Figaro Littéraire du 27-02-2020

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Date de parution 27 février 2020
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jeudi 27 février 2020 LE FIGARO - N° 23493 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
HISTOIRE BRIGITTE KERNEL
LA FEMME PARISIENNE, LE DESTIN TOURMENTÉ
UN MYTHE NATIONAL DU FILS DE HEMINGWAY
PAGE 6 PAGE 4
Ci-contre : Inès de La Fressange.
En
immersion
DOSSIER Pyongyang, la ville la plus fermée
du monde, les bas-fonds de Tokyo, les émeutes
de Brooklyn en 1991, un traquenard en Sibérie,
la vie de la PJ pendant et après le Bataclan…
Cinq auteurs enquêtent dans la grande tradition
du « nouveau journalisme » américain. PAGES 2 ET 3
Un monde sans pitié
CÈNE de la vie quotidienne en Fran- comparaison du cataclysme industriel qui tout peut être divulgué de nos vies, que
restece, au temps de Google et Apple. Le s’abat sur Avicenne, entraînant même une t-il de notre humanité ?
narrateur, Gaspard, ouvre machi- crise politique : Ce sont les « Avileaks ». Il est exact que la vérité d’un homme est dans Et si nous étions
nalement la pièce jointe d’un e-mail Simple comme un clic. ce qu’il cache, comme l’avait bien vu Mal-Squ’il croit provenir d’Anne, une col- Gaspard vient de commettre une faute qui raux : oui, nous sommes - aussi - formés de en train de passeràcôté
lègue d’Avicenne. Et c’est la catastrophe. Un s’apparente au péché originel, version nou- nos secrets, nos parts d’ombre, nos
contravirus s’introduit dans son ordinateur pillant veau monde. Comme le premier homme, il dictions. L’être public en nous dissimule, ma- de la«vraie vie»?aussitôt non seulement toute sa mémoire nu- est désormais nu mais sur la toile, à la diffé- quille, améliore – assez bien, deux mille ans de
mérique mais aussi celle de l’entreprise, qui a rence du jardin d’Eden, il n’y a pas de buisson civilisation c’est-à-dire de civilité sont passés
pour activité la diplomatie économique. où se cacher. par là – l’être privé. Or le monde sans pitié que
Photos, documents personnels mais aussi décrit Lafay ne supporte pas la forteresse de
messages coquins, SMS narquois, désobli- nos consciences. Il combat le scellé des
corgeants : la vie de Gaspard est instantanément respondances, la porte de la chambre à
couLA CHRONIQUElivrée en pâture aux internautes. Ses blagues cher, le rideau de l’isoloir ou du confessionnal.
avec ses collègues mais aussi sa correspon- Il ne connaît pas davantage le repentir. Le d’Étienne
dance avec sa compagne sont désormais à ciel droit à l’oubli, à la rédemption par quoi se ca-de Montety
ouvert, offertes à la curiosité malsaine de tous, ractérisait jusqu’à une date récente une
sociédétruisant leur intimité. Que l’homme de la té à visage humain, tout ceci doit disparaître.
rue, celui du monde réel, n’en sache rien ne Car aussitôt le mot circule : sus ! Les vautours À sa place, doit s’installer un mécanisme
imlui est d’aucune consolation. Au village global, fondent sur leur proie. Les justiciers masqués, pitoyable, un Moloch menaçant, qui sévira
celui du web et des réseaux sociaux, les infor- les déontologues, les militants, les envieux, les jusqu’à la fin des temps. Avec L’Intrusion,
mations circulent à la vitesse de la lumière. haineux se déchaînent. Ils n’ont aux lèvres Quentin Lafay nous adresse une bien mau- François JullienQu’elles soient vraies ou fausses importe peu. que la transparence et la morale – deux vertus vaise nouvelle : la damnation, « l’éternelle
Nous sommes entrés dans l’ère de la post-vé- capitales de la modernité qui ont remplacé le douleur » rencontrée par De la vraie vie
rité, et c’est un romancier qui nous en fait la goût de la vérité. Dante et tant redoutée
démonstration. Le court roman de Quentin Lafay a le style et par l’homme, est là.
Quentin Lafay, auteur de La Place forte, qui l’allure d’un conte philosophique comme on Bienvenue en enfer. ■
explorait les arcanes du pouvoir politique, les aimait au temps des Lumières. Plus que la
s’attache cette fois à décrire l’horreur numé- vraisemblance, l’auteur cherche à susciter L’INTRUSION
rique. Son roman est lapidaire. En quelques quelque réflexion chez le lecteur. De quelles De Quentin Lafay,
pages, la foudre s’abat sur le malheureux Gas- menaces sont lourds ces nuages (cloud) que Gallimard,
pard : ses déboires privés ne sont rien, en nous laissons s’amonceler sur nos têtes : car si 123 p., 14 €.
ELI REED/MAGNUM PHOTOS, NATA BAROVA/STOCK.ADOBE.COM, IGOR /STOCK.ADOBE.COM, KCNA/VIA REUTERS, CLAUDE GASSIAN/FLAMMARION, LEXIE MORELAND/WWD/REX/SIPA
Ajeudi 27 février 2020 LE FIGARO
2
Intervention
de la Brigade
de recherche
et d’intervention (BRI ),
le 18 novembre 2015L'ÉVÉNEMENT à Saint-Denis (93).
LIONEL BONAVENTURE/AFPlittéraire
Jour et nuit avec la PJ
tres. Le matelas et les draps en satinBRUNO CORTY
bcorty@lefigaro.fr bon marché ont absorbé le sang, la
surface de la tache a séché en une
LS S’APPELLENT Sammy, Pa- croûte brune encore gluante en son
lacio, Yohan, Marceau, La centre. » Cette affaire sordide va
Fourche, Lucky… Ce sont très vite être dépassée, quelques
quelques-uns des personnages heures plus tard, par les événe-Ide la formidable enquête me- ments du Bataclan. Là encore, la
née par Pauline Guéna au cœur de la matière était idéale pour briller.
DRPJ (direction régionale de la poli- Pauline Guéna s’abstient de tout
efce judiciaire) de Versailles, la plus fet dramatique. Elle montre les
importante après celle de Paris. Il y a hommes de la BRI devant leur télé,
six ans, l’auteur nous avait déjà assistant impuissants à
l’intervenbluffés avec un voyage tion de leurs collègues
aux États-Unis en cam- parisiens. « Lucky
regar18.3, ping-car avec ses en- de leurs genoux qui
danUNE ANNÉE À LA PJfants à la rencontre des sent la java, leurs mains
De Pauline Guéna,écrivains américains. qui se crispent et
tambouDenoël, Avec 18.3, une année à rinent sur les casques -
526 p., 21 €.
la PJ, on quitte les elles paraissent fragiles,
grands espaces améri- sorties toutes nues de la
cains pour la banlieue carapace. Putain,
lâparisienne. Pauline chent-ils à intervalles
réGuéna a réussi, non guliers. » Les affaires
sans mal, à obtenir s’accumulent, pas
toul’autorisation de vivre jours résolues. On n’est
le quotidien de plu- pas dans une série télé.
sieurs services de police Pauline Guéna passe d’un
judiciaire: les Stups, la service à l’autre ; d’une
BRB, la Crime. Armée enquête à l’autre. Montre
de son bloc-notes, elle les hommes usés par les
s’est effacée pour ne heures supplémentaires,
pas gêner les policiers accablés par les bugs
insur les scènes de crime, les filatures, formatiques, les procédures
tales perquisitions, les interpellations. tillonnes. Elle décrypte les
comportements, les mimiques, montre les
En caméra subjective visages fatigués, les coups de colère
Elle était aux premières loges mais, et les coups de blues.
élément capital du livre, ne s’est à Son livre se dévore lentement,
aucun moment mise en scène. Elle car le sujet est grave, lourd comme
a opéré en caméra subjective. Dès un corps mort. Vers la fin, elle écrit
le départ, le lecteur oublie sa pré- peut-être ses plus belles pages avec
sence pour être au plus près des un chapitre consacré aux crimes
hommes et de leur travail. Et quel « qui font plus mal que les autres ».
travail ! À l’heure où il est de bon Chaque policier a le sien. Celui de
ton d’accabler les forces de l’ordre, Yohan a pour nom Clara, jeune
Pauline Guéna rend un vibrant femme dont on a retrouvé un matin
hommage à ces hommes et ces le corps carbonisé dans une ville de
femmes confrontés aux dérègle- banlieue. Sur plus de 50 pages, elle
ments humains, des plus légers aux montre la ténacité de Yohan, qui Écrivains
plus terribles. vire à l’obsession. À travers les
téCoïncidence : l’auteur com- moignages des hommes qui ont
mence son immersion le vendredi croisé sa route, l’ont aimée, souvent
13 novembre 2015. Elle est à Argen- mal, se dessine le portrait de la
morteuil pour un crime. « Le corps est te. Trois ans plus tard, Johan n’a pas
étendu sur le lit, massif, une monta- trouvé celui ou celle qui a aspergé
gne de chair tailladée de plaies rosâ- Clara d’essence avant de la brûler. ■ de terrain
DOSSIER Embarqués dans des aventures
choisies ou subies, ils témoignent
d’un monde où règne la peur.
Pauline Guéna a enquêté durant un an au sein de la police judiciaire.
