreuses lettres
1920-1959 teur, mais ils lui ont valu une mau- a été la poursuite de la publication adressées (et perdues ou détruites
De Jean Paulhan
vaise réputation plutôt visqueuse. de la NRF — critique subtil et avisé, depuis) à l’une de ses muses, Hippomaniaqueet Henri Pourrat,
Fidèle à sa terre auvergnate, Henri Pourrat y publiait des notes Anna Akhmatova, en 1910, ne reste Gallimard, Infréquentables et indispensables
Henri Pourrat a eu le malheur de de lecture depuis 1920. Intrigant à que ce mot fulgurant adressé Jean-Louis Gouraud est au cheval Les Cahiers de la NRF,
prendre au sérieux les images Vichy, Emmanuel Berl avait tenté à la future grande poète russe, ce que Haroun Tazieff était 816 p., 45 €.
d’Épinal mises au service du Maré- de faire interdire la revue publiée qu’il avait connue et aimée au volcan ou Claude Duneton
chal et le baratin sur la corporation par Gallimard depuis mai 1911. à Paris alors qu’elle avait 21 ans : aux mots : un passionné doublé
paysanne, sans voir que le régime « Tu vois les griefs possibles, écrit « Vous êtes en moi comme d’un encyclopédiste. Bref, EDMOND ET JULES
de Vichy était un champion de Paulhan, Gide (et l’immoralisme), une hantise. » En complément, quand on aime l’Equus caballus,
l’agriculture industrielle, comme Benda (et le bellicisme juif). » on trouvera dans cet opuscule on connaît les écrits de maître DE GONCOURT
un avant-goût des politiques plani- émaillé d’illustrations en noir Gouraud, qui, depuis 1991
L’art du contre-piedficatrices d’après-guerre. Le slogan et blanc et d’une poignée de brefs et Un petit cheval dans la tête, Une brillante
« La terre, elle, ne ment pas » mis Quand Paulhan parle de politique à poèmes quelques notes inédites n’a plus cessé de se consacrer
dans la bouche du maréchal Pétain son correspondant, c’est toujours tirées des carnets de Modigliani, à « la plus noble conquête biographie remet
par Emmanuel Berl dans un dis- avec un art consommé du contre- où on peut lire notamment, que l’homme ait jamais faite ».
cours du 25 juin 1940 était trom- pied. Songeant aux misères du ré- en 1907 : « Ce que je cherche Avec ce recueil de chroniques à l’honneur les deux
peur. Pierre Caziot, le ministre de gime républicain qui a mis la Fran- ce n’est pas le réel, pas l’irréel paru en 2017, il donne une sorte
l’Agriculture du gouvernement La- ce dans l’ornière, l’auteur des non plus, mais l’Inconscient, d’autobiographie qui célèbre frères acerbes
val, n’était pas par hasard un ingé- Fleurs de Tarbes rêve d’une possi- le mystère de l’Instinctivité presque un demi-siècle
nieur agronome. Cet homme de ble prochaine fois en détaillant son de la Race. » T. C. à voyager à la rencontre de ces et mal compris
progrès aurait parfaitement sa pla- singulier royalisme. Le roi, selon animaux fascinants. De l’Afrique
ce dans la FNSEA productiviste lui, procède de « ce principe démo- e à la Chine, des États-Unis du XIX siècle.
d’aujourd’hui. Avec ses amis poly- cratique (ou chrétien) qu’il ne faut à la Mongolie, des ex-Républiques
techniciens, il rêvait de ramener la pas confier le pouvoir au plus élo- soviétiques à l’Inde, au Maghreb,
nature à un assemblage de maté- quent, ni au plus savant, ni à celui il en a chevauché, des montures,
riaux et de fonctions. Son œuvre le qui sait le mieux peindre sur porce- rencontré, des éleveurs. Chaque
prouve : encadrement normatif du laine, mais exactement au premier En décembre 1940, la NRF, a très heureusement contrebalancée expérience nouvelle donne lieu
monde paysan, mécanisation du venu. (Un roi n’est pas choisi pour reparu à Paris sous la direction de par celles de Kafka ou d’autres à une explication historique
travail agricole, remembrement ses qualités, c’est, au hasard de la Drieu. Puis Drieu s’est éloigné. auteurs baroques), enfin très person- bienvenue, à des références
Edmond et Jules des terres, priorité accordée aux naissance, une sorte de tirage au Paulhan et Pourrat ont alors cru nel. » Le 17 mai 1943, Henri Pourrat scientifiques, littéraires.
de Goncourt, oléagineux, etc. Toutes choses que sort). » Couronner le premier venu possible l’existence d’une revue a relaté une étrange aventure à son C’est toujours passionnant.
photographiés par n’a pas vues Henri Pourrat depuis afin d’échapper à la volonté de sans « chroniques politiques », dé- ami : « Je suis allé hier dans un villa- Il y avait pourtant une lacune
son petit village d’Ambert niché puissance, de modifier la politique diée à la seule littérature. En octo- ge, assez loin : une conteuse sourde Nadar vers 1855. fâcheuse dans les connaissances
RDA/PVDEentre les monts du Livradois et au service du pauvre et de sauver bre 1942, le Nîmois tranquille a lu le m’a raconté des contes très enfan- de Jean-Louis Gouraud :
ceux du Forez, à une centaine de ce qui, en l’homme, ne peut pas se manuscrit du Fidèle berger tins, très fols. » C’était l’époque où il TON DEVOIR RÉEL lui qui avait infiltré nombre d’États
kilomètres au sud de Vichy. laisser réduire par le nombre ? d’Alexandre Vialatte, l’ami le plus parcourait les monts d’Auvergne EST DE SAUVER TON RÊVE… totalitaires, de flamboyantes
À l’écart des intérêts du temps, Le 3 juillet 987, des Français ont cher de l’Auvergnat universel, et muni de sa baguette de sourcier LETTRES ET NOTES Modernistes à leur manière mais Ces deux « mondains et mysti- si, le 17 mars 1867 : « Je vomis mes dictatures, n’avait jamais THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.frl’écrivain n’était cependant pas eu des idées de ce genre en pro- s’est montré enthousiaste : « Cela pour rassembler la matière des trei- D’Amedeo Modigliani, abhorrant leur époque, leur préfé- LES FRÈRES ques de l’art pur » pour reprendre contemporains. C’est dans le monde enfourché une monture
