Les plaines de Mayjong

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Français
281 pages
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Description

Dans une ville du sud de la France, la vie de Pauline s’écoule tranquillement entre la faculté de Lettres où elle étudie et les week-ends chez ses parents au bord de la Méditerranée.
Elle est secrètement amoureuse de Christophe, un garçon très populaire plus âgé qu’elle, qui suit le même cursus universitaire.
Mais voilà que Pauline commence à faire des rêves étranges. Au début, ce ne sont que des visions éphémères : une plaine, une tempête, le visage d’un inconnu.
Un jour, au hasard d’un détour chez un libraire, le paysage d’un calendrier va profondément la perturber. Elle a déjà vu cet endroit, mais quand et où ?
Dès lors, tout s’accélère. Ses rêves prennent l’allure d’une vie parallèle et le visage de l’inconnu l’obsède jusqu’à lui faire oublier son amour pour Christophe !
Folie, rêve ou réalité ? Et si le monde était bien plus vaste que ce qu’elle pouvait percevoir ?

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Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2016
Nombre de lectures 640
EAN13 9782370114006
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0041€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Les Plaines de Mayjong

Emma Cornellis

© Éditions Hélène Jacob, 2016. CollectionFantastique. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-401-3

1±Tao


Elle se réveille.
Un rayon de soleil réchauffe son corps engourdi par le froid. Il danse sur son visage, elle sourit
sans ouvrir les yeux. Un sentiment de bien-être l¶envahit, elle s¶étire, les yeux toujours clos,
comme pour prolonger ce moment.
Lentement, elle sort de sa torpeur, les rêves éclatent comme des bulles de savon, ne laissant
que des souvenirs d¶images, des impressions aux couleurs vives qui disparaissent avant qu¶elle

n¶ait pu s¶en saisir.
Elle soulève enfin ses paupières. Gênée par la clarté, elle se tourne, abandonnant sa nuque au
rayon intrus. Ses yeux scrutent la pénombre. Un mur de toile, un sol de terre battue, des
couvertures bariolées, des ustensiles de cuisine en céramique.
Elle se redresse d¶un bond, sa tête touche presque la base du toit conique de la tente. Oui, elle
se trouve bien dans une tente de trois ou quatre mètres de diamètre, avec une ouverture au
sommet pour laisser entrer la lumière.
Un cri muet traverse son esprit,que fais-je ici ?Désorientée, elle se rassoit sur la couverture
qui lui a servi de lit.
Si je ferme les yeux, tout va disparaître.
Paupières closes, elle compte jusqu¶à dix, rouvre les yeux, rien n¶a changé. Elle recommence,
une fois, deux fois, jusqu¶à en perdre le nombre.Je ne devrais pas être ici,se répète-t-elle avec
insistance.
Soudain elle se fige.Pourquoi ne devrais-je pas être ici ?Elle a beau fouiller sa mémoire, pas
de réponse.

Son regard se pose à nouveau sur l¶endroit qui lui paraît si étrange, le bien-être qu¶elle a
ressenti en se réveillant est toujours présent. Je ne reconnais rien, pense-t-elle, et pourtant tout est
si familier, si apaisant. Elle frissonne.
Malgré le soleil qui entre par le toit, l¶air est frais, comme si le jour venait de se lever. Elle
s¶enveloppe avec la couverture.
Réfléchir calmement.
Sa mémoire reste vide. Imperceptiblement, elle se rend compte que le silence n¶est pas absolu.
De l¶extérieur arrivent des sons, assourdis par le feutre épais de la tente. Des tintements

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métalliques et tranquilles, qui ne réveillent aucun souvenir. Des animaux. Elle finit par mettre une
image sur les gémissements tremblotants : des moutons ?
Curieuse, elle se lève pour sortir. C¶est alors qu¶elle remarque aussi les vêtements qui
l¶habillent. Une tunique bleue, grossièrement découpée dans un tissu rêche, lui descend jusqu¶aux
genoux, et un pantalon noir de matière identique s¶enfonce dans des bottes de cuir trop grandes
pour ses pieds. De toute évidence, ces hardes, qu¶elle ne reconnaît pas, ne sont pas les siennes.
Elle tâtonne la paroi à la recherche d¶une ouverture, soulève un lourd pan d¶étoffe et se
retrouve dehors, médusée par le spectacle qui l¶accueille.
La plaine. À perte de vue, une végétation foisonnante où mille teintes de vert se mêlent aux
reflets dorés du soleil encore bas sur l¶horizon. Et dans ce pâturage sans fin, des moutons paissent
tranquillement. Certains portent un collier orné de cloches, tintinnabulant au gré de leur marche.
En tournant la tête, elle peut voir, loin derrière la tente, un monticule rocheux au sommet nu et
râpé qui surplombe le paysage comme un gardien solitaire.
Soudain, elle tressaille de surprise. À quelques mètres d¶elle, devant un feu de braises
endormies, un homme assis lui tourne le dos.
²Bonjour ! dit-il, en entendant ses pas.
Elle s¶approche, intriguée, s¶accroupit en face de l¶inconnu qui n¶a pas bougé.
Très jeune, il est vêtu comme elle, mais ses bottes, fatiguées et usées, sont pleines de boue.
Malgré cette pauvre apparence, elle est immédiatement troublée par son aspect.
La lumière matinale peint des reflets bleus dans ses cheveux noirs qui tombent en mèches
désordonnées sur son visage, comme pour occulter sa beauté. Il a des yeux aussi sombres que sa
chevelure et légèrement bridés, une bouche aux lèvres pleines et lorsqu¶il lui sourit, une fossette
se creuse sur sa joue gauche.
Sous sa tunique croisée, elle entrevoit son corps ; sa peau est dorée comme le jour qui est en
train de se lever.
Gêné par le regard insistant de la jeune fille, il remonte la capuche de son vêtement sur sa tête.

²Bonjour, répète-t-il en lui tendant une timbale métallique pleine d¶un liquide chaud, du
thé ?
Elle boit doucement, réchauffant ses mains contre la tasse brûlante.
Du thé! Elle ne sait pas pourquoi, mais le nom et la saveur légèrement amère lui sont
familiers.
²Je m¶appelle Tao. Vous avez bien dormi ?
La question du jeune homme la tire de sa rêverie. Ses paroles tintent étrangement à ses
oreilles, et les mots ressemblent à une suite de syllabes décousues dénuées de tout sens. Pourtant,

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elle finit par répondre :
²Oui. Enfin, je ne me souviens plus. Où suis-je ?
Sa voix est rauque, hésitante, comme si elle reparlait après des jours de silence.
²Sur les pâturages du seigneur To¶Wong, à un jour de marche du village de Mayjong.
Tous ces noms ne signifient rien pour elle, et une évidence s¶impose :
²Je ne sais plus qui je suis ! Je ne reconnais pas cet endroit !
²Vous voulez dire que vous ne vous souvenez de rien ?
Elle acquiesce avant de demander sans trop d¶espoir :
²Tu me connais ?
²Non ! Je vous ai trouvée, hier soir. Enfin, pour être plus juste, c¶est lui qui vous a trouvée,
dit-il en désignant un chien tout pelé qui somnole non loin du feu. Vous dormiez sur la plaine, pas
très loin d¶ici.
²Je dormais ?
²Oui. C¶était étrange. Vous n¶aviez aucun bagage, aucun cheval, pas même une couverture
pour vous protéger. Vous étiez nue, ajoute-t-il en baissant les yeux avec embarras. Mais vous
dormiez, aussi bizarre que cela paraisse, allongée dans l¶herbe, la tête posée sur vos mains.
²J¶étais nue ?
Elle regarde, incrédule, les vêtements qu¶elle porte.
²Ce sont mes vêtements.
Un instant troublée à l¶idée qu¶il ait pu la voir dans le plus simple appareil, elle réoriente son
interrogatoire :
²J¶étais évanouie, inconsciente ?
²Non ! Vous dormiez. Je sais reconnaître une personne endormie. Le teint vif, la respiration
calme, en plus, vous souriiez, pourtant, je n¶ai pu vous réveiller. Alors, je vous ai portée jusqu¶à
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mon geret j¶ai attendu.
²Et ?
²Et c¶est tout ! Vous avez faim ?
Il lui tend un morceau de pain dont elle se saisit machinalement.
Le garçon se renferme dans son silence. Il ne peut expliquer la présence de cette jeune fille
endormie nue si près de son campement. À un endroit mille fois foulé par les bêtes et lui-même
depuis qu¶ils sont installés là. C¶est comme si elle avait été déposée en pleine nuit pour qu¶il la
découvre au petit matin. Il sait bien que c¶est impossible, les chiens n¶ont pas aboyé et aucune

1
Yourte en mongol.

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caravane n¶est passée.
Il glisse un regard sur l¶étrangère qui dévore le bout de pain. Comment expliquer l¶impression
qui semble vouloir s¶installer en lui chaque fois qu¶il pose les yeux sur elle ? Comme s¶il avait
déjà vécu ce moment, mais était incapable de s¶en souvenir.
²Vu l¶état de dénuement dans lequel je vous ai trouvée, je pense que vous avez dû survivre à
une attaque de Sans-terre, bien que personne n¶en ait encore jamais observé s¶aventurant aussi
près de Mayjong. Vous ne deviez pas venir de très loin non plus : vous reposiez sur l¶herbe
depuis peu, sinon vous seriez morte de froid. Une chose étrange pourtant«(Il sourit de nouveau
et la dévisage avec insistance avant de se corriger) Enfin, plus étrange que le reste ! Vous ne
ressemblez pas à quelqu¶un d¶ici !
²Comment ça ?
Intriguée, elle comprend soudain qu¶elle ne peut se souvenir de sa propre apparence.
²Je ne sais plus à quoi je ressemble ! s¶écrie-t-elle ne sachant si elle doit en rire ou en
pleurer.

²Vous êtes très belle, dit-il dans un souffle, si bas qu¶elle ne peut l¶entendre.
²Pardon ?
²Attendez !
Il se lève d¶un bond et s¶engouffre dans la tente, pour en ressortir presque immédiatement,
avec un éclat de miroir à la main. Il est si petit qu¶elle ne peut y voir son reflet en entier et doit se
contenter de bouts de visage à assembler comme un puzzle. Des yeux azur comme un ciel sans
nuage, un nez droit un peu long, une peau claire et des cheveux dorés, épais et bouclés.
Elle pose le miroir avec une moue résignée :
²Je ne me reconnais pas.
²Peut-être, au village, des gens auront entendu parler d¶une famille avec une fille à la peau
blanche ?
²Tu n¶as pas l¶air convaincu !
²Non ! Je ne connais personne qui ait rencontré des gens à la peau claire. Mais peut-être
faisiez-vous partie d¶une caravane qui s¶est fait surprendre par des bandits !
²Et je dormais si profondément qu¶ils m¶auraient oubliée ?
Il a un geste d¶impuissance.
²Vous avez peut-être réussi à leur échapper ? Vous avez une meilleure idée ?
Elle tente d¶imaginer une explication à sa présence sur ce bout de plaine inconnue, mais très
vite elle abandonne, découragée par le vide qui résonne dans sa tête.
²Et toi, demande-t-elle brusquement, qui es-tu ?

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Elle vient de prendre conscience qu¶elle ne sait rien non plus de son interlocuteur.
²Moi ? (Il a l¶air surpris) Je m¶appelle Tao et je suis esclave. Mon maître est le chef de notre
clan, il possède plusieurs villes-campements, dont Mayjong est la plus importante.
²Tu es esclave ?
Frappée de stupeur, elle fait abstraction du reste de ses explications.
Sans savoir pourquoi cette idée la dérange, elle sent en elle une révolte profonde.
²Je ne comprends pas, dit-elle enfin, je pensais que l¶esclavage n¶existait plus.
²N¶existait plus ?
La curiosité du jeune homme est mise en éveil.
²Qu¶est-ce qui peut bien vous faire dire ça ? Aussi loin que remonte l¶histoire de notre
peuple, il y a des hommes libres et des esclaves.
Elle hausse les épaules avec résignation.
²Aucune idée ! Sincèrement, je ne sais pas.
²Dommage, j¶aurais aimé connaître ce pays sans esclaves. Il ne peut être que très loin d¶ici,
vous avez dû faire un long chemin. (Il se lève, étire son corps mince avec nonchalance, et reprend
avec une grimace) Je dois me remettre au travail, dans deux ou trois jours, le chariot qui apporte
des vivres passera. Vous pourrez repartir avec lui et demander à être reçue par le seigneur
To¶Wong, mon maître, ajoute-t-il avec un sourire triste. Lui pourra sans doute vous aider.
²Tu ne peux pas me conduire à lui avant ?
²Non ! J¶ai trois cents têtes sous ma responsabilité, et qui sait, la mémoire pourrait bien vous
revenir entre-temps.
²Tu es optimiste !
Tao lui recommande de rester à proximité du ger, puis enfourche le seul cheval du campement,
une jument baie, plus très jeune, mais encore vaillante. Suivi des quatre ou cinq chiens qui
doivent l¶aider à regrouper le troupeau, il s¶éloigne lentement.
Elle le regarde partir avec regret. Le bivouac, installé près d¶un trou d¶eau élargi par le travail
des hommes, est des plus rudimentaires. Une tente, un foyer allumé au centre d¶un cercle de terre
soigneusement désherbé, et un petit enclos de broussailles entrelacées où se prélassent quelques
bêtes.
Hormis la colline au nord, rien ne vient perturber la plaine verdoyante. Le silence n¶est troublé
que par les bêlements paresseux des moutons et les aboiements lointains des chiens. Elle se sent
seule. Sans même un souvenir pour lui tenir compagnie.
Elle passe la matinée à flâner aux alentours. La végétation se révèle d¶une richesse étonnante.
D¶humeur joyeuse, elle commence à cueillir toutes sortes de fleurs. Dans l¶herbe courte,

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régulièrement tondue par les moutons, elle décèle une multitude de fleurs violettes au parfum
enivrant ainsi que de drôles de boules cotonneuses grosses comme le poing, si fragiles qu¶elles se
décomposent et s¶envolent en flocons vaporeux au moindre souffle. Elle renonce très vite à les
cueillir, se retrouvant, à chaque nouvel essai, avec une tige nue entre les doigts.
Plus loin, l¶herbe prend des proportions surnaturelles. Elle y découvre des plantes aux feuilles
longues, effilées et coupantes, tandis que d¶autres, plus tendres, lui viennent presque jusqu¶à la
taille.

Midi n¶est pas loin, et la chaleur commence à être intenable lorsqu¶elle retourne enfin au
campement, une brassée de plantes et de fleurs serrée sur la poitrine.
Tao la voit arriver, radieuse, les joues enflammées, avec de l¶herbe jusque dans les boucles
défaites de sa chevelure. La beauté presque sauvage de l¶étrange jeune fille le déstabilise.
Parvenue à sa hauteur, elle lâche son butin sur le sol, un sourire triomphant aux lèvres :
²Il me faudrait un vase pour les mettre !
Elle enlève d¶un geste rapide les mèches de cheveux collées sur son front par la sueur.
Il la regarde sans comprendre.
²Un vase ?
²Oui ! Un vase avec de l¶eau, pour faire un bouquet avec toutes ces fleurs !
²Vous n¶êtes vraiment pas d¶ici. Je n¶DL SDV GH YDVH QL GH UpFLSLHQW DVVH] JUDQG SRXU YRWUH«
(Il s¶arrête, ne sachant pas comment qualifier le tas de végétaux inutiles gisant à ses pieds) Mais
on peut les faire sécher, ajoute-t-il devant le regard déçu de la jeune fille.
Il s¶agenouille pour trier l¶enchevêtrement odorant et coloré.
²Vous ne reconnaissez aucune de ces plantes ? demande-t-il sans trop d¶espoir.
²Aucune !
Son attention s¶est à nouveau tournée vers Tao.
Elle observe les mains du jeune homme sélectionner et rassembler les fleurs violettes. Des
mains longues et musclées, aux ongles noircis de terre. Il lui tend le bouquet à l¶odeur entêtante.
²Une fois séchées, celles-ci pourront parfumer un coffre à vêtements.
Fascinée par son compagnon, elle l¶écoute distraitement énumérer avec patience le nom et les
propriétés des plantes qu¶elle vient de cueillir.
La chaleur devenant insupportable, ils se réfugient à l¶intérieur de la tente. Tao prépare une
collation de pain noir, de fromage et de lait caillé, qu¶elle avale avidement, comme si elle n¶avait
rien mangé depuis des jours. Ce qui est peut-être le cas d¶ailleurs, pense-t-elle entre deux
bouchées.
Ils restent un long moment à l¶abri pour échapper aux heures les plus chaudes de la journée.

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Les milliers de questions qui l¶assaillent ne franchissent pas ses lèvres. Comme si parler pouvait
gâcher l¶instant présent.
Une sensation à la fois étrange et rassurante. Sans passé ni avenir, sans même un nom dans un
pays qu¶elle ne reconnaît pas, le monde semble commencer ici, sur les couvertures multicolores
de la tente, pour finir à l¶horizon.
² -¶DL O¶LPSUHVVLRQ TXH SOXV ULHQ Q¶H[LVWH HQ GHKRUV GH QRXs.
²Pas pour moi, hélas ! Mais je pourrais faire semblant ! ajoute-t-il, rêveur. C¶est une bonne
idée, aujourd¶hui je ne sais plus qui je suis. J¶ai oublié Tao, mon maître et ma vie sans avenir.
Il s¶allonge, les mains sous la tête et le visage illuminé par cette perspective.
²Et qui voudrais-tu être ? demande-t-elle. J¶avoue que je t¶imagine plus en chevalier qu¶en
esclave !
Le jeune homme semble gêné, jamais il n¶a reçu de compliments aussi étranges, surtout venant
d¶une femme. Son audace le déroute.
Il se lève sur un coude pour parler, mais elle ne le laisse pas commencer. S¶approchant de lui,
elle pose doucement ses doigts sur sa bouche.