Derrière les barreaux, au pays de Dostoïevski
Motif des autorités russes : déten- les réveils musclés au milieu de la teur, oncle Sania (un joyeux drille aura été posé, extrait de ma peau etTHIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr tion et diffusion d’images porno- nuit, les promenades encadrées, par condamné pour détournement de tracé enfin sur une dernière page. »
graphiques mettant en scène des -20 degrés, les châtiments infligés. fonds), Mustang, Aliocha, dealer Puis c’est l’internement en hôpital
OMPROMAT. » moins de 14 ans. Barbereau, qui nie À ses côtés : Vanka, un taiseux mai- d’héroïne, entre autres. Au total, psychiatrique (« une maison de
douLittéralement : l’accusation, est alors marié à une grelet et voleur récidiviste, Tolia, un 71 semaines kafkaïennes, entre deux leur »), la menace du camp de tra-« « dossier com- jeune Russe, Margot, et père d’une gamin cafardeux et voleur de voitu- convocations ou interrogatoires. vail, et enfin, le placement en
résipromettant » petite fille, Diane. Bientôt, il sera res, Kostia un orphelin taciturne. Sur son châlit pouilleux, Barbereau dence surveillée, toujours à Irkoutsk,
DANS LES GEÔLES K monté de tou- lâché par Margot, dont le jeu ne Puis changement de geôle, où le lit, écrit, notamment ceci : « Je n’en entre deux gesticulations
diplomatiDE SIBÉRIE tes pièces pour accuser à tort un in- manque pas de troubler. chef est Gricha, un Kazakh trafico- sortirai que lorsque le dernier mot ques du Quai d’Orsay. L’univers de
De Yoann Barbereau, dividu. Il est bon de le rappeler au Sans pathos ni épate, Barbereau, Gogol n’est pas très loin. «
L’impossiStock, moment où le mot, création du FSB, alors trentenaire au caractère bien ble est tout ce que j’aime » disait le
324 p., 20,90 €. ex-KGB, est employé à tort et à tra- trempé, brosse le portrait de ses co- poète Innokenti Annenski. À bout,
vers. Le kompromat et sa « mécani- détenus, détaille les conditions de Barbereau décide de fausser
compaque glaçante » dont fut victime en vie carcérale, relève des anecdotes, gnie à ses geôliers. Une fuite
rocam2015 Yoann Barbereau, directeur de à travers des saynètes et des évoca- bolesque qui le mène à Krasnoïarsk,
l’Alliance française d’Irkoutsk, ca- tions passées au fusain et au char- Novossibirsk, Iekaterinbourg,
Mospitale de la Sibérie orientale, la ville bon, le tout ponctué de références cou, où il se réfugie pour de longs
« baignée de lumières douces et ciné- qui viennent rehausser le récit mois dans la « cage dorée » de
l’ammatographiques ». Dans son récit (François Villon et Casanova, Boul- bassade de France. Finalement, avec
passionnant, que l’on pourrait qua- gakov, Pouchkine, Tsvetaeva…) la complicité de la DGSE, il s’échappe
lifier de picaresque, et de haute te- sans jamais le dénaturer. et parvient à traverser la frontière
nue littéraire, il revient, mordant, Krasnoïarsk.
« Maison de douleur »avec ironie et une certaine poésie, L’enfer aussi a ses limites. Et de ce
sur ces deux années d’enfer, en trois Il nous dit la puanteur de la cellule, retour inespéré, Barbereau nous
oftemps. L’arrestation brutale, l’in- les matons vicieux et les matonnes Yoann Barbereau, piégé en 2015 par les services de renseignements fre un superbe livre, qui va bien
aurusses, retrace deux années d’enfer. YVES-MARIE QUEMENER/STOCKcarcération et l’évasion réussie. sadiques et avinées, les inspections, delà du simple témoignage vécu. ■
A
GUILLAUME BINET/MYOP /DENOËLLE FIGARO jeudi 27 février 2020
3LE CONTEXTE
Le « nouveau journalisme », en 1973 une anthologie ces cadors du genre à l’ego articles trouve son origine
pratique américaine utilisant d’articles réunissant surdimensionné avaient dans la réalité. D’où
certaines techniques quelques perles en commun d’utiliser le récit l’appellation de « littérature
littéraires pour l’écriture de sa production, mais aussi à la première personne. du réel » pour évoquer cette
d’articles de presse, remonte de petits bijoux signés D’être journaliste « narrative non fiction »
aux années 1960-1970. Truman Capote, Joan Didion, et narrateur. Comme dans mise à la mode en France L'ÉVÉNEMENTOn doit l’expression Hunter S. Thompson, Gay un roman, à ceci près que par Emmanuel Carrère
à Tom Wolfe lorsqu’il publia Talese, Norman Mailer. Tous le sujet évoqué dans leurs en 2000 dans L’Adversaire. littéraire
Brooklyn à feu et à sang AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr
ES AMÉRICAINS, et encore
plus les New-Yorkais, ont Enquête dans
gardé en mémoire ces
terribles journées d’aoûtL1991, qualifiées d’« émeutes les quartiers raciales », qui ont embrasé un quartier
de Brooklyn, Crown Heights, peuplé
de Noirs venus des Caraïbes et d’une
petite communauté juive composée chauds de Tokyo
de Loubavitch. Le 19 août de cette
année-là, un gamin noir de 7 ans,
Gavin Cato, est renversé accidentel- A SEULE diffé- des dizaines de femmes.
L’imColombe Schneck témoigne de la violence de la société américaine. lement par une voiture sur President rence entre être pénétrable Obara filmait ses
exStreet. Gavin décède quelques heu- « hôtesse chez Bri- ploits. Le cadavre de Lucie est
res plus tard. Le chauffeur du véhi- Entre-temps, Frederick Armitage Le récit - qui est aussi le portrait tish Airways et découvert dans une grotte.
cule est juif ; il s’appelle Yosef Lifsh. est mort tragiquement dans un au quotidien d’une société améri- L au Casablanca, L’accusé nie tout. Son seul
reAprès avoir échappé au lynchage, commissariat, et les souvenirs en- caine viscéralement violente - égrè- c’est l’altitude. » En 2000, cette mords semble être la perte de sa
une vague de rumeurs antisémites fouis jusque-là ont fait leur réappa- ne les discours, les doutes, les différence a coûté la vie à Lucie chienne Irene, un berger du
puis de violences se déchaîne dans rition. rancœurs. À faire froid dans le dos. Blackman. Cette An- Shetland. Il avait
ce quartier paisible. Ainsi, les mots du révérend noir Jef- glaise blonde de congelé l’animal. Un
Un pogromAu même moment, Es- ferson, un proche du pasteur Jesse 21 ans aurait dû gar- scandale éclate quand
ther Rosen, jeune étu- Coupures de presse, té- Jackson et du rappeur Tupac. Ou der l’uniforme bleu on apprend que le
diante juive de 24 ans, est moignages, enregistre- ceux du rabbin Butman : « Ce qui qu’elle portait sur les père a accepté un de-NUITS D’ÉTÉ
à New York, de l’autre À BROOKLYN ments d’appels télé- s’est passé dans notre communauté vols long-courriers. mi-million de livres
De Colombe Schneck, côté de l’East River, à phoniques passés à la n’est pas un accident entre deux par- Des dettes la pous- d’Obara. Shocking.
Stock, Manhattan. Elle a pour police émaillent ce récit ties qui s’opposent. Nous le savons, il sent à s’installer Ça n’est qu’un des
re298 p., 20 €.amant un brillant qua- haletant où Colombe ne s’agit pas d’une confrontation en- à Tokyo. Elle tra- bondissements de ce
dragénaire qui enseigne à Schneck bouscule la tre la communauté juive et la commu- vaille dans un club récit qu’on lit au
gala NYU, Frederick Armi- chronologie et lève le nauté noire (…) Quand nous étions de Roppongi, le lop, sans cesse sur le
tage. Ce francophone, voile. En quelques heu- enfants, nous pensions que le mot quartier chaud. Il ne qui-vive. L’âme d’un
spécialiste reconnu de res, des magasins sont “pogrom” appartenait à nos livres s’agit pas de prosti- pays s’y trouve
déFlaubert, est issu de la pillés, des voitures in- d’histoire. Nous pensions que “Heil tution, juste d’écou- cortiquée façon
L’accusé bourgeoise noire de cendiées, des maisons Hitler” étaient des mots du passé. ter pendant des heu- puzzle. On y décou-«
Chicago, marié et père prises d’assaut ; un étu- Malheureusement nous avons vu de res des hommes vre l’horreur, l’in-nie tout.
d’une adolescente, Lizzie. diant juif est poignardé nos propres yeux un pogrom. Et cela d’affaires alcoolisés. compréhension, lesSon seul
Colombe Schneck s’est à mort, un drapeau is- s’est passé ici, à Crown Heights. » La romancière Mo méfaits du hasard, les
remords inspirée de son expérien- raélien est brûlé devant Après nous avoir donné de petits Hayder, qui a exercé aléas des systèmes
ce passée pour donner la synagogue, aux cris romans pétillants, Colombe Sch- le métier, le compare judiciaires. Richardsemble être
naissance au personnage de « mort aux Juifs ». neck nous livre là un témoignage à « devoir être agréa- Lloyd Parry écrit enla perte de
d’Esther Rosen et revenir Une épreuve d’autant dur et très personnel, dans lequel ble avec un collègue 220 volts. Aucun
désa chienne sur ces événements san- plus douloureuse pour elle a su prendre à bras-le-corps un de bureau qu’on ne tail ne lui échappe. Il
glants, dont elle a été le témoin in- la narratrice qu’une partie de sa fa- pan d’une histoire sombre, et qui trouve pas intéres- ne néglige aucuneIrene,
direct. Vingt-cinq ans après les mille - évoquée ici dans un délicat pourrait bien réapparaître demain, sant ». Un soir, Lucie piste. Il est allé par-un berger
faits, elle est revenue sur les lieux, a contrepoint - avait fui les pogroms en sur les rives de l’Hudson, ou a accompagné un de tout, a assisté au
produ Shetland. enquêté et cherché à comprendre. Ukraine, un demi-siècle auparavant. ailleurs. ■ ses clients. On ne l’a cès, passé des nuits
jamais revue. La dis- entières au One EyedIl avait
parue fait aussitôt la Jack’s, au Tokyocongelé
une des tabloïds. Sports Cafe. « Je
renl’animalTim, son père, et So- trais chez moi à quatre»Pyongyang, capitale de la paranoïa phie, sa sœur, s’en- heures du matin, ivre
volent pour le Japon. et les vêtements
imALICE DEVELEY Ils remuent ciel et terre, de- prégnés de l’odeur de la
cigaadeveley@lefigaro.fr mandent à Tony Blair d’inter- rette, les poches bourrées de
servenir auprès de ses homologues viettes en papier sur lesquelles
N 2015, Otto Warmbier a nippons. La police locale n’a pas j’avais gribouillé des notes. » Ces
21 ans. C’est un garçon l’air bien pressée. On reproche notes ont été un trésor. Elles ont
sans histoires. Amateur à Tim d’en faire trop, d’aimer la conduit à ce livre glaçant,
inde chemises hawaïennes, publicité. Et du reste, pourquoi sondable, mystérieux.El’étudiant en finances à ne porte-t-il pas de chausset- Depuis, Sophie a fait une
tental’université de Virginie se voit déjà à tes ? La mère, Jane, consulte des tive de suicide et le Casablanca a
Wall Street. Mais avant de rentrer voyants. L’enquête piétine. changé de nom. Il s’appelle
dédans le rang, le jeune aventurier Lucie a-t-elle été kidnappée sormais le Greengrass. On
esveut découvrir la Corée du Nord. par une secte? père que les patrons n’ont pas
Son voyage doit durer six jours. Il lui Le cauchemar s’étire sur des baptisé Blackman un de leurs
coûtera la vie. Otto est accusé mois. Des escrocs proposent cocktails. ■
Courir un marathon en Corée du Nord, c’est le défi que s’impose Marc Nexon. d’avoir détaché une affiche de pro- leurs services à la famille qui a
pagande d’un mur d’hôtel et écope déjà volé en éclats. Dans leur
de quinze ans de travaux forcés. s’apparente à l’antichambre d’un comprend, de l’épreuve qu’il s’ap- hôtel, au bar, Sophie et son père
Malgré la sentence, le 13 juin 2017, enfer sur terre. Ici-bas, le sacrifice prête à courir, le journaliste fait un contemplent en silence le lapin DÉVORER LES TÉNÈBRES
Otto est rapatrié chez lui. Il est sur de la liberté individuelle sur l’autel parcours symbolique. Elle est un géant qui joue du piano mécani- De Richard Lloyd Parry,
un brancard, dans le coma et mour- de l’égalité a engendré le pire des alibi pour comprendre l’innomma- que. Toute leur solitude est ré- traduit de l’anglais
ra six jours plus tard. À l’époque, pays possibles. La menace est om- ble. Pyongyang vit coincé dans un sumée en un paragraphe. Un par Paul-Simon Bouffartigue,
Kim Jong-un réalise un quatrième niprésente. La peur, étouffante. passé inexistant, hanté par des fan- jour, on arrête un milliardaire Sonatine,
essai nucléaire et s’attire les foudres Une loi incompréhensible peut tômes staliniens et dirigé par des coupable d’avoir drogué et violé 528 p., 23 €.
