Un autre ami
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Description

Deux hommes que tout semble opposer deviennent amis à la suite d’un match de football télévisé diffusé dans un pub de Brighton.
Mais Benny l’Anglais et Bertrand le Français voient leur indéfectible amitié mise à rude épreuve quand Sybil, en fuite d’un établissement hospitalier, surgit une nuit dans leur vie. Elle provoque un enchaînement d’événements qui viennent bouleverser une existence jusque-là bien réglée et fait renaître en eux des sentiments qu’ils avaient préféré ignorer.
La disparition soudaine de Sybil, après quelques mois, puis la fuite de Benny amènent Bertrand à se pencher sur son passé et ses relations aux autres.
L’histoire conduit le lecteur jusqu’à Liverpool et entraîne les protagonistes, tous en quête d’amour, dans une aventure dont aucun ne ressortira indemne.

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Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2021
Nombre de lectures 12
EAN13 9782370115935
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

UN AUTRE AMI

Catherine Messy



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-593-5
À Annick
Il y aura toujours une autre occasion, un autre ami, un autre amour, une force nouvelle.
Pour chaque fin, il y a toujours un nouveau départ.
Le Petit Prince , Antoine de Saint-Exupéry


It is better to have loved and lost, than never to have loved at all.
Lord Tennyson
(Mieux vaut avoir aimé et perdu ce qu’on aime que de n’avoir jamais connu l’amour.)


A friend is someone who knows all about you and still loves you.
Elbert Hubbard
(Un ami, c’est quelqu’un qui vous connaît bien et qui vous aime quand même.)
– 1 –


— C’est moi !
— Mais t’étais où, putain ?
— J’avais envie de sortir, seul.
— Écoute, je suis désolé pour ce que je t’ai dit hier ! J’étais en colère, contre Maureen et contre moi-même. Pas de bol pour toi ! Tu as écopé de ma mauvaise humeur. Je peux passer ?
— Oui ! Viens ! J’ai des trucs à te dire. Il s’en est passé des choses, pendant cette journée !
Je viens enfin de réussir à joindre Benny. Il sort rarement seul le dimanche. Il est tard, et je commençais à me faire du souci. Ce genre d’excursion en solitaire est très inhabituel pour qui le connaît. Et je le connais bien. Ou je croyais bien le connaître avant ses sorties nocturnes.
Mais il y a eu mon coup de fil de la veille.
— Tu m’emmerdes ! Si tu savais comme tu m’emmerdes ! Je veux bien comprendre que tu te sentes triste, mais elle s’est foutue de ta gueule pendant des années. Il serait grand temps que tu l’oublies.
« Elle », c’est Nancy, l’ancienne girlfriend de Benny.
— Il faudrait peut-être passer à autre chose ! De l’eau a coulé depuis votre séparation. Et n’oublie pas que, moi aussi, j’ai du vague à l’âme ! Alors, arrête de geindre ! Tu ne vas pas traîner ça encore des années ! Ça finit vraiment par m’emmerder !
C’est vrai. Je n’en peux plus des jérémiades incessantes de mon mate . Cela fait plusieurs années que nous nous connaissons, et Benny vient régulièrement pleurer sur l’épaule de son pote, c’est-à-dire moi, Bertrand. Bertrand Dubreuil, français, originaire de Lille, pâtissier de profession. Je travaillais autrefois en France, pour un boulanger, mais j’ai décidé un jour de tenter ma chance en solo, qui plus est à l’étranger. C’est ainsi que je me suis retrouvé en Angleterre, à Brighton.
Et je venais de rembarrer mon meilleur ami au téléphone. Ne soupçonnant pas que cela allait chambouler toute une existence jusque-là bien rodée.
Ça finit vraiment par m’emmerder !
Voilà mot pour mot ce que j’ai dit à Benny avant que sa vie bascule. Des mots qui allaient lui faire mal.
C’était il y a quatre mois. Ces paroles sont bien gravées dans ma mémoire. Je revenais tout juste de France, mon ultime voyage là-bas.
Benny ne manque jamais une occasion de se pointer chez moi, et mon retour du Vieux Continent en est une. Des moments d’échange qui lui sont réservés, à lui, rien qu’à lui. Il m’a accompagné quelques fois en vacances sur mon sol natal, mais pas depuis un long moment. Il aime que je lui parle de ma vie là-bas, mais il n’aime pas me savoir parti. Il a toujours peur que je ne revienne pas.
J’en suis toujours revenu. Et cette fois pour de bon. Mon divorce d’avec Maureen est maintenant officiel. Alors, les plaintes de mon pote m’indisposent vraiment.
– 2 –


Benny, pilier d’une modeste équipe de soccer de quartier, est de taille moyenne et corpulent, au teint souvent rougeaud encadré par une chevelure blonde coupée en brosse. Un physique à la Wayne Rooney, en faisant abstraction de la couleur des cheveux. Je ne le lui ai jamais dit : Rooney est l’un des attaquants du club ennemi, Manchester United !
Il me fait penser à un bouledogue, trapu et court sur pattes. J’aime bien trouver des correspondances entre les individus et les animaux. Moi, je serais plutôt du genre épagneul. Sans doute à cause de mes cheveux bruns mi-longs qui plongent sur le devant et cachent souvent mon regard de chien battu, comme celui du moment.
Il n’est pas méchant, mais c’est un impulsif qui réfléchit après avoir agi. Des conséquences désastreuses peuvent s’ensuivre. C’est moi qui le calme quand un événement le contrarie au point de l’enflammer et de le faire sortir de ses gonds. Il ne parvient plus à maîtriser la colère qui s’empare de son esprit et de son corps. Il se met à cogner, donner des ruades, tout en hurlant de rage. Un jour, j’ai dit à ma mère : « Il peut exploser à n’importe quel moment ! » Il lui est arrivé parfois d’avoir envie de faire du mal à ceux qui lui en faisaient, de se déchaîner contre eux. D’utiliser sa force pour démolir tous ces fumiers ! Et de la force, il en a, le bougre ! Même s’il aboie plus souvent qu’il ne mord vraiment, il vaut mieux ne pas l’asticoter. Parce qu’une fois lancé, il attaque bel et bien, et la morsure peut faire mal, très mal !
