Le bateau ivre

Le bateau ivre

-

Français
180 pages

Description

Ce livre est un cri d'alarme. Fière de sa très ancienne tradition culturelle et scientifique, la France a longtemps cru qu'elle assurait à ses enfants une formation à peu près sans égale. Mais cette belle confiance s'est peu à peu effritée au long du dernier demi-siècle, au fur et à mesure des évaluations nationales et des comparaisons internationales, pour faire place à une profonde inquiétude (...). Et si justement la descente aux enfers de notre école était due moins aux insuffisances d'un personnel qui fait ce qu'il peut qu'à cette accumulation de réformes, de "rénovations", de "refondations" élaborées en toute hâte, jamais mûries, jamais discutées, jamais expérimentées ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 juin 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140123986
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Pierre Legrand
Ce livre est un cri d’alarme.
Fière de sa très ancienne tradition culturelle et
scientifique, la France a longtemps cru qu’elle
assurait à ses enfants une formation à peu près
sans égale. Mais cette belle confiance s’est peu
à peu effritée au long du dernier demi-siècle, au
fur et à mesure des évaluations nationales et des Le bateau ivre
comparaisons internationales, pour faire place à une
Cinquante ans d’Éducation nationaleprofonde inquiétude.
Nos ministres de l’éducation ne sont pourtant pas (1969-2019)
restés inactifs. Ils ont d’abord réagi en assignant à
notre enseignement des objectifs aussi prestigieux
qu’inaccessibles. Puis se sont succédé à un rythme
sans cesse accéléré lois, décrets, arrêtés, circulaires,
notes de service destinés à adapter de gré ou de force
à la modernité un corps enseignant jugé routinier.
Et si justement la descente aux enfers de notre école
était due moins aux insuffisances d’un personnel qui
fait ce qu’il peut qu’à cette accumulation de réformes,
de « rénovations » de « refondations » élaborées en
toute hâte, jamais mûries, jamais discutées, jamais
expérimentées ?
Pierre L egrand a longtemps occupé un poste de responsabilité
au sein de l’Inspection générale de l’Éducation nationale. Il a en
cette qualité piloté un rapport sur le baccalauréat et une étude
de grande ampleur sur les systèmes scolaires étrangers.
Couverture : © Brett Lamb - 123rf.com
ISBN : 978-2-343-17592-8
9 782343 175928
18 €
RUE_ECOLES_LEGRAND_13,5_BATEAU-IVRE.indd 1 08/06/2019 21:12
Rue des Écoles
Pierre Legrand
Le bateau ivre
Rue des Écoles

Le bateau ivre















Rue des Écoles
La collection « » est dédiée à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Elle accueille également des œuvres de fiction (romans)
et des textes autobiographiques.
Déjà parus
de Beaucoudrey (Olivier), Le préfet est mort, roman, 2019.
Wiame (Benjamin), Le barricadeur de mots, roman, 2019.
Jeanningros (Maxime), Les miraculés magnifiques, roman, 2019.
Pilloy (Richard), « Excusez-moi Mesdames »
Boutrin (Théodore Harry), Les saveurs d’un congé bonifié, récit, 2019.
Dieudonné, La chute, cette belle envolée, roman, 2019
Wallet (Jean-Marie), Bois flottés, roman, 2019.
Locus (José), Rumeurs de la Soufrière
Manuceau (Jean-Christophe), La désirée, roman, 2019.
Seyler (Marie-Françoise), Attale, la tante bouchère, roman, 2019.
Fainsilber (Liliane), Trois boutures de jasmin, roman, 2019.
Tourné (Pierre-Jacques), L’hypnophobe, roman, 2019.


Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.editions-harmattan.fr
Pierre Legrand


Le bateau ivre
Cinquante ans
D’Éducation nationale
(1969-2019)




























© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-17592-8
EAN : 9782343175928 Introduction
Comme je descendais des fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
Ce Bateau ivre dont parle Rimbaud, c’est l’Éducation
nationale. Et le pilote, c’est son ministre. Il suffit de
changer très peu le texte pour que la chose devienne
évidente :
Comme je défendais des projets impossibles,
Je me faisais toujours guider par les hâbleurs :
Ces conseillers criards avaient trouvé leurs cibles
Et cloué au poteau le corps des professeurs.