e GONCOURThors jeu. On le découvre en lisant clamant roi de France le comte de me paraît tout à fait beau : fin, juste, ze volumes de Trésor des contes Mille et Une Nuits, rant le XVIII , « le siècle français par le mot de Cabanès et de Dufief, fu- actuel des lettres et dans le plus en Corée du Nord, chez le divin
De Jean-Louis Cabanès les lettres qu’il a échangées pen- Paris, Hugues Capet. fort (et ton influence, qui est grande, (1948-1962). Son Grand Œuvre. ■ 96 p., 4 €. EST À n’en pas dou- excellence » selon leur mot, miso- rent également d’excellents haut, un aplatissement de juge- Kim Jong-un. Il sort plutôt comblé
et Pierre Dufief, ter, le regretté Phi- gynes obsédés par les femmes et la auteurs de récit de voyage, com- ment, un écouillement d’opinions et par ses deux semaines là-bas,
Fayard, lippe Jullian qui, mécanique de leurs corps, misan- me en témoigne ce qu’ils ont rap- de consciences. » Leurs têtes de à ceci près que dans l’immense
792 p., 35 €.dans un enthousias- thropes préoccupés du sort des plus porté d’Italie, où ils séjournèrent Turc se comptent par dizaines, parc de loisirs équestres de Mirim C’ me admiratif, aura faibles et des meurtris de la vie, les six mois. Leur périple, achevé au entre deux dézingages de princes- il voit beaucoup de chevaux,
le mieux évoqué les frères Goncourt, Goncourt sont donc de retour, ce printemps 1856, les a fait passer ses « en grand décolletage », et un mais aucun de Corée ! Quand Chercheur d’âmes au Cambodge
que Flaubert avait surnommé les qui n’est que justice. « Ils ne sont par Milan, Vérone, Venise où ils ébaubissement face à deux « jeu- il insiste, on lui présente un certain
deux « bichons » : « Les Goncourt ont pas seulement l’apparence qu’ils se s’attardent trois semaines, et qui nes filles folichonnes ». Un Journal Chosan, court sur pattes, trapu,
RITHY PANH - CHRISTOPHE BATAILLE L’écrivain a prêté sa plume au cinéaste rescapé des Khmers rouges. deux grandes qualités qui sont le plus donnent et qu’ils donnent aux autres, leur inspira ceci : « L’eau est en- dont de nombreuses pages furent qui ne dépasse pas le 1,58 mètre,
contraires au génie : le goût qui chipo- font remarquer les auteurs. Ces gourdie, pâmée, morte. Les monu- publiées dans Le Figaro dès 1885, comme ses congénères élevés
MOHAMMED AÏSSAOUI de Christophe Bataille. Rappelons je suis resté vivant, car je n’étais plus te ans, il désire laisser la parole à faut du temps pour témoigner après te, qui arrange les personnages ou les écrivains sont proches de Baudelaire ments s’y reflètent comme dans une et qui fut, avouèrent-ils, « la tout au nord de la frontière
maissaoui@lefigaro.fr de quel enfer il est sorti – il l’a ra- rien. » L’étonnant est qu’on ne res- ceux qui sont restés – les vivants et un traumatisme. « Chez les resca- mots comme des porcelaines sur une qu’ils méconnaissent. Ils sont, com- huile, où les arêtes se noieraient confession de deux vies inséparées avec la Russie. Ce qui rappelle
LA PAIX AVEC conté dans L’Élimination. À 13 ans, sent aucune aigreur dans ses pro- les morts. « Je ne connais pas de plus pés, la tristesse gagne. L’histoire re- commode, et la curiosité qui disperse, me lui, partagés entre la revendica- dans le gras humide. » Ensuite : dans le plaisir, le labeur, la peine, à Gouraud le fameux Serko,
LES MORTSL FAUT d’abord dire ceci : il perd toute sa famille en quelques pos. Rithy Panh est devenu cinéas- beau voyage : chercher une tombe, vient, elle se déplace, elle se trans- qui furète, qui bien souvent s’égare, tion d’une modernité et le refus du Florence, Rome, Naples. Nous de deux pensées jumelles. » qui, en 1889, fit avec le cosaque
De Rithy Panh et
La Paix avec les morts est un jours. Son père, sa mère, l’une de te pour témoigner. Il nous a donné après quarante ans. Le corps disparu forme en une souffrance morale. » mais ils ont dans le goût et la curiosité monde moderne, la compassion et la sommes loin des clichés de l’épo- Au soir de sa vie, Edmond, qui Pechkhov 9 000 km en moins Christophe Bataille,
récit essentiel, de ceux qui ses sœurs, ses nièces et neveux, son l’immense documentaire S21 – La est le plus beau des vivants », dit-il. Le récit est remarquable, le duo l’œil le plus sensible et le plus cruauté, la mélancolie et l’élan lyri- que, avec un regard certes pitto- avait perdu son frère cadet en de 200 jours. Érudition Grasset,
font honneur à la littérature. beau-frère médecin, exécuté au Machine de guerre khmère rouge (il Jamais il ne le mentionnera : il lui Panh-Bataille fonctionne à mer- fouilleur. » Reste qu’il manquait à ce que, l’exaltation du sensible et le resque, mais toujours intelligent 1870, avouait, sans amertume, ne quand tu nous tiens !180 p., 17,50 €.IRithy Panh est un survivant bord de la route… « Tous emportés a interviewé le tortionnaire Duch, en a fallu du courage. Tout juste veille. Ils ne font qu’un. Ils cher- bref portrait frappé du bon sens une sentiment constant du périssable. » et avec une sensibilité singulière. rien regretter de ses « implacables BRUNO CORTY
des massacres perpétrés par les par la cruauté et la folie khmères le responsable du centre de torture glisse-t-il : « Il y a des voyages qui chent, ils pensent. Ils ont inventé le monographie des deux enfants terri- JOURNAL Leur Italie d’hier n’a rien à envier inimitiés littéraires », après avoir
« Mondains et mystiques DES GONCOURT -Khmers rouges, il témoigne de sa rouges. J’étais sans famille. J’étais et d’exécution S21, à Phnom Penh, font peur. On en rêve, on les repous- « je » collectif. Écoutons-les. « J’ai bles de la seconde moitié du au récit qu’en fit Théophile Gau- loué la « tendresse intelligente des
e TOME I : 1851-1857de l’art pur »voix douce sublimée par la plume sans nom. J’étais sans visage. Ainsi de 1975 à 1979). Il est également se, on tente d’y renoncer. Mais un traversé le village, en quête des XIX siècle. C’est aujourd’hui chose tier ou à celui de Taine, écrit un chats » (le 14 mai 1894). En
janD’E. et J. Goncourt, l’auteur de L’Image manquante jour j’ai pris la route. J’ai dit à mes corps et des tombes disparues. Par- faite, avec la publication de cette im- Autre intérêt de ce double portrait, peu plus tard. vier, Pierre Ménard nous
propoHonoré Champion, (prix Un certain regard, à Cannes). proches que j’allais parler aux morts. fois il me semble que c’est moi que je posante monographie à quatre mains l’attention particulière apportée à Durant ce séjour italien, Jules et sait une escapade bien inspirée
874 p., 98 €.Oui. M’asseoir à leurs côtés, et qu’on porte sur cette piste de terre, entre – une manière de réhabilitation - qui des aspects moins célébrés de leur Edmond abandonnent la rédac- entre les pages de notre couple de
La mort en soi se donnerait une sorte de paix ain- les palmes et les bambous. Quarante restitue les Goncourt, souvent mal œuvre, ou négligés de leur vie. À tion de leur Journal, la grande af- diaristes (Les Infréquentables
FrèDans La Paix avec les morts, il en- si. » Il lui en a fallu du temps, aussi. ans après, j’ai donc retrouvé notre aimés parce que mal connus, à leur juste titre, est ainsi réhabilité leur faire de leur vie. Un Journal dont res Goncourt). Tout récemment,LA
DU LUNDI AU JEUDI treprend un voyage singulier. Le À 17 ans, en arrivant en France, le maison, ce tombeau végétal. » juste place dans le champ artistique « roman vrai » Germinie Lacerteux, jamais on n’épuisera la richesse, Honoré Champion a réédité le
DE 15HÀ16H survivant parcourt le Cambodge rescapé était « silencieux et vide », La tâche n’est pas simple, Rithy de leur temps. Mal connus car trop paru en 1865, sur les mœurs ancil- faite de vacheries cocasses et de premier volume de la superbeCOMPAGNIE Matthieu
sur les traces de son enfance à la re- épuisé d’avoir perdu les siens. Panh dit qu’il ne peut ni oublier ni souvent réduits à leur monumental laires, et inspiré de la vie de leur rosseries, de quelques états d’âme, édition critique de leur Journal,Garrigou-Lagrange
cherche des tombes des membres « Épuisé d’avoir survécu. Aujour- se souvenir. Mais l’objectif est là, Journal, qui s’étend de 1851 à 1896, servante récemment disparue, de portraits féroces, de conversa- dirigée par Jean-Louis Cabanès.DES ŒUVRES.
de sa famille. Il est accompagné de d’hui, je filme, je raconte, et même je nécessaire : « Chercher les âmes, ce date de la mort du frère survivant, Rose Malingre, roman considéré tions rapportées, de bons mots Et puis cette imposante monogra- PETITE GÉOGRAPHIE
AMOUREUSE DU CHEVAL Christophe Bataille, la plume deve- parle, à force : mais le manque de sont les inviter à approcher ; à reve- Edmond, et qui fut « leur tombeau, comme le point de départ du natu- saupoudrés de préciosités ou de phie. Assisterions-nous donc à unL’esprit
En partenariat d’ouver- De Jean-Louis Gouraud, nue son complice. Rithy Panh veut sommeil m’habite. C’est comme nir. À lutter ainsi contre la négation, une stèle qui les enclôt » comme le ralisme en littérature, « Ils savent néologismes (le mot talentueux est retour de grâce des Goncourt ?
avec ture.
franceculture.fr/ juste montrer les ravages causés sur avoir la mort en soi », raconte-t-il, qui ne cesse d’exercer sa violence soulignent les coauteurs de cet aussi extraire, de la désolation ur- né sous leur plume), de considéra- C’est tout ce qu’on leur souhaite, Actes Sud/Babel,
@Franceculture
son pays natal il y a près de quaran- et l’on comprend mieux pourquoi il diffuse. » ■ ouvrage de référence. baine, un nocturne désolé. » tions sur l’art et la littérature. Ain- post mortem. ■ 694 p., 13,50 €.
A
©R adio France/Ch. Abramowitz
JEAN-MARIE MARCEL/ADOC-PHOTOS/DI
RUE DES ARCHIVES/RUE DES ARCHIVES/AGIP
FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGAROjeudi 12 mars 2020 LE FIGARO
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La francophonie est en fête !ON EN
Après Bernard Pivot et Riad française et aux langues de Fran- acteurs culturels tels que l’Orga- Pruvost, le 16 mars prochain et leparle
Sattouf, c’est au tour d’Emma- ce du ministère de la Culture, in- nisation internationale de la fran- concours d’éloquence « À mots
nuelle Laborit et Abd al Malik de vite le public à célébrer la riches- cophonie (qui fête ses 50 ans), ouverts », lancé par l’Institut
parrainer la Semaine de la fran- se et la diversité du français en les Alliances françaises et les Ins- français et présidé par la
romancophonie. Chaque année, autour France et à l’étranger. Du 14 au tituts français, les établissements cière Leïla Slimani, le 17 mars, en
LA SEMAINE DE LA FRANCOPHONIE du 20 mars, date de la Journée in- 22 mars prochain, ce sont donc scolaires et les associations. La sont deux ardents exemples.
A LIEU DU 14 AU 22 MARS EN FRANCE CRITIQUE ternationale de la francophonie, la plus de 1 500 rendez-vous qui Journée des dictionnaires, orga- Avis aux amoureux des mots !ET DANS LE MONDE. UN MILLIER
D’ÉVÉNEMENTS SONT ATTENDUS. Délégation générale à la langue seront proposés par différents nisée par le lexicologue Jean ALICE DEVELEYlittéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESDes clowns et des clones
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
ETGAR KERET Un été chez Humour noir,
poésie, absurde : Truman
le génie israélien A ne se refuse pas. bain »). Des élégants
vieillis« Truman organisait sent à vue d’œil, se frôlent, seest de retour une soirée à Porto- perdent. Tout cela entre Rome,
fino. » Comme les New York, Madrid, Boston. Onavec un recueil Ç héros, on y va. C’est a la dent dure. Quand on lui
del’été 1953. Truman mande ce qu’il fait dans la vie,de nouvelles. Capote règne sur la côte amalfi- Merlo répond : « Je couche avec
taine. Tennessee Williams et Monsieur Williams. » Le
snobisson amant Frank Merlo, le me éclate à chaque ligne de
BRUNO CORTY « Petit Cheval », le rejoignent. dialogue. Il masque à peine unebcorty@lefigaro.fr
Les verres se succèdent. Les profonde sensation de désastre.
nuits ne veulent pas finir. Les La tristesse saisit la comédienne
ONGTEMPS, Etgar Ke- amphétamines sont sur le retour en
ret, né à Tel-Aviv en de la partie. Il y a contemplant des
1967, a été le trublion une mère et sa fille. bougies à pile : « Que
des lettres israéliennes. Elles sont suédoises. ne donnerait-elle pasLÀ l’étranger, on s’amu- « Jusqu’à quel âge pour une vraie
flamsait de ses très courtes histoires avez-vous été ro- me, pour de la fumée,
qui pétillaient comme autant mantique, Miss pour des gouttes de
d’éclats de vies ordinaires. Asth- Blomgren ? Dix cire où tremper le bout
matique, Keret avait le souffle ans ? » L’adoles- de ses doigts, pour
court mais ne manquait pas d’air : cente deviendra une une main cherchant la
son humour, souvent noir, dévas- actrice célèbre, à la sienne sous la table. »
tait tout. Traduit dans le monde Garbo, sous le nom On assiste au
tournaentier, il restait en Israël ce poil à d’Anja Bloom. Avez- ge de Senso. Merlo
gratter refusant de se fondre dans vous vu Séquence ? voudrait exister. Il
le moule d’une société forte et Que ne Les salles d’art et es- enfile l’uniforme«souvent sourde aux plaintes des sai doivent le proje- d’un soldat, donne ladonnerait-Juifs de la diaspora. Fils de survi- ter de temps en réplique à Alida Valli.elle pas vants de l’Holocauste, Keret n’a temps. Le roman se La scène sera coupée.
cessé de rappeler dans ses histoi- pour une déroule durant cette Anna Magnani
préres ses origines ashkénazes et les saison magique. pare des pâtesmain souffrances d’une communauté Aucun des partici- all’matriciana danscherchant réduite en cendres durant la pants ne l’oubliera. une cuisine à
l’abanSeconde Guerre mondiale. la sienne Une autre section du don (« Je pourrais
siEt puis, de livre en livre, ce re- livre se tient dix ans gner un autographesous jeton de Kafka et des humoristes plus tard, à l’hôpital dans la poussière qu’illa tablejuifs américains, devenu quinqua- où Merlo meurt d’un » y a là ! »). C’est une
génaire, a fini par acquérir un sta- CHRISTOPHER cancer. Le final tragédie en costume
tut de grand écrivain crédible au CASTELLANIconcerne la repré- de lin, une agonie
point de recevoir pour Incident au sentation d’une ensoleillée. Pour
Etgar Keret, une irrévérence joyeuse qui peut basculer dans une tristesse insondable. PATRICE NORMANDfond de la galaxie, son sixième re- pièce inédite (et mauvaise), Tennessee Williams, faire
cueil de nouvelles depuis 1992, le Appelons ça de la joie, que le l’amour évoquait le chant des
prestigieux prix Sapir, l’équiva- Keret flirte avec l’onirique, le d’un mauvais rêve ? Existe-t-il dramaturge avait envoyée à la rossignols. Christopher
Castellent du Goncourt en Israël. fantastique, l’absurde. Il y a des vraiment ? Une institution re- diva. lani est généreux avec ses lec-INCIDENT AU FOND Et il est juste de dire que ce pères qui, le soir venu, se trans- cueille des enfants abandonnés Les Diables bleus (un peu teurs. Il les invite à des partiesDE LA GALAXIEvolume combine le meilleur de forment en poisson rouge et regar- car atteints d’une maladie géné- l’équivalent du « chien noir » très privées, à une séance deD’Etgar Keret,
Keret : sa drôlerie irrésistible, sa dent CNN. D’autres qui se chan- tique les faisant vieillir prématu-traduit de l’hébreu pour Churchill) ont du chic, un spiritisme, leur sert de grandes
loufoquerie démente, son irrévé- gent en lapin tout doux pour la plus rément. On leur fait croire qu’unpar Rosie charme fitzgeraldien. La réalité rasades de gin et de mélancolie.
rence joyeuse, mais aussi une tris- grande joie de leurs enfants qui les jour, s’ils réussissent tests et en-Pinhas-Delpuech, et la fiction se mélangent. Le En prime, il donne envie de
détesse insondable qui vous serre le ont reconnus et la belle colère des tretiens, ils pourront vivre libre-L’Olivier, cocktail est fort, âpre, coloré. couvrir l’écrivain John Horne
cœur. Sans doute parce que la mères qui veulent s’en débarrasser ment leurs derniers instants sur234 p., 21,50 €. Une intense nostalgie baigne Burns. Cela ne se refuse
vrainotion de perte est au cœur de la au plus vite. Il y a des anges qui ont En librairie le 19 mars. terre. La vérité est tout autre. ces pages. On y sent l’odeur des ment pas. Nous avons tous
plupart des vingt-deux histoires du mal avec leur condition d’im- La plus longue de ces histoires, bougainvilliers, on y entend les connu un été 53. Il n’en reste
réunies dans ce volume. mortel et de jardinier des nuages et Tabula rasa, met en scène un disputes dans des chambres au plus qu’un lourd silence. Les
Dans son salon, un homme ex- seraient tentés par une petite visite homme qui travaille dans une lit défait. On croise une horde rossignols se sont tus. ■
pose un « concentré de voiture », chez les humains. Même si em- garderie et ne trouve la force de jeunes Gitans cannibales,
celle-là même dans laquelle son prunter l’échelle de Jacob est d’avancer, de supporter les ga- écho de Soudain l’été dernier. Ce
cogneur de père a perdu la vie. formellement déconseillé… mins capricieux, violents, qu’en petit monde bouillonne de per- LES DIABLES BLEUS
Ailleurs, un père divorcé assiste fumant des pétards le soir en fidie (« La salle de bains de ce De Christopher Castellani, Tabula rasaimpuissant, en compagnie de son contemplant la mer. Un jour, il mec-là ressemble à l’intérieur traduit de l’anglais (États-Unis)
fils, au suicide d’un homme qui Certaines histoires sont proches partage son joint avec une très jo- d’un Sephora après une explo- par Caroline Nicolas,
se jette d’un immeuble. Ce qui du cauchemar. Un homme qui a lie femme qui ne semble pas heu- sion »), d’instants de grâce (« Il Le Cherche midi,
excite le gamin, persuadé que perdu la mémoire se trouve enfer- reuse. Le rituel se renouvelle et auditionna divers maillots de 490 p., 23 €.
l’homme est une sorte de super- mé dans une chambre étrange au l’homme se prend à rêver. Ce qui,
héros volant. décor changeant. Est-il prisonnier chez Keret, n’est jamais bon ! ■
Les pères ont mangé des raisins verts...
JOE WILKINS Dans un Montana en déshérence, chassé-croisé de personnages emportés
par une spirale de violence.
son fils Wendell, il n’est qu’un loin- drogues de synthèse et les armes à vengeance guident l’humanité. Au CHRISTIAN AUTHIER
tain souvenir mâtiné de culpabilité. feu abondent. Malgré ce tableau, il cœur du roman, le petit Rowdy est
CES MONTAGNES ES LOUPS sont de retour Ce jeune homme presque ordinaire, n’y a pas de misérabilisme ni de l’un de ces « innocents » – dans tous
À JAMAIS
dans les Bull Mountains qui vivote en travaillant sur des manichéisme sous la plume de les sens du terme – dont la littéra-De Joe Wilkins,
du Montana. Pour la pre- terres qui appartinrent à sa famille, l’écrivain et Ces montagnes à jamais ture américaine semble avoir le se-traduit de l’anglais
mière fois depuis plus de se voit confier la charge de Rowdy, nous offre une galerie de personna- cret. C’est pourtant lui qui provo-(États-Unis) L trente ans, une chasse le fils de sa cousine incarcérée pour ges, « chacun portant ses blessures quera le drame. par Laura Derajinski
légale va être organisée. Ce ne sont trafic de drogue. Le gamin, âgé de et ses chagrins », que l’on n’a pas Joe Wilkins peint avec force desGallmeister,
pourtant pas les fauves les plus 7 ans, souffre d’autisme, mais va envie de quitter. êtres portant le poids d’illusions320 p., 23 €.
dangereux dans cette région où des peu à peu se libérer de ses trauma- perdues et de rêves foulés aux
Un innocent« rednecks » s’organisent au sein tismes auprès de Wendell. pieds. Des images puissantes et un
de milices séparatistes s’apprêtant Avec son premier roman, Joe À l’instar de Gillian, conseillère sens du détail renouvellent des
sià lancer «la Résistance ». Leurs en- Wilkins décrit une Amérique rurale d’orientation, qui depuis près de tuations convenues comme celle
nemis ? L’État fédéral, toutes ses à l’abandon. Le travail est rare, le vingt ans s’efforce de sauver des de la chasse à l’homme dans une
agences environnementales et salaire minimum et seuls les gros élèves de destins écrits à l’avance. nature hostile. L’issue du récit ne
autres services forestiers. Velt propriétaires s’en sortent. Fermes La solidarité, la décence, le don de surprend guère, mais les dernières
Newman fut l’un de ces rebelles. délabrées, ravines à déchets, mobi- soi n’ont pas dit leur dernier mot. lignes serrent le cœur. Le cinéma
Des années auparavant, il a abattu le homes et pick-up plus ou moins Mais les bonnes intentions peuvent ne devrait pas tarder à se pencher
un garde-chasse avant de disparaî- décatis constituent le décor dans parfois tourner au pire. Les crimes sur Ces montagnes à jamais. On
Joe Wilkins décrit, dans son premier tre dans les montagnes. Pour ses lequel vivent la plupart des gens. des pères rejaillissent sur les en- verrait bien le David Gordon Green
disciples, Velt est un « martyr », le Les familles recomposées ou plutôt fants. Rien n’a changé depuis l’An- de L’Autre Rive et de Joe derrière la roman, une Amérique rurale
sinistrée. WILKINSpremier des « hommes libres ». Pour décomposées sont légion, les tiquité. La violence et la soif de caméra. ■
ALE FIGARO jeudi 12 mars 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINELa décision d’Hachette
Retrouvez sur internet de laisser tomber Woody Allen
la chronique
me met très mal à l’aise. Ce n’est « Langue française »
pas lui, je me fiche de Mr Allen. 1 050
SURCe qui m’inquiète, c’est qui C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/
LANGUE-FRANCAISEsera muselé la prochaine fois de pages de Mon cœur séditieux, le volume »
réunissant une quarantaine de textes engagés écrits EN VUE@STEPHEN KING SUR TWITTER
sur une période de vingt ans, que l’auteure indienne
Arundhati Roy publie chez Gallimard le 19 mars. littéraire
JEUNESSENiko Tackian nous
plonge dans le quotidienMeurtrier psychique
des flics de la Crim. L’esprit de la forêt
MATHIEU GENON/
OPALE VIA LEEMAGE Le lecteur est prévenu. « L’histoire NIKO TACKIAN Une nouvelle enquête musclée que vous allez lire est une histoire
impossible ! » Alcie et la forêt du commandant Tomar Khan, de la PJ de Paris. des fantômes chagrins est
un roman et un personnage à lui
seul. Comme les enfants, à qui
laisse à penser qu’il s’agit d’un Hôtel, Celle qui pleurait sous l’eau ne il se destine, il a son petit caractère BRUNO CORTY
bcorty@lefigaro.fr suicide. Pourtant, quelque chose démérite pas le moins du monde: et ne tient jamais en place.
dit à Rhonda, l’adjointe de Khan c’est du pur thriller d’action, huilé Il interrompt la narration, saute
E THRILLER français se et sa compagne, que la vérité est comme il faut, sans temps mort, du coq à l’âne, joue avec les mots
porte bien. Derrière le ailleurs. De là à penser que quel- sans parlottes inutiles. C’est aussi et les images. Il faut avoir un esprit
maître Jean-Christophe qu’un, pour des raisons encore l’un des premiers polars où l’on libre pour dompter sa lecture.
Grangé, se pressent obscures, a pu contraindre Clara à voit l’auteur « embarqué » dans les Un peu comme « Alcie » - son L ses disciples, Franck se donner la mort, il n’y a qu’un lieux mêmes de son enquête. Niko prénom aurait dû être « Alice », mais
Thilliez, Bernard Minier, Olivier pas. On serait alors dans un cas de Tackian a en effet eu accès aux son père s’est trompé à la mairie -,
Norek, Nicolas Beuglet, Niko Tac- « suicide forcé » comme il en décors du Bastion et il s’en sert à cette petite fille qui n’est vraiment
kian. Descendu dans l’arène du existe tant. Une arme redoutable merveille pour décrire le quotidien pas « du genre trouillarde ». Un jour,
noir en 2015, scénariste avec pour celui qui l’utilise puisque des flics de la Crime, le travail ses parents l’amènent chez sa tante
Thilliez de la série Alex Hugo pour indétectable et sans qualification d’équipe, l’équipement utilisé. Oupelaoupe. Une hippie un peu
France 2, ce dernier a imaginé en juridique. Comme Norek le fait dans ses sorcière vivant
2017 dans Toxique, le personnage livres avec l’aisance de celui qui dans un camping-car au milieu
Auteur « embarqué »fort de Tomar Khan, chef de l’a vécu de l’intérieur dans le 93, des bois. Très vite, l’enfant
groupe à la PJ parisienne. On l’a Très sensible aux violences faites Niko Tackian s’attache à son per- remarque qu’il s’en dégage une
suivi de nouveau en 2018 dans aux femmes, le commandant To- sonnage récurrent mais aussi à inquiétante étrangeté. Où sont les
Fantazmë. mar Khan, depuis ses nouveaux son groupe. À Rhonda, femme oiseaux ? Et quels sont ces bruits
En 2019, Tackian a bureaux de la Crim, moderne, forte, sensible à la cause terrifiants qui sortent de la forêt ?
mis de côté Tomar rue du Bastion, nou- féminine. À Dino, dont la spécia- À travers ce joli récit d’aventure,
Khan pour écrire velle adresse du Quai lité est le travail sur les bases de Jérôme Attal et Fred Bernard
CELLE Avalanche Hôtel, un des Orfèvres dans le données. Ou encore à Francky, le réinventent la poésie d’un Roald Dahl
QUI PLEURAIT
ebel hommage au Shi- 17 arrondissement, procédurier de l’équipe. Ces et la langue d’un Jacques Prévert. SOUS L’EAU
ning de Stephen King, se lance dans une en- deux-là ne sont pas les êtres les Drôle et émouvant. ALICE DEVELEYDe Niko Tackian,
situé dans les Alpes quête fastidieuse. plus épanouis qui soient mais dansCalmann-Lévy,
suisses. Ce thriller Fastidieuse et sous leur partie, ils sont les meilleurs.243 p., 18,50 €.
hanté qui ferait un étroite surveillance Ce qui soulage le patron Tomar,
film formidable vient avec l’arrivée d’une souvent au bord de l’explosion.
de paraître au Livre nouvelle jeune subs- On a beau être un expert en arts
de poche. Et puis Tac- titut du procureur gé- martiaux, certaines situations
kian revient à Tomar néral et d’un lieute- vous font perdre tout self-control.
Khan avec Celle qui nant de l’IGPN, la Bref, Tackian est au taquet et
pleurait sous l’eau, « police des polices », son thriller conviendra aussi bien
l’histoire mystérieuse obsédé par l’idée de aux adeptes des enquêtes
musALCIE ET LA FORÊT d’une jeune femme faire tomber Khan. clées qui vous font passer un bon
DES FANTÔMES CHAGRINS dont on vient de re- Si l’on confesse une moment qu’à ceux qui ne
reDe Jérôme Attal et Fred Bernard, trouver le corps dans prédilection particu- chignent pas, en plus, à trouver
le bassin d’une pisci- lière pour le touffu et dans un bon polar, le reflet d’une Robert Laffont,
224 p., 13,90 €.ne parisienne. Tout fantastique Avalanche actualité brûlante. ■
Un loup dans la bergerie
PATRICK DELPERDANGE Un thriller intimiste autour de la disparition d’une jeune femme rattrapée par le passé
C’EST POUR
TON BIEN un peu plus, et les coups pleuvent. gédie a condamné à la rue. Ce enfant. C’est certain, il l’a déjà paraît et nous voilà dans le noir, dé-CLAIRE CONRUYTDe Patrick cconruyt@lefigaro.fr Camille vit avec un inconnu qui spectateur distrait a vu le couple rencontrée, « dans une autre vie ». sireux de céder à l’évidence mais
Delperdange,
roucoule après l’avoir battue. se disputer, l’échographie impri- Il lui faut la retrouver, supplier son sommés de lutter contre notre par-Les Arènes,
ARIAGE, apparte- « Bonne journée, ma chérie. » Qui mée roulée en boule, jetée sur la pardon « pour enfin régler le vieux tialité. Faut-il accuser l’époux vio-336 p., 16 €.
ment et bientôt, ricane quand elle se réfugie dans la compte qui avait pourri son exis- lent ? Le clochard agité ? Un
fantôbébé. Pierre et Ca- salle de bains, le visage en sang. tence ». me du passé ? Les indices sont rares
mille ont tout fait C’est le coup de trop. Elle s’enfuit. Ce thriller intimiste est de ceux et le romancier, avare. Le visage du Il semblait avoir Mdans l’ordre. On « Il semblait avoir décidé que Camille qui nous font douter de la banalité fautif mue, emprunte les traits de“décidé que Camille imagine déjà la photo de famille. était à sa merci et qu’il avait tout du quotidien. Ce récit intelligent ceux auxquels nous avions bien
Leur vie lisse et sereine, de temps à pouvoir sur elle. » était à sa merci met en scène le tourment que pro- voulu pardonner. Au fond,
peutautre troublée par quelque inévita- Personne n’a rien vu venir. Ni voque un secret trop longtemps en- être que chacune des personnes quiPATRICK DELPERDANGE ”
ble tracas du quotidien. Rien de Maëlle, son amie de toujours, ni foui. Le délitement de nos existen- croisa le chemin de Camille est
coubien grave. Seulement depuis que Stéphane, ce frère qu’elle n’a ja- pelouse. Et Pierre, furieux, qui ces que la faute des autres pourrit. pable. Coupable de n’avoir rien dit,
son épouse est enceinte, Pierre a mais vraiment compris. Une peste : « J’en ai rien à cirer, de ta Du jour au lendemain, celle de Ca- d’avoir ignoré, d’avoir si peu aimé.
changé. Ses traits ont durci, son re- vieille histoire de famille qu’il im- photo de merde ! » Antoine recon- mille bascule, pauvre petite ma- En attendant, elle est hors
d’atteingard a noirci. Il râle et empeste l’al- porte ici de taire. Personne, sauf naît Camille. Elle a changé. La rionnette manipulée par le destin te. L’horloge tourne, et avec elle,
cool. Les insultes, d’abord. Il boit Antoine, un vagabond que la tra- dernière fois, elle n’était qu’une qui s’acharne. La jeune femme dis- chaque page de ce roman efficace. ■
ROMAN LANGUE FRANÇAISE BD
Dans les tourments de l’Histoire Le mot juste La madone des sans-chemise
Elle nous avait séduits et surpris Baltimore, Fort-de-France. Les amoureux de la langue lu ». Un « contrâleur » C’est un album historique. donne au récit son rythme
avec Passagers du siècle, Au départ : deux femmes, Magda française le savent : la quête du est un « employé de la SNCF Une biographie d’Eva Peron par litanique très émouvant. Il nous
roman-fleuve paru il y a deux Wotchek et l’esclave Yamissi mot juste obsède. « Aimer » n’est dont la fonction est d’empêcher les Hector Oesterheld et Alberto montre à quel point « la madone
ans. Viktor Lazlo poursuit (née en 1850). Leur point pas « adorer », « chérir » n’est pas passagers de mettre leurs pieds Breccia, deux grands noms des sans-chemise », l’épouse
aujourd’hui sa saga familiale commun : la rage inextinguible « admirer », « s’éprendre » n’est sur les banquettes, et de punir les de la BD sud-américaine, du président Peron, a marqué
et sa vaste fresque historique de vaincre, transmise à leurs pas « se passionner ». Il arrive contrevenants ». « Béconomiser » proches d’Hugo Pratt. Les les Argentins. Le texte est
avec Trafiquants de colère, que héritiers. Les destins vont qu’un terme déçoive, trop infidèle revient à « ménager ses bisous, planches préparées en 1969 illustré par les dessins en noir
l’on peut lire comme le second se croiser, s’entremêler, parmi à la réalité que nous cherchons gérer avec parcimonie son capital faillirent être englouties par les et blanc de Breccia, qui sont
volet de ce diptyque ambitieux une sarabande de personnages à exprimer. Les plus téméraires de tendresse ». Enfin, le verbe à-coups sanglants de l’histoire exceptionnels : réalistes
qui nous plonge dans le finement portraiturés (Heda, Ora font alors preuve d’imagination « satandrir » signifie « faire pleurer de l’Argentine. Leur éditeur et stylisés, éclatants de vie
maelström de l’Histoire, dans et sa « jeunesse vibrante », Aron et créent des néologismes. Balzac le diable lui-même, au récit de fut subitement fermé par mais solennels. Et la profondeur
ce qu’elle a de plus tragique, David et Macha, Pipo et Marge…), inventa le verbe « anecdoter », ses malheurs ». Autant de mots- la dictature militaire, le projet des contrastes donne à voir
et aussi de plus touchant. de destins bousculés, depuis que Rimbaud nous légua l’adjectif valises qui prouvent la richesse de se perdit dans les sables, que le combat entre l’ombre
Un second volet où la romancière « l’Europe est un chagrin en « abracadabrantesque » notre belle langue et sa capacité à et, en 1977, Oesterheld, fidèle et la lumière n’est pas une vue
a apporté une touche plus marche ». À savourer lentement, et Céline, le terme « blablater ». se renouveler. Le Petit dictionnaire militant de la gauche péroniste, de l’esprit. Une œuvre dont
personnelle, en remontant Alain Finkielkraut, illustré des mots fut assassiné l’inachèvement même
tout en insufflant le fil du siècle dans un ouvrage qui manquent au dico ainsi que ses renforce la puissance.
davantage de et de ses soubresauts. savoureux (paru est un bijou de poésie quatre filles, ASTRID DE LARMINAT
fluidité narrative THIERRY CLERMONT à l’origine en 1981), et d’inventivité. C. C. gendres et
à son récit. Nous nous en propose petits-enfants.
sommes entre des dizaines d’autres. Le script qu’il
1945 et 2010, « Livresse » désigne avait écrit pour TRAFIQUANTS EVITAPETIT FICTIONNAIRE
entre le camp un « étourdissement, la biographie DE COLÈRE D’Hector Oesterheld ILLUSTRÉ
de concentration De Viktor Lazlo, visage hagard, d’Evita restait et Alberto Breccia, D’Alain Finkielkraut,
de Majdanek, Grasset, démarche titubante inachevé. C’est Delcourt, Points,
398 p., 22 €. 64 p., 14,50 €.Paris, Jérusalem, des jours où l’on a trop 131 p., 6,40 €. sans doute ce qui
FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO
Ajeudi 12 mars 2020 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Renaudot : démission de Garcin et polémique
de la
part « pas seulement » à cause Renaudot cherche à faire des pondu sur le site du Point dansLe romancier Jérôme Garcin,semaine directeur des pages culture de de « l’affaire Springora », qui a « coups » au « détriment de la une lettre au vitriol, lui
demanéclaboussé le jury Renaudot, le- littérature ». Il déplore enfin que dant pourquoi il avait attendu dixL’Obs, animateur de l’émission
quel avait décerné son prix de le jury soit à 90 % masculin. ans pour s’émouvoir de l’absenceLe Masque et la Plume sur
Franl’essai à Matzneff en 2013. Garcin « J’ose espérer que ma place de parité. Besson évoque aussice Inter, a démissionné du jury
PATRICK BESSON A RÉPONDU Renaudot dont il était membre met en cause également des sera occupée par une femme », l’article de Mediapart du 2 février
AUX ARGUMENTS AVANCÉS EN MARGE « vices de forme » dans l’attri- écrit-il. Patrick Besson, autre qui accuse Le Masque et la Plumedepuis dix ans. Il s’en explique
PAR JÉRÔME GARCIN POUR JUSTIFIER
bution des prix et regrette que le membre éminent du jury, lui a ré- de sexisme et de misogynie. A. L.dans une lettre. Il affirme qu’il neSA DÉMISSION DU RENAUDOT.littéraire
Une Alsacienne à Brocéliande
AGNÈS LEDIG
Agnès Ledig :
« L’une des héroïnesLa romancière
est romancière,
une espèceaux deux millions
de vampire,
elle fouine partout de livres vendus
pour s’emparer
des histoires depuis 2011
des autres ! »
MATHERON-BALAŸ/a choisi un cadre
FLAMMARION
féerique pour son
nouveau roman.
Rencontre.
LAURENCE CARACALLA
E PROMENER dans la
forêt de Brocéliande est une
chose. Se promener dans
la forêt de BrocéliandeSavec Agnès Ledig en est
une autre : dans ce cadre féerique,
l’écrivain à succès a l’air d’une
petite fille au pays des merveilles.
Tout la met en joie, tout la fascine
et ce n’est sûrement pas le ciel
devenu soudain menaçant qui va lui
faire peur : l’Alsacienne s’est
métamorphosée en vraie Bretonne.