de Barack Obama. Otto, « fils de frapper n’importe qui à n’importe idoles en toc. Effrayant. ■
l’Amérique », lui sert d’otage. Il est quel moment.
la victime collatérale d’une « guerre
Comprendre l’innommableimpitoyable » qu’a promise le
dictateur à Washington. De cette tragique On croirait presque entendre le Dies LA TRAVERSÉE
DE PYONGYANG histoire, Marc Nexon n’ignore rien. irae sous ce ciel vide. Mais l’huma- |Bibliothèquepubliqued’information FestivaldelittératurecontemporaineDe Marc Nexon, Pour autant, grand coureur, il veut nité n’est-elle pas pécheresse ?
erGrasset, 27février–1 mars2020participer au marathon de Pyon- N’est-ce pas alors pour éviter toute
168 p., 17 €. gyang et il ira. Est-ce bien raison- faute que les Coréens du Nord se
nable ? Les journalistes comme lui transforment en machine ? Preuve
ne sont pas autorisés à s’inscrire. en est, deux des trois guides de Marc
Mentir serait s’exposer au pire. se nomment « Kim ». Seuls des
nuN’importe ! Le grand reporter gagne méros les différencient. Oui, la na- Effractionsla confiance d’un tour-opérateur et ture, c’est l’ennemie. Sauf, bien sûr,
s’envole… à une condition. Si on lui quand elle est utile au parti. « Les
pose la question, il travaille désor- autorités exigent des familles qu’elles
mais pour une boîte de tourisme. fournissent leurs quotas de fertilisant BérengèreCournut,LaurentBinet,Maylisde Kerangal,
Le voyage en absurdie peut com- naturel. » Concrètement ? Sous le MartinMongin,RégisJaufr et,HélèneGaudy,
mencer. Ou devrions-nous dire en vernis d’une ville « clinique », qui etbiend’autres!
dystopie ? Outre une liste de règles fleure le béton, à sa périphérie,
très ineptes qui pourraient, comme flotte une odeur d’excréments.
chez Ionesco, rendre « drôle le mal- « La consommation de végétaux
doheur » – plier le journal à l’empla- pés aux matières fécales entraîne
cement d’une photo de Kim Jong- l’apparition de vers monstrueux dans
un est une insulte, prendre la photo les intestins. »
Bibliothèque publiqued’une statue d’un dirigeant en lui Chaque enjambée est un nouveau
d’informationcoupant les pieds ou la tête est in- pas vers la paranoïa. Dans sa
chamCentre Pompidouterdit – Marc Nexon montre, d’une bre, Marc Nexon rejoue même une
écriture objective et nourrie d’en- scène orwellienne à la recherche,
domorphine, en quoi Pyongyang semble-t-il, d’un télécran. On le
J.-F. PAGA/GRASSET HANNAH ASSOULINE/OPALE/LEEMAGE
©Illustration:atelier25
Ajeudi 27 février 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES certains de ses lecteurs et déçu les autres, Ovide par Xavier Darcos
Deon Meyer revient à ce qu’il fait de Après s’être penché il y a trois ans sur Virgile,confidences
mieux depuis Jusqu’au dernier ou Les l’académicien Xavier Darcos a jeté son dévolu
Soldats de l’aube : le thriller efficace sur un auteur qu’il fréquente de longue date :
Deon Meyer dans la « Série noire » avec le réjouissant Benny Griessel, de Ovide. Sur près de 300 pages, il montre «
l’éterLa star du polar sud-africain, Deon Meyer, jus- la brigade des Hawks, à la manœuvre. nelle modernité de cet artiste inclassable, érudit
que-là publiée au Seuil, a donc suivi son éditri- Une enquête pour défenestration au libre et ironique qui a capté le mystère du vivant
ce Marie-Caroline Aubert chez Gallimard, où Cap et une autre entre Paris et Ams- et la puissance des passions, tout en
s’inelle s’occupe des polars étrangers pour la « Sé- terdam sur les traces d’un ancien com- surgeant contre l’arbitraire des genres, desCRITIQUE rie noire » et « La Noire ». Trois ans après L’An- battant de l’ANC sont au cœur de La pouvoirs et des dieux. » Ovide. Naître, désirer,
ernée du lion, roman postapocalyptique qui a enchanté Proie, gros roman attendu le 28 mai. survivre paraîtra le 1 avril chez Fayard.littéraire
Greg, Gigi, Gloria Hemingway
Ernest Hemingway et son filsBRIGITTE KERNEL L’histoire tragique du fils
Gregory, à Sun Valley,
dans l’Idaho, en 1941.de l’écrivain qui choisit de devenir une femme.
West, elle racontait, vue par unISABELLE SPAAK
ancien compagnon de Tennessee
ON PÈRE l’appelait Williams, les deux semaines
pas« Gigi », elle fut parfois sées par la jeune Françoise Sagan à
surnommée Greg mais, à l’été 55 auprès de l’auteur de La
son décès d’une crise Ménagerie de verre et de Carson
erS cardiaque le 1 octobre McCullers dans la maison qu’ils
2001 au centre de détention des partageaient à Key West.
femmes de Miami-Dade, seul le Cette fois, la romancière se
glisTimes fit la nécrologie de Gregory se dans la peau de Gregory-Gloria
Hemingway, en l’appelant Gloria, Hemingway alors que celle-ci estLE SECRET
HEMINGWAY le prénom qu’elle s’était choisi incarcérée une énième fois pour
De Brigitte Kernel, lors de son changement de sexe. attentat à la pudeur. Sous la forme
Flammarion, Par la voix du fils cadet d’Ernest d’un journal intime, Gloria se
sou336 p., 19 €. Hemingway, né garçon le 21 no- vient. Elle évoque ses relations
vembre 1931 et devenu femme en compliquées avec sa mère, Pauline
1995, Brigitte Kernel s’attaque à Pfeiffer, seconde épouse du Prix
nouveau à un pan de la vie d’une Nobel de littérature américain.
figure phare de la littérature Une jeune maman si déçue d’avoir
eanglo-saxonne du XX siècle ra- donné naissance à un second
encontée par le biais d’un épisode fant mâle alors que, pense-t-elle,
méconnu de son existence. Un son mari aurait rêvé d’une fille,
épisode véridique mais frotté à la qu’elle fit de Gregory une poupée.
pierre à feu du romanesque. Celle Boucles longues, ballerines roses
qui interrompt les silences, bous- et jupettes jusqu’à ses 7 ans. Sans
cule les légendes et s’efforce jamais soupçonner que l’enfant s’y
d’éclairer les zones d’ombre sa- retrouvait finalement dans ces ac- satiable d’amour paternel. Figure après le suicide d’Ernest Hemin- chant les frasques de leur cadet.
vamment entretenues. coutrements féminins. fragile et ambiguë, il fut médecin, gway en 1961. Il y revient sur Mais, autant qu’une plongée dans
Ainsi, pour Agatha Christie, le père de huit enfants et se maria à leurs années sans se voir, la malé- l’intimité familiale d’un clan
Un clan mauditchapitre disparu, Brigitte Kernel deux reprises avec sa dernière diction suicidaire dans sa famille maudit, Le secret Hemingway vaut
endossait-elle le costume de la Régulièrement traité de « poule épouse. Une première fois en tant mais également le traumatisme de aussi par la finesse avec laquelle
reine du crime britannique pour mouillée » par son père qui ne qu’homme, l’autre après son la mort de sa mère, survenue en Brigitte Kernel aborde l’identité
revenir sur les onze jours durant ménage pas ses efforts pour en- opération. 1951. Un décès qu’on lui imputa de genre. Une délicatesse qui lui
lesquels l’écrivaine s’était volatili- durcir son fils adoré par des par- Dans la réalité, Gregory se ra- puisqu’il survint suite à un ultime permet de hisser cette histoire
sée après un chagrin conjugal en ties de pêche ou de chasse au conta dans un récit affectueux à la appel orageux de Nestie (dont elle d’hier en problématique
1926. Dans Jours brûlants à Key gros, Gloria raconte sa quête in- gloire de « Papa » publié deux ans avait divorcé en 1940) lui repro- d’aujourd’hui. ■
Petites leçons de littérature et de vieLA BELLE HÉLÈNE
De Pascale Roze,
Stock, PASCALE ROZE Professeur improvisé, l’auteur mêle le récit de ses cours avec ses souvenirs. Un livre plein de grâce.
184 p., 18 €.
curiosité des jeunes, ne désespè- ne font qu’un. On peut trouver les devenue aussi abstraite, complexe, résistible. Sans doute le chapitreMOHAMMED AÏSSAOUI
re jamais. Elle aime son petit meilleurs enseignements dans une bavarde ? Plus elle se complexifie, « Apparition de l’homme-gre-maissaoui@lefigaro.fr
groupe qu’elle retrouve chaque nouvelle ou dans une page. Les plus elle s’éloigne de la vie, et moins nouille » résume-t-il bien cette
N LE DIT parfois : un semaine. Elle ne craint pas d’al- guides se nomment Richard Brau- elle aide à vivre. » impression où l’émotion
acroman, c’est une ler vers des textes difficiles à tigan, Robert Musil, Anton cueille un sourire. Lors d’un
pre« Je ne fais musique. La Belle analyser : « C’est dur. Mais à qui Tchekhov, Marc Aurèle, Simone mier dîner avec un homme, elle
plus l’amour »Hélène, le nouveau l’on estime, on donne le plus Weil, Dino Buzzati… Hélène adore se fait belle, donc son désir deO titre de Pascale Roze, dur. » Elle peut passer des heures la puissance des pensées simples, La Belle Hélène, c’est l’histoire plaire est intact malgré elle.
nous entraîne et nous saisit avec sur une phrase. Elle adore celle- les maximes fermes, les aphoris- d’une prof, mais aussi d’une L’entrée n’est pas servie qu’elle
son petit air charmant, léger et, là, pour décrypter la comparai- mes qui ramassent en quelques femme. Tout se mêle : le passé et lui lance : « Autant que vous le
sapar moments, nostalgique. Une son : « Le vent soufflait sur les mots un précepte. Illustration : le présent, l’enseignement et chiez, je ne fais plus l’amour. »
nostalgie où n’aurait pas sa place la éteules aussi doucement que s’il « Simone Weil : un événement pas- l’existence. C’est de ce mélange Elle s’en voudra d’avoir balancé
tristesse. avait eu une soupe d’enfant à re- sé, il ne faut pas le déplorer, il faut que le roman tire son charme. La cette phrase, de but en blanc…
Hélène donne des cours de froidir » (Robert Musil). penser à partir de lui. Cette idée-là, vie d’Hélène pourrait être triste : La Belle Hélène est un beau
rocréation littéraire à Sciences Po Hélène lit aussi des manuscrits précieuse entre toutes, elle doit se elle vit seule, elle est déjà deux man, celui qu’on n’oublie pas,
- son statut n’est pas très clair, pour une maison d’édition et a débrouiller pour la caser dans son fois veuve, elle ne croit plus au qui continue de vous murmurer
elle n’a jamais voulu être profes- publié un premier roman qui a eu prochain cours. » Elle est déçue grand amour. Mais elle possède à l’oreille. Il tient par presque
seur, mais elle adore enseigner. du succès. Mais sur cette partie de que les penseurs de notre époque cette force en même temps rien, c’est-à-dire par le talent et
Avec son vieux cartable, sa jupe son histoire, elle en dit peu. Elle a ne disent plus de choses aussi sim- qu’une fantaisie et un sens de la grâce. Magie de la
et son chignon, elle croit en la une croyance forte : lire et vivre ples. « Pourquoi la pensée est-elle l’autodérision qui la rendent ir- littérature. ■
La Suissesse aux mille visages
PIERRE BÉGUIN Un roman sur Josette Bauer, femme fatale qui fascina Truman Capote.
créante a forcément participé au de publier De sang-froid, son chef- donné l’idée de publier dans laLAURENCE CARACALLA
crime, ils seront tous deux arrêtés. d’œuvre, et se voit déjà raconter les presse les premiers chapitres de
LA SCANDALEUSE LLE fut la femme la plus Ce fait divers authentique, qui a affres de cette drôle de dame. En vé- Prières exaucées, articles qui
préciMADAME B.
détestée de Suisse. La fait à l’époque grand bruit, est évi- rité, malgré son enthousiasme, ses piteront sa descente aux enfers et le De Pierre Béguin,
plus malmenée, vilipen- demment un passionnant sujet de contacts et sa volonté d’écrire un mèneront à sa perte ? Albin Michel,
dée, injuriée. Accusée roman. Pierre Béguin s’est lancé autre grand « roman de non-fic- Pierre Béguin, lui, ne porte de ju- 448 p., 21,90 €.E d’être la complice du dans une aventure périlleuse : sa tion », il abandonnera son dessein, gement sur son héroïne. Comme il
meurtre de son père, elle a commis scandaleuse Madame B. n’est pas faute de pouvoir rencontrer Josette est difficile de ne pas s’attacher à
un forfait plus grave encore : Joset- Madame Tout-le-Monde mais une et payer la somme extravagante de- cette femme mystérieuse qui tente,
te Bauer, 21 ans, est mariée mais jeune femme tenace et parfaitement mandée par son avocat. année après année, de refaire sa vie
fait ce qui lui plaît. Les hommes et inconsciente des dangers qui la me- Qu’à cela ne tienne, Pierre Bé- mais est sans cesse menacée
d’exles femmes se succèdent, l’argent nacent. Sa vie ne s’arrêtera pas dans guin, s’il ne raconte que les faits et tradition ! Car le gouvernement
la fascine et cette vie dissolue indi- une sordide prison helvétique car rien que les faits, imagine les lettres suisse veut la voir incarcérée, quitte
gne ses compatriotes. Tout com- elle s’évadera, fuira son pays, re- que Capote aurait pu écrire sur l’af- à provoquer un incident
diplomatimence une nuit de novembre 1957, joindra les États-Unis grâce aux ba- faire à son amant Jack Dunphy, à que avec les États-Unis : après plus
un homme est assassiné dans son rons de la drogue, sera de nouveau ses agents, à ses amis Harper Lee ou de vingt ans, dont onze passés en
jardin. Le coupable est vite retrou- emprisonnée et s’enfuira encore. Cecil Beaton. Des lettres plus vraies prison et douze en cavale, Josette
vé : il s’agit du gendre de la victi- que nature d’où jaillissent non seu- retournera dans sa Suisse natale. Un
Un pays rancunierme, Richard Bauer, un pauvre lement le style raffiné de Capote pays rancunier qui, jamais, ne lui
Josette et Richard Bauer bougre, amoureux fou de son Cette histoire folle fait la une de tous mais aussi son humour, son snobis- pardonnera ses fautes. Josette Bauer
pendant leur procès pour meurtre, épouse, Josette, son exact contrai- les journaux suisses pendant des an- me et sa cruauté légendaires. Que a connu à elle seule l’aventure, la
le 10 octobre 1961, re. Le mobile est l’argent, car il en nées et revient aux oreilles d’un cé- se serait-il passé si l’Américain jouissance, le danger, le mépris… Ne
au tribunal de Genève. faut beaucoup pour satisfaire les lèbre écrivain américain en vacan- avait mené à bien son projet ? manquait plus que devenir la
protaKEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO caprices de sa femme. La mé- ces à Verbier. Truman Capote vient Aurait-il, faute de temps, aban- goniste d’une fascinante odyssée. ■
A
HACQUARD-LOISON/OPALE/LEEMAGE
ROBERT CAPA © INTERNATIONAL CENTER OF PHOTOGRAPHY / MAGNUM PHOTOSLE FIGARO jeudi 27 février 2020
5Sartre sous que, de Thomas Cantaloube (Sé- 16 mai 2020, de nombreuses pu- dait dans Paris, sur les traces des
rie noire) et Le Cherokee, de blications vont voir le jour. Parmi écrivains. Dans son nouveau ba- un nouveau jourÇÀ Richard Morgiève (Losfeld). celles-ci, notons l’ouvrage de dinage pédestre, il emboîte cette Le 9 avril, François Noudelmann
Dans la catégorie roman étran- Pauline de Préval, Jeanne d’Arc fois-ci le pas de personnages de publiera chez Gallimard une
bioger, c’est Chris Offutt qui l’em- sur la terre comme au ciel, à pa- romans parisiens, de Madame graphie de l’auteur de La Nau-&LÀ
porte avec Nuits Appalaches raître le 19 mars, aux Presses de Arnoux à Swann, en passant par sée, intitulée Un tout autre
SarLe polar à l’honneur (Gallmeister). la Renaissance. Nana et Arsène Lupin. Carnet tre. Une enquête réalisée à partir
eLe 49 prix Mystère de la criti- d’adresses de quelques person- de documents inédits, donnant,
que récompense cette année La Jeanne selon Préval Le Paris romanesque nages fictifs de la littérature pa- selon son éditeur un « portrait CRITIQUEdeux romans français ex-ae- À l’occasion du centenaire de la de Didier Blonde raîtra le 12 mars chez Gallimard, inattendu d’un être complexe et
quo : Requiem pour une Républi- canonisation de Jeanne d’Arc, le En 2012, Didier Blonde nous bala- dans la collection « L’Arbalète ». multiple. » littéraire
Comme des Office des morts
oiseaux sans ailesROBERT
SEETHALER DAVID SZALAY Douze avions, douze
L’histoire d’un voyageurs liés entre eux par le hasard
village autrichien dans un monde qui va trop vite et nulle part.
raconté
BRUNO CORTY sons l’avenir de nos enfants. Et nous
bcorty@lefigaro.frpar la voix sommes tous mortels. » Oui, c’est
cela, le fil rouge, cette épée de Da-de ses trépassés. ÉTAIT il y a deux moclès sur nos têtes. L’homme du
ans. On décou- premier et du dernier chapitre est
vrait un nouvel atteint d’un cancer et l’incertitude
auteur né à Mon- le ronge. Sa mère et sa fille, quiSÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr C’ tréal en 1974, éle- prendront, séparément, un vol
vé à Londres, vivant à Budapest et pour lui apporter leur soutien, sont
ARLE tout bas si c’est écrivant en anglais. Avec Ce qu’est touchées différemment par la
noud’amour au bord des l’homme, David Szalay velle. La mère,
accatombes », demande offrait moins un impo- blée, fait un malaise
Paul-Jean Toulet dans sant roman qu’un col- dans l’avion et penseP un poème consacré aux lage très habile de lon- TURBULENCES mourir elle aussi. La
De David Szalay,Alyscamps, le cimetière arlésien gues nouvelles. Un vrai fille pense surtout à
traduit de l’anglais peint par Vincent van Gogh. On grand texte mêlant les trouver le bon
mo(Grande-Bretagne) songe à ce vers envoûtant en lisant destins d’hommes âgés ment pour annoncer
par Étienne Gomez, Le Champ, le troisième roman tra- de 17 à 73 ans, de toutes à son père qu’elle va
Albin Michel, duit en français de l’écrivain nationalités, croqués se marier avec un
ré184 p., 16 €.autrichien Robert Seethaler. Mais dans leur solitude, dans fugié syrien. La vie
il n’y a nul protagoniste dont la la banalité de leur quo- continue.
