Séraphin
188 pages
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Séraphin , livre ebook

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Description

Nous sommes à l’été 1890. Les conditions encore terribles de la colonisation se prêtent à la naissance et à la persistance d’animosités entre les colons. Une âme insuffisamment charitable, un esprit un peu trop chevaleresque, un ivrogne un peu trop loquace : les opportunités foisonnent pour la discorde de semer ses graines. Lorsque la mort elle-même visite les Pays d’en haut, ce n’est rien pour tempérer les caractères déjà échauffés. Un certain riche du rang Croche, tout occupé qu’il est à manigancer l’accroissement de sa propre fortune, devra composer avec des irritants qu’il ne parvient pas toujours à prévoir. Il semble que, même outre-tombe, on se soit donné le mot pour faire obstacle à ses projets.
Cyprien Marignon arrivera-t-il à protéger ceux qu’il aime des tractations immorales de Séraphin Poudrier? Jérôme Chamereau oubliera-t-il enfin Julia Destreilles? D’où vient donc ce mystérieux foreman aux manières de gentilhomme, supervisant depuis peu le camp de la Rivière Rouge? La paroisse disposera-t-elle d’assez de bois pour se chauffer, l’hiver venu? Sans compter les élections municipales qui approchent...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 mars 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764412527
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0042€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SÉRAPHIN
NOUVELLES HISTOIRES DES PAYS D’EN HAUT
Du même auteur

Séraphin – Nouvelles histoires des pays d’en haut , Tome 1 , Québec Amérique, 2013.
Séraphin illustré , Les 400 coups, 2010.
Contes de la Montagne du Père Bougonneux , nouvelles, Le Bulletin des agriculteurs, 1941-1970.
Les Pamphlets de Valdombre , périodique, 1936-1942.
Précisions sur « Un homme et son péché » , Éditions du Vieux Chêne, 1936.
Le Déserteur et autres récits de la terre , Éditions du Vieux Chêne, 1934.
Un homme et son péché , Éditions du Totem, 1933.
Ombres et clameurs. Regards sur la littérature canadienne , essai, Éditions Albert Lévesque, 1933.
Le Secret de Lindbergh , Éditions de la Porte d’or, 1928.
Les Vivants et les autres , Librairie Ducharme, 1922.
CLAUDE-HENRI GRIGNON Préface de Pierre Grignon

SÉRAPHIN
NOUVELLES HISTOIRES DES PAYS D’EN HAUT
TOME 2

TEXTE INÉDIT
Adjoint éditorial : Éric St-Pierre
Conception graphique : Pascal Goyette
Direction artistique : Nathalie Caron
Mise en pages et conversion au format numérique : Studio C1C4
Révision linguistique : Rosaire Fontaine, Jacynthe Laliberté et Myriam de Repentigny
Illustration : © Albert Chartier, 1951, tous droits réservés
Conversion au format ePub : Studio C1C4

Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Ar chives Canada
Grignon, Claude-Henri, 1894-1976
Séraphin : nouvelles histoires des pays d’en haut
(Tous continents)
Publié antérieurement dans la revue Bonnes soirées à partir de 1954.
L’ouvrage complet comprendra 3 vol.
ISBN 978-2-7644-2562-6 (vol. 2) (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-1251-0 (PDF)
ISBN 978-2-7644-1252-7 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Tous continents.
PS8513.R68S47 2013 C843’.52 C2013-940944-0
PS9513.R68S47 2013

Dépôt légal : 1 er trimestre 2014
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2014.
quebec-amerique.com
L’ENFANCE ET LA JEUNESSE D’UN HOMME

I l arrivait souvent au docteur d’aller veiller chez le curé Raudin. On jouait aux échecs puis on causait tout en fumant. C’était pour les deux amis un véritable délassement. Ils se rencontraient plusieurs fois par mois.
Tous les deux étaient animés du désir d’aider leurs compatriotes et d’apporter à l’œuvre de la colonisation le meilleur de leur intelligence et de leur âme. Ainsi ils continuaient la route tracée par le curé Labelle. Ils prolongeaient la Nouvelle-France dans ce pays de montagnes, dans ce pays de rêves et de durs labeurs.
— Oui, docteur, un pays dur, fit le curé en se levant et en lui tendant sa tabatière. Une prise ?
— S’il vous plaît.
— J’ai eu la visite du jeune Dumortier, reprit le curé en arpentant la pièce de long en large, les mains derrière le dos.
— Vraiment ? Qu’est-ce qu’il voulait, Jean-Baptiste ?
— Il est venu me demander un conseil au sujet de Séraphin.
— Séraphin ? demanda le docteur sans pouvoir contenir un mouvement d’impatience. Séraphin veut-il égorger ce jeune colon ?
— Je ne suis pas prêt à dire cela. Seulement, Jean-Baptiste vous doit de l’argent.
— Oui, un accouchement. $ 0.75, quelques visites et des remèdes, une affaire de $ 4. C’est tout ce qu’il me doit.
— Le jeune Dumortier est gêné. Il voudrait vous payer.
— Je lui ai dit de prendre son temps.
— Si vous voulez, docteur. Vous avez tout de même le droit de vivre.
— Ce n’est pas une raison pour ce jeune colon d’aller se jeter dans la gueule du loup. Que lui avez-vous conseillé ?
Le curé s’arrêta un moment. Il alluma sa pipe de plâtre et revint s’asseoir dans un fauteuil en face de son ami.
— Non, évidemment, reprit-il. Je ne lui ai pas recommandé Séraphin.
— Je l’espère.
— D’un autre côté, je ne l’ai pas dénigré non plus. Je lui ai conseillé d’aller vous voir et d’expliquer sa situation.
— Qu’il vienne. Il va se rendre compte que le gros docteur Cyprien n’est pas l’égorgeur des pauvres. Je connais assez la misère des colons pour savoir qu’il faut les aider.
— C’est ce que je lui ai dit.
— Surtout qu’il n’emprunte pas un sou à Séraphin. Il est fini. Il vaudrait mieux pour lui abandonner le lot et s’en aller. Je suppose que le jeune Dumortier a d’autres dettes ?
Le curé ne répondit pas.
— Vous ne fumez pas, docteur ? se contenta t-il de demander.
— J’allais justement allumer un petit cigare.
Il y eut un moment de silence.
Le docteur remarqua que le curé paraissait mal à l’aise.
— Vous me cachez quelque chose ?
— La vérité, docteur, c’est que le jeune Dumortier vous doit à vous, qu’il doit au marchand Lacour, au forgeron, au Père Josaphat, un peu partout, une affaire d’une cinquantaine de piastres.
— Tonnerre de tonnerre ! c’est plus grave ! $ 50 ! Il est arrivé ici en octobre l’an dernier. Nous sommes au début de juin. Huit mois. Est-ce que ses créanciers insistent pour se faire payer immédiatement ?
— Non. Mais Jean-Baptiste se sent perdu dans ce nouveau pays. Les dettes le préoccupent et l’accablent. Il voudrait s’en débarrasser.
— En empruntant cinquante piastres à Séraphin, il aggrave son mal. C’est se mettre une chaîne au cou. Est-il allé le voir ?
— Qui ?
— Séraphin.
— Non. L’automne dernier Séraphin avait rendu visite à Jean-Baptiste au sujet du lot qu’il venait d’acquérir. Il lui avait laissé entendre que s’il avait besoin d’argent qu’il n’avait qu’à lui faire signe.
— Oui. Un signe de piastre.
— Séraphin se disait même le « sauveur des pauvres ».
— Le « sauveur des pauvres » ! Tonnerre de tonnerre !
Le docteur maintenant arpentait le salon à son tour. Il se laissait gagner par une sainte colère.
— Lui, le « sauveur des pauvres » ! Depuis que je le connais qu’il les égorge, qu’il les exploite, qu’il boit le sang du pauvre. Vous avez vu ce qu’il a fait à Jérôme ?
— Je sais, je sais, répondit le curé en soupirant.
— Quand on a le cœur assez noir pour faire ce qu’il a fait au Vieux Crousse : lui arracher sa maison sur son lit de mort. Ensuite revendre la maison à Jérôme à réméré avec un profit de $ 700 ! Est-il quelque chose de plus abominable, monsieur le curé ?
— Hélas !
— Oui, hélas ! trois fois hélas ! Et lorsqu’il a chassé en pleine nuit Main Coupée, la dernière nuit de l’année. Il est vrai que cette fois-là, il agissait à titre d’Agent des Terres. Main Coupée devait de l’argent au gouvernement. N’importe. Séraphin s’est montré impitoyable. Main Coupée se trouvait seul avec sa sœur, la Folle. Il faisait un froid terrible, rien à manger dans la maison, presque pas de feu, la misère noire. Séraphin les a jetés dans le chemin comme des paquets de guenilles. Le Père Ovide m’a tout raconté. Ce fut quelque chose d’atroce. La pauvre folle prise de consomption toussait à rendre l’âme. Pas de différence. Il les chassa, elle et son frère, sans pitié.
— Séraphin peut toujours dire qu’il accomplissait son devoir d’Agent des Terres.
— Ce n’est pas une raison. Il pouvait attendre au lendemain. Mais non. Il les chassa au froid, en pleine nuit, dans les ténèbres. Séraphin mériterait de monter sur l’échafaud. D’ailleurs, c’est ce qui lui arrivera un jour. Vous verrez. Non, non, que le jeune Dumortier n’aille pas se jeter dans ses bras. Séraphin va l’étouffer.
— Évidemment.
Le docteur s’était déchargé le cœur. Il connaissait bien l’avare. Il le haïssait à cause de son péché sordide, lèpre dégoûtante, répugnante, incurable. Mais il le redoutait. Il craignait son astuce, son esprit malin, ses calculs et pour tout dire, son intelligence.
— À le regarder agir on croirait qu’il est fou. Il est vrai que sa passion, son amour de l’argent, lui fait perdre souvent la tête. N’allez pas en conclure qu’il est fou. Il est méchant, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il est méchant et il l’est avec beaucoup d’intelligence s’il est permis de croire qu’un être raisonnable puisse à la fois se retrouver intelligent et méchant.
— Tout de même extraordinaire ce Séraphin, fit le curé, en rallumant sa pipe.
— Extraordinaire ! Mon cher curé on n’en finirait plus d’en déplier sur sa vie, sur ses faits et gestes. Et pourtant il est relativement jeune aujourd’hui.
— Quel âge a-t-il ?
— Quarante-cinq ans.
— Il est riche ?
— Très riche. Je me suis laissé dire qu’il vaut tout près de quarante mille piastres si ce n’est pas plus.
La vérité, c’est que l’avare valait cinquante mille au moment même où le docteur estimait sa fortune.
— Mais comment est-il parvenu à amasser autant d’argent ? demanda le curé.
— Par le travail et par l’économie et il faut bien le dire grâce à la pierre qui lui sert de cœur.
Le docteur revint s’asseoir. Il parlait maintenant avec plus de calme. Le curé Raudin portait la plus grande attention à ces propos qui levaient non pas seulement un coin du voile mais tout le voile sur la vie cachée, intime et pour tout dire extraordinaire de l’avare, de l’homme le plus riche du Nord.
— Vous avez bien connu son père ? demanda le curé.
— Assurément. Lorsque j’arrivai ici en 1869, le vieux Joseph-Évangéliste-Séraphin vivait encore. Il se trouvait sur la terre que possède aujourd’hui Séraphin fils. C’était un petit vieux sec, vif, au parler dru et dur. Il devait avoir soixante-dix ans.
— Plusieurs enfants ?
— Cinq, je crois, quatre garçons et une fille, Délima. Comme bien d’autres, les frères de Séraphin s’exilèrent aux États-Unis et Délima à son tour épousa un Américain. J’ignore ce qu’ils sont devenus. Séraphin resta avec le père.
— Il hérita de la terre ?
— Ça, monsieur le curé, c’est tout un mystère. J’ai essayé de savoir dans quelles circonstances Séraphin mit la main sur la terre paternelle. Impossible. Mais je le saurai avant de mourir, certain que je le saurai.
— Ce sera pour vous un petit soulagement, dit le curé en éclatant de rire, de ce rire sonore qui se répercuta jusqu’au fond de la cuisine du vieux presbytère.
— Oui, un petit soulagement. Toujours est-il que Séraphin hérita du bien lorsque son père mourut il y a quelques années.
— La mère était morte ?
— Ah ! oui, la mère de Séraphin trépassa lorsqu’il avait dix ans. Le vieux ne se remaria point. Il préféra rester veuf.
— Il n’est pas le seul, répondit le curé en esquissant un sourire malicieux.
— Dites-vous cela pour moi ?
— Continuez, docteur. Cette histoire de Séraphin me passionne beaucoup.
— Je veux vous dire que notre Séraphin, le garçon extraordinaire de Joseph-Évangéliste-Séraphin, commença à aller aux chantiers à l’âge de treize ans.
— Pas treize ans ?
— C’est comme je vous le dis. Treize ans ! Dans un chantier en haut de la rivière du Lièvre à cent milles d’ici plus au nord. Séraphin était show boy 1 . Il faisait les feux, épluchait les patates, portait l’eau, lavait la vaisselle et balayait la place. Il se levait le premier à trois heures et demie du matin et se couchait à sept heures et demie. Invariablement. Tous les soirs.
— Une dure discipline.
— Une dure école.
— En parlant d’école, il n’a jamais fréquenté les classes ?
— Jamais. Il a marché au catéchisme. C’est tout. Il a appris seul à lire, à écrire et à compter. C’est pourquoi j’estime qu’il est très intelligent. Un bourreau de travail avec ça. Habile de ses mains, un grand esprit d’observation, une mémoire de singe ; il sait tout faire. Il connaît à peu près tous les métiers qui peuvent lui servir.
— Vous ne m’avez pas dit, docteur, si son père était un avare comme lui ?
— Son père ? Ah ! mon cher curé, laissez-moi vous dire… Séraphin père n’avait rien d’un prodigue, continua le docteur. Évidemment. Mais il ne crachait pas sur l’argent. Il n’avait pas la bosse des affaires comme son garçon. Il n’avait rien du prêteur traditionnel et n’était pas familier avec les transactions. À force de ménager, de trimer d’une étoile à l’autre, il réussit à payer sa terre qu’il avait défrichée lui-même et une autre terre à bois de chauffage si je ne me trompe pas. Lorsqu’il mourut, il valait peut-être cinq mille piastres.
— C’est beaucoup, fit le curé en secouant sa pipe dans le crachoir de cuivre, un crachoir énorme qu’il tenait à ses pieds et que lui avait donné le curé Labelle.
— Une fortune respectable pour l’époque, reprit le docteur. Il faut dire que le père de Séraphin ne buvait pas, ne fumait pas et qu’il travaillait sans relâche comme un mercenaire.
— Comme son garçon ?
— Exactement. À dix ans, Séraphin faisait sa première communion. Il se montra l’élève le plus brillant cette année-là.
— En effet j’ai retrouvé à ce sujet des lettres d’un de mes prédécesseurs.
— N’empêche qu’à l’âge de treize ans, il commença à aller aux chantiers, l’hiver.
— Il a dû trouver cela dur ?
— Pas le moins du monde. Son père l’avait élevé durement. Séraphin me raconta lui-même qu’à l’âge de six ans, il faisait le train, attelait et dételait les chevaux, travaillait aux champs, fendait le bois et accomplissait les ouvrages les plus durs. Et toujours nu-pieds.
— Nu-pieds ! fit le curé avec surprise.
— Absolument. Il ne portait des souliers en cuir de bœuf que l’hiver. Le printemps, l’été et l’automne il courait pieds nus et c’était bien normal pour lui. Son père lui avait appris qu’il faut connaître la vraie misère quand on est jeune. Plus tard on trouve la vie belle.
— Incroyable !
— C’est pourtant la vérité. À l’âge de treize ans, il passa l’hiver aux chantiers. Il en fut ainsi jusqu’à l’âge de vingt et un ans alors qu’il prit en main la gouverne de la terre.
— Combien gagnait-il aux chantiers ?
— $ 10 par mois, nourri.
— Environ $ 0.35 par jour ?
— À peu près et dix-sept heures à dix-huit heures de travail par jour. Lorsqu’il descendait avec la drave au printemps il avait en poche $ 60, parfois davantage. Une fortune pour lui. Il rapportait tout à son père sans dépenser un sou.
— Aux Fêtes il ne venait pas voir ses parents ?
— Jamais. Et pourquoi venir passer la Noël, le Jour de l’An et les Rois chez son père ? Il n’avait jamais connu une douceur dans son enfance. Il m’a affirmé lui-même n’avoir jamais goûté un bonbon, ni un biscuit, jamais de sucre. Pas de gâteries pour rien. C’est ainsi qu’il fut élevé. C’est ainsi qu’il continue à vivre. C’est ainsi qu’il mourra. Une enfance dure et triste.
— Il ne s’en plaint pas ?
— Pas du tout. Pas un reproche à son père. Il le remercie au contraire d’avoir été élevé de cette façon-là. Il prétend que c’est avec la misère que l’on fait des hommes.
— Il ne se trompe pas beaucoup, remarqua le curé. Tous les grands hommes ont connu une enfance malheureuse.
— L’histoire est édifiante à ce sujet. On ne s’y trompe pas. Se priver, ménager à l’année longue, se nourrir de galettes de sarrasin, rarement de la viande, ne jamais connaître une petite douceur, travailler sans relâche, manger juste pour refaire ses forces, c’était là pour Séraphin une vie normale, la seule vie normale. Son enfance fut son école, la grande école de la vie, le terrible enseignement. Il ne s’en plaint pas ; il n’en parle pas. Une seule chose compte. L’Argent, l’Argent avec une lettre capitale.
— J’ai bien compris, murmura le curé.
— Chose extraordinaire c’est qu’avec un salaire de $ 10 par mois, Séraphin trouvait le moyen de prêter de l’argent.
— Pas sérieux, docteur ?
— Très sérieux, mon cher curé, très sérieux. À l’âge de quinze ans il prêta une somme de $ 25 à du 10 par 100. Au bout de deux ans il avait réalisé $ 5. Ça lui en faisait 30. Il prêta de nouveau cette somme.
— Toujours à du 10 par 100 ?
— Toujours.
— Pas sur billet ?
— Séraphin n’étant pas majeur n’avait pas le droit d’accepter des effets de commerce. Il prêtait sur parole.
— Il ne perdit pas un sou ?
— Non. Il avait du flair et son intelligence ne le trompait pas. Un jour, quelqu’un demanda de l’argent à emprunter au vieux Joseph-Évangéliste-Séraphin. Il répondit : « J’en ai pas mais mon garçon en a. » Le garçon, c’était Séraphin et il n’avait que seize ans. C’est ainsi qu’il commença à édifier sa fortune. Elle ne fit que grossir depuis.
— Ce que vous me contez là, docteur, fit le curé en se levant, me bouleverse.