Demandez à Peter, un gars du pub où nous nous rendons régulièrement. Il doit encore s’en souvenir. Une remarque déplacée au sujet de Nancy, et les coups sont partis. Il n’a pas eu le temps d’esquisser un mouvement. Benny, c’est un peu celui qui vous envoie valser plus vite que son ombre ! On s’est tirés avant que d’autres décident d’intervenir. Je ne peux pas me permettre d’afficher, devant les clients, un faciès marqué par les turbulences du temps qui passe !
Il est âgé de 46 ans. Derrière sa force apparente se dissimulent une grande émotivité et des troubles de santé presque quotidiens. Dont il évite de se plaindre, mais que je devine à l’expression de son visage. Il travaille comme manutentionnaire dans un supermarché dont il déballe chaque jour les marchandises. Il fait aussi des petits boulots de jardinage pour arrondir ses fins de mois.
Pour mieux comprendre Benny, il faut savoir qu’il fait partie de ces personnes que le sort a bien secouées depuis la naissance. D’abord en étant né d’un père qui s’est tiré sans laisser d’adresse, après avoir engrossé deux fois sa compagne à deux années d’intervalle. Il a été élevé par un amant de sa mère, devenu l’époux de celle-ci, en compagnie de trois autres enfants, un frère, deux sœurs. Ses deux demi-sœurs faisaient l’admiration de leur père. Son frère et lui avaient la malchance d’être les fruits de la première idylle de leur mère, Ann. Celle-ci faisait des ménages, son beau-père était chauffeur de bus. Il n’a guère de souvenirs des caresses parentales, plutôt ceux des roustes paternelles qu’il recevait sans comprendre ce qui avait pu déclencher leur déferlement. Il n’a connu l’école que de manière sporadique. Beaucoup d’absentéisme pour des raisons qu’il préfère taire, même encore maintenant. Je n’aimais pas l’école ! Elle ne m’aimait pas non plus. J’avais très peu de copains. Il se remémore les récréations passées à regarder les autres. Puis, en grandissant, des bagarres auxquelles il participait, et celles qu’il déclenchait en raison d’un mot de travers sur son physique ou sur ses difficultés à s’exprimer. Alors, il a un jour quitté sa famille, pris des petits boulots dès l’âge de 16 ans, après une scolarité hachée dans une comprehensive school. {1}
Il a fini par atterrir à Brighton. Il n’a jamais cherché à revoir sa mère ou savoir ce qu’elle était devenue. Son jeune frère est resté longtemps en contact avec lui : Brian, le cadet de la fratrie, celui qu’il a souvent protégé des coups de ceinturon de son beau-père. Mais depuis dix ans, plus de nouvelles.
À l’époque de sa jeunesse, son seul lien affectif inconditionnel était celui qui le rattachait à son chien, Domino, un petit bâtard noir et blanc, trouvé moribond dans un parc.
Benny m’a raconté comment il l’avait emmitouflé dans une vieille couverture pour le rapporter à la maison, que le chien était si faible qu’il n’avait même pas la force de se nourrir tout seul. Il était obligé de lui mettre la nourriture directement dans la gueule.
— J’avais 8 ans. Je jouais dans un parc, pas très loin de la maison. J’ai entendu des gémissements au moment où j’allais récupérer mon ballon. J’ai aperçu une masse au milieu des broussailles. Un chien, dis donc ! Il n’avait plus que la peau sur les os, il était à peine capable de tenir debout. Il avait aussi des plaies au niveau du museau et de l’abdomen. On l’avait martyrisé. Il tremblait en permanence. Ça s’est calmé, mais il a continué de le faire à chaque fois que j’approchais la main. Alors j’ai pris mon temps pour le caresser après chaque bouchée que je lui donnais. Il s’est habitué. Je lui avais aménagé un petit coin dans ma chambre, une grande boîte plastique avec des lainages. On m’avait dit que je pouvais le garder à condition que je m’en occupe complètement, et qu’on ne l’entende surtout pas. Ton clébard, il a intérêt à la fermer ! Autrement, c’est dehors ! Et surtout pas de pisse ni de merde de chien qui pue dans la maison ! T’es prévenu !
J’ai eu de la chance, tu sais, Bertrand ! Domino n’aboyait pour ainsi dire jamais. Il avait dû tellement recevoir de coups pour l’obliger à se taire, qu’on aurait pu croire qu’il était muet. Je pouvais aller à l’école tranquille. Et il était propre. Je le sortais le matin très tôt et quand je revenais de classe. Il m’attendait derrière la porte de ma chambre.
Domino était, à l’époque, celui auquel Benny confiait tous ses états d’âme, ses joies comme ses peines. Lorsque son chien disparut des suites d’une maladie, Benny, alors âgé de 14 ans, avait traîné son chagrin pendant des jours entiers. Il venait de perdre son seul véritable ami.
* * *
Il vit dans une de ces petites maisons in a row , alignées le long des rues, typiques des banlieues anglaises, agrémentées devant et derrière d’un petit jardin. Ma demeure jouxte celle de Benny, mon copain des virées nocturnes dans notre pub favori, The Victory, qui nous accueille les samedis soir.
Nous nous y rendons ensemble à pied. Ce qui est plus sûr, car, lorsqu’on en ressort, on ne sait plus vraiment dans quelle direction on habite. Notre plaisir de la soirée : prendre une biture. Les pintes de bière sont enfilées, puis pissées. D’autres les remplacent, éclusées aussi sec.
Le retour se termine chez l’un ou chez l’autre, dans un état d’hébétude tel que nous ne sommes, ni l’un ni l’autre, à même de réintégrer notre propre logement. Alors, pas de chichis, no fuss !
Je peux me permettre ces libations excessives parce que, contrairement à la plupart de mes confrères pâtissiers, je n’ouvre le dimanche qu’à partir de 15 heures, sauf pendant les périodes de fêtes. Pas question de me torcher dans ces moments-là ! Lever à 4 heures du matin pour être sur le pont à 5 heures ! Il faut alors avoir les idées claires. Mon magasin, situé en zone touristique, accueille les promeneurs du dimanche après-midi. Aussi, quelques petits excès de boisson le samedi soir sont possibles.
