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2 Événement ÉDITORIAL Antoine Nouis Du bon usage de la liberté Question redoutable posée aux responsables deCharlie Hebdo: si on leur avait dit que leur couverture allait faire dix morts au Niger et provoquerait la destruction de quarante-cinq églises, l’auraient-ils maintenue ? Nous savons que les manifestations contre la caricature du Prophète n’étaient qu’un prétexte et que la colère des foules a été instrumentalisée, mais qu’il est difficile le chemin d’une liberté responsable ! Dans le Nouveau Testament, une analogie peut nous aider à penser cette question. Les cultes païens offraient des sacrifices animaux dont la viande était ensuite revendue. Dans la première Église, certains membres ne pouvaient en conscience consommer des viandes issues de ces pratiques idolâtres. Interrogé sur cette question, Paul répond que la liberté chrétienne le libérait de la crainte et de la fascination des idoles et qu’il pouvait manger de tout. Mais, ajoutait-il, si l’exercice de ma liberté devait scandaliser un petit, alors je m’abstiendrais car le respect de la conscience du frère est plus important que l’exercice de ma liberté la plus légitime (Rm 14,15 ; 1 Co 8,9). La problématique éthique se ramène à la question suivante : qui sont les grands et où sont les petits ? Les grands, ce sont les pouvoirs religieux, les partis islamistes qui veulent imposer leur foi et leurs pratiques.

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Publié le 15 février 2015
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Langue Français

Exrait

2
Événement
ÉDITORIAL
Antoine Nouis
Du bon usage de la liberté
Question redoutable posée aux res-ponsables deCharlie Hebdo: si on leur avait dit que leur couverture allait faire dix morts au Niger et provoquerait la destruction de quarante-cinq églises, l’auraient-ils maintenue ? Nous sa-vons que les manifestations contre la caricature du Prophète n’étaient qu’un prétexte et que la colère des foules a été instrumentalisée, mais qu’il est difficile le chemin d’une liberté res-ponsable ! Dans le Nouveau Testament, une ana-logie peut nous aider à penser cette question. Les cultes païens offraient des sacrifices animaux dont la viande était ensuite revendue. Dans la pre-mière Église, certains membres ne pouvaient en conscience consommer des viandes issues de ces pratiques idolâtres. Interrogé sur cette question, Paul répond que la liberté chrétienne le libérait de la crainte et de la fascina-tion des idoles et qu’il pouvait manger de tout. Mais, ajoutait-il, si l’exercice de ma liberté devait scandaliser un petit, alors je m’abstiendrais car le res-pect de la conscience du frère est plus important que l’exercice de ma liberté la plus légitime (Rm 14,15 ; 1 Co 8,9). La problématique éthique se ramène à la question suivante : qui sont les grands et où sont les petits ? Les grands, ce sont les pouvoirs reli-gieux, les partis islamistes qui veulent imposer leur foi et leurs pratiques. Contre ces derniers, il faut être intrai-table dans l’exercice de sa liberté et les dessinateurs deCharlie Hebdo sont des martyrs de ce combat. Les petits, ce sont les humbles qui ne manifestent pas mais qui sont blessés dans leur foi. Les petits, ce sont les vic-times des émeutes qui ont éclaté dans les pays musulmans. Au niveau politique,Charlie Hebdoa eu raison de publier sa couverture qui est beaucoup plus subtile que la lec-ture qu’en ont faite les intégristes qui se sont drapés dans leur indignation (voir p. 13). La liberté est en effet un bien qui ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Mais que je n’aimerais pas être à la place des dessinateurs car la vie d’un seul de ces petits qui sont morts au Niger est plus précieuse que l’exercice de la liberté !
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Islam.La violence de certains versets du Coran pose la question de leur interprétation, litt Passer de la lettre à es responsables du culte musul-man ne cessent de le répé-qu’Lils agissent en France, en Syrie ou ter :« L’islam est une religion de paix. »Pourtant, les djihadistes, au Pakistan, tuent au nom leur religion. Certains versets du Coran appellent au meurtre. La question de leur interpréta-tion, littérale ou circonstanciée, est plus que jamais d’actualité. Les deux principales sources écrites de la religion musulmane sont le Coran et le Hadith. Le Coran est le texte « révélé » par e Allah à Mahomet au début du VII siècle. Le Hadith, aussi appelé Sunna, regroupe les propos et les comportements attribués au Prophète. C’est la tradition de l’islam. L’herméneutique (science de l’interpré-tation des textes) de l’islam est ancienne, mais elle n’est pas à la portée de tous.« Le travail d’exégèse islamique requiert une excellente connaissance de la tradition et de la langue arabe classique,explique Mohammed Hocine Benkheira, directeur d’études à l’École pratique des hautes études.Tout musulman n’est pas censé s’autoriser à interpréter lui-même le Coran. Pour cela, il existe des autorités religieuses compétentes et reconnues. »quoise (de 612 à 622), de la périodede la révélation des musulmans, et ses médinoise (622-632). À La Mecque,paroles, ses faits et gestes, même ses silences Utiliser l’allégorie Mahomet vit entouré de sa maisonnéeimportent. En ce sens, on peut arguer que le e Dès la fin du VIII siècle, une approcheet de quelques fidèles, mais se heurtedjihad, la “guerre légale”, ou “guerre sainte”, rationaliste du Coran gagne en influence,à l’indifférence puis à l’hostilité de laest une imitation du Prophète ! » jusqu’à être instituée en dogme d’Étatpopulation. Les sourates issues de cetteD’autres universitaires invitent cepen-par le calife al-Mamoun (813-833). C’estpériode sont surtout d’ordre philoso- dant à considérer le contexte de la l’école moutazilite, qui promeut le librephique, elles traitent de questions moralesconstruction de la parole prophétique. arbitre du musulman et insiste sur leet spirituelles. Médine est le lieu d’exil du« Si l’on considère l’histoire de l’islam, on « sens caché » de la révélation, à l’opposé Prophète, qui y arrive en 622, l’année dene peut pas dire que la sourate 9, qui invite de l’approche littéraliste. Par la suite,« l’hégire », devenue plus tard le point deà combattre et à tuer les mécréants, a été certains penseurs musulmans, commedépart de l’ère musulmane. Peu à peu,appliquée à la lettre,avance Mohammed le philosophe perse Avicenne (980-1037),Hocine Benkheira.Mahomet et ses partisans en prennent le À l’inverse de la chré-vont poursuivre dans cette tradition,contrôle. Les sourates d’alors sont plutôttienté, plusieurs religions anciennes ont pu arguant que pour accéder à la vérité pro-consacrées aux questions juridiques, poli-se maintenir en terre d’islam, comme les fonde, le musulman doit user de l’allégorietiques ou normatives. Elles rassemblentYézidis en Irak ou les Zoroastriens en Iran. » et remettre le texte en question.l’essentiel des versets les plus violents, Pour le chercheur, l’émergence d’Al-On a longtemps considéré que « l’âge ceux qui sont aujourd’hui appliqués à laQaïda et de l’État islamique, qui prônent d’or » de l’islam s’était éteint avec la mortlettre par les djihadistes.une interprétation littérale des versets les en 1198 du grand philosophe andalou« On ne peut le nier, l’islam est en partie néplus violents du Coran, est liée de près à Averroès. Ensuite, l’islam aurait sombrédans la violence,rapporte Claude Gilliot,la naissance d’un courant radical du sun-e dans une sorte de « Moyen Âge ». Pour-professeur émérite à l’université d’Aix-nisme, le wahhabisme. Fondé au XVIII tant, comme l’ont montré les travaux duMarseille, spécialiste des débuts de l’islam.siècle, ce dernier se développe au début e philosophe français Henry Corbin, unesiècle, lorsquedu XX pensée philosophique dynamique s’estdes wahhabites prennent « Les révélations poursuivie en terre d’islam, principale-le contrôle de l’Arabie à Mahomet distinguent ment dans le monde perse.saoudite, où ils installent « Le drame, c’est que la plupart des tra-une dynastie, toujours au la période mecquoise vaux d’exégèses de ces soixante dernièrespouvoir. de la période médinoise » années qui ont cherché à “délitéraliser”« Les wahhabites veulent l’interprétation du Coran n’ont pas prispurifier le dogme isla-en compte cette abondante littératureUne fois devenu chef de Médine, Mahometmique, ils se voient comme un renouveau persane », regrette Nasser Suleimann’a pas hésité à faire tuer 600 à 900 juifsde l’aventure prophétique destiné à com-Gabryel, anthropologue et philosophede la tribu des Qurayza. Plusieurs poètes,battre les nouvelles formes d’idolâtrie,à l’École des hautes études en sciencesqui l’avaient satirisé, ont subi le même sort.précise Mohammed Hocine Benkheira. sociales (EHESS).» Ce qui peut poser problème,poursuitPour eux, le Coran, son message, mais L’approche littéraliste, elle, a toujoursle chercheur,c’est la notion d’“imitation” aussi ses lettres et ses sons sont “incréés”, existé. Dans le Coran, les révélations àdu Prophète, fondamentale en islam.ils émanent de Dieu. » e Mahomet distinguent la période mec-Mahomet est un modèle, il est dépositaireTout au long du XX siècle, la monarchie
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rale, allégorique ou contextualisée. L’ESprIT
lES dEUx prIncIpàLES SOUrcES écrITES dE Là rELIgIOn mUSULmànE SOnT LE COràn ET LE HàdITh
saoudienne a cherché à promouvoir le wahhabisme (viale salafisme, un cou-rant religieux et idéologique très proche) hors de ses frontières, par la diffusion d’ouvrages et la formation d’intellec-tuels. Mais l’Arabie saoudite a également financé des groupes djihadistes (la ver-sion armée du salafisme), notamment lors de la guerre soviétique en Afghanis-tan (1979-1989). Elle est accusée d’avoir fait de même en Syrie. « De tout temps, l’islam a souffert du poids du politique sur le religieux,ana-lyse Nasser Suleiman Gabryel.Dans un contexte mondialisé, l’Arabie saoudite, et, dans une moindre mesure, le Qatar allient pouvoir économique et promotion du salafisme, qui restreint l’islam à une identité. Or, l’islam sunnite, qui n’est pas hiérarchisé, laisse le champ libre à ceux qui disposent d’un pouvoir économique fort lié à un discours unificateur. De nombreux jeunes clercs sont attirés. Qui, à l’opposé, va soutenir les jeunes clercs libéraux ? »
RESpOnSàbILITéS pàrTàgéES Et en France ? Depuis les années 1960, les responsables politiques appellent à une meilleure formation des imams. Pourtant, la situation n’a guère évolué. Pour les responsables cultuels, la ques-tion de l’obtention de la carte de séjour a longtemps prévalu. Difficile de pro-poser une exégèse dans ces conditions. Les pouvoirs publics, eux, ont envisagé le sujet dans une logique de sous-trai-tance : la formation d’imams est déléguée à des pays modérés, comme l’Algérie et le Maroc. Une politique pertinente en terme d’ordre public, mais probléma-tique si l’on veut promouvoir un islam de France qui produit sa théologie propre. Une politique qui, en outre, éloigne les fidèles français des représentants du culte musulman : ces derniers n’ont plus aucun crédit auprès des jeunes générations, nées et élevées en France. « Nous devons absolument penser la sédentarisation de l’islam en France,estime Nasser Suleiman Gabryel.L’État a un rôle à jouer, il peut favoriser la création d’un espace public de réflexion sur l’islam. L’université aurait pu jouer ce rôle, comme aux États-Unis, mais elle a pâti de la trop grande frilosité qui existe dans notre pays quant au fait religieux. »Les musulmans français doivent eux aussi se remettre en question.« On ne peut plus, en 2015, créer des instituts d’islamologie sans y inclure de l’histoire, des sciences sociales et de la philosophie !,s’insurge l’anthropologue.On ne peut pas se contenter de promouvoir une vision texto-centrée du Coran. » Face à ces questions, reste à se garder de toute essentialisation du problème. Les « musulmans de France » n’ont rien d’une entité homogène.louis fRaysse
ÉvénEmEnT
L’herméneutique chrétienne
Dàns lE NOuVEàu TEstà-MEnt àussI, nOus tROu-VOns dEs VERsEts VIOlEnts quI nE pEuVEnt êtRE lus àu pIEd dE là lEttRE.
Dans un de ses livres, Khalil Gibran raconte l’histoire d’un homme qui va visiter une ville dans laquelle on lui avait dit que tout le monde vivait selon l’Évan-gile. Au moment où il entre dans la cité, il s’aperçoit que tous les hommes sont borgnes et man-chots. Il interroge les habitants : « Que vous est-il arrivé ? » Les habitants le conduisent jusqu’au temple de la ville à l’intérieur duquel se trouve un amoncelle-ment d’yeux et de mains, tout flé-tris. Devant la colère du visiteur qui se demande quel ennemi a pu commettre une telle cruauté, les habitants répondent : « C’est nous qui avons agi de notre plein gré. Dieu n’a-t-il pas dit : “Si ton œil droit doit causer ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi. Car il est avantageux pour toi de perdre seulement une partie de ton corps et que celui-ci ne soit pas jeté tout entier dans la géhenne. Si ta main droite doit causer ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car il est avantageux pour toi de perdre seulement une partie de ton corps et que celui-ci n’aille pas tout entier dans la géhenne.” » (Mt 5,29-30). L’his-toire se conclut en disant que le visiteur s’empressa de quitter
là BIbLE EST Un LIvrE qUI dOIT êTrE InTErpréTé
une ville qui vivait si scrupuleu-sement l’Évangile !
CrITèrE d’InTErpréTàTIOn Cette histoire absurde nous rappelle que dans l’Évangile aussi se trouvent des versets qui doivent être interprétés. Nous pouvons donner en exemple : «Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée» (Mc 10,34), ou : «Si quelqu’un vient à moi et ne déteste pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Lc 14,26). Le principe interprétatif mis en valeur par les Réformateurs est que la Parole de Dieu n’est pas un écrit mais une personne, Jésus de
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Nazareth. De ce fait, on ne doit jamais séparer un enseignement de celui qui en est le centre. Dans chaque texte, on s’interrogera sur la parole de grâce du Christ que nous pouvons y trouver. Pour donner un exemple, le verset qui appelle à s’arracher un œil et à se couper la main se trouve dans le sermon sur la montagne que Jésus conclut de la façon sui-vante : «Tout ce que vous voulez que les gens fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux : c’est là la Loi et les Pro-phètes.» (Mt 7,12). Cet aphorisme relève de la sagesse universelle que l’on trouve dans les autres tra-ditions. Jésus nous rappelle que le but ultime de son enseignement est celui de la bonté envers son prochain. aNtoiNe Nouis
Torah écrite et Torah orale pelle le Talmud, qui comporte ont le même degré d’inspira-L’a n c I E n TE s t à M E n t plusieurs dizaines de volumestion, la même importance que cOMptE dEs pàssàgEs quI (6 000 pages grand format). Ces la Torah écrite. La pensée rabbi-Ont àbsOluMEnt bEsOIn commentaires sont multiples,nique ne se présente pas comme d’IntERpRÉtàtIOn. riches, variés, et souvent en ten-une Torah écrite avec quelques Un auteur juif contemporain a sion les uns avec les autres.commentaires, c’est une révé-écrit que les chrétiens pouvaientlation qui se déploie dans deux ÉcrIT ET OràL très bien connaître l’Ancienregistres, l’écrit et l’oral. D’une Testament et très mal la penséeFait tout à fait étonnant : lacertaine façon, la Torah orale (le rabbinique, parce que celle-citradition dit que la Torah oraleTalmud), par rapport à la Torah déborde largement le Premierremonte à Moïse ! Pour le rab-écrite (le Premier Testament), Testament. Elle repose sur deuxbinisme, quand Dieu a donnéjoue le même rôle que pour nous pieds : la Torah écrite (pour nous,sa révélation à Moïse, il a donnéchrétiens, le Nouveau Testament le Premier Testament) et la Torahla Torah écrite et la Torah orale.par rapport au Premier, ou que le orale qui est tout le corpus deCette affirmation est historique-Christ par rapport aux évangiles. commentaires, de réflexions surment une absurdité, puisque laSur les versets violents, cette la Torah écrite.Torah orale évoque l’interpré-Torah orale déclare que tout ce Comme son nom l’indique, letation de rabbis qui sont desqui est écrit dans la Torah (écrite) propre de cette seconde Torahmaîtres historiquement iden-doit contribuer à la paix et que est qu’elle est orale. C’est une tra-tifiés et qui se situent entre lela paix vaut toutes les bénédic-dition vivante, destinée à resterpremier et le sixième siècletions car elles les contient toutes. telle. Le philosophe Levinas a ditaprès Jésus-Christ. Quand leC’est à partir de ce principe que que la Torah orale a été mise parnous pouvons métaphoriserrabbinisme dit que la Torah e écrit par accident, entre le II etorale remonte à Moïse, il fait uneles versets violents du Premier e le VI siècle après Jésus-Christ,déclaration herméneutique enTestament.dans ce corpus de livres qui s’ap-affirmant que ces commentairesa. N.
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