— Remarquez que dans sa famille on n’eut jamais recours au médecin. « Quand on est malade, ben malade c’est pour mourir, disait le père. À quoi bon faire venir le médecin ? » Et son père mourut sans me voir.
— Mais il vit le prêtre ?
— Bien sûr. Ils sont catholiques. Ils le sont à leur manière, mais ils le sont. Se confesser, communier une fois par année, ne pas manquer la messe, ne pas faire gras le vendredi, ne pas sacrer, ne pas s’enivrer et ne pas courir la galipote. La religion de Séraphin père et fils se résume à cela.
— Jamais faire la charité ?
— Jamais. C’est un principe que lui inculqua le père. « Demande rien, donne jamais rien », répétait le vieux. Je peux vous dire, monsieur le curé, que le fils a suivi à la lettre le conseil du père.
— Quelle vie ! mon Dieu ! quelle vie, dit le curé en levant les bras au ciel.
— Une vie de privations et de sacrifices. De sacrifices par leur faute. Séraphin trouve une compensation dans sa fortune. L’argent n’est pas son serviteur ; il est le serviteur de l’argent. Il en est l’esclave. Alexis me racontait qu’aux chantiers, Séraphin trouvait le moyen de faire argent de tout et de tirer profit de tout. Il tendait des collets pour capturer des perdrix et des lièvres qu’il revendait au foreman. Il prêtait des petites sommes aux bûcherons en chargeant un intérêt. Vous voyez que très jeune il se découvrait déjà un homme d’affaires. Il lui arrivait souvent, le dimanche, de chausser des raquettes et d’aller porter des messages pour ses compagnons. Il parcourait de longues distances. On lui donnait $ 0.25 pour une course. Deux ou trois fois il faillit s’écarter et périr dans des tempêtes. N’importe, il gagnait $ 0.25 en plus de son salaire du mois. On l’estimait et le foreman louait ses grandes qualités de travailleur, d’employé ponctuel, méthodique, de jeune homme honnête et sur qui on pouvait se fier.
— Sans doute qu’il possède de grandes qualités.
— Assurément, reprit le docteur. C’est son avarice qui nous le rend si méprisable. Son péché horrible.
— Il se maria assez vieux ?
— Il avait quarante-cinq ans. Ça fera deux ans à l’automne. Pendant tout près de vingt ans il vécut seul. C’est durant ce temps-là qu’il fit des prodiges d’économie. En l’espace de vingt ans, à force de privations, de lésine, d’un travail d’enfer et surtout grâce à des prêts, il édifia le plus gros de sa fortune. Elle ne peut qu’augmenter considérablement. Si Séraphin vivait encore quarante ans, sa fortune d’aujourd’hui doublerait car « une cenne qui rentre ne sort pas ». Tous les produits de sa terre ou presque, il les vend au village.
— Si je comprends bien, docteur, dit le curé en tirant de sa pipe une forte touche, Séraphin n’est pas seulement un avare au sens propre du mot, il est aussi un usurier.
— Parfaitement. L’avare véritable ne posséderait-il qu’une pièce d’or, il n’oserait pas s’en départir. C’est de l’avarice à l’état pur. Séraphin, lui, prête de l’argent. Il le fait profiter ; il le fait travailler comme il dit. Ainsi il se découvre à la fois avare et usurier. Il est doublement coupable. Deux péchés au lieu d’un.
— C’est sa pauvre femme qui en souffre le plus.
— Elle le connaissait avant de l’épouser. Elle connaissait son péché.
— Je sais que la pauvre fille dut se sacrifier.
— Précisément, pour sauver l’honneur de son père. Séraphin n’était pas l’homme dont elle rêvait, mais le pauvre François-Xavier…
— Le père de Donalda ?
— Oui. Il se trouvait en mauvaises affaires. Il aurait pu même être emprisonné pour dettes. Donalda se sacrifia.
— La belle âme !
— Une grande âme, une sainte femme, reprit le docteur d’un ton plus grave et avec un certain accent d’une tristesse infinie, la sainte Donalda ! Elle poussa l’abnégation, l’amour du sacrifice à l’extrême limite. Séraphin sauva le vieux Laloge de la honte, mais à sa mort il s’empara de la terre.
— Ainsi il posséda la fille et la terre ?
— Les deux. Par une manigance savante il se trouva propriétaire du bien des Laloge.
— Je comprends pourquoi, ajouta le curé, Ti-Mousse n’a jamais pardonné à son beau-frère.
— Il n’a pas tort. À la mort de François-Xavier Laloge, tous ses enfants se trouvaient dans le chemin. Plusieurs s’exilèrent aux États ; d’autres gagnèrent la ville de Montréal. Seul Ti-Mousse est revenu. Il travaille aujourd’hui pour Alexis.
— Et Donalda enchaînée à Séraphin ?
— Enchaînée ! Le mot est juste, monsieur le curé. Et elle le restera jusqu’à sa mort. Il n’y a pas longtemps elle m’avouait qu’elle ne sortirait de la maison que « les deux pieds les premiers dans sa tombe ».
— Elle a fait son devoir d’épouse et de grande catholique. Que voulez-vous, mon cher docteur ? Elle n’a pas été chanceuse. Mais seul Dieu peut briser les liens du mariage. C’est la doctrine véritable et la seule qui puisse maintenir l’ordre dans la société. La récompense n’est pas ici-bas. Elle est dans l’autre monde. Autrement à quoi serviraient les récompenses et les châtiments d’outre-tombe ? Autrement il n’y aurait pas de justice. Que Donalda endure presque le martyre, elle ne peut pas quitter son mari. Aux pieds des autels, elle a juré obéissance et fidélité.
— Et aussi au point de vue civil, fit remarquer le docteur. Le mariage n’est pas seulement un sacrement, c’est un acte civil que personne ne peut changer excepté par la mort de l’un des conjoints.
— L’Église ne prétend pas que le mariage apporte le bonheur parfait. La preuve c’est que l’Église se montre des plus prudentes en bénissant le mariage. On dit bien aux nouveaux époux qu’ils devront se supporter l’un l’autre, supporter leur mauvaise humeur, les contrariétés, leurs infirmités, les difficultés de la vie conjugale.
— Même chose au point de vue civil, reprit vivement le docteur en allumant un deuxième cigare. Le code de Napoléon qui est en force dans notre province dit clairement : « Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours et assistance. Le mari doit protection à sa femme ; la femme, obéissance à son mari. Elle n’a pas le droit pour aucune raison de déserter le foyer. »
— C’est clair.
— Absolument clair, monsieur le curé. La femme est obligée d’habiter avec le mari et de le suivre partout où il veut résider. De son côté, le mari est obligé, le code dit bien « obligé », de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie.
— Je comprends, docteur, mais c’est déjà très large, « tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie »…
— Cela veut dire que le mari doit loger, nourrir, habiller convenablement sa femme. Cela n’implique pas qu’il faille la vêtir de velours et de soie, la parer de bijoux, ou la loger dans un château, ni lui servir tous les jours de la dinde, des gâteaux ou des bonbons.
— Évidemment.
— Cela veut dire qu’il doit l’habiller de manière qu’elle ne prête pas au ridicule ; qu’elle n’ait ni trop froid ni trop chaud ; cela veut dire encore qu’elle doit loger dans une maison convenable. Il la nourrira de manière qu’elle ne soit pas sous-alimentée. Voilà les obligations du mari envers sa femme.
— Et les galettes de sarrasin ?
— La farine de sarrasin n’est pas dommageable en soi. C’est un aliment sain, aussi bon que le pain.
— Oui, mais à l’année longue ?
— Évidemment. N’oubliez pas que chez Séraphin on ne mange pas seulement de la galette. Assez souvent du lard et des patates dans de l’eau blanche. Jamais de sucre ni de beurre, ce en quoi Séraphin n’a pas tort ! Parfois du thé.
— Jamais de douceurs, jamais de gâteries ? demanda le curé, de plus en plus intéressé aux propos de son ami.
— Jamais. Il donne à Donalda une nourriture convenable. Il lui donne ce que son père donnait à sa femme et à ses enfants. Ils n’ont jamais été malades et vécurent relativement vieux.
— C’est reconnu que l’on meurt beaucoup plus de trop manger que de ne pas manger assez.
— La médecine le prouve tous les jours. En tout cas, Séraphin s’en tient strictement au code et Donalda ne peut pas avoir de recours contre lui. Du reste, elle n’en parle pas. Je suis sûr qu’elle n’y a jamais songé.
— Elle subit son sort.
— Elle subit son sort et le code civil. Le même code dit bien clairement qu’il n’y a pas de séparation de corps possible, à moins de raisons graves, de cause nettement déterminée : coups, blessures, mauvais traitements. Je ne sache pas que Séraphin maltraite sa femme. La femme peut demander la même chose si le mari tient sa concubine dans la maison commune. C’est la loi.
— La loâ ! corrigea le curé en souriant.
— Si vous voulez. Je crois que Séraphin jusqu’à présent fut fidèle à sa femme, et sa femme fidèle à Séraphin.
— À ce point de vue-là, docteur, ils mènent tous deux une vie exemplaire.
— Remarquez que je ne viens pas défendre Séraphin. Je le méprise infiniment mais il faut dire les choses telles qu’elles sont.
— Admettez, mon cher docteur, qu’il est plutôt dur.
— Un homme qui ne pense qu’à l’argent n’aura jamais un cœur de chair, un coeur tendre, un coeur bon. Jamais Séraphin n’aura un mot doux pour sa femme. Jamais une caresse, jamais une parole aimable. Le code civil ne l’y oblige pas non plus.
— Mais l’amour ?
— Ah ! l’amour, reprit en soupirant le docteur, ne parlez pas d’amour à Séraphin. Pour lui, la femme est une compagne de travail. C’est tout. L’amour n’existe pas, ni l’amour charnel, ni l’amour-idée, ni l’amour intellectuel.
— Mais, dites-moi…
— Oui, monsieur le curé ?
— Séraphin a-t-il fréquenté longtemps Donalda ?
— Il est allé la voir trois fois. La première fois pour lui dire qu’il la trouvait belle, la deuxième pour exprimer sa satisfaction d’unir sa vie à une femme bonne, travaillante, dévouée, fidèle, et enfin pour la demander en mariage. Et Donalda lui accorda sa main.
— Toujours pour sauver son père ?
— Exactement. Ça s’est fait vite. C’était pour Séraphin une question d’affaires, un marché. Un bon.
— Un calcul.
— Encore. En épousant Donalda, il savait qu’il se mariait avec une femme dépareillée. Du reste, il n’en avait jamais connu d’autres. Vieux garçon, il restait seul chez lui.
— Alors que son père était mort ? demanda le curé en continuant à marcher et à fumer sa longue pipe de plâtre.
— Oui, il vivait seul dans la maison paternelle. Il se couchait lorsque la brunante enveloppait la terre et se levait avec la barre du jour. Ainsi, pas besoin d’allumer de chandelles. Il travaillait tel un esclave, dix-sept, dix-huit, dix-neuf heures par jour, dormant à peine cinq à six heures. S’il en avait eu le pouvoir, il aurait arrêté le soleil à midi juste et il aurait continué à travailler, à peiner, à suer jusqu’à la fin du monde.
— Incroyable !
— Il s’agit en effet d’un homme extraordinaire, franchement original. À ce point de vue-là, on finit par avoir une sorte d’admiration.
— Dans sa jeunesse s’est-il occupé de la chose publique ?
— Dès l’âge de vingt et un ans il était élu conseiller. Deux ans plus tard commissaire d’écoles. À trente ans il fut élu maire, puis battu et de nouveau élu. C’est un lutteur remarquable et la défaite ne l’abat jamais. Il se lance de nouveau à l’attaque avec une ardeur farouche. Son programme politique n’a rien de compliqué. Il prêche l’économie et trouve que la Corporation en fait toujours trop. Chose bizarre, le peuple l’appuie et l’estime tout en le maudissant.
— Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis ?
— Elles sont restées les mêmes. Le peuple est un enfant. Il s’agit de le flatter et de se dire son sauveur, son défenseur. C’est ainsi que Séraphin a su gagner ses faveurs sans jamais rien lui donner en retour. « Le peuple aime les hommes durs », répète souvent Séraphin.
— Et à Québec, à Ottawa ?
— Là, monsieur le curé, vous touchez à un sujet délicat. Chose assez extraordinaire, Séraphin fut tour à tour rouge et bleu et il est très fort avec les deux partis.
— Encore aujourd’hui ?
— Plus que jamais, fit le docteur, en marchant jusqu’à la porte. Doué d’un flair presque miraculeux, il ne se trompe pas sur l’issue d’une élection générale, aussi bien à Québec qu’à Ottawa. On dirait qu’il sent venir le vent et qu’il entend pousser l’herbe. Il vire son capot quelques semaines avant l’élection et gagne infailliblement.
— Je vais dire comme vous, docteur, c’est assez extraordinaire.
— Un homme supérieur que je vous dis. Rien d’étonnant qu’il soit toujours Agent des Terres. Du reste, il l’est depuis déjà cinq à six ans.
— Fort estimé du gouvernement ?
— Je vous crois. Il faut avoir le cœur dur comme il l’a pour faire un bon Agent des Terres. Pas de tendresse, pas de sentiments, pas de pitié. La ligne droite et dure. Un employé modèle. Mais j’aime mieux me voir dans mes bottes que dans les siennes.
— Admettez tout de même que les bourreaux sont nécessaires.
— Si vous voulez, mais c’est un métier qui me répugne.
— À tout prendre, docteur, à tout peser, c’est avec des hommes du calibre de Séraphin que l’on bâtit des pays.
— La colonisation se fait avec de la misère, pas avec des sentiments ni avec de la douceur. Séraphin a connu une enfance dure, une jeunesse dure. Il continue à se montrer dur, impitoyable et parfois féroce. Il mourra comme il a vécu.
Sur ces mots, le docteur manifesta le désir de s’en aller.
L’horloge sonna onze heures.
— Tonnerre de tonnerre ! qu’il est tard ! s’exclama-t-il. Excusez-moi, mon cher curé, de vous avoir retenu si longtemps. Votre messe demain matin !
— Je vous assure bien qu’il n’y a pas seulement Séraphin qui se lève tôt. Tous les matins je me lève à quatre heures et demie.
— Et moi, à cinq, reprit vivement le docteur. Je ne serais pas surpris de savoir que les trois hommes qui se lèvent le plus de bonne heure, c’est d’abord Séraphin à quatre heures, notre curé à quatre heures et demie…
— Et notre cher docteur à cinq heures. Que deviendra la paroisse lorsque ces trois hommes seront morts ?
— Je me le demande.
On éclata de rire.
Une fois revenu chez lui, le docteur commença son article hebdomadaire pour la Rumeur du Nord . Il écrivit jusqu’à une heure du matin. De son côté, le curé Raudin ne dormait pas. Assis dans son fauteuil, il regardait sans la voir la lampe qui se mourait doucement. Il songeait toujours à Séraphin, à l’enfance et à la jeunesse franchement prodigieuses de cet homme d’acier devant qui tremblaient les pauvres, les malheureux ; devant qui se prosternaient les riches, les politiciens, les hommes d’affaires et tous les superbes de ce monde perdu dans les montagnes du Nord, de cette région âpre, merveilleuse par ses paysages et si triste par son sol rocailleux et sa profonde misère.
L’horloge sonnait une heure lorsque le curé réussit à s’arracher à sa longue rêverie.
CHAGRINS D’AMOUR

C es premiers jours de juin 1890, déjà chargés de couleurs, annonçaient un été brûlant. Le soleil plombait de haut, dur, implacable. Les colons suaient toutes leurs sueurs sur des besognes accablantes. Les défrichements, les abatis exigeaient un courage sans nom. Dévorés par les maringouins, les hommes sacraient en essayant d’arracher du sol des souches de merisiers et d’érables que seuls le feu et le temps réussiraient à pulvériser.
Alexis et Ti-Mousse trouvaient la vie dure et se décourageaient vite en face des travaux qui, bien loin de diminuer, semblaient augmenter de jour en jour.
— Ça s’éclaircit pas vite, hein, mon Mousse, disait l’ancien draveur en s’essuyant le front du revers de sa manche. Viens t’assire.
Les deux hommes se reposaient sur un corps mort et fumaient à grosses touches afin de chasser les moustiques qui les harcelaient de toutes parts en faisant entendre un bruit persistant, presque métallique, qui épuisait les nerfs.
— Non, ça avance pas gros, répétait Ti-Mousse. C’est dur : faire de la terre.
— Ben dur !
Puis on ne parlait plus. On n’avait pas la force de parler. La chaleur accablante enveloppait la terre d’un manteau très lourd qui collait au corps.
Ils restaient là plusieurs minutes, presque sans bouger. Les feux d’abatis augmentaient l’intensité de la chaleur. La vie dans ces moments-là devenait insupportable.
— Bouleau noir ! que c’est toffe ! répétait Alexis.
Et ils se ruèrent à la tâche avec l’espoir que le crépuscule bientôt apporterait un peu de soulagement, un peu de fraîcheur, un peu de repos.
Incapables de résister plus longtemps aux morsures de maringouins, à la chaleur déprimante et à ces travaux de forçat, Alexis et Ti-Mousse revinrent à la maison.
— C’est ça, dit Arthémise en leur offrant à boire de la bonne eau fraîche, venez vous reposer. Ça l’a pas de bon sens faire de l’abatis par une chaleur pareille. Attendez à demain.
— J’comprends, ma femme, mais le lot s’éclaircira pas vite si on reste assis icitte.
— J’sus ben paré à donner encore un coup d’cœur, dit Ti-Mousse.
— Non, non, reposez-vous. Ça s’peut que demain i fasse moins chaud. Vous vous remettrez à l’ouvrage.
Arthémise n’était pas ambitieuse. Elle ne forçait pas Alexis à travailler. Elle le laissait libre de faire à ses quatre volontés. L’heureuse femme, qui méprisait l’argent, jugeait qu’Alexis travaillait toujours trop et que si on ne parvenait pas à défricher cinq acres cette année, on se reprendrait l’année suivante.
Arthémise craignait surtout que son homme se décourageât et qu’il se remit à boire. Elle savait qu’Alexis recherchait la consolation au fond d’une bouteille. Il s’était enivré au mois d’octobre. Une « brosse » qui lui avait coûté plusieurs centaines de piastres. Alexis était trop pauvre pour se payer de telles extravagances. Depuis neuf mois qu’il n’avait pas trempé ses lèvres dans l’alcool. Il n’était jamais resté aussi longtemps dans une abstinence complète.
— C’est ben sûr qui est à la veille d’en revirer une, pensait Arthémise.
Et c’est pourquoi elle le laissait faire. Elle n’osait pas le contrarier. Jamais ! Toujours douce avec lui, elle l’entourait de bons soins et tout ce qu’il disait était parole d’or. Elle l’aimait. Quand on aime, on pardonne tout.
Pendant qu’Alexis et Ti-Mousse, assis sur les marches du perron, regardaient monter dans le ciel les lourdes fumées blanches des abatis, Arthémise vaquait aux soins du ménage.
Soudain on entendit une voix claire et chantonnante dans l’air immobile. C’était Julia.
— Vous travaillez pas ? demandat-elle en s’adressant aux deux hommes.
— As-tu envie qu’on meure brûlés vifs, répondit Alexis.
— Toi, Ti-Mousse, t’es pas plus homme que ça !
— Moi, mam’zelle, j’fais ce que le boss me dit de faire.
— Du train que vous allez là, vous finirez pas de bûcher vos deux cents cordes de sitôt.
— Laisse-les don faire, reprit Arthémise en s’avançant dans la porte de fil métallique. I sont pas obligés de se faire mourir à l’ouvrage. On l’emportera pas en terre c’t’argent-là. Ni le lot non plus. Qui se reposent. Demain i fera moins chaud.
— J’t’assure ben Arthémise que ça me regarde pas. En seulement je venais leur donner un coup de main. C’est de valeur encore.
Les deux hommes éclatèrent de rire.
— Riez pas. J’suis sérieuse. J’ai déjà aidé mon père chez nous quand on faisait brûler. J’suis encore capable. Tu penses pas Ti-Mousse ?
Ti-Mousse la regarda.
Depuis que le frère de Donalda était revenu dans sa paroisse natale que Julia essayait de le rencontrer, de le voir, de lui parler. Elle l’aimait. Lui, paraissait indifférent.
Constatant qu’il ne s’intéressait pas à ses propos, elle entra un moment dans la maison où la chaleur était aussi accablante.
— C’est pas respirable, dit la grosse Arthémise en s’épongeant la figure.
— C’est par rapport à votre corporence. J’vous plains madame Labranche.
— Dans ce cas-là mam’zelle Angélique va ben mourir. Est plus grosse que moi. Pis toi, ma Julia, toujours en amour ?
— C’est cassé.
— Tu me dis pas, fit Arthémise en venant s’asseoir près de la table. Ça marchait pas ?
— Mes amours ?
— Oui.
— Non. C’est pas que Jérôme c’est pas un bon garçon. Mais je l’aime pas.
— Quand on aime pas, ma p’tite fille, on se marie pas.
— C’est ce que j’ai ben compris. J’ai pas voulu non plus lui en faire accroire. J’i ai dit de venir me voir comme ça en amis, mais de pas compter sur le mariage.
— I a dû avoir d’la peine ?
— Ça l’a été un gros coup pour lui.
— C’est triste encore pour Jérôme. Orphelin, ni père, ni mère, pas de parents, pas d’amis.
— J’comprends, madame Labranche, mais ça serait encore plus triste si on se mariait pis qu’on serait pas heureux.
— J’te blâme pas, Julia.
— Après toute, j’sus ben chez nous. Pas pressée non plus de me marier.
— T’as personne que t’aimerais ?
— J’en vois pas.
— Certain ?
— J’sus pas obligée de tout dire.
— T’es pas à confesse, hein, Julia ? fit Arthémise en s’essuyant de nouveau la figure du revers de son tablier.
Le soleil marquait trois heures de l’après-midi. La chaleur coulait ainsi que du plomb fondu tandis que les moustiques bourdonnaient dans des nuages d’or.
— On s’est assez plaint tout l’hiver, remarqua Julia, qu’on n’a pas fini avec l’été.
— C’est ben pour ça que j’ai dit à mon mari pis à Ti-Mousse de ne pas travailler, qui attendent un temps plus frais. C’est pas humain : faire brûler des abatis par un temps pareil.
— Ti-Mousse l’aide t’y au moins ?
— J’peux te dire, Julia, que Ti-Mousse gagne ben ce qui mange. On le garde pas par charité. C’est un bon travaillant. I s’entend ben avec Alexis.
— I se ressemblent pas mal de caractère. I s’en font pas avec la vie.
— À chaque jour suffit sa peine. Coute don, Julia ?
— Oui, madame Labranche ?
— T’as pas vu Donalda dernièrement ?
— J’m’en allais justement. Auriez-vous une commission pour elle ?
— Non. C’est pas ça. J’voulais avoir des nouvelles. On reste pourtant pas loin pis on se voit presquement jamais.
— Je vous assure qu’a n’a gros à faire. A l’arrête pas. Une vraie esclave.
— Séraphin va la faire mourir.
Les deux amies causèrent longtemps de Donalda, du malheur de sa vie d’avoir épousé l’avare, un homme sans-cœur, sans entrailles et pour qui seul l’argent existe. Une si bonne enfant. Donalda, si jolie, si habile à tous les travaux domestiques ! On la plaignait. On jugeait qu’ici-bas le destin n’est pas le même pour tout le monde. Pourquoi elle plutôt qu’une autre ?
— J’vas penser à m’en aller, madame Labranche.
— T’as ben l’temps, Julia. Jase don. Quand i fait chaud comme ça, toute ce qu’on peut faire c’est de jaser.
— Si vous voulez, mais j’ai promis à Donalda que j’irais faire mon tour aujourd’hui.
Elle sortit. Elle espérait pouvoir dire bonjour à Ti-Mousse. Il était parti avec Alexis. Les deux hommes continuaient à faire des abatis. Le temps pressait. On ne pouvait pas rester à flâner tout l’après-midi.
Julia connaissait un sentier de travers pour se rendre chez Donalda. Deux arpents à peine séparaient la terre de l’avare de celle de son cousin. À un endroit où la rivière aux Brochets offrait un « rétréci », la jeune fille la traversa en sautant d’une pierre à l’autre. Un moment, elle regarda les rayons de soleil qui jouaient sur les eaux sonores. Elle songea à Ti-Mousse. Elle détaillait ses traits fins et réguliers, son sourire doux et moqueur, ses grands yeux bruns. Elle cherchait à lui trouver un défaut. Tout en ce jeune paysan de bonne souche lui plaisait.
— Si au moins i pouvait m’aimer ! songea-t-elle.
Pas un seul instant, elle ne pensa à Jérôme. Depuis plusieurs jours déjà elle l’avait oublié.
Elle pressa le pas. Elle avait hâte de voir Donalda, la sœur de Ti-Mousse. Il lui semblait qu’en s’approchant de son amie, elle retrouvait un peu le jeune homme de ses rêves.
Lorsqu’elle entra dans la maison, la femme de l’avare, la figure baignée de sueur, repassait du linge.
— Tu travailles par des chaleurs de même ? demanda Julia.
— I faut ben, pauvre vieille. À part de ça en travaillant on a moins chaud.
— Tu l’as drôle.
— C’est vrai pareil.
Et la femme de l’avare de continuer à repasser tout en causant.
— C’est pas toute du linge à toi, Donalda ?
— Tu sais ben que non. Jamais mon mari m’achèterait du beau linge de même. À part de ça que ça me tente pas. C’est le linge fin de mam’zelle Angélique.
— Laisse-moi don voir. Penses-tu que c’est du beau butin !
— Un jupon comme ça, ça doit coûter cher, hein Julia ?
— J’te pense. Mam’zelle Angélique a toujours aimé ça : porter du beau. C’est curieux pareil. A fait pas ses lavages ni ses repassages ?
— A prétend que ça la paye plus de les faire faire. Pendant ce temps-là, a coud pour les autres.
— Prudence fait rien dans la maison ?
— Prudence s’occupe un p’tit brin du bureau de poste. Est pas forte.
— Dis don qu’est paresseuse. C’est mam’zelle Angélique qui fait toute. J’comprends qu’a l’aye pas l’temps de laver pis de repasser ce linge-là.
— Pense pas que c’est pas doux. Regarde les points d’Irlande, la dentelle, les guipures.
— Ça n’en prend de la patience.
— La vie est faite de ça, Julia.
— T’as ben raison, Donalda, d’la patience pis du chagrin. C’est la vie.
Elle laissa échapper un long soupir.
— T’es pas heureuse, Julia ?
— Plus malheureuse que tu penses.
— T’as pourtant tout ce qui faut pour être heureuse. Ton père a de l’argent. I te fait ben vivre. T’es reine et maîtresse dans la maison. De quoi c’est qui te faut j’me le demande, pour trouver la vie belle ?
— I me manque ben gros. Si tu savais !
— Conte-moi ça. On est presquement deux sœurs. C’est comme rien, t’as pas de cachettes avec moi.
Un long silence aussi lourd que la chaleur de ce jour d’été devint insupportable.
— Ça me gêne, reprit Julia.
— T’es ben folle de garder ça en d’dans. Quand on a du chagrin, on en parle. Ça soulage.
— Même les chagrins d’amour ?
— Surtout les chagrins d’amour. Tu regrettes d’avoir brisé tes amours avec Jérôme ?
— Ah ! non, Jérôme est oublié. I est mort pour moi. C’est pas ça.
— C’est quoi ? demanda la femme de l’avare en plaçant avec soin sur la planche à repasser un dernier jupon moiré, le plus beau que mademoiselle Angélique eût jamais porté.
— Par rapport à Ti-Mousse.
— T’aimes Ti-Mousse ?
— Depuis toujours.
— J’le savais pas, pauvre vieille.
— Depuis le jour qui a resté chez nous, qui a vécu chez nous. Pourquoi c’est faire, quand i est revenu d’la ville, qui a pas pensé à demander sa place ?
— J’le sais pas.
— I a pourtant été ben usé. C’est vrai qu’on le payait pas cher mais i travaillait pas trop fort. Le père l’a jamais fait mourir sus l’ouvrage.
— J’le sais comme toi.
— J’me demande pourquoi c’est faire qui a préféré aller travailler pour Alexis.
— Tu i as jamais demandé ?
— Pas de danger. Ça me gêne trop.
— Ti-Mousse te gêne ? Fais-moi pas rire, Julia !
— J’suis sérieuse, Donalda. J’sais pas mais quand j’viens pour i parler, i me paralyse.
— T’en as de la grâce. I est plus jeune que toi. Cinq ans si j’me trompe pas.
— Pas loin. C’est vrai que j’suis plus vieille que lui. On a marché au catéchisme presquement ensemble. J’le tutoie. Lui i m’appelle toujours « mam’zelle Julia ». Ça me gèle. Du temps qui restait chez nous, i m’appelait jamais autrement.
Donalda avait terminé sa besogne. Elle classa soigneusement tout le linge d’Angélique et le déposa dans un panier d’osier qu’elle recouvrit d’un drap blanc immaculé.
— Astheure, on va pouvoir se parler, dit-elle, en venant s’asseoir en face de son amie. T’aimes mon p’tit frère pis t’as rien faite pou i laisser entendre, pas un mot, pas un geste ?
— Au contraire. J’ai toujours été ben aimable pour lui. Je l’entourais des meilleurs soins. C’est moi qui voyais à son linge. Quand i est parti pour la ville j’me suis cachée dans ma chambre pour pleurer. J’pense qui s’est jamais aperçu de rien.
— Les hommes remarquent rarement ça. Oublie pas non plus que Ti-Mousse a rien que dix-sept ans. Un enfant.
— Un homme pour moi, un homme que j’aimerais, un homme que j’adore. Jamais j’en aimerai un autre… mais lui…
Elle se retint pour ne pas verser de larmes. Elle éprouvait à ce moment-là un terrible malaise. Elle aurait voulu ouvrir tout grand son cœur.
— Pleure pas, dit Donalda, de sa voix la plus douce.
— J’sais pas comment t’expliquer ça, continua Julia, incapable de regarder son amie en face à cause des sentiments qui la troublaient, mais j’le plains Ti-Mousse. I m’a l’air d’un orphelin, i m’a l’air perdu par icitte.
— I l’est pas mal. J’sais ben que tu i ferais une bonne femme. Mais quand i a vu que tu recevais d’autres prétendants i a pensé qui était trop jeune pour toi. Jamais i pouvait s’imaginer que tu l’aimes.
— J’ai eu tort de recevoir Jérôme. J’ai perdu mon temps.
— I t’a pas fréquentée pendant ben des mois.
— C’est encore trop. J’ai fait d’la peine à Ti-Mousse, j’le sais.
— Tu peux toujours t’expliquer avec lui. Tu l’as pas vu dernièrement ?
— Deux fois. Un dimanche après-midi i est venu à la maison. I a jasé ben plusse avec mon père qu’avec moi. Une autre fois, ça fait une dizaine de jours, on est allés pêcher ensemble à la rivière en haut du rapide.
— C’était le temps d’y parler.
— J’suis venue ben proche, deux, trois fois. I continuait à m’appeler « mam’zelle Julia ». Ça me paralysait. Ah ! ben Donalda…
— De quoi ?
— Regarde don qui c’est qui s’en vient là-bas…
— C’est mon mari.
— Avec Jérôme.
— Pourtant vrai.
— J’me sauve, Donalda. J’ai l’temps avant qui me voyent.
— Tu r’viendras, Julia ?
— Oui, oui, dans deux, trois jours.
— Oublie pas.
— Non, non. Bonjour.
Elle s’engagea sur une route déserte derrière la maison, qui serpentait sur la colline. Il ne lui restait plus que deux arpents à peine pour se rendre chez elle.
C’est ainsi que Julia échappa aux regards de Séraphin et de Jérôme, qui ouvraient la barrière pour entrer dans la cour.
Jérôme causa un moment avec Donalda puis il suivit l’avare dans le haut côté.
— I fait frais icitte, dit le jeune homme, une fois la porte bien fermée.
— C’est frais comme dans un tombeau. Assis-toi, mon Jérôme.
Le jeune homme choisit le fauteuil qu’il connaissait bien pour être déjà venu dans le haut côté.
Il attendit.
Séraphin le regarda deux fois, se frotta les mains et s’assit à son tour. En fouillant dans les vieux papiers qui encombraient sa table, il dit de sa voix de ferraille :
— Comme ça, t’es décidé à partir ?
— Oui, monsieur Poudrier.
— T’acceptes d’aller travailler sus la Rouge ?
— C’est ça qui avait été entendu ?
— C’est ben ça. Tu vas gagner une piasse par jour, nourri, ben usé, un bon boss, si tu veux faire un homme de toi…
— Du moment que j’accepte, j’vas faire mon ouvrage.
— Ça va être dur pour commencer. Prendre les billots sus les bords pour les sacrer dans la rivière.
— J’ai des bons bras.
— C’est dangereux itou.
— J’sus pas peureux.
— Correct. V’là ma lettre pour l’associé de monsieur Villeneuve. J’te recommande comme un père ferait pour son garçon.
— Comment c’est que j’vous dois ?
— On va dire $ 3. C’est-y trop ?
— C’est raisonnable.
Jérôme finit par trouver trois billets de banque d’une piastre et les tendit à l’avare qui sauta dessus come un chien affamé sur sa proie. Il les examina un moment puis les enfouit dans son vieux porte-monnaie dont le fermoir laissait entendre un petit bruit sec qui enchantait Séraphin et qui semblait dire : « Astheure, ça s’appelle Touche z’y pas. »
Jérôme ne le remarqua point, tout absorbé qu’il était par les préparatifs de son départ.
— Tu t’en vas quand ?
— Demain matin si le temps est beau.
— Tu montes à pied ?
— I faut ben. J’ai pas ni cheval ni voiture.
— Pour te rendre sus la Rouge, en marchant d’un bon pas, tu vas arriver avec la brunante, si ben entendu, tu barlandes pas trop demain matin.
— J’vas partir avec le p’tit jour. J’veux pas être vu.
— Pas être vu ! Pourquoi faire ? demanda Séraphin. T’as pas faite un mauvais coup ?
— Presquement.
L’avare s’aperçut que Jérôme se sentait mal à l’aise. Il l’examinait avec la plus grande attention.
— Encore des chimères, mon garçon, des imaginations.
— C’est pas des imaginations.
Le visage de Jérôme s’assombrit.
— C’est loin d’être des imaginations. Quand on est pas capable de vivre dans une place, quand on s’en va traîner sa paillasse ailleurs, c’est presquement un crime.
— Tu t’en vas pas loin, soixante milles d’icitte.
— C’est ben assez. Quand j’pense que mon père était un vieux citoyen d’la place. J’ai pas eu même le coeur de faire comme lui : saigneur de cochons. J’me trouve vis-à-vis de rien, le chemin en partage.
— T’as une bonne maison au village, fit l’avare en se levant et en marchant pour se rendre jusqu’à la porte d’où il regardait Jérôme de dos.
— La maison paternelle me dit pus rien.
— I faut jamais parler d’même, mon jeune homme. Tu vas avoir tes beaux jours. J’comprends que t’as été ben éprouvé. En seulement le soleil va r’luire pour toi comme pour les autres.
— J’en connais qui vivent dans la grande noirceur jusqu’à leu mort. Jamais un rayon de soleil, jamais un p’tit filet de lumière.
— Pas pour moi, Jérôme, répondit l’avare en venant se rasseoir, pas pour moi. Tu vas aller travailler tout l’été. Ça s’peut que tu soyes engagé l’automne qui vient. Aux Fêtes tu r’viendras, tu iras voir Julia.
— Julia c’est fini.
— De quoi c’est que tu dis là ? C’est cassé ?
— Finies nos amours.
Le jeune homme se leva. Il manifestait le désir de s’en aller.
— Reste encore une minute. On va se parler. Tu me dis que c’est cassé avec Julia ?
— Cassé pour vrai.
— Pourquoi faire ?
— A m’aime pas.
— A te l’a t’y dit ?
— Ça s’voit rien que par les yeux. Moi je l’aime. Pas elle.
— Julia te trouve pas assez riche ?
— J’le sais pas. A m’aime pas. Ça s’explique pas, ces choses-là, monsieur Poudrier. Ça s’sent.
— Penses-tu qu’a n’aime un autre ?
— Julia aime Ti-Mousse.
— Viande à chiens ! s’exclama Séraphin en assenant un coup de poing sur la table. Ça s’peut pas.
— C’est la vérité !
— Julia en amour avec Ti-Mousse, un va-nu-pieds comme lui, un vaurien, un quèteux, un endetté, un malvat. Ça s’peut pas. J’te cré pas.
— D’abord que j’vous l’dis.
— Les as-tu vus ensemble ?
— J’ai su que Ti-Mousse était allé veiller une couple de fois. À part de ça qui ont été vus ensemble à pêcher à la rivière, icitte, en haut du rapide.
— Ouais !
Et selon son habitude dans ces moments-là, Séraphin caressa son menton d’une main lente.
— Vous savez que Ti-Mousse a déjà resté sus l’Père Josaphat ?
— J’le sais. Ça veut pas dire qui aime Julia, ni elle non plus qu’a l’aime.
— En par cas j’y laisse le champ libre, moi, j’m’en vas. C’est pas mon idée que je r’vienne par icitte.
— Pis la maison ?
— Quelle maison ?
— La maison de ton père que j’t’ai vendue à réméré ?
— Ça me dit pus rien.
— Tu sais que t’as cinq ans pour me payer. J’te ferai pas de misère. Dans cinq ans ça s’peut que j’te la laisse encore pour cinq autres années. J’ai l’cœur sensible. C’est plus fort que mon vouloir.
— J’vas vous dire, monsieur Poudrier, que le pays me dit pus rien. Quand on est pas aimé, la vie vaut pas la peine d’être vécue.
— Ça peut revenir. Ça s’peut que Julia t’aime pas aujourd’hui. Demain ça sera différent. Les créatures, tu comprends, c’est comme des feuilles au vent. Ça s’en va où le vent les pousse. Si tu r’viens avec de l’argin a t’aimera. Tu te marieras. Je te ferai avoir un beau lot.
— Ça fera longtemps que Julia sera mariée quand je reviendrai.
— Pas avec Ti-Mousse çartain.
— Vous l’savez pas.
— En par cas c’est Julia qui i achètera une terre. Pas moi. Tant que je serai Agent des Terres, mon p’tit beau-frère s’établira pas sus une terre de la Couronne. Prends ma parole.
— J’vas vous donner la main, monsieur Poudrier.
— Bonne chance, mon garçon. Écris-moi si ça adonne.
— Comptez pas trop sus mes lettres.
— Si on dirait pas que tu t’en vas au bout du monde. La Rouge, c’est pas loin. As-tu assez d’argin ?
— J’ai ce qui faut.
— Gêne-toi pas. J’pourrais t’en passer. Tu me la remettras plus tard.
— Merci. Dites pas à personne quel bord que j’ai pris.
— Motte !
Une dernière fois ils se serrèrent la main.
Longtemps l’avare regarda Jérôme qui remontait au village. Il marchait vite tel un homme qui a hâte d’en finir.
— Un autre qui s’en va, dit Séraphin.
— Ça marche pas à la tannerie ? demanda Donalda.
— I a pas d’avenir là. J’i ai dit dans l’temps. Jerôme va tenter sa chance ailleurs.
— Si i a pas d’avenir par icitte.
— I en aurait toujours. I reste encore des beaux lots. En seulement i faudrait que Jérôme se marie.
— C’est cassé, ses amours ?
— Finies. Julia l’aime pas. A l’a ben tort. Jérôme c’est un jeune homme travaillant, honnête, qui boit pas, qui fume pas. I ferait vivre sa femme comme une reine. Julia est pas fine assez pour voir ça.
— Julia est pas pressée de se marier. Ça fait deux trois fois qu’à refuse des prétendants.
— Est trop difficile. A veut avoir un homme parfait. A va attendre longtemps. A pleurera des larmes de sang plus tard.
— Julia doit savoir ce qu’a fait. À son âge, vingt-deux ans.
— Une créature le sait jamais de quoi c’est qu’a fait. Une créature ça l’a pas d’âge, conclut l’avare en sortant.
Le soir même, Jérôme amassa son linge, ses effets personnels et enfouit le tout dans un sac. Toute sa fortune. Soudain il songea au couteau, le couteau de son père, le saigneur de cochons.
Il ouvrit la porte de l’armoire. Avec des précautions infinies, il arracha la planche de la cloison derrière laquelle il avait dissimulé l’instrument. Il remit tout en place et, à la lueur jaune de la lampe, il examina longtemps le couteau.
Il regrettait beaucoup de ne l’avoir pas laissé dans la tombe ainsi que son père l’exigea sur son lit de mort. Le couteau, maintenant, devenait embarrassant dans sa vie. Le Mort empoisonnait sa vie. Pourtant il ne pouvait pas laisser le couteau dans sa chambre. La femme du tanneur le reconnaîtrait. On lui adresserait des reproches amers. Il passerait pour un mauvais sujet. Il décida alors d’emporter le couteau avec lui. Il traînerait toute sa vie ce souvenir macabre. Cette idée aussi de l’avoir volé dans le cercueil. Jérôme ne parvenait pas à expliquer les raisons de ce geste.
— J’ai faite une mauvaise action, pensa-t-il, en cachant le couteau parmi ses hardes dans le vieux sac.
Il s’assit pour écrire. Il trouva une feuille de papier jauni, une enveloppe et avec difficulté il traça des signes qui voulaient être l’expression de ses sentiments, du chagrin immense qui le dévorait.
Ma chère Julia, commença-t-il, quan tu recevra ma lettre je serez déjà partit. Ben loinz. J’ai ben comprit que tu maimes pas, que tu maimera jamait. Javais faite un beau rêve. Javais révé quon aurai pu vivre heureus ensemble. Il faut croire que le bonheure est pas faite pour moi. Si tavais voulu attendre encore deux an jaurais été capabbe de te faire vivre. Javais même commansé par achetter la maisson paternel. On l’aurait pu la vandre avec un bon profi pour sacheter un beau lot de collonisazion. Je te dit ma chère Julia que j’aurai faite un homme de moi pis que taurais vécut comme une vrai damme. Tu maimes pas. Ten aime un autre. Je le sait. Je le connait. Mari-lé, si tu laimes pis si il t’aime comme de raison. Soyé heureux ensamble. Je te le souhaitte de grand cœur. A vienne que pourra jamait je toublierez. On a passer des belle heurres. Je comprend aujourd’hui que lamour passe vitte pis qui nous reste rien que les shagrins.
Panse à moi. Souhaitte moi la chance comme je tan sou haitte dans la vie pis ton Jérôme sera contant pour toi. Jérôme.
Deux fois il relut la lettre. En l’écrivant, il ne put retenir ses larmes. Au moment même où il cachetait l’enveloppe, il aimait Julia plus que jamais. Il l’adorait. Il la revoyait dans le salon. Ah ! les belles heures vécues ensemble à chanter des romances.
« Il est un âge dans la vie
Où chaque rêve doit finir. »
Ces deux vers surtout de Ma Normandie lui venaient à la mémoire avec une acuité qui le dardait au cœur. Jérôme comprit l’instabilité des choses terrestres et la fragilité des amours.
Que tout ce rêve avait passé rapidement ! Aussi éphémère que les roses, aussi passager que les plus beaux printemps. Voilà ce que fut le temps de ses amours. Il en restait quelques souvenirs, un peu de cendres et un chagrin très lourd.
Il descendit à la cuisine où le père Anthime causait avec sa femme.
— Toujours décidé de t’en aller ? demanda le tanneur.
— Toujours, monsieur Chevron. Allez pas croire que ça m’fait pas de peine.
— Nous autres don ! dit madame Chevron en continuant à tricoter. De quel côté que vous vous en allez ?
— Où le vent me mènera.
— C’est-y vrai, Jérôme, qu’on peut pas le savoir ? fit le tanneur en secouant sa pipe sur la bavette du poêle.
— Ça vous donnerait pas grand-chose, monsieur Chevron. J’ai pas d’avenir icitte. La tannerie c’est Florent qui va en hériter. C’est rien que juste itou. C’est votre garçon.
— Si i fait le bon garçon.
— Moi j’sus pas votre garçon. Vous me devez rien. J’me trouve tout fin seul dans l’monde ! Tant qu’à vivre par icitte avec le souvenir de mon vieux père devant moi, j’aime autant manger d’la misère ailleurs. Tant qu’à pleurer, j’aime mieux pleurer tout seul.
— Tu connais ton affaire.
— On aurait ben aimé à vous garder avec nous autres, reprit madame Chevron.
— Moi itou de rester. Mais c’est la vie.
— Pis la maison que t’as achetée de Séraphin ?
— Est ben là. A nuit pas à personne.
— Quant à ça.
Le tanneur se leva. Il paraissait nerveux. Il entra dans la chambre des maîtres (la sienne) pour revenir presque aussitôt.
— Tiens, Jérôme, dit-il, c’est pas grand-chose, mais c’est de bon cœur.
— De quoi ? De l’argent ?
— Ben oui. $ 10. Ça nuit jamais.
— J’en ai pas de besoin.
— Prends-le, on t’a pas payé cher le temps que t’as travaillé pour nous autres. C’est ben l’moins.
— Non, merci. C’est pas de l’argent qui me manque.
— C’est de l’affection ? fit la mère Chevron, en laissant tomber son tricot sur ses genoux pour regarder le jeune homme avec attendrissement. C’est ça, c’est l’affection qui vous manque ?
— J’peux pas parler. J’aime mieux pas parler.
— Pauvre Jérôme, reprit le père Anthime. Fais-moi plaisir, prends ces dix piasses-là.
— J’veux pas. Vous avez été ben bon pour moi, vous, votre femme pis Florent.
— On a essayé de pas trop te faire de peine.
— J’le sais. J’ai été ben usé. J’emporte avec moi un bon souvenir. Pour tout dire un vrai beau souvenir.
Il sortit pour ne pas éclater en sanglots.
— Tu pars pas drès là ? lui cria le tanneur.
— Non, non, j’vas revenir.
Jérôme alla jeter sa lettre à la poste.
Longtemps il erra dans le village. Ce soir de juin gardait le moelleux et le parfumé des plus beaux soirs d’amour. Le ciel, d’une pureté sans mélange, semblait un dôme immense à l’infini et perdu dans l’espace criblé de clous d’or.
Le jeune homme songeait à son père qui reposait au cimetière. Il ne pouvait pas éviter le présent qui le torturait. Ni le présent ni le passé.
Ainsi qu’un homme à la recherche de son âme, Jérôme marchait, marchait, sans trop savoir où il allait.
Tout à coup deux ombres se dessinèrent sur la route solitaire. C’étaient le docteur et son amie Angélique qui passaient en se tenant le bras. Ils parlaient d’une voix si basse que Jérôme ne les entendit même pas.
— Eux autres, i sont heureux, pensa-t-il en les évitant.
Après avoir erré sur la route et dans les champs, il entra pour se coucher. Le père Chevron veillait avec sa femme. Ils l’attendaient.
— Pas besoin de vous occuper de moi demain matin, dit Jérôme. J’pars avec la barre du jour.
— Eh ! garçon, fit le tanneur, le soleil se lève à quatre heures et quart. C’est ben trop de bonne heure. Es-tu fou ?
— Pas fou, monsieur Chevron. J’ai une longue route à faire.
— J’pourrais aller te reconduire en voiture. Ça me ferait plaisir.
— Merci. J’aime mieux m’en aller à pied.
— Tu vois bien, Anthime, reprit la mère Chevron, que Jérôme aime mieux pas dire où c’est qui s’en va. En par cas je serai debout demain matin pour faire le déjeuner.
— C’est trop de bonté !
— C’est le moins qu’on fasse.
Jérôme s’excusa et monta se coucher tandis que le tanneur et sa femme continuaient à causer à voix basse en attendant Florent qui était allé faire son tour à l’auberge de Jos Malterre où l’on pouvait recueillir, sans trop d’efforts, toutes les nouvelles du village.
— J’me demande où c’est que Jérôme s’en va ? interrogea Flavie.
— Pas loin.
— Pas aux États toujours.
— Tu sais ben que non, ma vieille. Pour moi i a dû faire des arrangements avec Séraphin.
— Monsieur Poudrier l’aurait placé ?
— Ça s’peut.
— Difficile à dire, mais vu qui a barguiné avec lui pour la maison de son père ça s’peut qui l’aye placé. En par cas on finira ben par savoir où c’est qui s’en va. C’est ben difficile de rester caché longtemps.
— Pauvre p’tit garçon j’sais pas de quoi c’est que l’avenir i réserve, soupira Flavie en continuant à tricoter.
Elle paraissait triste. Jérôme était un peu l’enfant de la famille. Orphelin de père et de mère, seul au monde, elle l’enveloppait de sa tendresse. Elle en avait pitié. Il lui faisait pitié. Flavie avait si bien connu son père. Pour tout dire elle l’aimait à l’égal de son garçon.
— De quoi c’est que tu veux qu’on fasse, reprit le tanneur en déposant sa pipe sur la corniche près de la fenêtre. C’est un chagrin d’amour qui le force à s’en aller.
— Si Julia l’aime pas, rien à faire.
— L’amour, sa vieille, apporte pas rien que des plaisirs, des joies. I a les chagrins itou. C’est presquement un mystère.
— C’est la vie, pauvre vieux.
— C’est comme notre Florent. I s’est amouraché de la fille du notaire. Ça marchera jamais. I aurait été mieux de courtiser une fille de notre rang, une fille comme Julia.
— Tu viens de l’dire que l’amour est un mystère. Mam’zelle Iphigénie est folle de Florent. Qui pourrait l’empêcher de l’aimer ?
— Ça veut pas dire qui seront heureux, une fois mariés. Tu l’sais, ma vieille, que la femme du notaire, une précieuse s’il y en a une, répète partout que jamais sa fille se mariera avec le garçon d’un tanneur.
— L’avenir le dira, mon mari. C’est toujours pas notre Florent qui court après elle. C’est elle, Iphigénie, qui se dévore pour le marier.
— Pourquoi c’est faire que Florent courtise pas Julia ? Une demoiselle passablement instruite, pas laide, qui a du bien, pis qui est de notre monde. L’amour ? Mystère !
— On sait ben.
— Pourquoi c’est faire que Julia aime pas Jérôme ? Mystère. Pis astheure, Jérôme, dévoré de chagrins, va s’en aller. Aller où ? De quoi c’est qui va devenir ? Dieu seul le sait.
— On peut rien faire. À part de ça que c’est pas notre enfant.
Ils continuèrent à causer à voix basse tandis que Jérôme, ayant ouvert la fenêtre de sa chambre, regardait les quelques lampes qui brillaient ici et là, dans le village paisible.
Un pommier en fleurs embaumait l’air doux de ce soir de juin. Plus que jamais Jérôme pensait à Julia. Il ne l’aimait plus en ce moment-là : il l’adorait. Il ne pouvait se faire à l’idée qu’il allait partir dans quelques heures, partir pour ne plus la revoir jamais. Que la vie lui sembla pesante et d’un goût d’amertume !
Soudain il crut entendre la voix chantante de Julia sous la fenêtre. Il se pencha. Rien. Avait-il rêvé ? Probablement. La nuit n’était que silence. Tout respirait la tranquillité la plus profonde autour de la maison. Seul le clapotis moelleux et léger des vagues sur le rempart de pierre se faisait entendre.
Jérôme se laissa bercer par cette rêverie. L’image de Julia demeurait plus présente, plus précise que jamais devant ses yeux. Si elle eût été là près de lui, il aurait trouvé sûrement les mots capables de l’attendrir.
— J’sais pas de quoi c’est qu’a va dire de ma lettre, pensa-t-il.
Il se coucha tout habillé.
— J’ai pas trois heures à dormir.
Vers minuit, étendu sur le dos, les bras derrière la tête, Jérôme rêvait toujours. Il n’eut pas connaissance de l’entrée de Florent.
— Tu dors pas encore ? lui demanda-t-il.
— Quand on a d’la peine, on dort pas, répondit Jérôme.
— T’en as d’la grâce de pleurer pour l’amour d’une fille. Crains pas, mon Jérôme, ça passera comme le reste. Oublie pas l’oubli. On finit tout l’temps par oublier.
— Pas moi.
— Toi comme les autres. Mets-toi ben dans la tête que ça te servirait à rien de te marier avec Julia si a t’aime pas. À part de ça que ça paraissait trop que tu l’aimais. T’aurais dû faire ton indépendant. Prends moi. J’m’occupe pas d’Iphigénie. A l’a pas assez de ses deux jambes pour courir après moi ! J’la laisse courir.
— Tu l’aimes pas, répliqua Jérôme d’une voix triste.
— Je l’aime, mais pas assez pour faire des courbettes devant elle. Qu’a l’attende. Quand je serai décidé : correct. J’sus pas pressé. J’braillerai ben assez vite.
— J’vois ben que tu l’aimes pas, que t’as jamais aimé. Si t’aimais comme j’aime, tu souffrirais. Astheure que j’sais que Julia en aime un autre, j’vas aller gagner ma vie ailleurs.
Florent aurait bien voulu savoir où Jérôme s’en allait. Il ne répondit pas.
— Bonsoir, se contenta-t-il de dire.
Et il se tourna du côté du mur. Dès qu’il s’aperçut que Florent dormait, que les deux vieux dormaient aussi dans la chambre des maîtres, en bas, Jérôme se leva sans faire de bruit. Il jeta son sac par la fenêtre et se laissa glisser le long de la toiture d’où il sauta dans le jardin.
Une dernière fois, il regarda la maison, le lac où brillaient des étoiles et gagna la grande route dans la direction du nord.
La nuit enveloppait la campagne de son silence impressionnant.
Jérôme marchait vite comme s’il eût voulu oublier l’image du pays de son enfance, si malheureuse, que pas un rayon de joie n’avait illuminée.
Marqué du destin, le jeune homme disait adieu à tout ce dont il avait rêvé. Ô verts feuillages d’autrefois !
Il s’en allait maintenant vers l’inconnu. Ne reviendrait-il jamais ? Son ombre le précédait sur la route poussiéreuse. Pas un bruit dans la nature, pas un froissement de branches d’arbres, pas même le vol d’un oiseau. D’infiniment loin il pouvait entendre le chant monotone des chutes de la rivière aux Brochets. C’est tout.
Jérôme marchait au-devant de sa destinée, portant sur son dos un vieux sac de toile et, dans son cœur, un grand chagrin d’amour.
UN VERRE D’EAU DONNÉ EN MON NOM…

U n soir de juin que l’avare s’était couché à huit heures et demie, selon son habitude, la pluie commença à tomber drue, perpendiculaire, abondante.
— Ça, ça va faire du bien à la terre, dit l’avare en écoutant le bruit de la pluie sur la couverture de bardeaux.
— C’est vrai qu’on avait de besoin, répondit Donalda en tournant le dos à Séraphin.
Malgré l’humidité si pesante qui régnait dans le grenier, on finit par s’endormir.
La pluie, maintenant, tombait plus fine. Puis elle cessa.
Soudain un coup de tonnerre formidable secoua l’espace et les montagnes. Un nouvel orage éclata avec fureur. De nouveau, il pleuvait à torrents.
— Quelle heure qui est ben ? demanda Séraphin.
— Il doit s’en aller dix heures.
À ce moment précis, la vieille horloge dans la cuisine sonna dix coups qui semblaient déchirer le silence de la nuit. Peu après on entendit frapper à la porte. Le chien Bourreau jappa deux fois.
— Viande à chiens, qui c’est que ça peut être à c’t’heure-icitte ?
— Va voir mon vieux. Ça s’peut qui aye quecqu’un de malade sus Alexis ou le Père Josaphat ou ben encore un voyageur qui a perdu sa route.
— Venir nous déranger en pleine nuitte. Qui c’est qui a déjà vu ça !
On frappa plus violemment à la porte. Et Bourreau jappa encore deux fois.
— Ouais, ouais, cria l’avare, défoncez pas. J’descends.
Il mit son pantalon et descendit l’escalier branlant. Il portait ses chaussons, qu’il gardait toujours, du reste, pour coucher.
L’avare alluma une chandelle et alla ouvrir.
— Pour vous ? demanda-t-il en levant le chandelier à la hauteur du visage de l’inconnu.
— Pas besoin d’avoir peur, monsieur Poudrier. C’est moi, l’Exilé.
— Ah ! ben le quêteux !
— Pourriez-vous me laisser entrer ? Vous voyez qu’il pleut à torrents. Les ténèbres sont profondes et je suis tout trempé.
— Rentrez, fit Séraphin en poussant la porte. Assisez-vous.
Le quêteux déposa son sac près d’une chaise, accrocha son chapeau et sa canne au dossier et se laissa choir ainsi qu’un homme mort de fatigue. D’une main lente, il lissait sa longue barbe blanche, sa barbe de prophète.
— Dites-moi don le yâble de quoi c’est que vous faites dans les parages par un temps pareil ?
— Ah ! mon cher monsieur, j’ai pensé que j’avais le temps de me rendre au village lorsque le tonnerre commença à gronder. Il a éclaté trop vite, alors je me suis dit qu’il valait mieux arrêter ici.
— Oubliez pas, l’Exilé, qui passe dix heures. J’ai besoin de dormir. On travaille nous autres.
— Pardonnez-moi si je vous dérange. Depuis longtemps que je marche à la pluie battante.
— Vous avez raison, l’Exilé. Vous avez ben fait d’arrêter, dit Donalda.
La femme de l’avare, en entendant la voix du quêteux, s’était empressée d’endosser sa jupe de laine, un peignoir de flanellette et de descendre nu-pieds.
Maintenant elle se trouvait dans la cuisine, très heureuse de revoir l’Exilé qu’elle aimait beaucoup.
— Je pense que c’est la voix si douce de Donalda que je viens d’entendre ?
— C’est ben moi, l’Exilé, répondit-elle, en venant s’asseoir en face de lui.
La lumière pâle de la chandelle, sur la table, projetait sur la figure du quêteux des ombres étranges qui le rendaient tragique et presque mystérieux.
— Si ça fait longtemps qu’on s’est vus, dit Donalda.
— Un an aujourd’hui.
— D’où c’est que vous arrivez ? demanda Séraphin d’un ton sec.
— De la Diable. Depuis trois jours que je marche.
— À votre âge, l’Exilé, vous devriez vous ménager, reprit la femme de l’avare.
— Chère Donalda, les quêteux n’ont pas d’âge. On marche. Ma maison c’est le chemin. Mon bien, la nature. Après tout, je n’ai que soixante-dix ans. C’est encore jeune.
— Où c’est que vous avez passé l’hiver ?
— Dans les hauts, sur le bord de la rivière du Lièvre. Un bon habitant de par là. J’ai gagné mon pain, vous savez.
— J’en doute pas.
— J’ai rempaillé des chaises, raccommodé des souliers de bœuf, arrangé des harnais. J’ai été occupé tout l’hiver. J’ai besogné, quoi.
— J’sais que vous êtes pas un paresseux. Pis là, de quoi c’est que vous faites ?
L’Exilé prit le temps de respirer comme il faut, de charger sa pipe, d’allumer et de fumer à grosses touches.
— Là, ma chère Donalda, reprit-il, de sa voix profonde et chantante, je gagne par en bas. Je fais ma ronde. Je me rendrai jusqu’à Sainte-Anne-des-Plaines et je remonterai du côté sud. Vous allez me revoir au cours de l’été.
— On l’espère ben, fit Donalda, en regardant son mari.
Séraphin manifestait de l’impatience. Il détestait l’Exilé, le quêteux. Il méprisait absolument les quêteux et l’Exilé plus que tous les autres parce qu’il fumait, qu’il mangeait bien, qu’il buvait une bouteille de vin rouge presque tous les jours et qu’il était instruit.
Depuis près de quinze ans qu’il parcourait le pays, on savait qu’il était arrivé au Canada vers 1874. Il venait de France. Un vrai Français du Périgord. Sa vie avait quelque chose de caché et de mystérieux. Longtemps Séraphin chercha à en découvrir le secret. On prétendait même qu’il appartenait à la vieille noblesse française. Un aristocrate !
Il faut dire que l’Exilé avait beaucoup plus le maintien, la distinction, le langage d’un ambassadeur que l’allure d’un quêteux. Dans toute la région il ne comptait que des amis et possédait toutes les qualités qui distinguent les races supérieures. On le gardait en haute estime et on considérait comme un grand honneur de le recevoir dans sa maison.
L’Exilé se trouvait le messager des bonnes et des mauvaises nouvelles. Il connaissait à peu près tous les notables des villages qu’il traversait, tous les colons et tous les habitants des paroisses qu’il parcourait, rang par rang, chaque année, à des périodes bien déterminées.
— Vous êtes jamais retourné dans votre pays ? demanda Séraphin en marchant de long en large.
— Non, monsieur. Mon pays ! Une France battue par l’Allemagne comme elle l’a été en 1870 ne mérite plus le nom de pays. Devant la défaite il ne reste que l’exil. J’ai accepté l’exil. Je suis venu au Canada, et je traîne mon chagrin par tous les chemins.
— Vous êtes pas encore trop à plaindre, reprit l’avare.
— Comment cela, pas à plaindre ?
— Ben oui, la vie de quêteux c’est une belle vie. Vous travaillez pas fort. Vous marchez, c’est vrai, mais vous marchez quand ça vous plaît. Vous passez l’hiver au chaud sus les habitants ; l’été vous avez la belle nature. Vous êtes libre comme l’air. Pas pauvre avec ça. Hein, l’Exilé ? Pour un quêteux, vous êtes pas pauvre.
— Voyons, Séraphin, l’Exilé quête pas par plaisir.
— J’en connais de plus pauvres, monsieur. Ma profession de quêteux ne me défend pas de partager avec eux. Elle m’y invite même.
— De quoi c’est que vous dites là ? demanda l’avare en s’arrêtant net, vous quêtez pis vous donnez c’t’argin-là aux pauvres ? Est bonne celle-là. T’as entendu ça, ma femme ?
— Vous ne m’avez pas compris, monsieur. Je dis qu’il y en a de plus pauvres et de plus malheureux que moi. Je partage avec eux. C’est mon droit et je dirai mon devoir de chrétien et aussi de… quêteux.
— Viande à chiens ! savez-vous à qui c’est que vous me faites penser, vous ?
— Je serais curieux de l’apprendre, répondit l’Exilé en secouant sa pipe sur le bord du poêle.
— Vous me faites penser à celui qui passait icitte avant vous.
— Mon prédécesseur ?
— Appelez-le comme vous voudrez. On l’appelait l’Épaule Croche, le quêteux. I avait une épaule plus basse que l’autre. I prétendait que c’était dû au sac qui portait. J’vous dirai, l’Exilé, qu’Épaule Croche est mort ben riche.
— Riche, dites-vous ?
— Çartain. Quand i est mort, à Sainte-Thérèse sus l’bord de la rivière aux Chiens, on a trouvé dans ses goussets pas loin de $ 4,000 en bel argin.
— I l’avait pas volé cet argent-là, reprit Donalda.
— J’comprends, ma femme, mais viens pas plaindre les quêteux. I sont plus riches que nous autres.
— Je ne vous demande pas un sou, monsieur. Si j’arrête ici ce soir, c’est d’abord parce qu’il pleut à boire debout. Vous entendez ? Oui, oui, écoutez ! Vous entendez la pluie qui tombe ?
On prêta un instant l’oreille. La pluie tombait toujours, dure, infinie, implacable.
— Un vrai déluge, dit Donalda.
— Madame a raison. J’ai arrêté aussi pour prendre de vos nouvelles, de tes nouvelles Donalda. J’ai bien connu ton père. Un grand cœur !
— Comme vous voyez, on est toute ben, reprit l’avare. En seulement, on veut se coucher. I faut que j’dorme. Ma vie est pas gagnée. J’sus pas quêteux, moi.
— Vous n’auriez pas un petit coin pour la nuit ?
— Ben sûr, l’Exilé, qu’on peut vous trouver une place.
— Non, ma femme, i a pas d’place. Tu sais qu’on est petitement.
— Vous me donneriez une couverture et je me coucherais ici au côté du chien, près du poêle. Je vous assure bien que je ne vous importunerai pas. Les chiens sont mes amis.
Le quêteux flatta Bourreau qui le regarda d’un air attendri.
— Non, l’Exilé, c’est ben d’valeur, mais on a pas d’place.
— Très bien, répondit le quêteux en se levant. C’est très, très bien. Je vous trouve admirable. Je m’en vais.
La pluie tombait toujours.
— Vous reviendrez nous voir ? demanda la femme de l’avare d’une voix tout imprégnée de tristesse et qui disait assez le chagrin qui la tourmentait.
L’Exilé se redressa. Sa haute stature, ses yeux clairs et pénétrants, sa longue barbe blanche qu’on eût dit tordue par tous les vents de malheur, tout son maintien lui donnait un air de noblesse, un air de fierté.
— Oui, Donalda, je reviendrai, répondit-il. Mais dis-moi une chose…
— Quoi don ?
Et elle posa la main sur le bras du quêteux. Leurs regards se rencontrerent. Ils se comprenaient. Pas besoin d’en dire davantage.
— Ton jeune frère, qu’est-il devenu ?
— Ti-Mousse ?
— Oui, ce cher Ti-Mousse ?
— I a été quecque temps parti à Montréal. I s’ennuyait trop. I est revenu.
— Vraiment ?
— I s’trouve à rester sus mon cousin Alexis, le voisin.
— Je connais très bien Alexis. Un cœur d’or.
— Mon p’tit frère travaille pour lui.
— Ce cher Ti-Mousse ! Vivrais-je encore dix fois dix ans que je ne l’oublierai jamais. Je veux lui parler. Tu sais pourquoi, Donalda ? Je veux te rappeler, Donalda, cette fois où Ti-Mousse m’a sauvé la vie.
— Quand i vous a sauvé la vie en haut du Rapide ?
— Comment pourrais-je oublier un tel acte de bravoure ? C’était le printemps. La rivière en colère débordait. Par une maladresse inexplicable, je suis tombé en bas du pont et le courant m’emportait vers la damme, où j’aurais eu la tête fracassée. Ti-Mousse, qui m’avait vu tomber, se précipita à la rivière n’écoutant que son courage et, au risque de sa vie, il sauva la mienne.
— C’te fois-là, Ti-Mousse avait faite un homme de lui, ajouta calmement Séraphin.
— Un surhomme, monsieur, un homme extraordinaire. Quel âge avait-il ?
— C’est arrivé i a deux ans, j’pense, i avait dix-sept ans, pas toute à faite.
— Oui, Donalda, au printemps de 1888. Je m’en souviendrai toute ma vie comme je n’oublierai jamais ton jeune frère. Il n’avait que dix-sept ans. Brave Ti-Mousse ! Eh ! bien, je te souhaite bonsoir.
— Bonsoir, l’Exilé. Tu changes pas d’idée, mon vieux ? Tu le gardes pas à coucher ?
— Pas capable !
— Je peux toujours vous dire un mot avant de partir ?
— Oui, de quoi ? demanda Séraphin impatienté. Faites ça vite. Moi itou j’m’endors.
— Je veux vous dire que le Bon Dieu vous plaçait sur mon chemin afin de vous permettre d’accomplir une bonne action. N’oubliez pas la parole du divin Maître : « Quiconque donnera un verre d’eau en mon nom ne sera pas privé de sa récompense. »
— Oui, oui, j’sais, j’ai appris ça dans mon p’tit catéchisme.
— Vous semblez l’avoir oublié. C’est regrettable pour vous.
— C’est toujours pas de ma faute si j’sus pas grandement.
— Je pourrais peut-être coucher dans la grange sur un tas de foin ?
— Pas pluss. J’ai pas envie de passer au feu.
— Bien, très, très bien. Je n’insiste pas « monsieur ».
L’Exilé prononçait « monsieur » avec un tel mordant, avec un tel mépris que le mot exprimait tout le contraire de ce qu’il voulait dire.
L’avare n’y porta pas attention.
L’Exilé continuait :
— Les vues de Dieu sont impénétrables. Mendier est une grande chose. Vous ne savez pas pourquoi je mendie mon pain. Le Seigneur lui-même a mendié le sien par les routes de Galilée. Comme ce soir, par des pluies torrentielles.
— Vous avez pas envie de vous faire passer pour notre Seigneur Jésus-Christ ? demanda l’avare.
— Non. Bien sûr. Mais les quêteux sont ses disciples. C’est à quoi je veux vous faire songer. Ce soir Il m’envoie ici. Il vous place, vous, pas un autre, mais vous-même, il vous place sur ma route. Je vous demande le gîte. Je tombe de fatigue et de sommeil. Je vous demande un peu de paille où reposer ma tête. Vous refusez…
— Vous l’savez que j’ai pas de place.
— Séraphin ! ne put s’empêcher de s’écrier Donalda en le regardant avec tristesse et les larmes au bord des yeux.
— C’est vous, monsieur, qui le savez. Pas moi. L’occasion vous est offerte de faire la charité, d’accomplir une bonne action. Vous refusez l’invitation de Dieu, monsieur.
— Voulez-vous dire que vous r’viendrez pus ?
— Je dis ce qu’il faut dire. J’ajoute que cette occasion ne reviendra peut-être plus. Alors vous vous rappellerez ce soir de juin 1890. Vous vous en repentirez, monsieur. Il sera trop tard. Bonsoir, monsieur, et que Dieu te protège, ma chère Donalda.
— Merci, l’Exilé.
La porte se referma sur le quêteux et sur la nuit ténébreuse que la pluie rendait plus tragique encore.
— T’es pas raisonnable, mon vieux. Chasser l’Exilé comme ça. Ça peut pas te porter bonheur.
À peine avait-elle terminé sa phrase qu’un coup de tonnerre d’une violence terrible ébranla la maison.
— C’est sûr qui a tombé pas loin d’icitte, fit Donalda en courant à la fenêtre.
— Arrive te coucher. J’ai de l’ouvrage demain.
La femme de l’avare ne répondit pas. Elle chercha l’ombre de l’Exilé dans les ténèbres. Deux fois des éclairs sillonnèrent l’espace et deux fois elle aperçut le quêteux qui s’en allait sur la route solitaire.
Le mendiant dans les ténèbres et la pluie qui l’aveuglaient.
— Arrive te coucher, cria Séraphin du haut de l’escalier.
— Les plus grands malheurs peuvent arriver, pensa Donalda en prenant le chandelier sur la table pour se rendre au grenier.
— T’as ben eu tort, reprit-elle, une fois couchée à côté de Séraphin. De quoi c’est que ça l’aurait pu faire de le laisser coucher sus le banc-lit ?
— Tu cré ça, toi. Pis demain matin, i aurait fallu i donner à déjeuner. Non, non, pas de mauvaises accoutumances. À part de ça qui aurait pris l’habitude de venir coucher icitte. On l’aurait eu sus les bras. Un aria de plusse dans la maison. Les quêteux ! Une vraie engeance.
— Oublie pas, mon vieux : « Un verre d’eau donné en mon nom… »
— Ouais, quais, j’connais tout ça. Plains-lé pas, l’Exilé ! I est plus riche que nous autres. Un verre d’eau ! Quand j’les entends !
— I quête pas par plaisir.
— Si i quête pas par plaisir, qui gagne sa vie comme les autres. Qui travaille comme du monde. Quêter ! c’est pas une vie. À part de ça qui en donne aux autres.
— I ôte rien à celui qui fait la charité. Si l’Exilé veut se priver, i est ben libre de partager.
— Correct, qui aille voir son ami Alexis. Lui i va l’héberger pour la nuitte. I va le nourrir pis en prendre soin. Alexis a les moyens, pas moi.
Et Séraphin se retourna pour dormir. Au bout de cinq minutes il ronflait tel un bienheureux qui viendrait d’accomplir une grande occasion.
— Doux Jésus ayez pitié de lui ! priait-elle du fond du cœur pour la conversion de l’homme qui dormait à ses côtés.
L’Exilé marchait toujours.
Personne dans le pays ne connaissait le malheur qui pesait sur le vieillard mendiant. On ne savait pas qu’il appartenait réellement à une vieille famille noble, des aristocrates français qui ne se consoleraient jamais de la défaite de 1870 aux mains des Allemands. L’Exilé était comte, un comte authentique.
Il avait perdu deux de ses fils dans cette tourmente. Son château fut incendié par les Prussiens. Lui fut chassé à coups de pierres tandis que sa femme, la baronne de X…, fut fusillée impitoyablement pour un crime qu’elle n’avait pas commis.
Le malheureux faillit en perdre la raison. Il avait cinquante ans. Il vivait heureux avec sa femme et ses deux fils que la guerre devait lui arracher lorsqu’ils avaient à peine vingt et vingt-deux ans. D’un seul coup, à cause de la guerre, tous les malheurs s’abattaient sur lui.
Alors, devant les pires désastres de son pays, en face de la défaite humiliante de la France, il prit le parti de s’exiler au Canada et prononça le vœu de mendier jusqu’à sa mort, de marcher jusqu’à sa mort, tel un nouveau Juif Errant, pour le salut de son pauvre pays, de sa chère France qui venait encore de donner le meilleur de son sang et de son héroïsme.
Profondément chrétien, il aimait les pauvres. Lui-même, ayant accepté librement la pauvreté, il comprenait les malheureux, les opprimés, les affligés, les misérables, tous les pauvres du monde. Et, par humilité, il accepta de mendier, de se faire quêteux dans un pays découvert et colonisé par ses pères.
C’est à quoi songeait l’Exilé en s’en allant, triste et seul, sur la route qui n’était plus qu’une boue gluante.
Il n’en voulait pas à l’avare. Il le plaignait comme il plaignait aussi la pauvre Donalda. C’est vrai qu’il avait connu son père ; c’est vrai que souvent le vieux François-Xavier Laloge l’avait hébergé, même qu’il avait passé deux mois chez lui, ce qui faisait dire à Séraphin : « François-Xavier a pas assez d’être quêteux. I faut qui donne aux quêteux. »
Soudain, l’Exilé s’arrêta un moment. La pluie avait cessé. Une odeur de terre mouillée flottait dans l’air opaque de cette nuit d’été.
— Irai-je frapper chez Alexis ? songea-t-il. Il doit se faire tard.
L’Exilé reprit sa route.
Deux fois il s’arrêta avant d’ouvrir la barrière. Il hésitait, non pas qu’il craignait d’être mal reçu par Alexis, mais sa délicatesse native le retenait.
Rendu à bout de forces, il ne pouvait toujours pas dormir sur la terre ou sur le perron, ou se réfugier dans l’écurie tel un vagabond, un voleur de grand chemin.
Il frappa discrètement à la porte de la cuisine. Il attendit. Il frappa un peu plus fort.
— J’pense que ça cogne en bas, dit Arthémise en poussant Alexis.
Le colon mit quelques minutes à se réveiller. Il entendit sonner l’horloge.
— Minuit et demi, remarqua Arthémise en s’assoyant dans le lit.
Alexis alluma la lampe sur la commode. Il s’habilla à la hâte et descendit.
— Qui va là ?
— C’est l’Exilé, Alexis.
Il ouvrit rapidement la porte.
— Pourtant vrai ! Rentrez vite. Vous êtes toute mouillé. Où c’est que vous allez d’même ?
— Je cours les chemins comme tu vois. Toujours quêteux.
Déjà les deux hommes se retrouvaient les deux bons amis de jadis.
Alexis s’empressa de rallumer le poêle et de faire chauffer le thé.
— Ne fais rien pour moi, dit le quêteux. Je n’ai pas faim. J’ai faim de dormir. C’est tout.
— Non, non, vous allez casser une croûte, boire du bon thé chaud. Vous vous coucherez après. On va jaser, bouleau noir. I est de bonne heure. I est pas encore une heure du matin.
Et tout en causant il voyait à donner quelque chose à manger à son grand ami l’Exilé. Il l’aida à se défaire de son sac et fit sécher son veston derrière le poêle.
— Déchaussez-vous. Oui, oui, grouillez pas. J’vas vous donner un coup de main.
— Laisse faire, Alexis, j’vas y voir.
C’était Ti-Mousse qui avait entendu du bruit et qui était venu voir. Arthémise aussi se trouvait debout. Tout le monde s’empressait autour du quêteux comme on ferait auprès d’un grand de ce monde.
La plus vive animation régnait dans la maison. On le pressait de questions. On ne lui donnait pas le temps de répondre. Arthémise alluma une autre lampe qu’elle déposa au centre de la table.
L’Exilé apparut dans le halo de lumière.
— Vous avez pas trop vieilli ! fit Arthémise en l’examinant de très près.
— C’est un signe que je ne suis pas trop malheureux. Bien content, en tout cas, de vous revoir et de vous retrouver en excellente santé.
— Vous me connaissez, l’Exilé. J’m’en fais pas avec la vie. On est pas riches, mais on est en santé.
— C’est le bien le plus précieux, répondit le quêteux.
— Ti-Mousse va cri le porc frais dans la laiterie. Apporte du pain, du beurre, un vaisseau de lait.
— Si j’avais su, Alexis, je n’aurais pas frappé à ta porte. Vous réveiller comme ça… Je vous cause des ennuis.
— C’est tout un plaisir que de se faire réveiller par un homme comme vous, reprit le colon en attisant le feu.
— Tu es bien bon. Vous êtes bien bons tous ensemble. Je vous reconnais.
— Les pauvres, ça se comprend, ajouta Arthémise en déposant sur la table les ustensiles, les plats et les mets que Ti-Mousse apportait avec infiniment de plaisir.
— Approche, Ti-Mousse, fit l’Exilé en lui tendant la main. Quand je pense que c’est toi, presque un enfant, qui m’as sauvé la vie.
— Pensez-vous encore à ça ?
— Il est des actes qui ne s’oublient pas, des actes de courage, des actes de noblesse. Tu appartiens à une grande race, mon Mousse.
Le frère de Donalda éprouvait une sorte de gêne en écoutant les propos du quêteux, de cet exilé qu’il considérait tel un père. Il l’aimait à cause de son malheur. Lui-même, Ti-Mousse trouvait la vie bien lourde parfois.
— Mangez, lui dit Arthémise. Oui, oui, approchez de la table.
— J’apporte le thé, cria Alexis. Ça sera pas long. Tranche du pain, ma femme.
— Vous me mettez mal à l’aise.
— Vous êtes chez vous chez nous. Mangez.
L’Exilé dont les mains blanches, aux doigts effilés, paraissaient plus blanches encore dans la lumière jaune de la lampe, commença à manger lentement.
On le regardait faire.
Il mangeait avec une propreté et une distinction remarquables.
Il raconta comment il avait passé l’hiver. Bien souvent il pensait à ses amis de par en bas. Les noms d’Alexis, d’Arthémise, de leurs enfants, les noms de Ti-Mousse, du Père Josaphat, de Julia, du docteur Cyprien, de mademoiselle Angélique, de Jos Malterre, du curé, du notaire, du Père Ovide, de Donalda et même de Séraphin lui rappelaient tant de souvenirs !
Il s’informait des uns et des autres, de leur vies, de leurs joies, de leurs malheurs. L’Exilé avait pour chacun un bon mot.
Soudain, Alexis, qui se trouvait derrière lui et qui l’écoutait attentivement, prit la parole :
— Vous avez pas vu Séraphin ?
Le quêteux but une gorgée de thé chaud. Il respira longuement.
— Séraphin ? répondit-il, oui, je l’ai vu. Si tu veux, Alexis, il n’en sera pas question. Je n’aime pas à parler des morts.
— Bouleau noir ! Séraphin est pas mort.
— Oui, il est mort. Il ne vit pas de notre vie. Il est mort pour le monde actuel, pour nous. Pour moi, en tout cas, il est mort.
Il continua à manger.
Alexis et sa femme échangèrent un regard.
— De quoi c’est qui vous fait dire ça, l’Exilé ? demanda Ti-Mousse, Séraphin mort ?
— Lorsqu’un homme ne vit que pour son péché, il ne vit pas. C’est un homme que son péché a tué. C’est possible qu’il agisse tel un être humain. Mais il n’est pas normal. Toutes ses pensées les plus secrètes, tous ses gestes, le moindre de ses mouvements, toute sa vie intérieure n’a qu’un but : sa passion. Elle est nourrie par un seul aliment : sa passion. C’est l’état dans lequel se trouve le malheureux Séraphin. Il ne reste qu’à prier pour lui.
— J’pense, l’Exilé, que vous nous cachez quecque chose, fit Alexis en allumant sa pipe.
— C’est mon idée que vous avez été chez eux pis qui a pas voulu vous recevoir, reprit Arthémise en offrant du pain et du porc frais au quêteux.
— Merci, madame. J’ai bien mangé. Dieu vous le rendra un jour. Vous êtes bonne, vous. Tous ici sont bons.
— Parlez pas d’ça, je vous en prie, vous êtes de la famille.
— Un d’plusse ou d’moins à table, ajouta le colon, ça fait pas grande différence. Les pauvres, nous autres, ça nous connaît. Les pauvres donneront à manger aux pauvres. Ça les appauvrit pas. Pas vrai, sa vieille ?
— T’as ben raison, mon mari.
— En seulement, continua Alexis, j’aimerais ben à savoir si l’Exilé a été mal reçu par Séraphin.
— Je viens de te dire que je ne parle pas des morts.
Il ne voulut pas en dire davantage.
— Maintenant nous allons nous coucher.
Il regarda l’horloge dont les aiguilles indiquaient déjà deux heures et dix minutes du matin.
— I est de bonne heure. On va jaser.
— Tu ne changes pas, Alexis, dit le quêteux en se levant de table.
Il alluma sa pipe et choisit une berçante près du poêle.
— J’en ai long à vous conter mais ta femme tombe de sommeil. Il faut être raisonnable. Couchons-nous.
— Non, non. Dérangez-vous pas pour moi.
— Ni pour moi non plus, ajouta Ti-Mousse en aidant madame Labranche à enlever le couvert.
Alexis approcha sa chaise près du quêteux. Il ralluma sa pipe en lui disant du ton le plus sympathique et le plus familier :
— Vous allez rester icitte le temps que vous voudrez.
— Je ne peux pas, Alexis. Tu es bien bon mais je ne peux accepter ton invitation. J’ai plusieurs habitants à voir.
— Le Père Josaphat, je suppose ?
— Pas seulement le Père Josaphat. Bien d’autres. Et je dois descendre jusqu’à Sainte-Anne-des-Plaines. Ce n’est pas à la porte. Avant de quitter, je désire voir mon ami, le docteur, et aussi la belle Angélique. Toujours belle, la demoiselle ?
— Plus plaisante que jamais, répondit en souriant Alexis. Ben belle.
— Après quoi je reprendrai la route. Tu sais, Alexis, que l’été, les quêteux ne restent pas en place. C’est si agréable de se promener à pied par monts et par vaux, d’aller là où notre humeur nous mène. La vraie liberté, la seule. Et dormir à la belle étoile, c’est vraiment délicieux !
L’Exilé parlait avec une telle conviction, avec un tel attendrissement que c’était tout un charme que de l’entendre.
— Ceux qui n’ont pas goûté à cette ivresse, continua-t-il, se privent de grandes délices. On choisit une belle nuit, pas une nuit comme aujourd’hui.
— J’vous pense, répondit Alexis en éclatant de rire. I a mouillé à siaux pendant deux heures.
— Non, on attend une nuit pas trop chaude, pas trop fraîche, un beau ciel étoilé. Tout un dôme d’étoiles, une voûte immense de petites lanternes dorées et clignotantes. C’est magnifique. On choisit un bel endroit près d’une source qui chante, un sol de mousse sous des pins géants et dont le parfum embaume tout le voisinage. Et là, vous vous couchez sur le dos avec les étoiles au-dessus de vous. Comme ça dans les yeux.
— La vraie belle vie, bouleau noir !
— Tu l’as dit, Alexis, la vraie belle vie. En tout cas une belle nuit d’étoiles. On finit par s’endormir au chant du pinson solitaire ou de la grive volage. On a l’impression d’entrer au paradis.
— Ça vous arrive souvent de dormir à la belle étoile de même ? demanda Ti-Mousse.
— Chaque fois que la température le permet. J’attends un moment favorable. Il faut que je vous dise que j’ai mes auberges préférées ici et là dans toute la région.
— Vos auberges ? Comprends pas, fit Arthémise en écoutant avec une plus grande attention.
— Bien sûr, chère madame, mes auberges. Je veux dire des endroits bien choisis dans la campagne solitaire où je dormirai à la belle étoile. Il y a mon Auberge de la mousse, l’Auberge du gros pin, l’Auberge du ruisseau Bleu, l’Auberge de la source vivante, l’Auberge du parasol. Ah ! celle-là se trouve tout près de la rivière Rouge. C’est un endroit délicieux pour dormir. Il y a là un pin immense en forme de parasol, un lit de mousse et d’aiguilles de pin aussi douces que de la plume. Au travers des branches vous apercevez les étoiles qui brillent au firmament. Quel enchantement !
— Vous dormez à votre goût ?
— Toujours. Seul voyageur dans ces auberges, je ne suis jamais importuné.
— Vous avez pas peur des bêtes ? demanda Alexis.
— Les bêtes dans les bois sont inoffensives. Ne les chassez pas ; elles ne vous feront point de mal.
— Pis les couleuvres ?
— Je vous voyais venir, madame Labranche. Les couleuvres ? Il m’est arrivé souvent d’en trouver dans mon chapeau, dans mes poches, enroulées autour des jambes ou des bras.
— Ah ! sainte bénite, s’écria Arthémise en frémissant d’horreur. Vous me faites penser à la mère Boisclair qui vient au village avec une couleuvre autour du cou.
— Eh ! bien quoi, reprit d’une voix grave l’Exilé. Les couleuvres ne sont pas des vipères. Elles ne piquent pas. Elles ne font aucun mal. Et si jolies à voir. Il n’y a pas de créatures au monde qui portent des robes aussi chatoyantes, aussi riches de couleurs et de tons que les couleuvres. Et puis elles sont bien utiles. Elles se nourrissent d’insectes, grands destructeurs de nos plantes, de nos fleurs, de nos arbres. Les couleuvres sont les amies du Beau. Et je vous assure qu’elles passent dans la vie sans faire de bruit.
— Brrr ! fit Arthémise en secouant sa jupe. I me semble que j’en ai après les jambes.
— L’Exilé a raison, ma femme. On a ben tort de tuer ça.
— Les hommes sont fous et méchants, reprit le quêteux. Ils détruisent ; ils tuent ce que le Bon Dieu a créé. Ils défont l’ordre de la nature. Et quand on voit combien tout est bien réglé, que tout est ordonné, que tout a été prévu, on juge que les hommes sont fous et bien à plaindre. J’en connais pas loin d’ici qui auront de durs comptes à rendre.
Arthémise et son mari comprirent qu’il faisait allusion à Séraphin et que l’avare avait refusé de l’héberger pour la nuit. On n’insista pas davantage. On n’osait plus le questionner à ce sujet.
Soudain, l’Exilé raconta qu’il avait rencontré Jérôme.
— Où ça ? demanda Alexis très intéressé.
— Par en haut.
— De quoi c’est qui avait l’air ?
— Très malheureux. Il traîne un chagrin tel un forçat son boulet. Pauvre Jérôme !
— I vous a pas dit de quoi c’est qui voulait faire, où c’est qui allait ? interrogea Ti-Mousse.
— Je l’ignore. Je sais qu’il souffre. Et souffrir à son âge, si jeune, c’est déjà un grand malheur, conclut le quêteux d’une voix infiniment triste.
— En par cas, reprit Alexis, si on peut pas rien faire pour soulager Jérôme, i faut pas se laisser gagner par le chagrin. Vous voyez, l’Exilé, que votre lit est toujours là près de la porte. I vous attendait.
— Tu es un frère, brave homme, tu seras récompensé.
— À part de ça si ça vous tente de rester avec nous autres, gênez-vous pas.
— Non, non, merci. Demain matin je prendrai la grand-route.
— Partez pas avant de déjeuner, dit Arthémise en préparant son lit.
Quelques minutes plus tard le silence enveloppait la maison et tout le monde dormait profondément. Le lendemain matin, avant de quitter cette maison hospitalière, cette « maison du Bon Dieu », l’Exilé prit un excellent repas et, sans qu’il en ait eu connaissance, Alexis glissa un écu dans la poche de son veston de corduroy.
L’Exilé partit. Il s’en allait au village où il comptait plusieurs amis qu’il n’avait pas vus depuis un an.
— Un homme chanceux, dit Ti-Mousse.
— Un homme mystérieux, répondit Alexis.
— C’est curieux pareil que l’Exilé nous en aye pas conté plus long par rapport à Jérôme. I nous a ben dit qui l’avait rencontré par en haut.
— C’est sûr, mon Mousse, qui a rencontré Jérôme. Ça s’peut itou que Jérôme a pas voulu dire où c’est qui s’en allait travailler. Tu sais que c’est pas un bavard de son ordinaire.
— J’aurais aimé pareil à avoir des nouvelles, reprit Ti-Mousse.
— Tu sais ben que Jérôme est pas parti pour longtemps. I va r’venir.
— Tu penses, Alexis ?
— Avant que l’été finisse. Pour moi i est allé faire un tour pour oublier.
— Tu sais pas où ?
— J’le sais pas. Mais j’sais ben qui va r’venir. De quoi c’est que tu veux que Jérôme fasse par là ? I est toujours pas pour se mettre à quêter. I est encore trop jeune.
Un moment on regarda l’Exilé qui s’en allait sur la route déserte. Chaque pas qu’il faisait levait un petit nuage de poussière grisâtre.
Puis Ti-Mousse ferma la barrière.
LE TIRAGE AU SORT

L ’Exilé avait rencontré Jérôme tout près de Labelle, petit village situé sur la rivière Rouge. Le quêteux connaissait bien son père. Il ignorait qu’il était mort. L’Exilé et le garçon du saigneur de cochons cassèrent une croûte. Jérôme raconta ses déboires, ses malheurs, ses chagrins d’amour mais refusa absolument de dire où il allait. N’avait-il pas promis à Séraphin avant de partir de garder la chose secrète ? Il tint parole.
Ils causèrent une demi-heure puis se dirent adieu.
Jérôme arriva aux chantiers de l’associé de Villeneuve en même temps que la brunante. Il avait marché vite et avait les pieds en sang.
Les hommes, vingt hommes, se mettaient à table pour le repas du soir.
— Où c’est que j’peux voir le foreman ? demanda Jérôme d’une voix timide, en s’adressant au cuisinier.
— Tu viens pas pour travailler ?
— Ben sûr que j’men viens pour travailler aux chantiers.
Tous éclatèrent de rire.
Un bûcheron à l’œil malicieux, la bouche rouge, les cheveux en broussaille et la barbe longue lui cria :
— Va voir ta mère ; t’es t’encore à la bouteille, jeune homme. Ti morvaillon !
Et, de nouveau, un rire sonore, éclatant et même désagréable remplit le grand camp. Déjà on se moquait de lui. On le trouvait « jeunette » et son air réservé, bien loin de le rendre sympathique, l’éloignait davantage des hommes grossiers qui se trouvaient là, des hommes durs, pour la plupart, des hommes forts, brutaux, buveurs et sacreurs.
— J’voudrais voir le foreman, demanda de nouveau et très poliment Jérôme.
— T’as passé tout drette, répondit le cuisinier. C’est à deux arpents d’icitte. Viens avec moi dehors, j’vas te montrer où.
Jérôme suivit le cuisinier qui lui indiqua de la main l’endroit exact où demeurait le foreman Mike.
— Mike ? demanda le jeune homme, c’est son nom ?
— Oui c’est son nom. C’est un Écossais, Mike. C’est pas un homme commode, j’t’avertis. T’as besoin de filer doux.
— I parle-t’y français ?
— Qui, Mike ?
— Oui.
— I parle moitié français, moitié anglais. I s’fait comprendre. J’t’avertis qui est dur.
— I s’trouve à rester tout seul ?
— Ben oui, c’est le foreman. C’est le grand boss. I fraye pas avec les hommes. I fait sa cuisine. I vit tout seul. Un vrai ours. J’t’en souhaite mon garçon. Es-tu recommandé par quecqu’un ?
— J’veux voir le foreman, répondit Jérôme qui commençait à s’impatienter.
— Tu vas le trouver là.
Au bout de quelques minutes, son paqueton sur le dos, Jérôme frappait à la porte du shack.
— Yes, lui répondit une voix forte. Come in ! Entrez !
Le jeune homme poussa la porte. Jamais il n’avait éprouvé un tel malaise. Il aurait souhaité voir la terre s’entrouvrir et disparaître pour toujours.
Il entra.
Un homme d’une quarantaine d’années, frais rasé, propre, à la chevelure rouge, toute tordue, mangeait avec appétit.
— Toi, approcher, dit-il.
— C’est vous, le foreman ? demanda Jérôme.
— Yes. C’est moi, Mike, le boss.
— J’ai une lettre pour vous.
— Laissez-moi voir. Sit down. Take a chair. Yes, toi, assire là. Tu comprends pas les bonnes français ?
— Merci, fit Jérôme d’une voix basse, en déposant son sac sur le plancher et en s’asseyant sur une bûche, près du poêle.
Tout en mangeant, le foreman lisait la lettre de recommandation écrite par Séraphin.
Il se leva et la déposa dans un tiroir de l’armoire rustique près de la fenêtre. Il revint s’asseoir.
— Ah ! c’est toi, Djérôme, les boy du saigneur de cochons ?
— Oui, monsieur.
— Appelle-moi pas monsieur. C’est pas un nom, monsieur. Jé ne suis pas une prince. Appelle-moi « boss » ou encore Mike, jamais monsieur.
— Oui, monsieur, pardon, oui boss.
— And que sais-tu faire dans les bois ?
— Ce que vous me demanderez de faire. J’veux travailler. J’ai déjà été aux chantiers.
— Tu n’as pas les peurs des travails ?
— J’veux travailler.
— Pas peur des dangers ?
— J’sus pas peureux.
— Je crois que tu es une orpheline, Djérôme ?
— Orphelin de père et de mère. J’ai enterré mon père ça fait pas un mois.
— Just too bad, répondit Mike en continuant à manger comme un ogre.
Jérôme regardait cet homme avec une attention toute particulière, mais à cause de sa timidité, il ne pouvait détailler les traits de sa figure. Il avait remarqué cependant, lorsqu’il s’était levé et qu’il avait marché devant lui, qu’il était grand, svelte, tout en muscles et d’une grande souplesse de mouvements. Un homme fait pour mener des hommes.
— Well, tu es chanceuse, mon boy, continua-t-il, de connaître Séraphine.
— Vous voulez parler de Séraphin, monsieur Poudrier ?
— Yes Séraphine ! C’est une homme très riche, you know, une homme considérable and, très, très estimable.
— C’est lui qui me recommande à vous.
— Yes, je vois. Well je vais t’engager. La company te paiera, you see, un, one dollar a day.
— Une piasse par jour, nourri ?
— Shoure, bien manger, bien couché. Tu laveras ton linge sale. You understand that ?
— J’ai compris…
— Tu vas faire les draves.
— La drave ? interrogea Jérôme.
— Yes, prendre les billots les longs des rivages and les sacrer dans les rivières.
C’est bien ce que lui avait dit Séraphin.
— C’est une ouvrage dure, don’t forget, and very dangerous.
— J’sus pas peureux.
— Tu m’as l’air fort pour ton âge. Quel âge maintenant ?
— Dix-neuf.
— Une belle âge. As-tu peur de te battre ?
— J’me sus jamais battu.
— Tu vas apprendre les bons tours. Les hommes ici, you know, c’est des che-na-pans, tous des… well, correct. Laisse-toi pas pâtir.
— Pâtir ? J’comprends pas.
— Jé veux dire de pas te laisser maltraiter. Le plous fort ici est toujours, always le plous respecté.
— J’aime pas la chicane, mais j’peux encore me défendre.
— Fine ! dit Mike.
Il avait fini de manger.
Il se leva pour se diriger vers l’armoire d’où il sortit une bouteille d’alcool. Il en ingurgita une grosse gorgée, se rinça la bouche puis cracha le tout dehors. Après quoi il but longtemps à même la bouteille.
— I va ben en mourir, pensa Jérôme.
— Not too bad, fit le boss en regardant Jérôme. Tu ne bois pas ?
— Boire ?
— Yes. Tu n’es pas une soulaud, toi ?
— Non. J’ai jamais bu. Ça me tente pas.
— Fine ! Je te souhaite de ne jamais boire. C’est une poison and quand tu commences tu ne peux plus stopper. Toutes les hommes ici sont des soulauds. Ils travaillent comme des nègres and toujours cassés comme des clous. Travaillent for nothing. As-tu soupé, my boy ?
— J’ai pas faim.
— Jé remarque par tes réponses que tu as faim. Viens manger.
— Merci, boss.
— Viens. Come in. Sit down there.
Il le fit asseoir au bout de la table. Le porc frais se trouvait dans un plat. Il y avait aussi du pain, du beurre en abondance.
— Mange, dit Mike.
Maintenant, Jérôme se sentait plus à l’aise. Il mangea. Il fit réchauffer le thé.
Mike, tout en fumant, l’observait. Cet Écossais habitué à mener durement des hommes durs, lui qui avait grandi dans les chantiers au milieu des bûcherons et des draveurs, n’était pas porté à la tendresse. Les mots doux, les gestes affables, les civilités lui répugnaient. Pourtant, il remarqua tout de suite que Jérôme n’était pas un jeune homme comme les autres. Déjà il le prenait en amitié. Il sympathisait avec l’orphelin.
— Mange, lui répéta-t-il, toi manger comme il faut, comme un homme doit manger.
— Merci, boss.
Jérôme mangeait avec goût. Il avait faim. Il avait parcouru une longue route.
Mike l’observait toujours.
Lorsque Jérôme eut fini, il rangea la vaisselle, la déposa dans un grand plat de fer blanc.
— What for ? demanda le boss. Pourquoi toi faire cela ?
— Pour la laver.
— Tu es une swell boy, toi ! Une bonne garçon. Jé te remercie.
— Ça me fait plaisir, répondit Jérôme en souriant.
Parce qu’il commençait à faire nuit, Jérôme alluma la lampe accrochée au-dessus de la table et fit chauffer de l’eau.
Mike fumait toujours et toujours regardait agir Jérôme qu’il trouvait de plus en plus adroit, travaillant et d’allures plaisantes.
— Tu sais faire les vaisselles ? demanda-t-il.
— Quand on vit tout seul, on apprend à se tirer d’affaire, répondit Jérôme.
Il travaillait avec méthode, proprement, vivement. Au bout d’une vingtaine de minutes la vaisselle était lavée, essuyée, bien rangée dans l’armoire et la place balayée.
— Chic and swell, dit le foreman en se levant et en fouillant dans un tiroir de l’armoire.
Il en sortit une carte, il griffonna quelques mots et la tendit à Jérôme.
— Toi, lire les cartes. Look…
Jérôme la lut attentivement.
— Très importante et très dangerous, you see.
— Dangereux ? demanda le jeune homme.
— You bet… Look, my boy, toi comprendre.
Jérôme lisait la carte sans comprendre davantage. Il déchiffra son nom et le numéro 21.
— C’est mon numéro, 21 ?
— Yes, your number twenty-one… vingt et oune. Une numéro chanceux, lucky boy, very lucky.
Jérôme sourit.
Mike aussi souriait en laissant voir des dents blanches, immaculées, des dents faites pour bien manger, et à l’occasion, mordre durement.
Il y eut un moment de silence. Jérôme prit son sac. Il le tenait d’une main tandis que de l’autre il froissait la carte.
— You see, reprit le boss, toi montrer les cartes au cook. Il va te donner une bonne lit and permis pour manger. Tu es engagé by the company.
— Oui, j’comprends.
— Toi, intelligent. And demain je pense tirer au sort avec ton numéro twenty-one. Lucky number.
— Tirer au sort ?
— Demain ; toi comprendre. To-mor-row morning lever à cinq heures. Déjeuner cinq heures and a half and au travail at six o’clock. Six heures.
— Craignez pas que j’y serai.
— Me too, well, good night, my boy. Jé té dis bonne soirée.
— Bonsoir, boss.
Ils se séparèrent.
Jérôme arriva au grand camp alors que les bûcherons et les draveurs avaient fini de souper. Quelques-uns jouaient aux cartes tandis que d’autres causaient par petits groupes.
Le cuisinier vint au-devant du jeune homme.
— Es-tu engagé ? demanda-t-il.
— V’là la carte du foreman.
Fort surpris, le cuisinier examina la carte, la tourna en tous sens, la relut de nouveau.
— Pourtant vrai. Comment c’est que tu t’appelles ?
— Jérôme.
— Jérôme qui ?
— Jérôme tout court. Vous voyez ben.
— Moi j’m’appelle Jos. Icitte, les hommes m’appellent Tête Croche. Occupe-toi pas d’eux autres.
— Moi je vous appellerai Jos. J’sais vivre.
— T’es plus smatte que j’pensais. Rentre, j’vas te montrer ton lit.
— Mes amis, cria Jos, j’vous présente Jérôme. Un nouveau venu.
— Bonsoir, messieurs.
Tous éclatèrent de rire.
— I nous prend pour des ministres, j’cré ben. I nous appelle « monsieur », dit un draveur, un petit homme grisonnant, à la bouche édentée. I est comique, le jeune.
Jérôme suivit le cuisinier dans un coin du grand camp qui servait de dortoir.
— V’là ton lit, le numéro 21, pour tout l’temps que tu travailleras icitte. Tu peux accrocher ton sac au clou qui est là. Le lit du bas.
— Merci, Jos.
— La lampe s’éteint à neuf heures. Tout l’monde doit être couché. Pas de jasage, pas de farces, pas d’train. Compris, jeune homme ?
— Compris.
— Salut ben, bonne chance.
Jérôme se retourna pour regarder aller le cuisinier qui boitait du pied gauche.
Puis il ouvrit son sac. Sa main toucha le couteau. Il boucla le sac vivement et l’accrocha à la tête de son lit.
N’ayant rien à faire et ne voulant pas se mêler aux hommes, il se coucha sur le dos, les mains derrière la tête. Il fixait le plafond construit de planches grossières et de bois rond qui servaient de poutres. Il faisait très chaud dans le camp et les mouches collantes aussi bien que les maringouins rendaient l’atmosphère plus désagréable encore.
Jérôme jonglait.
Il pensait à son pays d’enfance, à son pauvre père, au couteau qu’il avait volé dans la tombe et qu’il traînerait maintenant avec lui jusqu’à sa mort. Le seul souvenir.
Il rêvait surtout à Julia, sa chère Julia. C’est à cause d’elle, afin de l’oublier, qu’il se trouvait maintenant dans les chantiers au milieu des bûcherons et des draveurs, des hommes beaucoup plus âgés que lui, des hommes durs qui lui feraient sans doute la vie dure.
Il ne s’arrêta pas à penser s’il avait bien fait de s’engager. N’avait-il pas promis de quitter le pays ? Il tiendrait sa promesse. Jamais plus il ne reverrait le village de son enfance ni non plus la belle Julia.
La vie ouvrait de nouveau devant le jeune homme les portes de l’inconnu. Il avait déjà travaillé dans les chantiers. Il connaissait cette existence d’épuisants labeurs et les longs dimanches nostalgiques. Il se rappelait, cependant, qu’en haut de la rivière du Lièvre où il bûchait lorsque Jean-Baptiste Dumortier vint lui annoncer la mort de son père, qu’il y en avait plusieurs de son âge. Ici, au contraire, il se trouvait le plus jeune, encore un enfant.
Un peu avant neuf heures il se mit à genoux pour sa prière du soir.
Trois draveurs éclatèrent de rire.
— Oublie pas ta couche pour coucher, lui cria une grosse voix.
Jérôme reconnut la brute qui lui avait adressé la parole avant le souper, qui s’était moqué de lui, le traitant de « morvaillon encore à la bouteille ».
Jérôme termina sa prière.
Il commençait à se dévêtir lorsqu’un bûcheron s’approcha pour lui dire d’une voix courroucée :
— Où c’est que tu couches ?
— Dans le lit d’en bas, icitte, le numéro 21.
— J’pense pas moi, reprit le gros homme.
Jérôme reconnut son insulteur de tantôt. La même voix, la même brute.
— Tu couches dans le lit du haut, mon jeune.
— J’pense que vous vous trompez, monsieur.
— Mon nom c’est Zéphir. Appelle-moi Zéphir. T’es pas dans un salon icitte. Grouille, décolle.
Et le bûcheron sacrait.
Les camarades regardaient se dérouler la scène sans rien dire. Ils savaient bien qu’il se passerait quelque chose, car avec Zéphir on ne badinait pas.
— Envoye, couche en haut. As-tu fini de dire ta prière ?
— J’ai fini.
— Move, dépêche-toi. Ôte ton sac de là. Grimpe au deuxième bed.
— J’pense que vous faites erreur, reprit calmement Jérôme.
— I a pas d’erreur là-dedans. Tu vas monter mon maudit.
Il vint pour saisir Jérôme par le cou. Plus vite qu’un poisson, le jeune homme lui échappa.
— Mon p’tit verrat, continuait à jurer la brute en bavant.
— J’vous dis que c’est mon lit. Le numéro 21. C’est ben 21 qui a de marqué.
— 21 c’est le bed du haut. Marche te coucher en haut.
Les bûcherons s’amusaient de plus en plus.
— Laisse-toi pas baver dans l’visage, Zéphir, cria une voix du fond du camp.
Zéphir se mit à jurer tel un diable sorti de l’enfer.
— J’vous défends de sacrer, dit Jérôme avec calme. J’ai déjà été aux chantiers. Ça sacrait pas. Vous sacrerez pas devant moi.
— Punaise de sacristie, cria la brute en s’approchant de Jérôme. C’est pas un morvaillon comme toi qui va m’élever astheure. Quiens, ta poche !
Et en le disant il prit le sac accroché au pied du lit et le jeta près du poêle.
— Va coucher ailleurs avec tes guénilles.
Jérôme pâlit.
Lentement il ramassa le sac et vint l’accrocher à la même place.
Ce fut un moment tragique.
Tous les bûcherons étaient passionnés par cet incident qui tournerait mal.
— Touchez-y à mon sac, voir, dit Jérôme les poings crispés.
Sa voix tremblait.
— Montre z’y à vivre, cria un draveur. Tu vois ben que c’t’enfant-là a pas été élevé. Élève-lé, Zéphir.
Zéphir prit de nouveau le sac et le jeta à la même place en s’écriant :
— Qiens, ta poche, bâtard que t’es ! Ramasse-la si t’as du cœur dans l’ventre.
Jérôme, toujours calme, mais rempli d’une sainte colère, se pencha pour ramasser le sac.
Au moment même, Zéphir vint pour lui donner un coup de pied. Jérôme, plus rapide qu’un éclair, lui saisit le pied et la brute tomba sur le dos.
— Ça y est ! crièrent les hommes. La fight commence.
On poussa la table près du mur, on rangea les chaises, on fit la place large afin de permettre aux deux lutteurs de se battre plus à l’aise.
Zéphir se leva en sacrant comme un démon.
— J’vous ai dit de pas sacrer, lui recommanda Jérôme.
— Espèce de morvaillon. Si ton père t’a pas élevé, moi, icitte, Zéphir, j’m’en vas t’élever.
Il s’élança pour appliquer une droite formidable. Jérôme l’évita et lui porta un bon coup de poing à la mâchoire.
Le boulé recula. Il aurait voulu saisir le jeune homme à bras-le-corps. Toujours, Jérôme l’évitait mieux qu’une anguille.
— Fesse, Zéphir. De quoi c’est que t’attends ? Fesse, tue, assomme !
Une deuxième fois le gros homme s’élança sur Jérôme qui, en se retournant, lui fendit l’œil droit. Le sang coulait abondamment, ce qui devait précipiter la brute dans une grande colère. Il voyait rouge. Il voyait couleur de sang.
— Mon p’tit enfant de chienne, cria-t-il.
Et il jurait tel un homme possédé du démon.
— J’vous ai dit de pas sacrer, répétait calmement Jérôme.
De nouveau, mais avec précaution, Zéphir s’approcha. Il tenta de saisir Jérôme qui lui boucha l’œil gauche d’un autre coup de poing. Maintenant, la brute saignait comme un bœuf.
— De quoi c’est que tu vaux, Zéphir ? criaient les bûcherons qui, faisant demi-cercle, ne perdaient rien de cette bataille pour le moins extraordinaire entre un enfant de dix-neuf ans et un boulé de quarante-cinq.
Soudain, Zéphir humilié et qui voulait en finir, saisit le sac de Jérôme et le lui lança avec violence par la tête.
Jérôme se pencha et le sac brisa la fenêtre.
— On va rire t’à l’heure, s’écria un bûcheron.
— C’est de valeur que le cuisinier voye pas ça, dit un autre.
Le cuisinier, qui pensait la vie de Jérôme en danger, était allé avertir le foreman.
La bataille continuait.
Zéphir saignait toujours. Il ne parvenait pas à saisir Jérôme. Chaque fois qu’il s’en approchait, il recevait des coups de poing formidables qui l’ébranlaient.
— Approche, écœurant, bavait-il, approche que j’te serre les ouïes.
Jérôme s’approcha. Il sautait dans la place. Deux fois Zéphir fendit l’air de ses deux grands bras. Le jeune homme, devant une ouverture aussi généreuse, en profita pour appliquer une gauche très dure à la mâchoire tandis que sa droite lui labourait les côtes.
La brute s’écroula telle une masse. Ne contenant plus sa rage, ni surtout son indignation de l’entendre sacrer, Jérôme sauta dessus. Il tenait le boulé à la gorge.
— C’est assez, s’écrièrent deux draveurs en tentant de soulever Jérôme.
— Not enough. Non, pas assez, répondit une voix.
C’était Mike.
Il se trouvait dans la porte et regardait les deux lutteurs qui roulaient sur le plancher.
Zéphir sacrait toujours.
— J’vous ai dit de pas sacrer, fit Jérôme en lui donnant un formidable coup à la mâchoire.
Le boulé râlait, presque sans connaissance.
— That’s enough, dit Mike, en s’avançant, toi te lever, Djérôme.
— Correct, boss.
Personne dans le camp ne parlait. On aida Zéphir à se relever.
— Qui a commencé les fights ? demanda le foreman.
Les hommes se regardèrent sans répondre.
— Qui ? répéta-t-il d’une voix forte. Qui a commencé les fights ? Jé veux les savoir. Right now.
Il s’adressait à Zéphir.
— C’est toi les boulés ?
— Oui, boss, répondit la brute, la tête basse et en essuyant du revers de sa manche le sang qui coulait de ses lèvres et de ses yeux.
— Va te laver, maintenant. Well, boys, couchez-vous. Toi, Djérôme viens avec moâ. Come on.
Jérôme prit son sac et suivit le foreman qui l’amena dans son camp privé.
On causa jusqu’à dix heures.
Le jeune homme lui apprit qu’il venait de se battre pour la première fois de sa vie.
— J’aime pas les sacreurs, dit-il.
— Fine young boy. Jé crois que tu lui as fermé les bouches pour longtemps.
Puis on se coucha.
Le lendemain, dès cinq heures, le déjeuner était servi. Jérôme avait vu à tout et Mike fut enchanté de constater avec quel doigté le jeune homme savait préparer une omelette au lard.
— Well, Djérôme, dit-il, tu coucheras ici dans les avenirs.
— J’peux vous préparer vos repas si vous voulez, boss ?
— Sure, why not ? But toi, travailler quand même dans les billots. Tu mangeras ici with me.
— J’ferai ce que vous me direz de faire.
Et il partit rejoindre les hommes.
On le regardait avec méfiance, mais on le respectait.