²Tu ! dit-elle. Dis-moi tu ! Il n¶y a plus d¶esclave.
Les lèvres de Tao sur sa main et le regard du jeune homme la troublent plus qu¶elle ne l¶aurait
voulu, elle s¶écarte de lui.
²Tu t¶obstines à me vouvoyer, reprend-elle embarrassée. Mais qui te dit que je ne suis pas
esclave comme toi ?
²Impossible, vous ne parlez pas comme une esclave. De plus, vous ne portez aucun tatouage.
Disant cela, il relève la manche de sa tunique: deux marques, pas plus grandes que des
médaillons, sont visibles sur la face intérieure de son avant-bras. Chacun des symboles, imprimé
à l¶encre noire dans sa peau, semble se composer de plusieurs caractères qui, pour elle, ne sont
rien d¶autre qu¶un délicat enchevêtrement de courbes et de figures géométriques.
²Qu¶est-ce que c¶est ?
²Le nom du clan auquel j¶appartiens, ainsi que celui dans lequel je suis né. La plupart des
esclaves n¶ont qu¶un seul tatouage, mais j¶ai déjà été vendu une fois. Je ne m¶en souviens pas,
j¶étais trop jeune.
La peau de son bras à elle est intacte. Blanche, douce et bleutée, là où les veines affleurent.
Tao prend sa main dans la sienne, le contraste est flagrant :
²Votre peau, vos mains, ce ne sont pas celles d¶une esclave.
Aussi troublé qu¶elle, il s¶écarte en lui rendant sa main.
Quand la chaleur décline, Tao sort s¶occuper du troupeau, pour ne revenir que lorsque le soleil

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se pose enfin sur l¶horizon, embrasant le ciel de ses traînées de feu. La température baisse
rapidement et les bêtes se serrent en un amas compact pour passer la nuit au chaud, tandis que
Tao ravive le foyer. Les chiens aussi se pelotonnent dans un coin, certains non loin des flammes
qui commencent à monter, d¶autres, plus audacieux, s¶invitent au milieu des toisons tièdes des
moutons. Tao a sorti des tapis qu¶il dépose devant la flambée :
²Il fait plus chaud à l¶intérieur du ger, mais ici on est plus près des étoiles.
En l¶honneur de son invitée, il prépare un repas de viande grillée et de racines comestibles
cuites sous la cendre, ce qui la sort de son ordinaire fait de pain et de lait caillé. Ils parlent peu.
Bientôt, la nuit froide et paisible envahit le paysage. Les couleurs chatoyantes du long
crépuscule d¶été ont fait place à un noir profond parsemé d¶étoiles lorsqu¶ils se décident enfin à
rentrer sous la tente.
À l¶intérieur, Tao improvise une séparation à l¶aide d¶une couverture tendue, afin de préserver
l¶intimité de la jeune fille. À son grand étonnement, celle-ci le prend avec beaucoup de
désinvolture, affirmant qu¶elle ne va pas enlever sa tunique pour dormir et promettant de fermer
les yeux s¶il veut se déshabiller.
²Peut-être, est-ce moi qui ai besoin de me soustraire à la tentation ! répond-il, un peu agacé.
Elle rougit sans rien ajouter et se réfugie de l¶autre côté de la tenture.
²Bonne nuit, Tao, dit-elle en se pelotonnant frileusement sur son matelas d¶herbes sèches.
²Bonne nuit !
La yourte plongée dans les ténèbres, elle s¶endort rapidement d¶un sommeil lourd et sans rêve.

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2±Pauline


Elle se réveille.
Un grésillement continu et irritant s¶insinue dans sa tête. Le bruit métallique se superpose aux
images venues du plus profond de son sommeil. Son oreille reconnaît le son familier du vieux
radio-réveil qui crachote maintenant une musique à la mode.
Elle s¶étire, un sourire aux lèvres, et se blottit à nouveau sous la couette. Il lui faut quelques
minutes pour se sentir enfin réveillée.J¶ai fait un drôle de rêve, pense-t-elle. Un rêve qui lui
laisse un sentiment de bien-être étrange, mais dont il lui est impossible de se souvenir de la
moindre image.
Elle ferme les yeux de nouveau, se concentre, mais rien. Frustrée, elle arrête le radio-réveil
d¶un coup de poing. Il est déjà 8 heures, elle n¶a plus que trois quarts d¶heure pour se préparer,
déjeuner et aller en cours.
Pourtant, comme toujours, elle s¶éternise sous le jet trop chaud de la douche. Elle finit par
s¶extirper de la cabine transformée en sauna et enfile un jeans, un pull beige trop grand par-dessus
un chandail rouge. Satisfaite du résultat, elle se regarde dans le petit miroir de la salle de bains :
une frange de cheveux noirs cache ses yeux sombres et contraste joliment avec la blancheur de
son visage.
Elle souligne son regard d¶un trait de crayon, tente de masquer son nez trop large sous un fond
de teint léger, hésite à mettre un peu de rouge sur sa bouche aux lèvres fines.
Une bouche d¶actrice de film muet, pense-t-elle, riant intérieurement de sa trouvaille. Elle se
dessine un sourire écarlate et s¶amuse un instant à être star du muet, prend un air amoureux,
apeuré, outré ou vertueux.
Non, vraiment, le maquillage, ce n¶est pas pour elle ! De l¶eau, du savon et la star disparaît.
Elle sourit de nouveau à son reflet humide.Allez, tu n¶es pas si moche, se dit-elle en calant des
petites lunettes rondes sur son nez.
On frappe à la porte. Certainement Fabienne qui vient la chercher pour aller en cours.
²J¶arrive ! crie-t-elle en saisissant son cartable de cuir et son imperméable d¶homme, deux
fois trop grand pour elle.
Fabienne, emmitouflée dans un manteau de tweed pied-de-poule, un bonnet de laine beige
enfoncé sur sa cascade de boucles brunes, attend patiemment dans le couloir que la porte s¶ouvre.

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Elle accueille son amie avec un petit sourire sérieux.
²Encore du mal à te lever ? dit-elle en observant les cheveux mouillés de celle-ci.
²Pas du tout ! J¶ai juste perdu mon temps à essayer de me maquiller. Complètement raté !
Les deux jeunes filles descendent l¶escalier de la résidence universitaire pour se retrouver dans
le froid matinal du printemps. Elles hâtent le pas le long du petit chemin qui se faufile entre les
immeubles jusqu¶à l¶université.
Pendant le trajet, comme à leur habitude, elles ne parlent guère ; amies de longue date, les
silences gênants n¶existent plus entre elles. Pauline regarde son amie avec une pointe d¶envie.
C¶est une fille longue au visage volontaire et intelligent. Le plus frustrant, pense-t-elle, c¶est
qu¶elle n¶a besoin de rien pour se mettre en valeur.
²Moi le maquillage, observe Fabienne, comme si elle venait de lire dans les pensées de son
amie, je n¶en mets jamais avant midi ! Le matin, je n¶y arrive pas !
²Et le jour où tu devras aller travailler ? Être impeccable, fraîche et dispo dès 9 heures du
matin ?
²On verra, je n¶en suis pas encore là ! Et je te signale, ajoute-t-elle, l¶°LO LQTXLVLWHXU TXH
l¶on peut être efficace, compétente et présentable dès 8 heures du matin quand on est cadre dans
une grande boîte ! Fraîche et dispo ne fait pas partie de mon vocabulaire.
3DXOLQH ULW GH ERQ F°XU /¶assurance exagérée de son amie lui plaît, surtout le matin de bonne
heure.
En passant le petit portail métallique qui donne accès à l¶arrière de la faculté, les groupes

d¶étudiants se font plus nombreux. Des groupes taciturnes et lents qui semblent à peine sortis du
lit.
Pauline marche sans voir les formes vêtues de grisaille. Elle est partie. Un pays lointain, une
île peut-être, avec une plage de sable fin, un soleil aveuglant et un homme beau comme un dieu
qui la prend dans ses bras.
Mais le paysage de rêve se déchire subitement, un choc violent et ses lunettes qui s¶envolent.
Elle vient de percuter l¶une des formes en manteau noir. Une forme très grande, aux épaules
larges et au sourire charmeur qui a rattrapé ses lunettes avant qu¶elles ne s¶écrasent. Elle murmure
un « pardon » gêné et un « merci » rougissant, récupère ses lunettes en évitant les yeux de son
obstacle et passe son chemin.
Il a fallu que ce soit lui ! Elle entend les rires et les commentaires derrière son dos et se sent
devenir rouge comme un feu de signalisation. Une main la rattrape au passage.
²Attends ! Où tu vas ?
C¶est Fabienne qui l¶a rejointe, amusée.

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²Je rêvais.
6RQ F°XU UHWURXYH SHX j SHX XQ U\WKPH QRUPDO
²On s¶en est aperçu ! rit Fabienne. Tu as vu qui tu as percuté ? « Le Prince Christophe » en
personne ! Le mec le plus irrésistible de la fac ! Ta façon de draguer m¶épate !
Elle prend un faux air sérieux avant de se tordre de rire.
²Bon, ça va, ça va ! Retiens-toi, tout le monde nous regarde !
²Le Prince Christophe aussi ? demande-t-elle, innocente.
²Je ne sais pas ! Et arrête de l¶appeler Prince Christophe, il risque de t¶entendre !
Fabienne finit par se calmer et elles se dirigent vers l¶amphithéâtre pour suivre leur premier
cours de la journée. L¶étudiant prénommé Christophe s¶y trouve déjà, installé tout au fond et
entouré de sa bande habituelle, à majorité féminine.
Gênée, sentant son regard s¶arrêter sur elle, Pauline va s¶asseoir stratégiquement au milieu de
l¶amphi. Fabienne grogne un peu, préférant le devant de la scène où l¶on entend mieux.
Le professeur entre et se met à débiter son cours d¶bonjour »anglais, après un «
d¶introduction. De sa voix monotone, elle garnit l¶amphithéâtre de mots anglo-saxons pendant
près d¶une heure. Pauline écoute, prend des notes, dessine des fleurs dans ses marges, et baille
d¶ennui le plus discrètement possible jusqu¶à ce que le cours s¶achève enfin.
Plus tard, au restaurant de la faculté, assise à l¶une des grandes tables en formica vert et
entourée d¶étudiants bruyants, elle laisse de nouveau son esprit s¶envoler. Les mots se
superposent, les phrases deviennent inintelligibles, et le regard fixé dans son assiette, elle a
l¶impression d¶rWUH DX F°XU G¶une tempête. La cacophonie qui l¶entoure devient celle des
éléments déchaînés et les silhouettes qui se meuvent à l¶orée de son champ de vision se
transforment en houle soulevée par des vents sans merci. Elle en a presque la nausée.
²Ouh ouh ! Tu rêves ?
La voix de Fabienne la tire de nouveau sur la terre ferme.
²Ben oui !
Voyant l¶air amusé de son amie, elle tente de lui expliquer sa drôle de découverte :
²Ferme les yeux, dit-elle, et écoute le son de la mer !
²Le quoi ? s¶écrie Fabienne, manquant s¶étouffer avec son poulet.
²Le son de la mer ! Tu as bien entendu ! Écoute et laisse-toi bercer par le bruit.
²Ma pauvre, tu débloques.
²Non ! Écoute, je t¶assure !
²yeux un instant et les rouvre en riant) Si tu veux, mais moiBon ! (Fabienne ferme les
j¶entends plutôt un troupeau de moutons bêlants !

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Pauline sourit. Son amie a raison. L¶ambiance de la cantine évoque davantage un enclos à
bétail qu¶un océan furieux.
Après le repas, les deux filles rejoignent leur bande d¶amies dans leur café habituel. Au bout
de deux ans de vie universitaire, ce rendez-vous de midi est devenu presque sacré. Ce jour-là, le
soleil froid d¶un printemps à peine ébauché s¶évertue à réchauffer l¶air.
Dans cette ville du sud de la France, l¶hiver n¶est jamais très rigoureux et déjà quelques fleurs
colorées s¶épanouissent dans les jardinières, les platanes bourgeonnent et les habitués, en manteau
et lunettes de soleil, profitent de la terrasse.
Assis autour de deux petites tables de bistrot, le noyau de la bande sirote un café : les deux

Sylvie, et Jane. Elles font une place aux nouvelles venues et bientôt tout le monde discute de la
matinée et de ce que l¶on fera le soir et durant le week-end qui approche.
À elles cinq, elles forment un groupe très hétéroclite et pourtant, depuis leurs premiers jours à
la faculté, elles ne se quittent plus. Toutes en deuxième année de Langues étrangères appliquées,
elles se sont rencontrées au hasard des couloirs et sur les bancs des salles de cours.
Les deux Sylvie, originaires d¶un minuscule village perdu dans la Drôme, partagent un
deuxpièces en centre-ville. Amies depuis le collège, elles sont aussi différentes que peuvent l¶être
Fabienne et Pauline.
La petite Sylvie, toute en rondeurs, cheveux mi-longs jamais attachés, yeux bruns pétillants de
vitalité, toujours survoltée et prête à rire, cache pourtant une nature plutôt inquiète.
Quant à la grande Sylvie, aussi brune que son amie, coiffée très court comme un garçon, avec
un corps sculptural, elle étonne, par son calme et son humour, la plupart de ceux qui la côtoient.
Et enfin il y a Jane. Anglaise à la blondeur délicate, au visage enfantin mangé par des yeux
verts, à l¶expression constamment surprise. Une apparence de petite fille que démentent une force
de caractère tranquille et une intelligence travailleuse.
Jane a suivi son premier grand amour jusqu¶à cette ville universitaire de province. Un homme
plus âgé, séduisant et ambitieux qui paye loyer et dépenses et passe le plus clair de son temps
entre deux avions. Elle parle peu de lui, et ses amies ne l¶ont jamais vu, comme s¶il faisait partie
d¶une autre vie. Les fins de semaine lui sont le plus souvent réservées, mais cette fois-ci, un
rendez-vous d¶affaires le retient quelque part en Asie du Sud-Est. Jane, n¶étant pas de nature à se
morfondre, veut en profiter pour se rendre à une soirée étudiante avec ses amies.
Fabienne, égale à elle-même, refuse de se laisser entraîner.
²D¶abord, on ne s¶entend même pas parler, il faut hurler.
²Parler ? Mais pour quoi faire ? l¶interrompt Jane avec son inimitable accent. On va danser
et draguer !

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Elle esquisse des mouvements sensuels d¶épaules et balance la tête au rythme d¶un air de
musique imaginaire.
²Danser !s¶exclame Fabienne, j¶appelle plutôt ça se trémousser comme des volailles
d¶élevage ! Mais pour draguer, on n¶a pas inventé mieux !
Son regard amusé se tourne soudain vers Pauline, elle ajoute :
²En parlant de drague, Pauline a trouvé un truc pas mal !
Elle raconte ensuite l¶incident du matin, avec une telle verve que même Pauline est obligée
d¶en rire.
²C¶est ça qu¶on appelle « faire du rentre-dedans » ? demande Jane faussement innocente.
La petite Sylvie lance à Pauline un regard à la fois outré et admirateur :
²Je ne te savais pas aussi entreprenante !
²C¶est une méthode un peu musclée, remarque à son tour la grande Sylvie, plutôt du style
Fabienne que Pauline, ajoute-t-elle, un regard entendu vers le reste du groupe.
²Pas du tout ! se récrie Fabienne. Moi je suis directe, pas musclée«(Les autres rient) Et je
ne suis pas assez rêveuse.
Pauline essaye d¶abord de se défendre.
²Mais je ne l¶ai vraiment pas vu ! Si je l¶avais fait exprès, j¶y serais allée plus en douceur.
J¶en ai gardé une bosse et j¶ai presque cassé mes lunettes !
²Ça aurait fait moins vrai, lui assure Fabienne.
Pauline finit par ne plus répondre aux taquineries de ses amies, et la conversation change de
sujet d¶elle-même pour revenir au projet du week-end. Fabienne se laisse finalement convaincre,
en échange d¶un brunch tardif chez les Sylvie le samedi matin.
Il fait tellement beau pour la saison, que les cinq filles restent plus longtemps que prévu à se
prélasser au soleil et, d¶un commun accord, ratent la première heure de cours de l¶après-midi. Les
tasses refroidissent, la conversation décline, la terrasse se vide peu à peu, et elles sont toujours là.
C¶est Fabienne qui rompt le charme la première en se levant dans un élan d¶énergie. Pauline la
suit avec regret alors que les trois autres, qui ont décidé de s¶accorder un après-midi de liberté,
tentent de les dissuader d¶aller en cours.
²Elles exagèrent, dit Fabienne une fois en chemin. Parfois j¶ai l¶impression qu¶elles ne
viennent à la fac que pour boire un café et papoter !
Pauline acquiesce sans conviction. Elle aussi serait bien restée.
Pourquoi faut-il toujours qu¶elle choisisse l¶option la plus raisonnable ? se demande-t-elle avec
une pointe d¶agacement. Et pourquoi ne laisse-t-elle jamais de place à ses envies ?

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3±La Dent-du-Chien


Il fait chaud sous la couverture malgré l¶air matinal encore froid. Elle s¶étire, ouvre les yeux, et
se souvient. Tao, la plaine et son esprit sans passé. Les poings enfoncés sur les yeux, elle tente de
rattraper le rêve qui s¶est enfui à son réveil. Mais il s¶échappe, glisse de ses pensées, ne laissant
qu¶une trace aux couleurs sombres dans sa mémoire et une étranJH ORXUGHXU VXU VRQ F°XU
Ma vie a commencé hier, se dit-elle, soudain consciente qu¶elle ne retrouvera peut-être jamais
son passé.
Étrangement, cette idée ne l¶effraie pas ; au contraire, elle se sent neuve, prête à affronter le
monde entier.
La voix de Tao l¶interpelle de l¶autre côté de la tenture :
²Bonjour !
Elle passe la tête sous le rideau improvisé et lui sourit. Levé avant elle, il a déjà rangé sa
moitié de tente et ravivé le brasero.
²Je nous ai préparé un petit déjeuner, annonce-t-il, mais ne vous pressez pas, je vous attends
dehors.
Après une tentative infructueuse pour discipliner un peu ses boucles, elle le rejoint devant la
yourte.
Comme le matin précédent, la beauté sauvage du paysage la laisse un moment sans voix. Tao
lui sert une timbale de thé bien chaud et un morceau de pain.
²Je ne me souviens toujours pas.
²Peut-être aurez-vous besoin de temps ?
Elle acquiesce sans un mot. Le passé peut attendre, elle se sent légère et pleine de curiosité
pour le monde qui l¶entoure.
De nouveau, elle reste seule lorsque Tao retourne à ses occupations de berger. Elle se
promène, loin, très loin vers la colline solitaire. Elle avait espéré arriver au moins à mi-chemin,
mais la distance qui la sépare du monticule aux couleurs de rocaille est bien plus grande qu¶il n¶y
paraît.
Elle commence un peu à distinguer sa masse tranquille qui s¶élève d¶abord en pente douce
recouverte de végétation, pour se terminer abruptement par une falaise de roche grise presque
blanche. Çà et là, des éboulements causés par l¶érosion ont creusé des passages étroits qui mènent

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jusqu¶au sommet. Elle s¶arrête un instant pour souffler et contempler le paysage : la montagne
semble plus proche, mais, malgré cela, elle reste de taille modeste face à l¶immensité de la plaine.
Comme un faux pli sur une prairie de velours.
En regardant bien, elle remarque des enchevêtrements de verdures, plus hauts et plus touffus,
au pied du massif. Des arbres ? Peut-être même un bois minuscule ?
Derrière elle, le campement de Tao a maintenant la dimension d¶un jouet, la prudence lui dit
de rebrousser chemin. Elle fait demi-tour à regret, elle aurait aimé surplomber la plaine,
apercevoir le reste de cette terre qui semble sans fin.
La température augmente rapidement, la sueur colle ses cheveux sur son front et dégouline le
long de son dos.
Elle a la sensation de marcher depuis des heures et la tente, toujours aussi loin, commence à la
narguer. Le soleil est maintenant à la verticale et elle a la désagréable impression de faire du
surplace. Elle avance pourtant à longues enjambées au milieu d¶herbes épaisses et rêches qui lui
montent parfois jusqu¶à la taille.
Elle s¶arrête un instant, perplexe. A-t-elle rencontré une telle végétation à l¶aller ou s¶est-elle
égarée ? Impossible ! Comment perdre son chemin sur cette terre sans relief alors que le but à
atteindre n¶est pas sorti une seule fois de son champ de vision ? Elle chasse l¶idée et se remet en
route.
Ses pas se font de plus en plus lents, elle s¶oblige à ne plus penser, ni à la canicule ni au
chemin qui reste à parcourir, mais le temps semble s¶étirer, s¶immobiliser.
Elle presse le pas, se force à regarder le bout de ses bottes.Quand je relèverai la tête, la tente
ne sera plus très loin.Elle lève les yeux, mais à son grand désarroi, le campement est toujours un
jouet minuscule.C¶est une hallucination,songe-t-elle,il fait trop chaud.
Soudain, alors que la panique semble prête à l¶envahir pour de bon, le trot d¶un cheval vient
rompre son angoisse. La silhouette de Tao, monté sur sa vieille jument, apparaît.
²Je vous ai vue de loin et je me suis dit que vous auriez peut-être envie de rentrer à cheval ?
(Son sourire s¶efface devant le visage sans couleur de la jeune fille) Ça ne va pas ?
²Je ne sais pas. C¶était comme si j¶étais perdue ! J¶avais beau marcher, je n¶avançais pas !
²La plaine vous a joué un de ses vilains tours.
²Pardon ?
Elle doit mettre une main sur son front pour le regarder sans être aveuglée par l¶éclat du soleil.
²Parfois, les esprits des steppes piègent les sens du berger ou du voyageur imprudent. Les
distances semblent se rallonger ou se raccourcir et le temps s¶arrête, surtout à cette heure-ci et
sans protection !

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Il pose le chapeau de paille qu¶il portait sur la tête, sur les boucles emmêlées de la jeune fille,
et lui tend la main pour l¶aider à monter en croupe.
Elle hésite, ne sait quel bras lui donner ni sur quel pied elle doit prendre appui. Ils rient de sa
gaucherie et Tao finit par la soulever en l¶attrapant par la taille. Elle se retrouve assise devant lui,
pas très rassurée.
²On dirait que vous n¶êtes jamais montée à cheval ! s¶étonne-t-il alors qu¶ils rebroussent
chemin.
²Ou alors j¶ai vraiment tout oublié !

Mal à l¶aise entre les bras de son compagnon, elle s¶agrippe à la crinière rugueuse de l¶animal.
²Je crois vraiment que vous n¶avez jamais été en selle, dit-il en la retenant d¶une main ferme
alors qu¶elle glisse dangereusement sur le côté. Monter, c¶est comme marcher ou courir, ça ne
s¶oublie pas. Le plus bizarre, c¶est qu¶ici hommes, femmes, enfants, riches, pauvres ou même
esclaves, nous montons tous à cheval.
²Je viens peut-être de très loin ? Un pays où les gens n¶ont pas de chevaux ?
Cette question les plonge dans un grand silence. Elle, sans mémoire d¶un monde qu¶elle
semble découvrir, ne se rend pas vraiment compte de la singularité de ses propos, et refuse de se
torturer l¶esprit à la recherche de souvenirs improbables. Lui n¶arrête plus d¶y penser. Il se
demande même s¶il n¶a pas trouvé une fée, une de ces créatures merveilleuses qui hantent les
récits des anciens. Mais ces croyances l¶ont toujours fait sourire, et mis à part son arrivée étrange,
cette fille n¶a rien de surnaturel.
*
* *
Le lendemain, Tao décide de lui montrer la Dent-du-Chien, la montagne qu¶elle a voulu
atteindre seule, sans succès. Accroupi devant les braises du foyer, il l¶accueille avec une timbale
de thé fumant. Près de lui, un sac de toile rempli de provisions et des couvertures roulées
attendent déjà le signal du départ.
²Il ne faut pas tarder, pour profiter un peu de la fraîcheur matinale.
²Pourquoi des couvertures ? demande-t-elle d¶une voix encore endormie.
²Je ne pense pas que nous puissions faire l¶aller-retour en une seule journée. Si nous voulons
monter jusqu¶au sommet, il faudra aussi dormir là-haut.
²Alors tu vas abandonner tes bêtes pendant deux jours ?
²Un jour et demi, corrige-t-il, si tout va bien nous serons de retour demain, en fin de
matinée. J¶espère seulement que Chang n¶DUULYHUD SDV SHQGDQW QRWUH« H[FXUVLRQ
²Chang ?
²Un esclave aussi, il fait la navette entre Mayjong et les bergers qui gardent les troupeaux

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sur la plaine pendant la saison chaude. Il nous ravitaille avec son chariot et ramène également des
nouvelles.
²Ah oui, celui qui me conduira vers ton seigneur.
L¶idée de partir, de s¶éloigner de Tao et de son petit bivouac hors du temps ne la rassure guère,
mais elle se tait.
Un peu plus tard, protégés par de larges chapeaux faits de végétaux étroitement entrelacés, ils
chevauchent ensemble la vieille jument.

Lorsque la bête commence à montrer des signes de fatigue, Tao descend. Elle ne tarde pas à
suivre son exemple et lorsque le soleil arrive à son zénith, ils cheminent tous les deux, devant la
jument.
Malgré sa première expérience malheureuse, la jeune fille s¶étonne encore de la difficulté de
l¶entreprise. Marcher sur cette étendue plate est plus laborieux qu¶elle ne l¶aurait cru. La
végétation très dense et parfois aussi haute qu¶eux les oblige à adopter une démarche peu
naturelle et fatigante.
Vers le milieu de la journée, ils font une pause pour manger un peu de pain et du fromage.
Tao s¶assoit à l¶ombre de la jument. Elle le suit, inquiète de se trouver presque entre les jambes
du paisible animal.
Le jeune homme qui l¶observe du coin de l¶°LO HQ ULW
²Rassurez-vous, dit-il, cette vieille bourrique est bien trop épuisée pour faire le moindre
mouvement. Je crois bien que c¶est sa dernière saison sur les pâturages avec moi !
Elle ne répond rien, trop occupée à souffler, elle est en nage.
²Vous n¶avez pas l¶habitude des longues marches, remarque son compagnon.
²On dirait que non, à moins que ce ne soit du soleil ! Cette chaleur est inhumaine !
Il lui tend une gourde d¶eau tiède qu¶elle boit avec avidité. Lui, en revanche, ne paraît
nullement gêné par la température et l¶effort.
²Moi j¶y passerais ma vie si je pouvais !
Il ferme les yeux un instant, le visage tourné vers le nord.
²À marcher sous la canicule ? s¶écrie-t-elle en riant.
²Non, à voyager. (Il rouvre les yeux, soudain sérieux) Je ne suis jamais allé au-delà de la
Dent-du-Chien. Je ne connais même pas les frontières de notre clan. On continue ? ajoute-t-il
vivement, comme pour chasser des idées trop sombres.
Devant eux, la colline semble toujours aussi loin, mais derrière, le campement a disparu
comme par enchantement.
²On continue, acquiesce-t-elle.

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Elle commence à douter de l¶entreprise ; pourtant, imperceptiblement, le mont rocheux se
rapproche. Comme elle l¶avait deviné lors de sa première excursion, des arbres poussent aux
pieds de la pente qui s¶élève doucement au-dessus du paysage, profitant à la fois de la proximité
d¶un minuscule cours d¶eau et de l¶abri offert par le relief.
De près, ils paraissent bien chétifs et poussiéreux. Se dressant vers le ciel, pathétiques sur leurs
troncs trop maigres et balançant leurs branches épineuses au gré de la brise, comme pour garder
l¶équilibre.
²On dirait qu¶ils vont tomber, murmure-t-elle.
Curieuse, elle s¶approche d¶un tronc, saisit une branche basse, sèche et cassante. Les feuilles
éparses qui la couvrent sont tendres et juteuses, d¶un vert brunâtre. Tao en fourre quelques
branches dans son sac.
²Elles donneront du goût à notre repas ce soir ! En infusion, c¶est aussi très bon et cela
réchauffe l¶âme.
Mais elle n¶écoute plus, elle vient d¶apercevoir le cours d¶eau qui serpente droit devant eux et
s¶y précipite. Les arbres forment un couvert tellement étroit que la petite rivière se trouve déjà à
la lisière du bois, creusant un vallon miniature entre plaine et colline. Une trouée rocailleuse pas
plus haute que ses genoux, qui descend du plateau rocheux pour se perdre sous les arbres et
disparaître quelque part sous terre.
Arrachant ses bottes, la jeune fille saute dans le lit du ruisseau, barbote pieds nus et s¶asperge
en riant. Elle a retroussé son pantalon, laissant apparaître, sans aucune gêne, ses jambes nues. Des
jambes fines et musclées comme celles d¶un jeune garçon.
Tao reste au bord du ruisseau à la regarder jouer comme une enfant. Décontenancé par son
étrange beauté et sa familiarité, il se sent soudain complètement déplacé.
²Qu¶est-ce qu¶il y a ? demande-t-elle, vaguement consciente de son trouble.
²Rien !

Il ne peut en dire plus long, d¶un geste précis, elle vient de lui envoyer une grande giclée d¶eau
froide à la figure et rit à ne plus pouvoir respirer de son air ahuri. Elle doit l¶arroser plus d¶une
fois pour qu¶il abandonne enfin sa réserve et lui rende la pareille.
Aussi vive et habile que lui pour sauter d¶une pierre à l¶autre et se déplacer, elle l¶éclabousse
encore, s¶enfuit et recommence.
Tao finit par oublier ses réticences. Il tente de l¶attraper, elle se dérobe, glisse entre ses bras ou
se laisse enlacer avec un cri de surprise ; il ne la relâche que pour la rattraper ; leurs mains se
frôlent, leurs regards se cherchent tandis qu¶ils s¶aspergent d¶eau et que leurs rires insouciants
résonnent, presque incongrus au milieu de cette nature vierge.

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