Son enthousiasme est
communicatif, sa curiosité infinie, et,
auprès d’elle, on se prend à
regarder ces paysages d’un autre œil. serait là et nulle part ailleurs. C’est dont le propriétaire devient un Agnès parle de lui avec tendresse L’église a été construite par
C’est dans ce pays enchanteur même étrange, chaque fois que je ami. « Il m’a tout raconté, la fée SE LE DIRE ENFIN et avoue lui avoir donné beaucoup l’abbé Gillard à partir de 1942, et
D’Agnès Ledig,qu’elle a situé l’action de son der- viens à Paimpont, à Vannes, à Morgan, Lancelot, Merlin, j’étais d’elle-même. Elle chérit d’ailleurs ce drôle de curé a une idée folle :
Flammarion,nier roman Se le dire enfin : « Je Mauron, il se passe quelque chose. envoûtée. » Un peu comme tous ses personnages, de la douce mêler religion, astronomie et
lé432 p., 21,90 €.n’étais pas fixée sur un lieu, je sa- Je ne sais pas, ce sont peut-être les Édouard, son protagoniste, quin- Gaëlle et son fils Gauvain, muré gendes du Graal à l’intérieur
vais seulement que je voulais une ondes qui se propagent dans le quagénaire paisible et sans histoi- dans un inexplicable silence, même de l’édifice. Le résultat est
forêt. Une forêt intense, profonde, coin ! » Agnès Ledig ne connaissait re, dont la vie bascule d’une se- d’Adèle la mystérieuse au vieux stupéfiant et entendre Agnès
Ledes troncs recouverts de mousse, donc pas grand-chose de Brocé- conde à l’autre. Lui aussi découvre sage Raymond et son irrésistible dig lire un extrait de son livre dans
des lacs. J’ai commencé mes re- liande, n’y avait même jamais mis cette terre de légendes et elle sem- patois breton dont cette amoureuse la petite église ferait fondre
n’imcherches, me suis documentée sur à les pieds. Le hasard, ou peut-être ble lui dire que son existence lui des mots a choisi chaque expres- porte quel cœur sec. L’écrivain
elpeu près toutes les forêts de l’Hexa- un coup de baguette magique, la échappe, qu’il faut peut-être se la sion avec soin. « Cette fois, ils ne le-même a la voix qui tremble et
gone et, en arrivant ici, j’ai su. Ce conduit dans une chambre d’hôte réapproprier. sont pas tout blanc ou tout noir ! Je nous convie à regarder de plus
les ai voulus plus ambigus. Je me suis près les détails des vitraux, le
bapamusée avec eux et ai même tenté tistère ou la fresque aux quatre
l’autodérision. L’une des héroïnes est lions et au cerf blanc, encore un
romancière, une espèce de vampire, épisode du monde arthurien.
elle fouine partout pour s’emparer « C’est l’un des lieux qui m’a le plus
des histoires des autres ! » inspirée, je crois le connaître par
cœur. Malgré le mépris des uns et la
Miroir aux fées malveillance des autres, le
couraCe nouveau roman coïncide avec geux abbé Gillard a réalisé son
un nouveau départ. Agnès Ledig a rêve, n’est-ce pas fantastique ? »
changé d’éditeur. C’est donc la Rien d’étonnant à ce qu’Agnès
première fois que Louise Danou, Ledig admire autant le curé de«Nousportonstousunlivreennous,
directrice littéraire chez Flamma- Sainte-Onenne, elle aussi a menéundésirdetextepoursoiouàpartager.
rion, travaille avec cette auteur et ses rêves à bien : Agnès Ledig, c’est
LeFigarolittéraireaouvertdenouveaux elle confirme : le travail d’Agnès l’histoire d’une romancière aux
atelierspourcellesetceuxquisontattirés Ledig a évolué. « S’il n’y a pas de deux millions de livres vendus.
véritable rupture, ses lecteurs re- Elle publie son premier romanparlaformidableaventuredel’écriture.»
trouveront tout ce qu’ils aiment chez alors que, femme d’agriculteur,
C’est même elle, elle a passé un cap. Elle a beau- mère de trois enfants, elle est de-«
coup travaillé la langue, a osé glis- venue sage-femme. Son petit gar-étrange,
Prochainatelier ser vers une certaine forme de noir- çon Nathanaël tombe malade. Âgéchaque fois
ceur. Elle a mis deux ans pour écrire de 5 ans, il se meurt d’une leucé-BENOÎT que je viens ce texte, il lui fallait ce temps-là mie. Alors Agnès écrit, seul
remèpour s’autoriser à aller plus loin. Je de contre le chagrin. Un médecinCHARPENTIER à Paimpont,
la lis depuis ses tout débuts et suis l’encourage à continuer,
compreBenoîtCharpentierestjournaliste, à Vannes,
frappée par une chose : elle ressem- nant que ce sera pour elle la
reporter,auteuretproducteur. à Mauron, ble à ses livres. Agnès reste l’une des meilleure des thérapies. Elle
partiCetanciencritiqueduFigarolittéraire
seules à savoir passer de l’âme hu- cipe à un concours sur internet et,il se passe
aimeàseconfronteràtouteslesformes maine à la nature, au point de ne sur 600 manuscrits, c’est le sienquelque d’écriture,pourlepapiercommepour plus savoir qui console qui… » qui est retenu.
l’écranaveclesdocumentairesou chose. Cette forêt semble en tout cas Ce sera Marie d’en haut, qui sort
lesémissionsdetélévision.Ilatravaillé avoir un effet consolateur sur en 2011 chez Les NouveauxJe ne sais
pour,entreautres,Canal+,France5 Agnès Ledig. La preuve ? Sa mine Auteurs et est vite repéré par lapas, ce sont etFrance2oùilaétén°2delachaîne. enjouée lorsque Ozégon nous re- prestigieuse maison Albin Michel.
Commetouslesanimateursdesateliers peut-être joint. Ozégon est un barde, oui, il Elle ne s’arrêtera plus,
abandond’écritureduFigarolittéraire,ilaun en existe encore, mais un barde nera son métier pour se consacrerles ondes qui
goûtprononcépourlatransmission. des temps modernes qui allie mu- uniquement à l’écriture. SeptLancez-vous se propagent
sique et contes. Il nous détaille best-sellers plus tard, elle semble
dans l’histoire du Miroir aux fées, nous elle-même surprise par l’engoue-dans la
conduit jusqu’au fauteuil de Mer- ment des lecteurs : « J’ai encore dule coin !Leslundis » lin ou devant l’arbre d’or, tout en mal à prendre conscience de ce
sucAGNÈS LEDIGformidable jouant flûte et cornemuse face à cès ! Mais je suis émue, très émue29avril/6mai/13mai
un paysage grandiose. On s’at- par ce public toujours fidèle. C’est la
20mai/ 27mai/3juinaventure tend même à croiser Morgane, la plus belle des récompenses. » Les
fée qui enfermait les amants infi- larmes lui montent aux yeux, ce nede19hà22h dèles… Nous suivons Ozégon jus- sera ni la première ni la dernièrede l’écriture !
qu’à l’église Sainte-Onenne de fois de la journée : « Je suis une
hyTréhorenteuc, appelée commu- persensible », dit-elle en ravalant
nément l’église du Graal. Agnès ses larmes et en arborant soudain
Ledig la décrit longuement dans un sourire radieux. L’écrivain a laèmeDansleslocauxduFigaro,14bdHaussmann,Paris9
son roman, elle en est tombée politesse généreuse. Son éditrice
Découvreztouteslesmodalitéssur:www.lefigaro.fr/ecriture
amoureuse. Il faut dire que l’en- avait donc vu juste, ses livres sont
ATTENTION,LENOMBREDEPLACESESTLIMITÉ droit est, c’est le moins qu’on bel et bien à son image : pudiques,
puisse dire, insolite ! tendres, sincères. ■
2020
NOUVEAU
A
CRÉDITPHOTO©DR