Penser l'accompagnement biographique

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Les démarches biographiques ont connu un fort développement au cours des trente dernières années. Cela dans plusieurs domaines : en approche existentielle et narrative sur le mode individuel ou en collectif, dans le champ du travail et de la formation, mais aussi dans les différents champs du travail social.
Publié le : dimanche 8 mai 2016
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EAN13 : 9782806108388
Nombre de pages : 262
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Elle a été collaboratrice scientiIque à la faculté de psychologie
9HSMIKG*bacied+
Penser l’accompagnement biographique
ISBN : 978-2-8061-0284-3 D/2016/4910/27 ________________________________________________________
©Academia-L’Harmattan s.a.Grand’Place, 29B-1348 Louvain-la-Neuve________________________________________________________
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Penser l’accompagnementbiographique
Emmanuel Gratton Alex Lainé AnnemarieTrekker
Louvain-la-Neuve 2016
Introduction
Les démarches biographiques ont connu un fort développement au cours des trente dernières années. Cela dans plusieurs domaines : en approche existentielle et narrative sur le mode individuel ou en collectif (autour des tournants de la vie, des choix, projets, engagements individuels ou collectifs, de la transmission…), dans le champ du travail et de la formation (personnes en recherche d’emploi ou en réorientation professionnelle, candidats à la VAEValidation des Acquis d’Expérience…) mais aussi dans les différents champs du travail social (accompagnement de publics fragilisés ou en recherche d’insertion sociale, secteur socio-éducatif, institutions de soins…).
Ce développement d’une demande spécifique d’être entendu et accompagné à travers les démarches fondées sur l’histoire de vie fait suite à une évolution de la société. Cette dernière a vu d’une part croître les valeurs liées à l’individualisme avec des exigences et des pressions de plus en plus fortes du côté de la réussite et l’excellence et d’autre part éclater les repères collectifs et les solidarités traditionnelles. Dès lors, l’approche biographique s’inscrit dansun accompagnement réflexif en distanciation et en contrepoint de ces nouveaux paradigmes : l’urgence, l’innovation permanente, le culte du changement, la mobilité, les nouvelles technologies notamment en matière de communication… tels qu’ils sont vécus dans les histoires singulières en s’inscrivant dans le roman familial et la trajectoire sociale des sujets.
Pour rencontrer cette demande, celle d’une pause permettant de se retrouver et de se réfléchir sur un temps long incluant passé, présent, avenir, est apparue la nécessité de la formation de praticiens et accompagnants. Une telle formation est esquissée dans les différentes parties de cet ouvrage, axée sur les
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fondements théoriques, les outils méthodologiques, les dispositifs, les processus et les exigences éthiques liées aux pratiques d’accompagnement par le récit de vie avec les contraintes qu’elles imposent et les limites qu’elles comportent. Les pratiques dans les différents domaines trouvent par ailleurs un large espace pour se déployer dans la partie consacrée aux champs d’application qui offre à différents auteurs l’occasion de les décrire et les développer.
En prenant l’initiative de ce livre, nous avons voulu d’emblée le situer à la fois dans une ligne directrice commune, celle de la sociologie clinique à laquelle nous nous sommes formés et que nous avons pratiquée notamment au sein de l’Institut international de sociologie clinique à Paris qui a cessé ses activités en 2014, et dans la spécificité de nos formations 1 initiales et nos champs d’applications. Il y avait là, un double intérêt, celui de croiser nos expériences des pratiques, nos référents théoriques et nos ressentis. Les lecteurs trouveront ainsi au fil des différentes parties du livre des textes avec des styles, des tonalités et des propos reflétant nos singularités mais aussi, du moins nous l’espérons, une cohérence née de la manière dont ce livre s’est construit dans une progression à partir d’une réflexion partagée. Il ne s’agit donc pas d’unlivre collectif au sens d’un rassemblement de textes produits individuellement, mais bien d’un livre que nous avons construit collectivement. À la manière dont nous pensons aussi que doit se construire un travail en approche biographique, à travers une co-construction qui met au travail tant l’accompagnant que l’accompagné.
Si nous indiquons dès la première partie «l’art et la matière de l’accompagnement biographique», nous l’illustrons rapidement par les récits d’expériences des praticiens eux-mêmes. Nous visiterons ainsi les différentes approches que sont : «l’approche existentielle par le récit de vie» (chapitre 2), «l’approche biographique et rapport au travail» (chapitre 3), «l’approche socio-clinique et intervention sociale » (chapitre 4)
1 Voir présentation des auteurs.
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Nous nous efforçons de répondre aux interrogations qui sont les leurs, mais aussi en les invitant à se poser des questions qu’ils ne se posaient pas initialement et qui pourtant doivent être réfléchies et traitées dès lors que l’on forme le projet de susciter, de recueillir des récits de vie et de les mettre au travail.
Parmi toutes ces questions figurent celles qui suivent : -L’approche biographique, pour quoi faire? -L’approche biographique, comment faire? - Sur quels référents théoriques et méthodologiques prendre appui ? - Quelle est la frontière entre démarche biographique et psychothérapie ? - Quels questionnements déontologiques et éthiques sont engagés par l’approche biographique? Et comment les traiter ?
Le chapitre 5 répondra aux questions qui nous semblent à la fois essentielles et transversales dans la perspective de tout accompagnement biographique. Pour autant, cet ouvrage n’est ni un guide touristique, ni un livre de recettes à suivre mécaniquement. Les questions qui y sont travaillées, le sont toujours en référence à des concepts, des modèles et des théories constituées.Penser l’accompagnement biographique consiste à ne jamais délier la réflexion et l’action, à agir avec lucidité et à réfléchir avec engagement.
Conscients des risques de dérives instrumentales liés à un certain engouement pour les récits de vie dans notre monde hyper-connecté et face à une société du spectacle à la recherche de sensations et d’émotions fortes mais aussi du danger d’instrumentalisation de nos pratiques et de normalisation de celles-ci en vue de ramener le sujet au rang d’objet dans le monde institutionnel, nous souhaitons inciter à la vigilance. Nous avons voulu pointer le risque de dérive vers un rapport de domination entre, d’une part, le chercheur, l’intervenant, l’accompagnant et, d’autre part, le narrateur, l’accompagné, notamment dans la perspective de l’interprétation et d’illustration d’hypothèses préconstruites. Pour renforcer cette
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réflexion critique, la formation, le travail personnel sur sa propre histoire de vie mais encore les espaces d’intervision entre pairs, les échanges avec d’autres praticiens et l’ouverture au questionnement sur sa pratique nous paraissent indispensables. S’il ne restait qu’une seule idée à retenir aprèslecture de ce la livre, ce serait celle-ciμ l’histoire d’une vie ne doit jamais se clore sur elle-même, ne jamais devenir une fin en soi, encore moins une fin de soi. Il en va de même pour les pratiques. Si nous avons choisi le termed’accompagnement biographiquecomme intitulé, c’est en écho à l’ouvrage fondateur de Michel 2 LegrandL’approche biographique, paru en 1993. Un des apports essentiels de ce livre réside dans l’importance donnée à l’écoute du sujet, cet «autre » pris non pas comme objet de recherche mais comme auteur etacteur d’une histoire, d’un drame, d’une narration qui le définit comme être humain et individu singulier. Être accompagnant d’un récit de vie, c’est avant tout avoir le goût et ressentir le plaisir d’écouter cette histoire, ce drame, cette narration, ce roman qui ne se résument pas aux seuls faits et événements mais qui s’expriment aussi à travers la manière dont ils sont amenés et contés. Être praticien en histoire de vie, c’est nouer une relation à partir du récit d’une vie à travers le langage, parléet/ou écrit, qui est le propre de l’humain pour le transformer en histoire de vie à travers des échanges qui relèvent du don et du contre-don. L’accompagnant de récits de vie peut faire sienne la devise empruntée au poète latin Térence : « Je suis homme et rien de ce quiest humain ne m’est étranger». Enfin il importe de souligner cette autre spécificité de l’accompagnement biographique qui est de s’ouvrir à une diversité de points de vue à partir de ces différentes « disciplines biographiques » comme les nomme Michel Legrand que ce soit la sociologie, la psychologie, laphilosophie, l’anthropologie, la sémiologie, la littérature… En recoupant trois angles de vue, 2 Michel Legrand et le courant de l’approche biographique sont présentés dans la partie consacrée aux courants-ressources.
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socio-clinique, philosophique et narratif, nous avons voulu dans les différentes parties offrir une part de cette diversité.
Il restait à délimiter le champ de l’approche biographique. C’est sans doute Ricœur avec le concept d’identité narrativequi constitue la référence en cette matière. À la question « Qui es-tu ?», l’homme est le seul à répondre par une histoire. Il est aussi le seul à savoir que cette histoire a un début et une fin et qu’il lui revient de la mener entre ces deux points, l’un étant généralement connu, celui de la naissance, l’autre inconnu, celui de la mort. Il en résulte un certain nombre de questionnements existentiels qui, même s’ils traversent le champ de la psychothérapie, y sont rarement traités en tant que tels mais le plus souvent envisagés de manière périphérique parce qu’ils sortent du champ. Il s’agit de questionnements relevant de l’histoire sociale de l’individu singulier avec ses implications telles que la honte, la violence symbolique ou la domination résultant de la hiérarchie des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. Ici l’approche par la sociologie clinique prend tout son sens puisqu’elle invite à articuler le psychique et le social et en particulier de s’intéresser aux nœuds socio-psychiques.
Mais il s’agit aussi de la confrontation de l’humain à des questions fondamentales sur l’existence telles que le rapport à la vie et à la mort, la place de la liberté et du déterminisme dans les choix du sujet, la part de l’absurde et la recherche de sens, la solitude intrinsèque et le besoin de relation qui sont présents dans toute histoire de vie mais souvent tus parcequ’indicibles ou inentendables. C’est par une approche philosophique ou littéraire qu’ils pourront s’exprimer et être éventuellement partagés. Reste la part du secret, du sacré que chaque être décide de ne pas partager ou de ne partager qu’avec des intimes. Elle aussi fait partie de l’humain qui ne peut être réduit à la transparence sans tomber dans le totalitarisme de la pensée. Le droit de ne pas se raconter est indéniablement lié à celui de se raconter. À notre époque qui a développé tant de modes de communication souvent peu respectueux de la vie privée, il est indispensable de le rappeler.
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