conversation bruyante pourrait tidien. Un portrait
Un monde réveiller les morts, dans étonnant et féroce de
e trop durLe Champ. Dans ce livre, ce sont l’Europe du XXI siècle
les défunts qui parlent. Ou plutôt en neuf tableaux. Arrivé à Dakar, un
qui se souviennent, acteurs et té- Deux ans plus tard, il homme comprend au
moins d’une étrange permanence revient avec Turbulen- mutisme de son
de la conscience. On songe au ces, un court volume chauffeur que
quelpsaume 18 — « Pas de parole dans que l’éditeur intitule que chose de grave
ce récit, pas de voix qui s’enten- « roman » même si la est arrivé en son
abde ». Plutôt une longue et fasci- construction est identi- sence, mais il ne sait
nante rumeur, qui passe de tombe que à celle de Ce qu’est pas quoi ni à qui. Un
en tombe, dont le jour au jour livre l’homme. Identique à autre assiste à un
acle récit, la nuit à la nuit donne la un détail près : cette fois, les douze cident et à la mort d’un jeune
garconnaissance. textes sont liés les uns aux autres. çon qui le ramène des années en
Robert Seethaler est un phéno- Mais foin de technique narrative. arrière lorsqu’il a perdu sa grande
mène outre-Rhin, dans son pays L’essentiel est dans le contenu, sœur. Une mère quitte Toronto
natal et jusqu’à Berlin, où il vit dé- cette chaîne de destins qu’une in- pour Seattle, où sa fille doit
accousormais. Il se pourrait bien qu’il le vention magique relie : l’avion. cher. Elle pense qu’elle ne fut sans
devienne rapidement chez nous, L’auteur imagine en effet douze doute pas une bonne mère mais
Robert Seethaler s’impose comme un miniaturiste du néant en reconstituant les jours ancienstant sa littérature est singulière. vols, de Londres à Budapest en ignore encore ce qui attend sa fille.
d’une bourgade autrichienne par l’entremise d’une trentaine de murmures d’outre-tombe. Le Champ l’impose comme un mi- passant par Dakar, Sao Paolo, To- Chaque personnage va être
niaturiste du néant, le peintre im- ronto, Hongkong, Saïgon, etc. confronté à une situation difficile.
pressionniste du temps qui passe à tour chacun des gisants de ce ro- lumière comme si quelqu’un en Douze voyages qui emmènent au Faut-il quitter son mari après
quapour se perdre de l’autre côté du man qui révoque toute lumière avait arrosé les toits. Elle éclabous- bout du monde des hommes et des rante ans de mariage parce qu’un
LE CHAMP
monde, vers un inconnu dont d’éternité. Le Dieu d’Abraham se les cheminées, les gouttières, les femmes de tous âges et de toutes médecin vous a sauvé la vie et sé-De Robert Seethaler,
l’écrivain au regard froid et désolé d’Isaac et de Jacob, le Dieu du père murs — de l’or liquide. Les roucou- conditions qui ne se sont jamais vus duite ? Faut-il s’enfuir parce quetraduit de l’allemand
est convaincu qu’il n’est pas un Hoberg, mort dans l’incendie de lements et les battements d’ailes des et ne se reverront sans doute ja- son mari est un homme violent qui(Autriche)
ailleurs. son église, est constamment mo- pigeons rendent un drôle de son. » mais. Qu’ont-ils en commun ? A préfère s’occuper du jardin dont ilpar Élisabeth Landes,
qué. À aucun moment, dans ce ré- Les tableaux presque immobiles priori rien sinon l’engin fantasti- a la charge à Doha plutôt que deSabine Wespieser,
Réalité angoissante cit à l’humour souvent glaçant, Ro- qui se succèdent au fil du livre, 280 p., 21 €. que qui leur permet de relier un rester vivre avec sa famille en
Cette auscultation du néant est fas- bert Seethaler ne laisse entendre le tandis que le récit progresse d’une point du monde à un autre. Inde ? Et si ledit mari avait un
secinante. À la fin, de la vie et de et vitam venturi saeculi que Beetho- tombe à l’autre en permettant au L’auteur nous donne bien une piste cret ? Qui n’en a pas ?
l’amour, ne restent ni corps, ni ven fait résonner dans le credo de lecteur de comprendre le drame dans le douzième et dernier chapi- Il faut peu de mots à David Szalay
âme, uniquement des images et des la Missa Solemnis. Son roman n’es- qui a provoqué l’incendie de tre, qui renvoie au premier et bou- pour cerner un personnage,
poinmots qui planent dans le ciel com- quisse nulle vie du siècle à venir. l’église et la mort du curé, évo- cle la boucle. Encadrée et fixée sur ter ses contradictions, souligner
me des montres molles. La Seuls subsistent les jours anciens. quent les œuvres d’Edward Hop- un mur d’une demeure londonien- ses défauts. Dans son livre, peu de
construction du livre est subtile. Pour exprimer cette réalité an- per. Les consciences communi- ne trône cette citation de Kennedy : gens aimables, des lâches, des
D’outre-tombe, une trentaine de goissante, la phrase de l’écrivain quent mal et les vivants se parlent « Car si nous poussons à fond l’ana- menteurs, un voleur et beaucoup
voix se succèdent, reconstituant autrichien est sèche, sans apprêt. aussi peu que les morts, dans lyse, nous voyons que ce qui nous lie d’indécis, perdus dans un monde
l’histoire passée d’un petit village « Le matin. La route est mouillée. Le Champ. le plus, c’est le fait que nous habitons qui va trop vite pour eux, qui est
autrichien. Vivre est une étrange Les arbres s’égouttent, au-dessous Et tous ruminent l’inconvénient cette petite planète. Nous respirons trop dur, un monde sans pitié.
Nopeine : voilà ce que nous disent tour d’eux ça sent déjà l’automne. Une d’être né. ■ tous le même air. Tous, nous chéris- tre monde. ■
Nos funestes illusions
C. E. MORGAN Le quotidien d’un jeune couple dans une Amérique rurale. Splendide.
CLAIRE CONRUYT Il faut travailler la terre, traire laisser aller à quelques notes. Il Peut-être est-ce d’elle que vient
cconruyt@lefigaro.fr les vaches, nourrir les poules. Et est inutile de lutter, la demeure le déséquilibre ? Peut-être
TOUS tout cela, sous un féroce soleil qui resterait silencieuse et le monde, l’amour exige-t-il un sacrifice de
LES VIVANTS
U PIED des sombres terrasse les hommes et dessèche indifférent à l’idée qu’elle s’était soi et que vouloir toujours plus re- De C. E. Morgan,
montagnes du Ken- le terrain. Abattu, Orren attend faite du bonheur. Ses aspirations vient à se détruire ? traduit de l’anglais
tucky et au cœur d’un la pluie. Il ne pense qu’à elle, orgueilleuses, son désir de revan- C. E. Morgan, qui connaît bien (États-Unis)
vaste champ de tabac, scrute l’horizon à la recherche du che sur la vie : que valent donc sa Bible, convoque le livre de par Mathilde Bach, A repose une maison moindre nuage noir. Aloma, im- ces petites pensées, ici-bas, où l’Ecclésiaste en guise d’épigra- Gallimard,
que les morts n’ont pas quittée. puissante, reste confinée à la « l’homme est voué à souffrir » ? phe. En cela, elle livre une des 241 p., 19 €.
Lorsque Aloma découvre les lieux, maison. Elle nettoie, cuisine, et clefs de lecture du roman : « Pour
Le livre de l’Ecclésiasteles yeux d’une famille inconnue la nettoie ce qu’elle a cuisiné. Prise tous les vivants, il y a de
l’espéscrutent. Devant elle se dresse un au piège d’une vie dont elle ne Ici, le bonheur est un miracle et rance ; et même un chien vivant
mur tapissé de portraits. On croit veut pas. Chaque parcelle de la ne dure jamais longtemps. Il sur- vaut mieux qu’un lion mort. »
Virentendre les défunts murmurer propriété lui rappelle sa solitude. git et bouleverse l’harmonie d’un tuose, l’auteur met au jour l’enfer
qu’elle n’a rien à faire ici. Mais Quand ce n’est pas le regard ordre, certes pénible, mais abso- dans lequel nos illusions nous
Orren lui a demandé de le rejoin- étrange de sa belle-mère, im- lument vivant. Voilà sans doute la précipitent. Après tout,
l’insignidre. Trois semaines plus tôt, ce fils mortelle sur cette photographie morale de cette parabole. Mais fiance d’une petite maison
n’estde fermier perdait sa mère et son qui orne la commode de leur Aloma refuse le rôle qui lui est as- elle pas « préférable à un désir
frère dans un accident de voiture. chambre, ce sont les collines qui signé. Indécise, elle revêt de mul- vagabond fouillant l’horizon en
L’amant que désirait retrouver l’encerclent et qui lui renvoient tiples visages et se perd. Elle est quête de lieux nouveaux où
découAloma a disparu. Il n’y aura plus « l’écho de son rire ». Ultime aussi froide que séductrice, aussi vrir un amour facile » ? L’auteur
C. E. Morgan livre un roman rural de rendez-vous galants sous les coup de grâce : le piano dont cet- calme qu’enragée ; amoureuse livre un magnifique roman rural
à l’écriture ciselée. étoiles. Ce ciel-là est mort. Le te talentueuse musicienne espé- d’Orren un jour, puis attirée par le à l’écriture ciselée et dans une
GUY MENDES/GALLIAMRD temps de l’insouciance, aussi. rait jouer est trop vieux pour se pasteur du village le lendemain. langue splendide. ■
MAKSIM ŠMELJOV - STOCK.ADOBE.COM
Ajeudi 27 février 2020 LE FIGARO
6
Voici venue la saison des auteurs à succèsON EN
Sur le site de Guillaume Musso, il crète des écrivains est l’un des l’ombre (Robert-Laffont), le 12 rion). Bernard Minier n’est pas enparle
y a un décompte seconde par se- romanciers à succès attendus mars. Puis Joël Dicker, avec reste. Le poulain d’XO publiera La
conde. Au lundi 24 février, à ces prochaines semaines. C’est la L’Énigme de la chambre 622 (Fal- Vallée, le 2 avril. Quant à Grégoire
13 h 00, il restait 63 jours, 9 heu- saison des best-sellers. Leïla Sli- lois), le 25 mars. Le même jour, Delacourt, qui passe de Lattès à
res, 9 minutes et 14 secondes… mani, Prix Goncourt 2016, ouvre l’académicien Jean-Christophe Grasset, il offrira Un jour viendra
PLUSIEURS ROMANCIERS HABITUÉS avant la parution de La vie est un la voie avec Le Pays des autres Rufin proposera une nouvelle couleur d’orange, le 29 avril. Pour
AUX GROS TIRAGES ET AUX GROSSES HISTOIRE roman (Calmann-Lévy), le (Gallimard), le 5 mars. Suivra Ta- aventure de son consul, Le Flam- l’instant, seul Marc Levy manqueVENTES SONT ATTENDUS
CES PROCHAINES SEMAINES. 28 avril. L’auteur de La Vie se- tiana de Rosnay, Les Fleurs de beur de la Caspienne (Flamma- à l’appel . MOHAMMED AÏSSAOUIlittéraire
L’Histoire
en noms propres
Belle-Époque, Restauration, Années folles,
Trente Glorieuses : que signifient
Le Bon Genre,
les noms donnés à des époques ?illustration
de Dutailly,
gravure
de Pierre de JEAN-MARC BASTIÈRE Une première distinction
séLa Mésangère, pare les expressions forgées
Paris, 1817. EUT-ON éviter de par les contemporains, qui
périodiser le temps procèdent d’une conscience de
et de donner des soi collective, de celles, bien
noms aux époques ? plus nombreuses, qui relèventP Sans doute que non. d’une lecture postérieure,
laL’être humain, de façon irré- quelle, bien souvent, tombe
pressible, projette son imagi- dans l’anachronisme.
