Le presbytère de l’horreur
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Le presbytère de l’horreur

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Description

Après avoir fait la connaissance de Ludovic Pinard, Maude Lacroix devient adepte de séances de relaxation. C’est avec l’aide du jeune homme que Maude tentera de retrouver ses parents biologiques, dont tous semblaient en ignorer l’identité. Selon son tuteur, Lucien Lacroix, qui avait toujours prétendu avoir trouvé Maude sur le pas de sa porte, son père et sa mère, des étrangers, étaient morts dans un accident d’auto en 1955.
Cependant, le jour de ses dix-huit ans, des commentaires de la part d’un vieillard de la place et de l’aumônier de son école laissent croire à Maude que ses parents n’étaient pas des inconnus de la petite ville de Tourelle. Questionné, Lucien Lacroix n’a d’autre choix que de lui dévoiler ses origines.
Une révélation qui donne froid dans le dos, mais qui ne décourage pas Maude de se lancer en quête de retrouvailles. C’est dans l’ancien presbytère, maintenant abandonné, de Tourelle, que la jeune femme et son compagnon Ludovic se rendront pour enfin découvrir la vérité sur ses vrais parents. Vérité qu’elle aurait bien voulu ne jamais apprendre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 février 2020
Nombre de lectures 10
EAN13 9782898036361
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2019 Pierre Cusson
Copyright © 2019 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision éditoriale : Sonia Alain
Révision linguistique : Nicolas Whiting
Conception de la couverture : © Fiverr
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier : 978-2-89803-634-7
ISBN PDF numérique : 978-2-89803-635-4
ISBN ePub : 978-2-89803-636-1
Première impression : 2019
Dépôt légal : 2019
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
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Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : Le presbytère de l’horreur / auteur, Pierre Cusson.
Noms : Cusson, Pierre, 1951- auteur.
Identifiants : Canadiana 20190033533 | ISBN 9782898036347
Classification : LCC PS8555.U845549 P74 2019 | CDD C843/.6—dc23
Remerciements :
Merci à ma famille et mes amis(es) qui m’encouragent dans cette belle aventure qu’est l’écriture de romans.
Merci à toute l’équipe des Éditions AdA pour leur merveilleux travail ainsi qu’à Sonia Alain pour la révision de Le presbytère de l’horreur.
Prologue
L a nuit noire commençait à s’évaporer alors que les premières lueurs apparaissaient à l’horizon. Des faisceaux jaunâtres balayaient la route étroite et sinueuse menant à Tourelle. Assis au volant de sa voiture bleue de l’année, une Chevrolet Bel Air 1955, l’homme d’une trentaine d’années combattait depuis un moment la fatigue qui l’accablait. À côté de lui, une jeune femme sous l’emprise de somnifères dormait malgré les cahots. Sur le siège arrière, un nourrisson emmailloté s’égosillait à fendre l’âme, réclamant la tétée.
La petite famille avait quitté les États-Unis quelques jours auparavant pour se créer une toute nouvelle vie. Leur existence était devenue intolérable depuis que Josh, le père de la femme, avait appris la grossesse de cette dernière. La haine du paternel envers le trentenaire avait augmenté le jour de la naissance de l’enfant, au point où, durant plus d’un mois, le couple avait dû se terrer dans une vieille maison abandonnée près de la frontière québécoise. Débusqué par des tueurs engagés par Josh, le trio de fuyards n’avait eu d’autre alternative que de filer à fond de train à travers le Québec.
Les yeux du conducteur s’affaiblissaient dangereusement, affectant ainsi sa concentration. À de nombreuses occasions, le véhicule frôla la bordure du fossé avant de poursuivre son chemin, sans dommage.
À un kilomètre de là, un homme et son chien s’efforçaient de pousser un troupeau d’une quarantaine de vaches à traverser la route pour atteindre le pâturage situé de l’autre côté. Il faut dire qu’il y a de ces matins où les bêtes sont plus délinquantes que d’ordinaire, ce qui demande une vigilance accrue de la part du fermier. Levant la tête, ce dernier aperçut au loin les phares de la voiture qui fonçait vers son bétail. Ses cris s’intensifièrent et ses coups de baguette redoublèrent sur les fesses des bovidés pour faire avancer les retardataires. Les aboiements du canidé se firent insistants ; il alla même jusqu’à distribuer de petites morsures aux pattes des récalcitrantes.
Après avoir succombé au sommeil pendant un moment, le conducteur de la Chevrolet souleva ses paupières. À moins de 15 mètres devant, trois énormes bêtes le fixaient de leurs grands yeux, fascinées par ces points brillants qui s’approchaient d’elles.
L’impact fut brutal — très brutal. Le bruit de la tôle qui se froisse, mêlé aux beuglements des vaches, vint emplir l’air du matin. L’automobile fit plusieurs tonneaux pour finalement s’immobiliser dans le pâturage.
Pendant d’interminables secondes, le fermier demeura pétrifié sur place alors que son chien, effondré par son échec, déguerpissait à toute allure en direction de la ferme.
Soudain, une flamme apparut sous la voiture. Moins de cinq secondes plus tard, il y eut une terrible explosion. Avant que le cultivateur se jette au sol pour se protéger, il vit un objet être éjecté du véhicule pour s’écraser à trois mètres de lui.
Une fois les débris de la Bel Air retombés, le fermier s’approcha de la petite masse informe gisant devant lui. Il découvrit avec stupéfaction le corps en bouilli d’un bébé. Atterré par cette vision, il se laissa choir sur ses genoux tout en fermant les yeux pour retenir ses larmes. Lorsqu’il les rouvrit, il aperçut une plaque minéralogique tordue traînant par terre, sur laquelle il pouvait lire « Arkansas ». Il s’en saisit.
À ce moment-là, une seconde automobile s’immobilisa à une dizaine de mètres. Deux inconnus en descendirent, puis, les mains sur les hanches, ils demeurèrent plantés là pendant près d’une minute sans même se préoccuper du fermier. Avant de remonter dans le véhicule, un des individus déclara :
— Enfin, nous n’entendrons plus jamais parler d’eux. Ils n’existeront plus pour personne.
Bien qu’il se soit exprimé en anglais, le témoin de l’accident comprit les paroles de l’étranger.
Le feu qui consumait la voiture était d’une telle ampleur que le paysan dut s’éloigner, tant la chaleur était devenue insupportable. Cependant, avant de prendre ses distances, il retira sa chemise et y enveloppa le corps de l’enfant pour l’emporter avec lui, un scénario macabre se dessinant dans sa tête.
Chapitre 1
U n calme étonnant régnait dans la grande pièce où une dizaine d’individus assistaient, en ce début de soirée, à une séance de méditation.
Formant un cercle, les personnes présentes avaient été invitées à se concentrer sur les pensées de l’instructeur se tenant au centre. De temps à autre, ce dernier jetait un regard discret dans leur direction, histoire de s’assurer de leur coopération.
Une lumière tamisée éclairait tant bien que mal le petit groupe. Chacun d’eux venait chercher dans ce genre d’activité la paix de l’âme, ainsi qu’une relaxation du corps et de l’esprit. La sensation de voir disparaître le stress de la journée valait à elle seule le coût à défrayer. Mais par-dessus tout, la curiosité s’avérait être le point commun de tous les gens rassemblés. Dans les publicités vantant les bienfaits de ces rencontres, on affirmait qu’avec un peu d’entraînement et beaucoup de patience, tous pourraient faire d’extraordinaires voyages qui les emmèneraient dans des endroits encore inconnus des hommes. Grâce à la volonté du subconscient, pas un coin dans l’univers ne pourrait être interdit à quiconque souhaitait vraiment y accéder. Il suffisait de croire dans les capacités que chaque être humain possède. C’était une méthode de relaxation plutôt avant-gardiste qui dérangeait, bien sûr, un grand nombre de personnes.
Le désir pour ce genre d’expérience avait amené Maude Lacroix à se joindre à ce groupe. C’était pour elle sa quatrième session avec Ludovic Pinard, le gaillard de 24 ans agenouillé au centre du cercle et pour lequel elle avait un certain attrait.
C’est par l’entremise d’une amie que Maude avait fait la connaissance de Pinard. Ce dernier l’avait convaincue de venir assister à l’une de ces séances où elle ne trouverait que bien-être et repos.
Dès leur arrivée, chacun des adeptes de la méditation avait été invité à revêtir une aube blanche à laquelle était greffé un capuchon pointu. Un accoutrement qui ressemblait étrangement à ceux que portaient les membres du Ku Klux Klan. D’entrée de jeu, Ludovic remarqua que l’un de ses élèves gardait constamment la tête penchée. Impossible de voir son visage, ce qui l’intrigua. Toutefois, chacun avait le droit d’agir à sa guise, alors si celui-ci préférait conserver l’anonymat, libre à lui.
— Laissez votre subconscient se joindre au mien, dit Pinard en douceur. Chassez toutes les ondes négatives pour vous concentrer sur moi. Ne combattez pas votre esprit qui veut quitter votre corps. Permettez-lui de s’unir au mien pour converger vers notre but.
Un silence de mort suivit les paroles de Ludovic, de façon à ce que tous puissent canaliser davantage leur énergie. Il se devait de ne pas brûler les étapes afin d’amener peu à peu ses disciples à plonger tête baissée dans le même rêve. Il ne lui fallait que quelques mots pour leur suggérer de le rejoindre dans ses pensées. Ce stratagème avait un taux de réussite impressionnant, et après chaque séance, tous croyaient fermement qu’ils avaient fait un voyage en compagnie de leur instructeur. Si bien qu’un jour, Pinard s’était payé le luxe de les transporter sur la face cachée de la lune pour leur faire visiter des grottes où vivaient d’étranges créatures.
— Venez avec moi, dit-il à voix basse. Et suivez-moi en vous tenant la main, mes amis. Nous allons nous rendre au cœur d’un volcan où vous pourrez observer ce qu’aucun homme n’a jamais contemplé d’aussi près.
Ludovic imprégna son esprit de l’image d’un volcan en éruption afin d’être en de meilleures conditions pour décrire tous les remous et les soubresauts de cette force naturelle.
— Sentez-vous la chaleur qui se dégage de toute cette lave ? Voyez-vous tous ces métaux ainsi que ces pierres qui fusionnent pour finalement se liquéfier ?
Un simple murmure de l’assistance confirma à Pinard que tous se laissaient prendre au jeu. Maintenant, il ne lui fallait qu’un peu d’imagination pour leur faire vivre des émotions extraordinaires.
Une vision horrible fit irruption dans son subconscient. Il ouvrit les yeux, inquiet de cette intrusion. Néanmoins, le petit groupe demeura immobile. Personne ne sembla s’apercevoir de ce contretemps. Pinard referma les paupières pour se retrouver une fois de plus au cœur de l’élément destructeur. D’une voix douce, il se remit à décrire de façon étonnante les déplacements de l’écorce terrestre provoqués par l’éruption volcanique.
Ludovic sursauta. Pour la deuxième fois, une apparition terrifiante vint supplanter son rêve. Un visage calciné d’une laideur incroyable se superposa aux flots de lave alors qu’entre les lèvres décharnées surgissait une langue tordue et visqueuse.
Pinard ne put réprimer un frisson qui paralysa son échine tandis qu’une sueur abondante perlait à son front. Du regard, il fit le tour de l’assemblée. Quelqu’un dans cette salle devait posséder un esprit d’une puissance supérieure à la sienne pour lui suggérer ces images horrifiantes. Curieusement, il sembla le seul à être témoin de cette manifestation — ce qui le rassura, d’ailleurs, car dans le cas contraire, cette scène aurait pu déclencher un mouvement de panique.
Au bout d’un long moment de silence, il recommença à décrire les splendeurs du volcan que chacun avait gravées dans son subconscient. Il ne fallait surtout pas que l’un de ses élèves s’aperçoive de son inconfort. Ludovic s’efforça de ne rien laisser paraître de son malaise. Néanmoins, cela devenait de plus en plus difficile de se concentrer.
Pour la troisième fois, l’infernal personnage lui apparut. C’en était assez ! Ludovic bondit sur ses pieds, à la grande surprise de tous, puis retira son capuchon blanc. Ses yeux affolés tournaient dans leurs orbites à une vitesse folle, son flux sanguin faisant gonfler les veines traversant ses tempes.
— Je suis désolé de ne pouvoir continuer, finit-il par dire. Je dois m’arrêter à présent. Nous reprendrons cette séance la semaine prochaine.
Il y eut des soupirs de mécontentement. Cette thérapie de relaxation était pour certains d’entre eux une bouée de sauvetage servant à atténuer, du moins pendant cette soirée, le stress quotidien auquel ils avaient à faire face.
Pinard était bien au fait de cette réalité et en était chagriné, mais il n’y avait rien à faire ; quelqu’un embrouillait ses pensées. Une force étrange qui entravait son subconscient au point où se concentrer devenait impossible.
— Je suis désolé, répéta-t-il dans un murmure.
Lentement, le cercle se défit. Tous se dirigèrent vers la sortie, enlevant tour à tour le capuchon qui cachait leur visage. Pour sa part, Maude resta sur place à visage découvert, espérant au fond d’elle-même que Ludovic la retiendrait.
Dans une pièce voisine, les élèves retirèrent l’aube qui les enveloppait, puis après l’avoir pliée cérémonieusement, quittèrent l’endroit. Un seul d’entre eux ne se découvrit pas. Il attendit que les autres aient disparu pour prendre congé à son tour. L’instructeur ne s’aperçut pas de ce manège, n’ayant d’yeux que pour la jeune Lacroix.
— Maude, dit Ludovic au moment où elle s’apprêtait à imiter ses compagnons.
Elle se retourna vers l’homme demeuré immobile au centre de la salle de méditation. Dans son regard, elle remarqua une réelle inquiétude, ressemblant presque à de la peur.
— Je t’en prie, Maude, reste avec moi un instant.
Elle était vraiment jolie avec ses longs cheveux châtains qui coulaient jusqu’à la hauteur de ses omoplates. Ses prunelles marron possédaient une luminosité étonnante, rehaussée d’une légère ombre à paupières violacée. Tous les traits de son visage semblaient avoir été sculptés par un artiste.
En la voyant la première fois, Ludovic avait eu un pincement au cœur, ce qui constituait pour lui un sentiment nouveau qu’il avait, à ce moment-là, espéré approfondir davantage.
— Tu ne crois pas qu’il serait préférable pour toi de te reposer un peu ? Je suis persuadée que tu as besoin de faire le vide dans ta tête. Tu me paraissais perturbé tout à l’heure.
— J’ai été agressé, dit-il avec de la frayeur dans le regard. Je veux dire que quelqu’un s’est infiltré en moi pour brouiller mes pensées. Tu dois m’aider à découvrir celui qui est intervenu dans mon subconscient.
— Que dis-tu ? s’étonna la jeune femme. Il y a quelqu’un qui est entré dans ton esprit ?
— Oui, et je n’ai aucune idée de qui il peut s’agir. Je te prie de me prêter main-forte pour le démasquer.
— Pourquoi moi ? Je ne suis pas ce que l’on peut appeler une experte en la matière. D’autant plus que je ne connais personne dans ce groupe.
Pinard demeura perplexe durant quelques secondes, cherchant le moyen de la convaincre de l’aider. Il était évident que ses pensées se trouvaient encore perturbées par les événements de la séance. Il ne savait pas lui-même la raison qui le poussait au juste à quémander l’aide de Maude. Sans doute que l’attirance qu’il avait pour elle depuis sa première rencontre y était pour quelque chose.
— Ce que je te demande, c’est d’ouvrir les yeux ainsi que les oreilles lors de notre prochaine session de méditation. Il faut que je découvre l’identité de celui qui m’agresse de la sorte. J’ai confiance en toi.
— Bon, ça va, acquiesça la jeune femme. J’essaierai, mais je ne peux rien te promettre.
Sur ces mots, Maude se détourna de Ludovic pour s’éloigner de lui sans plus se retourner, persuadée que ce n’était rien d’autre qu’une stratégie pour se rapprocher d’elle. Ludovic était bel homme, mais elle n’était pas prête à s’engager dans une relation qu’elle savait d’avance vouée à l’échec. Jusqu’ici, tous ceux qui avaient voulu s’intéresser à elle s’étaient évanouis dans la nature peu de temps après ; les nombreuses cicatrices sur son cœur en étaient la preuve.
« Et si c’était elle ? » songea Ludovic. « Après tout, c’est seulement la quatrième fois qu’elle assiste à une séance, et je ne sais pratiquement rien d’elle. Non. C’est impossible. Une jeune fille si charmante ne peut avoir au fond de son esprit des images aussi hideuses. » Il rejeta cette idée farfelue en se traitant d’imbécile.
Chapitre 2
I l faisait encore sombre à l’extérieur lorsque le réveille-matin laissa entendre son tintamarre habituel.
5 h 30.
Maude étira paresseusement le bras, tâtonna un instant sur le bureau puis, d’une main incertaine, réussit à le faire taire.
Une autre journée se mettrait en branle bientôt, dès que la jeune fille poserait un pied sur le plancher.
En maugréant une série de paroles disgracieuses à l’en-droit de ce début de matinée, Maude finit par glisser les jambes hors de son lit. De ses poings fermés, elle se frictionna les yeux afin d’améliorer sa vision puis se dressa enfin. Il lui fallut à peine quelques secondes pour être envahie par toute l’énergie nécessaire à l’entreprise de ses activités quotidiennes.
Elle s’enveloppa d’une robe de chambre puis, saisissant une serviette au passage, elle dévala le grand escalier qui menait au rez-de-chaussée pour disparaître dans la salle de bain.
Machinalement, elle lorgna du côté du miroir. Elle fit une moue en apercevant ses traits étirés et défraîchis. Sans attendre, la brunette tourna le robinet de la douche. Après s’être assurée de la bonne température de l’eau, la jeune femme retira son vêtement pour ensuite entrer sous le jet saccadé qui l’aiderait sans aucun doute à s’éveiller pour de bon.
Quelle agréable sensation de sentir ce liquide fumant caresser tout son corps ! Cette douche matinale était devenue pour Maude une drogue dont elle ne pouvait se priver — un délice de la vie !
« Ce n’est que de cette façon que je peux être d’attaque pour débuter la journée », se disait-elle.
Pendant près de 20 minutes, elle s’abandonna à ce plaisir merveilleux tout en fredonnant des airs populaires qu’on arrivait à peine à reconnaître.
À regret, Maude ferma le robinet, s’épongea puis s’enveloppa de sa serviette veloutée sur laquelle apparaissait la figure de son chanteur favori.
Tout en se frictionnant, la jeune femme se rapprocha du grand miroir dressé au-dessus de l’évier puis, d’un coup de serviette, y essuya la buée. Un sourire traversa son visage lorsqu’elle aperçut la chevelure hirsute qu’elle venait tout juste de commencer à sécher.
Au souvenir de ce qui s’était passé la veille à la séance de relaxation, ses lèvres se soudèrent et ses yeux se durcirent. Les paroles du jeune homme l’avaient effrayée au point où elle se demandait si elle aurait le goût de retourner encore dans ce genre de thérapie.
— Te casse pas la tête avec ça, Maude, se dit-elle à voix haute. Ce Ludovic est prêt à tout pour t’impressionner ; mon intuition me dit qu’il est fou de toi, ma chérie. Ce n’était qu’un subterfuge pour t’attirer dans ses filets. Je crois que je vais m’y laisser prendre.
Elle ricana un bon coup tout en enfilant son peignoir, qu’elle referma sur elle afin de garder toute la chaleur que la douche lui avait procurée.
Après avoir enveloppé sa longue chevelure à l’aide d’une autre serviette, Maude quitta la salle de bain pour se diriger vers la cuisine, où se trouvait sa tante Violette en compagnie de son oncle Lucien. Déjà attablés devant leur petit-déjeuner, les Lacroix souhaitèrent cordialement le bonjour à leur nièce en l’invitant, comme d’habitude, à venir prendre place près d’eux.
— Bonjour, vous deux, dit la brunette en déposant un baiser sur la joue de chacun. Toujours aussi matinaux ?
— Il le faut, ma chérie, répondit Lucien Lacroix. Le boulot nous attend ; pas moyen d’y échapper. Tu sais, une ferme, même modeste, exige beaucoup d’efforts. Le vieux Breton a besoin de moi pour arriver à garder la sienne. Et à vrai dire, je m’ennuie un peu depuis que je la lui ai vendue ; ça me fait du bien d’y retourner pour travailler.
— Oui, mais c’est tout de même agréable de recevoir un joli chèque au bout de la semaine.
— Crois-moi, ma fille, ton oncle doit travailler dur pour gagner cet argent. Alors, si tu veux écouter le conseil d’une vieille comme moi, ne te presse pas pour quitter l’école. Les études, il n’y a rien de mieux pour s’assurer un avenir adéquat.
Maude jeta un regard désapprobateur en direction de sa tante Violette. Pourquoi presque tous les adultes s’entêtaient-ils à donner le même conseil aux jeunes ? Cela devenait agaçant à la longue. Maude croyait pour sa part qu’il était préférable pour quelqu’un de son âge de vivre différentes expériences avant de se fixer un but dans la vie. Il n’y avait pas que les études à considérer. Il y avait aussi le fait d’être heureuse en faisant ce qui lui plaisait. Connaître des jeunes gens et s’amuser au maximum s’avérait être d’une importance capitale pour elle.
Néanmoins, son carnet scolaire n’était pas des plus reluisants. Par conséquent, elle devait se taper des cours de rattrapage tout l’été. Elle n’était pas la seule, d’ailleurs ; plusieurs de ses compagnes se retrouvaient également dans cette situation. Il faut tout de même préciser que pour cause de maladie à cinq ans, Maude n’avait pas été en mesure de débuter ses classes en même temps que tous les enfants de son âge. Elle avait deux ans de retard.
— Nous n’allons pas recommencer à parler de tout ça ce matin… dit-elle en soupirant d’exaspération.
— Elle a raison, Violette, approuva Lucien. Cesse donc de lui rebattre les oreilles avec tes sermons sur ta philosophie de la vie.
Il y eut un silence après les paroles de l’oncle Lucien. Maude l’adorait, et ce dernier lui rendait bien. Chaque fois que Violette tentait de s’immiscer dans les affaires personnelles de la jeune femme, il s’empressait de s’interposer.
Soudain, Maude tressaillit. Elle se rendit bêtement compte que c’était le jour de son anniversaire. Comment avait-elle pu oublier un jour d’une telle importance alors qu’elle l’attendait depuis si longtemps ? Sûrement que ses pensées étaient obnubilées par l’incident de la veille. La présence de Ludovic dans sa vie prenait plus de place qu’elle voulait se l’avouer.
Son cœur se mit à battre de bonheur. Enfin, elle venait d’atteindre la majorité ; cela signifiait la liberté. Plus jamais on ne l’obligerait à faire ce qu’elle ne désirait pas. Dès aujourd’hui, elle devenait la seule maîtresse de sa destinée.
Malgré son nouveau statut, le sourire qui éclairait le visage de Maude s’éteignit. Du coin de l’œil, elle regarda son oncle et sa tante, qui continuaient, mine de rien, à siroter leur café.
— C’est une merveilleuse journée, lança Maude. Vous ne trouvez pas ?
— Faudrait peut-être attendre de voir le soleil se lever pour affirmer ça, répondit Lucien.
— Oui… bien sûr… le soleil.
Déçue de la réaction de Lucien, Maude se plongea songeusement dans son bol de céréales. Il devait y avoir un moyen détourné d’éveiller sa mémoire.
— Au fait, reprit-elle au bout d’un moment de silence, quelle date sommes-nous ?
Lucien se retourna en direction d’un grand calendrier accroché au mur derrière lui et sur lequel Violette inscrivait de nombreuses notes.
— Nous sommes le 12 août, ma chérie, constata l’homme sans trop d’émotion.
— Tu es certain, oncle Lucien ? Nous sommes vraiment le 12 août ?
— Aussi sûr que la terre est ronde !
Maude n’en revenait pas. Ils avaient réellement oublié ce jour d’une importance capitale pour elle.
Lucien Lacroix se leva de table pour se diriger vers la porte d’entrée, qu’il ouvrit tout en murmurant les paroles de sa chanson préférée. Comme à son habitude, Éric, le jeune camelot du coin, n’avait pas manqué le petit tapis ovale sur la galerie juste devant la porte. De sa bicyclette, il lançait adroitement le journal enroulé des Lacroix, qui atterrissait 9 fois sur 10 à l’endroit prévu. Lucien se saisit du quotidien puis revint à sa place pour s’empresser de le feuilleter.
Tout espoir était perdu, cette fois. Maude n’obtiendrait probablement rien de son oncle et de sa tante. Peut-être aurait-elle plus de chance du côté de ses compagnes de classe. Sûrement que Mélanie lui fera la bise en lui offrant une carte de souhaits.
