La toponymie du Pays-Haut entre mythes et réalité

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La toponymie du Pays-Haut entre mythes et réalité Alain Simmer Le Pays-Haut (Longwy) , n°1 2009, p.18-24. Hommage à Robert Dehlinger. Les chemins des hommes et les chemins de Dieu Tel était le titre que Robert Dehlinger avait donné à la première partie de son Cartulaire analytique de Briey (volume II : Le temps des chevaliers) paru en 1972. Et c’est ainsi que pourraient également s’intituler ces quelques pages, rédigées à sa mémoire. Pour tout le monde ou presque, la toponymie Pays Haut porte, comme l’ensemble de la Lorraine, l’empreinte des conquêtes franques du haut Moyen Age: les noms de lieux comportant les suffixes –ingen/ ange et autres –court et -ville viendraient de conquérants 1"francs" censés avoir envahi une Gaule romaine en pleine déchéance. .Ces Francs s'étant, paraît-il, installés en masse dans l'Est, ils auraient, le plus naturellement du monde, créé des centaines de villages dont la toponymie – germanique, cela va sans dire - garderait fidèlement le souvenir. Peut-on en trouver confirmation dans les textes contemporains ? On a la chance de posséder un document fort ancien, où le Pays Haut est bien représenté : le testament du diacre Adalgisel-Grimo, un des plus vénérables textes de l'Est de la France. Puisqu’il est daté du 30 décembre 634 Il faut préciser que ce personnage n'était pas le premier venu: membre d’un puissant clan austrasien, proche du roi Sigebert III, Grimo était un grand propriétaire foncier.

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Ajouté le 25 août 2014
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 La toponymie du Pays-Haut entre mythes et réalité
Alain Simmer Le Pays-Haut (Longwy) , n°1 2009, p.18-24. Hommage à Robert Dehlinger.
Les chemins des hommes et les chemins de Dieu
Tel était le titre que Robert Dehlinger avait donné à la première partie de sonCartulaire analytique de BrieyLe temps des chevaliers) paru en 1972. Et c’est ainsi queII :  (volume pourraient également s’intituler ces quelques pages, rédigées à sa mémoire.
Pour tout le monde ou presque, la toponymie Pays Haut porte, comme l’ensemble de la Lorraine, l’empreinte des conquêtes franques du haut Moyen Age: les noms de lieux comportant les suffixes –ingen/ angeet autreset -ville –court viendraient de conquérants 1 "francs" censés avoir envahi une Gaule romaine en pleine déchéance. .Ces Francs s'étant, paraît-il, installés en masse dans l'Est, ils auraient, le plus naturellement du monde, créé des centaines de villages dont la toponymie – germanique, cela va sans dire - garderait fidèlement le souvenir. Peut-on en trouver confirmation dans les textes contemporains ?
On a la chance de posséder un document fort ancien, où le Pays Haut est bien représenté : le testament du diacre Adalgisel-Grimo, un des plus vénérables textes de l'Est de la France. Puisqu’il est daté du 30 décembre 634 Il faut préciser que ce personnage n'était pas le premier venu: membre d’un puissant clan austrasien, proche du roi Sigebert III, Grimo était un grand propriétaire foncier. Son testament nous offre donc un aperçu fidèle du 2 paysage toponymique du VII e siècle.
Et c'est là que commencent les surprises: de la vingtaine de localités où sont dispersés ses biens, entre Amay (Belgique), Tholey (Sarre) et Longuyon, pas une seule ne porte un nom germanique ! Y compris au sein de la plus forte concentration de ses terres, dans les vallées de la Crusnes et de la Chiers, localisation probable d’un vaste domaine foncier à volets multiples. On y découvrevilla Belulfiaga(Beuveille),Fatiliago(Failly),Marciaco(Mercy), Madiaca(Montmédy) au confluent de la Chiers (Carus) et de l’Iré,villa Hogregia(Iré-le-Sec, près de Montmédy),Nogaria(Noers plutôt que Nehren en Allemagne),etLongagio(Longuyon).
C'est, en outre, une occasion de tordre le cou aux vielles légendes qui encombrent toujours certaines chroniques d'histoire locale qui s'étaient appropriées un peu rapidement divers toponymes de ce testament : ainsiTalmatione s’applique pas à Aumetz maisà Temmelsen Allemagne (près de Saarburg), ad Tautinnadésigne pas Audun-le-Tiche ne mais Taben, sur la rive gauche de la Sarre, (également près de Saarburg) etvilla Fidinisne concerne pas Fillières mais Weiten -ou Fitten- (toujours près de Saarburg)
1 Les théories de base – reprises par tous les chercheurs lorrains …- sont résumées dans l'ouvrage de Franz PETRI,Siedlung, Sprache und Bevölkerungsstruktur im Frankenreich, Darmstadt, 1973. 2 La meilleure synthèse à ce sujet reste celle de Nancy GAUTHIER,L'évangélisation des pays de la Moselle, Paris, 1980, p.412-417
On découvre également, hors de nos frontières actuelles : en Allemagne,castrum Tolegio (Tholey),Callido(Keil, près de Trèves). En Belgique,villa Fledismamalacha(Flémalle),Choinse(Huy),Chambo(Han),Amanio(Amay) etBastoneco(Bastogne).
Ce texte du haut Moyen Age – outre sa forme, qui est celle d'un testament romain parfaitement classique- ne révèle donc que des toponymes massivement gallo-romains, avec un maximum de formations traditionnelles en–acum.Devant une telle énumération, pour le moins surprenante, deux hypothèses sont envisageables. On est en présence, soit de domaines antiques jamais germanisés, bien que Grimo ait été un noble provincial, membre de l’intelligentsia mérovingienne d'Austrasie, soit de créations franques mais toutes sur un modèle gallo-romain. Comme il s'agit, la plupart du temps, de sites ancestraux occupés depuis des siècles, ce qu'a confirmé l'archéologie depuis longtemps, c'est la première éventualité qui doit être retenue. Dans ces conditions, on ne peut que s'interroger sur lescirconstances qui ont présidé à ces choix toponymiques et donc sur le contexte antique de ces noms de lieux. Pour cela, un retour à la géographie antique s'avère indispensable.
Diocèses, archidiaconés et doyennés
Il est acquis depuis fort longtemps que le tracé des diocèses ecclésiastiques remonte directement à l'antiquité gallo-romaine et reprend fidèlement la superficie descivitates du Bas-Empire. Ces diocèses - restés inchangés durant dix-huit siècles !- constituent donc un parfait reflet du paysage antique.
3 Jusqu’à la Révolution, le nord de la Lorraine dépendait du diocèse de Trèves : on a ainsi pu en déduire que nos contrées appartenaient anciennement aux Trévires et non aux Médiomatriques, dont l’ancien territoire a constitué le diocèse de Metz, couvrant l’essentiel de la Lorraine actuelle.
Le diocèse de Trèves se subdivisait en cinq archidiaconés: Trèves, Karden, Dietkirchen, Tholey et Longuyon. Celui de Longuyon nous concerne au premier chef ; il comportait un nombre respectable de doyennés (ou décanats) : Longuyon, Bazailles, Juvigny, Yvois (aujourd'hui Carignan, dans les Ardennes), sur le territoire français et Luxembourg, 4 Arlon, Mersch, concernant des paroisses actuellement en Belgique et au Luxembourg .
Première surprise : aucunnom de lieux germanique dans les doyennés de Longuyon, Bazailles, Juvigny et Yvois, qui ne comportent que des toponymes romans. Alors que les doyennés de Luxembourg, Arlon et Mersch concentrent tous les toponymes germaniques. Rien de surprenant que les premiers étaient dits "doyennés wallons".ou encoreterra gallica Il est donc clair que la toponymie du Pays Haut est entièrement régie par le tracé de ces subdivisions ecclésiastiques. Une constatation pour le moins curieuse, à moins que ces structures n’aient eu de religieuse que le nom et renvoient à un contexte historique bien plus ancien, et fort différent de ce que l’on attendrait ?
Il set impossible de passer ici en revue les centaines de noms de lieux du diocèse de Trèves, ni même de l'immense archidiaconé de Longuyon: (42 paroisses à l’origine) : c’est le
3 Le diocèse de Trèves a cédé 385 paroisses (sur 826) au diocèse de Metz : 250 provenaient de l’archidiaconé de Longuyon, dont 120 dans l’actuel département de la Moselle.
plus vaste de tous et d'une extraordinaire diversité, concernant tant l'Allemagne, la Belgique, le 5 Luxembourg que les Ardennes, la Moselle, la Meurthe-et-Moselle et la Meuse… Seuls seront traités ici les doyennés de Longuyon, Bazailles, Arlon. et Luxembourg, mais sans les localités de la régionJoeuf-Conflans.Elles dépendaient en effet de l’archidiaconé messin de Vic-sur-Seille (doyenné de Hatrize) alors que Briey se situait dans le doyenné de 6 Rombas (archidiaconé de Marsal ) .
Le doyenné wallon de Longuyon
L a zo n e fran çaise to u che essen tiellemen tau jo u rd 'hu i la Meu rthe-et-Moselleet,dansunemoindremesurel,aMeuse
L e sièg edu doyennéLonguyonLongagio 634,Longio 973, un composé gallo-romain en –acumsur un nom propre (NP) probablement gaulois Longos, au confluent de la Chiers et de la Crusnes, a un riche passé encore largement sous-exploité. nœud routier, siège, dès le haut Moyen Age, d’un des premiers établissements religieux du Nord-Lorrain (monasterium sanctae Agathae Longagionensis), il accueillera même un atelier monétaire mérovingien..
Rien d’étonnant que l'église du lieu – sous le rare patronage de sainte Agathe, nom qui désigna rapidement l’ensemble de l’archidiaconé - ait été à la tête d’une paroisse qui groupait 7 Noers, Colmey, Flabeuville, Viviers, Mussy,et les villages disparus deChappyetPirchy. Donc sans doute un site majeur d’époque romaine, occupé sans discontinuer, qui a été choisi comme siège d’archidiaconé (et de doyenné). Une confirmation avec l’existence d’au moins cinq nécropoles mérovingiennes autour de Longuyon.
On remarquera aux alentoursune nébuleuse de toponymes classiques en-acum, tous formés sur des noms propres latin GrandetPetit-FaillyFatiliago634, NP latin Fadilius Montigny-sur-ChiersMontiniacum893, NP latin Montinius ArrancyAranceium 1046, NP latin Arentius CharenzyCharency1128, NP Carentius MussyMuceium1160, NP latin Mucius 8 Petit-Xivry NP latin Severus Sorbey NP latin Surbus
. Quelques descriptifs latins: Colmeylatincolumbarium:colombier, Viviersvivarium: vivier ;Noersnucarium: noyer,Epiez(Spie1573)spicarium: grenier à grains Quant àMarvilleMartis villaIXe siècle, NP gaulois Marto ?: on serait tenté d'y voir l'évolution d'un toponyme plus ancien
4 Alain SIMMER,Toponymie mosellane, Knutange, 2002, p.232.
6 Toponymie mosellane,p.126-129, 156.
7 † désigne un habitat disparu 8 Absence d’attestation ancienne en cas de formes identiques ou très proches du toponyme moderne
D’autres formations, sur des suffixes classiques, sont moins nombreuses :Dampicourt,Grandcourt,Harnoncourt,Remenoncourt,Tellancourt,Flabeuville,Villers-le-Rond,Villette,Saint- Pierrevillers
Plus délicat, Ham-devant-Marville(Hannums.) XVIe et Ham-devant-Pierrepont, où il paraît difficile de reconnaître la racine germaniquehamme (méandre d'une rivière), en fonction de l'environnement exclusivement roman. Pourtant le premier se situe bien au creux d'une boucle de l'Othain et le second sur la Crusnes… S'agirait-il d'un vieux thème, commun au celtique et au germanique? Un problème à creuser.
A noter, sur la Chiers,Cons-la-Grandville(Cons1036) peut-être un ancien *condateceltique au cœur d’un ensemble d’habitats disparus en –acum (Murcy,Fontigny, Ermigny)qui rappelle la présence d'un centre gallo-romain important:
A remarquer à petite distance,Saint Laurent-sur-Othain(aujourd'hui dans la Meuse) castellum fortifié du Bas-Empire, dont le nom antique n’a pas été transmis; au cœur d’un paysage archéologique mal exploité mais fort riche; il dissimule une bourgade gallo-romaine importante, dont divers éléments monumentaux ont été remployés dans une fortification gallo-romaine.
On constatera l’absence totale de toponyme germanique, alors qu'un aurait pu en attendre un nombre respectable, en fonction de la relative fréquence de nécropoles mérovingiennes à la périphérie : Allondrelle, Charency-Vezin, Grand-Failly, Longuyon, Saint-Jean-lès-Longuyon, Rupt, Saint-Laurent, Villette. Il est également curieux qu’aucune de ces nécropoles ne corresponde à des toponyme en -courtou-villehaut Moyen Age.., censés être des formations du
Le doyenné wallon de Bazailles
Bien que d'étendue plus réduite, il offre un paysage quasi identique où les toponymes en –acum sont là encore en majorité .
MairyMadriacumlatin Matrius636, NP MercyMarciacumlatin Marcius636, NP CutryCustrei1015, NP latin Custorius Xivry-le-FrancSeivrei1298, NP latin Severus HignyHegney1688, NP latin Igneus
Quelques descriptifs latins: BaslieuxBallodium990, NP latin Ballius oubaculum:pallisade (espace fortifié) ?Romainsad Romans1124,*ad Romanos: "chez les Romains"
Une nouveauté : la présence de noms propres germaniques dans ces formations classiques : UgnyUnichigermanique Unno634, NP RéhonRehan1484, NP germanique Ragenon BoudrezyNP germanique Baldher ou Baldricus
Beuveillevilla Belulfiaga634, NP germanique Belulf
Il faut se garder toutefois d’accorder un trop grande importance à ces anthroponymes, qui ne signifient en rien un peuplement germanique : le problème n’est que linguistique et ne correspond qu’à une zone ou un stade de bilinguisme antique. Une preuve : la présence dans d’autres toponymes de termes gaulois ! AndernyAndreneigaulois Andernus1282, NP LexyLecey1449, NP gaulois Lascius . A noter les noms communs AnouxAunouXVe s., gauloisana: marais CosnesKoene1293, probablement dérivé du gaulois *condate (confluence des rivières de Coulmy et de Parivaux)
Parmi les autres suffixes classiques, les NP germaniques sont également bien représentés :
CircourtCiricis curtis1053, NP latin Cyricus Doncourt-lès-LonguyonNP germanique Dudo JoppecourtNP germanique Joppo PraucourtNP germanique Brodold ?MalavillersMallauviller1594, NP germanique MaloltMurvilleMeurvelle1346 NP latin Maurus
Quelques descriptifs au sens transparent Chénières(latincana: roseau),Fillières, Landres,MorfontaineBonvillersBonumvillareemploi comme nom commun ?1085, "bon domaine", Mainville *mediano villa,ville du milieu
Aucune surprise quant à l'étymologie du siège de doyenné:Bazailles,Baselles 1128, du latinbasilica: Il s’y dissimule vraisemblablement un centre antique (où le toponyme basiliqueà prendre dans son acception première) qui était devenu domaine royal à est l’époque carolingienne. Il fut ensuite à la tête d’un important complexe appartenant à l’évêque de Metz. Son choix comme siège de doyenné n’a donc rien de surprenant.
Malgré la fréquence de noms propres germaniques, (pourtant sans aucun suffixe spécifiquement germanique tel–ange) les nécropoles mérovingiennes ne sont pas très nombreuses, moins fréquentes que dans le doyenné voisin de Longuyon. On ne peut citer que celles de Cosnes-et-Romains et de Baslieux (des toponymes non latins …) cette dernière probablement en usage dès l’époque romaine.
D’étendue assez modeste, elles ne sont pas comparables avec le cimetière de Cutry, un des plus vastes de Lorraine. On en remarquera, une fois encore le toponyme (un–acumavec anthroponyme latin ). Impossible d’en attribuer la fondation à des Francs car le site a été utilisé en continuité depuis la Protohistoire. De par son importance (800 tombes de La Tène au VIIe siècle) et en fonction de découvertes connexes, la nécropole correspond à un centre régional prospère à l’époque romaine et occupé jusqu’au haut Moyen Age. On relèvera également l’existence probable d’un atelier monétaire du haut Moyen Age à Mairy.
Le doyenné allemand d'Arlon
La majeure partie de ce doyenné se partage actuellement entre la Belgique et le Luxembourg. Seule la zone sud concerne des villages aujourd'hui meurthe-et-mosellans, On découvre, enfin, de nombreux toponymes en –ange, essentiellement groupés à l’est (en Belgique actuelle), en périphérie du doyenné voisin de Luxembourg.
Aubange, Bébange, Buvange,Freylange, Goeblange, Goetzange, Guerlange, Hivingen,Hondelange, Pétange, Selange, Sprinkange,Turpange, Udange, Walzing, Wolkrange. Au centre de cette nébuleuse émerge l‘importantcastrumd‘ antique Arlon(vicus Orolaunumdans l‘Itinéraire d‘Antonin) occupé en continuité jusqu'au haut Moyen Age; son choix comme siège de doyenné n’a donc rien de fortuit. Autour d’Arlon – à la paroisse étendue- une nébuleuse de toponymes en– acum:Barnich(NP germanique Bernus),Clémency/Küntzig (Comitiacum723, NP Contius ou Comitius), Garnich (NP germanique Warinius),Habergy (NP germanique Hariward ?),Hachy(*Hariciacum),HalanzyHalo), (NP germanique ? Koerich(*Coriacum),Messancy(*Maxentiacum),Sterpenich(*Sterpiniacum),Toernich(*Turniacum). Ce groupement est à l’évidence en rapport avec le rôle de premier plan d’Arlon.
A noterAix-sur-Cloie (latinaqua) etKerschen, où se dissimule probablement un nom de rivière pré-latin *cara.
Quelques suffixes classiques, plus variés qu’ailleurs :Battincourt,Rachecourt, Willancourt, (tous concentrés)Dahlem, (-heim),Schouweiler(-weiler)
Les villages aujourd’hui meurthe-et-mosellans se regroupent au sud du doyenné où la densité est nettement plus forte; curieusement, une bonne partie appartenait à l’ancienne paroisse de Mont-Saint-Martin, au toponyme révélateur.
C’est une mixité totale des anthroponymes qui prévaut ici :
LongwyLongwichun 633, probablement longus vicus; à noter le rare patronage de saint Dagobert de l’église du lieu GorcyGorceiumXVe siècle, gaulois *gorciaépineux ou racine préceltique *gar: eau ? MexyMerxeyXVe siècle, NP latin Mercius SaulnesSonnegaulois Salinus ou nom de rivière ?1689, NP
HerserangeHerselange1273, NP germanique Helzelo Harange(probablement à Herserange) NP germanique Haro RodangeRado NP germanique
Longlaville(1667) latinlonga-villa? Villers-la-MontagneVillare926
HaucourtHadicurtis952, NP germanique Haldo GouraincourtNP germanique Goiramnus ou Gauslenus
Nous sommes, à l’évidence, dans une zone bilingue, avec toutefois une nette prédominance germanique. Une nouveauté : la présence de nombreux doublets toponymiques romano-germaniques :Arlon/Arel ,Aix-sur-Cloie/Esch-auf-derHurt,Aubange/Ibingen,
Athus/Athem, Autel/Elter, Battincourt/Bettenhofen, Clémency/Küntzig,Habergy/Heberdingen, Hachy/Hertzig, Halanzy/Helsingen., Messancy/Metzig,Rachecourt/Ressig, Hautet Bascharage/OberetNiederkerschen.Il n’est pas question d’y voir la preuve d’implantations germaniques – qui ne trouvent aucune confirmation archéologique – mais un simple phénomène linguistique, conséquence d’un bilinguisme ancien .C’est la même conclusion qui prévaut quant à la mixité toponymique générale de cet ensemble, où pratiquement tous les types de formations sont représentés.
Les nécropoles mérovingiennes sont peu nombreuses : on notera celles de Longwy et de Mont-Saint-Martin, héritage plus que probable d’un vaste domaine gallo-romain, centré sur levicusLongwy, au confluent de la Senelle et de la Chiers, la paroisse ayant été de décalée plus tard à Mont-Saint-Martin.
Le doyenné allemand de Luxembourg
Deven u in tern atio n al,avec u n e partie n o n n ég lig eab leau L u x em b o u rg , la zo n e françaiseresteimportanteetconcerne,denosjours,laMoselleetlaMeurthe-et-Moselle.Larecherche m o d ern ea d ém o n tré qu e le sièg e d e d o y en n é,très ex cen tré,Luxembourg9 (Lucilinburhuc castellum963, aha luzil-burg:, petit château), n’est pas qu'une création médiévale; son passé antique peut donc justifier son choix.
Les bases sont diversifiées :
CrusnesCrunanom de rivière qui demeure obscur, probablement une variante de ie 636, *cara: pierre Audun-le-TicheAqueductus898,Audeux-le-Thieux1289,Aydoth1347,AdichtXVIe siècle ; doublet toponymique double évolution parallèle, romane et germanique, du latin aquaeductus: aqueduc;tiche: tyois, allemand, en fonction de la zone linguistique Aumetz,Almaz 933,Almaco 1570, ie *almo: aulne, semble préférable à un hypothétique composé en –acum
Les-acum sont rares
HussignyHusingen1249,Husegny1270, NP germanique Huso SancySanceumlatin Sancius1096, NP
Une intéressante série d'habitats disparus où le bilinguisme régnait également Cussigny(Tiercelet)(1333) notéCussange,Curlangeau XVI e siècle, NP latin Cussinius ; instabilité des suffixes Sussigny(Aumetz) 1295, NP gallo-romain Susinius Rancy(Audun-le-Tiche) lieu-ditRancy(haut et bas),Renzig, NP latin Rancius Rentzig; le même patronyme qu’à Audun-le-NP latin Rancius  (Rédange) Tiche : un seul et unique domaine ?
Suffixes germaniques classiques :
9 aha= ancien haut allemand
BoulangeBollingenBollo789, NP germanique RédangeRadingo926, NP germanique Rado HavangeHavechingas953, NP germanique Habicho TressangeTressinga980, NP germanique Treso GodbrangeGodebranges1404, NP germanique Gotbrandus LudelangeLudelengis1147, NP germanique Ludilo OttangeOttingin1051, NP germanique Audo 10 RussangeRuscingen1184, NP germanique Rotzo
Ils touchent également de nombreux villages disparus :
Adsing(Ottange) NP germanique Hasso Nelling(Ottange) NP germanique Nallo Crommeling(Tressange), un descriptif basé sur ahakrumm: courbe ? Gondrange(Havange) (1190) NP germanique Gunthar Gommerange(Sancy) NP germanique Gomarius Heymendorf(Audun-le-Tiche)Hernedorf1220, NP germanique Heimo Hollingen(Audun-le-Tiche)Holdingen1179,Haledange1269, NP germanique Holdo Merange(Aumetz) , NP germanique Maro Querlange(Rochonvillers) NP germanique Carl Schlameling(Rochonvillers) NP germanique Sclaco ? Schifflange(Audun-le-Tiche) NP germanique Scuffilo Thutange(Thil)Tutingen1169, NP germanique Tinto
BeuvillersBovelicurt 893,Boevillare 926, NP germanique Bovo ou latin bos/bovis ? : une sculpture antique d‘un tel animal existe encore dans le village ErrouvilleHeruvinivilla960, NP germanique Herwin SerrouvilleSorosvilla960, NP germanique Seroldus
BureBeura 822,Burne 1193, plutôt que l’ahaburc’est (maison) bur/brunnen(fontaine) qu’il faut retenir en raison de la présence d’une source sanctifiée, qui fait toujours l’objet d’un pèlerinage
Audun-le-RomanAwedeuxlatin 1304, aquaeductus : aqueduc ; le qualificatif romana été adjoint en fonction de la zone linguistique ThilTileis1089, latintilium: tilleul Bréhain-la-VilleBerchem1169, ahaberg-heim: village de hauteur
RochonvillersRuessonvillers1334, NP germanique Ruso VilleruptViluirue1287,Villeirssimple1290, un villare Micheville (Villerupt)MichemtroPays Haut 1347,Micheweiler 1576,Petit-VillereuxXVIe siècle, ahdmihil-weiler: grand village; instabilité des suffixes Froville(Sancy)Frodonisvilla1091, NP germanique Frodo
Descriptifs
10 La formeHrotkinsingas842, longtemps attribuée à Russange, ne peut s‘y rapporter: en fonction de la charte d'origine, elle ne peut s‘appliquer qu‘à une localité -disparue sans doute- des environs de Rodemack, voire même à Ritzing.
HirpsYerpes1333, NP germanique Erpo ou Erpinus; il semble qu'un suffixe ait disparu NondkeilKeyle1315, ahaquellan: source oukehle: endroit escarpé ? Adjonction postérieure deneu: nouveau ? TierceletLare1169,Tiercelet1291,Leirs-le-Tyoix1333; francisation deTischlar, ahalar: paturage;deutsch, (tyois) : allemand, en fonction de la zone linguistique, germanique pendant longtemps; doublet Bassompierre(Boulange)Bassompetra1138,Betstein1570; l'étymologie classique basée sur un NP germanique Basso +petrasens de château) n'est pas acceptable; le doublet (au germanique permet une approche plus satisfaisante : ahabeta-steinpierre de prière, : probablement un mégalithe Cantebonne(Villerupt)Cambourne 1383,KamerXIXe siècle, au ahaborn: source (ou fontaine), vraisemblablement associé au gaulois *cambo: hauteur, ce qui correspond parfaitement à la topographie locale et semble préférable à une étymologie basée sur la racine germaniqueKamer: habitations ; toponyme bilingue
Doyenné fortement teinté de bilinguisme mais où le germaniqueanisme l’emporte, d’où la rareté des–acum. De nombreux doublets reflètent une romanisation importante, mais aussi une zone bilingue, proche de la frontière des langues qui a dû connaître ici des variations; les toponymes en font encore foi: Audun/Adicht/Aydoth,Micheville/Micheldorf,Villerupt/Weiler,Hollingen/Hold-ange, Rancy/Rentzig,Bourenne/BirangeCussigny/Curlange,Tiercelet/Lahr.
On notera le superbe exemple de Bourenneavec un doublet à géométrie variable: Burne1193,Fontibus1330,Bireng,Burange1570, ahabur:source.
Les nécropoles mérovingiennes - qui auraient pu être plus nombreuses - s'inscrivent quasiment toutes en continuité d’occupation gallo-romaine: Audun, Aumetz, Boulange, Errouville, Ottange, Rédange. Des petits sites classiques; seule émerge la nécropole d'Audun, dont le toponyme gallo-romain tranche avec les formations germaniques des alentours: une des plus vastes de Moselle avec ses 250 sépultures, toutes du VIIe siècle néanmoins. L'importance du site du haut Moyen Age correspond parfaitement à celle duvicus gallo-romain, dont les pierres de taille - il en a fallu au moins 35 000…- ont été réutilisées pour l'élaboration des tombes mérovingiennes.
Quelles conclusions ?
Les to po n ymes german iqu es so n t bien là, mais pas précisémen t o ù o n devrait les tro u ver… Peu t-o n y déceler les co n séqu en cesd’in vasio n set de la fo n datio n de n o u veau x villages,co mme o n le préten d en co retro p so u ven t? Au cu n eco rrespo n dan cedes to po n ymes german iqu es avec les n écro po les méro vin gien n es,qu i po rten t qu asimen t to u tes des to po n ymes gallo -ro main s.Deu x exemples su ffiro n t :Cu try et Au du n . Et ce so n t les plu s impo rtan tes du No rdLo rrain ! Ces to po n ymesgerman iqu es s’appliqu en tà u n e écrasan te majo rité à des implan tatio n s hu main esde petite taille, n o n u rban isées.Alo rs qu e les cen treso u les po in ts impo rtan ts so n t gallo -ro main s.En fait c’est u n pan o rama an tiqu e,fidèlemen trespecté,qu e n o u s révèlen t les do yen n ésdu Pays Hau t, marqu és par u n bilin gu ismequ i n e peu t qu ’être d’o rigin e an cestrale. Les to po n ymes german iqu es so n tto u s gro u pés,co n cen trésdan s deu x do yen n ésà l’exclu sio n des au tres.
On touche là à une étonnante particularité de l’archidiaconé de Longuyon, qui constitue, à lui seul, un diocèse de Metz en réduction avec une frontière linguistique séparant des doyennés allemands et des doyennés wallons
Et on retrouve à s'y méprendre la situation du diocèse de Metz voisin, où les archidiaconés de Metz et de Vic-sur-Seille ne comportent aucun nom de lieu germanique, 11. alors qu'ils sont tous regroupés dans ceux de Marsal et de Sarrebourg..C’est donc une frontière linguistique qui structurait l’archidiaconé de Longuyon, suivant les limites entre les doyennés de Bazailles et de Luxembourg, puis entre ceux de Longuyon et d'Arlon. Elle représente le prolongement direct de la frontière linguistique mosellane, qui elle aussi se retrouvait exactement dans des limites de diocèse de Metz,puisqu’elle suit, au mètre près, la démarcation entre les archidiaconés "wallons" de Metz et de Vic et ceux "germaniques" de Marsal et de Sarrebourg.
