Figaro Littéraire du 13-12-2018

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jeudi 13 décembre 2018 LE FIGARO - N° 23121 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
HISTOIRE BEAUX LIVRES
LES FEMMES CASANOVA, VIENNE,
PENDANT LA DEUXIÈME BARJAVEL… UNE SÉLECTION
GUERRE MONDIALE D’OUVRAGES À OFFRIR
PAGE 4 PAGES 5, 6 ET 7
La géographie,
nouvelle passion
française
DOSSIER Nos compatriotes ont la réputation d’être nuls en géographie.
Grâce aux écrivains Jean Rolin, Sylvain Tesson, Jean-Christophe Bailly
et à d’autres qui arpentent la France, ils redécouvrent leur pays.
PAGE 2
Dutourd, disciple de Marcel Aymé Isabelle Desesquelles
ÉTAIT l’époque où les cénacle. Soit la vie de Ludwig Schnorr, Dutourd relève la grande tradition des
écrivains ferraillaient : auteur d’un maître ouvrage L’Union ter- moralistes, agrémentée par Borges.
AutreJacques Laurent publiait restre ou Prolégomènes à l’étude de toute ment dit, s’il cherche à éclairer ses
Paul et Jean-Paul, étude société, passée, présente et à venir, et cor- contemporains sur la nature humaine, ilC’comparée des romans de respondant de Bakounine (dit Bak) avec sait écrire en trompe-l’œil.
Bourget et Sartre. Et Déon Mégalonose, vi- qui il s’entretient du sens de l’histoire, de En réalité, son maître est Marcel Aymé et
rulent pamphlet à la manière de Swift. la révolution, à grand renfort de mots alle- son indépassable Confort intellectuel, paru
Dans cette veine, Jean Dutourd écrivit en mands, de puissants raisonnements et de dix ans plus tôt. Les parodies de Dutourd
1959 Les Dupes, un titre bien sage pour un vers apocryphes. Jean d’Ormesson disait valent celles de son aîné raillant la poésie
livre corrosif. De quoi sont dupes les per- que, par son mélange fort réussi de sérieux surréaliste. Baba, Schnorr, Émile Tronche
sonnages des trois nouvelles qui compo- et de canular, cette nouvelle préfigurait (l’athée chronique) sont les petits-cousins
sent le volume ? Des faux prophètes du La Gloire de l’Empire. d’Anaïs Coiffard, la femme savante du
limoment, de l’existentialisme, des pédants. vre. Ils sont tous assez sots mais leurs
C’est contre eux que Dutourd, l’auteur auteurs les ont en affection. Les évidences,
inoubliable des Horreurs de l’amour et d’Au les modes intellectuelles y sont raillées,
LA CHRONIQUEbon beurre, sonne la charge avec culot. mais au fond, rien n’est grave.
La première nouvelle raconte l’histoire Un mauvais esprit joyeux traverse Lesd’Étienne
d’un gentil garçon dénommé Baba, fils de Dupes. Il fallait bien ça à l’époque. Etde Montety
bourgeois rouennais, dont l’intelligence est aujourd’hui ? Que dirait l’insolent «Lumineux et fort d’une gravité
bouleversante.» Téléramasous l’influence de son professeur de philo- Dutourd ? Qui sont les vaches sacrées
sophie, M. Mélass, et son cœur pris par la Il faudrait encore parler de la troisième, dont Baba, Schnorr, Tronche seraient les «Peut-être jamais n’a-t-on dit
belle Artémise. Ses tribulations le condui- dialogue entre un athée et le diable, cette infortunés porte-parole ? Pour répondre, avec cette forcelaprison que
représentent lessouvenirssent en Espagne durant la guerre civile. Le créature embarrassante puisque son exis- il convient de lire Les Dupes, excellent
heureux. » La Croixpastiche de Candide est évident. Pangloss, tence suppose celle de Dieu. De ce para- antidote à l’éternelle
Cunégonde ont revêtu les habits neufs du doxe, Dutourd s’amuse : c’est peu dire que malédiction. ■ «Une odeàlamagie
e de la littérature,àsacapacitéXX siècle, mais la fatuité, le ridicule et le M. Homais n’est pas à son avantage.
de retenir l’enfance,salmigondis sont toujours là. Les énoncés Il y a dans ce livre du potache et du
prede ressusciter le passé,
philosophiques sur l’homme et sa respon- mier de la classe. Les boules puantes en- de vaincrelanuit.» L’Obs
sabilité, chers aux années 50, sont pris à voyées aux systèmes du moment, les ca- LES DUPES,
De Jean Dutourd, partie avec bonheur. lembours, quelques facilités ne doivent pas
La deuxième nouvelle a l’allure d’une faire oublier la maestria de l’écrivain dans Le Dilettante,
158 p., 17 €.communication prononcée dans un savant l’art de l’ironie. Lecteur de Rivarol,
SOPHIE CHIVET/VU
RUE DES ARCHIVES/BCA
©ÉricCherrière
Ajeudi 13 décembre 2018 LE FIGARO
2 LE CONTEXTE
« Il y avait encore une géographie de traverse pour peu
qu’on lise les cartes, que l’on accepte le détour et force
les passages. Loin des routes, il existait une France
ombreuse protégée du vacarme, épargnée par
l’aménagement qui est la pollution du mystère »,
écrit Sylvain Tesson dans Sur les chemins noirs.
Comme lui, des écrivains refusant la rapidité d’Internet L'ÉVÉNEMENT
arpentent l’Hexagone en quête de sens et de rencontres
avec les Français.littéraire
Les cartes
et le territoire
DOSSIER À l’heure des satellites,
les écrivains prennent le pouls de la France
en la traversant de long en large.
SÉBASTIEN LAPAQUE Dans ce que les experts de la
slapaque@lefigaro.fr Délégation interministérielle à
l’aménagement du territoire et à
U CHEVET de la l’attractivité régionale (Datar)
SAISIR – France malade, nos ont nommé sans rire la «
diagoQUATRE dirigeants affolés nale du vide » – soit une bande du
AVENTURES songent moins, au- territoire français faiblement
haGALLOISES A jourd’hui, à appeler bitée allant de la Meuse aux
LanDe Jean-Christophe des médecins que des géogra- des —, Christophe Guilluy a
carBailly, phes. Pour cause. Il y a des cartes tographié les territoires
éd. du Seuil, de l’intérieur du pays qu’on ne abandonnés où une masse de
246 p., 20 .
regardait plus, des déséquilibres Français vivent à un rythme de
territoriaux que personne ne plus en plus distinct de celui des
voulait voir, des mouvements de catégories supérieures.
populations invisibles sur les Cette traversée de la France
écrans radar de l’administration d’un genre un peu particulier,
française, des routes du vieux « dans l’envers de l’histoire
pays qui s’étaient effacées de la contemporaine » comme aurait
mémoire des hommes. dit Balzac, a été accomplie ces
dernières années par un certain
« Dans l’envers de nombre d’écrivains. Dans les
lil’histoire contemporaine » vres qu’ils ont rapportés de leurs
D’un niveau honorable en histoi- pérégrinations, ils se sont
cepenre, les Français ont la réputation dant exprimés en artistes, non en
d’être nuls en géographie. Cette chercheurs ou en scientifiques.
discipline serait compliquée : En se concentrant sur Paris et sa
trop savante, trop allemande. banlieue dans Zones (Gallimard,
Sans oublier la variété de ses 1995), Jean Rolin a commencé
branches : la géologie, la géo- modestement. Mais il se pourrait
morphologie, la cartogra- qu’il ait imposé là une nouvelle
phie, etc. Pendant des années, les manière de regarder la France à
esprits forts qui ont plaidé pour l’heure des satellites de
télécomune connaissance de l’espace par munication. Anciens étudiants en
les représentations des groupes géographie devenus écrivains,
Le Ballon d’Alsace (Vosges).sociaux ont crié dans le désert. Sylvain Tesson et Cédric Gras, ont porte aujourd’hui Saisir. On mondialisation des esprits, des
T. PASQUET/SIGNATURESHervé Le Bras et Emmanuel Todd trouvé une manière de grand aîné aimerait avoir l’humeur aussi échanges et des migrations, laATLAS DES
passaient pour des zigotos avec en la personne de Jean Rolin. vagabonde. course à la productivité et à laRICHESSES
leurs cartes. Tout à ses colloques, Associons-leur Philippe Vasset, Hélas, c’est la France qui nous compétitivité, la spécialisation desINSOUPÇONNÉES
l’université française n’était pas l’auteur d’Une vie en l’air (1), qui occupe présentement. Le souve- territoires et la segmentation deDE LA FRANCE
De Benoist Simmat, pressée de voir la géographie se étoffe dignement la compagnie nir des analyses proposées par nos sociétés. C’est tout cela qui
cartes saisir des questions politiques. des écrivains géographes. Éric Dupin dans Voyages en Fran- suscite, plus ou moins
confuséet infographies Et pourtant. Cet automne, en- ce. La fatigue de la modernité (3) ment, une réaction de défiance Un grand
Xémartin Laborde, « Fatigue tre deux journées d’émeutes à nous aide à mieux comprendre dans de très larges couches de la
Les Arènes, nombre de la modernité »Paris et dans les grandes villes de ses heurs et malheurs. Dix-sept population. […] Pour inquiétante
127 p., 19,90 €. province, tout le monde ou pres- Dans un autre genre, Jean-Chris- voyages à travers l’Hexagone ac- qu’elle apparaisse, notre moder- de celles et
que évoque les analyses de Chris- tophe Bailly et Éric Dupin ont complis entre janvier 2009 et nité ne provoque pas, sauf auprès
de ceux que tophe Guilluy, un esprit libre porté sur la France contemporai- septembre 2010 lui ont permis d’une étroite minorité, de franche
souvent contesté dans sa corpo- ne un regard singulier en réap- d’approcher une réalité ignorée. hostilité. Mais un grand nombre j’ai croisés
ration empêtrée dans les lectures prenant à se perdre sur ses routes Parti à la rencontre d’un pays ga- de celles et de ceux que j’ai croisés
souffraient structuralistes des inégalités de et ses chemins. Dans Le Dépayse- gné par la mélancolie sans que se souffraient de ses évolutions
interritoires. ment. Voyages en France (2), cou- dessine quelque chose de neuf, saisissables et incontrôlées. » des évolutions
À Tarbes, Niort, Albi, Moulins ronné par le prix Décembre en Éric Dupin a compris où couvait Cette analyse a plus de sept ans.