« Tant pis », se dit-elle. « Ils y penseront sans doute durant la journée. »
Après avoir avalé son petit-déjeuner, Maude retourna à sa chambre. De sa garde-robe, elle retira une petite jupe à carreaux qu’elle enfila aussitôt. Elle s’empara ensuite d’un soutien-gorge ainsi que d’un chandail moulant de couleur beige dans l’un des tiroirs de son grand bureau.
Encore une fois, elle examina son reflet dans l’immense miroir s’élevant au-dessus du meuble. D’un regard satisfait, elle admira les courbes de son corps, laissant glisser ses doigts sur sa peau douce.
Le cœur léger, elle revêtit rapidement le chandail. Un sourire apparut sur ses lèvres lorsqu’elle aperçut le résultat.
— Si Ludovic me voyait habillée de la sorte, il craquerait à coup sûr.
À regret, elle quitta son image. Avec une agilité inhabituelle, elle dévala l’escalier et retourna à la cuisine.
Lucien leva les yeux de son journal. Contrairement à Violette, il la trouva réellement charmante dans son petit ensemble. Mais ni l’un ni l’autre ne firent de commentaires.
Une voiture klaxonna devant la demeure des Lacroix. Maude entrouvrit les rideaux de la fenêtre pour constater que Gérard Cardin avait stationné son véhicule au bout de l’entrée menant à l’habitation.
— Ça y est, dit-elle d’une façon nostalgique. Monsieur Cardin m’attend.
— Toujours ponctuel, ce vieil homme, fit remarquer Violette.
— C’est assez étonnant que son médecin consente à signer ses papiers pour l’obtention de son permis de conduire, grogna Lucien. Surtout à 80 ans et après deux crises cardiaques.
Maude se détourna puis, se saisissant du sac brun renfermant le goûter que Violette lui avait préparé, elle quitta la maison.
Après quelques pas, Maude s’immobilisa. Elle fit lentement volte-face. Elle ne pouvait tout de même pas partir sans dire bonjour. Après tout, ce n’était pas si grave qu’ils aient oublié son anniversaire. Remplie de regrets, la jeune fille ouvrit la porte pour s’excuser de son attitude. Une surprise l’attendait. Oncle Lucien et tante Violette se tenaient tous deux debout devant elle.
— Bonne fête, ma chérie ! lança Violette en s’accrochant à son cou, la larme à l’œil.
— Bon anniversaire, ma grande ! enchaîna Lucien. Croyais-tu réellement que nous avions oublié un jour aussi important pour toi ?
Maude baissa la tête un instant puis embrassa son oncle sur la joue.
— Je m’excuse, murmura-t-elle. J’aurais dû me douter qu’il ne s’agissait que de l’une de tes blagues.
— J’ai eu peur que tu partes sans que j’aie le temps de te souhaiter tous mes vœux.
Pour la seconde fois, le klaxon de monsieur Cardin se fit entendre, ce qui empêcha Maude d’ajouter quoi que ce soit. Lucien Lacroix jeta un regard frustré en direction de l’octogénaire.
« Il n’a rien à faire de toute sa journée », songea-t-il. « Il pourrait patienter deux minutes ! »
La figure illuminée d’un réel bonheur, Maude quitta la maison pour se diriger en courant vers l’auto du vieil homme.
— Bonjour, monsieur Cardin.
Il hocha la tête, un sourire apparaissant au coin de ses lèvres plissées. À travers ses épaisses lunettes, il regarda la jeune fille boucler sa ceinture de sécurité. Maude ressentit une certaine gêne de se savoir ainsi observée. Après un moment d’hésitation, elle tourna la tête vers le conducteur.
— Il y a quelque chose qui ne va pas, monsieur Cardin ? demanda-t-elle.
— Pas du tout, ma petite. Je m’excuse, je ne voulais pas te rendre mal à l’aise. C’est que j’étais en train de ruminer des souvenirs qui datent du moment de ta naissance et… bah ! Laisse tomber. Je ne suis qu’un vieux fou. Ça ne vaut pas la peine de m’écouter. Ça ne ferait que gâcher ta journée.
Ces dernières paroles provoquèrent dans l’esprit de Maude une étrange sensation. Elle eut l’impression que l’octogénaire avait des choses à lui révéler, mais qu’il n’osait le faire. Pourquoi avait-il choisi précisément ce matin-là pour l’intriguer de la sorte ?
La jeune femme regarda le paysage défiler tout en se posant des questions sur les intentions du vieil homme. Au bout de deux minutes, elle n’y tint plus.
— De quels souvenirs vous vouliez parler tout à l’heure, lança-t-elle ?
— Quoi ? Que dis-tu ?
— Quels souvenirs ont refait surface dans votre tête lorsque je suis montée ?
— Je vois que tu es curieuse, ma jolie. Mais il est préférable que je me taise.
— Mais pourquoi ? s’impatienta Maude. Je suis certaine qu’il y a un rapport entre moi et ces souvenirs. Je vous en prie ; dites-moi de quoi il s’agit, ou sinon, je ne pourrai pas me concentrer de toute la journée.
— Tant pis pour toi, Maude, s’entêta le vieillard. Je n’ai rien à te dire concernant ton passé.
Pour quelle raison cet homme faisait-il référence à son passé ? Maude eut la désagréable sensation que le vieillard tentait d’entrer dans son esprit — qu’il cherchait à y implanter des images ! Jamais elle n’avait ressenti une telle incursion dans son cerveau. D’ailleurs, une étrange pensée s’immisça en elle.
— Cela a-t-il un lien avec mes parents ? Vous les avez peut-être connus ?
L’octogénaire appuya sur le frein, faisant dévier du même coup la voiture de sa route. Heureusement, Gérard Cardin réussit presque aussitôt à stabiliser le véhicule, qui reprit son allure. Maude demeura muette. Les sourcils froncés au maximum, elle réfléchissait à ce qui avait pu perturber cet homme de la sorte.
À de nombreuses occasions, Cardin jeta un regard furtif dans sa direction, espérant de tout cœur que la jeune femme ne lui pose aucune autre question.
— Vous savez des détails au sujet de mon père et de ma mère, n’est-ce pas, monsieur Cardin ? demande Maude après quelques minutes, perdue dans ses jongleries.
— Je n’ai rien à te dire…
— Vous alliez le faire tout à l’heure. Qu’est-ce qui vous empêche de me raconter ce qui vous a passé par la tête ? Pourquoi n’y a-t-il personne de disposé à me renseigner sur mes parents ? Tout ce que je sais d’eux, c’est qu’ils sont morts. C’est dingue, quoi ! J’ai tout de même le droit de connaître un peu la vie de mon père et de ma mère.
— Je te répète que je n’ai rien à te dire ! s’emporta Gérard Cardin, perdant patience. Si tu veux en apprendre davantage, tu n’as qu’à interroger ton oncle Lucien.
« Oncle Lucien », songea Maude. « Mais il n’est au courant de rien. Je lui ai déjà posé la question et il m’a affirmé n’avoir jamais connu mon père. »
— Ce n’est pas mon vrai oncle. Il m’a recueillie après le décès de mes parents dans un accident de la route. Il a demandé que je sois sous sa tutelle.
La voiture ralentit progressivement puis s’arrêta près du trottoir longeant un immense édifice.
— Un conseil, ma jolie, dit Cardin, oublie cette conversation. Crois-moi, il est préférable pour toi de ne plus te tracasser avec ça.
Maude ouvrit la portière avec la rage au cœur. Sans même remercier le vieil homme, elle s’éloigna pour ensuite disparaître derrière la grande porte de l’école.
Cardin la suivit des yeux tout en affichant un petit sourire.
— Bien joué, Cardin, se dit-il à voix haute. Tu ne pouvais pas faire mieux pour piquer sa curiosité concernant ses origines.
Le regard empreint d’une satisfaction évidente, Gérard Cardin fixa la route un moment avant d’appuyer sur l’accélérateur.
Chapitre 3
L udovic Pinard s’éveilla en sursaut encore une fois, un affreux cauchemar ayant troublé son sommeil pendant la nuit. Le corps couvert de sueur, il s’extirpa de son lit, effrayé par ce que son subconscient venait de vivre.
Au début, son rêve avait été euphorique alors qu’il se retrouvait dans une vieille maison abandonnée en compagnie de Maude. Elle était tellement belle qu’il n’avait pu s’empêcher de la prendre dans ses bras pour l’embrasser avec tendresse. De son côté, la jeune femme avait résisté un instant, mais s’était détendue pour s’accrocher ensuite à lui. Sa peau était d’une extrême douceur, et ses lèvres dégageaient une telle chaleur qu’il en avait été envoûté.
Comme par enchantement, un lit à baldaquin était apparu dans la pièce vide où ils se trouvaient. De chaque côté, d’immenses chandeliers éclairaient le nid d’amour. C’était merveilleux ! Malgré la surprise qui se lisait sur leurs traits, les deux amoureux s’étaient approchés du meuble si invitant. Ludovic avait aperçu, sur le mur derrière lui, sa propre silhouette qui retirait les vêtements de celle de sa compagne. Une chaleur intense avait parcouru son corps, et dans ses yeux, un désir de plus en plus grandissant avait brillé. Aucune peur n’était venue l’assaillir — pas plus que Maude, d’ailleurs. Le regard langoureux de la jeune femme ne l’avait pas quitté un instant, lui laissant tout deviner de son consentement.
À l’instar de sa silhouette, Ludovic avait entrepris de déshabiller sa tendre amie. Du bout des doigts, il avait caressé sa peau de velours et s’était attardé dans ses longs cheveux si doux.
Pour eux, le temps s’était arrêté. Aucun bruit ne leur parvenait. Ils devaient à coup sûr évoluer dans un autre monde ; un monde magique où rien ne leur était interdit. Un à un, les vêtements de Maude étaient venus joncher le sol. Puis, à son tour, il s’était retrouvé entièrement nu.
Une passion réciproque les avait rapprochés et ils s’étaient perdus dans un baiser intense qui avait duré une éternité. Sans faire de gestes brusques, il avait soulevé sa bien-aimée pour ensuite la déposer avec précaution sur le grand lit.
— Tu es si belle, Maude, avait-il dit. Je n’ose croire à ce bonheur qui nous arrive.
De ses bras tendus, elle l’avait invité à la rejoindre ; son sourire paraissait féerique. Les lueurs vacillantes des bougies jouaient sur les formes splendides de son corps, leur donnant un aspect mystérieux et envoûtant.
Enivré par ce spectacle divin, il s’était laissé glisser à ses côtés, subjugué par sa beauté. Délicatement, il avait palpé ce superbe corps frémissant, arrachant quelques soupirs à la gorge de sa déesse. Le plaisir augmentant en intensité, il l’avait recouverte et leurs peaux en fusion s’étaient soudées l’une à l’autre.
Durant de sublimes minutes, ils étaient restés ainsi rivés l’un à l’autre, se refusant à faire le moindre geste, de peur que la magie de cette union disparaisse à jamais. Amoureusement, il l’avait embrassée puis, prêt à atteindre l’indicible volupté, il s’était fondu en elle. La sensation était si merveilleuse qu’il avait perdu toute notion de la réalité.
Au moment de l’extase, il avait appuyé sa joue contre la sienne, se mordant les lèvres de peur de hurler de bonheur. Pourtant, l’euphorie s’était interrompue abruptement. Une douleur intolérable l’avait agressé en entier, comme si sa peau s’était mise à brûler et à se déchirer. De toutes ses forces, il avait essayé de se retirer du corps de Maude, en vain ; il était demeuré collé à elle, sans même pouvoir relever la tête pour voir ce qui se passait.
Il avait ressenti tout à coup de nombreux bras qui l’empoignaient de partout, qui le serraient avec une force inouïe, au point de lui arracher un cri de douleur. Un rire démoniaque s’était élevé dans la pièce. Un rire qui avait semblé provenir de Maude et qui lui avait presque défoncé les tympans.
Pour la seconde fois, il n’avait pu retenir des cris déchirants, tellement la souffrance était insupportable. Déployant toute la puissance dont il avait été capable, il s’était projeté en arrière afin de se dégager, mais ce n’était qu’après plusieurs tentatives qu’il avait réussi enfin à s’éloigner de Maude.
Ses yeux s’étaient agrandis d’horreur. Une frayeur incontrôlable l’avait envahi à ce moment-là, et dans sa gorge, un goût amer de vomissure l’avait fait toussoter. Au milieu du lit, le corps de Maude avait subi une transformation démoniaque. De partout sur sa peau émergeaient des formes miniatures de faces humaines qui voulaient s’en extirper. De petites mains aux doigts garnis de griffes surgissaient dans le but évident de l’attraper.
Puis la figure de Maude, jusque-là demeurée dans l’ombre, était apparue à ses yeux. Ses traits convulsés démontraient à quel point la jeune femme souffrait ; il avait été empreint de pitié pour elle. Que pouvait-il faire pour soulager sa douleur ? Était-elle possédée par un être diabolique ?
— Aide-moi, Ludovic ! s’était-elle écriée. Viens à mon secours !
Décontenancé par ce triste spectacle, il n’avait pu que poser une main compatissante sur la joue de sa compagne. Elle, qui était si belle, si douce… Que lui arrivait-il ?
Soudain, sans qu’il puisse l’éviter, une formidable mâchoire s’était refermée sur sa main. Le visage de Maude avait disparu, substitué par celui de l’être monstrueux qu’il voyait sporadiquement lors de ses séances de relaxation. Une peau calcinée et boursouflée, des yeux étincelants de cruauté qui le fixaient…
D’un geste instinctif, il avait retiré sa main à moitié dévorée pour basculer hors du lit, sa tête heurtant le sol. Paniqué par la métamorphose et l’attaque du démon, il s’était relevé prestement, mais en entendant à nouveau le rire de ce dernier, il avait été figé sur place. Lentement, il s’était tourné en direction du grand lit pour apercevoir à 30 centimètres à peine de sa figure celle de la créature hideuse.
— Embrasse-moi ! avait crié la bête. Allez, embrasse-moi, Ludovic, et viens me baiser !
Il n’avait pas eu le temps de répondre ni de réagir ; déjà, une langue tordue et visqueuse s’engageait dans sa bouche.
C’est à ce moment-là que Ludovic avait émergé de son rêve.
— Ce n’était qu’un cauchemar, dit-il après un soupir de soulagement. Ce n’était qu’un horrible cauchemar !
Puis, songeur, Pinard demeura sans bouger un long moment. Cette terrifiante vision ne le quitterait pas avant qu’il ait trouvé une explication. Au fond de lui, il était persuadé que ce rêve l’avait assailli pour l’avertir que Maude courait un danger. Lequel ?
Après avoir repéré le numéro de téléphone de Lucien Lacroix dans le bottin, Ludovic s’empara du combiné téléphonique pour composer fébrilement ce dernier. L’attente lui parut interminable tellement il était impatient de parler à la jeune femme.
— Allô ?
— Maude ? lança Pinard.
— Maude est partie pour l’école.
— Vous allez sans doute croire que ma question est un peu bizarre, mais est-ce qu’elle allait bien ce matin ?
— Mais oui, elle se portait très bien. Nous avons pris le petit-déjeuner ensemble. Nous lui avons même souhaité bon anniversaire. Mais pourquoi cette question ? Et qui est à l’appareil, je vous prie ?
— Dieu soit loué ! dit le jeune homme. Je suis Ludovic Pinard, un ami de Maude.
— Ah ! Ludovic. Maude m’a parlé de toi. Dois-je lui transmettre un message ?
— Non. Pas la peine. Je vous remercie. Au revoir.
Ludovic coupa la communication sans fournir d’explication, puis, un sourire de soulagement accroché aux lèvres, il se laissa choir dans son lit, heureux que rien de fâcheux ne soit arrivé à Maude. Il l’avait vraiment dans la peau, cette fille.
Ne pouvant garder ce secret pour lui-même, il quitta son appartement. Sifflotant un air joyeux, il alla frapper à la porte de sa propriétaire. C’était une gentille femme de près de 80 ans qu’il adorait, en quelque sorte sa confidente.
— Qui est là ? demanda une voix tremblotante.
— C’est moi ! Ludovic ! Ouvrez-moi, madame Valcourt.
L’homme entendit le tintement de la chaîne de sûreté puis le déclic du verrou, et la porte s’effaça devant lui. Sans perdre un instant, Ludovic enlaça la dame avec tendresse en embrassant son front plissé.
— Ferme derrière toi, dit-elle. Les autres locataires pourraient jaser. Ils sont même capables de croire que nous sommes amants.
— Mais c’est que je vous aime beaucoup, madame Valcourt, et je n’ai pas peur de le montrer.
— Cesse tes folies, Ludovic. Dis-moi plutôt de qui il s’agit.
— Que voulez-vous dire par là ? s’inquiéta Ludovic, intrigué par la remarque de la vieille femme.
— Ne me prends pas pour une idiote, mon jeune ami. Même si ma vision n’est plus ce qu’elle était, je peux tout de même voir que tu es amoureux. Alors, de qui s’agit-il ? Quel est son nom ?
— On ne peut rien vous cacher, n’est-ce pas ? Il s’agit de Maude. Maude Lacroix. Une jolie fille que j’ai rencontrée dernièrement ; j’ai hâte de vous la présenter.
Le sourire d’Emma Valcourt s’évanouit tout à coup, puis elle se détourna pour éviter de montrer l’effet de surprise qu’avait provoqué sur elle cette révélation.
De toute évidence, Ludovic ignorait tout du passé de la famille de cette Maude Lacroix ; une histoire scabreuse dont personne ne désirait se souvenir.
— Qu’avez-vous, madame Valcourt ? demanda Ludovic intrigué.
— Je n’ai rien, mon petit, répondit l’aînée en caressant de sa main la joue de Pinard. Je songeais, comme une vieille folle, que j’allais perdre mon amoureux.
— Voyons. Vous pouvez être assurée qu’il y aura toujours de la place pour vous dans mon cœur.
— Elle a de la chance, cette petite, continua Emma. Je suis heureuse pour vous deux et vous souhaite beaucoup de bonheur. Vous le méritez.
Ludovic eut tout à coup l’impression que madame Valcourt connaissait Maude, mais qu’elle ne voulait pas le laisser paraître. Pourquoi ce mystère ?
Au moment où il s’apprêtait à lui poser la question, le téléphone sonna. Emma alla répondre d’un pas rapide, soulagée de ne pas être en mesure de poursuivre cette conversation avec le jeune homme.
— Comme je suis contente de t’entendre, Rose ! s’exclama-t-elle. Ça fait tellement longtemps !
Sachant, par expérience, que la vieille femme en avait pour au moins une heure à bavarder, Ludovic lui fit un geste de la main en signe d’au revoir. Emma le lui rendit avec un immense sourire. Ludovic referma la porte derrière lui. Emma Valcourt raccrocha.
Quelqu’un avait fait un faux numéro.
Chapitre 4
L e soleil était haut dans le ciel et une chaleur suffocante régnait dans la petite ville de Tourelle. Sur le trottoir, les passants se faisaient de plus en plus rares. L’heure du dîner était terminée, ce qui expliquait en partie l’absence partielle de promeneurs.
Plusieurs commerçants de la place attendaient à l’extérieur de leur établissement les éventuels clients, qui tardaient à venir.
Une auto-patrouille longea la rue principale. À bord se retrouvaient le sergent Cyr et son coéquipier Denis Jobin, un gaillard à la corpulence impressionnante.
Tous respectaient Rudolf Cyr, père d’une famille de quatre enfants qui savait s’y prendre avec les délinquants de la région. Les gens de Tourelle le considéraient comme un véritable ami sur lequel on pouvait compter jour et nuit.
La voiture s’arrêta devant un café terrasse. Le propriétaire gesticula comme un dément dans le but d’attirer l’attention des deux policiers.
— Qu’y a-t-il, Gino ? demanda Cyr en quittant le véhicule.
— Rien de grave, répondit l’homme en s’essuyant les mains sur son grand tablier. Je me disais que vous et Denis auriez peut-être le temps de venir vous désaltérer un peu. Il fait une telle chaleur !
Si Gino était Italien, il s’exprimait en un français presque parfait. À trois reprises, le sergent Cyr avait eu l’occasion de lui rendre service en capturant des voleurs qui avaient voulu dévaliser son établissement. Depuis ce temps, Gino ne ratait jamais une chance de faire plaisir au policier et à son coéquipier.
— J’ai cru que tu avais d’autres problèmes avec ta caisse, ironisa Cyr.
— Pas de danger, répliqua le restaurateur d’un ton tout aussi moqueur. Tous les cambrioleurs du coin savent qu’il est impossible de commettre un vol dans la région. Vous êtes une terreur, c’est évident.
— Cesse tes compliments à deux sous et sers-nous un cola bien froid avec beaucoup de glace.
— Prenez place à cette table, messieurs. Il y a de l’ombre et tout ça pour le même prix.
En moins de deux minutes, les breuvages se retrouvèrent devant les gardiens de la paix, déjà assis. Jobin extirpa un mouchoir de sa poche pour s’éponger le front. Jamais il ne pourra s’habituer à cette chaleur torride.
— Bois un bon coup, mon vieux, ça va te faire du bien, lança Rudolf Cyr.
— La ville est tranquille aujourd’hui, hein, sergent ?
— Tant mieux pour nous. Je ne me sens pas du tout le courage de faire un acte de bravoure par cette canicule.
— Tu prends de l’âge, on dirait ! dit Jobin en découvrant ses magnifiques dents blanches.
— Tu peux te moquer autant que tu veux, Denis. Tous les deux, nous savons très bien que tu as plus de printemps que moi à ton actif.
Les deux patrouilleurs se mirent à rire franchement. Depuis de nombreuses années, ils ne rataient jamais la chance de se narguer en ce qui concernait leur âge, et chaque fois, Rudolf Cyr avait le dernier mot, puisque Denis Jobin était son aîné de quatre ans.
Tout en bavardant, Jobin laissa errer son regard sur les commerces s’alignant de l’autre côté de la rue. Tout semblait d’un calme rassurant. Satisfait, il ingurgita une grande gorgée de cola.
Soudainement, les yeux du policier s’arrêtèrent sur une vieille voiture verte de marque Gran Torino, stationnée devant la banque se trouvant à une centaine de mètres du café terrasse. Le conducteur occupait toujours son poste, et malgré la distance, Jobin percevait sa nervosité, car il ne cessait de tourner la tête dans tous les sens.
— C’était trop beau pour durer, sergent, dit-il enfin après une certaine hésitation par peur de crier au loup.
— Qu’y a-t-il ?
— Regarde la Gran Torino là-bas, reprit l’adjoint en pointant l’index en direction du véhicule suspect. Ça fait un moment que je la surveille. Le chauffeur me paraît un peu louche. Il me semble très agité.
— Il attend peut-être quelqu’un qui en a long à dire au banquier.
— Là, je ne rigole pas, grogna Denis en bondissant. On dévalise la banque sous nos yeux !
En effet, trois individus affublés d’une cagoule venaient de quitter l’établissement, portant chacun un fusil entre les mains.
Un coup de feu retentit, suivi de plusieurs cris provenant de passants effrayés. Une seconde détonation déchira l’air. De la position où il se trouvait, Cyr réussit à apercevoir le gardien de l’endroit, qui s’effondrait dans les marches de l’institution.
— Ils ont eu Rich ! Les salauds ! Allez ! Vite, en voiture.
D’un seul mouvement, les deux hommes se précipitèrent vers leur auto-patrouille, dans laquelle ils s’engouffrèrent en toute hâte. Pendant que Cyr s’installait au volant, Jobin décrocha le microphone du radio émetteur pour alerter les policiers du poste de Tourelle.
— Bien reçu, confirma le répartiteur. J’envoie deux autos à la rescousse.
— Dites-leur de se grouiller le cul ! hurla Jobin. Ça va chauffer dans un instant.
La Gran Torino démarra dans un crissement de pneus et passa à toute allure devant le véhicule des deux agents. Dans un bruit d’enfer, l’auto-patrouille exécuta un 180 degrés pour s’élancer à la poursuite des voleurs.
— Fonce ! cria Jobin. Ils vont nous semer !
— Je n’y peux rien, s’excusa Cyr afin de se disculper. Ça fait au moins trois fois que je recommande au bureau chef de laisser ce tas de ferraille au garage pour une révision. Comme de raison, personne ne m’a écouté.
Devant eux, à environ 200 mètres, la voiture des cambrioleurs roulait à tombeau ouvert, si bien qu’à chaque seconde, la distance augmentait entre elle et les poursuivants.
— Nous allons les perdre, soupira le sergent avec de la colère dans la voix.
— Merde ! Ce n’est pas possible.
La Gran Torino tourna à gauche à une intersection et fila droit sur la route qui menait hors de la ville.

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