Comment imaginer que cette frontière des langues puisse s’inscrire dans le sillage des invasions germaniques, alors qu'elle concrétise– à Metz aussi bien qu'à Trèves - les limites des diocèses, reprenant à l'évidence une partition linguistique multi-séculaire, sans rapport avec des "envahisseurs francs", dont les nécropoles, dispersées et rares, restent sans rapport avec la toponymie et l’occupation du sol. Et lorsqu'on sait que ces diocèses sont le fidèle reflet descivitatesgallo-romaines, dont elles ont adopté les contours, lesquels sont restés quasiment identiques jusqu'à la Révolution, on se demande bien comment la toponymie lorraine pourrait encore passer pour une création mérovingienne. Carla toponymie a toujours été l'expression de la langue parlée. Preuve éclatante: alors que cette frontière des langues n'a jamais correspondu à aucune démarcation ethnique, historique ou politique, elle suit précisément la limite des archidiaconés du diocèse de Metz et des doyennés trévirois qui regroupent, comme directement issus de l'Antiquité, les villages en fonction de leurs toponymes et donc de leur langue. Une partie des Trévires et des Médiomatriques pratiquaient de ce fait une langue germanique, qui s’est pérennisée en Moselle sous forme des dialectes de la zone germanophone mosellane, alors qu’elle a disparu ailleurs..
Ce sont ces démarcations linguistiques ancestrales qu'a suivi l'administration romaine, sans se préoccuper le moins du monde d'en changer l'essence, limites qui seront reprises par l'Eglise, dont on sait fort bien qu'elle a hérité des structures de l'Empire romain. Pourquoi détruire, alors qu'il suffisait de changements minimes pour continuer à faire fonctionner un système qui avait fait ses preuves ? Quant au rôle des Francs dans tout cela, on serait bien en peine de l'établir...
Et il est manifestement de plus en plus difficile de continuer à faire croire que les noms de lieux lorrains seraient l'héritage d'un haut Moyen Age germanique, une période dont on sait fort bien qu'elle a constitué la copie conforme, ou presque, du Bas-Empire gallo-romain, à quelques exceptions politiques près. Tout cela était acceptable tant que l'archéologie était balbutiante. Mais depuis plusieurs décennies, les fouilles archéologiques ont amené de surprenantes découvertes. Les données tirées de l'archéologie funéraire, exclusives pendant trop longtemps, viennent en effet d'être complétées et confirmées par la fouille des implantations humaines correspondantes.
11 Alain SIMMER, L'origine de la frontière linguistique en Lorraine, la fin des mythes ?Knutange, 1995, p.221-225.
Bien que le Pays Haut soit resté le parent pauvre de la recherche de terrain, les contrées avoisinantes, ont largement confirmé l'absence totale de mainmise germanique suite aux « invasions » du Ve siècle sur le paysage lorrain. Dans la vallée de la Moselle, 86 % des habitats se situent, à partir du Ve siècle, en continuité de sites antérieurs, alors que 14 % montrent un déplacement de quelques centaines de mètres….Entre 1991 à 1997, sur 415 opérations archéologiques touchant des sites ruraux de la vallée de la Moselle, aucun site d'habitat mérovingien n’a été découvert hors d'un contexte antique préexistant. Ces résultats 12 semblent sans appel.
Le plus élémentaire des bon sens amène donc à conclure que les invasions franques sont totalement étrangères à la détermination toponymique de nos régions On remarque avec surprise que le paysage révélé par l’occupation antique ne correspond en rien à l’image qu’on a voulu en donner sur la base des considérations toponymiques classiques, héritées du nationalisme allemand du début du siècle. Elles ont fait longtemps autorité et ont généré tout un système prétendument scientifique- particulièrement en Lorraine - alors qu’elles ne reposent en fait sur aucune base scientifique.
C'est à l'évidence un système gallo-romain, émanation logique de la continuité du Bas-Empire qui prévaut partout en France. La Moselle et le Pays Haut ne peuvent faire exception, avec toutefois une variante de taille: le bilinguisme qui a toujours marqué nos régions. Un bel exemple avec le doyenné de Luxembourg : une zonetôt romanisée et lentement regagnée par le germanisme originel au fur et à mesure de la disparition du latin, d'où naîtront bilinguisme et hésitation entre les deux langues, phénomène sans rapport avec une germanisation franque. Et c'est une parfaite image de nos régions frontalières, marquées par le bilinguisme (cf. Leyr-le-Tyoix,Audeux-le-Thieuxau XIVe siècle), une situation, qui à l'évidence, ne date pas d'hier et qui nous rappelle que, jusqu'en 1870, Le Pays Haut était mosellan. Sans Bazaine…
 Alain SIMMER
12  Carte archéologique de la Gaule,La Moselle, 57/1, Paris 2004, p.159