Le Bonheur et autres troubles
140 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le Bonheur et autres troubles

-
traduit par

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
140 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Un prétendu éditeur découvre un mystérieux coffre rempli de manuscrits. C’est là le prétexte pour retracer les pas de personnages associés à la famille Ashfaq, issue de la bourgeoisie musulmane d’une ville indienne dévastée par les émeutes religieuses des années 1990.

Au fil des nouvelles de ce recueil, le lecteur voyage en Inde, en Birmanie, en Angleterre, en République tchèque, au Groenland, aux États-Unis et au Canada, de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui. Il y découvre une gamme de personnages et de sociétés aux prises avec la violence et l’oppression. Pour en accentuer l’artifice littéraire, la plupart des nouvelles sont racontées par un narrateur ou une narratrice dans un style distinct qui explore les mille et une façons connues d’aborder les thèmes choisis. En empruntant la voix des opprimés, les narrateurs mettent à mal leur propre récit. Et en mettant en doute la lecture qu’en fait l’« éditeur », sa femme lève le voile sur l’embarras et les inclinations de son mari. Aussi persuasive soit cette logique de narration, le cadre qui régit l’ensemble joue sur la vraisemblance des histoires racontées.

Ce premier recueil de nouvelles signé Saidullah repousse les limites de la langue littéraire grâce à la parfaite maîtrise qu’en a son auteur, qui manie avec brio une multitude d’affects, d’émotions, de styles et de genres narratifs. Le Bonheur et autres troubles, œuvre hautement originale et remarquablement élaborée en un lacis de récits entrecroisés, saura plaire à tous ceux et celles qu apprécient la nouvelle et la fiction.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 novembre 2013
Nombre de lectures 33
EAN13 9782760320987
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE BONHEUR
et autres
TROUBLES


le Mien-poème aux cent bouches
Paul Celan


Ahmad Saidullah
LE BONHEUR
et autres
TROUBLES
Traduit de l'anglais (Canada) par Annick Geoffroy-Skuce, Marc Charron et Caroline Lavoie
Les Presses de l’Université d’Ottawa 2013 Collection Traduction littéraire



Les Presses de l’Université d’Ottawa (PUO) sont fières d’être la plus ancienne maison d’édition universitaire francophone au Canada et le seul éditeur universitaire bilingue en Amérique du Nord. Fidèles à leur mandat original, qui vise à « enrichir la vie intellectuelle et culturelle », les PUO proposent des livres de qualité pour le lecteur érudit. Les PUO publient des ouvrages en français et en anglais dans les domaines des arts et lettres et des sciences sociales.
Les PUO reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition. Elles reconnaissent également l’appui du Conseil des arts du Canada et de la Fédération canadienne des sciences humaines par l’intermédiaire des Prix d’auteurs pour l’édition savante. Nous reconnaissons également avec gratitude le soutien de l’Université d’Ottawa.
Révision linguistique : Nadine Elsliger
Correction d’épreuves : Thierry Black
Mise en page : André Vallée – Atelier typo Jane
Maquette de la couverture : Johanna Pedersen
Développement numérique/eBook: WildElement.ca
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Saidullah, Ahmad[Happiness and other disorders. Français] Le bonheur et autres troubles / Ahmad Saidullah ; traduit de l'anglais (Canada) par Annick Geoffroy-Skuce, Marc Charron et Caroline Lavoie.
(Collection Traduction littéraire)Traduction de: Happiness and other disorders.Nouvelles.Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).ISBN 978-2-7603-0812-1 (couverture souple).--ISBN 978-2-7603-2115-1 (pdf).--ISBN 978-2-7603-2098-7 (epub).--ISBN 978-2-7603-2116-8 (mobi)
I. Lavoie, Caroline, traducteur II. Charron, Marc, traducteur III. Geoffroy-Skuce, Annick, traducteur IV. Titre. V. Happiness and other disorders. Français
PS8637 A446 H3614 2013 C813'.6 C2013-906497-4
C2013-906498-2
Dépôt légal :
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
© Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2013