insaisissables et Calais, l’auteur de Fractures 2011, Jean-Christophe Bailly pose le feu. Si on lisait plus sérieusement les
françaises s’est beaucoup prome- un regard très personnel sur quel- Ce qu’il nomme « fatigue de la bons livres, « on aurait moins la et incontrôlées»né. Il est allé à la rencontre du ques paysages français, s’interro- modernité » est un concept tête aux bêtises », comme dit
Berpeuple français dans ses compo- geant sans cesse sur l’identité de éclairant pour comprendre l’ac- nard Blier dans Les Tontons ÉRIC DUPIN
santes variées – habitants des notre pays. tualité : « Elle procède du mouve- flingueurs. ■ AUTEUR DE « VOYAGES EN FRANCE.
territoires ruraux, des petites et Il a poursuivi ses voyages un ment actuel du monde dans lequel (1) Fayard, 2018. Voir « Le Figaro LA FATIGUE DE LA MODERNITÉ »
moyennes villes. On lui doit peu partout en Europe, notam- la France est inévitablement en- littéraire » du 15 novembre.
d’avoir remis la question ment dans l’attachant et mysté- traînée. S’y mêlent l’accélération (2) Points, Seuil, 2012.
géographique sur la table. rieux pays de Galles, dont il rap- des progrès technologiques, la (3) Seuil, 2011.
L’atlas, une poésie bien française
ALICE DEVELEY l’Hexagone - qui souffre déjà de son ouvrage humoristique, s’est vendu à cartes éclairantes, l’auteur exhume pas faite pour être lue mais pour être
adeveley@lefigaro.fr statut de cancre en géométrie - a la plus de 70 000 exemplaires depuis sa par exemple Mollières, hameau de regardée et consultée » ? L’écrivain ATLAS ILLUSTRÉ
réputation d’être mauvais en géo- sortie en 2014. Celui sur Les Riches- la commune de Valdeblore, dans les Jean-Yves Paumier, auteur de cet DES LIEUX
INACCESSIBLES ES DÉCADENTS en rê- graphie. Alors d’où vient cette cu- ses insoupçonnées de la France, de Alpes-Maritimes, où gît un village altas, fut bien inspiré de redessiner
De François Thierry, vaient, Google l’a fait. rieuse passion ? À quoi peut bien Benoist Simmat et de Xemartin La- calciné depuis la fin de la Seconde ces mondes extraordinaires dans
Les Éditions Aujourd’hui, il est dé- servir un atlas à l’heure de la 4G ? borde, publié fin octobre, s’est déjà Guerre mondiale ; l’île de Foula, au un beau livre. Illustré de photos et
de l’Opportun, sormais possible de Autrefois cantonné au recueil de écoulé à 8 000. » Royaume-Uni, où il y a cinquante de lettres manuscrites, l’ouvrage
175 p., 15,90 €. L voyager depuis un fau- cartes géographiques, l’atlas s’est « Il y a un goût pour la culture en- fois plus de moutons que d’hom- permet de retracer l’odyssée de
teuil. La cordillère des Andes peut ouvert à l’art pour caractériser un cyclopédique à l’heure d’Internet », mes, ou bien encore la cité russe Phileas Fogg, du capitaine Nemo et
se parcourir en pantoufles, et la « recueil de planches, de tableaux et analyse Anne-Laure Cognet, édi- d‘Oymyakon, endroit le plus froid de Jean Passepartout. Il ressuscite
Barrière de corail sans tuba. En de dessins », indique le Dictionnaire trice chez La Martinière. de la Terre. Au-delà des coordon- aussi avec brio un monde éteint où
ayant repoussé les frontières de no- de l’Académie française. Atlas de nées géographiques se cache sous l’Afrique était encore un continent
Un pays de merveillestre univers, la cartographie en ligne zoologie, de l’alimentation, du les cartes un pays de merveilles. à découvrir. Un pays qu’imagina vu
a réduit la taille de notre monde à corps humain… Il y a autant de li- « Le voyage n’est plus la destination, Rien d’étonnant donc à ce que le du ciel Jules Verne à bord de
l’Albacelui d’un écran de téléphone. Un vres spécialisés que de fromages en explique François Thierry, auteur romancier Jules Verne ait aussi son tros, dans Robur-le -Conquérant.
pays tient désormais dans une France. de l’Atlas illustré des lieux inaccessi- atlas (Atlas des mondes extraordia- Un autre univers dont rêvait déjà
main, et une ville, sur le pouce. Et voilà les raisons de son succès. bles (Éd. de l’Opportun). On aime niares de Jules Verne, Glénat). Baudelaire en 1869, en regardant
Pourtant, les Français continuent Son aspect « iconoclaste », résume regarder des cartes pour découvrir N’est-ce pas l’auteur du Tour du les nuages, « là-bas… là-bas… les
d’acheter des atlas. Le paradoxe est Isabelle Mazzaschi, éditrice aux de nouveaux espaces. Des lieux inso- monde en 80 jours qui écrivit un jour merveilleux nuages ! ». La
géograétrange. D’autant que l’habitant de Arènes. « L’Atlas des préjugés, lites. » Au prisme d’anecdotes et de à son père que « la géographie n’est phie est une poésie bien française. ■
ALE FIGARO jeudi 13 décembre 2018
3EN TOUTES cement du nombre de nouveaux romans Charyn, Marilyn et DiMaggio
avec 77 titres contre 64 recensés au À 81 ans, Jerome Charyn nous propose un por-confidences
cours de l’hiver 2017. La relève est donc trait croisé de Marilyn Monroe et de son
éphéassurée. Parmi les têtes d’affiche at- mère époux, Joe DiMaggio, icône vivante du
Une rentrée d’hiver bien chargée tendues, signalons Michel Houellebecq base-ball dans les années 1930 et 1940, prince
En janvier-février, ce ne sont pas moins de (quatre ans après Soumission), David du « home run » sous le maillot des Yankees de
493 nouveaux romans qui feront leur appari- Foenkinos (en février), Jean Rolin, Céli- New York. Le tout sur fond d’« American
tion dans les librairies, contre 498 l’hiver précé- ne Minard, Éric Chevillard, Véronique dream », de ségrégation raciale, de
maccardent. Parmi eux, 336 titres français, en légère Ovaldé et, côté étranger, notamment, thysme alors que germe la contre-culture qui CRITIQUEbaisse sur un an, et 157 étrangers, selon Livres Antonio Lobo Antunes, Elena Ferrante, explosera dans les années 1960. Joe DiMaggio
Hebdo. Les chiffres annoncés traduisent un renfor- Rodrigo Fresan, David Vann, Erri De Luca… paraîtra le 7 février aux Éditions du Sous-Sol. littéraire
Un perdant magnifique
WILLIAM KENNEDY Une ex-gloire du base-ball devenu clochard revient dans sa ville.
rial dressé à une topographie qui,CHRISTOPHE MERCIER
malgré tout, reste la même, et
téÉVÉRÉ aux États- moigne d’une longue histoire, qui
Unis, considéré com- n’est pas terminée. La presse
améme une espèce de ricaine, à l’époque, avait évoqué
classique, un Faulkner Joyce, ce qui est tout à fait com-R de l’État de New York, préhensible, mais aussi Beckett et
dont Albany, sa capitale, serait le Fitzgerald – ce qui l’est moins.
SiYoknapatawpha, William Ken- non que Jimmy, comme Vladimir
nedy (né en 1928) n’a jamais obte- et Estragon, est un clochard et que
nu en France une renommée digne Kennedy célèbre l’époque de la
de son talent. Sur les huit romans, Grande Dépression et de la
Prohientre Legs (1975) et Chango’s bition, mais loin des strass de
Beads and Two-Tone Shoes (2012), Fitzgerald.
qui constituent son « cycle
d’AlL’Amérique d’avantbanie », seuls les six premiers ont
été traduits en français, sans at- Ses années 30 à lui sont celles de la
teindre un large public, et sont ra- misère, de l’abandon, de la perte
pidement tombés dans l’oubli. Ce et de la violence. Ce sont des
anqui explique l’absence de traduc- nées dures, impitoyables et
tion des deux derniers. Belfond a d’autant plus insupportables
la bonne idée de republier L’Herbe qu’elles sont éclairées par la
lude fer (Ironweed, 1983), initiale- mière de l’Amérique d’avant, de
ment traduit en 1986. C’est le ro- l’Albany d’avant, quand la ville
man le plus emblématique de était une riche cité habitée par les
Kennedy, qui lui a valu le prix Pu- « rois du bois », profitant dans
litzer et a été adapté au cinéma L’HERBE DE FER leurs luxueuses résidences de
l’aravec Meryl Streep et Jack Nichol- De William Kennedy, gent gagné sur leurs chantiers de
traduit de l’anglais son. construction navale à la sueur des
(États-Unis) On est en 1938. Francis Phelan immigrés venus d’Irlande.
par Marie-Claire est un clochard qui va d’asiles de Ironweed rappelle à la fois les
Pasquier, nuit en hôtels minables, survit grands films (Meet Me in St. Louis,
Belfond, de petits boulots - fossoyeur, Strawberry Blonde, etc.)
nostal290 p., 18 €. Meryl Streep et Jack Nicholson dans Ironweed, adaptation cinématographique de L’Herbe de fer, en 1987. assistant d’un chiffonnier - et de giques d’une Amérique prospère et
THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES/THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGESmagouilles, et rêve de sa jeunes- rassurante, une Amérique de
chroese, quand il était une vedette du mos, au tournant du XX siècle, et
base-ball, quand il avait maison, alors qu’il avait provoqué la re prometteuse. Jimmy arpente les me, devenue vieille, par son petit- les films de Wellman sur la Crise,
femme et enfants. Sa vie est faite mort de son bébé en le laissant rues de la ville qu’il redécouvre fils, à qui il raconte ses exploits au sur le chômage, sur les hoboes en
de ruptures : la première s’est glisser de ses langes. Il était parti après une longue absence, entend base-ball, et même par sa fille, qui perpétuelle fuite dans des wagons
produite en 1901 (il avait de nouveau. ses morts parler dans leurs tom- finit par lui pardonner sa si longue de marchandises, sur un pays qui a
vingt ans), lorsqu’il a dû s’enfuir En 1938, donc, Jimmy est reve- bes, revoit des personnages de son absence. Mais Jimmy sent que, perdu ses illusions et ses idéaux.
après avoir tué d’un jet de pierre nu à Albany depuis un certain passé, depuis longtemps disparus, partout, il sera déplacé, et reprend Jimmy, l’ancienne vedette du
un « jaune » payé pour empêcher temps et partage son existence hanter des rues qui ont bien chan- la route. base-ball devenu un clochard
la grève des tramways de la ville. avec Helen, elle aussi une clo- gé depuis son enfance. Un jour, il Le roman de Kennedy est à éternel, sait que jamais il ne
renLa seconde, quinze ans plus tard, charde, qui a connu des jours croise son fils, qui l’invite à reve- Albany ce qu’Ulysse est à Dublin : trera véritablement chez lui. « You
alors qu’il était rentré à Albany, meilleurs, alors qu’elle était une nir au foyer familial. Il y est ac- une déambulation dans une ville Can’t Go Home Again », a écrit
avait fondé une famille. C’est jeune pianiste virtuose à la carriè- cueilli à bras ouverts par sa fem- peuplée de fantômes, et un Mémo- Thomas Wolfe. ■
Deux vies pour un enfant ANTONY
VINCENT LAHOUZE L’auteur, né en Colombie, adopté
en France, imagine qu’elle aurait été sa vie à Medellin. BEEVOR
Revenir aux origines, s’inventerLAURENCE CARACALLA
un double, un autre soi, puis les L’auteurde D-Dayetlabataille de Normandie et
OUS les enfants adop- faire se rencontrer pour
contemtés se sont un jour posé pler ensemble le chemin parcouru. de La SSecoecondende GGuuererre momond ndiiaallee nous fait ààn nouvouveau
la question : que serais- Rubiel, le gamin lumineux et
je devenu si personne courageux, fou des poèmes de Ga- vivrvivree lala grgranande de HistoirHistoireeàh à hauteurauteur d’hommed’homme..T n’avait voulu de moi ? briel Garcia Marquez et Vincent,
Vincent Lahouze n’échappe pas à écorché vif, cœur d’artichaut, bon
la règle. Ce jeune homme très actif camarade, jamais loin de sombrer,
sur les réseaux sociaux, suivi par nous les découvrons peu à peu.
RUBIEL E(S)T MOI un public de plus en plus nom- Chaque chapitre est consacré à
De Vincent Lahouze, breux pour ces textes engagés, est l’un puis à l’autre, et leur destin,
Michel Lafon, né en Colombie en 1987. pourtant si opposé, semble
sou272 p., 17 €. Abandonné par sa mère, dain se rejoindre.
« l’éphémère », comme il aime à
«AntonyBeevor, grand historienDroit au bonheurl’appeler, il passera quatre ans
dans un orphelinat de Medellin. Il Ces garçons ne peuvent oublier ce britannique de la Seconde Guerre
est alors Rubiel, enfant joyeux sentiment d’abandon, cette sen- mondiale,dissèque,sans aucune
malgré la tragédie, s’accrochant à sation de rejet qui les marque au
complaisance [et avec] un luxedel’idée qu’un jour, c’est lui et non fer rouge. Si Vincent le dit et le
ses petits camarades qu’on vien- répète : « Je n’ai commencé à vivre détails humains,puisés dans le camp
dra chercher, lui qui s’envolera qu’en 1991 », date de son départ allemand comme dans les archives
pour un paradis lointain. Ce rêve pour la France, il reste, malgré
alliées,lerécit d’un fait d’armesse fait attendre, alors, haut com- l’amour de ses nouveaux parents,
me trois pommes, il décide de malgré la douce vie qu’ils lui ont totalementraté.»
s’enfuir, court dans les ruelles offerte, cet enfant de Medellin.
Michel Colomès,LE POINTcrasseuses et menaçantes de Alors, il se punit lui-même :
a-tMedellin, se perd, tremble de il droit au bonheur quand il devrait
peur, s’effondre. dormir dans la rue ? Est-il capable
Sa rencontre avec une petite tri- de donner de l’amour, capable
bu de gamins miséreux mais ac- d’en recevoir ? Vastes questions
cueillants le sauvera du pire. La vie qu’il ne cesse de se poser et que
qu’il mènera alors, faite de terreur l’écriture aidera à éclaircir. Car
et d’amour, de drames et parfois cette « autobiographie fictive »
même d’espoir, est une pure fic- comme il l’appelle, va le libérer,
tion. Rubiel a bien été adopté, Ru- l’aider à avancer, à accepter
l’inbiel est bien devenu Vincent, mais justice du destin. Non pas pour
pour arriver à se construire, à re- tirer un trait, son besoin de
regargarder la vérité en face, à extirper der en arrière lui est vital, mais
ce nœud au ventre qui ne cesse de pour mieux revivre ce moment où
grossir, il fallait imaginer ce tout a basculé et où Rubiel est
dequ’aurait été sa vie en Colombie. venu Vincent. ■
MARECHAL/ABACA, BELFOND, MICHEL LAFON
Ajeudi 13 décembre 2018 LE FIGARO
4 Concours « Figaro littéraire »auteur qu’elle avait traduit de- re, cette traversée d’une Irlande tron du Figaro, le roi de
l’opérapuis une quinzaine d’années. en proie à la violence, aux épidé- bouffe, Offenbach, avait adressé Comme nous l’annoncions dansÇÀ
Dans le faisceau des vivants pa- mies et à la mort a été saluée de nombreuses lettres et tribu- ces colonnes le 11 octobre, les
réraîtra le 3 janvier, à L’Olivier. par la grande romancière Edna nes au quotidien, durant quelque sultats du concours consistant à&LÀ O’Brien et la presse américaine. vingt-cinq ans, à partir de 1854. écrire une suite au texte de Leila
Lynch en majesté Sortie chez Albin Michel le Les Éditions Actes Sud ont ras- Slimani paru dans l’ouvrage
FiguZenatti et Appelfeld Le troisième roman de l’Irlandais 2 janvier. semblé et commenté ces docu- res d’écrivains à l’occasion des
Valérie Zenatti vient de brosser Paul Lynch, Grace, raconte l’in- ments inédits et pleins de sur- 70 ans du Figaro littéraire, seront
le portrait intime d’Aharon Ap- Offenbach croyable périple d’une gamine prises. En librairie le 16 janvier, annoncés jeudi 20 décembre, et leHISTOIRE pelfeld, une des voix cardinales confrontée à la grande famine et « Le Figaro » sous le titre M. Offenbach nous texte gagnant sera publié avec
de la littérature israélienne, de 1845. Lyrique et hallucinatoi- Ami de Villemessant, alors pa- écrit. celui de Leïla Slimani.littéraire
L’Œuvre de secours
aux enfants (OSE) sauva beaucoup
d’enfants juifs de la déportation. Des mains secourables
Ci-contre : des enfants de l’OSE,
lors d’une colonie de vacances
au château de Ferrières, en 1946. ESSAI Sans parti pris, l’auteur cherche à comprendre
RUE DES ARCHIVES/LIMOT
pourquoi les Juifs ont mieux survécu dans la France
occupée qu’en Belgique ou aux Pays-Bas.
PAR ÉRIC ROUSSEL est d’offrir ample matière à ré- L’existence d’une zone libre, au
flexion. Son importance est souli- moins jusqu’au débarquement allié
ES CHIFFRES sont élo- gnée par Serge Klarsfeld dans sa en Afrique du Nord de novembre
quents : alors que dans préface : « C’est le livre que j’aurais 1942, joue aussi un rôle non
néglides pays voisins, no- voulu écrire », affirme celui qui a geable. Dans cette partie du
territamment aux Pays-Bas, voué son existence à la recherche toire français non soumise pendantL la population juive subit de la vérité sur le génocide. des mois à la loi du vainqueur,
de plein fouet les persécutions na- l’existence est moins difficile pour
Des préjugés ancrészies, jusqu’à parfois disparaître, ceux qui sont désormais mis au ban
75 % des Juifs français survécurent. François Mitterrand observait à de la société, exclus des emplois
puUn bilan d’autant plus surprenant propos des années noires : « La blics, bientôt clairement stigmatisésLA SURVIE DES
a priori que, dès le lendemain de la réalité n’était pas blanche, ni noire, par le port de l’étoile jaune. De ceJUIFS EN FRANCE.
défaite, le gouvernement de Vichy mais grise. » De fait, telles sont côté de la ligne de démarcation, le1940-1944
édicta un statut des Juifs fondé sur bien les couleurs du tableau révélé secours apporté aux Juifs est rare-De Jacques Semelin,
CNRS Éditions, des critères particulièrement peu par Jacques Semelin. ment sanctionné, souligne l’auteur.
376 p., 25 €. favorables aux intéressés et que par Au départ, c’est-à-dire pendant
La responsabilité la suite la police française prêta l’été 1940, toutes les conditions
pade Vichymalheureusement main-forte à raissent hélas réunies pour que les
l’occupant lancé dans une entre- Juifs paient un très lourd tribut. De cette évocation d’un des
épisoprise d’extermination. L’antisémitisme est fort répandu et des les plus sombres de notre
hisFrappé par le caractère singulier les mesures édictées contre ceux toire, la responsabilité du
gouverde la situation française, Jacques auxquels Hitler voue une haine nement de Vichy apparaît plus
Semelin, directeur de recherches aveugle ne suscitent pas une indi- lourde encore. Les conditions
obteau CNRS et professeur à Sciences gnation générale : les préjugés sont nues du vainqueur en juin 1940 lui
Po, a cherché à comprendre sans forts, anciennement ancrés. donnaient, on le voit bien, une
cerparti pris, sans se soumettre aussi à Pour autant, de très nombreux taine marge de manœuvre. Or non
un « politiquement correct » ré- Français sont violemment choqués seulement il n’en a pas usé, comme
pandu principalement par les his- quand, plus tard, ils voient les fa- il aurait pu le faire, mais il a, en
plutoriens américains. milles dispersées, les enfants sépa- sieurs circonstances, devancé les
Inlassablement, ce chercheur rés de leurs parents, voués à un exigences de l’occupant. Seule
solitaire a mené son enquête, re- sort que l’on peut deviner. Un peu l’horreur provoquée par les
déporcoupé des données, recueilli une partout, à la ville comme à la cam- tations finira par déclencher parmi
multitude de témoignages, don- pagne, des Juifs pourchassés trou- les Français un sentiment
d’indinant à son étude scientifique la for- veront des mains secourables, des gnation générateur de réflexes
ce du vécu. Le résultat est une hommes et des femmes résolus à d’entraide grâce auxquels beaucoup
« somme » dont le principal mérite les aider, à les cacher. de vies furent sauvées. ■
Femmes sous l’OccupationLES FRANÇAISES
DANS LA GUERRE
ET L’OCCUPATION. ESSAI Portraits de Françaises connues ou anonymes, résistantes, proallemandes ou indifférentes.
De Michèle Cointet,
Fayard, nombreux portraits de femmes, le vrai clivage est moins idéologi- L’historienne montre aussi le nage, association d’idées etPAUL FRANÇOIS PAOLI
315 p., 22 €. certaines déjà illustres, d’autres que qu’instinctif. formidable fossé existant entre les d’épidermes… »
OICI un livre qui ré- moins, venues de tous les Excepté les communistes, les femmes qui adhérent au discours Loin de ces cas extrêmes,
l’hispare une injustice horizons. femmes qui rejoignent la Résis- lénifiant de Pétain sur la femme torienne s’intéresse aussi à ceux
complaisamment On est loin dans ce livre four- tance ne le font pas au nom d’une au foyer et les aventurières pari- qui, comme Simone de Beauvoir
entretenue. Les ima- millant d’anecdotes significati- abstraction. siennes que fascine la collabora- et Marguerite Duras, ont décou-V ges horribles de ves des avis tranchés de ces Elles sont chrétiennes comme tion avec l’Allemagne. vert l’engagement quand il était
femmes tondues à la Libération « résistantialistes » posthumes sœur Hélène Studler qui aidera à tardif et moins risqué.
Jusqu’à Sigmaringenpour avoir côtoyé d’un peu trop qui se permettent de juger les l’évasion de centaines de prison- Le portrait de Beauvoir qui
vaprès les soldats de la Wehrmacht uns et les autres à plus d’un de- niers français retenus en Allema- Ainsi de Maud de Belleroche qui que à ses petites affaires littéraires
ont eu tendance à occulter une mi-siècle de distance. « Ce n’est gne. De gauche et féministe com- n’hésite pas à se proclamer fas- et sexuelles pendant que le monde
réalité moins spectaculaire : l’en- pas faire son devoir qui est diffi- me Berty Albrecht qui sera ciste et ira jusqu’à Sigmaringen. est à feu et à sang est terrible.
gagement de nombreuses Fran- cile, c’est de le connaître. » Le l’égérie d’Henri Frenay à la tête L’amante de Jean Luchaire que « La vérité est que Beauvoir
s’intéçaises dans le camp antinazi. dicton s’applique parfaitement à du mouvement Combat. Céline admirait pour sa plastique resse à elle, à Sartre, à leur œuvre
Certes, sur les 1 038 compa- ce moment où la France est Ou très à droite comme Marie- aura le courage d’assumer ses mais pas du tout à ce qui l’entoure
gnons de la Libération adoubés écrasée. Madeleine Fourcade qui dirigera passions jusqu’au bout : « Ma ré- […] les deux écrivains n’ont pas vu
par de Gaulle, il n’y a que six fem- les 3 000 espions du réseau Al- volution c’est au chaud de mon le crime historique qui se déroulait
Clivage instinctifmes, mais cette statistique ne re- liance. « Qui croirait chez les Alle- ventre de 19 ans qu’elle allait sous leurs yeux. Ils ont bonne
flète pas la réalité aussi mouvante Pour les esprits frivoles, la ques- mands qu’une aussi jolie femme est opérer. J’appris avec une conscience. »
que complexe. tion du devoir patriotique ne se un as du renseignement militaire ? délectation féroce le crescendo du Une bonne conscience qui leur
Le premier mérite du livre de pose pas vraiment. Michèle Coin- Sa hardiesse entraîne les hommes péché selon mon St Jean évangé- servira à juger, à partir de 1944,
Michèle Cointet est de rendre tet n’insiste pas sur le cas trop qui auraient honte d’être inférieurs liste collaborateur (Jean Luchai- ceux qui avaient « collaboré »
cette complexité en dressant de connu d’Arletty. Elle montre que à ce qu’elle attend d’eux. » re) : champagne, whisky, liberti- parmi les écrivains. ■
Arnhem, ou le péché d’orgueil des Alliés
ARNHEM,
LA DERNIÈRE
VICTOIRE ESSAI Antony Beevor montre comment la plus grande opération aéroportée jamais mise sur pied a échoué.
ALLEMANDE
D’Antony Beevor, ÉDOUARD DE MARESCHAL hem – pour foncer sur la Ruhr, le field marshal britannique Ber- allié a agi par excès d’orgueil. de la Seconde Guerre mondiale :
edemareschal@lefigaro.frtraduit de l’anglais ecœur industriel du III Reich. nard Montgomery. Ses troupes Premièrement, ils croient à tort un récit incarné fondé sur une
par G. Marlière, Mais ce fut un désastre qui coûta viennent de libérer Bruxelles, que les forces allemandes sont documentation phénoménale,
Calmann-Lévy, UCUN PLAN de ba- la vie de 16 800 alliés et entraîna tandis que celles des généraux proches de la rupture. Ensuite, la agrémenté de cartes des fronts et
608 p., 26,50 €. retaille ne survit au une féroce répression allemande américains Patton et Bradley se 1 armée aéroportée est larguée de nombreuses photos d’archives.
premier contact dans laquelle périrent 20 000 ci- ruent vers le sud en direction de trop loin de ses objectifs, ce qui En croisant les sources alliées et
avec l’ennemi. Pour vils néerlandais. l’Alsace. lui fait perdre tout le bénéfice de allemandes, les rapports d’état-A avoir obstinément Mais l’offensive alliée est entra- l’effet de surprise. major et les journaux de bord de
Sur la « route de l’enfer » eignoré ce précepte à Arnhem, les vée par les problèmes de ravi- Quant aux blindés du 30 corps soldats voire de simples civils, lalliés ont subi en septembre 1944 Dans Arnhem, la dernière victoire taillement qui vient toujours de d’armée britannique commandé petite histoire s’inclut dans la
une défaite grave et humiliante. allemande, l’historien britanni- Normandie. La solution serait de par le général Horrocks, ils grande.
Galvanisé par le succès du débar- que Antony Beevor revient avec sécuriser le port d’Anvers, dont échouent à parcourir les 107 ki- Dans ce qui fut la plus grande
quement en Normandie et par la force détails et anecdotes sur cet l’accès est toujours barré par la lomètres de la « Hell’s Hi- opération aéroportée jamais mise
edéroute allemande sur le front de épisode tragique. Sa thèse est 15 armée allemande. Au lieu de ghway », la « route de l’enfer » sur pied, Beevor montre bien que
l’Ouest, le commandement claire : « Il s’agissait d’un mau- cela, Monty force la main d’Ei- censée les mener de la Belgique les causes de la défaite étaient
anglo-américain avait imaginé vais plan. D’un très mauvais plan senhower pour lancer « Market jusqu’à Arnhem. écrites à l’avance.
une ambitieuse offensive aéro- de A à Z. Et tout le reste en Garden ». À tel point que le sous-titre de
Un récit incarnéportée sur les Pays-Bas. découle. » Dans sa narration minutieuse l’ouvrage, qui parle de « dernière
L’opération « Market Garden » Dès les premières pages, Beevor des préparatifs suivis de quatre Les lecteurs de Beevor retrouve- victoire allemande », en devient
visait à s’emparer des ponts souligne surtout la responsabilité jours de combats, Beevor souli- ront dans cet ouvrage ce qui a fait artificiel. Il s’agit plutôt d’un
imnéerlandais – dont celui d’Arn- de la tête pensante de l’opération, gne combien le commandement la célébrité de ce grand spécialiste mense ratage britannique. ■
ALE FIGARO jeudi 13 décembre 2018
Ferrante Ferranti, pour louer inextinguible curiosité, qui les mènera 5SÉRÉNISSIME
l’atmosphère légère et molle jusqu’à la Madonna dell’ Orto.
« Venise, inspiratrice éternelle de nos de l’ex-Sérénissime. Églises, Les photos sont superbes, originales.
apaisements », avait lâché Diaghilev, basiliques, musées, ocre des façades, On songe au distique de Régnier :
à propos de la Cité des doges, où reflets des canaux, marbres polis « Tes détours et tes dédales,/
le maître des Ballets russes repose par le temps… Nos deux comparses Venise, nous les savons ! » T. C.
depuis 1929. Dominique Fernandez partagent avec le lecteur ■ Venise
a retrouvé une nouvelle fois cette leur passion pour la cité, De Dominique Fernandez,
inspiratrice éternelle, en compagnie, leur émerveillement face à une toile photographies de Ferrante Ferranti, BEAUX LIVRES
cette fois-ci de son complice de Véronèse ou de Carpaccio, leur Philippe Rey, 160 p., 39 €. littéraire
Vienne,
fin de siècle
Une superbe plongée
dans l’effervescence créatrice
autrichienne autour de 1900.
THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr
OILÀ plus de trente
ans que le public
français s’est familiarisé
avec les avant-gardesVviennoises apparues
e eau tournant des XIX et XX siècles.