Le lendemain voit émerger, vers midi, qui de la moquette du salon, qui de la chambre, deux zombies affligés d’un fracassant mal de tête, dont la seule et unique expression, « Oh, fuck ! », répétée en boucle, traduit l’état de délabrement dans lequel ils se trouvent.
Qu’est-ce qu’on tient ! Mais qu’est-ce qu’on s’est marrés ! Et on est prêts à remettre ça le week-end suivant. M’est avis qu’on est un peu masos ! Il faut l’être pour éprouver du plaisir à avoir, chaque fois, la tête lourde comme une enclume. Pas au point de vomir, mais presque.
On peut se demander comment deux individus aussi différents que nous ont pu devenir amis, et illustrer ainsi ce que peut être l’amitié franco-anglaise. J’ai 40 ans, je parle peu. Benny, c’est exactement l’inverse. Surtout après quelques pintes. Il faudrait alors le museler, et presque le tenir en laisse, tellement il déambule en même temps qu’il parle.
Il a, en fait, suffi de la retransmission d’un match de football télévisé, qui opposait les Reds de Liverpool aux Gunners d’Arsenal : Benny, originaire de Kirkby, dans la banlieue de Liverpool, a apprécié le soutien d’un Frenchy pour son équipe de cœur, au milieu d’un public de supporters adverses.
Je repense au moment où, assis à deux tables de distance, il m’a offert une pinte pour pouvoir se rapprocher de moi. Il était évident qu’un froggy, {2} supporter de Liverpool, ne pouvait que devenir son mate !
— J’ai su que tu étais français tout de suite !
Cela m’a fait rire. Je n’avais pas dit un seul mot lui permettant de déceler mon accent à la Maurice Chevalier, qui me donne, dit-on, un charme exquis. So sweet ! Ou alors ça devait être mon look . Encore que l’élégance à la française de ce jour-là n’était pas de sortie, loin de là ! Je portais un pull informe, sur un pantalon kaki, troué au genou droit. Il n’y avait que mes souliers pour relever le niveau : des Nike flambant neuves, achetées le matin même ! Ses lacets rouge fluo m’avaient séduit. Mais, dissimulées sous la table, il aurait fallu qu’il roule dessous pour les apercevoir. Or, il était encore à peu près sobre.
L’ambiance était fiévreuse, et lorsque le club de Liverpool l’a finalement emporté, nous nous sommes rapidement éclipsés pour aller fêter l’événement chez lui, sans entonner le chant des supporters You’ll never walk alone {3} et nous vouant, depuis, une indéfectible amitié.
* * *
J’ai pris Benny sous mon aile à partir de ce jour-là et je dois avouer qu’il m’est d’une fidélité sans failles. Moi, le plus jeune des deux, je suis devenu à la fois son grand frère, son ami, son conseiller. Je l’aide à déchiffrer ce qu’il a du mal à lire, lui fais découvrir des livres, comme Le Petit Prince de Saint-Exupéry, dont un grand poster orne maintenant sa chambre.
Benny a appris à parler le français à mon contact. Il est devenu fluent . Oui, il parle couramment le français, aussi couramment que moi l’anglais après toutes ces années passées à manger du fish and chips , des baked beans , et à boire du PG ou du Ty . phoo {4} toute la journée. Il s’en sort très bien, avec un fort accent, certes, mais quand même, chapeau ! Et question accent, je me vois mal faire la fine bouche ! Le mien n’est pas celui d’un étudiant d’Oxford !
— Mais c’est que tu te débrouilles comme un chef ! Tu peux être fier de toi !
Il en rosit de plaisir à chaque fois que je lui fais des compliments. Il en a reçu si peu depuis sa naissance. Il était, au choix, dumb , stupid ou good for nothing , des mots qu’il avait coutume d’entendre résonner à ses oreilles. Surtout de la part de son beau-père. Les copains ne sont jamais tendres à son égard non plus, sauf au pub, quand Benny paie plusieurs tournées d’affilée. Le bon à rien devient à ce moment-là leur good old Benny !
Et surtout, je ne regarde jamais fixement la partie gauche de son visage, déformée par la cicatrice laissée par un accident. Je l’aide dès qu’il a besoin de mes services. C’est sans doute ma vocation de tendre la main aux paumés , comme me le disait souvent ma mère. Déjà à l’école, j’attirais les confidences de ceux qui n’avaient pas d’amis. J’ai toujours eu horreur des individus qui exploitent les faiblesses de caractère des autres, ou se moquent de leurs défauts physiques. Ou est-ce tout bonnement parce que j’aime être admiré et avoir le sentiment que je domine tous ces losers, que je leur suis non seulement supérieur, mais indispensable ?
En tout cas, je n’y peux rien, mais je sens qu’il me voue un véritable culte. Il m’a dit un jour que je possédais la taille et la minceur qu’il aurait aimé avoir, l’intelligence et l’érudition qui lui manquaient. Rien que ça ! Avouez que, pour quelqu’un qui n’a ni la belle gueule d’un Tom Cruise ni le ciboulot d’un Einstein, ça peut remuer ! Je ne savais plus où me mettre. Ou peut-être que j’ai fait semblant et, qu’intérieurement, je buvais du petit-lait ! Personne ne me porte aux nues comme lui. Même pas ma mère, qui cependant m’adorait, mais savait me rappeler certains de mes travers.
— Tu sais que tu es vraiment susceptible, et quelle mauvaise foi par moments ! Tout ça parce que tu refuses absolument d’être pris en défaut !
Elle n’avait sans doute pas tort, mais je ne peux pas dire que j’appréciais d’entendre ses remarques. On voudrait tellement n’avoir que des qualités ! Je sais qu’un ancien copain, Gilles, exilé lui aussi outre-Manche pour honorer la mémoire de sa fiancée, me le reprochait également. Il habite quelque part dans le sud de l’Angleterre, mais nous nous sommes perdus de vue. Quelqu’un m’a raconté, lors d’un retour auprès de ma mère, que la fille qu’il aimait, Sonia, vaguement aperçue lors d’une sortie en boîte, avait été tuée. Une histoire sordide. Je n’en ai jamais vraiment eu les détails. J’étais parti avant que ça arrive. En tout cas, plus de nouvelles de Gilles.
Mais maintenant, j’ai Benny. Qui passe mes défauts sous silence.
* * *
Voilà comment se présente la vie de Benny, tout du moins celle d’avant les événements qui l’ont bouleversée. Et qui ont, par la même occasion, bouleversé la mienne. Celle dont je vais m’efforcer de faire le récit à partir de ce que j’ai vu, entendu, vécu, peut-être imaginé, et de ce que lui-même m’a raconté.
Il faut, pour cela, revenir quatre mois en arrière.
– 3 –


Il est 10 heures du matin, le premier dimanche de décembre. La journée s’annonce froide. L’hiver semble précoce. On est sortis la veille, malgré ce que j’avais balancé à Benny au téléphone. Mais on a bu un peu moins que d’habitude, même si les quantités avalées ont été impressionnantes. À la différence des autres fois, chacun est rentré chez soi.
Benny se réveille donc ce dimanche-là dans sa chambre. Il se remet doucement de ses excès du samedi soir et se prend à réfléchir à ma situation.
Maureen, une belle Irlandaise, m’a plaqué pour Maxime, un touriste de passage, originaire de Calais. Fortiche, le gars ! Il n’a pas eu besoin de faire grand-chose pour l’emballer ! Faut dire qu’un taiseux comme moi n’avait aucune chance face à un adepte du beau verbe comme lui. Physiquement, je n’avais rien à lui envier, il était normal, comme moi. Mais un bon bagout, assaisonné d’une grosse dose d’humour, le tour était joué, je n’ai pu que m’incliner. Le pire, c’est que je n’ai rien vu venir, je n’ai jamais senti que Maureen s’était mise à s’emmerder ferme avec moi. Elle savait faire semblant. Elle me supportait en attendant le grand départ. Elle m’a trompé des mois durant. Quand j’ai commencé à réagir, c’était trop tard.
Je me suis longtemps demandé comment j’avais pu attirer l’attention de Maureen. Pas grâce à la tchatche ! Je n’ai jamais su draguer les filles. Elle m’avait dit un jour avoir été séduite par mon air pensif. So romantic !
— J’ai l’impression que vous devez aimer la poésie ! m’avait-elle déclaré la première fois qu’on s’était rencontrés, à une soirée commune. Ça tombe bien, j’en suis fan !
Alors elle s’est mise à m’enchaîner des poèmes de Verlaine, Rimbaud… Elle avait un bel accent, bien meilleur que le mien en langue anglaise. Ça m’agaçait parfois quand les gens lui demandaient où elle avait appris à si bien parler le français.
— Je fais des études de langues et de littérature. Voilà pourquoi je peux citer quelques vers.
Elle avait dit ça sans se vanter.
Je n’ai rien contre la poésie. Mais, ce soir-là, je réfléchissais à la façon de pouvoir rentrer à mon domicile en ayant dépassé l’alcoolémie autorisée. Je devais déjà avoir les yeux embrumés par la consommation de bière. Ce qu’elle avait pris pour de la mélancolie. Elle devait probablement être quelque peu pensive, elle aussi !
Avec le temps, mes longs moments de silence étaient devenus synonymes d’ennui. D’ennui mortel. Elle était bien loin l’époque où ils avaient été, aux yeux de Maureen, l’expression de ma capacité de réflexion.
Dix ans de mariage, dont six mois d’engueulades permanentes. C’est sans doute la période où j’ai fait jaillir mes talents d’élocution. Ils étaient bien enfouis au plus profond de moi, je peux vous l’assurer ! Mais le délai de rattrapage était dépassé. Le divorce est officiel depuis l’avant-veille. Exit le French pâtissier amoureux de sa pâtissière ! La garce me laisse la boutique et les souvenirs de tous les moments où nous nous y sommes aimés. À faire chauffer, jusqu’à en rougir, les plaques des fourneaux après fermeture !
* * *
Benny est levé depuis peu, et s’affaire en se répétant que j’ai raison. Il m’a un jour expliqué qu’il lui arrivait de se parler en se regardant dans la glace, pour donner plus de force à ses mots et parvenir à se convaincre. S’il le faut, il n’hésite pas à s’engueuler. Je me demande s’il arrive à se faire peur, comme il parvient à le faire quand il vous fixe méchamment du regard.
Il est donc, ce matin-là, occupé à s’apostropher.
— Il faut que tu arrêtes de regarder ton nombril ! Tu dois faire quelque chose pour ton pote Bertrand. Il a aussi du chagrin, faut pas que tu l’oublies !
Un chagrin qu’il a fait sien, et qui est venu s’ajouter à celui qu’il a enfoui au fond de lui.
Il se souvient de la première fois où il a vu des photos de Maureen. J’en ai, un jour, étalé quelques-unes sur une table, pour lui montrer à quoi elle ressemblait. C’était avant de la lui présenter.
Ses yeux s’étaient attardés sur elle. Il l’avait trouvée belle. Elle l’était, en effet, et je n’étais pas le seul à aimer la regarder.
Mais y’a pas à tortiller, Nancy, Maureen : copie conforme, jusqu’aux cheveux. Toutes les deux ont la chance de posséder une magnifique chevelure rousse. En plus de ça, la même expression dans les yeux, le même nez, le même sourire, les mêmes yeux verts.
Les mêmes garces !
Le chagrin causé par cette fouteuse de merde de Nancy lui a laissé un immense sentiment d’abandon. Ce que je suis en train de vivre fait renaître ce sentiment, gonflé de haine. Benny met toutes les rousses dans le même sac et les déteste. Au point de vouloir leur nuire.
– 4 –


La belle Nancy ! Sept ans de moins que lui. Il a 25 ans et elle, 18, quand il la croise en discothèque. Une rousse au teint clair parsemé de taches de son, au sourire d’ange à vous faire damner. Il la revoit plusieurs fois au pub local, admire sa voix quand elle participe à un karaoké, et sa façon de mouvoir son corps quand elle danse le met dans tous ses émois. Il en devient fou d’amour. Elle accepte de sortir avec lui au bout d’un an. Il était temps ! Benny se consumait littéralement. Il était raide dingue de Nancy. Elle sifflait, il accourait. Elle savait y faire, cette nana ! Il n’est pas peu fier de pouvoir parader avec elle à ses côtés.
Elle est issue d’une famille encore plus nombreuse que celle de Benny. Une fratrie dont elle est l’aînée. Elle en passe, du temps, à s’occuper des plus jeunes pour seconder sa mère ! Elle s’est toujours promis de ne pas avoir la même vie qu’elle. À savoir : se retrouver enceinte trop jeune, élever toute une marmaille, passer son temps à faire et étendre des lessives, attendre le retour de son mari du pub où il consent rarement à l’emmener, et recevoir des coups lorsqu’il est ivre et qu’elle a le malheur de lui en faire la remarque. Tout ça n’est pas pour elle ! Jamais de la vie. Elle a des projets.
Elle se met soudainement à délaisser Benny pour prêter attention à Bob : des muscles prêts à éclater dans sa chemisette écossaise, des blagues salaces et des mains baladeuses. Tout l’attirail pour qu’elle se colle à lui comme une mouche. The bitch ! Oui, c’est une garce !
Avant l’arrivée de Bob, elle laissait Benny l’accompagner à la piscine, à la foire, au cinéma, où elle se laissait embrasser sans sourciller. Elle aurait sans doute souhaité qu’il soit un peu plus hardi, mais elle s’en contentait. Il est même arrivé que Nancy accepte de venir le voir jouer au foot lors des rencontres dominicales. Il aurait voulu se surpasser pendant qu’elle le regardait, mais cela se produisait rarement. Il n’était qu’un milieu de terrain moyen, Bob était le buteur. Et il en marquait des buts, ce fumier ! Il se mettait alors à sauter autour du terrain en faisant des sauts de cabri. Benny le trouvait fucking ridiculous . Moi, j’aurais bien vu Bob en Staffordshire bull-terrier, mais du genre de ceux qu’on utilisait autrefois dans les combats de chiens, pas les animaux de compagnie de maintenant.
Peu de temps après, Nancy n’a eu d’yeux que pour lui, quitte à se les faire pocher de temps à autre quand ils s’étaient mis en ménage. Elle se rebellait parfois contre la façon dont il la traitait en retournant auprès de Benny, qui lui pardonnait ses escapades. Jusqu’à la fois suivante.
Puis il y a eu l’accident… et le mariage avec Bob.
* * *
Nancy aurait dû se trouver dans la voiture accidentée si elle avait accompagné Benny ce soir-là. Ils s’étaient disputés au sujet du lieu de destination. Chez Marco, un copain de Benny, ou chez Sam, une connaissance de Nancy ? Le premier tenait un bar réputé pour ses tequilas, le second avait une piscine. Il avait fait très chaud toute la journée. Nancy se serait bien imaginée en train de piquer une tête.
— Mais t’as vu la taille de la piscine ? Tu plonges, t’es déjà de retour !
— Peut-être ! Mais au moins, ça rafraîchirait !
— Mais il faut faire des bornes pour s’y rendre ! À ce compte-là, autant aller à la piscine municipale !
— Je ne te demande pas la lune ! Ça me ferait plaisir.
— Et pourquoi pas plutôt une petite tequila avant d’aller se faire une séance de cinéma ?
— Je n’ai rien à me mettre ! Pas question que je sorte comme ça !
— Écoute ! Non seulement je trouve la piscine ridiculement petite et trop loin d’ici, mais j’aime pas ton pote Sam. Quand il te voit, il passe son temps à te coller. Je l’ai même vu un jour te passer une main aux fesses. Et tu semblais apprécier. Je dirais même que tu l’encourageais à continuer !
— Bah, dis-toi que c’est agréable pour une femme de savoir qu’elle plaît ! Parce que, toi, en comparaison, y faut que j’les attende longtemps, les signes qui montrent que je te fais de l’effet ! Et puis tu m’emmerdes à la fin ! Tu iras tout seul à ton bar à tequilas. Je n’ai plus envie de sortir avec un gros nase comme toi ! Va te faire foutre !
Benny s’était retrouvé seul à bord de sa petite voiture d’occasion. Il l’avait achetée pour pouvoir sortir avec Nancy et lui prouver qu’il savait mettre des sous de côté, puisque maintenant il avait son propre véhicule, et non pas celui emprunté à un pote. Il en avait fait, des heures sup, pour elle !
Alors il était parti, préoccupé, en se disant que Nancy n’était pas toujours facile. Il n’avait pas vu le chat qui s’était élancé pour traverser la route. Quand il l’a aperçu, au dernier moment, il a voulu l’éviter, sa voiture a fait une embardée, elle a quitté la route et est allée percuter une murette en béton. Benny s’est trouvé projeté à travers le pare-brise.
Résultat de la course : de nombreux points de suture au visage, les cervicales fracturées, le nez cassé. Le reste du corps ? Seulement une jambe et un bras brisés, ainsi que de nombreuses ecchymoses. Nancy fut soulagée de ne pas avoir été de la partie. Elle s’occupa, au départ, de Benny, lui rendit plusieurs fois visite à l’hôpital. Puis les visites s’espacèrent. Bob en avait profité pour reprendre l’avantage, en douceur.
Après plusieurs semaines d’hôpital et un mois de rééducation, Benny est réapparu à l’air libre, bien décidé à reprendre ses sorties avec la belle Nancy, le visage recouvert d’un pansement qui partait de la racine des cheveux pour arriver au niveau de la commissure des lèvres. Il savait qu’il allait garder une cicatrice indélébile, malgré les soins prodigués.
Nancy n’était pas là pour l’accueillir. Il la chercha longtemps. Quelques jours après, il apprit qu’elle se mariait avec Bob.
* * *
J’ai su dès le départ qu’elle allait foutre sa vie en l’air. Mais j’ai beau lui répéter qu’il est mieux sans elle, qu’elle ne le mérite pas, qu’il devrait suivre le conseil de son ami français et l’oublier, il n’entend rien. Totalement sourdingue. Je me demande parfois si je ne devrais pas utiliser le langage des signes ! Ou s’il ne devrait pas se faire appareiller ! Mais après tout, quand j’y réfléchis, est-ce que je suis bien placé pour donner des conseils à mon pote ? J’avais été insensible aux alertes lancées par Benny, qui avait aperçu Maureen, une fois, en compagnie du Calaisien Maxime. J’avais, non seulement, souffert de surdité, mais également de cécité !
Cela fait donc un bon moment que Benny se morfond. Il a néanmoins eu sa petite revanche : Nancy est mère de trois enfants, dont un qui s’est annoncé avant le mariage, et elle passe son temps à attendre que ce salaud de Bob, the bastard , revienne du pub, ivre mort, tous les week-ends, et prie pour ne pas avoir à essuyer ses coups. Quand Benny est d’humeur haineuse, il se dit qu’il est heureux qu’il existe du fond de teint pour que Nancy puisse camoufler les baisers un peu trop appuyés de son cher et tendre !
Cela ne l’empêche pas de continuer à ressentir la pesanteur du chagrin qui l’oppresse.
Et la solitude qui mine son cerveau.
Et surtout l’envie de se venger.
Il demeure incapable de faire ce que je lui ai dit violemment au téléphone : éradiquer Nancy de ses pensées.
– 5 –


J’ai passé le dimanche du week-end de mon retour de France à m’étonner et m’inquiéter de ne pas avoir la visite de mon pote ni d’avoir pu le joindre par téléphone. Je sais qu’il ne se sépare jamais de son portable.
J’ai peut-être été un peu dur avec lui la veille. Mais merde, à la fin ! Je viens moi-même de mettre un terme à une union de dix ans, et j’en ai ras la couenne de l’entendre ressasser une séparation prévisible depuis l’origine !
Quand même, je ne comprends pas son silence. Inquiétude et colère mêlées. Surtout de la colère.
— Mais qu’est-ce qu’il fout, putain ? Comment se fait-il qu’il ne réponde pas ? Où est-ce qu’il est allé traîner ses guêtres ? On sort presque toujours ensemble !
Résultat : j’ai dû me rendre à la pâtisserie, seul. Pas de Benny pour m’aider. J’aurais bien eu besoin de lui, il y avait du monde à servir. Quelques râleurs parce que le service était trop lent à leur goût. Un regard de Benny aurait suffi pour les calmer. Le genre de regard qui fait qu’on baisse les yeux ou change de trottoir. Surtout quand s’y rajoute la balafre !
Il doit me faire la gueule, ou il lui est arrivé quelque chose !
Je me suis mis à flipper. J’ai été à deux doigts d’appeler les urgences.
Jusqu’à son appel.
Me voilà à présent assis chez Benny. Je me dis qu’il n’est vraiment pas rancunier à mon égard. Et pourtant je dois admettre que j’y suis allé un peu fort ! Je m’en veux. Lui semble égal à lui-même. Il s’est lancé dans la description de sa balade en solitaire. Je peux facilement imaginer comment les choses se sont déroulées.
* * *
La sortie de la veille, au pub, n’a pas réussi à déloger mes mots de sa tête. Le miroir de la salle de bains s’anime lorsque son visage rougeaud émerge de la buée qui a envahi la pièce, son reflet se devinant à mesure que l’humidité se dissipe.
— Il était probablement en colère contre Maureen, et il lui en voulait. Je sais qu’il a de la peine ! Mais quand même, all the same ! Il m’a dit que je l’emmerdais !
Il a besoin d’aller s’aérer et décide de jouer les touristes. Seul. Sans m’en parler. D’habitude, il m’accompagne le dimanche, aux environs de 13 heures, jusqu’à la boutique pour préparer l’ouverture de l’après-midi. Après il va se balader si le temps le permet, ou reste me donner un petit coup de main.
Il se retrouve dehors, dans la grisaille de ce matin déjà bien hivernal, la tête enfouie sous un épais bonnet de laine à pompon noir. Il s’est, en plus, équipé d’une parka à capuche, pour se protéger de la bise qui agite les arbres et fait virevolter les papiers jetés dans la rue. Les mouettes, au-dessus des têtes, semblent se laisser ballotter par les rafales qui font ressembler les passants à de petits arbres rabougris, tellement ils rentrent la tête dans les épaules pour empêcher le froid de pénétrer sous leurs vêtements. Les gens se croisent sans se voir.
Il a choisi le Royal Pavilion, dont le style architectural anglo-indien, très exotique, attire de très nombreux visiteurs. Je lui en ai, un jour, fait découvrir l’intérieur, il n’y était jamais entré. Mais pas de crainte à avoir, je ne me considère pas comme son pygmalion. Je n’ai pas envie de rajouter la prétention à mes autres défauts !
Il avance tête baissée, d’un air décidé et d’un pas rapide, en direction de l’arrêt de bus, prêt à arpenter les rues de Brighton. Il y a bien trois quarts d’heure de trajet pour atteindre le centre-ville. Lorsqu’il se trouve à bord du bus, il remarque un groupe de jeunes Français, accompagnés par un de leurs professeurs. C’est une femme, encore assez jeune, avec de longs cheveux bruns. Elle lui évoque l’assistante de langue française qui était venue passer une année pour faire la conversation dans sa langue maternelle à sa classe. Il avait été le premier à prendre la parole. Hormis lors de la participation à la chorale de fin d’année scolaire, au cours de laquelle les élèves avaient eu à chanter Le temps des cerises en français – et qu’est-ce qu’ils avaient rigolé ce jour-là ! –, cela avait sans doute été la seule fois qu’elle avait entendu le son de sa voix. Elle lui avait fait répéter deux fois sa phrase, car elle avait du mal avec l’accent scouse de la contrée. Tous les élèves voulaient savoir de quelle équipe elle était supporter.
— Miss, which team do you support, Miss ? Liverpool or Everton ? {5}
Devant son hésitation, les élèves s’étaient vite rendu compte qu’elle ne connaissait pas grand-chose au football anglais. Ils n’en avaient pas profité pour se payer sa tête. Ils auraient pu le faire sans qu’elle puisse deviner un traître mot de leurs échanges. Car comprendre un Liverpudlian est un exploit, surtout quand vous venez juste d’arriver.
Elle avait fort heureusement choisi Liverpool, sous les hourras de la plupart des élèves, qui s’étaient cotisé, avant les vacances de Noël, pour lui offrir l’écharpe rouge du club. Ils avaient réussi, une autre fois, à la convaincre de les accompagner jusqu’au centre-ville pour acclamer les joueurs qui venaient de remporter le championnat d’Angleterre. Une marée rouge qui s’élevait jusqu’au sommet des lampadaires ! C’est ce jour-là qu’ils lui avaient fait promettre de se rendre dans l’année jusqu’à Anfield Road, pour voir le stade mythique de Liverpool.
Anfield est, pour Benny, le temple du football ; le football, sa religion, sa raison de vivre. Il ne s’est cependant jamais reconnu dans le groupe des Hooligans qui défrayèrent tant la chronique des années 80 avec le drame du Heysel en 1985. Il est, depuis des années, responsable des pools de son quartier, se chargeant, une soirée par semaine, de collecter l’argent des paris sur le classement des équipes du championnat anglais.
Il serait bien parti le 15 avril 1989 avec son ami Richie, pour assister à la demi-finale de la coupe d’Angleterre, qui opposait Liverpool Football Club à Nottingham Forest. Le stade de Hillsborough de Sheffield avait été choisi pour accueillir cette rencontre. Richie ne reviendra pas du match qu’il aurait dû lui décrire à son retour. Benny était malade ce jour-là. C’est probablement ce qui l’a sauvé. Richie a été comprimé contre les grillages et il est mort, asphyxié, parmi des dizaines d’autres personnes victimes de la bousculade qui a eu lieu, ce jour-là. Ils auraient dû fêter leurs 20 ans ensemble, le mois suivant.
C’est justement l’âge qu’avait l’assistante française quand elle est arrivée dans son école. Il l’avait suivie un jour qu’elle rentrait de ses cours à pied, et l’avait rattrapée pour faire un bout de chemin en sa compagnie. Elle lui avait parlé de la propriétaire irlandaise chez qui elle logeait, à Fazakerley. Elle partageait, avec l’assistante espagnole, le dernier étage d’une petite maison identique à toutes les habitations de la rue. Benny avait fait de gros efforts pour soigner son élocution. Il avait essayé de l’imaginer dans une danse irlandaise, celle, lui avait-elle dit, qu’elle pratiquait lorsqu’elle se rendait au club irlandais du quartier auquel sa propriétaire l’avait inscrite. Avec des cavaliers bien imbibés de bière, ça ne devait pas être triste à voir ! Il fallait qu’il en parle à ses mates . De quoi se marrer un peu pendant la récré !
* * *
Arrivé à destination, Benny aperçoit un groupe de quatre touristes français. Il les observe. Il y a parmi eux une femme qui ressemble à s’y méprendre à cette garce de Nancy. Une belle rousse aux mêmes yeux verts en amande. Elle est pour l’instant plongée dans une discussion avec un homme qui semble la faire rire. Toutes les mêmes, ces nanas ! Un peu d’humour et c’est emballé ! L’homme en question s’appelle François. Benny éprouve l’envie irrésistible de suivre le groupe des quatre amis pendant leurs déambulations à l’intérieur de la demeure orientale. Il veut les épier. Il sait ce que Bertrand lui dirait :
— Tu ne vas pas recommencer ! Ça tourne vraiment à l’obsession !
Mais rien à faire. Il est fasciné par les rouquines. Ce n’est pas la première fois qu’il en suit une !
— Ce sont des salopes. Elles rendent les hommes malheureux. Je me suis renseigné. Les rousses sont des traîtresses, c’est connu ! Il faut se méfier d’elles, car ce sont des tentatrices. J’ai lu qu’au Moyen Âge les roux étaient accusés de sorcellerie, on disait qu’ils vendaient leur âme au diable.
— Tu ne vas quand même pas croire de telles conneries !
— Ma salope de mère était rousse, Nancy et Maureen sont rousses ! Je les déteste !
— Mets-toi dans le crâne que c’est simplement une coïncidence ! Tu ne peux pas généraliser comme ça et gober de telles foutaises !
Well, never mind ! Peu importe ! Pour lui, la couleur rousse est une malédiction.
Ses cheveux à lui sont blonds, presque blancs. Une décoloration mensuelle.
* * *
Il y a foule. Benny décide de se glisser dans le public pour se placer juste derrière eux. Les gens pressent pour avancer à l’intérieur du Royal Pavilion. Il se rapproche des Frenchies à mesure que certains visiteurs s’arrêtent pour contempler de la vaisselle, le plafond d’une pièce, les luminaires… Mais il y a toujours quelqu’un pour s’interposer entre la femme et lui. Et elle n’arrête pas de parler à ses amis, en faisant de grands gestes. Encore une qui ne sait pas se taire ! Comme Nancy. Elle ne fermait jamais son clapet, cette pouffiasse ! Surtout pour ne rien dire ! Regardez-la ! Un vrai moulin à paroles ! Mais tu vas la mettre un peu en sourdine !
Il est tellement absorbé dans ses pensées qu’il aperçoit un peu tard Édith, c’est comme ça que les autres l’appellent, en train de se diriger vers le restaurant. Il se hâte de la rattraper, revient à sa hauteur dans la queue, se saisit d’un plateau, choisit son menu, et, après avoir réglé, s’installe deux tables plus loin. Il peut la surveiller. C’est incroyable ! Elle peut vraiment pas arrêter de jacter !
Il est midi, il sent qu’il va apprécier son fish and chips , accompagné d’une bonne stout , sa bière brune favorite.
Certaines personnes se poussent du coude. Benny a gardé son bonnet sur la tête, et la capuche de sa parka par-dessus, alors qu’il fait une chaleur étouffante à l’intérieur de la cafétéria. Il peut sentir leurs regards dans son dos. Il a l’habitude, il s’est endurci. Il ne s’intéresse qu’au contenu de son assiette. Son petit-déjeuner est loin. Il a une fringale de tous les diables !
Mais il garde un œil sur le groupe des Français.
* * *
Bloody hell ! Mais qu’est-ce qu’elle fout ? Elle ne va tout même pas reprendre un dessert ? Faudrait peut-être penser à te tirer d’ici, si tu veux baguenauder dans la ville. Mais c’est pas vrai ! Et en plus, il faut qu’elle raconte sa vie au téléphone !
Benny commence à s’impatienter. Il est 13 h 30, Édith et ses amis se trouvent encore au Royal Pavilion. Par bonheur, il l’entend s’écrier :
— Et si on allait faire un tour sur la jetée ? Il y a des tas d’attractions là-bas ! Ça vous dirait ? Peut-être qu’on y trouvera un tea-room ? Allez ! Un petit thé à l’anglaise !
— On te suit, ma belle ! C’est toi le boss !
Il aperçoit le groupe qui se hisse dans un double-decker , le bus à impériale, qui leur permet de se rendre sur la pier , une jetée très fréquentée, qui se trouve vite plongée dans la brume à cette époque de l’année.
Surtout, ne pas les perdre de vue ! Il grimpe à son tour dans le bus. Il se retrouve à cinq places des Français. La rousse est toujours aussi bavarde. Elle est mignonne. C’est vrai qu’elle ressemble à Nancy. Il éprouve des sentiments bizarres. Il sait que ce n’est pas Nancy. Il aurait pourtant bien envie de lui faire payer sa ressemblance.
Quand il se met à ruminer des pensées négatives, comme celles qui sont en train de lui brouiller l’esprit, son visage change d’expression. Il en devient inquiétant.
* * *
16 heures. La brume sourd lentement du ciel marin et commence son avancée sur les terres. Les lumières des attractions la percent, petites trouées lumineuses et scintillantes dans cette ouate vaporeuse qui, par moments, s’étire pour s’épaissir à nouveau.
Benny est au stand de tir, à proximité de celui des waffles , dont l’odeur a attiré les quatre amis. Ils dégustent leurs gaufres tout en flânant, bien serrés les uns contre les autres, car le froid commence à se faire plus vif. Lui se réchauffe avec des pintes de bière, qu’il ingurgite sans modération.
Ils sont scotchés les uns aux autres ! Ah ! On dirait qu’elle veut faire une pause toilette ! Fuck ! Il faut qu’elle y aille avec sa copine ! Ces gonzesses ! Elles ont toujours besoin d’être en duo ! Mais qu’est-ce qu’elles foutent ? Elles ont l’intention d’y coucher ou quoi ? My balls are freezing ! On dirait que François et son pote commencent, eux aussi, à se geler les couilles et à trouver le temps long ! Allez ! Il est temps de se tirer d’ici !
* * *
18 heures. Il fait nuit, une nuit charbonneuse à souhait. Tout le groupe s’achemine maintenant au bout de la jetée. Mais ils courent pour se réchauffer. Il y a beaucoup de monde. Noël est proche, l’excitation se fait sentir. Benny se mélange au flot des touristes qui avancent à contre-courant des quatre Français.
Édith trébuche soudain au milieu de ses amis après avoir heurté le pied d’un banc qu’elle n’avait pas vu sur son trajet. Tout le monde se précipite pour la relever.
— Édith, je crois qu’il est temps de rentrer. On va aller se réchauffer à l’hôtel.
— Oui, on est tous un peu congelés ! Je ne sens plus mes doigts ! dit son amie Marie, en frottant ses mains l’une contre l’autre.
— On est bel et bien chez les Grand-Bretons ! ajoute François. Froid et purée de pois !
Ils regagnent la route du bord de mer.
— Taxi !
Benny les voit partir, et décide de s’offrir le luxe d’un cab , lui aussi.
* * *
Benny est dans un taxi qui roule derrière celui des Français. La radio émet de la musique en sourdine. Hotel California des Eagles.
Les quatre amis arrivent à destination. Benny est sur le point de s’endormir juste après les avoir vus s’arrêter à un bed and breakfast où s’affiche en lettres lumineuses le mot Vacancies .
À la réflexion, il décide de prendre une des chambres encore libres. Il se retrouve ainsi à passer la nuit dans une grande maison de deux étages.
Les deux hommes font chambre commune. Édith et son amie Marie sont, par chance, dans deux chambres séparées. Benny obtient la petite chambre juste à l’angle de la maison sur le même palier que celui d’Édith. Il n’a aucun bagage, mais la propriétaire ne s’en étonne pas, et se contente de lui dire que le petit-déjeuner est servi de 6 h 30 à 9 heures.
Pour l’heure, il ne veut qu’une seule chose : discuter avec la rouquine. Il n’ira pas se coucher avant d’avoir parlé avec elle. Il s’est mis en tête de frapper à sa porte pour l’inviter à prendre un verre. Il se tient devant sa chambre. Il croit deviner de la musique.
Elle tarde à répondre. Benny n’a pas l’intention de renoncer. Il frappe à nouveau, mais beaucoup plus fort.
Au bout de quelques instants, la musique s’arrête et la porte s’ouvre.
— Oui ?
— Sorry ! Désolé de vous déranger ! Je suis voisin. Ça vous dirait de venir prendre un verre en ma compagnie et celle de quelques amis ?
— C’est gentil de votre part, mais je suis fatiguée, tired . Very tired ! Another time , une autre fois.
Édith n’a pas le temps de refermer sa porte. Benny la bloque du pied. Elle s’apprête à crier au moment où elle voit miroiter le petit Opinel qu’il tient de la main droite. Il lui fait signe de se taire. Il sait se servir de son petit couteau, celui qu’il garde constamment sur lui, et qu’elle aperçoit fermement serré dans sa main gantée. Un geste rapide, efficace, précis, et elle n’aura pas le temps de dire un mot. Elle se contentera de s’écrouler.
— Keep silent ! Restez silencieuse. Tout ira bien ! You’ll be fine !
Il se glisse dans la pièce tout en faisant reculer Édith jusqu’au lit, après avoir repoussé la porte du pied.
* * *
Édith parle anglais sans difficulté. Elle se tient debout devant le lit, le ventre noué. Ses yeux cherchent le téléphone. À gauche du lit.