naire, reconstruit le passé,
Analyse spectrale réécrit l’histoire selon sa
présente vision du monde. Nom- Ainsi les Années folles ne
sontmer le temps, c’est l’humani- elles pas la fille des années 1920
ser. Les historiens aussi, dans mais des années 1960 et 1970.
leur quête d’élucidation et On ne parle pas, non plus, de
d’intelligibilité, découpent le « Second Empire » entre 1852
temps en tranches mais… pour et 1870, mais simplement
exercer aussitôt, dans un mou- d’« Empire ». Le premier termeUne femme
vement contraire, leur esprit relève d’un jugement
rétroscritique. Dominique Kalifa, pectif. Quant au mot «
Restaudans un précédent ouvrage, ration », il s’est imposé dès
avait interrogé la « Belle Épo- 1814-1815 aux dépens du « re-pas comme les autres que », création rétrospective tour » ou du « rétablissement ».
née dans le contexte troublé de L’analyse spectrale d’une
exla fin des années 1930. Par pression est plus qu’une
déComment l’idéal féminin de « la Parisienne » contraste avec les construction : elle
nuages noirs qui éclaire avec finesse
s’amoncelaient, on les paradoxes des’est-il constitué depuis trois siècles ?
percevait alors la LES NOMS l’époque. Ainsi la
D’ÉPOQUEParisienne » nous explique l’auteur aux codes de la féminité tradition- France de la fin du « Restauration »PAUL FRANÇOIS PAOLI
e Sous la direction qui fait démarrer son enquête à nelle. On la rencontre dans l’aristo- XIX siècle comme n’est-elle pas le
de Dominique Kalifa, EST une vraie l’époque où la cour et le roi de Fran- cratie où elle brille par son cynisme, un moment d’insou- contraire de la
RéGallimard, Parisienne ! » ce quittent Paris pour Versailles à la ainsi de Mathilde de la Mole face à la ciance et de joie de volution, le
réta352 p., 23 €e me « Nous avons fin du XVII siècle. tendre M de Rênal dans Le Rouge et vivre. Mais c’est blissement
univomeentendu mille le Noir ou avec M D’Espart qu’ad- dans les années 1950 que – et illusoire –
De l’esprit à revendreC’ fois cette for- mire sa cousine provinciale Louise de que cette expression d’une situation
anmule sans trop nous y attarder. Et La ville la plus peuplée d’Europe Bargeton dans les Illusions perdues. avait le plus prospé- térieure. Ladite
pourtant la Parisienne avec un grand après Londres devient la capitale de Mais on la côtoie aussi dans les clas- ré : elle constituait Restauration a
P, qui l’a jamais rencontrée ? Tel le l’esprit français à travers ces salons ses populaires et même chez ces une compensation souvent avalisé
Dieu de Baudelaire tout se passe com- aristocratiques où brillent des créa- ouvrières et ces employées ou les imaginaire à une avec discrétion
me si elle n’avait pas besoin d’exister tures qui déjouent les conventions « grisettes » qui ont du charme et de époque où le rôle de tout en le récusant
LA PARISIENNE, pour être. Elle hante notre imaginaire par leur conversation, leur parure l’esprit à revendre font de Paris une la France comme ce que la
RévoluHISTOIRE et nos fantasmes, apparaît puis dispa- élégante et leur goût de séduire. « Il ville réputée pour son érotisme et sa puissance était remis tion a fondé.
D’UN MYTHE
eraît. Le roman, le théâtre ou la chan- faut donc te les dépeindre ces célèbres légèreté tout au long du XIX siècle, en cause. Or, les dé- L’intérêt de cetD’Emmanuelle
eson sans oublier l’opéra, que l’on Parisiennes », écrit Rousseau dans notamment à l’époque du baron buts du XX siècle ne ouvrage ne se li-Retaillaud,
esonge à Offenbach, nous parlent La Nouvelle Héloïse. Ces femmes qui Haussmann. Au XX siècle, le cinéma furent pas si roses mite pas à laSeuil,
d’elle. Et bien sûr la mode dont elle ont plus d’esprit que de cœur à ses va lui restituer son aura avec Arletty que cela car le pays France, mais419 p., 23 €.
est une des figures consacrées comme yeux représentent justement ce qu’il et son génie gouailleur ou encore connut aussi la mi- s’étend à l’Italie
en témoigne encore le guide d’Inès de réprouve, lui qui considère que la avec Jeanne Moreau, inoubliable sère ouvrière et de (« Les années de
la Fressange La Parisienne (Flamma- femme ne doit pas trahir sa « natu- dans Jules et Jim. « Catherine, l’héroï- fortes tensions so- plomb »), aux
rion) qui s’est vendu à des centaines re » qui est d’être douce et mater- ne incarnée par Jeanne Moreau, ciales. États-Unis (« The Gilded
de milliers d’exemplaires. nelle et surtout anti-intellectuelle ! n’était plus la banale femme adultère C’est dans la veine de sa Age »), à la Grande-Bretagne,
Comment cet idéal féminin typi- Au passage Emmanuelle Retaillaud du théâtre de boulevard, rusant entre « Belle Époque » que Domini- à l’Allemagne (L’introuvable
quement français et qui en dit long fait un sort à cette tradition républi- le mari et l’amant, mais une femme li- que Kalifa a proposé à des his- an 1), à la Russie (« L’âge
sur ce que nous sommes, fut-il in- caine dont on nous ressasse qu’elle a bre d’assumer la complexité de ses dé- toriens (comme Philippe d’argent »), etc. On peut
obventé et parfois éventé jusqu’à deve- émancipé la femme alors que, de sirs et dominant de manière éclatante Boutry, Johann Chapoutot, server pour une même
expresnir un cliché? C’est à cette question Rousseau à Proudhon en passant par le triangle amoureux. » Pascal Ory, Marie-Pierre sion un glissement dans le
resfaussement futile que s’intéresse les sans-culottes, moult républicains Féministe, la Parisienne ? Pas Rey…) une relecture de qua- senti : comme « fin de siècle »,
Emmanuelle Retaillaud dans un essai ne voulaient pas entendre parler des vraiment répond l’auteur, qui évo- torze noms d’époque (ou qui, partant d’une connotation
à l’érudition impressionnante et au droits de la femme en matière politi- que les figures de Colette et de Coco « chrononymes », pour les très pessimiste pour les
style dépourvu de ce jargon qui gâte que. « La femme qui commande hu- Chanel, Parisiennes antiféministes linguistes) des deux derniers contemporains, revêt à partir
si souvent les ouvrages savants. Pour milie son mari et tôt ou tard elle le s’il en fut. Le mythe persistant de la siècles : de la « Restauration » des années 1920 un sens
beaus’approcher de ce personnage coiffe. La femme qui dans le mariage Parisienne nargue jusqu’à aujour- aux « Trente Glorieuses », en coup plus positif. Au terme de
auquel tant de femmes ont rêvé de cherche le plaisir ne vaut pas mieux… d’hui les puritanismes les plus ré- passant par le « Risorgimen- notre lecture, on ressort un
ressembler parce qu’il est censé être plutôt la réclusion que l’émancipa- barbatifs. Notamment celui du to », « L’ère victorienne », peu étourdi d’une histoire sans
« chic » et avoir du « chien », il faut tion », écrit l’anarchiste Proudhon néoféminisme américain, nous « Fin de siècle », « Le prin- cesse mouvante, aux reflets
ed’abord savoir ce qu’il n’est pas. Car au XIX siècle. Non mais… ! suggère Emmanuelle Retaillaud. temps des peuples », « L’en- changeants et aux frontières
c’est bien « une certaine idée de la En réalité la Parisienne est juste- Une exception française dont on ne tre-deux-guerres », « Les an- floues, mais aux coups de
sonfemme qui s’est formulée à travers la ment ce genre de femme qui échappe se plaindra pas. ■ nées noires »… de éclairants. ■
Méconnus et fascinants Farnèse LA SAGA
DES FARNÈSE
De Jean-Marc
e ede La Sablière, Retour sur l’age d’or de cette grande famille italiennne qui va culminer entre le XVI et le XVIII siècle.
Robert Laffont,
353 p., 21 €.
FRÉDÉRIC DE MONICAULT Jadis condottieri, l’âge d’or des Paul III est la figure majeure de rallier les princes allemands, vou- En toile de fond de ce récit, il y a
fdemonicault@lefigaro.fr eFarnèse va culminer entre le XVI cette Saga des Farnèse. Considéré drait un dialogue accru entre encore et surtout l’Italie. Une terre
eet le XVIII siècle, de l’accession aujourd’hui, il a mauvaise réputa- Luther et l’Église catholique. Char- de batailles en même temps qu’une
EST l’histoire d’Alexandre Farnèse à la papauté, tion : un pape cynique, qui mène les Quint « a peur (…) de ne pas être terre de modernité, sans oublier la
d’une passion. en 1534, au mariage d’Élisabeth grand train et prompt par ailleurs à la hauteur d’une mission qu’il pen- fascination pour le style Renaissance
Pendant cinq Farnèse avec Philippe V d’Espagne, au népotisme. Il vaut mieux que se tenir de Dieu ». qui s’y déploie. Les Farnèse
compoans, Jean-Marc petit-fils de Louis XIV. Mais, com- cela, entend montrer l’auteur, in- Paul III pousse ces échanges, sent avec ces différents univers, un C’ de La Sablière me le rappelle Jean-Marc de La Sa- sistant notamment sur son rôle mais refuse que le dogme passe pied dans l’Église, l’autre pied sur
est ambassadeur de France à Rome. blière, le clan reste souvent mé- d’habile diplomate. après la question politique. leurs territoires, enracinés autour de
Il occupe donc le palais Farnèse, connu, ou alors prisonnier d’une L’ouvrage montre bien comment le Parme. Le palais Farnèse, que
Paul III, premier artisan l’un des plus beaux édifices de la littérature régionale, voire de la pontife, en défendant le socle de connaît si bien Jean-Marc de La
Sadu concile de TrenteRenaissance, mais aussi un lieu seule histoire de l’Église. Il s’est l’institution, sera le premier artisan blière, sert de fil rouge à son travail.
chargé d’histoire, car l’épicentre donc plongé dans la Renaissance, Son principal interlocuteur n’est ni du concile de Trente, un concile ri- Ses prestigieuses collections sont
d’une famille plongée au cœur du pour éclairer une série de person- plus ni moins que Charles Quint, che de 25 sessions qui s’étirent sur parties, mais il n’est pas inutile de
pouvoir pendant des décennies. nalités souvent incroyables, des af- sur la jeune tête de qui « très tôt les dix-huit ans pour consacrer la Ré- rappeler que l’ancien ambassadeur
Bref, l’auteur est directement en faires de haute politique et des couronnes et les provinces sont tom- forme catholique, ou Contre-Ré- s’est beaucoup employé pour faire
prise avec son sujet. tourments plus intimes. bées ». L’empereur, soucieux de forme. restaurer une partie des lieux. ■
A
FLORILEGIUS/LEEMAGELE FIGARO jeudi 27 février 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEMoins on a la tête
Retrouvez sur Internet
la chroniquepleine et plus
« Langue française »
on a la langue bien 1 648
SUR C’est le nombre de pagesWWW.LEFIGARO.FR/pendue » LANGUE-FRANCAISE du volume de la Pléiade consacré aux Mémoires
STEPHEN KING SUR TWITTER de Charles de Gaulle. Publié en avril 2000, il ressort EN VUE@
SCOTT EISEN/GETTY IMAGES/AFP dans un nouveau coffret à l’occasion
du cinquantenaire de la mort du général. littéraire
Voici mon territoire
LIONEL SHRIVER Un recueil d’histoires sur l’instinct
de propriété par une virtuose de l’ironie douce.
ASTRID DE LARMINAT histoires réalistes et burlesques qui tient, et que nous lui appartenons.
adelarminat@lefigaro.fr lui permettent de pousser très loin Un couple bohème, locataire
le bouchon de sa pensée. Elle écrit d’une maison de guingois, file le
UL BESOIN de s’al- sans censure, avec la perspicacité parfait amour jusqu’au jour où il
longer sur un divan féroce d’un esprit qui a été formé devient propriétaire des lieux.
pendant quinze ans très jeune à scruter sa conscience Ce qui leur semblait charmant, la
pour se connaître soi- et à réfléchir hors ou contre la so- vigne qui dégoulinait dans la cuisi-Nmême. Il suffit de ciété – son père était un pasteur ne, la famille de blaireaux
trottis’observer en train de jardiner presbytérien rigoriste de Caroline nant sur le mur, se révèle
insuppour découvrir enfouies en soi des du Nord. La romancière a rejeté le portable. Il est facile d’être léger et
choses étonnantes. L’héroïne joug religieux et pris ses distances accueillant quand on n’est
respond’une des nouvelles de ce recueil avec l’Amérique de son enfance sable de rien, qu’on ne roule que
en fait l’expérience après la mort puisqu’elle s’est installée à Lon- pour soi, sans songer à demain. Il y
de son mari qui s’était occupé de dres après avoir vécu dans des a aussi des histoires d’argent, de
leur jardin chaque pays lointains, mais don et de dette, un
questionneweek-end de leur vie elle a conservé de son ment sur ce qu’est une vie réussie.
sans qu’elle y prête éducation des traits Un couple, dont le fils de 30 ans
PROPRIÉTÉS
vraiment attention. d’esprit précieux. semble décidé à ne jamais tra-PRIVÉES
Après les mois de son D’abord une certaine vailler, s’interroge. Cette espèceDe Lionel Shriver,
deuil, pendant les- allergie envers les le- de Bartleby est-il un abruti ou untraduit de l’américain
quels le jardin fut livré çons de morale d’où génie : « On ne peut pas faire quel-par Laurence Richard,
à lui-même et donc qu’elles viennent. Et que chose de sa vie, elle est ce qu’onBelfond,
rendu à la loi du plus surtout une intelli- est », dit-il.450 p., 21€.
fort, cette Londo- gence et une rigueur
Champ-contrechampnienne de 47 ans se introspectives qui lui
surprend à haïr les ouvrent les yeux sur Chaque nouvelle commence par
plantes qui se sont les zones grises de la nous faire entrer dans les pensées
emparées du terri- conscience, ce fond d’un personnage qui se sent lésé,
toire et menacent secret où chacun ca- puis, par un contrechamp narratif,
l’écosystème, le pire che les médiocres le point de vue se déplace,
dévoiétant un arbre du voi- sentiments qui l’ani- lant celui du rival, et alors tout est
sin qui balance des ment en sous-main. redessiné. Lionel Shriver
confronmilliers de semences En effet, tandis qu’on te ses personnages à leurs
contrachaque jour par-des- se goberge de bons dictions. Sans complaisance. Mais
sus le mur. « Elle sentiments, en se per- cette lucidité sur eux-mêmes les
n’aurait su dire ce qu’il suadant d’être des rend magnanimes. Quand on sait
en était pour l’huma- gens intègres et bien- de quoi on est capable, on est plus
nité, mais, de toute évidence, dans veillants, l’envie et la mesquinerie indulgent avec les autres. La
nole règne végétal, sans l’intercession mènent le monde en cachette. vella qui ouvre le volume est parti- Le jardin, un espace l’aversion qu’elle-même suscite Shriver lui ressemble. Elle est
sérêvé où règne aussi constante d’une puissance supé- Lionel Shriver réfléchit à l’ins- culièrement belle. L’héroïne est chez certaines femmes qui sans rieuse mais ne se prend pas au
séla loi du plus fort. rieure, le mal triomphait. » tinct de propriété, ce besoin, qui intelligente, non conformiste - l’exprimer n’en pensent pas rieux. Avec son humour
extravaSILVIA EITLER/Lionel Shriver est une fabuliste peut être vital ou mortifère, de mais pas anticonformiste – et très moins, elle en est venue à chasser gant, elle suspend son jugement
géniale. Elle fait de la métaphysi- sentir qu’un territoire, une mai- libre à l’égard des diktats de la so- STOCK.ADOBE.COM de son esprit tout jugement déso- pour sonder le mystère de nos
que et de la géopolitique avec des son, une personne nous appar- ciété américaine. Mais souffrant de bligeant sur les autres. Lionel comportements. ■
Des choses et des hommesLES EMPLOYÉS
D’Olga Ravn,
traduit du danois par
Christine Berlioz et OLGA RAVN Ce roman de science-fiction plonge le lecteur dans un futur où l’être n’est plus tout à fait humain.
Laila Flink Thullesen,
La Peuplade,
176 p., 18 €. part, à des millions de kilomètres Très vite, le doute et la confusion que je n’étais pas un être vi- mêmes, la liberté d’agir et la mé-ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr de la Terre. s’immiscent chez le lecteur. « Je vant ? » Différentes espèces co- moire de leurs souvenirs… que
Les premières lignes indiquent sais que je ne suis pas dans une pri- habitent. « Il y a les humains, et il reste-t-il à l’homme sinon sa
OMMENT décrire cet qu’une commission a été chargée son ici, mais les objets m’ont dit le y a les ressemblants. Ceux qui ont mortalité ? À travers ce roman de
ovni littéraire ? Les de récolter sur une période de contraire », peut-on lire dans une été enfantés et ceux qui ont été science-fiction, nourri de poésie
Employés d’Olga Ravn dix-huit mois les témoignages de déposition. créés. » Qu’ont-ils en commun ? et de symbolisme, Olga Ravn
est un mix du Parmé- travailleurs ayant été au contact Reformulons-le autrement : en montre combien la vie n’a de sens
Être enfanté C nide de Platon et du « d’objets » bourdonnants. Mais quoi diffèrent-ils ? « Suis-je un que par sa mort. Un message
ou être créé ?Solaris de Stanislas Lem. En quel- de quoi parle-t-on ? Que sont ces humain ou un ressemblant ? Suis- éclairant à l’heure où les apôtres
que 160 pages, l’auteur danoise choses qui provoquent des senti- À bord du six millième vaisseau, je rêvé ? », s’angoisse l’un des du transhumanisme tentent de
interroge la question de l’être, de ments ambigus, des sensations et la réalité devient tout aussi rela- employés. contourner ce qu’ils voient, à tort,
l’un et du multiple, embarqué des rêves souvent érotiques ? tive que la vérité. « Qu’est-ce que Si les « ressemblants » ont des comme une fin et non un début à
dans une mission spatiale quelque Sont-elles bénignes ou malignes ? cela signifierait pour moi de savoir sentiments, conscience d’eux- tout. ■
présenteVolume
24
Éditioncollector
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NOUVEAU
Ajeudi 27 février 2020 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Jeff Tuche dans le film « Soumission »
de la
Après avoir enlevé Houellebecq L’avant-dernier roman de l’écri- caux de Charlie Hebdo. D’abord des Tuche a été choisi pour in-semaine dans un téléfilm réalisé pour vain, une fable décadentiste évoqué comme une possible sé- carner le personnage principal,
Arte (2014) et l’avoir montré en dans laquelle il imaginait l’islami- rie, c’est finalement le format ci- François, universitaire et
spéciapeignoir aux côtés d’un Gérard sation de la France après l’arri- nématographique qui a été rete- liste de Huysmans. Un choix
LE RÉALISATEUR GUILLAUME Depardieu grotesque et sublime, vée au pouvoir du président du nu. Le réalisateur, qui cosignera étonnant qui réserve sans doute
NICLOUX PORTERA À L’ÉCRAN dans Thalasso (2019), le réalisa- parti Fraternité musulmane en également le scénario, a trouvé d’autres surprises dans la
distriL’AVANT-DERNIER ROMAN EN MARGE teur Guillaume Nicloux a annon- 2022. Un roman sorti le jour sa tête d’affiche en la personne bution. Début du tournage prévuDE MICHEL HOUELLEBECQ,
SOUMISSION, PARU EN 2015. cé qu’il allait adapter Soumission. même de l’attentat dans les lo- de Jean-Paul Rouve. L’acteur en septembre. ALICE DEVELEYlittéraire
Le cloître de l’abbaye
Saint-WandrilleSaint Benoît ,
de Fontenelle,
en Seine-Maritime.