Précisément depuis 1986, année où
le Centre Pompidou proposait à
VIENNE 1900l’affiche l’exposition « Vienne
De C. Brandstätter, 1880-1938 », avec pour
sousD. Gregori, R. Metzger, titre « L’Apocalypse joyeuse »
traduit de l’allemand par et pour commissaire le futur
J.-P. Follet, J.-L. Muller, académicien Jean Clair. Un analysés avec une grande encore le polémiste Karl Kraus, aux accessoires de mode, au mobi-A. Virey-Wallon,
immense succès confirmé par précision et un souci perma- qui faisait toute l’admiration, dans lier et aux luminaires, toutes at-Citadelles et Mazenod,
les ventes de son superbe cata- nent de didactisme, qui, les années 1920, d’un Viennois teintes d’une insensée effusion544 p., 165 €.
logue, devenu un classique. Au chronologiquement, nous fait d’adoption, le futur lauréat du créatrice, comme rarement le
cours des années suivantes, de remonter jusqu’à la Sécession, Nobel Elias Canetti. Idem pour la Vieux Continent aura connu, si ce
nombreux ouvrages sont revenus mouvement apparu en 1897 sous musique : où sont donc passés n’est celle que connut Paris dans
sur cette explosion artistique qui a l’égide de Gustav Klimt et de la re- Schoenberg (inventeur du dodé- l’entre-deux-guerres. À propos,
marqué à jamais toute la culture vue Ver sacrum, en poursuivant caphonisme et piètre peintre), signalons la trentaine de pages
européenne. son chemin sur les lendemains qui Berg et ses audaces harmoniques, consacrées à la céramique et à ses
Aujourd’hui, c’est un nouveau suivirent la chute de l’empire des Webern et son goût extrême pour certain Franz Kafka qui, comme personnages, nés de l’imagination
livre qui nous est proposé, une vé- Habsbourg, appelé par Robert Mu- le minimalisme et le pianissimo ? tous ses amis ou confrères, fré- des Baudisch, Singer, Wieselthier,
ritable somme venue d’Autriche et sil « Cacanie ». Sans parler de Gustav Mahler, quentait assidûment cafés, salles Powolny (voir Le Conducteur
signée par trois spécialistes de cette icône ici négligée, chef d’orches- de concerts et cabarets. Klimt, d’escargot) ou encore Klabena et
Vienne fin de siècle. Sur pas moins Mitteleuropa culturelle tre et compositeur qui savait mê- donc, ici présent, et qu’on ne pré- ses drôles d’oiseaux. Une véritable
de 540 pages, ils nous proposent, D’aucuns pourront s’étonner que ler dans ses symphonies refrains sente plus, aux côtés d’Oskar Ko- découverte.
non pas un tour d’horizon, mais les coauteurs aient sciemment populaires détournés, fanfares koschka et de ses superbes toiles Tout ici est marqué par ce qu’un
une véritable plongée dans ce qu’il écarté de cet ensemble la création militaires grinçantes ou grotes- violemment bariolées, d’Egon acteur et témoin de l’époque
appeest bien convenu d’appeler une littéraire et musicale, pourtant au ques, adagios postromantiques et Schiele, de Max Oppenheimer et lait « cet élan décomplexé, cette
asmodernité classique, avec force il- cœur de cette effervescence créa- valses de guingois. Ne l’oublions du discret Richard Gerstl. surance naïve, l’audace de la forme
lustrations, qui accompagnent de trice. Inutile de chercher des dé- pas, Vienne était alors le centre Les lecteurs plus curieux ou avi- et de la couleur, une grâce naturelle
nombreuses découvertes, pour un veloppements sur Stefan Zweig, névralgique non seulement de la sés se dirigeront vers les pages plus aussi, qu’il tire, d’une certaine
mapublic non averti. Peinture, arts Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Mitteleuropa culturelle, mais de inattendues, telles celles consa- nière, de la tradition viennoise ». Un
graphiques, photographie, archi- Hermann Broch (c’est à lui que toute l’Europe, attirant de nom- crées aux créations liées au verre monde disparu, mais dont les échos
tecture, mobilier, arts appliqués et l’on doit l’expression « Apocalyp- breux écrivains et artistes venus (les œuvres de Koloman Moser), continuent de résonner, par-delà
arts décoratifs sont ainsi exposés et se joyeuse »), Sigmund Freud ou d’ailleurs, notamment Rilke et un au métal, à la mode, aux bijoux et les siècles, achevés ou entamés. ■
TINTIN
comme vous
ne l’avez jamais lu !
MUST DE LA BD
Cet ouvrage présente les Ô MARSEILLE
quatre-vingt-dix-neuf albums
qui pourraient composer une Sylvie Germain s’est promenée
bédéthèque idéale. Vincent dans Marseille à la manière
Bernière, qui en a dirigé surréaliste. À l’affût
la conception, sait que tout de « la beauté magique
choix est subjectif. Toutefois, circonstancielle », elle y a
il a veillé à la variété de cherché « l’or du temps »
la sélection, qui inclut tous déposé par les siècles dans
les genres, des Schtroumpfs la cité sans pareille. Elle a trouvé
et Snoopy à Art Spiegelman, l’emplacement du café où la
Mœbius ou Tardi, en passant bande d’André Breton inventa
par Reiser, Fred, Pratt, Gotlib, un jeu de cartes inspiré du tarot NOUVEAUTÉ
Franquin, Will Eisner, Hergé, de Marseille. Elle s’est approchée Redécouvrez les albums mythiques
Taniguchi, Bretécher, Druillet, du Trou souffleur dans les
dans une version inédite et commentéeCosey, Schuiten, sans oublier Calanques, a médité dans l’église
Blake et Mortimer ou Astérix. abbatiale de Saint-Victor, s’est
« Faire preuve d’éclectisme, inclinée sur la tombe d’Antonin
réconcilier les Anciens Artaud, a cherché des traces
et les Modernes, apporter de Rimbaud et de Nadar,
des informations de première a contemplé les maquettes
main, rester abordable tout en suspendues de
Notre-Dameétant pointu », voilà l’ambition de-la-Garde. Une invitation
de cet ouvrage réussi. à voyager et à rêver dans
ASTRID DE LARMINAT les rues de Marseille. A. L.
■La Bédéthèque idéale ■ L’Esprit de Marseille
Sous la direction de Vincent De Sylvie Germain,
Bernière, Éditions Revival, photographies de Tadeusz
224 p., 29 €. Kluba, Albin Michel, 128 p., 29 €.
REY, BOUCHON/LE FIGARO, REVIVAL, ALBIN MICHEL
LIVRES CADEAUX
©H ergé-Moulinsart 2018
Ajeudi 13 décembre 2018 LE FIGARO
6
BEAUX LIVRES
littéraire
Le Vénitien
suprême
e CASANOVA Spécialiste du XVIII siècle,
Michel Delon nous propose les meilleurs
extraits illustrés des « Mémoires »
du grand séducteur.
THIERRY CLERMONT tal Thomas ou encore Lydia Flem
tclermont@lefigaro.fr n’avait-il pas avoué, dans Histoire
de ma vie, rappelons-le,
directeOUS le masque, le ment écrite en français : « Je
comtricorne et la cape, mence par déclarer à mon lecteur
Casanova semble se que dans tout ce que j’ai fait de bon«
confondre avec Ve- ou de mauvais dans toute ma vie, jeSnise et son carnaval. suis sûr d’avoir mérité ou démérité,
Le personnage, la ville et la fête et que par conséquent je dois me
constituent un trio mythique, com- croire libre. » Un goût de la liberté On y trouve de nombreuses toi- dans une langue superbe –
constime une promesse de surprises et de qui a mené ce charlatan, cet écor- les et fresques, gravures, dessins tuent une excellente introduction à
plaisirs, comme un jeu de rôles où nifleur de cœurs, cet escroc my- et sanguines, venus de la main des l’univers de Casanova, on ne
l’on se délivrerait des interdits et thomane, également espion à la Vénitiens Pietro Longhi, manquera pas de recommander la
des timidités. » Ainsi, Michel De- solde de la Sérénissime, à parcou- Canaletto, Tiepolo, Guardi ; des lecture de l’intégrale d’Histoire de
lon, grand spécialiste du rir toute l’Europe, ses cours, ses Français Fragonard, Boucher, ma vie, disponible en trois volumes
eXVIII siècle et familier de celui salons et ses tripots, sans oublier Greuze. Autant de portraits, de chez Bouquins et en deux tomes
que Barbey d’Aurevilly appelait son appétence inextinguible pour paysages, de saynètes… On y dé- dans la Pléiade.
un « faune en bas de soie », pré- la gent féminine. couvrira également des artistes Casanova a fini sa vie ennuyé de
sente-t-il son florilège de textes Dans cette anthologie, divi- moins connus : Nicolas-Bernard tout, las de la remontée des
souvedu séducteur vénitien, abondam- sée en quatorze parties, la Lépicié, Sebastiano Ricci ou en- nirs, dans un sombre château de
MES ANNÉES ment illustré et tiré de ses Mé- cité lagunaire, où Casanova core Antoine Pesne, Jean- Bohême, où il meurt en 1798. Un an
VÉNITIENNES
moires. vécut jusqu’à l’âge de tren- François Janinet, Francesco plus tôt, Bonaparte avait mis à bas de Casanova,
D’aucuns pourront trouver cet- te et un ans (en 1756) après Zuccarelli, pour émailler un celle qui fut Sérénissime république sous la direction
te image et ce portrait quelque s’être échappé spectacu- rendez-vous galant (« Jamais pendant plus de mille ans. Le de Michel Delon,
peu réducteur ; bien sûr, Casano- lairement de la prison des je ne me suis déshabillé plus dernier doge s’appelait Ludovico Citadelles et Mazenot,
va fut tout cela, tout en étant aussi « Plombs », au terme d’une rapidement. Ce fut alors à son Manin, né la même année que Casa-448 p., 199 €.
autre chose. Celui qui a par la sui- année de détention, tient tour à suivre aveuglément les nova, alors que l’étoile de Venise
te séduit Félicien Marceau, les bien sûr une place de choix. impulsions de l’instinct. Elle n’in- c’était bien vrai que je lui appar- avait déjà commencé à bien pâlir,
Viennois Arthur Schnitzler et Ste- Venise, donc, mais également terrompait ses transports et ses fu- tinsse. ») sur terre comme sur mer. Un
monfan Zweig, Philippe Sollers, Chan- Paris, Corfou ou Constantinople. reurs que pour me demander si Si ces morceaux choisis – écrits de disparaissait à jamais. ■
NOËL D’ENCRE DES FÉLINS ET DES LETTRES
C’est l’ouvrage par excellence Entre les chats et les écrivains, c’est une vieille histoire. Les Éditions Zulma perpétuent
à glisser sous le sapin, la tradition avec ce livre à six mains (Ananda Devi, Hubert Haddad et Carole Martinez)
qui mieux est au format poche, et un œil, celui de Mélani Le Bris. Depuis des années, cette dernière tente de capter
et présenté par Michel Tournier. les chats dans son objectif. « Ils m’ont ouvert
On s’y délectera de nombreux la porte de leur monde et je les ai suivis
textes sur Noël et la Saint- de l’autre côté du miroir », dit-elle joliment.