Mieux qu’un écureuil, Jérôme sautait d’un billot à l’autre. Il était d’une agilité franchement extraordinaire. Ses compagnons de travail en demeuraient bouche bée. Cependant, on ne le félicitait pas.
Soudain en tentant de dégager des billots qui tournaient dans un remous, Jérôme tomba à l’eau.
— Fais attention de te néyer, lui criait-on du rivage.
Deux fois le jeune homme plongea.
— Si i disparaît une troisième fois, i est fini, dit un draveur immobile et saisi d’épouvante.
La troisième fois, Jérôme réussit à remonter sur un billot qui l’amena jusqu’à la rive opposée.
— Inquiétez-vous pas ; j’sus sauvé, dit-il en se frottant la tête.
Il se remit à la besogne. Il travaillait comme deux hommes. Plusieurs jugèrent qu’il en faisait trop.
— C’est pour se mettre bon avec le boss, pour le licher, remarqua Zéphir qui voyait à peine clair tellement il avait les yeux au beurre noir.
Pendant le dîner, les draveurs parlaient de la jamme qui se trouvait en haut du rapide et qui obstruait la rivière, empêchant les billots de descendre.
— J’sais pas sur qui c’est que le sort va tomber ? demanda un petit homme noir à la voix saccadée et aux gestes fébriles.
— Ça va se tirer au sort.
— Quand ?
— Après le dîner. Le boss doit être à veille d’arriver.
— Ça se tire tout l’temps au sort, fit Zéphir, le visage dans son assiette. J’aime autant que ça tombe pas sus moi.
À peine avait-il terminé sa phrase que Mike entrait dans le camp suivi de Jérôme.
— Well, boys, dit-il, les moment est venu de savoir qui, dans les hommes parmi vous, fera sauter les djammes.
On ne répondit pas.
— De quoi c’est qui faut faire ? demanda Jérôme.
Mike lui fit comprendre qu’il s’agissait de faire sauter la jamme au moyen de la dynamite. Il importait surtout de trouver la clef, le billot qui bloquait la masse de bois.
— J’sais de quoi c’est que vous voulez dire, boss.
— Toi faire sauter les djammes ?
— Non, mais j’en ai déjà vu.
— Very dangerous, my boy, très très dangereux.
— Tu vas t’apercevoir, mon jeune homme, que c’est plus toffe que le remous d’à matin, dit le même petit homme noir. Une jamme de trente pieds de haut de bord en bord de la rivière, c’est pas une p’tite boîte d’allumettes.
— I s’agit de trouver la clef.
— Right, Djérôme, trouver les clefs, le billot, and faire sauter les djammes. Well, êtes-vous parés for les tirages ?
— On est parés.
Chacun écrivit son numéro sur un morceau de papier. On déposa les papiers dans un chapeau.
— Toi tenir les chapeaux, dit Mike en le présentant à Jérôme, moi, tirer.
Il plongea la main.
Jérôme observait tous ses mouvements avec la plus grande curiosité.
— Number twenty-one, s’écria le foreman, vingt et oune.
— C’est moi, dit Jérôme.
— Bad luck, my boy.
— Vous m’aviez dit que le numéro 21 c’était chanceux !
— Tu vois, jé mé souis trompé. Well, Djérôme, tu feras sauter les djammes après-midi. Three o’clock. Trois heures.
— Correct, boss. Le sort a tombé sus moi. J’irai.
Ses compagnons l’observaient afin de saisir sa réaction.
Jérôme restait calme. Il ferait son devoir. Il ignorait une chose, le malheureux. Il ignorait que le tirage au sort était un coup monté par Zéphir qui avait recommandé à tous les draveurs d’écrire chacun le numéro 21. Ainsi il n’y aurait pas d’erreur possible. Le sort tomberait sur Jérôme. C’est lui qui risquerait sa vie.
Le jeune homme ne remarqua point que Zéphir, après le tirage, s’était empressé de jeter au feu les 21 morceaux de papier. Ainsi, le boulé se vengeait de Jérôme qui lui avait administré la veille une si rude raclée.
LE TROU DE L’ENFER

C ’était le nom de l’endroit précis sur la rivière Rouge où se trouvait la jamme, l’embâcle de billots. Chaque printemps c’était la même chose et le « trou » présentait un grand danger pour le draveur qui devait allumer la mèche.
À cet endroit, la rivière mesurait une centaine de pieds de largeur. Elle était hérissée de pierres et les eaux bouillonnaient à cœur d’année, même au temps de la sécheresse.
On répétait à Jérôme que deux draveurs connurent la mort dans le « trou de l’enfer » en essayant de faire sauter la jamme à l’aide de bâtons de dynamite.
Jérôme écoutait ces propos sans sourciller.
— I est pas capable. I va mourir drès là. I aura pas l’temps de se sauver. Son heure vient de sonner, murmurait-on de toutes parts.
Tous les yeux se tournaient du côté de Jérôme.
Le jeune homme fit mine de ne pas entendre et de ne rien voir.
Deux fois il pensa à Julia ; deux fois il pensa à son père.
— Le sort a tombé sus moi, conclut-il, j’ferai mon devoir.
Il continuait à travailler comme si de rien n’était.
À deux heures et demie, Mike arriva avec les bâtons de dynamite.
Le soleil dardait les hommes, la rivière, toute la terre. Ses rayons semblaient trouer l’air de cet après-midi de juin. Il faisait délicieusement beau !
— Well, dit Mike à Jérôme. Here les dynamites. Toi, connaître comment allumer ?
— Une minute, boss.
Jérôme sauta sur un billot puis sur un autre. Longtemps il examina soigneusement l’embâcle. La jamme atteignait une hauteur de trente pieds et obstruait la rivière d’une rive à l’autre, la plus grosse jamais vue de mémoire de draveurs.
On vit Jérôme sur le sommet de l’embâcle, prenant bien ses mesures.
— Come on, lui cria Mike. At three o’clock les djammes sauter.
— Ça sera pas long, répondit le jeune homme en descendant vers la pointe de la jamme. Il se pencha, cherchant à découvrir où se trouvait la clef.
Il revint sur la rive.
— Écoutez, boss, dit-il.
— Yes ?
— Vous allez me donner trois bâtons de dynamite.
— You’re crazy. Tu deviens fou.
— Donnez-moi trois bâtons, trois caps, trois mèches que j’couperai à la longueur voulue.
Les hommes jugèrent que Jérôme venait de perdre subitement la raison. Il marchait à la mort. Il ne réussirait jamais à allumer les trois mèches et à se sauver en même temps.
— Jé pense que tu fais dans les erreurs, fit Mike en le regardant en plein dans les yeux.
— C’est moi que le sort a désigné. J’vas y aller. Donnez-moi trois bâtons.
Incapable d’assister plus longtemps à cette scène qui tournait au tragique, Zéphir, la brute, se retira à l’écart. Il se cacha dans les feuillages sur le bord de la rivière.
Il regrettait amèrement d’avoir truqué le tirage. Maintenant il était trop tard. Le malheureux ne pouvait rien faire pour empêcher Jérôme de courir le plus grand danger et de risquer ni plus ni moins, sa vie.
— C’est ben sûr que si jamais le foreman apprend ça, qui va me tuer, pensa Zéphir.
Et tous ses compagnons de travail qui se trouvaient au courant ? Si un seul s’ouvrait la bouche ? Malheur !
— J’sus fini.
Il pencha la tête. Mais de sa cachette il pouvait tout voir.
Le cœur de la brute se mit à battre violemment lorsqu’il aperçut Jérôme, les trois bâtons de dynamite à la main et qui se dirigeait vers la jamme.
— Don’t do that. Ne fais pas cela, my boy, lui cria Mike.
Jérôme ne répondit pas.
On le vit qui courait d’un billot à l’autre. Un moment il s’arrêta. Il regarda les environs. Il disparut sous un amas de billots.
— Ça fait un, remarqua le petit homme noir qui tremblait de tous ses membres.
Jérôme réapparut. On le vit au centre de l’embâcle qui plaçait un autre bâton de dynamite.
— Ça fait deux, compta le même petit homme noir.
Jérôme se rendit à l’extrémité. Il disparut à nouveau. On remarqua qu’il prenait son temps.
— He’s crazy, cracha Mike, en frappant du pied sur une pierre.
— Ça dépend, répondit un draveur. Si i mesure ben la longueur de ses mèches, i va arriver correct. I a pas besoin de s’énerver. I pourra se compter chanceux.
— Crazy boy ! répétait le foreman.
Les hommes restaient immobiles sur le rivage dans l’attente d’un événement extraordinaire. On respirait à peine.
Réfugié dans les branchages, Zéphir endurait un véritable supplice. Le coup de mine ne partirait-il donc jamais ?
Soudain, Jérôme apparut sur la jamme dans la lumière d’or du soleil.
Il envoya la main.
Le moment approchait où il allumerait les trois mèches.
Il tourna le dos aux draveurs qui l’observaient de loin. Il fixa le soleil, fit un signe de croix et sauta d’un billot à l’autre. Il se pencha sur la première mèche en laissant échapper un « ohhhhh ! » prolongé dont l’écho se fit entendre au loin.
— Ça y est ! dit le petit homme noir qui tremblait toujours.
De sa cachette, Zéphir, la brute, vivait des minutes qui lui paraissaient des heures ! Il aurait voulu crier, s’arracher au remords qui le dévorait. Quoique d’une dureté de cœur incroyable, le traître, en ce moment tragique où se jouait la destinée du jeune homme, se sentait faiblir. Si Jérôme se faisait tuer il serait tenu coupable. Il serait un assassin.
Deux secondes, cinq secondes, dix secondes. On aperçut Jérôme qui courait maintenant allumer la deuxième mèche au centre de la jamme. Mike ne parlait plus. Il respirait à peine. Un silence très lourd pesait sur les hommes angoissés tandis que les rayons du soleil jouaient sur les eaux.
— Le v’là ! cria de loin un draveur.
En effet, Jérôme apparut de nouveau, sautant d’un billot à l’autre avec une agilité étonnante, afin de se rendre à la dernière mèche. Deux fois il faillit tomber mais, plus vif que l’éclair, il retombait sur ses jambes.
Tout le monde était subjugué.
On le vit qui se penchait pour la troisième fois. C’était la dernière mèche. Il eut juste le temps de sauter sur la terre ferme et de se jeter à plat ventre lorsque le premier coup éclata avec un bruit d’enfer. Les billots volèrent très haut pour retomber avec fracas.
Il se fit une brèche énorme dans l’embâcle et plusieurs billots suivirent le courant rapide dans un enchevêtrement sonore. Ce fut un choc terrible.
— Good ! s’écria Mike en ne perdant pas de vue la jamme dont les trois quarts obstruaient toujours la rivière.
On attendit cinq secondes, dix secondes, vingt secondes, qui parurent des siècles. Le soleil plombait. La chaleur devint atroce.
Soudain une deuxième détonation ! Ô malheur ! Ce n’était pas le bâton de dynamite du centre qui éclata mais le troisième.
— What’s that ? demanda Mike.
Une nouvelle brèche se produisit instantanément et des centaines de billots gagnaient le rapide dans un grand tumulte.
Il restait la mèche du centre de l’embâcle.
— Djérôme ! cria le foreman.
— Oui, répondit-il de l’autre côté de la rivière.
Il apparut dans les branchages.
— Comment, what for, les deuxième coup pas partir ?
— J’comprends pas ça, répondit Jérôme. Le coup du milieu aurait dû partir le deuxième. J’vas aller voir.
— Qui aille pas, crièrent plusieurs draveurs. I va se faire tuer.
C’était le moment le plus tragique de l’action.
— C’est vrai, boss, dit le petit homme noir, nerveux et tremblant. C’est vrai. Le coup peut partir sus lui. Il va se faire tuer.
— Well, well, répétait Mike en foulant le sable d’une botte rageuse.
Les draveurs qui avaient vu souvent sauter des jammes passaient aujourd’hui par des transes. Tous se sentaient coupables d’avoir trompé Jérôme en truquant le tirage au sort. Ils l’avaient ni plus ni moins désigné pour se faire tuer. Ils regrettaient amèrement leur faute. Il était trop tard. Ils échangèrent des regards qui éclairaient en plein le trouble de leur âme.
Le foreman cherchait un moyen de sortir de cette impasse. Il savait par expérience qu’il n’est rien de plus dangereux qu’un coup de mine qui ne « part » pas.
Tous le savaient.
On attendit deux minutes, trois minutes. Le temps pesait ; il était devenu insupportable parce que le temps paraissait arrêté.
Que faire ?
Jérôme se torturait.
— Quand j’pense qui a eu deux coups de partis pis celui du milieu qui part pas. Une vraie malchance !
Le jeune homme souffrait beaucoup. Le sort l’avait désigné pour faire sauter la jamme. Il accomplirait son devoir jusqu’au bout. Il méprisait la lâcheté. Il se rendait bien compte cependant qu’il courait le danger de se faire tuer sur le coup s’il s’aventurait sur les billots. Les choses ne pouvaient tout de même pas en rester là.
Un homme souffrait, se tourmentait, se torturait plus que Jérôme.
C’était la brute.
C’était Zéphir.
Il n’osait pas sortir de sa cachette, il attendait l’explosion, qui ne se produisait pas. Il souhaitait la mort, n’importe quoi mais que ça finisse !
Les hommes marchaient, silencieux, à cent pieds du rivage.
— Avez-vous vu Zéphir ? demanda tout à coup un draveur.
— The hell, Zaphir, répondit Mike sans cacher son impatience, encore moins son inquiétude.
Le foreman n’aimait pas beaucoup un tel échec. Il plaignait surtout le pauvre Jérôme, ce jeune homme de dix-neuf ans que le tirage au sort avait désigné.
— I a ben faite son possible, murmura un vieux bûcheron. I a pas été chanceux. Le dernier coup a pas parti.
— It is not les dernier. C’est les deuxième, pas parti, reprit Mike, de plus en plus impatient, de plus en plus inquiet.
On n’osa plus lui adresser la parole.
— Well, well, just too bad, my boy. Djérôme ? cria-t-il.
— Oui, boss.
— Come on here, toi venir ici.
— Ça sera pas long, boss.
On vit Jérôme descendre le long de la rive puis, à deux cents pieds de l’embâcle, traverser la rivière en sautant d’une pierre à l’autre.
— I est smatte, vrai, répétait-on.
— Oui, boss ? dit le jeune homme tout essoufflé. De quoi c’est que vous voulez ?
— You see, les djammes pas sauter.
— Une vraie malchance. J’comprends pas ça. La mèche du milieu je l’avais allumée comme i faut. Ça s’peut que la mèche était pas bonne. Le feu a pas couru jusqu’au cap.
— Ça s’peut ben, répondirent les draveurs qui entouraient maintenant le foreman et Jérôme.
On se concertait ; on discutait. Plusieurs prétendaient avoir déjà vu « partir » des coups une demi-heure après que la mèche fut allumée.
— Impossible, dit Mike.
— J’peux ben aller voir, reprit Jérôme.
— Non, non, attends, jeune homme, fit le vieux bûcheron en le tirant par la manche. Fais pas ça. Tu vas te faire tuer.
— Ça peut pas rester d’même.
— J’comprends, mais on va en parler. On va voir de quoi c’est que le boss va décider. C’est lui, le foreman. I faut qui prenne une décision.
— Si i me dit de marcher ?
— Tu iras. Pas avant. Attends. Oublie pas, jeune homme, que tu te trouves dans le « trou de l’enfer ».
Mike se promenait de long en large sur la petite colline qui dominait la rivière. Il regardait l’embâcle. Il présentait, au centre, une masse de billots qui s’élevait très haut et obstruait le chenal.
D’autres billots passaient à côté mais plusieurs s’accrochaient et peu à peu, la jamme se reformait. Bientôt, dans quelques heures, le même embâcle empêcherait les billots de suivre le courant.
Deux coups de mine avaient donc éclaté inutilement. Un échec lamentable !
Jérôme se retira à l’écart et s’assit sur une pierre en se tordant les mains. Il pleurait.
— Don’t cry, toi pas pleurer, lui dit Mike en lui tapant sur l’épaule.
Le jeune homme se leva.
— Où c’est que tu vas ? lui demanda le petit homme noir qui bégayait maintenant à cause de la peur que lui inspirait le danger.
— J’vas le faire partir le coup d’mine, répondit Jérôme.
Tous les hommes l’entouraient. On avait pitié de lui.
— Une bad luck, ça arrive, dit l’un.
— Ben sûr, répondit un autre, qui le tenait par le bras. Prends pas de chances. Reste icitte.
— Tu peux te faire tuer, reprit un troisième. J’ai vu ça en haut de la Lièvre. Le coup a parti. Le gars a monté cent pieds en l’air pis on l’a jamais retrouvé. Fais pas l’fou.
— Le sort a voulu que ça soye moi. Le sort a tombé sus moi ! J’vas finir ma job.
Le sort !
Les draveurs savaient bien ce que le mot terrible voulait dire à ce moment-là, à ce moment précis où la mort guettait le pauvre Jérôme.
Le sort !
Et le tirage truqué ? Le coup monté par Zéphir, cette brute diabolique ? Et eux-mêmes, les vingt, qui se trouvaient complices ?
Était-ce cela le sort ?
Jérôme se tenait devant eux. Devant ses assassins. Il n’avait pas peur du danger ni de la mort. Il se sentait humilié, cependant, de n’avoir pas terminé à la perfection un travail extrêmement périlleux et difficile.
Il avait accepté de venir aux chantiers, de faire la drave avec tous les dangers que cette besogne comporte. Il irait jusqu’au bout. Il irait voir pourquoi le coup de mine n’éclatait pas. Lui. Pas un autre.
— Well, boys, dit Mike en se frayant un chemin au travers des hommes qui reculèrent presque aussitôt.
— Oui, boss.
— C’est moi, le foreman, Mike. Jé prends les décisions d’aller voir moi-même.
— J’veux pas, répondit d’une voix ferme Jérôme. Le sort a tombé sus moi. C’est à moi à risquer sa vie, pas vous.
Il regardait Mike en plein dans les yeux.
— Listen, my boy. C’est very, very, très dangereux. Tu es trop dans les jeunes âges. Tu n’as pas les expériences.
— Donnez-moi une autre mèche, un autre bâton de dynamite avec un cap. J’vas vous montrer, boss, si j’ai pas d’expérience. Vite ! J’ai jamais été un lâche.
Tous les draveurs observaient la scène presque en tremblant. Ils n’osaient pas parler. Ils ne pouvaient pas parler. Ils fixaient Mike. Que fera le foreman ?
C’était une question qu’on se posait, l’interrogation devenue angoissante.
Jérôme insistait pour que Mike lui remît le bâton de dynamite, le cap, tout ce qu’il fallait pour le coup de mine qui délivrerait la rivière.
— Never, reprit le foreman. Jamais. Je ne veux pas.

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