____________


Jusque dans les années 80, le mot d’ordre tant de nos
officiels que de nos experts de l’éducation était au
triomphalisme.
En 1989, dans un livre à succès intitulé Le niveau
monte et sous-titré Réfutation d’une vieille idée
concernant la prétendue décadence de nos écoles, deux
des spécialistes les plus en vue, Christian Baudelot et
Roger Establet, n’hésitaient pas à proclamer : « Le
système scolaire français assure à sa jeunesse un niveau de
formation tout à fait exceptionnel dans le monde ».
La décennie 90 a suffi pour que cette vision radieuse
fasse place à un portrait en noir. Depuis, les mêmes
officiels, les mêmes experts disent et redisent que le
système français d’enseignement est en panne : il est l’un
5
des plus inégalitaires du monde, il n’est pas en phase avec
les besoins de la société, il n’a pas su s’adapter à la
modernité, il laisse sur le carreau un nombre
impressionnant de jeunes.
Un changement aussi radical exigeait des coupables,
qu’heureusement des observateurs sagaces n’ont pas tardé
à découvrir.
Il ne s’agit pas, comme pourraient le penser certains
naïfs, de l’accroissement des inégalités sociales, du
malaise des banlieues, du doublement en trente ans du
nombre de familles monoparentales ou de l’invasion des
portables et autres smartphones. C’est encore moins, bien
sûr, l’effet des réformes qui, un clou chassant l’autre, se
sont succédé à un rythme vertigineux dans le système
d’éducation.
Non, c’est beaucoup plus simple : les pratiques des
enseignants ne conviennent plus. Ils utilisent des méthodes
périmées, ils dispensent un enseignement de pure routine,
ils traumatisent les élèves par un système d’évaluation
injuste et brutal.
Un témoin plus clairvoyant encore que les autres, le
recteur Prochasson, a même estimé dans une interview
(Télérama du 21 janvier 2015) que les professeurs avaient
une part de responsabilité dans la tuerie de Charlie hebdo,
car ils n’avaient pas su inculquer à leurs élèves les valeurs
républicaines. Haro donc sur le baudet !
L’animal a bon dos. Il est d’ailleurs habitué aux coups :
ministres, administrateurs, sociologues, théoriciens de
1l’éducation, à l’occasion journalistes et plus d’une fois

1 Le Monde, qui se veut la pondération même, est allé le 4 février
1999 jusqu’à titrer sur toute la largeur d’une page : « Éducation : le
mammouth est un âne ». Un sous-titre éloquent enfonçait le clou :
« 1 300 000 fonctionnaires forment 40% d’analphabètes et 7 millions
d’exclus. »
6
parents d’élèves, tout le monde y va de bon cœur. De si
bon cœur qu’une telle unanimité finit par sembler
suspecte.
Et si les sources principales du malaise actuel de
l’enseignement en France ne se trouvaient pas à la base,
dans un personnel qui vaille que vaille fait ce qu’il peut
avec les moyens qu’on lui donne et les contraintes qu’on
lui impose, mais au sommet, dans les bureaux du
ministère ?
Il ne s’agit pas ici de prôner le retour à l’école de Jules
Ferry, encore moins à celle des pères jésuites ou à celle
d’un quelconque âge d’or, mais de montrer comment une
avalanche de lois, de décrets, d’arrêtés, de circulaires et de
notes de service a pu faire d’un système qui fonctionnait
cahin-caha un système en perdition.
Étant donné la complexité extrême de notre système
scolaire, il ne sera question ni des formations post-bac ni
des enseignements technique et professionnel, sujets dont
chacun à lui seul mériterait un livre.
En revanche, pour donner quelques repères que nos
décideurs ont systématiquement négligés, un certain
nombre de parenthèses ouvriront des aperçus sur la
situation dans les grandes nations de développement
comparable.
J’éviterai le plus possible les comparaisons avec de
petits États prospères à la structure sociale très homogène
comme la Finlande, si souvent donnée en modèle, ou
Singapour, la nouvelle coqueluche : leurs problèmes sont
fort éloignés des nôtres.
Il sera en outre plusieurs fois fait référence aux piètres
résultats de la France dans les évaluations internationales
7
2PISA (Programme for International Student Assessment ),
3PIRLS (Progress in Reading Literacy Study ) et TIMSS
4(Trends in Mathematics and Science Study ), qui font
périodiquement une étude du niveau des élèves de quinze
ans, pour PISA, et de dix ans, pour PIRLS et TIMSS, dans
une bonne soixantaine de pays.


2 « Programme d’évaluation internationale des élèves », tous les
trois ans.
3 « Progrès en compréhension de lecture », tous les cinq ans.
4 « Tendances dans l’étude des mathématiques et des sciences »,
tous les quatre ans.
8

CHAPITRE 1
Une étrange dictature
Un pouvoir sans contre-pouvoir
Commençons par une anecdote. Elle est ancienne,
puisqu’elle date du temps où Lionel Jospin tenait les rênes
de l’Éducation nationale, mais elle est significative. Le
ministre présidait une réunion d’inspecteurs généraux et
régionaux. Arriva un moment où, dans la chaleur du débat,
l’un d’entre eux eut cette phrase malheureuse : « Monsieur
le Ministre, je crois que vous vous trompez. » La réponse
fut cinglante : « Monsieur, je décide de ma politique, aidé
de mes recteurs et de mes directeurs. Vous, vous
l’exécutez. »
La formule mérite réflexion, car elle décrit bien le rôle
de chacun des principaux rouages de notre système
d’éducation. Le ministre prend conseil auprès de ses
recteurs et ses directeurs. Ces hauts fonctionnaires, choisis
5sur des critères largement politiques , sont révocables sans
préavis et n’ont aucune envie de compromettre leur
carrière en contrariant le grand homme. Chaque
changement de majorité apporte d’ailleurs son nettoyage :
survivent ceux dont l’échine est assez souple, ce qui
heureusement est souvent le cas.
Quant aux corps d’inspection, qui avaient à l’origine et
devraient encore avoir pour fonction essentielle d’observer

5 Un décret du 4 octobre 2018 a porté de 20% à 40% le nombre de
recteurs pouvant être nommés à la discrétion du gouvernement.
Première bénéficiaire : une camarade de promotion d’Emmanuel
Macron à l’ENA.
9
et de rendre compte, l’anecdote précédente montre que ce
qui est attendu d’eux est tout autre. Il n’est pas question
pour eux d’étudier l’impact de tel ou tel train de mesures
sur la qualité de l’enseignement, mais uniquement de faire
appliquer les décisions d’en haut. Un travail de simple
police, donc. Ainsi, sans même parler de contre-pouvoir,
tout ce qui pourrait ressembler à une structure permanente
de diagnostic est dévoyé et neutralisé.
6C’est dans l’inspection départementale , responsable du
contrôle des écoles primaires, que la situation est la plus
voyante. Étroitement tenue en laisse par le rectorat et les
directeurs académiques, elle s’occupe moins de vérifier le
bon fonctionnement des écoles et des classes que de
propager la parole officielle du moment. Une petite
histoire montre à quel point ce personnel peut être au
garde-à-vous : un inspecteur, assistant à un cours de CM2,
a l’étrange idée de demander aux enfants qui sait le nom
du ministre de l’Éducation nationale. Long silence, puis
une gamine lève timidement le doigt. Interrogée, elle dit
toute fière : « Monsieur, c’est Najat ». La petite s’attendait
à être félicitée, elle a récolté un sévère sermon sur le
respect.
Il est de moins en moins rare en outre, surtout dans les
collèges, qu’un chef d’établissement, pris d’un saint zèle
ou d’un louable désir d’avancement, sorte du cadre strict
de ses attributions pour imposer à ses enseignants, en dépit
d’une théorique liberté pédagogique qui tend à ne plus être
qu’une façade, une version hard des consignes
ministérielles.
À l’échelon local ou régional, la situation est donc
claire : verrouillage quasiment parfait. Reste à voir ce qu’il
en est sur le plan national.

6 Ce sont en termes administratifs les IEN, inspecteurs de
l’Éducation nationale.
10
Les instances nationales de contrôle
Glissons sur le Conseil supérieur de l’éducation. Sa
masse (98 membres) et la rareté de ses réunions font que
7cet héritier d’un très long passé n’est plus qu’un zombie
dont les avis n’émeuvent personne.
Beaucoup plus actif est le service portant le nom un peu
prétentieux de Direction de l’évaluation, de la prospective
et de la performance (DEPP). Outre la publication
annuelle d’un fort volume de références statistiques, il
publie régulièrement des enquêtes soignées... que le
cabinet laisse passer avec une totale indifférence.
Reste l’Inspection générale de l’Éducation nationale,
qui est avec la DEPP la seule structure du ministère à
avoir une vue à long terme de l’ensemble du système
éducatif. Ses membres, nommés à titre permanent, sont
souvent de ce fait moins dociles que les recteurs et les
directeurs.
Hélas, comme tous les grands corps de l’État, elle a un
grave problème : l’invasion des nominations de
complaisance. Les plus voyantes, mais non les seules, sont
les nominations au tour extérieur instituées par la loi du 13
septembre 1984 « afin de diversifier l’origine et le profil
8des IGEN » ; elles se font « à la discrétion du
gouvernement dans une proportion d'un poste sur cinq,
sans autre condition que celle de l’âge des candidats ».
Traduisons : des sinécures pour les amis ou les protégés.
La France n’est peut-être pas une république bananière,
mais c’est indiscutablement une république fromagère.
Citons un exemple instructif. Une personne bien en
cour fut nommée à l’Inspection générale contre l’avis

7 Il s’appela de 1850 à 1945 Conseil supérieur de l'instruction
publique.
8 Inspecteurs généraux de l’Éducation nationale.
11
quasi unanime de la commission consultative ad hoc. Elle
fut affectée à un groupe où elle fit preuve d’une totale
incurie. Que pensez-vous qu’il arriva ? Elle fut, au bout de
deux ou trois ans, promue à un poste plus élevé, ce qui
inspira au responsable du groupe qu’elle quittait une brève
oraison funèbre : « Le Seigneur nous l’avait donnée, le
Seigneur nous l’a reprise. Que son saint nom soit béni ! ».
L’Inspection générale a un autre problème (que connaît
aussi la DEPP) : quand on lui commande un rapport, elle
met plusieurs mois à l’élaborer, ce qui est un minimum
pour un travail sérieux mais ne peut que paraître prohibitif
à un cabinet vivant dans une urgence permanente. Pire :
soucieuse de continuité, elle a tendance à plaider la
9prudence. Comme disait en 1967 l’un de ses membres
lors de la mise en route d’une réforme particulièrement
mal venue, « Dans une voiture, il y a trois organes
principaux : le moteur, la direction et le frein. Eh bien !
Dans l’Éducation nationale, je suis le frein ».
Considérée comme une gêneuse, elle est de plus en plus
mise sur la touche au risque de devenir un cimetière des
éléphants. Cette méfiance explique que la loi Jospin de
1989 ait remis la responsabilité des programmes scolaires,
jusqu’alors assurée le plus souvent par l’Inspection
10générale, à un Conseil national des programmes formé
de personnalités nommées par le ministre.
Une constante de la politique de nos ministres de
l’éducation est en effet de confier à des comités recrutés
pour la circonstance ce qui devrait être l’œuvre de
structures permanentes, engendrant par là même une
périlleuse instabilité.

9 Lucien Thiberge, à propos de la réforme des « mathématiques
modernes ».
10 Supprimé en 2005 par la loi Fillon, ressuscité en 2013 par
Vincent Peillon sous le nom de Conseil supérieur des programmes.
Ainsi vont les choses dans notre ministère...
12
Ces structures temporaires, conseils ou commissions,
sont composées de hauts personnages ayant en commun
pour la plupart de penser selon la ligne du moment, de
faire ce travail en sus d’une activité à temps plein, de
n’avoir jamais pratiqué l’enseignement primaire ou
secondaire et de ne jamais être allés voir ce qui se passe
dans les classes. Les professionnels étant suspects, on
recrute des amateurs.
Un centralisme absolu
Le ministre est en principe un dictateur. Il consulte qui
il veut, quand il veut, comme il veut, puis il décide.
Ensuite, du haut en bas de l’échelle hiérarchique, on
applique de gré ou de force. On songe à l’article 1 du
Règlement militaire de 1933 : « La discipline faisant la
force principale des armées, il importe que tout supérieur
obtienne de ses subordonnés une obéissance entière, et une
soumission de tous les instants ».
Ce souci qu’a le pouvoir central d’imposer la doctrine
officielle en tout temps, en tout lieu et jusque dans le
moindre détail a toujours frappé les observateurs
étrangers. C’est ainsi que l’Anglais Geoffrey Howson,
dans son livre National Curricula in Mathematics,
qualifiait sans bienveillance excessive la France de « pays
où, par exemple, les élèves de cinquième à travers tout le
pays ouvraient à toute heure leur manuel exactement à la
même page ».
Une instabilité chronique
Le ministre a beau être un dictateur, c’est un dictateur à
la vie brève. Le phénomène ne date pas d’hier. Sous la
troisième République, il atteignait des sommets : les
13
11années trente ont vu défiler à l’Éducation nationale
douze ministres, donc une longévité moyenne de dix mois.
Les cinquante dernières années n’ont pas été mal non
plus : du 7 avril 1967 au 10 mai 2017, date du départ de
Najat Vallaud-Belkacem, il y a eu vingt-trois ministres
différents, soit une durée moyenne de deux ans et deux
mois. Le record pour cette période appartient
indiscutablement à François-Xavier Ortoli, qui en 1968
tint un mois et dix jours. Mais le cas de Benoît Hamon est
presque aussi édifiant : nommé le 2 avril 2014, il a été
démissionné le 25 août de la même année, quelques jours
avant la rentrée scolaire… ce qui en dit long sur l’intérêt
du gouvernement de l’époque pour l’éducation !
Le poste de ministre de l’Éducation nationale est un
poste en vue, tant par la masse colossale de personnel qu’il
emploie (plus d’un million sans compter les
établissements privés sous contrat, qu’il est censé
contrôler) que par l’impact de ses décisions : qui n’a pas
des enfants ou petits-enfants dans le système scolaire ?
C’est donc une position risquée, mais aussi un tremplin
pour les ambitieux.
Le ministre tente presque toujours de marquer les deux
ans de son règne par des initiatives spectaculaires et une
politique de communication à tout va. Ce qui lui importe,
c’est de laisser une empreinte aussi forte que possible. Il
lui faut pour cela se démarquer de ses prédécesseurs, ce
qui l’amène tout naturellement à dresser un portrait
calamiteux de l’état de l’école à son arrivée et à proclamer
l’urgence du changement.
Chacun ou presque, donc, sort sa grande loi sur
l’éducation. D’annonce fracassante en annonce
fracassante, en un quart de siècle nous sommes passés de

11 Jusqu’au 3 juin 1932, le ministère de l’Éducation nationale
s’appelait ministère de l’Instruction publique.
14
12la Rénovation pédagogique des lycées (Bayrou, 1993)
aux réformes tous azimuts de Jean-Michel Blanquer, via la
Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de
l’école (Fillon 2005), le Socle commun de connaissances
et de compétences (Robien, 2006), la Refondation de
l’École (Peillon, 2013) et la Réforme des collèges
(Vallaud-Belkacem, 2016). Et n’ont été mentionnés que
13les plus voyants des projets qui ont abouti  !
Signalons au passage que la « refondation » de Vincent
Peillon faisait curieusement écho à la Lettre aux
éducateurs que Nicolas Sarkozy avait publiée en
septembre 2007, lettre qui se concluait noblement par « Le
temps de la refondation est venu. » De droite ou de
gauche, peu importe, l’essentiel est de refonder.
Ajoutons que le phénomène tend à s’accentuer : Najat
Vallaud-Belkacem avait donné un sérieux coup
d’accélérateur et Jean-Michel Blanquer est très loin
d’avoir ralenti. En moins de cinq ans, depuis août 2014,
tous les secteurs de l’Éducation nationale ont été remués
de fond en comble.
Et si, au moins une fois, on oubliait cette frénésie
réformatrice ou refondatrice pour simplement s’occuper de
gérer ? Et si, au moins une fois, on s’accordait le temps de
réfléchir ?
Le facteur temps
Le temps joue dans l’affaire un rôle essentiel. Quand il
entame une réforme, le ministre n’a aucune envie de voir

12 Suivie en 1994 par le Nouveau Contrat pour l’École du même
Bayrou.
13 Le plus spectaculaire des projets avortés fut celui de Claude
Allègre, qui suscita un tel tollé que le ministre dut démissionner le 25
mars 2000.
15
14son successeur en encaisser le bénéfice . Il faut donc
qu’elle soit conçue et réalisée en l’espace de quelques
mois.
Il n’est, du coup, pas question de faire un bilan de la
situation que l’on souhaite modifier, ni de s’attarder sur
des détails tels que les difficultés de mise en place ou les
conséquences possibles, encore moins d’expérimenter le
projet sur une académie, sur un département ou
simplement sur un échantillon représentatif
d’établissements. Pas question non plus de s’enquérir de la
façon dont est traité à l’étranger le problème que la
réforme envisagée prétend résoudre : on n’a pas le
temps… et les résultats de l’enquête pourraient aller à
l’encontre des intentions du ministre.
Commençons par un exemple, mineur mais pittoresque,
de cette frénésie. L’arrêté du 27 janvier 2010 sur les
erhoraires du lycée a été modifié six fois en huit ans : 1
février 2010, 21 novembre 2011, 19 décembre 2012, 11
juin 2015, 16 juin 2016, 16 juillet 2018.
Voici plus grave encore sans doute. Au début des
années 90, un conseiller influent du ministre, Didier
Dacunha-Castelle, président du Conseil national des
programmes, proclama qu’il y aurait désormais, entre la
publication des programmes et leur mise en application,
un délai d’au moins quatorze mois. C’était une règle de
bon sens élémentaire : partout à l’étranger les délais sont
plus longs.
Analysons le processus : les éditeurs doivent faire
rédiger les manuels, en faire imprimer un premier lot, faire
parvenir un exemplaire à chaque établissement pour que
les professeurs puissent faire leur choix, enfin se tenir

14 Une exception cependant : lorsqu’une réforme provoque trop de
remous, un usage courant est de traîner les pieds pour la léguer au
suivant.
16
prêts à une diffusion de masse. L’administration doit (ou
plutôt devrait) organiser pour les enseignants au moins une
session d’information, voire de formation si le changement
prévu est d’importance. Les professeurs, eux, ont à se
documenter et le plus souvent à repenser tout ou partie de
leur cours. Tout cela, si on veut le faire sérieusement,
demande du temps, beaucoup de temps.
Il n’empêche que cette règle des quatorze mois est
régulièrement bafouée. Il est arrivé plusieurs fois que les
commentaires officiels des programmes sortent après le
début de la mise en application.
Dans ce domaine, l’équipe de Najat Vallaud-Belkacem
s’est surpassée. Il était d’usage que les changements dans
une discipline se fassent au fil des ans : une année en
sixième, l’année suivante en cinquième et ainsi de suite. Il
n’y avait donc pas de rupture de continuité pour les élèves,
les auteurs de manuels et les éditeurs pouvaient échelonner
leur travail, les enseignants avaient le temps de s’adapter.
Or le 25 novembre 2015 de nouveaux programmes,
élaborés en un temps record, ont été publiés au Bulletin
officiel pour toutes les matières et pour tous les niveaux du
cours préparatoire à la troisième, soit une centaine au total,
avec application à la rentrée 2016, neuf mois seulement
15plus tard . Qui dit mieux ?
Qui dit mieux ? Mais Jean-Michel Blanquer, tout
simplement ! Le 20 janvier 2019 est sorti au Bulletin
officiel l’ensemble des programmes du lycée général et
16technologique , sept mois et demi avant leur application
en seconde et en première.

15 Les aménagements nécessaires pour raccorder les programmes
de seconde aux nouveaux programmes de troisième, ont été publiés le
2 mai 2017 pour application à la rentrée suivante, ce qui laissait aux
enseignants tout juste quatre mois de délai.
16 Plus précisément : les programmes de seconde, ceux de première
et une partie de ceux de terminale.
17