Sylvestre, écrits par des poètes Le noir et blanc de ses photographies ajoutent
et des romanciers, depuis une part de mystère. Les écrivains donnent
Rutebeuf jusqu’à Proust, une voix forte et intimiste à l’album. Haddad
en passant par Ronsard, résume bien l’esprit : « Mélani Le Bris, à rebours
Jules Verne,Verlaine, ou encore de l’anthropomorphisme animalier dominant,
Maupassant et Jules Renard. explore un monde sauvage, que nous côtoyonsBARJAVEL
Ici, tout est magie et féerie, tous en coloniaux ingénus. Point chez elle
MANUSCRIT fantaisie et joie. On soulignera de ces minets, greffiers et pattes-pelus chers
quelques pages inattendues aux menus agréments bourgeois. La sauvagerie,Au départ, c’était un scénario
et bienvenues. Ainsi du poème à notre dimension, c’est tout ce qui nous échappe,de quarante-deux pages LE MONDE DANS
de Théophile de Viau contre ce qui ne saurait être dompté ou apprivoisé. »coécrit en 1967 par André L’OBJECTIFles frimas de l’hiver, cette MOHAMMED AÏSSAOUICayatte et René Barjavel.
« barbare saison », qui fait écho ■ Dans l’œil du chatL’histoire, futuriste, n’a Ce fut le premier voyage
au vers de Charles d’Orléans Photographies de Mélani Le Bris, textes finalement pu être réalisée, qui apporta à la géographie la
(« Yver, vous n’estes qu’un d’Ananda Devi, Hubert Haddad et Carole Martinez, mais Barjavel ne put se révolution de la photographie.
vilain »). Idem pour ces petits Éditions Zulma, 144 p., 22 €.résoudre à l’oublier. Il décida En 1849, dix ans à peine après
contes des folklores alsacien donc d’en faire un roman, et l’invention de Louis Daguerre,
et auvergnat. Et l’on se prend ce « monde disparu depuis Maxime Du Camp et Gustave TOUT LE BRIO D’UMBERTO ECOà songer à d’autres Noëls neuf cent mille ans » l’envoûta Flaubert emportent pour leur
blancs. En attendant Le plus extraordinaire peut-être, chez Umberto Eco, ce n’était pas tant son étourdissante au point qu’il ne rédigea pas mission archéologique en Orient
l’heure solennelle… T. C. érudition que sa capacité à capter l’attention du grand public avec des sujets tels que « Absolu moins d’un millier de feuillets du matériel photographique.
■ Les plus beaux textes et relatif » ou « Sur quelques formes d’imperfections dans l’art »… On retrouve ce talent singulier pour raconter comment D’Égypte, ils rapporteront
littéraires de Noël dans douze conférences données tout au long des années 2000. Autant de leçons savoureuses une mission d’expédition de superbes « plaques ».
Collectif, Archipoche, dont on retiendra particulièrement celle qui donne son titre au recueil. « Nos pères étaient des polaire découvre sous la glace Dans ce sillage, « la photographie
248 p., 6,50 €. géants. Nous sommes des nains mais, juchés sur de l’Antarctique un signal, deviendra en quelques
leurs épaules, nous pouvons voir plus loin qu’eux. » trace évidente d’une vie. décennies un outil de
Le succès de l’aphorisme médiéval tient sans doute Le roman parut en 1968 déchiffrement et de mémoire du
à sa résolution élégante du conflit des générations. aux Presses de la Cité monde », note Gilles Fumey. Ces
S’il s’en amuse, il professore va plus loin, montrant (qui le rééditent d’ailleurs, explorateurs photographes sont
comment chaque innovation passe toujours par ainsi que Pocket). La critique officiers, reporters ou savants.
le recours à un ancêtre supposé meilleur que le père fut touchée par cette histoire Ils parcourent l’Ouest américain,
que l’on tente de tuer. Dante se réfère à Virgile, bouleversante et le prix l’Oural, les sites de Palmyre
la Renaissance à Platon, jusqu’à Joyce qui reprend des Libraires couronna ou du canal de Panama.
le modèle de la narration homérique. Aujourd’hui , La Nuit des temps en 1969. Ils répondent à la soif de
edans une innovation incessante et acceptée par Le manuscrit original raconte connaissance du XIX siècle.
tous, le conflit générationnel s’estompe. Comment la passionnante élaboration Et nous émerveillent
tuer un père qui partage les mêmes valeurs ? Où de ce roman devenu encore aujourd’hui.
sont les géants ? « Peut-être rôdent-ils déjà dans un classique de la littérature ARNAUD DE LA GRANGE
e l’ombre, prêts à s’asseoir sur les épaules des nains du XX siècle. BRUNO CORTY ■ Les Premiers Voyageurs
que nous sommes. » ÉRIC BELLOC■ La Nuit des temps photographes, 1850-1914
■ Sur les épaules des géantsDe René Barjavel, Éditions Textes d’Olivier Loiseaux et Gilles
D’Umberto Eco, traduit de l’italien par M. Bouzaher, des Saints Pères, 2 volumes Fumey, coédition Glénat-Société
Grasset, 444 p. , 29,50 €.dans un coffret, 240 €. de géographie-BnF, 240 p., 35 €.
A
FRANCOIS BOUCHON/FRANÇOIS BOUCHON / LE FIGARO, EDITIONS DES SAINTS PÈRES, ARCHIPOCHE, ZA, GRASSET, GLÉNAT, FLAMMARION, GERFAUT, EDITIONS DE JUILLET, GALLIMARD, SÉGUIER, IMECLE FIGARO jeudi 13 décembre 2018
7
une passion pour les voyages la Russie ou le Sénégal, nos auteurs CHASSES
et la chasse. Ce livre, c’est, ont vu des paysages et une faune GARDÉES en dix-sept tableaux, avec les mots remarquables. Leurs récits
de Cyril Hofstein et les images de voyages de chasse captiveront L’un vit de sa plume, l’autre
de Jean-Christophe Marmara, les passionnés du genre. B. C.a l’œil en permanence dans
journalistes au Figaro, le résultat Terres de chassel’objectif de son appareil photo.
de leurs escapades à travers De Cyril Hofstein et Jean-Christophe Les deux traquent l’actualité, BEAUX LIVRESle monde. Des Pyrénées au Béarn, Marmara, préface de Gérard Larcher, la petite comme la grande.
en passant par l’Afrique du Sud, Éditions Gerfaut, 192 p., 35 €.Pour se détendre, ils partagent littéraire
LABEL LACROIX LE MONDE ET
Ce n’était pas une mauvaise LES ÉCRIVAINS
idée de la part des Éditions
Ce volume, réalisé
Gallimard de demander
à l’occasion de l’exposition
à Christian Lacroix d’illustrer
« Récits du monde. Explorer,
La Princesse de Clèves
Décrire, Imaginer » présentée mede M de Lafayette.
à l’abbaye d’Ardenne
Très réussi. Le couturier élève,
depuis le 19 octobre 2018
dans ses couleurs, dans ses
et jusqu’au 17 février 2019,
froissés, un des premiers
est un passionnant voyage
romans psychologiques. Une
à travers les collections
révolution dans la littérature
de l’Imec. Après Jean- LE ROMAN DE française. Lacroix modernise
Christophe Bailly en 2016 Ô MORRICONEla chose, regardez ces bleus, LOS ANGELESet Gérard Wajcman en 2017,
observez ces roses et ces Il aurait pu être champion l’universitaire Gilles Dans une ville baignée verts, cet humour aérien, cette d’échecs, mais un jour son père LE ROMAN A.Tiberghien a sélectionné de lumière où près de la moitié audace, cette touche enfantine. lui a offert une trompette. des documents inédits de la population rêve DE RENARD Oh, l’histoire de ce roman est La face du cinéma en a été (correspondances, de cinéma, Hollywood oblige, très simple. Une femme qui changée. Ennio Morricone est Il y a des livres qui laissent manuscrits, journaux le photographe Denis Bourges épouse sans grande passion devenu compositeur. On ne va des marques. Qui, quand vous de voyage, photographies, renouvelle le genre de la street le prince de Clèves et puis pas regretter. Ce fort volume les ouvrez, vous frappent par cartes…) d’une cinquantaine photography en bâtissant tombe amoureuse d’un ami revient sur sa longue carrière. leurs mots. Abruptes, d’adulte. de voyageurs, écrivains, une fiction avec la complicité de de son mari. Le mari meurt. Morricone est un professionnel, Poil de Carotte est l’un d’eux. penseurs, parmi lesquels la scénariste Monica Rattazzi. Elle lui reste fidèle. Tout ça un expérimentateur. Le hasard Rédigé en 1894, le livre est André Breton, Marguerite Ses images nourries de plans ressemble à du Corneille, faisant bien les choses, il a été une longue nouvelle, en partie Duras, Claude Lévi-Strauss, filmiques inventent le quotidien annonce Benjamin Constant à l’école avec Sergio Leone. autobiographique, de Jules Jack London, Pierre Loti, de passants ordinaires lors ou encore Raymond Radiguet. On connaît la suite. Il faudra Renard. L’auteur y raconte Victor Segalen, Jules Verne… d’une journée particulière, celle C’est un madrigal. Ici et là, attendre 2016 pour que l’histoire de François, petit À défaut de voir cette de la cérémonie des Oscars. tout se passe dans l’âme. Clint Eastwood lui remette dernier de la famille Lepic. exposition, on voyagera Découpé en séquences, heure Évidemment un chef-d’œuvre, un Oscar d’honneur. Entre-Réduit à sa couleur de cheveux, par procuration avec par heure, le livre nous balade maintenant si bien habillé. temps, il y aura eu toutes ces rousse, l’enfant est traité ces belles pages. B. C. au hasard des grandes artères ANTHONY PALOU musiques de film. L’homme, comme un malpropre. Son ■ Récits du monde de Los Angeles. Comme dans ■ La Princesse de Clèves pas mécontent de lui, frère Félix le méprise quand De Gilles A. Tiberghien, me Les Ailes du désir de Wim De M de Lafayette, a travaillé avec tout le monde. sa mère lui donne toujours les Éditions de l’Imec, Wenders, nous pouvons illustré par Christian Lacroix, Son calendrier de l’époque tâches ingrates. La vie est loin 155 p., 28 €. entendre le monologue Gallimard, 200 p., 42 €. l’a empêché de participer d’être simple pour le joyeux
intérieur des personnages à Orange mécanique. Poil de Carotte. Mais, comme
et la couleur laisse place au noir Son nom figure aux génériques l’écrit l’illustrateur Ronan Badel,
et blanc lorsqu’il s’achève de Pasolini, Tornatore, Boisset, qui sublime le garçon sous
à Mulholland Drive. De jour Terrence Malick, Tarantino. La ses feutres orange fluo,
comme de nuit, la Cité des scie de Sacco et Vanzetti, c’est « il a réalisé l’exploit de grandir
Anges devient un grand studio lui. Tous en chœur : « Here’s to avec le plus lourd fardeau
à ciel ouvert offrant son décor you… » Le livre constitue la B.O. du monde. Une mère sans
à des fragments de vie banale de sa vie, les sous-titres d’un amour ». Un puissant classique
ou secrète. Une belle histoire. destin hors pair. ÉRIC NEUHOFFqui n’a pas d’âge.
ISABELLE STASSART■ Ma musique, ma vieALICE DEVELEY
■ Usual Heroes Los AngelesD’Ennio Morricone, entretiens ■ Poil de Carotte
De Denis Bourges et Monica avec Alessandro De Rosa, De Jules Renard, illustré
Rattazzi, Les Éditions de Juillet. traduit de l’italien par F. Rigollet, par Ronan Badel, Flammarion
160 p., 39 €.Séguier, 622 p., 24 €.Jeunesse, 160 p., 19,90 €.
ESCALE, SUR De Latécoère à Saint-Exupéry LES ROUTES DU CIEL,
DE LATÉCOÈRE
À AIR FRANCE.AVENTURES Les plus belles pages de l’histoire de l’aviation, en textes et en images. De Martine Laporte,
Michel Lafon,
254 p. illustrées.,
MOHAMMED AÏSSAOUI 39,95 €.
maissaoui@lefigaro.fr
OIXANTE-quatorze ans
après sa mort, Saint-Exu- Martine Laporte, est membre du
péry continue de nous conseil de la Fondation Latécoère.
fasciner. Le mystère et le L’éditeur explique que c’est lorsScharme opèrent toujours. d’une rencontre avec Marie
VinDeux livres et une exposition le cente Latécoère (la belle-fille du
remettent dans l’actualité : lui, la célèbre industriel), en 2003, que
postérité ne l’a jamais vraiment Martine Laporte s’est prise de
pasquitté, de son vivant comme sion pour ce visionnaire.
aujourd’hui. Les Éditions Galli- Le beau livre tire sa force de
mard lui consacrent un beau vo- l’extraordinaire iconographie
islume qui rassemble six titres ma- sue des archives de la fondation.
jeurs du grand écrivain et Près d’un millier de documents,
aviateur dans la collection presque tous inédits !
« Quarto ». Courrier Sud, Vol de
Aventure hors normesnuit, Terre des hommes, Pilote de
guerre, Le Petit Prince, Citadelle. On y lit, on y voit, une aventure
huOn y trouve ses premiers contes maine et industrielle hors normes.
de jeunesse inédits et les œuvres Saint-Exupéry n’est pas loin – il a
sont accompagnées d’un choix de travaillé pour Latècoère, qui
delettres, de souvenirs et de témoi- viendra l’Aérospatiale. Et il est en
gnages retraçant la biographie et correspondances, des extraits de L’avion a offert à Saint-Exupéry très bonne compagnie. De MermozDU VENT, DU SABLE
le parcours du créateur du Petit carnets, de scénarios, des icono- son moyen d’expression, nous dit à Guillaumet en passant par beau-ET DES ÉTOILES
Prince, en s’appuyant sur des do- graphies. Tout cela permet d’em- Alban Cerisier, c’est vrai, mais coup d’autres que Martine LaporteD’Antoine
de Saint-Exupéry, cuments inédits ou méconnus. brasser tous les aspects d’un grand Saint-Ex a offert à l’aviation sa met en scène à travers des
biogra« Quarto », L’édition est établie par Alban homme. Lire ou relire ses Poèmes plus belle expression par la grâce phies illustrées, ils ont écrit les plus
Gallimard, Cerisier. C’est un travail titanes- de guerre ou Les Copains, Un vol et de sa plume. belles pages de cette incroyable
1 684 p., 602 documents, que et somptueux ; le titre choisi, d’autres contes, c’est avoir le bon- Les passionnés de Saint-Ex peu- saga qu’est l’aviation française.
32 €. Du vent, du sable et des étoiles, heur de continuer à cheminer en vent poursuivre le voyage intime Ce n’est pas un hasard si
aurait enchanté Saint-Ex, comme compagnie de Saint-Exupéry. Al- dans son œuvre à la galerie Galli- Pierre Latécoère, esthète et
épis’il résumait une vie d’homme, ban Cerisier ajoute que la lecture mard qui lui réserve une exposi- curien, était fasciné par les
letd’écrivain et de fou d’avion. de la Lettre à un otage et de Cita- tion de ses dessins et manuscrits. tres, l’art et la musique, même
C’est ce que l’on peut appeler un delle conduit certainement au tex- L’autre livre que le Père Noël s’il s’inscrira en classe
préparalivre total, qui correspond bien à te caché. « Ce que découvre et finit devrait mettre dans sa hotte est toire scientifique. On comprend
l’esprit de cette collection « Quar- par rechercher l’écrivain aviateur Escale. Sur les routes du ciel, de La- mieux aussi pourquoi cette
to ». On y trouve les textes mar- dans une telle proximité continue à técoère à Air France, publié par les aventure aéronautique est
emquants, bien sûr, mais aussi des la mort, c’est la béatitude. » Éditions Michel Lafon. Son auteur, preinte de romantisme. ■
Ajeudi 13 décembre 2018 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Le prix Michel-Déon lancé à Dublin
de la
Hommage Irlande et la suivante en France, était ému. Devant l’éditrice Alice Michel Déon, qui parla si bien dessemaine En haut des marches du palais par l’Académie dont il était mem- Déon, le diplomate Pierre Joan- gens de l’Ouest irlandais. Un
chèdes Affaires étrangères à Dublin, bre. Les Irlandais avaient choisi non et l’académicien français que de 10 000 euros en main, ses
un grand panneau montrait un de couronner un ouvrage de Amin Maalouf, il dit son amour filles, Nora Rose et Sarah,
l’enlaL’ACADÉMIE ROYALE IRLANDAISE Michel Déon souriant. Le plus non-fiction d’un auteur résidant pour notre littérature, qu’il étudia çant, il incarnait tout l’amour du
VIENT DE DÉCERNER LE PREMIER PRIX irlandais des écrivains français sur leur sol. Ce fut Breandan Mac jeune, et cita, en français, les monde. On ignore si, dehors, un
MICHEL-DÉON À DUBLIN. EN 2019, EN MARGE donnait son nom à un prix. Le- Suibhne, auteur d’un livre intitulé premières phrases de L’Étranger taxi mauve les attendait. C’EST L’ACADÉMIE FRANÇAISE QUI LE
DÉCERNERA À UN AUTEUR FRANÇAIS. quel sera décerné une année en The End of Outrage. L’auteur de Camus. Il évoqua la figure de BRUNO CORTYlittéraire
Dorothy Day, radicale catholique
PORTRAIT Née en 1897
Les hommes«à Brooklyn, cette militante
dégénéreront
jusqu’à être une fouled’extrême gauche qui devint
incapable de penser, catholique à trente ans consacra
exploitée par des
démagogues, utiliséesa vie aux travailleurs pauvres.
finalement dans
une révolution»
ASTRID DE LARMINAT DOROTHY DAY
adelarminat@lefigaro.fr
LA LONGUE
SOLITUDE
ÉBUT décembre 1932,De Dorothy Day,
des processions detraduction de l’anglais
voitures et de vieux(États-Unis)
camions s’étirent lepar Francine Robet,
Le Cerf, D long des routes sur des
428 p., 25 €. milliers de kilomètres en direction
de Washington. Douze millions
d’Américains sont sans emploi et
sans aide sociale. Les États-Unis
s’enfoncent dans la crise depuis
trois ans et la colère gronde. Les
manifestations dégénèrent, les Mais son désir d’être catholique est
rafles de nourriture se multiplient. irrésistible. Sa relation avec Forster
Le gouvernement ne fait rien. Alors se détériore. Dorothy choisit. Elle
les réseaux communistes organisent demande le baptême.
une gigantesque « marche de la
Un humanisme chrétienfaim » vers le Capitole. Matraquages
policiers, gaz lacrymogènes. Les Les premières années de sa nouvelle
manifestants résistent. vie sont difficiles. Que faire de sa vie
À Washington, une belle journa- sans l’homme qu’elle aimait et sans
liste de trente-six ans couvre l’évé- ses camarades militants ? L’œuvre
DOROTHY DAY,
nement. Dorothy Day a l’habitude que lui propose Pierre Maurin l’uni-LA RÉVOLUTION
des manifestations. Dès l’âge de sei- fie enfin. Outre le journal qu’ils DU CŒUR
ze ans, ardente, passionnée de litté- créent, The Catholic Worker D’Élisabeth Geffroy,
rature, révoltée par la misère des (2 500 exemplaires en 1933, 100 000 Baudouin
Fondatrice du journal travailleurs pauvres, elle a vibré à en 1936), ils ouvrent à New York de Guillebon,
l’unisson des slogans marxistes. Mais The Catholic Worker, une maison d’hospitalité pour loger Floriane de Rivaz,
Dorothy Day (ici, en 1916) Tallandier, ce jour-là, elle se sent inutile. les pauvres qui frappent à leur
por256 p., 19,90 €. inspire aujourd’hui Convertie au catholicisme depuis te. Une maison où l’on prie. Une
de jeunes intellectuels cinq ans, elle ne peut plus participer maison où l’on se met autour d’une
à la lutte avec ses amis communistes. français. BETTMANN ARCHIVE table pour réfléchir. Ils croient à
Elle est déchirée. Pourquoi le clergé l’éducation par la lecture pour
reaméricain se range-t-il du côté de médier au mal que la société de
l’ordre bourgeois alors qu’il y a tant digé par Dorothy Day en 1952, est surprenant la mère d’une amie age- nuit dans une taverne, elle va à la consommation a fait aux hommes
de catholiques parmi les pauvres, préfacé par le président du Doro- nouillée dans sa chambre, elle s’ar- messe, s’assoit au fond de l’église, se en les gavant de conserves, de
déimmigrés polonais, italiens, mexi- thy, café associatif ouvert récem- rête, saisie, et lui demande de lui sent « poussée par un instinct aveu- sirs inutiles, de télévision. Sinon
cains ? Quid des « œuvres de miséri- ment à Paris. Trois autres membres apprendre à prier. L’aventure spiri- gle à s’agenouiller et à incliner la « les hommes dégénéreront jusqu’à
corde », « donner à manger aux affa- de l’association ont écrit sur elle un tuelle la fait rêver. Quand elle a tête ». Elle se ressaisit, chasse la ten- être une foule incapable de penser,
més, donner à boire à ceux qui ont livre qui puise dans ses nombreux douze ans, à Chicago, un pasteur tation religieuse, puis tombe amou- exploitée par des démagogues,
utilisoif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir écrits, Dorothy Day, la révolution du épiscopalien vient voir son père. reuse d’un homme qui lui fait lire sée finalement dans une révolution ».
les étrangers », etc. ? cœur. Dès lors, elle ira à l’église avec ses Pascal et relire Dostoïevski. Elle dé- Leurs maisons d’hospitalité sont
Son autobiographie commence frères et sa sœur. Fervente mais couvre aussi Huysmans. En lisant des foyers de personnes qui vivent
Aventure spirituelle par un hommage à ses aïeux et à ses tourmentée, elle envie ses camara- En route, L’Oblat et La Cathédrale, en communauté, et non une
orgaLe 8 décembre 1932, fête de l’Im- parents qui lui donnèrent une édu- des juifs et catholiques, spontanés, elle comprend qu’elle peut se sentir nisation caritative. Les Catholic
maculée Conception, Dorothy Day cation stricte mais bonne : « Tradi- chaleureux. Son éducation puritai- chez elle dans l’Église catholique. Worker refusent les aides
gouverimplore Dieu de lui ouvrir une voie tion ! C’est à peine si nous connais- ne la bride. Comme Maritain - qui ira la voir nementales. Ils se méfient de l’État
où se mettre au service des pauvres sons encore ce mot. Nous méprisons À seize ans, une bourse lui ouvre chez les Catholic Worker - Dorothy qui se mêle de tout. Contre l’indivi-Bio et de ses « camarades ouvriers ». Le la noblesse dans les noms et dans les les portes de l’université. C’est la fut convertie par des romans. dualisme capitaliste et contre le
soEXPRESS lendemain soir, un drôle de bon- faits. Nous nous accrochons à une liberté. Elle dévore Jack London, Mais c’est finalement l’expérien- cialisme étatique, ils croient en la
homme l’attend chez elle. Pierre médiocrité bourgeoise qui nous ferait arpente les quartiers pauvres de ce d’une vie heureuse à la campagne responsabilité de chacun envers son 1897
Maurin, de vingt ans son aîné, est paraître américains, tous du même Chicago, bascule dans la mystique avec un homme profondément prochain. Résolument non violents, Naît le 8 novembre.
« un paysan français » de Lozère, un modèle, tous prospères si nous som- révolutionnaire, communie avec les aimé qui lui rend la foi. « À travers ils rejoignent dès ses débuts le com-Enfance en Californie
autodidacte à la vaste culture, qui mes bons, et relégués au dernier de- masses. À dix-neuf ans, elle est en- un amour total, physique et spirituel, bat de Martin Luther King. Un paci-puis à Chicago.
fut novice chez les Frères des écoles gré de l’échelle sociale si nous som- gagée à New York par un journal j’étais arrivée à connaître Dieu. » fisme jusqu’au-boutiste difficile à 1916
chrétiennes et fréquenta le Sillon de mes mauvais. » socialiste. Commencent des années Forster, anarchiste et athée intran- comprendre pendant la guerre mais Devient journaliste
Marc Sangnier avant d’émigrer en Dorothy Day n’avait reçu aucune de reportages et de militantisme sigeant, l’entraîne dans de longues qui oblige les catholiques à s’inter-et militante de gauche
Amérique où il bourlingua de mé- éducation religieuse. Pourtant, di- avec les communistes, les anarchis- promenades, lui fait découvrir la roger sur l’usage de la violence. à New York.
tiers en métiers. Passionnément sait-elle, « toute ma vie j’ai été han- tes, les syndicalistes, une vie de bo- beauté de la nature qui la tourne L’action concrète, la prière,1924
chrétien, pauvre par choix, c’est un tée par Dieu ». Malgré son appétit de hème et même de « débauche », di- vers le Créateur. La douceur de l’écriture sont les trois piliers de la Publie un roman
chercheur et un prêcheur intarissa- vivre, elle eut très tôt une conscien- ra-t-elle. La morale sociale a l’amour lui fait rendre les armes. vie de Dorothy Day. En 1946, elle
semible du « bien commun » cher à saint ce angoissée de sa solitude dans un remplacé la morale sexuelle. Elle prie sans cesse, en marchant, participe à l’aventure de la revue autobiographique,
Thomas. On lui a parlé de Dorothy. univers traversé par les forces du Régulièrement pourtant, elle re- en travaillant. Elle attend un enfant. The Third Hour qui promeut un hu-The Eleventh Virgin.
Il est convaincu qu’elle va l’aider à mal. Étrangement, au fil de son en- chute dans un intense besoin d’ado- Elle est comblée. Elle sait pourtant manisme chrétien, où signent Jac-1927
mettre en œuvre sa vision d’une so- fance, il se trouva toujours des peti- rer et de louer. Lors de deux séjours que si elle devient catholique, Fors- ques Maritain, Berdiaev, Denis de Après la naissance
ciété renouvelée par trois mots- tes voisines pour lui parler de Dieu, en prison, elle fait l’expérience de la ter la quittera. Alors elle prête Rougemont. Plus tard, Hannah de sa fille Tamar,
clés : « culte, culture, agriculture ». et à chaque fois, elle sent son « cœur déréliction de l’homme sans Dieu. l’oreille à la voix qui lui souffle que Arendt, Lanza del Vasto, Mère Te-elle est baptisée.
Pas un meilleur des mondes, une s’élargir de gratitude ». Un jour, Certains matins, après avoir passé la la religion est l’opium du peuple. resa viendront la rencontrer. 1933
société « où il sera plus facile d’être Jusqu’à la fin de sa vie, elle sillon-Crée avec le Français
bon ». Dorothy, épuisée, n’a aucune ne le pays pour soutenir les Pierre Maurin
envie d’écouter cet étranger, mais il ouvriers. À soixante-quinze ans, à le journal The Catholic
ne lui en laisse pas le choix. Il lui ex- l’appel de Joan Baez, elle manifeste Un café-atelier Dorothy à MénilmontantWorker pour diffuser
plique les dangers de l’industriali- avec les fermiers mexicains contre la doctrine sociale
sation, de « La grande pulsation du les propriétaires californiens et se de l’Église. Ouvre
monde mécanique qui bat de plus en Aimer en rêve ne suffit pas, un verre l’après-midi au calme, Des permanences d’aide retrouve en prison avec eux. Pour une première maison
plus fort, tandis que celle des hommes il faut « faire de l’amour », disait danser lors de la soirée folk administrative sont assurées autant, elle n’était pas une catho-d’hospitalité.
ralentit, s’amenuise, meurt ». Pierre Maurin, le compagnon du mercredi, suivre un cours par des associations. « La passion lique progressiste. « Désolée, je suis 1939
Dorothy dira : « Il a été mon de route de Dorothy Day. Il y de menuiserie, de plomberie inlassable de Dorothy Day une traditionaliste », dira-t-elle à unPublie House
maître et moi son disciple. » À quoi il a un an, quinze jeunes chrétiens ou d’électricité, ou bien nous tire de nos torpeurs. Avec journaliste, affirmant croire en la of Hospitality.
répondait : « L’homme propose, la ont ouvert à Ménilmontant le venir bricoler à l’atelier. elle, nous redécouvrons que divinité du Christ, au paradis et à From Union Square
femme dispose. » Ensemble, sans un café-atelier Dorothy qui s’inspire Une conférence a lieu tous le bonheur se vit collectivement l’enfer, à la résurrection de la chair. to Rome.
sou, ils lancent un mensuel, Catholic des intuitions de Dorothy Day sur les jeudis soir. Parmi les sujets et que nous pouvons l’éprouver « Je crois avec saint Augustin que 1952
Workers, et un réseau de maisons le travail manuel, la formation à venir, la sobriété, l’intelligence en nous faisant humbles ouvriers nous sommes tous membres ou mem-Publie un récit
d’hospitalité originales qui conti- intellectuelle, l’hospitalité, l’amitié artificielle, la doctrine sociale du Royaume », écrit Foucauld bres potentiels du corps mystique du autobiographique
nuent de faire des émules à travers et l’ancrage dans un quartier. de l’Église, la laïcité, Madeleine Giuliani, président du Dorothy, Christ. Que nous sommes tous mem-La Longue Solitude
le monde. En France, ils inspirent Les fondateurs assument leur foi Delbrêl, Gustave Thibon, en préface de La Longue Solitude. bres l’un de l’autre, et que si l’un des 1980
aujourd’hui les jeunes intellectuels mais ont à cœur que ce lieu soit Emmanuel Mounier. Du soutien A. L. membres souffre, la santé de tout le Meurt
catholiques alternatifs. La Longue ouvert à tous. On peut y boire scolaire est proposé le mercredi. www.ledorothy.fr/cafe/ corps est souffrante. » Radicale et le 29 novembre.
Solitude, récit autobiographique ré- inclassable. ■
A