une règle
pour bien vivre
Les 73 chapitres du livre fondateur
du monachisme occidental qui a
fasciné Huysmans, Claudel, Bernanos,
Simone Weil et bien d’autres.
dirigée par Daniel-Odon Hurel,SÉBASTIEN LAPAQUE
slapaque@lefigaro.fr historien spécialiste du monachis-
On ne comprendme. La Règle de saint Benoît, c’est «
EST l’un des textes un texte vieux de quinze siècles pas la « Règle »
les plus importants dont on découvre la fraîcheur en si l’on ne comprend
de l’histoire de lisant les commentaires érudits et
pas l’homme biblique.l’Occident, un li- passionnés qu’il suscite aujour-C’ vre dont la portée d’hui. Son auteur, Benoît de Nur- Avec, au centre,
capitale est souvent négligée, com- sie, est un jeune homme de bonne la personne humaine
me si l’on ne savait pas où le classer famille, né quelques années après
et sa dignitédans la littérature chrétienne de la chute de l’Empire romain, en »
l’Antiquité tardive et du Moyen Âge, 476, qui a déserté Rome et ses éco- DOM NAULT,
PÈRE ABBÉ DE SAINT-WANDRILLEentre les Confessions de saint Augus- les de rhétorique, pour s’établir
tin et La Divine Comédie de Dante dans la solitude d’une grotte, à
SuAlighieri. Comme ces deux ouvra- biaco, en contreforts des
Apenges, la Règle de saint Benoît appar- nins. « Seul sous le regard du
Sutient à la catégorie très particulière prême témoin, il habita avec
luides livres magistraux que l’on peut même », écrit Grégoire le Grand, les aux commandements d’une rè- Les textes sont distribués de ma- rain de la Règle est l’œuvre de dom
qualifier, sans craindre d’exagérer, moine italien devenu pape, dans gle qui a eu le don de fasciner des nière à ce que le psautier entier soit Guillaume Jedrzejczak, le père abbé
d’« ascenseurs vers le Ciel ». ses Dialogues rédigés cinq décen- écrivains tels que Joris-Karl Huys- récité chaque semaine. Depuis la du monastère cistercien du Mont
Le volume que publie la collec- nies après la mort de Benoît. Tout mans, Paul Claudel, Max Jacob, réforme conciliaire, la journée du des Cats. Sur un chemin de liberté
tion « Bouquins » sous le titre Les ce que l’on sait d’abord de Benoît Georges Bernanos, Pierre Reverdy moine commence à la fin de la nuit, (Éd. Anne Sigier, 2006) permet
Bénédictins propose une approche est dans la biographie que lui a et Simone Weil. Il faut dire que la avec l’office des matines. Mieux d’entrer de plain-pied — c’est le
inédite des 73 chapitres de la Rè- consacrée Grégoire. Le reste est prière des bénédictins est appuyée que la force de la voix, c’est la fer- cas de le dire — dans une
perspectigle. Ils sont généralement envisa- dans sa Règle et dans son héritage. sur un autre monument de la litté- veur du cœur que fait entendre le ve de la marche, de la course et de
gés d’un point de vue historique, Longtemps après Benoît, des mil- rature spirituelle, le grand poème plain-chant : « Je chanterai en pré- la progression qui donne à la Règle
mais aussi, et plus largement, d’un liers de moines et de moniales — de l’Antiquité juive attribué au roi sence des anges. » Les laudes sont une autorité merveilleusement
point de vue sociologique, philo- bénédictins, cisterciens et trappis- David : le livre des Psaumes. suivies par tierce, sexte et none, des dynamique.
sophique et spirituel. Ainsi dans les tes — partout dans le monde, Les articles que Daniel-Odon offices brefs dont les noms ren- La Règle de saint Benoît est un
textes profonds donnés par dom continuent à chercher Dieu, dans Hurel a consacrés à la répartition de voient à la façon romaine de comp- livre dont la portée dépasse le petit
Jean-Charles Nault, le père abbé la pauvreté, l’humilité, le silence, la lecture des Psaumes dans la vie ter les heures. L’après-midi cercle des personnes à laquelle elle
de Saint-Wandrille, à cette somme le travail, l’étude et la prière, fidè- des moines éclaireront les profanes. s’achève avec les vêpres et la jour- était initialement destinée. Ce texte
née avec les complies, pour une s’est imposé par sa mesure, son
nuit paisible. équilibre et sa discretio, une
disposition qui renvoie au discernement
Une conception du temps sur laquelle Carlo Ossola insiste dans
Ce qui s’élucide dans cet emploi du Les Vertus communes (Les Belles
temps, comprend-on en lisant Les Lettres, 2019). Ainsi le chapitre 59
Bénédictins, c’est une certaine idée sur les frères riches et les frères
de l’homme, de ses grandeurs, de pauvres, le chapitre 68 sur
l’obéisses misères et de sa vocation sur la sance aux choses impossibles et le
terre. Né à la jonction de l’Antiqui- chapitre 72 sur le bon zèle dont les
té tardive et du Moyen Âge, Benoît moines doivent faire preuve. Dans
était bien placé pour distinguer un monde atrocement
individuaSincères, touchantes, profondes, émouvantes… ce qui dure de ce qui fait semblant liste, plein de gens qui cherchent
de durer. De la garde du matin à la les clés pour « habiter en frères tous LES 100 CORRESPONDANCES garde du soir, ses fils célèbrent ensemble » (psaume 132), la Règle
ce qui demeure : la renaissance de saint Benoît conserve pour la sui-LES BÉNÉDICTINSLES PLUS DÉLICIEUSES DE NOTREHISTOIRE indéfinie du temps. te des siècles une anthropologie Sous la direction
Mais la Règle, c’est beaucoup fondamentale dont l’actualité est de Daniel-Odon
plus que la Règle. Les lectures et re- frappante. « Cette anthropologie est Hurel,
lectures qu’elle suscite depuis sa tout simplement biblique, conclut Robert Laffont,
rédaction sont infinies. À Patrice dom Nault. On ne comprend pas la collection
« Bouquins », Cros, elle a inspiré deux films docu- Règle si l’on ne comprend pas
l’hom1 344 p., 32 €. mentaires où l’œuvre de saint me biblique. Ce qui est au centre,
Benoît éclaire la situation faite au c’est la personne humaine et sa
ditemps et au travail dans l’impitoya- gnité. Et la clé de voûte, c’est le Sei-DeNapoléonàJoséphinedeBeauharnais
ble monde moderne (1). D’autres gneur. Benoît n’a jamais eu pour DeCharlesBaudelaireàTéophileGautier
ont songé à employer la Règle dans projet de rédiger un livre de sagesse
D’EdithPiafàMarcelCerdan le cadre de l’entreprise. « Aujour- purement humaine. Mais ce texte
d’hui, il y existe tout un courant de porte en lui des trésors de sagesse. Je DeGérardDepardieuàPatrickDewaere
gens qui se proposent d’utiliser la m’en suis encore rendu compte ré-…
Règle comme un outil de manage- cemment, à l’occasion d’une retraite
ment, observe dom Nault. C’est la sur la Règle de saint Benoît
organigrande mode. Je dis attention. On sée pour des élus locaux à l’approche
risque d’horizontaliser cette règle des élections municipales. Ils étaient
qu’il faut d’abord envisager comme stupéfaits par la modernité de ce
“maîtresse d’expérience” dont la fi- livre. Et tous n’étaient pas chrétiens.
nalité reste Dieu. Cette règle, c’est Il m’a même semblé qu’un élu
musulune règle de vie, pas un manuel de man était le plus passionné de tous. »
management. Mais je comprends La Règle de saint Benoît, un livre
ceux qui sont saisis par la modernité capable de donner aux pauvres
incroyable de ce texte, son équilibre, modernes l’ardeur de vivre et leur
notamment à propos de la manière faire regretter de ne pas avoir
comde gouverner ou de traiter toutes les mencé plus tôt ? Venez et voyez. ■
questions liées à la vie quotidienne
dans une famille ou une entreprise. (1) « La Règle, le temps et la règle
Il existe une tradition de livres qui se bénédictine » et « La Règle,
sont attachés à montrer qu’on pou- le travail et la règle bénédictine »,
vait mettre en œuvre les prescrip- deux DVD Premier Cercle,
tions de la Règle en dehors du cloître. rsb@premiercercle.com.
Je songe au commentaire du cha- (2) « La Règle de saint Benoît :
noine Simon que les bénédictins du commentée pour les oblats et les ENVENTEACTUELLEMENT€
Barroux viennent de rééditer (2). » amis des monastères de Georges-9,90 Cheztouslesmarchandsdejournauxetsurwww.fgarostore.fr
D’un point de vue spirituel, le Abel Simon », Éditions de Fontenelle
plus beau commentaire contempo- & Éditions Sainte-Madeleine, 2019.
NOUVEAU
A
JEAN-ERICK PASQUIER/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES