Inch Allah
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Description

Antoine, jeune étudiant en médecine, quitte sa routine montréalaise et s’expatrie pour un mois de stage dans un modeste dispensaire sénégalais. Là-bas, il soignera les malades de Koudiadienne et des environs, supervisé par Joseph, un chef infirmier rigide et intransigeant. Empli de questionnements et de doutes envers les limites de la pratique médicale, Antoine s’occupera des maux de chacun et tissera ainsi des liens avec les gens de ce pays sablonneux. Au gré de ses rencontres, l’écart se creusera entre sa vie à Montréal, sa culture et ses certitudes, et celle au Sénégal, poussiéreuse, ensorcelée, fragile et déconcertante.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mars 2012
Nombre de lectures 6
EAN13 9782894555767
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DANS LA COLLECTION

Raja El Ouadili
La vierge dans la cité

Marie C. Laberge
En Thaïlande : Marie au pays des merveilles

Geneviève Lemay
À l’ombre du manguier

Marc-André Moutquin
Inch’Allah

La collection Parfums d’ailleurs transporte le lecteur au cœur des cultures les plus exotiques du monde avec des récits étonnants et des romans fascinants.



Visitez notre site : www.saint-jeanediteur.com

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Moutquin, Marc-André
Inch’Allah
(Parfums d’ailleurs)
ISBN 978-2-89 455-242-1 ISBN EPUB 978-2-89 455-577-4
I. Titre. II. Collection : Parfums d’ailleurs.
PS8626. O97I54 2009 C843’.6 C2009-940 583-0
PS9626. O97I54 2009

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’Aide au Développement de l’Industrie de l’Édition (PADIÉ) ainsi que celle de la SODEC pour nos activités d’édition. Nous remercions le Conseil des Arts du Canada de l’aide accordée à notre programme de publication.

Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC

© Guy Saint-Jean Éditeur Inc . 2009
Conception graphique : Christiane Séguin
Révision : Hélène Bard

Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque et Archives Canada, 2009
ISBN : 978-2-89 455-242-1 ISBN EPUB : 978-2-89 455-576-7

Distribution et diffusion
Amérique : Prologue
France : Volumen
Belgique : La Caravelle S.A.
Suisse : Transat S.A.

Tous droits de traduction et d’adaptation réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

Guy Saint-Jean Éditeur inc.
3154, boul. Industriel, Laval (Québec) Canada. H7L 4P7. (450) 663-1777.
Courriel : info@saint-jeanediteur.com •Web : www.saint-jeanediteur.com

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30-32, rue Lappe, 75 011 Paris, France. (1) 43.38.46.42 • Courriel : gsj.editeur@free.fr
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier monsieur Jean-Pierre Sene, pour son temps, sagénérosité et ses nombreux conseils ; monsieur Sami Aoun, pourses contacts et ses connaissances ; docteur Jacques Pépin, pour avoirrépondu à nombre de mes questions. Il m’apparaît égalementimportant de citer certains auteurs, dont les écrits m’ont aidé àmieux comprendre la culture sénégalaise, et qui m’ont inspirégrandement dans l’écriture de ce roman : Pierre Lory, MargueriteDupire, Théodore Ndiaye, Ousmane Sémou Ndiaye, HenriGravrand, Abdou Sylla, Pierre Messmer, Kalidou Diallo, BabacarDiop Buuba, Abel Kouvouama, Donal B. Cruise O’Brien, AntoineTine, Catherine Sabinot, Victor Martin, Charles Becker, AlineRobert, Roland Pourtier, Bruno Chenu, Régine Levrat, GeorgesDefour, Jane Galva, Albert Londres, Catherine Mazauric, AmadouHampâté Bâ, Cheikh Sow et François Wandji. De plus, divers sitesWeb m’ont fourni d’importantes informations, dont celui del’UNESCO, celui du gouvernement sénégalais et celui dePharmaciens sans frontières.
À Geneviève et Anne-Emmanuelle, dit le clan Ricard, pour avoir laissé ma chèvre paître dans les pâturages de leur amitié.

À Maxime, mon lieutenant, parce qu’il constitue pour moi, depuis des années, un idéal masculin.

À Alexis, pour ses vies pelliculaires.

À Marie-France, mon merlot, mon cabernet, ma compagne au balcon.

À Karine, pour l’inspiration que m’amène notre amitié.

À Marie-Ève, mon Algonquine, ma télépathe animale.
« Je sais bien que l’orage n’a pas sa source dans mes yeux
Mais si je ne suis plus au monde
Le monde sera différent
J’y serai en moins
Et l’orage tombera dans un monde différent
Et il ne sera pas le même orage »
Fernando Pessoa
CHAPITRE UN

Apercevant les portes du métro, prêtes à se refermer, j’ai dévalé les marches, bousculant tout sur mon passage, jusqu’à cette vieille, véritable escargot traînant sa coquille. Comment ne pas pleurer ? Je ne sais pas. La vie m’a rattrapé. Je suis l’un de ces autres. Fourmi dans la fourmilière. Vertèbre dans la chaîne vertébrale. J’étais pourtant persuadé du contraire, convaincu d’être immunisé, de ne pas être de ces gens, de ceux cherchant désespérément à atteindre l’aube prochaine, pour que se tarisse l’hebdomadaire calvaire des quarante heures.
Je me suis élancé, bête folle, comme un buffle chargeant stupidement l’horizon. Rien n’y a fait. Je suis arrivé en bordure du quai, au-delà de la ligne de sécurité, énervé, le souffle court. À quelques centimètres de moi, les wagons défilaient en direction d’une station prochaine. Mon reflet apparaissait sur chaque vitre. Je me voyais, moi et mon visage, qui chaque jour se creusait davantage.
L’espace d’un instant, j’ai eu l’impression d’émerger d’un lourd sommeil, d’une étrange narcose. Cet être fatigué, roué d’études, d’heures supplémentaires, gavé de cafés trop sucrés et de mangeailles usinées, c’était moi. Étonné de me retrouver ainsi, je suis allé réfléchir sur un banc, dilué dans la multitude, en attendant qu’un autre bolide apparaisse. Voilà pour l’imparfait. Maintenant, en venir au présent.

Devant moi, de l’autre côté des voies, j’observe le flux continuel des usagers. Où vont-ils, vers quels devoirs ? Impossible à dire. Se livrer à une telle routine, alors que toute leur conscience devrait s’y opposer. Étrange. Mais n’est-ce pas le premier mensonge de la jeunesse, que d’espérer découvrir de la grandeur dans le plus commun des quotidiens ? Du reste, comment puis-je les juger : ne me suis-je pas condamné, un peu plus tôt, en m’élançant, fauve, pour sauver quelques secondes ? Et qu’était donc ce réflexe, cette propulsion musculaire ? Mon cerveau et ses entrelacs neuronaux auraient-ils pressenti une menace invisible à mes sens ? Peut-être, les réflexes n’appartenant pas aux sphères de la conscience, mais aux lois du système nerveux sympathique. Sympathique ? Une autre ironie.
J’observe le carrelage décoloré, songeant à ce qu’il a fallu de masses anonymes pour l’user ainsi. Tout près de moi, un corps se dépose. Je me retourne. Elle est là, à l’autre extrémité du banc. Un manteau défraîchi drapant son corps cachectique. Sa peau cireuse, tirant sur l’ivoire. Ses longs doigts noueux, s’entortillant entre eux, comme une orgie de lombrics. La vieille dame, celle que j’ai un peu plus tôt bousculée. Elle me regarde, un petit sourire plaqué au visage. Intimidé, je cherche à fuir et remarque sa coiffe. Un étrange chapeau, conique, ressemblant à une urne, et que vient parfaire une broche représentant un papillon, toutes ailes déployées. Curieuse esthétique. Fantaisie de septuagénaire.
Bien que je me concentre maintenant sur mes pieds, je ressens toujours sa présence, ses yeux sans cils posés sur ma personne, implacables, véritables carnassiers.
— Courir, glousse-t-elle soudainement, stupide ! N’est-ce pas aller plus vite vers ce qui vient déjà ?
— Pardon ?
— Oui, aller vers ce qui vient déjà ?
Cela dit, une nouvelle rame fait son apparition. Ses os craquant comme du bois givré, la vieille dame se lève et va engouffrer l’archipel de ses rides dans l’habitacle saturé d’usagers. Ne voulant pas me retrouver de nouveau près d’elle, je décide de quitter la station. Je vais marcher. Tant pis pour l’heure. Je serai en retard. On me pardonnera. On nous pardonne toujours. Autrement, c’est l’oubli qui s’en charge.
Suivant l’interminable défilé des rues et des ruelles, je songe de nouveau à ces meutes de chairs asservies, à mon reflet, à cette vieille femme, à l’urne, au papillon. Je voudrais verser une larme sur ma bêtise, mais me l’interdis. Étudiant en médecine, on se doit d’être fort. Les Français, d’ailleurs, nous appellent « carabins ». Je trouve que ça sonne comme carabine. Je ne dois pas être le premier à faire pareil rapprochement. On n’est jamais le premier, à moins d’être bon menteur. Je suis donc le carabin carabine s’attristant pour des portes de métro. Drôle d’histoire ; drôle de titre.
Arrivé à l’hôpital, l’humeur racornie, je suis allé trouver mes confrères, au salon des étudiants, pour leur raconter mon histoire. Ils m’ont regardé bêtement, sans piper mot. Je n’ai pas insisté. Eux non plus. Seul Marc, un nouveau, petit jeunot, sentant mon désarroi, s’est approché gentiment, sans faire de tapage.
— Au fait, me dit-il, à l’étage, on vient d’hospitaliser un homme souffrant de sclérose latérale amyotrophique. Très rare. Tu voudrais venir l’examiner avec moi ?
Je regarde Marc, dubitatif. Me démontrer son empathie en m’offrant le corps défait d’un quinquagénaire souffrant d’une telle horreur. Délicat, vraiment.
— Alors ?
— Bien sûr.
Heureux, Marc se lève d’un bond. Je me place à sa suite, dans son sillage. Deux corridors, une passerelle, changement de pavillon, une petite marche et nous arrivons devant l’ascenseur numéro onze. L’aile de neurologie se situe au dixième étage.
— Que sais-tu sur cette maladie ? me demande Marc.
— Je sais qu’il s’agit d’un trouble dégénératif impliquant un certain type de neurone.
— Les symptômes ?
— Le patient présentera des contractions musculaires involontaires et des raideurs importantes. La maladie progressant, le patient aura de la difficulté à coordonner ses mouvements, à parler, puis à manger. S’ensuivra une diminution de son état général, ce qui le prédisposera aux infections.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Quatre personnes s’y logent. Nous voyant entrer, intimidés par nos sarraus blancs et nos stéthoscopes, accessoires symbolisant plus que tout l’auréole médicale, ils se blottissent les uns contre les autres.
— Comment se diagnostique la maladie ?
— Différents examens sont possibles : imagerie par résonance magnétique, épreuves radiologiques, biopsie, et cetera.
— Existe-t-il un traitement médicamenteux ?
— Tout n’est que palliatif.
— Le pronostic ?
— En moyenne, mort dans les trois années suivant le diagnostic.
Disant cela, je ferme les yeux. Que m’en vais-je examiner, quel acte dérisoire m’en vais-je poser ? Aussi absurde que d’écoper l’eau s’engouffrant en torrent à l’intérieur d’un navire s’étant vu embrassé par les lèvres d’une torpille. Pour cet homme, quel intérêt d’aller l’inspecter, de lui découvrir de nouvelles complications qu’il faudra pallier ? Inutile, sinon pour apprendre, approfondir nos connaissances, puisque nous serons un jour évalués, notés par nos pairs, puisqu’il faut bien, tôt ou tard, être jugés.
— Que c’est long ! soupire Marc.
Je regarde le tableau lumineux. Nous n’en sommes qu’au huitième étage. À chaque niveau, de nouveaux usagers entrent, d’autres sortent. Il faut recréer l’agencement des corps. Nos sarraus n’intimident plus. Chacun pousse, tente un passage, cherche une place, creuse son terrier.
— Je préfère encore l’escalier !
Sans offrir plus d’explication, mon compagnon quitte l’ascenseur. Mais qu’a-t-il à vouloir gagner si rapidement cette chambre ? Quelle force le pousse à enjamber les marches, quatre à quatre, jusqu’à la porte du dixième, dernier rempart avant d’atteindre l’aile de neurologie ? Département qui nous accueille avec cet habituel parfum d’hôpital. Un étrange mélange de javellisant, de corps moites, de déjections fécales et de sueurs urinaires.
— C’est au bout du corridor, me dit Marc.
Je le suis silencieusement, faufilant ma personne entre les infirmières, les patients et les chariots à literie obstruant le peu d’espace praticable dont dispose l’étage. Arrivé devant la porte fatidique, je m’accorde une pause. Je me sens tel Howard Carter s’apprêtant à déplacer la stèle obstruant l’entrée du tombeau de Toutankhamon. Je sais pourtant qu’il n’est point question d’excaver le moindre trésor funéraire de ce caveau. Dans cette pièce ne se cache qu’un corps voué aux dégénérescences.
— Tu viens ?
— Oui.
Nous entrons. Devant nous, dans un lit aux barreaux remontés, se répand un quadragénaire rachitique, dont les longs membres décharnés reposent immobiles. Son visage hâve exhibe la moindre proéminence osseuse. Sa peau ressemble à une pellicule de cellophane. Je constate qu’une trachéotomie 1  a été pratiquée. Sans celle-ci, et le ventilateur s’y reliant, l’homme ne pourrait plus respirer. Un gavage est également en cours. Une petite pompe volumétrique calcule minutieusement la quantité de liquide nourricier devant être injectée à chaque heure. Toute cette technologie n’offre pourtant aucun traitement. Elle ne fait que retarder l’inéluctable. Cet homme va mourir, d’ici peu, le mal le rongeant ne possédant nul traitement.
— Bonjour ! lance énergiquement Marc.
Le patient pousse un maigre râlement, accouchant par le fait même d’une dégoulinade bien baveuse. N’étant plus qu’une conscience emprisonnée dans un corps devenu inutile, il fait peine à voir. Comment cette personne peut-elle encore attribuer une valeur à sa vie ? Quel entêtement lui insuffle la force de lutter, malgré la lente décomposition de sa personne ? Est-ce la peur de la mort, l’envie de demeurer auprès des siens ou sont-ce des relents de mammifère le conditionnant à vouloir vivre, coûte que coûte, au-delà de l’absurde ? Difficile à dire pour moi qui ne suis pas celui s’égrainant dans cette chambre. Et puis, souffrir, pour plusieurs, c’est encore de vivre.
— Antoine, viens m’aider à le tourner sur le côté, je veux examiner son dos.
Bien qu’un préposé sache mieux s’y prendre que moi, je m’approche, saisissant une épaule de même qu’une cuisse. J’éprouve une certaine répugnance à toucher ce corps. Non seulement parce qu’il s’englue de diverses morves, mais parce qu’il témoigne d’une telle fragilité ! Il n’existe que parce que nous, ce corps médical épaulé par cent technologies, existons autour de lui. Autrement, il ne serait déjà plus qu’un feuillet arraché à une éphéméride.
— Zut !
— Quoi ?
— Regarde.
Autour du sacrum, des rougeurs annonciatrices d’escarres 2  ont fait leur apparition. Si elles ne sont pas prises en charge, la peau s’abîmera jusqu’à former des plaies aux odeurs méphitiques, comme autant de brèches dans les rangs d’une armée. Des microbes, pressés de répandre leurs toxines, pénétreront en trombe dans l’organisme. Il faudra alors se battre, pratiquer des cultures, administrer des antibiotiques, freiner la cascade des complications. Lutte éternelle, selon la volonté des divers protagonistes impliqués dans cette tragédie.
— Vous avez mal ? lui demande Marc.
Ne pouvant parler, l’homme cherche à pointer quelque chose. Malgré tous ses efforts, il ne réussit qu’à faire sautiller stupidement son épaule.
— Questionne-le, dis-je, en lui demandant de cligner une fois des yeux s’il veut dire oui, et deux fois pour dire non.
— Bonne idée !
Je ne comprends pas l’attitude de Marc. Il ressemble à ces gamins, pressés de toucher, d’examiner. Il sera chirurgien, j’en suis sûr. De mon côté, n’en pouvant plus de ce jeu questionnaire et de son animateur, je quitte la chambre. Mon confrère n’est pas cruel ; seulement, il doit apprendre, et nous avons tous déjà cherché les souliers d’un cul-de-jatte alité, dont les draps masquaient la condition. Il suffit parfois d’une simple distraction, généralement celle de nos propres désirs, pour rater l’évidence. Or, l’expérience a un prix et la nôtre se bâtit sur l’aveulissement des corps et la dislocation des chairs. Mais en vérité, ce qui me pousse à me dérober demeure ma colère. Car il y a dans ce corps atrophié, toute l’impuissance de cette médecine que je représente, de cette science traitant plus qu’elle ne guérit. Il me semblerait logique, à moi, de tout débrancher, jusqu’au ventilateur mécanique, et d’administrer à ce patient un cocktail d’opiomane, pour qu’il arrête enfin de respirer ce qui, du reste, ne devrait pas tarder. La Mort a beau se vouloir capricieuse, elle se lasse tôt ou tard des plaintifs gémissements de l’agonie. J’imagine que c’est sa façon à elle de croire qu’elle a du cœur, je veux dire, de mettre fin à tout ça.
Les jours et les semaines se sont écoulés. Mon trimestre s’achèvera d’ici peu. Je me sens, dans mes tutoriaux, comme un astronaute perdu en plein cosmos, cherchant désespérément un peu de matière où poser le pied. Je n’ai pas retrouvé l’accalmie. Le visage de l’homme visité avec Marc me hante encore. Ce corps atonique, ces filets baveux, sa voix devenue un incompréhensible jargon. Tous ces symptômes traités sans espoir de guérison, sinon celui de retarder la fin. Je me demande si cette seule victoire sur le temps peut suffire à sanctifier nos actions d’un sens quelconque… Saurait-elle justifier ces métros quotidiens, ces bousculades, ces longues conversations où les hommes roulent leurs paroles comme des bousiers leurs balles de purin ? Depuis cette journée, j’ai d’ailleurs l’impression de m’abâtardir davantage à force d’arpenter ces longs corridors d’hôpitaux, le visage perdu dans de gros volumes bourgeonnant de symptomatologies et de traitements complexes. Bien sûr, cette sensation n’est pas nouvelle. Elle se love dans mon crâne depuis des mois. La médecine demeure un monde à part, avec ses us et coutumes, auxquels on n’accède qu’avec l’expérience.
J’ai bien tenté de parler de mes doutes avec mes professeurs. Ceux-ci m’ont écouté, gentiment, avant de me souligner l’inexorable de la condition humaine et tout le tralala s’y rapportant : la souffrance, la douleur, la peur, la mort. Ils se sont également permis de me réconforter, en m’assurant que je ne n’étais pas le premier étudiant aux prises avec ce genre de questionnement, et qu’il fallait savoir se donner du temps. Pour peu, ils m’auraient conseillé de laisser se composter d’elles-mêmes ces interrogations. J’imagine que la relativisation et la minimisation demeurent des méthodes thérapeutiques de choix dans ce genre de contexte. Il est vrai que ces sensibleries peuvent devenir contagieuses, et qu’il faut bien savoir se protéger. Mais peu importe, je ne me suis pas senti compris, pas du tout, même. Ce doit être comme avec les peines de cœur. Difficile de se faire consoler par quelqu’un d’ouvertement amoureux. La distance entre les extrémités devient trop grande.

Le mois dernier, docteur Bourassa est venu nous visiter. Lorsque j’ai commencé mes études, malgré son âge, soixante-dix ans, il opérait toujours. À mes yeux de petiot, il personnifiait l’archétype même du chirurgien. Véritable Stakhanov du bistouri, il a passé la majorité de sa vie au bloc, blotti entre l’infirmière instrumentiste et l’anesthésiste. L’année dernière, la faculté l’a nommé à un poste de conseiller aux affaires étudiantes. Une nomination bidon, pour le soustraire à ses lames, tout en préservant son honneur, ce que certains appelleraient un « remisage automnal ». Il faut admettre que sa pratique était devenue obsolète et que d’anciens résidents, des louveteaux devenus loups, se battaient farouchement pour obtenir du temps opératoire. À force de pressions intestines, ils ont réussi à le déloger. Donc, cet aïeul de la profession médicale est venu nous rencontrer, pour nous offrir la possibilité de participer à un stage, d’une durée d’un mois, dans un dispensaire sénégalais.
Au départ, l’idée ne m’a pas intéressé puisque pour s’inscrire, il fallait accepter d’utiliser nos semaines accumulées de vacances, période dont se servent les étudiants pour se confectionner une longue période d’étude avant leurs examens finaux. Mais lorsque je songe à mon marasme émotionnel, cette possibilité m’apparaît aujourd’hui plus que bienvenue. D’ici la fin de la journée, j’irai au secrétariat de la faculté pour glaner quelques informations.

Revenu chez moi, je téléphone à Stéphanie, une amie jouant à la pharmacienne modèle dans un établissement de l’est de la ville. Elle ne demande pas mieux que de sortir ; « grosse journée », me dit-elle. Nous convenons rapidement d’un restaurant. Un bouiboui du centre-ville. Type asiatique, avec menu rédigé en idéogrammes, rendus illisibles par les années d’utilisation et les nombreuses mains prolétariennes, sales de cambouis, les ayant parcourus.
— Bon choix, dis-je à Stéphanie, sur un ton mielleusement sarcastique.
Celle-ci, calmement, gardant son regard caressant, lisse ses longs cheveux charbonnés, tout en me proposant son majeur, joliment déplié, en parfaite extension.
— Manque d’humour ?
— Non, mais j’ai passé une dure semaine. Alors, ce nouveau projet d’aller en Afrique : de quoi s’agit-il ?
— Il y a un mois, un médecin nous a offert d’aller effectuer un stage au Sénégal. Au départ, l’idée ne m’a pas intéressé. Mais maintenant, j’avoue que je serais content de quitter Montréal pour quelques semaines.
— Que t’arrive-t-il ?
— Je ne sais pas exactement. Depuis un certain temps, j’ai l’impression qu’il y a un manque grandissant de résonance entre mes émotions et le monde médical. Tout m’apparaît absurde.
— Tu crois que tu te sentiras mieux, en Afrique, à travailler dans un dispensaire qui manque probablement de tout, et où tu verras des enfants mourir de ne pas avoir d’eau potable à boire ?
— Mais là-bas, personne ne me demandera de mettre en place des mesures extraordinaires afin de maintenir en vie des patients n’en finissant plus d’agoniser. Il s’agira de faire avec les moyens du bord.
— Eh bien, en attendant, je vais téléphoner à certains représentants pharmaceutiques que je connais bien. Je suis certaine qu’ils accepteront de te donner des échantillons que tu pourras apporter.
— C’est gentil.
— Disons que ce sera ma maigre contribution.
Nous recevons ensuite nos entrées. Soupe aigre-douce et rouleaux impériaux. Classique de la gastronomie vietnamienne montréalaise. Notre repas terminé, alors que nous déambulons de trottoir en trottoir, Stéphanie m’invite à prendre un dernier verre chez elle.
— C’est gentil, mais je préfère rentrer.
— Sûr ?
— Certain.
— Très bien, me dit-elle, tout en faisant signe à un taxi de s’arrêter. On se rappelle.

Retrouvant le confort de mon salon, j’aperçois l’indicateur lumineux de mon répondeur qui clignote. Machinalement, j’enfonce la touche de lecture, et accède aux messages qu’a fossilisés la bande enregistreuse. La voix d’une secrétaire m’annonce que si je suis disponible, le docteur Bourassa peut me rencontrer dès demain. Il me suffit de me présenter à son bureau. Heureux, je vais me doucher, avant de m’emmitoufler sous mes draps. Bercé par l’éternel rugissement des voitures coulant le long de ma rue, je fais la chasse aux moutons. Habituellement, il me suffit de poser la tête sur mon oreiller pour sombrer dans un profond sommeil. Dans mon champ d’études, l’heure du coucher ne doit pas servir à tergiverser indéfiniment sur d’insolubles interrogations existentielles, car la rigueur matinale de mon cadran ne m’offre aucune échappatoire. Depuis maintenant quatre ans, je me lève invariablement à six heures du matin. Implacable routine qui ne laisse que peu de place à la tranquillité des grasses matinées. Mais ce soir, ne pouvant m’empêcher de songer à mon rendez-vous de demain, je suis incapable de fermer l’œil.
L’Afrique, mère de Lucie, l’ancêtre commun de tous les hommes, enfin, de ceux ne s’affirmant pas créationnistes. L’idée de m’y rendre m’enchante. Là, j’examinerai des gens dont la condition physique ne relèvera plus majoritairement de leurs mauvaises habitudes de vie, et je n’assisterai plus à la mise en place de mesures extraordinaires visant à faire perdurer la vie au-delà de sa finalité. Stéphanie à néanmoins raison, il se peut que ce stage m’ébranle profondément. J’aurai beau faire reposer mon action sur mes maigres qualités d’externe, mes connaissances ne matérialiseront pas de médicaments, et j’ignore quelle sera ma réaction lorsque je devrai m’avouer vaincu par l’absence de moyens. Certes, de voir un patient mourir demeure toujours une expérience difficile. En contrepartie, l’impuissance ressentie devant un malade désargenté ne pouvant se payer le traitement qui lui sauverait la vie doit s’avérer plus que pénible. Enfin, tous ces questionnements sont pour l’instant futiles, puisque j’ignore encore s’il me sera possible de poser ma candidature. Les réponses ne viendront que demain. Il me faut dormir.

— Alors, quelles sont les raisons vous poussant à vouloir entreprendre ce stage ?
J’observe le docteur Bourassa. Une voix grisonnante, un visage long comme un sermon, de lourdes lunettes, un veston en tweed aux coudes élimés. J’ai l’impression d’avoir devant moi le dernier Mohican d’une tribu médicale depuis longtemps décimée. Je ne sais trop si je dois tenter de le baratiner avec des lieux communs ou m’échiner à trouver quelques originalités pour réchauffer les glaces de cette banquise dérivante. Indécis, je décide de m’élancer dans un long monologue, portant sur l’importance des nouvelles expériences, et sur le caractère universel des soins de santé.
— Très bien, répond-il. Vous savez, en temps normal, je ne pourrais pas accepter votre candidature, tant celle-ci est tardive, car cela ne va pas sans poser quelques difficultés, notamment dans l’achat de vos billets d’avion. J’ignore également si père Gregorcic pourra toujours vous héberger. Peut-être a-t-il déjà promis le logement que vous deviez occuper à quelqu’un d’autre.
— Père Gregorcic ?
— Le religieux chez qui vous auriez dû habiter. Un Italien qui, ma foi, me semble fort sympathique. En attendant, prenez ces documents et lisez-les. Ils répondront à la majorité de vos questions quant à ce stage et ce milieu dans lequel vous évoluerez, si nous réussissons à organiser votre départ, bien sûr.
Récupérant la chemise qu’il me tend, je le remercie, et quitte promptement son bureau. Ma montre indique onze heures moins quart. Il me reste quinze minutes avant que commence mon cours. J’ai tout juste le temps de me procurer un café au salon des étudiants.

L’étudiant parti, le docteur Bourassa demeura un long moment à fixer la porte qui lui faisait face. Dans cette quasi-transe, il se relisait intérieurement ce passage de Cyrano de Bergerac : «  Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure/Pendant que des grandeurs on monte les degrés/Un bruit d’illusions sèches et de regrets.  » Son manteau de duc, un vieux sarrau mité par les années, traînait sur une patère, tandis que ses doigts, privés de cette rapière qu’était son bistouri, n’encraient plus que des documents que l’on tablettait une fois sur deux.
Il avait connu d’innombrables modes, il avait été témoin de nombreux renversements de l’histoire, il avait constaté l’effondrement d’idéologies que l’on supposait éternelles. Mais voilà qu’il se retrouvait au crépuscule de sa carrière chirurgicale, relégué à de vagues tâches administratives, dont l’impact lui paraissait incertain.
Enfoncé dans ce fauteuil qui exerçait sur lui une force gravitationnelle considérable, il ressentit une fatigue s’étant accumulée sur quatre décennies. D’autres, dans sa situation, se seraient empressés d’aller retrouver leur femme et ce foyer qui, trop souvent, ne leur avait servi que de dortoir. Au contraire, le docteur Bourassa craignait cette épouse, dont il n’avait jamais su cultiver la féminité. Son seul constat demeurait ces quarante années d’une vie séparée. Lui, à l’hôpital, et elle, à la maison, appendice aux fourneaux, attelée à l’élevage de la progéniture. L’unique chose qu’ils partageaient aujourd’hui était cette admiration mutuelle, du moins apparente (les hommes savent tromper, les femmes savent rester secrètes), qui les poussait à se respecter, malgré l’extinction de leur passion. Ils étaient sans doute fiers de leur fidélité, mais en gardaient bien des regrets.
Se sentant désormais trop vieux pour apprivoiser cette inconnue, il s’était engagé dans d’innombrables comités. Mais lorsqu’il se rendait à ces réunions, et qu’il voyait ses suggestions écorchées par les plus hautes instances, il se sentait envahi par une vague de nostalgie. Il se souvenait de ces années passées au bloc opératoire, où le résultat de ses actions se lisait d’une manière verticale. On lui amenait un enfant souffrant d’une appendicite, en moins d’une heure, il pratiquait l’exérèse des souffrances. Les jours suivants, à l’heure de la tournée, il retrouvait un patient soulagé de son affliction. Maintenant, ses actions s’entrecoupaient d’un million d’intermédiaires. Celles-ci erraient à travers les stratosphères administratives. Lui, ce technicien qui n’avait jamais su que couper, ne comprenait rien aux budgétisations départementales, aux nuances syndicales, aux droits des étudiants. Voilà sans doute pourquoi il se sentait si vide, après avoir rencontré ce jeune étudiant, qui s’apprêtait à gagner l’Afrique, pour y vivre une aventure fabuleuse. Ce monde ne lui appartenait plus, si bien que son avenir ne se résumait plus qu’à cette porte, que d’autres empruntaient, et qu’il n’arrivait plus à franchir.

Quatre semaines sont passées. Je prends l’avion en début d’après-midi. Vers dix heures, on sonne à ma porte. Stéphanie est là.
— Ça va ?
— Toi ?
— Stressé.
— Prêt ?
— Oui.
— Billets, passeport et papiers de l’ambassade ?
— Dans ma poche de manteau.
— Parfait, partons.
Nous remontons Saint-Laurent, croisant les bars, les clubs, les épiceries. Nous prenons ensuite le Métropolitain, jusqu’à l’échangeur Côte-de-Liesse. Il n’y a pas de trafic, du moins, dans la voie centrale. Approchant de l’aéroport, décollant ou atterrissant, j’admire la voilure argentée des avions, brillant dans le ciel ensoleillé comme des gouttes de mercure. La voiture bientôt garée dans l’aire de stationnement temporaire, nous gagnons le comptoir d’Air France. La préposée, une jeune femme aux traits d’une triste banalité, me demande de déposer mes valises sur la pesée.
— Votre numéro de vol est le AF805 à destination de Paris. Départ à midi quarante-cinq. Le préembarquement se fera à la porte cinquante-trois, vers midi moins quart.
Voyant que nous avons le temps, je propose à Stéphanie d’aller manger un morceau. Elle accepte. Nous trouvons un petit café saturé de voyageurs : minuscules Asiatiques, sikhs enrubannés, Slaves au regard taciturne, Africains drapés d’amples boubous.
— Avant-goût du choc culturel, dis-je.
— Très en deçà de ce qui t’attend.
Nouvelle lapée de café, nouveau regard porté sur l’univers aéroportuaire où s’entrechoquent les destinées internationales. Des hommes d’affaires prostrés sur des portables miniatures. Des mères effrayées à l’idée de perdre un enfant. Des employés poussant des chariots, vidant des poubelles, cirant nonchalamment des planchers. Des pilotes, aux épaulettes galonnées de rubans d’or, marchant prestement vers la sortie. Des hôtesses riant à gorge déployée avec des stewards chiquement vêtus. Des adolescents, sinon de jeunes adultes, bardés de sacs de voyage, cherchant l’embarcadère où prendre ces navettes gagnant le centre-ville.
Une main se dépose soudainement sur mon épaule. Stéphanie me faisant face, j’ignore le propriétaire de cet ensemble métacarpien. Intrigué, je me retourne. Essoufflé, les joues rouges, le front perlant de sueur, je reconnais le docteur Bourassa. Étonné, je me lève d’un bond.
— Vous voilà ! s’exclame-t-il.
Le trouvant chancelant, je lui offre mon bras.
— Vous comprenez, je n’avais, pour toutes informations, que votre numéro de vol et votre heure d’embarquement. J’ai tenté ma chance ; je suis venu vous trouver pour vous souhaiter bon voyage.
— Trop gentil, lui dis-je, tout en jetant un regard hébété à Stéphanie.
— Votre amie ?
— Non, une amie.
— Ah ! fait-il encore, avant de lui serrer la main. Puis-je me joindre à vous ?
— Bien entendu.
Je lui commande un café, dans lequel il ajoute une crème et un peu de sucre. Petit mouvement de cuillère. Tintement de l’acier sur ses dents. Large gorgée emportant la moitié du gobelet.
— J’imagine que vous devez être énervé ?
— Un peu, je l’avoue.
— Pourquoi ?
— Je ne suis qu’un externe, et j’ai peur de ne pas être à la hauteur.
— Je comprends, mais n’oubliez pas que vous ne serez pas seul. Les dispensaires sénégalais sont dirigés par des chefs de poste, généralement des infirmiers spécialisés qui, pour ainsi dire, font le travail des médecins.
— Vous y êtes déjà allé ?
— Que de manière virtuelle. Mais pour organiser ce stage, j’ai longuement conversé avec des responsables du district sanitaire à l’intérieur duquel se situe l’établissement de santé qui vous accueillera. Tous m’ont assuré que vous serez bien encadré.
— Dans ce cas...
— Je vois que je ne vous ai pas convaincu. Malheureusement, je crois bien qu’il est trop tard pour faire marche arrière. Par contre, si vous êtes confronté à certaines problématiques médicales pour lesquelles vous voudriez une seconde opinion, vous n’avez qu’à entrer en contact avec moi. Je me ferai un plaisir de vous répondre.
— C’est bien aimable ; j’espère seulement que je vais avoir accès à un moyen de communication.
— Bah ! Il y a toujours un téléphone ou un ordinateur de nos jours qui traînent quelque part.
Le docteur Bourassa me questionne ensuite sur mes impressions générales quant à la qualité de l’enseignement prodigué à la faculté de médecine. C’est avec plaisir que je lui réponds, et je discours un long moment sur le sujet. Puis, tout aussi subitement qu’il était apparu, le vieux médecin m’annonce qu’il doit me quitter.
— Vous comprenez, me dit-il gentiment, je suis attendu pour une réunion importante. Je vous souhaite donc un merveilleux voyage, et j’espère que cette expérience vous sera des plus profitables, ce dont je ne doute pas.
Le regardant maintenant se diriger vers la sortie, je suis envahi par l’idée saugrenue que sa venue cache des motivations secrètes. Évidemment, tout ceci n’est qu’impression, et les sens sont si souvent trompeurs, qu’il ne faut pas leur donner trop d’importance.
— C’est l’heure, m’annonce bientôt Stéphanie.
Il est temps de passer les portes. Nous gagnons les baies vitrées menant à la section réservée aux voyageurs. Là, elle m’embrasse sur les joues et me fait une longue accolade, avant de m’abandonner devant l’agent de sécurité chargé de vérifier ma carte d’embarquement. Le reste n’est que routine : détecteur de métaux, ouverture des bagages à main, nouveaux souhaits de bon voyage. Me voilà parti.


1  Ouverture chirurgicale au niveau de la trachée, en vue d’y installer une canule, lorsqu’il y a risque d’asphyxie ou nécessité d’installer une ventilation mécanique.

2  Destruction de la peau et des tissus sous-jacents, se présentant d’abord par une croûte noirâtre, puis par un ulcère.
CHAPITRE DEUX

Aéroport Charles de Gaulle, Paris. Après de nombreuses heurespassées dans l’aérogare, j’affronte les marches me menant à monavion. Celui-ci, luisant de bruine, n’attend que d’être engraissé desa cargaison d’âmes vouées aux partances. Devant moi, claudiquant,deux Sénégalaises alourdies de mille breloques, s’échinent à gravirl’abrupt escalier. Épuisées, elles s’arrêtent régulièrement, prenantle temps de renouer un bandeau, un châle. Elles stoppent fréquemment, comme si toute chose se devait d’être un rituel auquel tempset gestuelle méritaient d’être consacrés. Je ne me presse point etne cherche pas à doubler ces deux femmes. Je commence ma thérapie, profitant de chacune de ces pauses comme le Berbère d’uneoasis. Nous partirons, je le sais.

Entre ciel et terre, existons-nous pour un quelconque pays, unequelconque frontière ? Le ciel demeure-t-il la dernière zone franche ?Je ne sais pas et, par le hublot qu’embue sporadiquement monhaleine, je cherche l’indice qui me permettrait d’identifier cettecontrée qu’actuellement nous survolons. Mais dessous ne s’étendqu’un infini de dunes modelées par les vents, que bossuent de raresmontagnes dont les ombres propulsées par le soleil couchants’étendent sur des kilomètres. Mon sommeil achèvera les millesrestants.

Aéroport international de Dakar. L’atterrissage s’effectue sansheurt. Surprise, personne n’applaudit. Il n’est point ici de miracle,sinon la lente lave des passagers s’ébranlant enfin.
Je suis celui qui suit devant moi.
Sortie de l’avion. Brise iodée, écho des brisants, des rouleaux tambourinant, dans la nuit, les plages avoisinantes. Où suis-je ? LeSénégal, j’oubliais.
J’observe ce que le crépuscule, dans sa pudeur, me laisse entrevoir. Mais de ce pays nouvellement offert à mon regard, je ne distingue rien, sinon l’unique terminal de l’aéroport.
Il me faut rencontrer un agent des douanes et de l’immigrationsénégalaise pour réaliser qu’une frontière s’est vue franchie. Devantmes valises éventrées, le petit homme au menton garni d’un boucblanchissant, observe minutieusement les papiers fournis parl’ambassade du Sénégal, attestant mon droit d’importer personnellement une large gamme de médicaments chapardés ici et là parStéphanie.
J’ai l’intuition que ce petit fonctionnaire, confit d’un carpe diem tout africain, cherche une manière de tirer profit de ma cargaison.Il espère probablement me faire payer des taxes obscures, argentqu’il empochera sans plus de préambule.
— J’ai l’autorisation de l’ambassade, lui dis-je, d’un ton faussement menaçant.
— Bien sûr. Je dois malgré tout en référer à mon supérieur.
— Pourquoi donc ?
— Il s’agit de la procédure.
Je suis certain qu’il n’existe point de procédure. Autrement, l’ambassade m’aurait prévenu. Un officier émerge bientôt d’une guérite.Son visage sillonné de larges rides ressemble à ces terres ravinées parl’orage. Sans souffler mot, ledit officier arrache les documents desmains de son subalterne. Malgré ses lunettes fumées, je devine qu’ilsurvole attentivement cette paperasserie, cherchant une faille dansl’enchevêtrement de ces vers bureaucratiques.
— Vous êtes canadien ?
— Oui.
— Que venez-vous faire au Sénégal, avec ces médicaments ?
— J’effectue un stage, au dispensaire de Saint-Étienne.
— Bien, seulement, je remarque que les papiers de l’ambassadene font pas état de ce que vous transportez réellement.
— Alors ?
— Normalement, je devrais garder vos valises ici, le temps deles inspecter, pour m’assurer que vous ne transportez rien d’illicite.
— L’ambassade m’a pourtant assuré qu’il n’y aurait aucunproblème !
— C’est bien l’ennui, avec ces fonctionnaires vivant depuis desannées à l’extérieur du pays : ils oublient les procédures. Par contre,nous pourrions trouver un arrangement, entre nous, vous comprenez ?
Je l’observe un long moment. Pour peu, il me ferait un clind’œil, mais ses larges verres fumés sont sans paupières. Derrièrelui, je remarque que divers employés nous observent. Je ne doutepas qu’il s’agisse de ses complices, prenant indirectement part à cerapt pécuniaire. Ils sont tels de petits rémoras, attendant de serepaître des restes abandonnés par ce grand requin. Distributionpyramidale des profits du jour. Il faut bien vivre.
— Alors, que diriez-vous de payer une petite taxe, disons dedédouanement, pour vos importations ?
— De dédouanement ?
— Bien sûr, les médicaments sont des marchandises taxables, jeveux dire, certains d’entre eux.
J’avoue être dépassé par la situation, tout comme il m’est difficiled’imaginer qu’ici, en plein cœur d’un aéroport bondé de témoins,un fonctionnaire s’apprête à me rançonner. Mais plus encore quecette escroquerie, et cet argent dont je devrai me départir si je veuxcontinuer mon chemin, ce sont les sensations d’impuissance etd’injustice qui me blessent le plus cruellement. Il me serait facilede payer, de remettre au douanier une liasse de billets fraîchementimprimés, en échange de sa magnanimité. Par contre, ce serait mesoumettre à ce malfrat, décision qui entaillerait mon ego d’unelancinante meurtrissure, et l’importance de mon orgueil ne mepermet pas une telle résignation.
— Une taxe, dis-je finalement, pourquoi pas. Mais avant, vousme permettrez de téléphoner à l’ambassade ? Je veux les aviser, quant à leur méprise. Il serait dommage qu’un autre étudiant, un jour, seretrouve dans la même situation que moi. Quel est votre nom ?
Entendant cela, le responsable tressaille et l’assurance qui fleurissait un peu plus tôt sur son visage s’étiole quelque peu. Malheureusement, la surprise ne transfigure son visage qu’un court instantet, me jaugeant maintenant différemment, il opte pour une nouvelletactique.
— Vous savez que je pourrais garder vos valises ici pendant dessemaines ?
— Et moi porter plainte à votre supérieur.
Ma réponse l’a encore secoué. Par bonheur, il ne sait rien de moncœur battant à tout rompre, et de mes sphincters vésicaux qui, sousl’impulsion d’incontrôlables éclusiers, ne demandent qu’à s’ouvrir.Il va sans dire que je ne suis pas inconscient au point de ne pas réaliserà quels désagréments je m’expose si l’employé se décide à mettresa menace à exécution. Ce dernier saura certainement m’ensevelirsous une telle montagne de formulaires, que je serai finalementcontent de lui abandonner ma précieuse cargaison. Bref, je commence à regretter ce panache dont j’ai voulu m’auréoler. Il auraitprobablement été préférable de payer la note, au lieu de m’élancerdans une charge incertaine. Or, comme le ballon de ma téméritéest à se dégonfler, un vent providentiel vient souffler sur mapersonne. Dans la longue filée des voyageurs attendant égalementde présenter leur passeport, un nombre non négligeable d’individus, victimes de ce ralentissement manquant vraisemblablementd’orthodoxie, entonne un léger chant de protestation. Ceux-ci neréalisent sans doute pas la délicate situation dans laquelle je metrouve. Mais à l’instar des trompettes de Jéricho, ces vocalisesréprobatrices faillent considérablement la confiance du petitescroqueur auquel je fais face. En effet, voyant que son petit manègedevient une source d’insatisfaction grandissante, celui-ci me faitfinalement signe de continuer mon chemin, tout en me lançant un« Vous saurez pour la prochaine fois ! » de courtoisie.
Je ne demande pas mon reste, m’arme de mes valises, et m’éloigne de ce premier écueil. Je quitte l’enceinte bétonnée del’aéroport et son cerbère d’ébène. Éphémère victoire, puisqu’il mefaut maintenant livrer bataille à la masse criarde d’individus s’étantrapidement articulée autour de moi. Pour chaque main repoussée,dix nouvelles contre-attaquent. Impossible de vaincre cette hydreet, ne voyant aucune autre solution, sinon celle de jeter mon dévolusur l’un de ces porteurs, je désigne au hasard l’un d’eux.
Ce dernier, un adolescent maigrelet, m’arrache mes valises etmon sac à dos, tout en me faisant signe de le suivre. Notre marchene dure qu’un temps de souffle, et je suis rapidement abandonnéaux pieds d’un taxi dont l’âge excède les capacités de datation ducarbone quatorze. À l’intérieur du véhicule sommeille un hommehabillé d’un boubou céruléen, dont le col triangulaire et lesmanches pagode sont richement brodés. Mon porteur, impatient,martèle du pied la portière du conducteur.
— Où ? me demande ce dernier.
— Hôtel Charlotte.
Je dépose cinq cents francs CFA 1  dans la paume calleuse del’adolescent, soit l’équivalent d’un dollar. Il me remercie avant deretourner vers l’aéroport. Le chauffeur, quant à lui, se fraye déjà unchemin en direction du boulevard Senghor. Senghor, l’ancien poète-président, francophile et père de la négritude, que l’on accusaitparfois d’être plus Français qu’Africain.
Une odeur d’essence se répand lentement dans la voiture. Cettedernière tremble. La route est cahoteuse. Dehors, les scooteursvont de leur son strident. Quelques piétons marchent nonchalamment le long du boulevard. Aucune signalisation, sinon la constellation lumineuse des véhicules. De mon siège, le nez à la vitre, je tentede m’éveiller à Dakar. La nuit couleur de suie abat mon regard à dixmètres. Seules quelques ombres s’offrent à moi. Encore qu’elles nes’abandonnent qu’avec parcimonie, se gardant assez de voiles pourn’être que devinées. Dakar ne s’ouvrira à moi qu’une fois dénudée de sa nuit. Pour l’heure, toute vérité se résume à ses ombres furtivesdevant lesquelles je ne peux qu’abdiquer.

Nous arrivons à l’hôtel Charlotte. Le chauffeur me demande cinqmille francs. Ce montant dépasse largement le prix de la course.Même à Montréal, l’équivalence faite, je ne paierais pas un telmontant pour une si petite distance. J’essaie de lui remettre millefrancs. Voilà qu’il explose, me haranguant furieusement. Vanné, jedécide de lui remettre la somme demandée. Mais lorsque je déposel’argent aux creux de ses paumes calleuses, un étrange phénomènese produit. Au lieu de me remercier tout en me présentant unsourire victorieux, voilà que l’inébranlable assurance dont il faisaitpreuve pour m’extorquer mes fonds, fait place à l’étonnement leplus complet. S’ensuit un étrange moment de flottement, où nouscroisons silencieusement le fer de nos regards. Puis, le chauffeuréclate d’un grand rire, avant de m’aider à porter mes valises sousle porche de l’hôtel.
—  Jërëjëf 2 , me dit-il, avant de regagner sa voiture.
J’avoue ne rien comprendre à ce qui vient de se passer. En fait,c’est bien la première fois que je vois quelqu’un être embarrassé derecevoir le montant qu’il a lui-même demandé. Vraiment, si on nepeut plus compter sur les petits arnaqueurs pour se réjouir de leurmagouille, à qui pouvons nous bien faire confiance ?

L’hôtel se trouve palissadé par des cèdres rachitiques au traversdesquels poussent, désorganisés, des rosiers écarlates. Un hommeau nez d’ibis, que surplombe un front proéminent, vient à marencontre. Il s’agit du propriétaire. Celui-ci me suggère d’aller medoucher et de venir le rejoindre, sur le toit de l’hôtel. Là, il meservira un rafraîchissement. J’accepte.
Mes ablutions rapidement faites, je vais rejoindre le patron, quime sert un rouge marocain dont l’accent boisé demeure longuement en bouche.
— Ici, on ne vous embêtera pas, sinon pour vous vendre desmangues ou vous offrir divers services. Bien sûr, il y a toujours desimbéciles, pour tenter de faire les poches aux touristes.
— Est-ce à dire que je dois craindre les habitants du quartier ?
— Grand Dieu, non ! Vous savez, les Sénégalais sont réputés pourêtre accueillants et des plus tolérants, ce qui est absolument vrai.Méfiez-vous seulement des vendeurs et des chauffeurs de taxi.D’ailleurs, n’acceptez jamais un premier prix. Il importe de discuter, jusqu’à ce qu’un équilibre soit atteint, ce qui n’est pas qu’unequestion de gain, mais une manière d’être. Le marchandage est unart que chacun apprécie ici. Or, si vous payez le prix demandé, vousoccultez le jeu des propositions, des contre-propositions, et queserait une victoire gagnée sur un adversaire abdiquant à l’oréemême des combats ?
Je ne réponds rien, songeant à ce chauffeur de taxi, que je n’aipas combattu.
Nouveau bâillement.
Nouvelle gorgée de vin.
Un chant rauque s’élève bientôt sur la ville. Intrigué, je me lèveet m’approche du parapet.
— Le muezzin, m’annonce monsieur Sene, il fait l’appel à laprière.
De partout semble s’élever cette voix, à laquelle répond la villeen apaisant son tintamarre. Seuls chiens et chèvres refusent de seplier à Dieu, continuant à japper, à bêler. Leur rôle, au contraire deshommes, n’étant point de se tenir genoux à terre.
— Quel est ce dialecte ?
Visiblement amusé, monsieur Sene me regarde un instant, avantde me répondre :
— De l’arabe.
— Ici ?
— Bien sûr, puisque le Coran est incréé, éternel et inimitable,il serait impensable de le traduire tout en préservant avec fidélitéses nuances, son sens sacré. Certains voient dans cette pensée unetentative d’arabisation des musulmans vivants en pays étrangers etnon une volonté d’islamisation, comme d’autres s’offusquent devoir leur langue maternelle être dénaturée par des influencesextérieures.
— Ce que je peux très bien comprendre : la question de lalangue, pour les Québécois, étant fondamentale.
— Je sais, mais comme le disait un penseur africain dont j’oubliele nom, que la langue et la culture d’un groupe d’individus soientsoumises aux influences extérieures, n’est-ce pas simplement unsigne de son ouverture aux autres ?
— Probablement. Je crois néanmoins qu’il est important d’éviter l’assimilation.
— Pour peu que l’on considère la culture comme une entitéfixe, je suppose. Enfin, tout ceci me semble être un très lourd débatpour le voyageur fatigué que vous êtes. Ne préféreriez-vous pas unautre verre de vin ?
— Volontiers.
Monsieur Sene s’empresse de noyer généreusement ma coupe,avant de me quitter pour aller vaquer à d’autres occupations,notamment l’accueil de ces autres clients venant justement de faireleur apparition sur la terrasse.

J’émerge des abstractions de mon sommeil. Dans mon lit, nu, jetente de retrouver les berges de ma mémoire. Le vin, l’appel à laprière, cette fatigue m’ayant foudroyé. Affamé, je m’habille rapidement et gagne la salle à manger. Monsieur Sene s’y trouve déjà.Me voyant arrivé, il remplit ma tasse de café.
— Bien dormi ?
— Oui.
— Quand partez-vous pour Thiès ?
— Demain matin.
Comprenant que je ne peux consacrer qu’une journée à Dakar,l’hôtelier me conseille d’aller visiter l’île de Gorée, notable pourson rôle dans la traite négrière, prétextant qu’il s’agit là d’unmémorial de l’humanité, gardienne de l’histoire, au même titrequ’Auschwitz.
— Vous comprenez, me dit-il, l’on parle beaucoup des campsde concentration nazis, ce que nous, Africains, respectons. Cependant, Gorée fut, durant plus de trois cents ans, une fabrique de boisd’ébène d’où transitèrent des milliers d’esclaves destinés auxplantations d’Amérique. Les camps, eux, n’existèrent que pendantune douzaine d’années.
Je ne relève point cette remarque que je juge inutilement mathématique. À mon sens, on ne peut quantifier l’horreur. J’acceptepourtant sa proposition. Celui-ci me fait venir un taxi. Le chauffeurdemande cinq mille francs pour me conduire à l’embarcadère duboulevard de la Libération. Je divise ce nombre par cinq et proposemille francs. Le chauffeur s’esclaffe et me fait toper à deux milles.
La voiture s’élance bientôt sur la rue ensablée. Celle-ci bourdonne de vendeurs à la sauvette, de charrettes tirées par des carnesfaméliques, et de scooteurs évoluant comme d’imprévisiblesparticules, que seules des forces occultes semblent empêcherd’entrer en collision. Les trottoirs sont envahis par une multituded’échoppes, que gardent de corpulentes matrones flanquées de leurprogéniture. Ce qu’elles ont à offrir tiendrait dans un carrossed’épicerie : de petits piments orangés, des bottes de carottes trapues, quelques aubergines portant les stigmates d’un séjour prolongé sous le brûlant soleil, des poignées de haricots blancs ensachésdans des plastiques transparents. Je suppose que ces maigresproduits ne sauraient assurer la subsistance d’une famille entière.C’est pourquoi nombre de ces commerçantes, en plus de vendreleurs légumes, s’amusent à tresser des cheveux, sinon à repriser deschemises devenues rigides à force d’être amidonnées.
Au tournant d’une rue, agenouillés sur de minces tapis et déchaussés, une bouilloire colorée destinée aux ablutions poséeprès d’eux, quelques hommes se prosternent selon les rythmes d’unpetit transistor crachotant la voix radiodiffusée d’un muezzin. Enlevant les yeux au-dessus de la ligne des toitures, au loin, j’aperçoisle minaret scintillant d’une mosquée qui, comme une pouleamourachée de ses poussins, couve en son sein ses fidèles réunis. Ilme semble d’ailleurs percevoir l’écho lointain de leur chorale,hypothèse que je ne peux pourtant pas vérifier, puisque monchauffeur quitte bientôt la tranquillité de ce quartier, pour s’aventurer sur une route d’une impressionnante largeur.
Sur le bas-côté, des hommes, attroupés par groupe de cinq ousix, attendent d’être embarqués par des autobus. Il s’agit en fait depetits camions, dont l’intérieur a visiblement été réaménagé pouraugmenter le nombre de places disponibles. Je suis d’abord étonnépar l’aspect décoratif de ces véhicules, mais aussi par l’effort detransformation, qui n’en demeure pas moins ingénieux. Les carrosseries, repeintes dans des couleurs fauves, se couvrent de lettragesfinement calligraphiés, d’une multitude de formes géométriques,ainsi que de divers symboles islamiques. Au-dessus de la calandre,il n’est pas rare non plus de voir apparaître des formules consacrées.

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