Préface
L a traduction en français d’auteurs anglophones d’origine sud-asiatique est un phénomène assez récent, qui remonte essentiellement au début des années 1980. Or, depuis sa découverte d’auteurs comme le romancier britannique d’origine indienne Salman Rushdie, le lecteur francophone, qu’il soit d’Europe ou d’Amérique, semble de plus en plus intéressé et intrigué par ces écrivains venus d’un monde à la fois fascinant et lointain, et évoluant très souvent en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou au Canada. Convient-il alors de parler d’une littérature sud-asiatique affirmant de plus en plus sa présence dans ces pays majoritairement anglophones, ou bien d’une littérature d’expression anglaise de plus en plus marquée par l’expérience sud-asiatique de l’exil ?
Happiness and Other Disorders est l’une de ces œuvres qui intriguent. Son auteur, le Canadien d’origine indienne Ahmad Saidullah, a d’emblée attiré l’attention des jurys de nombreux prix littéraires parmi les plus prestigieux, non seulement au Canada (CBC Literary Prizes, Danuta Gleed Literary Award) et en Inde (Vodafone Crossword Book Award), mais également aux États-Unis (Panliterary Award du Drunken Boat ) et en Irlande (Fish Publishing International Short Story Contest).
Curieusement, ou peut-être pas dans un contexte mondialisé de la circulation des livres, la scène littéraire asiatique semble de plus en plus occupée par des auteurs nord-américains. Ou devrait-on plutôt parler d’auteurs nord-américains d’abord et avant tout actifs et présents sur la scène littéraire asiatique ? On n’a qu’à penser à des auteurs bien établis et mondialement reconnus comme Jhumpa Lahiri aux États-Unis ou Michael Ondaatje au Canada. Et les étoiles montantes ne manquent pas : Miguel Syjuco, auteur montréalais d’origine philippine, lauréat du Man Asian Literary Prize en 2008 ; Xu Xi, qualifiée d’auteure anglophone hongkongo- newyorkaise, finaliste de ce même prix en 2007 ; Chitra Banerjee Divakaruni, lauréate de l’American Book Award en 1995 ; Pasha Malla, récipiendaire en 2009 des prix Trillium et Danuta Gleed ainsi que finaliste aux prix du Commonwealth et Scotiabank Giller la même année. On pourrait encore citer maints exemples.
Lors de la parution de Happiness and Other Disorders , en 2008, la question de l’identité duelle (canadienne et indienne) de l’auteur s’est présentée. Notons d’entrée de jeu que le recueil a été reçu avec autant d’enthousiasme au Canada qu’en Inde. Le fait qu’il ait été publié la même année par Key Porter House, à Toronto, et par Penguin Books India, à New Delhi avec la même couverture et la même description n’est sans doute pas aléatoire. Au Canada, le Globe and Mail , le Toronto Star et le Hamilton Spectator ont salué l’émergence de ce nouvel auteur et, en Inde, le Telegraph , le Statesman , le Financial Express et le Business Standard ont encensé l’œuvre.
Il semblerait donc qu’à identité duelle correspondrait réception duelle. Mais comment Saidullah a-t-il été présenté par la critique au Canada et en Inde ? Comme un auteur canadien ou indien ? La presse culturelle canadienne semble quelque peu ambivalente sur la question. En février 2008, le Globe and Mail parle à la fois de « new South Asian writing » et de « new Canadian writers » pour décrire Saidullah et d’autres écrivains canadiens d’origine sud-asiatique. Un autre article du Globe , paru un mois plus tôt, vante les mérites d’une œuvre de fiction qui fait entrer le lecteur dans un « monde nouveau ». Au cours du même mois de janvier 2008, le Star découvre dans l’écriture de Saidullah des accents de Faulkner, Borges, James et Nabokov, mais aussi d’Ondaatje.
Les critiques indiens, quant à eux, semblent faire peu de cas de l’identité duelle de l’auteur, à l’exception du Telegraph , qui passe en revue le recueil de Saidullah sous la rubrique « Home Thoughts from Abroad », titre emprunté au poème éponyme de Robert Browning. Mais où est ce « home » et où est ce « abroad » ?
Chose certaine, si la presse indienne passe sous silence le fait que Saidullah est Canadien, la presse canadienne ne manque jamais de préciser que cet auteur, s’il est né au Canada, a grandi en Inde. Pour la traduction, la question n’est pas sans intérêt, car le texte traduit doit lui aussi présenter l’auteur, mais en faisant se déplacer son œuvre encore un peu plus loin, à partir d’un (ou de deux ?) univers culturel(s) vers un autre, francophone. C’est là qu’intervient la question de la pertinence d’un appareil paratextuel, question liée à l’identité duelle de l’auteur. Car pour bien comprendre l’œuvre en français, peut-on se passer tout à fait d’un appareil paratextuel qui ferait office, en quelque sorte, de guide de voyage ?
Il importe tout d’abord de signaler que la plupart des nouvelles de Happiness and Other Disorders sont profondément « enchâssées » dans l’univers culturel du sous-continent ou, pour reprendre le terme de Theo Hermans, sont enveloppées d’un « cultural embedding 1 ». Certaines nouvelles sont truffées de mots ou d’expressions non seulement en langues sud-asiatiques, mais également en tchèque et en lallan (référence partielle tout au moins, peut-on penser, au poète écossais Robert Burns). Saidullah n’a pas jugé que cette intrusion de langues étrangères, qui pourrait a priori dérouter le lectorat anglophone non indien, nui sai t outre mesure à la compréhension du texte. C’est pourquoi il a choisi de ne rien expliquer à ses lecteurs anglophones. Mais il reste que les nouvelles de Saidullah ne sont pas d’une lecture tout à fait facile, même en anglais, et le lecteur doit rester alerte pour comprendre les allusions, les références intertextuelles et les soubresauts parfois simplement suggérés du récit. L’absence d’un appareil paratextuel en anglais force le lecteur à s’engager activement dans la production du sens.
Et Saidullah va plus loin. Se disant surpris que certains lecteurs puissent trouver le livre d’un abord difficile, comme le rapporte en janvier 2008 le Hamilton Spectator , il va jusqu’à refuser de distinguer par l’italique les mots en langues étran gères, comme il est d’usage. Mais pourquoi ?, pourrait-on se demander. Saidullah explique que ce rejet délibéré de l’italique est un refus de marquer les mots en langues sud-asiatiques comme singuliers car, dans le contexte culturel où sont campés ses personnages, il est commun d’amalgamer anglais et hindi (ou ourdou, etc.). Autrement dit, cette interpénétration des langues est naturelle pour les personnages qui peuplent Happiness and Other Disorders . La reproduire textuellement semble donc fondamental pour asseoir, si l’on veut, leur crédibilité.
On pourrait cependant vérifier si ce choix « linguistique » de Saidullah est le même partout et s’il ne s’agit pas, à l’occasion, d’un « refus de traduire » comme stratégie, telle que le courant postcolonial en traductologie nomme ce type de phénomène. En effet, le refus délibéré de l’italique rappelle la notion , reconnue et revendiquée par Saidullah lui-même, de « lacune métonymique » que Bill Ashcroft place au cœur de la transformation de la langue littéraire, et qui serait, en soi, un « refus de traduire » 2 . Pour ce théoricien du postcolonialisme, ce qui distingue le texte transculturel, c’est son désir d’inscrire la différence et l’ absence comme corollaires de l’identité culturelle. Ainsi, toute stratégie de transformation (que ce soit la « traduction » d’une réalité culturelle comme celle du monde sud-asiatique racontée en anglais, ou encore la « traduction » stricto sensu de l’anglais vers le français) installe la différence au cœur du sens. Il s’agit donc bien là de stratégies métonymiques pour marquer la différence culturelle, qu’on met à jour grâce à la variation linguistique. Or, cette « lacune métonymique », sorte de « refus de traduire », est une construction textuelle insérée dans le texte par le biais d’une allusion, d’un dialogue ou d’une variation linguistique 3 . L’un des corollaires de ce refus est de forcer l’engagement actif du lecteur envers la culture vernaculaire, la rendant par là centrale, et non secondaire, ce qui établit une distance culturelle tout en la franchissant. L’absence d’explications devient à la fois stratégie pour marquer cette différence centrale et façon de s’assurer que le sens n’est pas donné par une définition de dictionnaire ou une note explicative, mais plutôt construit par le lecteur lui-même 4 .
Barbara Folkart, quant à elle, parle de « décalage traductionnel », qui fragilise le cadre de référence commun (jusqu’à un certain point) essentiel à la communication entre l’auteur et ses lecteurs, surtout si ces derniers se situent dans un contexte culturel ou temporel éloigné 5 . Ainsi, il est plus difficile pour le traducteur d’afficher ce même refus d’intervenir que Saidullah, car il est soumis à la forte tentation de corriger ce décalage et de restaurer ce cadre afin de s’assurer que le texte sera compris et apprécié par les lecteurs de la traduction. Ainsi, il a tendance à faire entendre sa voix, par le biais de notes de traduction ou d’un glossaire, le plus souvent pour expliquer le contexte culturel ou historique. Autrement dit, plus le texte est enchâssé dans un contexte culturel éloigné, plus la tendance à l’explicitation se fait sentir chez le traducteur 6 .
La question qui s’est posée à nous, traductrices et traducteur, était la suivante : comment représenter en français les personnages et leur histoire non pas comme secondaires, mais de façon centrale, tout en évitant de reléguer le lecteur à une place tout aussi secondaire ? Nous étions préoccupés par l’absence totale d’explications, qui aurait pu empêcher le lecteur francophone d’apprécier pleinement l’ouvrage. Poussée à l’extrême, cette situation pouvait constituer une « lacune » infranchissable ou un « décalage » insurmontable, surtout parce que les nouvelles de Saidullah sont pour l’essentiel , comme il a été dit, profondément enchâssées dans le contexte culturel du sous-continent indien.
Ce fut là une réelle question d’ordre presque éthique et l’objet de bien des débats. Jugeant, comme Hermans 7 , les notes de traducteurs comme une « rupture de discours » et peut-être contraires à l’intention de Saidullah, qui a exclu toute note explicative de l’ouvrage original, nous voulions tout de même faciliter la lecture de l’œuvre au lecteur francophone.
Nos débats ont d’abord été guidés par la tendance qu’on observe dans les traductions françaises d’auteurs anglophones d’origine sud-asiatique. Au cours du dernier quart de siècle, soit précisément entre 1983, date de la traduction de Midnight’s Children de Salman Rushdie par Jean Guiloineau, et 2009, nous avons recensé pas moins de 53 ouvrages répondant à ces critères 8 , tous se présentant comme des traductions de façon tout à fait transparente. Un peu moins de la moitié, soit une vingtaine, contiennent un glossaire en annexe, dont la présence est généralement signalée par une note de bas de page à la première occurrence d’un mot en langue sud-asiatique. Quand on étudie plus avant les glossaires, on se rend compte qu’ils contiennent surtout des références culturelles ou explications de réalités sociologiques relatives au système de castes, aux pratiques religieuses et rituelles, ainsi qu’aux groupes sociaux ou partis politiques. Les glossaires comportent également des termes exprimant le respect ou l’affection, les liens familiaux, les formules de salutations ou de politesse, certaines interjections répandues, etc.
Cependant, une bonne trentaine de traductions ont choisi de ne pas reléguer les explications linguistiques et culturelles en fin d’ouvrage, mais plutôt de les insérer directement dans l’espace paratextuel le plus direct, soit la note de bas de page. De cette trentaine de traductions, 19 précisent, par la mention « N.D.T. », que la note est bien celle du traducteur et non de l’auteur. Du point de vue de leurs fonctions, les notes de bas de page et les entrées au glossaire ne diffèrent pas beaucoup. Les sujets qu’elles couvrent sont souvent les mêmes. Mais les notes de bas de page servent également à donner la traduction (hors du corps du texte) de passages ou expressions laissées intraduites , à expliquer les références ou allusions historiques, culturelles ou littéraires, qu’elles soient sud-asiatiques ou non, et à déchiffrer les jeux de mots parfois eux aussi laissées intraduits . Enfin, une seule des 53 traductions étudiées comporte une préface du traducteur.
En tant que traductrices et traducteur de Saidullah, nous avions donc à faire ce choix d’inclure, ou non, un appareil paratextuel et, le cas échéant, de décider de la forme mais surtout de l’ampleur à lui donner. À la fin (et après un long processus de réflexion amorcé en fait dans le cadre d’une communication sur le sujet présentée il y a quelques années à Kuala Lumpur, réunissant entre autres nombre de spécialistes de la traduction et des études interculturelles en Asie), nous avons jugé qu’un appareil exhaustif composé de plusieurs notes de bas de page et de multiples renvois à un glossaire détaillé, s’il eût certes pu assurer une lecture plus « encyclopédique » de la traduction de Happiness and Other Disorders , n’était pas essentiel à sa compréhension générale ni, encore moins, à son appréciation proprement littéraire. Et puisque Saidullah cherche, faut-il le répéter, à engager le lecteur dans la production du sens, il laisse subséquemment à celui-ci la responsabilité d’aller très souvent chercher ailleurs l’information complémentaire où, quand et comme bon lui semble. Nous avons donc choisi de ne pas retenir l’option de l’appareil paratextuel exhaustif, mais de proposer au lecteur un glossaire somme toute limité et contenant des définitions assez brèves et élémentaires.
Enfin, ce recueil de nouvelles se prêtait à la traduction à plusieurs voix. En effet, les critiques ont noté à quel point les nouvelles qui composent Happiness and Other Disorders diffèrent par leur style, leur ton et leur manière de se présenter en tant que textes. Les différentes voix des deux traductrices et du traducteur qui ont collaboré à cette version du recueil tentent de faire écho à celles des divers narrateurs mis en scène par Saidullah. Aussi espérons-nous que le lecteur aura plaisir à découvrir cet ouvrage extraordinaire ainsi que son auteur hors du commun.
Marc Charron et Caroline Lavoie


1 . Hermans, Theo (2009). « The Translator’s Voice in Translated Narrative ». Critical Readings in Translation Studies , sous la direction de M. Baker. New York et Londres : Routledge, p. 199.

2 . Ashcroft, Bill (2009). Caliban’s Voice : The Transformation of English in Post-Colonial Literature . New York et Londres : Routledge, p. 175.

3 . Id. , p. 176-177.

4 . Id. , p. 177.

5 . Folkart, Barbara (1991). Le conflit des énonciations : traduction et discours rapporté. Montréal : Balzac Éditeur, p. 347.

6 . Op. cit. , Hermans, p. 197-198.

7 . Id. , p. 201.

8 . Nous tenons ici à remercier Élise Fournier-Lévêque pour ses recherches approfondies sur la question, qui nous ont été d’un grand appui.


Note de l’éditeur
S on Nonneure, ma femme, insiste pour que j’inclue ceci, sans quoi elle me mettra le bras en écharpe.
Je m’étais rendu à Sulaimsarai, un peu à l’extérieur de la ville, pour livrer la nouvelle au père Eugenio. Une certaine sœur Dorota m’a conduit jusqu’à sa classe. Le padre se trouvait debout, devant le tableau, en train de donner une leçon d’éducation morale à ses élèves.
— L’ignorance est quelque chose de difficile à surmonter. Voyons voir, a-t-il sifflé, emporté, en effaçant quelques lettres au tableau. Si vous retirez les lettres « a », « n » et « c », il reste toujours le mot « ignore » ; puis, si vous retirez les lettres « i », « r » et « e » et réinsérez le « n », vous obtenez alors le mot « gnon ». Mukul, c’est ce que tu recevras sur la tête si tu continues à mal te conduire.
Lorsqu’il m’a aperçu dans l’embrasure de la porte, il s’est avancé.
— Vous avez une minute ? lui ai-je demandé. C’est au sujet du coffre.
Il a acquiescé de la tête.
— Qu’entend Wordsworth par « L’enfant est le père de l’homme » ? Rédigez-moi quelque chose là-dessus pendant le reste de la séance. J’ai un visiteur.
Plus tard, assis à la cantine, je lui ai transmis la nouvelle.
— Des papiers, c’est tout ? a-t-il demandé avec son habituelle voix de stentor. Ils ont une certaine valeur ? Vous en êtes certain ? Il n’y avait rien d’autre ?
Je voyais bien qu’il avait du mal à croire que ce n’était qu’un tas de papyrus sans valeur aucune. Je lui ai mentionné que certaines personnes avaient réclamé la boîte. Le padre a immédiatement perdu tout intérêt et est retourné à sa classe.
Un mot, donc, au sujet de la boîte.
On peut me traiter de collectionneur d’histoires et d’historiettes. On peut me traiter de libraire, d’éditeur, de boursicoteur ou d’acheteur de bibelots. On peut même me traiter de gardien de secrets, mais on ne peut pas dire de moi que je suis un grand homme d’affaires. Ce n’est pas ma janno (ou même moi) qui s’étonnera de voir, étant donné ma générosité, ma petite maison d’édition se mourir, triste à dire, à coups de récriminations de la part des membres de la famille de ma merveilleuse et très sensible épouse. Elle lit ces lignes et, bien entendu, elle est d’accord. [Foutaise. Je n’ai rien lu et ne suis aucunement d’accord. Pourquoi écrit-il ainsi ? Toute cette prose si fleurie. Un tas de balivernes. Tout à fait son genre.]
En effet, comme je m’apprêtais à le dire avant que ma femme m’interrompe, j’ai vendu des cannes en verre de cristal, des manuscrits, des plaques d’or, des pierres précieuses, des mohurs à H.P. Kraus à New York et à d’autres ; j’ai déambulé à travers les pièces, chargé de lingots, dans le palais du nizam d’Hyderabad ; j’ai dû m’occuper de régler plusieurs bizarreries et mystères en mon temps, mais je suis toujours méfiant envers les étrangers porteurs de présents, étant d’un naturel dubitatif. Si j’écris tout ça, c’est que j’ai reçu ce qui m’est d’abord apparu comme un cadeau. J’en suis devenu propriétaire peu de temps après que notre ville fut déchirée par des guerres religieuses à un moment ou à un autre dans les années 1990, je ne sais trop quand au juste. Les cheveux grisonnent, la mémoire faiblit, hélas 9 ! J’invite ceux qui sont curieux à consulter un gazetier au sujet de notre annus horribilis. Pendant ce temps, laissez-moi boire mon thé en paix.
Je venais de mettre fin à une conversation téléphonique avec une certaine Ceri Kirwan, fille de Cyril et Stella Fielding – elle venait de terminer le présent livre et m’appelait depuis Londres afin de m’offrir les papiers d’Alipore de ses parents pour examen de ma part –, quand le padre Eugenio m’a apporté ce coffre peu attrayant en métal noir. Peu attrayant malgré sa taille, car vu de l’extérieur, il était rectangulaire, volumineux sans plus, muni d’énormes brides, mais incroyablement, vraiment incroyablement lourd ; si lourd qu’il a fallu dix ouvriers de Bilaspur ployant sous le poids du coffre pour le transporter jusque sur le porche. Les anneaux en fonte sur les côtés étaient rongés par les années. Nous avons fait plusieurs tours autour du coffre et j’avais cette étrange impression – ne riez pas – que c’était une chose noire et célèbre qui ne se déplaçait ni dans les airs ni sans le lever grandiose du rideau, le charabia qui l’annonce, les courbettes ou le frottement qui peu à peu en révèle le véritable secret. Il s’était auréolé du même genre de mystère.
Ce coffre mesurait huit pieds de largeur et quatre de profondeur. Plus tard, le coffre pourrait recevoir ma femme debout en chaussettes, ce qui confirme qu’il ne faisait pas plus de quatre pieds de haut. Deux tiges de métal couraient telles des tresses sur les côtés, et on aurait dit que le cadenas avait été conçu pour un coffre aux trésors comme on en voit dans les dessins animés. De vagues gravures de couronnes, de serpents, de sirènes et de goélettes y étaient ciselées, mais je ne peux imaginer qu’un tel coffre en fonte ait pu se trouver à bord du plus extravagant galion de pirates, à moins d’avoir effectivement servi de coffre-fort. À coup sûr, il était de curieuse facture, et même si j’ai recruté beaucoup de porteurs pour le retourner en tous sens, on n’a pas pu trouver trace de l’imprimatur d’un quelconque fabricant.
Peu importe, le coffre ressemblait à n’importe quel autre, et plus je l’examinais, plus j’avais l’impression qu’il avait été expressément fabriqué pour servir de coffre-fort. Le rabat avait acquis une patine verte semblable à celle qui convient tellement bien aux toits et aux coupoles de cuivre. Mais combiné avec de la suie et ce qui devait avoir résulté d’une décoloration due à la fumée, le coffre était dur et graisseux au toucher, presque chitineux, comme du bois poli, quoiqu’un peu plus souple dès lors qu’on appuyait l’ongle sur l’incrustation. Non, il n’y avait pas de clé. De plus, chose étonnante, il n’y avait aucune trace laissant penser que le coffre avait été forcé, ni qu’il y avait même eu tentative en ce sens, du moins au cours des dernières années.
Sous la suie, sur le dessus du coffre, figurait un médaillon où étaient incrustées des arabesques et des fioritures, ainsi qu’une espèce de tracé sinueux qui laissait deviner un motif ouest-asiatique, ce qui expliquait sans doute ces mots inscrits en runes d’allure vaguement nabatéenne ou cyrillique, votre humble serviteur n’étant un spécialiste ni des unes ni des autres. En l’examinant de plus près, j’ai pu constater que certaines parties du coffre étaient plus vieilles que d’autres, bien que je n’aie trouvé aucun raccord ni marque de soudure ni moindre crique. Peut-être n’était-il pas érodé uniformément en raison d’une exposition inégale aux intempéries ou aux forces de la nature, quelles qu’elles soient. Aucune cloque ou écaille comme c’est si souvent le cas avec la peinture, mais sur le dessus quelqu’un avait utilisé le bout d’un objet suffisamment saillant pour y effacer les noms en lettres pointues, des runes masculines qui sont des surnoms tout à fait communs quoique, considérées ainsi en bloc, elles remuaient chez moi des souvenirs de mon temps passé avec la famille Ashfaq, de laquelle je parlerai un peu plus loin.
Quoi qu’il en soit, il s’agissait là d’un bien curieux cadeau, pourrait-on penser, d’un porteur bien bizarre. Le prêtre était réputé pour ses voyages effectués dans le but de sauver les femmes déchues ou pour soustraire les enfants à l’exploitation sexuelle, ou encore pour infliger à ses propres victimes des coups violents ou provoquer chez elles des terreurs à coups de visions effroyables en alimentant d’horreurs ses sermons à l’école de menuiserie qu’il dirigeait à Sulaimsarai quand il le voulait bien. C’était un grand et cadavérique prélat doté d’un énorme appétit, un type plus grand que nature. Ces derniers temps, il passait la plus grande partie de ses journées en compagnie d’un médecin, qui demeurera ici anonyme, à aider les Adivasis à s’organiser contre les propriétaires terriens des castes supérieures. Jamais le padre ne s’était fait prendre à participer à une altercation ou à une quelconque dispute. Un homme à l’esprit vif, mais parfois instable.
Je n’ai pas posé de questions au padre au sujet du coffre, du moins pas tout de suite. Je fais rarement les choses de cette façon. Si on a l’instinct de ne rien dire, alors les secrets se révéleront d’eux-mêmes. Cela est d’autant plus le cas si le détenteur de ces secrets est un padre de Goa porté sur les réminiscences mélancoliques dès qu’on lui sert tasse après tasse de feni. Bien entendu, je ne pouvais le faire à la maison sans risquer, de la part de ma femme, un pyroclasme suffisamment puissant pour couvrir à nouveau Herculanum au moins dix fois, risque venant en grande partie des servantes, qui sont de redoutables commères. C’est pourquoi j’ai amené le padre vers l’arrière-boutique de l’un de ces cafés qu’on voit pousser partout ces jours-ci dans notre voisinage. Il n’a pas fallu longtemps pour lui délier la langue. Après son cinquième verre de rhum, faute de feni, il s’est mis à pleurnicher ouvertement sur les horreurs qu’il avait vues lors des troubles religieux, de sa congrégation terrifiée, de ses frères et de sa sœur, et m’a demandé tout bas si je connaissais quelqu’un qui pouvait les aider à émigrer au Canada ou en Australie. Je n’étais pas en soi insensible à leur demande. L’Angleterre était beaucoup trop antipapale à son goût.
En même temps, vous pouvez imaginer que j’étais impatient qu’il me donne des détails sur ce qu’il avait apporté. Savait-il ce qu’il y avait à l’intérieur du coffre ? À vrai dire, plus les minutes passaient, plus les paroles et les pensées de mon interlocuteur devenaient déliquescentes en raison de l’alcool, et le padre s’est mis à chanter, de sa puissante voix de basse, quelques paroles d’une chanson folklorique en konkani (dont l’une tirée du film classique Bobby ). Il fallait agir sans attendre, parler dans un coin tranquille, mais, tout d’abord, le faire taire. Je me suis dit que j’y arriverais en exploitant une autre de ses faiblesses, le cari de poisson sur un lit de riz. J’ai réussi en le tentant par l’odorat à le diriger vers un petit restaurant de fruits de mer. Après avoir englouti le repas en quelques respirations, il a affirmé que le tout eût été parfait si j’avais inclus un plat de sorpatel dans la balance. Quoi qu’il en soit, la prise en compte de cette lacune semblait avoir suffi à le rendre sobre.
Non, il ne savait pas à qui appartenait le coffre, mais il était disposé à ce que nous nous partagions son contenu. Pourquoi alors l’avoir fait transporter jusque chez moi, pourquoi ne pas avoir tout pris pour lui ? L’Église le mettrait sous opprobre pour biens provenant d’une émeute religieuse. Eh oui, une émeute ! Mais laquelle ? Où ? À qui le coffre avait-il appartenu ? Comment ? Il n’a rien dit, en vérité, non sans faire quelques remarques cinglantes imputables au Old Monk, dont il a bu l’équivalent de deux bouteilles pour se laisser persuader. Pourquoi alors n’avait-il rien rapporté aux autorités ? Pour la même raison, et aussi parce que l’Église ne voulait pas avoir l’air de prendre parti dans les disputes entre hindous et musulmans. Nous vivons à une époque de fanatisme.
Oubliez in vino veritas , ce sacrement de vérité. Rien de plus retors que l’esprit d’un ivrogne, sauf peut-être un moine ivrogne qui boit du rhum Old Monk, ou « Vieux Moine », même un moine ivrogne moralisateur – et je pourrais ici poursuivre longtemps. J’ai cru comprendre qu’un de ses paroissiens était entré en possession du coffre à l’époque des troubles, mais qu’il avait été tué quelques années plus tard lors d’une autre « altercation », disait-il. Il laissait entendre que le type en question était un converti qu’il employait à l’école de menuiserie depuis tout petit. L’enfant était confus et dérouté quand il était entré à l’école, mais avait montré un certain talent pour la menuiserie, selon le padre. Il avait fabriqué toutes sortes de crosses tarabiscotées pour des fusils qu’ils avaient vendus à Ely, le fabricant d’armes et de cartouches, mais il se laissait sans cesse attirer du « mauvais côté ». C’est tout ce que j'ai pu tirer du padre. L’identité de cet homme était protégée par le caractère sacré du confessionnal, comme il aimait à le raconter, entre autres balivernes. (Par la suite, ça a été quand même plutôt facile à deviner : assurément, il devait s’agir de Munna, qui travaillait chez les Ashfaq et dont le triste sort est relaté dans « La fuite en Égypte ».)
Frustré par son catholicisme d’ivrogne, mais prenant soin de refouler mon accès d’agacement, je lui ai demandé ce qu’il y avait dans le coffre. Il a secoué la tête avec mélancolie, comme s’il me soupçonnait déjà de fourberie. Je sentais qu’il trouvait que je poussais trop fort… et il avait raison. Je voulais savoir ce qu’il y avait dans le coffre. On l’ouvrira ensemble demain, ai-je proposé, on dressera la liste de son contenu et la valeur de chaque pièce, et puis on décidera comment procéde r. S’il y avait des objets de valeur, j’ai dit qu’il me faudrait du temps – peut-être une semaine, un mois, qui sait – pour en retracer la provenance, et peut-être même contacter leurs propriétaires, s’il était possible de les retrouver, et de leur rendre leurs possessions. Il a songé à tout cela d’un air hésitant et s’apprêtait à protester, mais s’en est abstenu. Il m’a laissé entendre qu’il n’avait pas d’endroit pour passer la nuit. Je l’avais prévu et, comme il ne manquait pas d’espace chez moi, je lui ai proposé un lit. Au bout du compte, il est resté une semaine, jusqu’à ce que ma femme revienne.
Le lendemain matin, on a appelé un serrurier, qui, après avoir tiré sur la chaîne, graissé le pilier et le trou de la serrure, et essayé différentes clés pour finir avec des bouterolles toutes tordues, est parti en secouant la tête. Puis on s’est affairés avec une alène, un pied-de-biche, un marteau et même une foreuse, tous des outils de haute technologie, il va sans dire. La serrure semblait pratiquement indestructible. À la fin, on a fait appel à un ferrailleur de bateaux sans travail d’Alang, qui s’est amené avec son chalumeau. Mais comme celui-ci était tout rouillé, le ferrailleur a mis une heure à nettoyer et à huiler son outil avant qu’il puisse servir.
— Vous voyez, a-t-il dit en pointant le coffre, il est déjà passé au feu, mais il n’a pas cédé. Du beau travail, nettement mieux que la coque de bien des bateaux.
Il a soufflé dans le bec du chalumeau, puis a percé un collet jusqu’à ce que le métal devienne incandescent et les flammèches rebondissent sur son masque. L’Alangi a versé de l’eau sur le métal, qui s’est mis à cracher de la vapeur bouillante. Ce n’est qu’au bout de six heures qu’on a pu toucher au coffre-fort sans se brûler. Puis on l’a ouvert en forçant la serrure à l’aide du pied-de-biche, faisant bien attention de se tenir loin du métal encore chaud. La serrure a fini par céder en émettant une sorte de grognement, un bruit rempli de l’anxiété que le métal produit après des siècles de repos sans avoir la trouille – ou devrais-je plutôt dire de repos dans la rouille ?
À l’aide de chiffons et de serviettes et de poutrelles, nous avons pu soulever le couvercle. J’ai été étonné de voir comme l’intérieur était peu profond. Il s’arrêtait juste au-dessus du niveau du premier galon. On a tous les trois envisagé la même hypothèse : il devait y avoir un double fond ou même un triple fond. Qui l’avait fabriqué, où se trouvait-il exactement et comment y avoir accès ? Vous vous direz : « Qu’est-ce que Sami radote au juste, page après page ? Y avait-il ou non quelque chose dans ce damné coffre ? » Il faut laisser au narrateur ses petits plaisirs, qui à son âge sont ou bien épuisés ou bien retardés. Je choisis les derniers, mais vous me faites penser à ma femme. Elle aussi est frustrée devant ma façon de faire : « Tu y mets trop de temps », dit-elle toujours.
Permettez-moi seulement d’ajouter qu’il y avait à l’intérieur quelques babioles, quelques cartes, des choses de ce genre, noircies par l’âge ou le feu, qui sait, un collier en métal, celui qu’Eugenio a enfoui dans sa poche en marmonnant « Pour mon école », jusqu’à ce que je lui rappelle notre entente. Quand je lui ai fait ce reproche, il a eu l’air penaud, puis il a remis le collier dans le coffre en discourant sur ses motifs légitimes et bien intentionnés, que j’ai écoutés sans rien dire. Il faut savoir choisir ses combats. Mais je ne cesse de me faire interrompre. Laissez-moi revenir au sujet. Pour le moment, réservez vos questions, s’il vous plaît.
Nos soupçons étaient justifiés. Il y avait en effet un fond, mais quand on a bougé le tiroir du dessus avec tout son bric-à-brac, en faisant attention à mon dos plutôt capricieux et prompt à s’affaisser au moindre effort, on a trouvé celui du dessous, vide lui aussi. Comme il était peu profond, on s’est dit qu’il y avait évidemment un autre faux fond, qui devait faire environ dix pouces. J’ai demandé aux dix ouvriers d’incliner tout doucement le coffre, pendant que j’essayais de trouver une serrure, une manette, un bouton quelconque ou un fermoir. Ça a été toute une manœuvre, ainsi que le montre encore à ce jour l’entaille dans le plancher. Mais il n’y avait rien, quoiqu’on entendait clairement des objets se renverser à l’intérieur. On s’est alors arrêtés pour la nuit afin d’éviter tout bris ; le père Eugenio a refermé le coffre en faisant claquer le couvercle, puis a approché son petit lit avant de se mettre à ronfler pour faire passer les effets du rhum.
Il va sans dire que le lendemain et les jours suivants n’ont rien donné, à part un peu de feni et de rhum, un peu plus de riz et de cari de poisson, et encore plus de vocalises, mais aucune trace de révélation ou de sorpatel. À la fin, le padre a refusé que le ferrailleur démonte le coffre. Il l’a attaché avec une corde, promettant de me contacter, puis à un moment tout à fait étrange, mais néanmoins opportun – juste avant le retour de ma femme –, il est parti. Bien entendu, c’est à moi qu’est revenue la responsabilité de payer les ouvriers pour le salut de mon âme, ainsi que l’avait négocié le padre avec sa ruse on ne peut plus huileuse, presque oléagineuse.
Il va sans dire que ma femme était curieuse. « Qu’est-ce que c’est ? Et à qui ça appartient ? Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ? Pourquoi tu ne l’ouvres pas ? C’est un secret ? » Étant réticent de nature, l’âme même de la discrétion, lèvres fermées comme une huître, je n’ai rien dit et ai continué de consigner par écrit mes impressions et de travailler sur les formes cachées du divin dans la calligraphie de Shamshuddin. Mais qui aurait pu résister à la force du mont Etna quand son magma, sa lave et ses cendres ont choisi de faire irruption parmi les habitants qui ne se doutaient de rien ? Le volcan avait déjà commencé à cracher du feu. Quand il atteint ce stade, rien ni personne ne peut l’arrêter. Il s’ensuit donc qu’une partie des secrets du coffre ont été mis au jour à la main, d’autres par voie de détection, d’autres encore par hasard, et enfin certains, plus fortuitement, par ma femme.
J’en déduis donc qu’elle a dû trouver un prétexte quelconque pour se permettre de lire mon journal. C’est une véritable fouine, qui s’immisce dans les affaires des autres telle l’authentique spermophile qu’elle est, s’intéressant à la section de mon journal détaillant les dimensions du coffre (notamment sa hauteur). Elle était curieuse de savoir si je l’avais bien décrit. Elle avait dû réussir, d’une façon ou d’une autre, à forcer le mécanisme. Alors que je reposais, poche de glace sur le dos, les yeux fermés après une inqualifiable séance d’aquathérapie au Willingdon Club, où des petits vieux de 85 ans se déplacent suavement dans la piscine crasseuse sur des airs de doo-wop, je l’ai entendue m’appeler d’une voix étouffée :
— Sami, Sami.
J'ai bondi à la rescousse, blasphémant à chaque élancement. Le couvercle du coffre s’était probablement refermé sur elle quand elle avait sauté à l’intérieur, et le dernier double fond avait probablement cédé grâce à un mécanisme à ressort très élaboré, qui avait alors fait glisser les côtés vers le haut comme par invagination.
Après m’avoir reproché d’avoir été trop lent à lui répondre et de ne pas me soucier d’elle du tout, ma petite pataude s’est mise debout de toute sa hauteur, aussi droite qu’elle le pouvait, en me regardant tant bien que mal par-dessus le rebord du coffre, et m’a dit :
— Je vais vous donner un coup de main, à toi et à tes précieux livres.
Puis elle a ramassé le plus de choses possible au fond du coffre et me les a flanquées entre les mains.
— Voilà, j’espère que tu es satisfait. J’ai réglé ton précieux mystère d’un seul coup. Rien de plus facile. Ne va surtout pas dire que je ne fais rien pour toi.
J’ai cru voir d’autres papiers et deux grandes boîtes sur le côté, mais l’accès de curiosité de ma femme, limité à dix minutes, avait déjà pris fin. Elle a sauté pour poser ses pieds sur mes épaules, s’est agrippée à mes cheveux, malgré mes supplications, et a bondi hors du coffre. Soudainement, le coffre s’est refermé avec un bruit sec. Je l’ai convaincue de sauter dessus encore à quelques reprises, mais rien ne s’est produit. Ça y était. Même diminué comme je l’étais, j’ai songé à me joindre à elle, mais j’ai abandonné l’idée en me disant que je pourrais mieux danser le tango une fois mon piriforme guéri. Nous n’avons jamais réussi à rouvrir le coffre. Qui sait ce qui se cache à l’intérieur, en attente d’être lu ou feuilleté ? Peut-être rien du tout ?
Je ne suis pas du genre à mentir comme un arracheur de dent…iers. Bien entendu, j’avais mis la main sur quelque chose et la découverte de cette boîte mystérieuse m’a permis à moi, votre « éditeur », eh oui, votre humble serviteur, de recomposer les vies secrètes d’un groupe de personnages associés aux Ashfaq, cette famille musulmane assez bien nantie ayant vécu dans notre petite ville du nord de l’Inde. Je les connaissais très bien. J’avais publié, il y a longtemps, les poésies de monsieur Ashfaq ; c’était un bon ami. Ma femme avait servi de tutrice à ses filles, un peu inconstantes, Raheela et Selma, et avait même enseigné à la fille de Raheela, Mona, lorsqu’elle était adolescente, avant que les membres de cette famille se dispersent aux quatre coins du globe. C’est une véritable maladie indienne, cette segmentation linnéenne sans fin des arbres généalogiques familiaux.
Mona avait réclamé la propriété du coffre en faisant valoir qu’il avait appartenu à son grand-père, mais elle m’a quand même renvoyé quelques textes pour publication. J’en ai obtenu d’autres de Sultan Amin, notre estimé plaideur, qui était l’exécuteur testamentaire de la succession des Ashfaq et qui avait eu à disposer des effets de la maison, selon les instructions, après le triste sort réservé à ses clients lors des émeutes. Il y a une troisième source, vous l’avez sans doute deviné. Sans que je le sache, ma femme a glissé quelques-uns de mes propres écrits avec le manuscrit envoyé à l’imprimeur, uniquement pour m’embarrasser. Pour tout dire, je n’ai pas eu le courage de retirer ce qu’elle avait envoyé.
J’ai choisi de présenter les textes comme je les ai trouvés. En fait, je devrais être plus précis. Je les ai présentés, dans certains cas, comme ils ont été révisés, même si je sais que certaines corrections factices ont été effectuées plus tard et ne sont sûrement pas de nature holographe. Je suis convaincu que la vérité derrière certaines histoires se cache sous la surface, au premier et même au second degré. Certaines de ces histoires sont invraisemblables, voire carrément impossibles.
Chacune est écrite de manière singulière, mais par qui ? Ma femme a ses propres idées là-dessus, et moi, bien entendu, en mari fidèle, je ne la contredis pas. Il faut seulement être bon dépisteur. Sortez votre casquette à la Sherlock Holmes et votre loupe. Nous n’avons rien à cacher. De toute façon, vous serez heureux de savoir, pointilleux comme vous l’êtes, que j’ai fait de mon mieux pour préserver l’authenticité des documents qui m’ont été envoyés pour publication.
Ma contribution personnelle à ce recueil d’« écrits » a été somme toute minime, et n’a été consacrée qu’à récupérer les textes originaux dans le but de redonner, en les révisant, une certaine patine diplomatique aux fins de publication, qui s’est avérée en général une réussite, comme vous le savez, si l’on considère combien la tâche était ardue. Les manuscrits et tapuscrits constituaient un véritable festival de l’hapax et de l’haplographie, ce qui n’a pas manqué de m’occuper. En toute honnêteté, je peux affirmer avoir tenté, autant que possible, de me soustraire à ce travail, sans doute pas au point de m’en arracher les ongles (étant de nature plutôt effacée), mais je reconnais qu’il y a peut-être quelques touches personnelles ici et là, que vient trahir tantôt le rehaussement d’une image, tantôt un passage ou une métaphore bien tournée. Il est parfois difficile de résister à l’écriture.
M. Sa miullah
Éditeur en exil
Poste restante
Gjirokastra (Albanie)
(adresse à ne pas communiquer à ma femme,
mes créanciers ou mes critiques)
10.V.2007


9 . En français dans le texte.


Le vieil homme et la vache
T out se déroula en silence, si l’on exclut le bruit des motocyclettes qui vrombissaient devant la hutte. Vatan se leva lentement, le genou gauche douloureux, comme toujours tôt le matin. Dehors, sa femme, les yeux rouges, silencieuse, était appuyée contre la vache près du poteau d’attache. Gomti, sa fille veuve, se tenait dans l’enclos avec sa petite, Ganga, qui sanglotait par à-coups.
Arrivèrent d’abord deux hommes, puis un de plus, et plus tard, encore un autre : quatre en tout. Ils perquisitionnaient en silence. Vatan savait que c’était son fils, Vivek, qu’ils cherchaient, mais ils ne lui posèrent aucune question. Le premier homme émergea de la hutte, indiquant d’un geste ce qu’il avait trouvé : rien. Un autre fit un signe de la tête à Vatan pour qu’il s’écarte. Un petit groupe de curieux s’assembla pour regarder.
Les hommes se mirent à jeter leurs possessions hors de la hutte. La radio, la TV noir et blanc et puis le vase atterrirent, fêlés et désormais inutiles, sur le sol caillouteux. Des vêtements, de la nourriture, des stylos, des livres scolaires, des matelas, son bâton de marche, une faux, des marmites, des sandales, la boîte à paan, des chaussures, des bidons d’huile, des cartons de lait, une corbeille à vanner, des couettes, le fléau, des coffres, des assiettes, des chaises, un sac fourre-tout, des timbales, des oreillers et des charpoys jonchèrent bientôt la terre. Les femmes ramassaient les affaires, les secouaient pour enlever la poussière et les entassaient sur l’accotement herbeux.
Vatan se tourna vers la véranda de la demeure seigneuriale où ils se tenaient. Il croisa les avant-bras, s’agrippa les oreilles, et s’accroupit à plusieurs reprises. Ensuite, il tomba à genoux, les mains jointes, et leva vers eux un regard implorant.
— Maharajah, maharani, punissez-moi comme il vous plaira pour toute faute commise, mais je vous en prie, ne faites pas cela, ne nous expulsez pas de notre logis, je vous en prie, supplia-t-il.
Leur silence l’atteignit au plus profond de son être, comme s’ils étaient devenus pierre et que lui-même n’existait pas. Son sahib sortit une enveloppe de sa veste et la lança à ses pieds. Vatan la ramassa. De l’argent. Le temps qu’il réussisse à recouvrer sa dignité et qu’il se redresse pour les remercier, la porte claquait. Ils n’étaient plus là.
Vatan détacha Gauri du poteau. Il regarda en direction des hommes. Ils hochèrent la tête en signe d’assentiment. Gomti tenait son enfant sur sa hanche. La foule regardait les femmes porter ce qu’elles pouvaient sur leur tête. Vatan se servait du bâton de marche comme d’une perche pour faire avancer sa jambe. La vache allait sans se presser à leurs côtés, sa cloche tintant à chaque pas. Ce n’est qu’une fois arrivés à la route nationale qu’ils se retournèrent et virent la fumée s’élevant du brasier.
Ils marchèrent vers l’ouest. Le vieil homme lia sa petite-fille à la bosse de Gauri au moyen d’une courroie. Le soleil avait dissipé le brouillard, déversant maintenant du plomb fondu sur les marcheurs. En chemin, ils mangèrent des poignées de pois chiches desséchés et firent halte en bordure des ruisseaux pour se reposer, étancher leur soif, ou pour laver la crasse et la sueur de leur corps. La famille supportait son exode en silence et sans plainte.
Près de la tannerie, aux limites de la ville, une bande de chiens s’élança sur eux. L’odeur et les aboiements réveillèrent l’enfant. Elle hurlait de frayeur. Vatan jeta des pierres aux sales bêtes et boitilla après eux en s’aidant de son bâton. Ils battirent en retraite, glapissant et grondant en montrant les dents, avant de disparaître au détour d’une ruelle en pente. Plus tard, lorsqu’ils s’arrêtèrent dans une clairière, Gomti fit sortir le lait chaud et mousseux en trayant les pis de l’animal et l’offrit à sa fille et à ses parents.
Quand ils atteignirent Phaphamau, Gomti se souvint du coffre, lequel contenait son acte de mariage, la charte astrologique établie par le devin et le collier d’argent venu de sa belle-mère. Vatan lui dit de ne plus y penser. L’appel des chacals dans les champs l’inquiétait bien davantage. À l’approche des ténèbres, près de Kausambi, Vatan craignait que la cloche de Gauri ne les attire.
Ils arrivèrent à leur cabane, à Sassurkhaderi, tôt dans la matinée. L’enfant dormait encore. La femme de Vatan avait des ampoules aux pieds, et la sandale droite de Gomti s’était cassée. Le genou de Vatan était raide et enflé, et la plante calleuse de ses pieds lui donnait l’impression d’avoir marché sur des tessons. Vatan attacha Gauri au poteau et s’allongea. Le jour suivant, il lui faudrait trouver du tourteau et de l’herbe coupée pour la vache.
Le lendemain apparut un visage familier. Le cousin de Vatan, Jagdeo Yadav, s’enquit de sa famille et écouta son histoire en silence. Il lui dit que de mauvaises choses étaient arrivées en son absence. Les cultures périssaient. On ne pouvait plus planter de semences. On était obligé de les acheter à la compagnie, mais personne ne pouvait se permettre de payer les prix demandés. Parmi ses parents, Manmohan, Amitabh et Surat avaient presque tout perdu. Trois fermiers, y compris son beau-frère, s’étaient suicidés l’année passée. Ils avaient tenté de plaider leur cause auprès du seth qui vendait le grain au nom de la compagnie, mais celui-ci n’avait rien voulu entendre. Peut-être que Vatan, en tant que chef de famille, pourrait essayer de lui parler ?
Après s’être lavé à la pompe, Vatan se rendit à pied jusqu’à la grande demeure. Le serviteur le dévisagea de la tête aux pieds et lui dit que le seth serait au panchâyat et, après ça, à la maison de thé. Vatan s’arrêta devant l’échoppe. Toutes les conversations cessèrent à son approche. Le seth était à l’intérieur, en train de picorer dans une assiette de sandesh.
— Tu es venu prendre le thé avec nous, Vatan ?
On ricana.
— Sethji, vous êtes notre père et notre mère. Ma parenté et moi, nous avons tout perdu. On m’a demandé de venir vous parler au sujet des semences.
— Chalo, dit le seth. Sers-lui un verre de thé.
Le vendeur de thé était affligé.
— Huzoor, je vous en prie. Ils vont incendier ma boutique.
— Caste, baste, c’est dépassé tout ça. Un de ses fils est ingénieur et il a changé de caste en se mariant. Ne ris pas. C’est vrai ; c’est un homme important, annonça le seth avec délectation.
— Non, sahib, pas de thé, dit Vatan.
Le marchand se détendit.
— Je peux lui donner du thé dans une tasse en argile. S’il veut un verre, demandez-lui d’ouvrir la bouche, et je verserai ça dans son gosier, proposa-t-il.
Le seth rit.
— Rentre chez toi, Vatan. Je viendrai dans la soirée. J’ai affaire ici.
— Bien, huzoor.
Il lui parlerait du coffre plus tard.
De retour chez lui, Vatan trouva le pujari qui attendait à côté du poteau d’attache. Il arborait un air sévère.
— Vatan, ton fils nous a déshonorés. Une malédiction est tombée sur ta famille. C’est cela qui a causé la ruine de notre village.
Vatan courba la tête.
— Vatan, c’est là une bien belle vache.
— Par la grâce divine, pujari.
— Emmène Gauri en gau yatra à Badrinath et lave-toi de tes péchés. C’est seulement ainsi que les dieux nous souriront.
— Badrinath, c’est très loin, et je suis un vieil homme.
— Le seth ne se laissera pas fléchir tant que les dieux ne lui auront pas fait changer d’avis. Il n’y a pas d’autre solution. Comme preuve de ton repentir, à ton retour, tu offriras Gauri à notre temple.
Vatan se coucha sur sa paillasse et pensa à son fils et à sa propre existence. Il était rempli d’amertume.
Sa femme vint lui dire que le seth attendait dehors. Il s’essuya le visage avec son sash.
— Vatan, c’est devenu une bien belle vache. Veux-tu me la revendre au prix qu’elle t’a coûté ? demanda le seth.
— Non, je ne suis pas disposé à le faire, dit Vatan.
— Et si je t’en offrais le double ? C’est équitable, ce me semble.
— Non, huzoor, je ne peux pas.
— Alors, combien en veux-tu ?
— Sahib, il faut que je l’emmène en yatra à Badrinath.
— À ton âge, Vatan ? Sois raisonnable. C’est une grosse somme que je t’offre là.
— Sahib, Gauri est de ma famille. Comment pourrais-je vendre un membre de ma famille ?
— La vache est sacrée et toi tu es impur. Tu offenses les dieux.
— Sahib, c’est à la générosité de dieu que je dois la vache, pas à celle d’un homme. C’est pour servir dieu que je l’emmène. Si cela ne lui cause pas de déplaisir, pourquoi cela en causerait-il à quelqu’un d’autre ?
— Tu es un obstiné, Vatan. Huit mille, et c’est mon dernier mot. Pense à ta famille, au moins, si ton sort t’est indifférent. Non ? Enfin, viens me parler à ton retour.
Ils s’assemblèrent pour la cérémonie. Le pandit maugréait à l’idée de purifier une vache pour une personne impure. On lava Gauri avec de l’eau bénite et on l’arrosa copieusement de lait. Des rangolis et des svastikas peints au henné ornaient son front, et des guirlandes de soucis étaient entrelacées dans ses cornes. On recouvrit son dos d’une étoffe pourpre incrustée de petits miroirs et on noua un riban jaune safran au-dessus du pompon de sa queue. Gauri supportait patiemment les attentions dont elle faisait l’objet, la tête enfouie dans un sac d’avoine, fouettant l’air de sa queue de temps à autre.
Sa femme ne remit pas sa décision en question. Il lui donna la moitié de l’argent contenu dans l’enveloppe. Elle emballa des graines desséchées et des noix pour le voyage tandis que Gomti et Ganga regardaient en silence. Vatan fit un baluchon de vêtements et de provisions. Le village les vit tous deux, le vieil homme, avec son ballot et son bâton de marche, et sa vache, s’amenuiser jusqu’à devenir des points à l’horizon.
Le voyage progressait lentement ; le soleil était chaud. Vatan demanda le chemin de Badrinath à un policier, lequel se mit à rire.
— Tu en as pour des mois, pèlerin.
Vatan ajusta résolument son dhotî et se mit à marcher, apaisé par le son de la cloche. Il pensa à son enfance, à son père et à sa mère. Il pensa aux champs d’épis de maïs et de blé ondulants où ils avaient joué, lui et ses sœurs. Il pensa à la rivière qui coulait à flots en traversant le village et parfois débordait de ses rives… Il pensa au fruit sucré des arbres… Il pensa à son fils et maudit son propre destin.
Les jours s’enchaînaient, devenant semaines, à un rythme constant. À chaque étape, des enfants marchaient derrière Gauri, certains essayant de tirer sur ses pis avant de déguerpir en riant aux éclats ; des chiens aboyaient et s’avançaient sur eux jusqu’au moment où Gauri les menaçait de ses cornes baissées ; des ménagères apparaissaient pour déposer de la farine, du riz, du lait caillé, des graines, des fleurs, et même de l’argent dans la timbale de fer-blanc.
Les paysages se succédaient avec régularité. Des villes crachaient de la fumée et du bruit avant de s’effacer pour céder la place à des bosquets et à de vastes horizons où s’entendaient le bruit du vent et le cri des bêtes sauvages. Il vit des soleils s’ensanglanter au-dessus des champs en chaume et du grain moissonné, et des lunes dévoiler étoile après étoile. Parfois, des collines surgissaient pour s’évanouir ensuite peu à peu dans des taillis, des rivières ou des jheels. Vatan et sa vache traversaient tout cela, poursuivant inexorablement leur chemin, oublieux du froid, de la pluie, du vent, de la neige fondue et de la chaleur qui les piquaient. La nuit, le couple la passait sous des arbres, blotti sous des sacs de jute. Vatan ne pensait plus : il était, c’est tout.
C’est à Muzaffarnagar que, près d’une mosquée, il fut dévalisé par des voyous enivrés. Trois scooters lui barrèrent le passage. Un homme aux cheveux longs, vêtu d’une chemise de brousse à carreaux noirs, se campa devant lui et le moqua. Il avait la bouche tachée par le paan. Ensuite, il ouvrit sa braguette et se mit à uriner près de Vatan, lequel fit un bond de côté. Les autres riaient. Ils le bousculèrent, ils lui demandèrent d’ouvrir son ballot, ils le fouillèrent, et prirent l’enveloppe. L’un d’eux cingla Gauri de sa ceinture à maintes reprises avec tant de violence que la peau de son flanc s’en trouva fendue et zébrée. Après, ils firent tomber le vieil homme dans la flaque en lui faisant un croche-pied, avant de filer à toute vitesse, leur rire dément s’estompant dans leur sillage.
Ils avancèrent plus lentement. La démarche de Gauri devint chancelante. Les blessures suppuraient. Des calliphores bleues et des mouches s’élevaient en bourdonnant lorsqu’il nettoyait le pus et appliquait la lotion médicamenteuse rouge qu’il emportait partout avec lui. Gauri tressaillait à chaque mouvement. Lentement, sa blessure finit par se refermer, mais il lui restait les cicatrices, cette légère boiterie, et on commençait à lui voir les côtes.
Deux mois plus tard, Vatan aperçut les montagnes et la neige, et son cœur s’allégea. Il vit des chars à bœufs, des bicyclettes, et des camions aux couleurs vives sur lesquels on pouvait lire « Klaxonnez, s’il vous plaît » alors qu’ils passaient à toute allure. Il fit la lente ascension sur la route étroite avec sa multitude de pèlerins et de saints hommes qui allaient à pied : des nouveau-nés, des femmes, des familles, et des vieillards que leurs fils portaient sur leur dos tels des enfants. Des gens touchaient Gauri pour se porter bonheur, certains priant pour la fertilité des champs et la fécondité, et d’autres pour la prospérité.
À Badrinath, ville de falaises et de torrents, Vatan visita ceux des temples où on lui permettait d’entrer et se repentit selon l’exigence des prêtres. Il s’immergea dans la froide rivière sacrée, jeûna et médita, récita des slokas, mortifia sa chair, et recueillit des aumônes qui assurèrent sa subsistance et celle de Gauri. Au bout d’un mois, il fit un rêve. Sa femme y racontait combien Gauri manquait à Ganga.
Bien qu’il fût prêt à partir, son corps et son âme n’en pouvaient plus. Il avait maintenant une toux grasse ainsi que des douleurs dans les genoux et dans le dos. Le voyage du retour présentait de multiples dangers. Des camions bondés de fidèles roulaient à tombeau ouvert dans des virages en épingle à cheveux. Une fois, il vit un autobus renversé, loin en bas au fond d’un ravin escarpé. On aurait dit un jouet. Le prêtre d’un temple l’avait mis en garde contre les voleurs qui écumaient les foules, mais il n’avait pas peur. Vatan n’oublia pas de fleurir les autels qui se trouvaient sur son chemin.
Le temps qu’ils arrivent dans les plaines, Gauri était trop faible pour poursuivre la route. Elle haletait à chaque pas. Vatan s’arrêta. Gauri s’effondra à terre, la tête entre les jambes de devant et, bien que Vatan ne la quittât point pendant onze jours, elle ne se releva plus. Elle gisait sur le dos et, après trois jours, ne mangea plus. Elle avait une bave mousseuse à la bouche, ses yeux roulaient dans leurs orbites et sa peau était agitée de frissons. Un suintement jaune s’écoulait de ses yeux. Le médecin des animaux dit que son cas était désespéré. La vache du vieil homme mourut une nuit, alors qu’ils dormaient côte à côte, elle et lui. Il resta la main posée sur sa tête pendant des heures, perdu dans ses pensées. Il recouvrit le cadavre d’un sac de jute et se mit à marcher sans se retourner.
Des mois plus tard, à son retour, endurci et recru de fatigue, il aperçut quelque chose d’étrange dans la lumière du crépuscule. Sa cabane avait été abattue à ras de terre. Le seth avait persuadé le panchâyat que Vatan était mort sans repentir et qu’il fallait exproprier sa famille pour lever la malédiction qui pesait sur le village. Le pujari avait été du même avis. Ils avaient incendié la hutte et ordonné à sa famille de quitter les lieux. Sa femme, sa fille et Ganga avaient été expulsées à Bamrauli.
Le panchâyat avait saisi les autres champs appartenant à son clan. Le jour précédent, les hommes du seth avaient brûlé la culture de millet dans la parcelle d’Amitabh. Le nez recouvert de bandanas, des torches de bois allumées à la main, ils y avaient mis le feu. Vatan respira l’odeur des terres calcinées. Vide de tout sentiment, il défit son ballot et marcha en direction du champ dans l’obscurité. Il se coucha dans la cendre chaude, leva les yeux vers les étoiles, et attendit que descende la froide nuit.


La fuite en Égypte
I l sauta avec son sac par-dessus le mur. Puis il entra dans un hangar. Il pressa fort sur son bras afin d’arrêter le flot de sang et regarda la vitre se maculer de quelques gouttes. Le visage qui le fixait en retour avait l’air épuisé, dépourvu de sommeil, tordu et égratigné. Faut me débarrasser de la barbe et du revolver , dit-il en regardant toujours la vitre et en s’essuyant le front. Il compta les secondes entre les éclairs et les coups de tonnerre : 4-5-9-12-16-19-22. La tempête s’éloignait ; la pluie s’estompait.
Dehors, les ombres s’étiraient et avançaient en s’agrippant aux parcelles imbibées de lumière. À travers la sueur et la bruine, il vit les constables, se tenant debout sous un auvent, lathis et carabines à la main. Il entendit le plus grand dire quelque chose puis les autres se mettre à rire. En s’approchant un peu, il put voir la scène qui se reflétait dans leurs yeux : les feux d’artifice se mêlant au vent chaud et à la pluie qui tombait de biais, et des gens en train de mettre le feu aux commerces, traînant à l’extérieur tous ceux qui s’y trouvaient et les jetant par terre. Puis, des machettes, lances, pioches, haches et faucilles reflétèrent un instant la lumière, comme pour honorer leur œuvre malfaisante, et le ciel se fendit au son des rires émeutiers, des cris, coups, gémissements et supplications chuchotées. La peur remplit sa bouche comme s’il s’agissait de poussière de craie. Rassuré de ne pas avoir été vu, il s’éloigna furtivement.
La fatigue pesait sur tout son corps, mais c’est presque à la course qu’il se dirigea vers la gare et la clinique, balançant le coude et s’appuyant sur sa jambe droite qui pataugeait dans l’eau. Il savait qu’il lui fallait s’éloigner immédiatement, se rendre à Bombay, mais il savait aussi qu’il ne devait pas paniquer. Il n’y avait rien à craindre de la police, les politiciens les en avaient assurés. Tout avait été arrangé. L’un d’eux lui avait offert de l’arrack, mais il ne pouvait en supporter l’odeur. Peut-être cela l’aurait-il aidé à mieux tolérer la douleur ? Pourquoi avaient-ils insisté que ce soit lui cette fois, et non ses hommes ? Il ne pouvait guère refuser. L’appât. Les photos et les négatifs. Où étaient-ils ? Prie, essaie de prier, la nuit qui vaut plus que mille mois... , mais les mots restèrent bloqués et ne voulurent pas prendre forme.
Il cogna à la porte du dispensaire et demanda à la fille qui fit dérouler le guichet en tôle ondulée un rasoir, de la gaze, du coton hydrophile, de l’antiseptique et des antidouleurs, les plus puissants disponibles. Elle les lui apporta – « De la codéine », dit-elle – et jeta un regard inquiet à son visage égratigné ainsi qu’à la tache sur son bras.
— Vous devriez voir un médecin. Voulez-vous parler au préparateur de médicaments ? Il est ici. Il peut vous donner de la morphine. Une injection. Attendez-moi un moment, dit-elle avant de disparaître dans la pénombre.
Ces tendres yeux bruns et cette voix douce et profonde lui faisaient penser à elle. Il grimaça ; et, se sentant faiblir, il s’empara de ce qu’elle avait laissé sur le comptoir et y déposa l’argent sans attendre la monnaie. Il détala puis, se tournant presque aussitôt, vit la fille sortir en compagnie d’un homme de derrière le rideau de billes de verre et regarder, déconcertée, autour d’elle.
Dans les toilettes, il essaya de retirer sa veste mais, en dépit de la sueur, la doublure restait collée à sa manche. Ayant mouillé sa chemise à plusieurs reprises avec des tampons d’ouate jusqu’à ce qu’elle se décolle, il se rendit compte que la blessure avait noirci. Il la nettoya du mieux qu’il le put, appliqua l’onguent, déchira avec ses dents la gaze en plusieurs bandes, puis les attacha autour de sa blessure. Un sentiment de nausée et de fatigue s’empara de lui, et il dut s’accrocher au lavabo, qui était maintenant bouché par ses poils épais. Il retira les poils et les jeta dans la toilette. Il but quelques gorgées à même le lavabo et arrosa son visage. Il avala deux des comprimés blancs et fit disparaître les déchets dans la toilette, prenant bien soin de tirer complètement la chasse jusqu’à ce tout disparaisse. Les mains tremblantes, il rangea délicatement le rasoir dans son sac avant de le refermer. Dans le miroir en métal, son visage se reflétait, glabre, les traits tirés et l’air affaibli. Il était étonné de s’être même rendu si loin. De courir autant l’avait épuisé, ses bras élançaient, mais bientôt le médicament produirait son effet. Enfin, un peu de sommeil. Secouant la tête, encore affaibli, il se dit qu’il devait manger quelque chose. Mais il y avait d’abord cette envie, presque douloureuse, de fumer une cigarette.
Quelqu’un martelait à la porte. Il la déverrouilla. Le sikh qui se trouvait devant la porte le fixa avec suspicion. Devant la gare, il les voyait avec leurs faucilles et leurs tridents, leurs marques blanches sur le front, mais il n’y avait aucun policier. Sans doute en train de participer à l’émeute, se dit-il presque sauvagement. En allant prendre sa place à la fin de la file, il demeura toutefois vigilant, conscient de la réalité qui tournoyait autour de lui. Il ne pouvait se permettre de rater le train.
Un haut-parleur cracha, par crépitements, l’annonce du départ de son train depuis le quai n o 5. Cependant, comme la pluie s’abattait en cascade sur la voie de garage, il ne pouvait voir le chiffre sur les wagons. Lorsqu’il monta à bord, il demanda à deux hommes s’il s’agissait du bon train. Ils ne lui firent aucune réponse et l’ignorèrent complètement. Il eut envie de crier. « Savez-vous qui je suis ? Savez-vous ce que j’ai fait ? Avez-vous la moindre idée de ce que je peux vous faire ? Ayez un peu de respect. »
Il retint sa colère et traversa le wagon sans air, étouffant dans la chaleur qui se dégageait des parois de métal. À l’avant, des soldats occupant les couchettes supérieures s’amusaient à attraper les marchandises du panier d’un vendeur exaspéré qui tournait en rond, et se les distribuaient en riant. Il se sentit pris de panique. Il baissa la tête et passa devant eux, se dirigeant vers un autre groupe de passagers.
— C’est le train pour Bombay ? demanda-t-il en s’épongeant le visage.
De la fièvre, maintenant ?
Les familles ne levèrent pas les yeux et continuèrent de déballer leur literie et leur dîner. Il regarda sa montre.
— S’il vous plaît, le train pour Bombay ? répéta-t-il d’une voix perçante.
Reste calme , se dit-il.
Un vieil homme avec des lunettes et une queue de cheval leva les yeux et lui indiqua le train d’à côté qui commençait à se mettre en marche.
— Bombay, celui-là, dit le vieux, l’examinant avec dédain.
— Mais ils ont dit le n o 5, protesta-t-il.
Sans un mot de plus, l’homme se replongea dans son livre.
Il traversa le wagon de première, plongé dans une lumière blafarde, saisissant au passage son reflet dans la vitre. Sa veste légère était déchirée à l’épaule, et la doublure pointait au travers. La décoloration sur son bras était bien perceptible, tout comme la tache sur son sac à dos, devenue une grande marque brune. D’un pas de côté, il se dirigea vers la porte, retenant son bras contre son corps et conservant son sac à ses pieds. Il se débattit avec la porte, gémit à quelques reprises lorsque son corps vint en contact avec le métal brûlant ; le montant de la porte demeura coincé. Impossible de faire tourner la poignée, et la force lui manquait. En s’épongeant une fois de plus le visage avec sa manche, il remarqua que la porte de l’autre côté était ouverte. Il sauta sur la plate-forme et courut jusqu’à l’extrémité du wagon, sous la pluie qui continuait de marteler bruyamment le métal.
— Hé, où est-ce que vous allez ? lui lança un agent lorsqu’il le vit descendre du wagon, se pencher et passer presque en courant sous l’attelage complètement mouillé et enduit de graisse.
— Mon train, répondit-il en gesticulant.
Il courut le long de la voie ferrée jusqu’à ce qu’il sentît des mains le saisir et le soulever. Son sac se balança d’un côté et de l’autre de façon alarmante ; il ressentit une douleur brûlante dans le creux de l’épaule. Il atterrit littéralement dans l’entrée du wagon, trébuchant sur d’autres passagers, dont la masse le remit en quelque sorte sur pied. Après les excuses et remerciements, et après avoir constaté que le train qu’il avait quitté avait pris de la vitesse, il se palpa le bras, sortit son billet et, prenant bien soin de se faufiler en se servant de son épaule droite, il traversa la foule de passagers à la recherche de sa place.
Il s’affala dans un siège. Sur le siège voisin, quelqu’un avait déposé un pot dans lequel se trouvait une plante jade. Son corps était brûlant, sa gorge sèche, et les yeux lui piquaient de sommeil.
— C’est à vous ? demanda-t-il.
Assis devant lui, un homme bien habillé secoua la tête – un employé de bureau ? Il portait un tilak au front, la moustache, et ses cheveux étaient huilés.
Étonné, il demanda :
— Je n’arrive pas à trouver mon siège. Dites, c’est bien le train pour Bombay, non ?
— Le Bhusawal-Indore Typhoon. L’express pour Bombay, c’est celui-là, répondit l’employé de bureau, indiquant du geste le train qui filait à toute allure à leur droite.
— Mais j’étais justement dans celui-là et on m’a dit que c’était celui-ci.
— Eh non, on vous a menti, c’était une blague. Celui-ci va à Indore, affirma l’employé de bureau, le regard plein d’humour.
— Ce n’est pas drôle du tout. Je dois me rendre d’urgence à Bombay. Une urgence. Ah, les fils de putes !
Il était au bord des larmes.
— Mais pourquoi ne pas enlever votre veste ? Il fait très chaud.
Il acquiesça et s’épongea le front.
Il déposa un comprimé dans sa paume, avec cette même délicatesse qu’avait témoignée le père Eugenio dans sa soutane en déposant l’hostie sur sa langue, le jour de sa conversion. Il l’avala. Était-ce les rites qui l’avaient conduit à ce geste : le cœur sacré qui saigne, puis la consommation du corps et du sang ?
Un jeune homme entra nonchalamment dans la cabine, regarda la plante jade et leva les yeux.
— Oh, est-ce qu’elle a payé le plein tarif ou l’a-t-on admise en tant qu’étudiante ?
Le jeune homme éclata de rire, fier de son bon mot, et après avoir regardé son billet, il se dirigea vers lui d’un air tout à fait décidé.
— Ce siège est le mien, Monsieur , dit le jeune homme.
L’employé de bureau fit taire le jeune et lui expliqua le malentendu au sujet des trains. Il lui dit qu’il y avait quelques sièges libres dans le wagon d’à côté. Son cousin et sa famille, pour qui il avait acheté des billets, ne s’étaient pas présentés. L’employé de bureau donna un des billets au jeune homme, qui lui lança un regard perçant avant que son humour se manifeste à nouveau à la vue de la plante.
Il dit, tout sourire :
— Elle a sans doute profité d’un rabais. Elle est rusée !
Puis il passa l’embrasure de la porte et emprunta le corridor à sa gauche.
— Quel casse-pieds, celui-là, dit l’employé de bureau en se tournant vers le passager.
Il lui remit le billet échangé et leva les deux mains en signe de protestation quand l’autre voulut le lui payer.
— La vie est remplie de ce genre de situations. Qui sait ? Peut-être qu’un jour, j’aurai à mon tour besoin d’aide.
Un homme passa prendre les commandes pour le repas. Une femme qui voyageait en rajdhani, racontait l’employé de bureau, avait entendu quelqu’un offrir des couvertures pour la nuit. Elle avait demandé combien était-ce. Quand on lui dit « Dix roupies », elle avait répondu « Donnez-m’en quinze. »
Il rit presque docilement. L’employé de bureau déplia le journal et lui offrit une biscotte et du thé de son thermos. Trop agité pour refuser, il sentit son corps se relâcher un peu lorsque, confortablement assis, il se mit à boire et à manger, et à parler de manière distraite de la mousson et du cricket. Il se laissa bercer et balancer par le mouvement du train, qui l’obligea tout de même à avaler un autre comprimé. L’amertume se fit sentir à nouveau. Il entrouvrit la fenêtre et aspira l’air à pleins poumons. Il baignait dans sa sueur. L’employé de bureau alluma le ventilateur et agita le journal (« Ah, cette chaleur ! ») pour créer une brise avant de le lui offrir. Il déclina et répondit avec un grognement qu’il sortait s’étirer les jambes.
Dans les toilettes, il tira la chasse jusqu’à ce que la cuve fût propre. Il y laissa tomber le revolver, qui émit un bruit métallique et demeura coincé. Il plongea la main pour y enfoncer l’arme, mais l’ouverture était trop petite. Il ramassa le revolver avec l’index et le pouce, et secoua l’arme, en évitant de faire des gouttes. Il ouvrit de force la fenêtre en haletant et jeta le revolver entre les barreaux. La chute de l’arme provoqua un bruit, deux rebonds qui produisirent un son métallique. Disparu. Il fit couler le robinet et frotta à vif ses mains avec du savon. Un autre comprimé d’antalgique ? Doucement. Reste éveillé. Il fouilla dans son sac à dos. Oui, l’argent y était toujours.
Il se ressaisit en prenant une grande respiration et referma les yeux. Il se vit en train de tomber, le visage crispé, la main agrippant la poitrine, là où une grande tache se formait sur la chemise blanche, le corps en train de tomber mais ne touchant jamais le sol, effectuant une nouvelle boucle, debout mais tombant encore, le tout en noir et blanc. Un coup, c’était tout. La mort l’avait laissé vidé et brûlant. Nous portons tous nos stigmates, nos croix, et il y a souffrance à chaque station , se dit-il.
Il avait su garder son calme. Il n’avait pas vu la baïonnette, mais elle vivait désormais en lui, sur son côté.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents