Les Affligés - Volume 3 : Révélation
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Description

Après un long périple à travers la région hostile d’Undin, durant lequel Naryë et ses compagnons ont franchi une succession d’obstacles, tous ont rejoint Ulemus, étape ultime de leur voyage commencé presque cinq mois plus tôt.
Leur objectif : atteindre la huitième strate, située sous les plus anciennes ruines de la Ville Interdite, en espérant y trouver de quoi combattre l’Affliction et la perte progressive du Don.
Avec l’aide des trois Protecteurs envoyés par Coline et celle d’Aremun, le familier de Senbi, le groupe s’engage dans une descente semée d’embûches. L’obscurité oppressante, les gouffres mortels, les secousses provoquées par le volcan Jawah et la troupe de mercenaires lancée à la poursuite des quinze voyageurs sont autant de difficultés à surmonter. Tandis que l’épuisement, la soif et la peur s’emparent d’eux, une mystérieuse créature apparemment invincible les prend en chasse.
L’Observatrice et ses alliés n’ont d’autre choix que de fuir vers les profondeurs, sans pouvoir utiliser pleinement leur magie, au risque d’y perdre leur santé mentale. Car l’ivresse du Don ronge les membres du groupe, un à un, et ils ne disposent que de quelques heures pour accomplir leur destinée.
En bas, dans les ténèbres, la cause originelle des temps sombres attend de leur être révélée.
Mais quel prix devront-ils tous payer pour satisfaire la vision de Naryë ?
Après « Isolation » et « Désolation », « Révélation » est le dernier volume de la trilogie Fantasy de M.I.A, « Les Affligés ».

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 décembre 2016
Nombre de lectures 431
EAN13 9782370115096
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES AFFLIGÉS
Volume 3 : Révélation

M.I.A



© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Fantasy . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-509-6
Aux deux femmes qui m’ont quittée cette année et qui me manquent terriblement. Leur départ a marqué l’écriture de ce neuvième livre.
Je vous aime…
Hélène
Résumé des volumes précédents


Volume 1 : Isolation
Les cinq régions de la République de Dor-Thimlin – Alcin, Tolbin, Librin, Isandrin et Kilmin – vivent depuis le début des temps sombres, datant de presque un siècle, dans une grande confusion sociale et politique dont les origines réelles sont troubles et presque oubliées.
Confrontée à l’Affliction – un mal qui transforme les citoyens en êtres dénués de morale et de conscience, et les renvoie à l’état quasi sauvage – et à la perte progressive du Don – l’énergie magique dont étaient originellement dotés de nombreux habitants –, la population s’est peu à peu retranchée dans les cinq villes majeures du pays, chacune essayant de subsister dans des conditions de vie difficiles et subissant une terrible isolation.
L’Assemblée des Sages – qui tente de gouverner la République tant bien que mal sans que jamais ses membres ne quittent la capitale, Aldal, pour des raisons de sécurité – est incapable de trouver des solutions. Elle est constituée de dix représentants issus des cinq guildes ancestrales aujourd’hui très affaiblies : les Observateurs, les Guérisseurs, les Manipulateurs, les Ensorceleurs et les Invocateurs. Chaque faction provient de l’une des cinq régions.
Parmi les Sages, une Observatrice, chez qui le Don est resté relativement puissant, reçoit une vision répétée et particulière qui la convainc que la solution de tous leurs maux se trouve à Ulemus – ville minière de la région maudite et abandonnée d’Undin –, que les humains ont quittée des décennies plus tôt, peu de temps après l’apparition de l’Affliction, en raison de conditions de vie trop dangereuses.
Dans cette vision, Naryë se trouve au cœur de la cité, sous la surface, accompagnée de onze compagnons qu’elle parvient à identifier grâce au Don. Contre l’avis de certains des Sages, elle quitte Aldal pour un long périple qui va lui permettre, avec son fils adoptif Amior, de rechercher ces dix autres personnes aux quatre coins de la République.
Durant leurs seize semaines de voyage à travers les cinq régions, elle recrute : Elaliel, diseuse de bonne aventure ; Apis, vieux Guérisseur isolé dans sa tour et ancien amant de Naryë ; Hedine, petite fille presque recluse ; Caradog, prisonnier sur l’île de Rochenoire ; Sabrar et Gilar, jumeaux voleurs ; Xenophanes, nain forgeron ; Sophoniba, guerrière garde du corps ; Senbi, jeune fleuriste étrangement douée ; et Nekho, charpentier condamné pour meurtre à une vie d’exil. Tous – à l’exception d’Amior et de Caradog – sont porteurs du Don, qu’ils en soient conscients ou non.
Mais dans un monde désorganisé où les guildes n’instruisent plus personne depuis longtemps, la maîtrise de l’énergie magique est rare. Les compagnons de Naryë sont, au mieux, inefficaces ; au pire, involontairement dangereux. L’Observatrice va devoir leur apprendre en quelques semaines les connaissances de toute une vie, avec l’aide d’Apis et de ses précieuses archives, véritable encyclopédie de Dor-Thimlin qu’il a lui-même rédigée pendant plus de trente ans afin que le passé ne se perde pas totalement. Elle va aussi devoir leur enseigner la coopération, essentielle s’ils veulent survivre aux dangers qui les guettent.
Durant son long voyage, Naryë prend vite conscience que sa mission ne plaît pas à tout le monde : incidents et pièges se multiplient, rendant cette quête plus compliquée qu’elle ne l’est déjà. Elle-même perd progressivement la vue, payant le prix de son Éveil – l’étape majeure d’évolution que connaissent certains porteurs du Don –, grâce auquel elle a reçu sa vision initiale.
Alors que le groupe s’apprête à contourner la Muraille Interdite pour entrer sur le territoire d’Undin par le sud, Naryë est contrainte de modifier ses plans en raison d’une attaque d’Affligés qui fait plusieurs blessés. Tous remontent vers le nord et se préparent à traverser la passe de Gabarak, un large bras de mer où personne ne se risque plus depuis longtemps, en raison de sa terrible réputation. Ils s’installent pour quelques jours à Khederen, un ancien village de pêcheurs presque déserté, pour organiser la suite de leur périple et prendre connaissance des archives.
Naryë trouve le réconfort auprès d’Apis – qu’elle n’a jamais cessé d’aimer depuis qu’elle l’a quitté sans explications dix ans plus tôt –, mais son Éveil s’accomplit et la laisse définitivement aveugle, alors que la partie la plus difficile de sa quête ne fait que commencer.
Volume 2 : Désolation
Les douze voyageurs franchissent la passe de Gabarak dans des conditions épouvantables, victimes d’une tempête en apparence inexplicable qui détruit leurs deux embarcations. Tous parviennent à rallier le rivage d’Undin, mais ils s’échouent en quatre points différents de la côte, privés d’une grande partie de leur équipement. Chaque groupe ignore le sort des trois autres et tous doivent choisir leur route au cœur d’une région hostile qu’ils ne connaissent que vaguement, grâce aux quelques informations fournies par les livres d’Apis, en espérant se retrouver à Ulemus. Autour d’eux, les volcans se réveillent et compliquent un peu plus leur voyage ; nourriture et eau potable se font rares ; certains membres sont blessés ou très affaiblis ; enfin, des ennemis inconnus au Don puissant les prennent en chasse.
Naryë perçoit une perturbation étrange dans l’air toxique d’Undin, Apis doit combattre ses vieux démons, Senbi invoque un familier sans le vouloir, Nekho dompte sa peur de la magie et s’impose comme un meneur parmi ses compagnons, Gilar et Elaliel se découvrent une attirance mutuelle qu’elles gardent secrète, alors que Sabrar et Sophoniba – seuls durant deux semaines, au cours desquelles la jeune femme prend conscience qu’elle possède de grands pouvoirs de mimétisme, canalisation et renvoi – nouent peu à peu une véritable relation amoureuse, malgré leur différence d’âge. Caradog s’attache toujours plus à Hedine, dont la puissance se révèle colossale pour une enfant, et Xenophanes décide enfin d’embrasser son statut d’Ensorceleur, en découvrant qu’il est notamment capable de manifester le Don dans le domaine de la transmutation. Amior, quant à lui, accepte difficilement l’idée que Gilar ne partagera jamais les sentiments qu’il éprouve pour elle et supporte de moins en moins son statut particulier dans le groupe, celui d’humain « normal » utilisé pour une cause qui ne le concerne pas directement et qu’il a choisi de soutenir pour de mauvaises raisons.
Avec l’aide des Protecteurs Adhath, Willarg et Elleth – descendants des anciens mineurs de la région, victimes d’une étrange maladie qui les défigure et leur retire tout espoir de quitter un jour la presqu’île – envoyés par Coline, chef de leur petit village, les douze voyageurs parviennent péniblement à atteindre les ruines d’Ulemus et le groupe se reforme, désormais complété par trois nouveaux membres.
Malgré les embûches semées sur leur chemin par les mercenaires de la mystérieuse « Confrérie » et les pièges naturels dont regorge Undin, Naryë et ses compagnons doivent poursuivre leur quête. L’ultime partie de leur voyage va se dérouler sous terre : tous doivent descendre jusqu’à la dernière strate de la Ville Interdite, au plus profond des ruines englouties – destination annoncée par la vision initiale de l’Observatrice, cinq mois plus tôt –, pour enfin comprendre la raison de leur présence en ce lieu maudit.
Le temps presse : le volcan Jawah menace d’entrer en éruption ; les envoyés de la Confrérie, toujours plus nombreux, se rapprochent rapidement de l’ancienne ville ; la perturbation ressentie par Naryë depuis leur arrivée sur la presqu’île s’avère être une forme étrange et violente d’ivresse du Don qui affecte tous les porteurs, à l’exception d’Hedine, peu atteinte par ses effets.
Épuisés, à peine remis de leurs précédentes épreuves, les quinze voyageurs s’apprêtent à s’engouffrer dans les profondeurs d’Ulemus afin d’y trouver la réponse à toutes leurs questions. Quel événement a provoqué les temps sombres et la perte progressive du Don ? Cette disparition est-elle irrémédiable ? Pourquoi l’Assemblée des Observateurs originelle est-elle subitement devenue celle des Sages, un siècle plus tôt ? Et, surtout, d’où vient l’Affliction et peut-elle vraiment être guérie ?
1 – Hedine


Quatre-vingt-cinq ans plus tôt

Les Manipulateurs arrivèrent comme chaque année, bien après la tombée de la nuit, dans une suite de téléportations qui trouèrent l’obscurité régnant près du forum. La succession d’éclairs brillants qu’aucun passant n’aurait pu ignorer marquait officiellement l’entrée des émissaires de Lagam dans Aldal. Certains apparurent seuls, tandis que d’autres se matérialisèrent en se tenant par le bras, affichant ainsi, avec une désinvolture très calculée, la puissance naturelle des membres de leur guilde. Une double téléportation ne manquait jamais d’arracher quelques regards d’admiration aux citoyens de la capitale.
La délégation se présentait invariablement la veille de l’ouverture des grands débats, une ou deux heures seulement avant minuit, alors qu’Ensorceleurs, Guérisseurs et Invocateurs mettaient un point d’honneur à entrer en ville avec plusieurs jours d’avance, afin de s’installer dans leurs quartiers réservés, prendre un peu de repos après leur long voyage à cheval et se tenir prêts pour le premier discours public.
L’attitude des Manipulateurs alimentait donc bon nombre de conversations. Pourquoi frôler ostensiblement le retard, quand la date d’ouverture était connue de tous depuis un an ? Désir de se faire remarquer par la population, manque d’intérêt flagrant pour l’événement, ou envie de narguer l’Assemblée des Observateurs, qui organisait le Mois des Décisions ? Personne n’aurait osé formuler la question à voix haute. Les habitants les plus âgés racontaient qu’année après année, cet horaire d’arrivée reculait de quelques minutes, comme si les représentants de Librin s’amusaient à agacer leurs hôtes en jouant avec les termes du règlement officiel, tels des enfants insolents et indisciplinés.
Devant ce comportement peu respectueux, les Observateurs restaient de marbre. À tour de rôle, durant toute la semaine consacrée à la réception des guildes extérieures, ils demeuraient sur l’esplanade réservée aux Manipulateurs, prêts à les accueillir jusqu’au dernier moment, comme l’exigeait le protocole. S’ils s’agaçaient de devoir patienter inutilement pendant des jours et des nuits, ils n’en montraient rien. Debout sur le carré de pierre blanche usée par des générations de téléportations, les bras croisés devant eux, ils attendaient le bourdonnement familier et la lueur qui l’accompagnerait. Cet étrange bras de fer psychologique durait depuis si longtemps que les citoyens d’Aldal auraient pu ne plus y prêter attention. Pourtant, on trouvait toujours quelques groupes de curieux pour assister à l’événement et le commenter avec un sourire gêné.
Ce soir-là fut en tout point semblable à ceux des années précédentes. L’Observateur chargé de l’accueil en ces dernières heures vit une quinzaine d’individus apparaître devant lui en moins de vingt secondes. Quelques visages familiers et de nouveaux venus, bien plus jeunes. Des recrues récentes, de toute évidence.
Il avança d’un pas, les doigts placés sur le cœur, s’inclina brièvement et déclara d’une voix claire, exempte de tout sentiment :
— Aldal et l’Assemblée des Observateurs vous souhaitent la bienvenue. Votre présence nous honore.
Le plus âgé des voyageurs, un homme bien bâti au visage creusé de rides profondes, répondit tout aussi sérieusement, en effectuant les mêmes gestes :
— Lagam et la guilde des Manipulateurs vous remercient pour votre invitation et votre accueil.
Quelques murmures de satisfaction se firent entendre parmi les passants alentour. Cette année encore, le Mois des Décisions se déroulerait normalement.
* * *
Le groupe ne transportait qu’une quantité limitée de cordes et chacune d’entre elles devait être utilisée à bon escient. Willarg passa de longues minutes à choisir et arrimer la première, celle qui permettrait aux quinze compagnons de quitter la surface pour disparaître plusieurs pieds sous terre.
— Vous verrez, après, c’est plus simple. Il y a des pentes et des vieux escaliers un peu partout. Mais là, impossible de sauter, on se briserait les jambes. L’important, une fois que vous toucherez le sol, c’est de ne pas vous éloigner. Pas plus de trois pas. Ne perdez surtout pas la corde de vue…
Hedine, muette, tenait docilement la main de Caradog, comme Naryë le lui avait demandé. Devant et derrière elle, la file de ses amis formait une succession d’ombres mouvantes dans la quasi-obscurité. Au loin, une faible lueur grisâtre éclaircissait le noir du ciel, indiquant l’arrivée prochaine de l’aube ; mais lorsque le soleil se lèverait enfin, masqué par les nuages qui dissimulaient actuellement les lunes jumelles, les voyageurs ne seraient plus là pour profiter de sa lumière.
L’enfant examina les auras des adultes, intriguée par les couleurs inhabituelles qu’elle découvrait chez chacun et qui luisaient faiblement. Les teintes bien particulières qu’elle pouvait normalement distinguer se ressemblaient presque toutes, à présent, dans un dégradé commun de rouges foncés et de marrons sans éclat. L’expression de la peur, de l’épuisement ou des douleurs causées par l’ivresse du Don, jugea-t-elle. Probablement un mélange des trois.
Les silhouettes se retournaient souvent vers le sud-est, tandis que des murmures impatients s’élevaient de temps à autre. La nuit masquait le relief accidenté de la steppe de Misad et personne n’aurait pu discerner le moindre mouvement à plus de vingt pieds, mais Hedine savait parfaitement ce que chacun imaginait découvrir en regardant derrière lui : une dizaine de mercenaires en colère.
Quelle que fût l’identité de ces individus, ils se montraient déterminés. En l’espace de deux semaines, ils s’en étaient pris à tous les membres du groupe, de diverses manières, principalement en faisant appel au Don. Leurs pouvoirs semblaient immenses et indiquaient que la troupe comptait au moins un Manipulateur et une Invocatrice, celle que le lynx de Senbi avait repérée quelques jours plus tôt. Sabrar et Sophoniba avaient aussi mentionné un Ensorceleur, mort alors qu’il tentait de s’en prendre à eux. Depuis, d’autres avaient sans doute rejoint les rangs de cette escouade mystérieuse.
Pièges, nécromancie, ralentissement du temps, contrôle des insectes… Plusieurs représentants de diverses guildes s’étaient donné beaucoup de mal, jusqu’ici, pour tenter d’empêcher Naryë et ses compagnons de parvenir à Ulemus. À ces attaques s’ajoutaient celles qui s’étaient produites sur le continent, des semaines auparavant, ainsi que la tempête inexplicable ayant provoqué le naufrage des bateaux durant la traversée du bras de mer. L’Observatrice l’avait affirmé : un seul ennemi puissant orchestrait ces assauts multiples, pour une raison plus ou moins compréhensible. Le sous-sol de la Ville Interdite contenait quelque chose de secret ou de dangereux.
Ou les deux…
Hedine frissonna et sentit les doigts de Caradog exercer une pression plus forte sur les siens. L’ancien prisonnier parlait peu, mais se montrait vigilant en toutes circonstances.
La voix de Willarg interrompit les réflexions de l’enfant.
— C’est bon, je pense qu’on est prêts. Il faut allumer les autres torches et les répartir.
Nekho, qui éclairait l’entrée du gouffre depuis que le Protecteur avait commencé à s’affairer, tendit son flambeau à Sophoniba, qui embrasa le sien. L’Ensorceleuse se tourna ensuite vers Gilar, troisième porteuse de lumière choisie par Naryë. Les deux femmes suspendirent un instant leur geste, lorsque leurs mains se frôlèrent, chacune jaugeant l’autre d’un air étrange. Hedine perçut un mélange d’hésitation et d’hostilité entre elles, sensation qui ne dura heureusement pas. La Manipulatrice s’empara de la torche, imita Sophoniba, puis laissa Adhath faire de même.
L’Observatrice avait désigné les quatre personnes chargées d’éclairer les autres, quelques minutes plus tôt, sans vraiment justifier sa décision. La petite Guérisseuse trouvait néanmoins cette répartition assez logique : Willarg et Elleth devraient ouvrir la route en gardant les mains libres pour attacher et tenir les cordes ; Elaliel allait se concentrer sur la détection de pièges invisibles à l’œil nu ; Sabrar se chargerait en priorité d’aider Xenophanes à franchir les obstacles élevés ; Senbi s’occuperait de son familier ; Apis serait sollicité pour tout accès d’ivresse du Don et Amior assisterait sa mère, la plupart du temps. Elle-même monopoliserait l’attention de Caradog, en effectuant notamment la première descente avec le géant blond. L’ordre de passage déterminé pour chacun était précis et les consignes, parfaitement claires : respecter cette organisation, ne pas perdre de vue la personne située devant soi et vérifier fréquemment qu’on ne distançait pas celle que l’on précédait.
L’enfant avait bien l’intention de se montrer disciplinée, malgré sa peur, et elle ne cessait de se rappeler son propre point de repère : Sophoniba. L’Ensorceleuse, placée juste derrière Sabrar, se tenait droite et immobile, apparemment détendue. La torche dans sa main gauche ne tremblait pas et la flamme bougeait à peine, crépitant doucement sous l’effet de la faible brise nocturne.
La voix de Willarg fit presque sursauter Hedine quand il reprit la parole.
— Je crois qu’on peut y aller. Elleth et Nekho, d’abord, comme convenu. Les autres, vous verrez bien le sol en arrivant, vous inquiétez pas. Ma femme va bloquer la corde du mieux possible, pour vous éviter de trop vous balancer et vous cogner dans les parois. Moi, je m’occupe de vous aider à placer comme il faut vos mains et vos jambes…
La fillette ne distinguait pas bien ce qui se passait près du gouffre, mais elle entendit quelques grognements et des bruits de cailloux qui roulaient sur le sol. Puis, au bout d’une dizaine de secondes, la voix de la Protectrice, distante et légèrement étouffée :
— C’est bon, il n’y a pas eu de nouvel effondrement ! Ça n’a pas bougé depuis la dernière fois, on dirait…
Derrière Caradog, Gilar marmonna d’un ton sarcastique :
— Voilà qui est rassurant…
La file avança d’un pas, puis Hedine vit la lumière perdre de son intensité. La torche de Nekho venait de disparaître dans le trou. Xenophanes grommela :
— Quand même… Devoir se tenir d’une seule main…
Willarg lui répondit calmement :
— Il sait quoi faire… Il a l’habitude de grimper et descendre des arbres, dans son travail…
— On aurait pu attendre d’être en bas pour allumer ces torches. Ou il aurait pu jeter un sort… Une boule de feu ou je ne sais quoi…
— Utiliser la magie dans l’obscurité, en risquant l’accident ?
Le nain insista, prenant un ton presque agressif. Hedine le vit agiter un bras vers l’arrière de la file.
— Une seule torche suffisait, dans ce cas. On aurait dû patienter pour s’occuper du reste. Ne pas mettre les trois autres en danger… Ils pourraient se casser le cou !
— Cette première descente est la plus simple et la plus rapide. Si les plus agiles d’entre vous ne sont pas capables de s’en sortir avec un seul bras, autant rentrer à Ashill. Et puis, crois-moi… Plus on a de lumière tout de suite, mieux c’est… Dans pas longtemps, vous allez vous marcher sur les pieds, au fond de ce trou, et il y a des fosses pas loin… Ce serait dommage de perdre quelqu’un avant même qu’on…
— C’est bon, pas la peine de me faire toute une leçon, j’ai compris…
Hedine fut surprise par le comportement querelleur de Xenophanes, habituellement plutôt jovial, même lorsqu’il maugréait. Pourquoi intervenait-il ainsi au nom de ses compagnons, puisque ces derniers ne se plaignaient de rien ? Elle se souvint alors qu’il lui avait confié sa peur des espaces clos, tandis qu’ils discutaient pendant le voyage. Un aveu justifié, si l’on considérait maintenant son attitude envers le Protecteur.
La file se déplaça une nouvelle fois. Elaliel suivit les consignes de Willarg et s’enfonça rapidement dans le gouffre. Le nain se montra moins docile et ne finit par obtempérer que lorsque Sabrar le menaça de l’attacher sur son dos, s’il ne se dépêchait pas de rejoindre les autres. On l’entendit invoquer tous les dieux durant sa descente, qui prit une quinzaine de secondes à peine.
La voix d’Elleth résonna dans le trou.
— Tout va bien, il est avec nous ! Tu peux envoyer le suivant !
Willarg ne perdit pas de temps à écouter les grognements sonores de Xenophanes – manifestement peu d’accord avec l’affirmation précédente – et il s’occupa de Sabrar. Hedine se décala légèrement pour observer le jeune homme, qui fit preuve d’une grande décontraction. Il se laissa presque glisser le long de la corde, au risque de s’y blesser les mains, et ses cheveux roux brillèrent un instant sous la lumière émise par la torche de Sophoniba, avant de disparaître subitement.
Lorsque Willarg lui fit signe d’avancer, l’Ensorceleuse prit un peu plus de temps que Sabrar pour trouver la bonne position. Hedine, dont le cœur battait soudain trop vite, à l’idée d’être la prochaine à descendre, la vit d’abord tendre le flambeau au Protecteur, afin de mieux assurer sa prise, puis le récupérer.
— Attention de ne pas brûler la corde… Ne te précipite pas, desserre simplement les jambes, puis resserre-les. Ta main a juste besoin de suivre le mouvement, inutile de te cramponner… Ce n’est pas très haut, de toute façon…
Sophoniba répondit à Willarg d’un petit signe de tête et écouta ses conseils, en écartant largement le bras qui tenait la torche. Les parois obscures du puits prirent une teinte chaude, presque dorée. Hedine ne quitta pas la flamme des yeux et sentit son ventre se nouer lorsque la lumière s’évanouit.
Et si on restait coincés en bas ?
— Allez, gamine… C’est à nous…
L’enfant serra plus fort la main de Caradog, tout en fixant le filin des yeux. Deux personnes en même temps, cela faisait beaucoup. Son compagnon était grand, donc lourd. Elle-même ne pesait pas grand-chose, néanmoins…
— Et si elle casse ?
Willarg répondit à cette question en riant doucement.
— Une corde tressée avec des fibres d’arbre à baeras ? Aucun risque… Si les fruits sont mauvais, on ne trouve pas mieux pour ce qui est de la résistance… Cette corde supporterait largement le poids de trois hommes.
Hedine déglutit et acquiesça, subitement consciente qu’elle n’avait plus le choix. Reculer était inenvisageable depuis le jour où elle avait quitté ses parents et leur maison de Tesiosos. Depuis l’instant de sa rencontre avec Naryë et Apis, en vérité. Pourquoi ce constat tardif, alors que le temps des hésitations s’était enfui des mois plus tôt ?
— On ne doit pas traîner, gamine. Viens, je vais te porter de ce côté-là…
Caradog joignit le geste à la parole et la souleva sans le moindre effort, en la calant sur sa hanche. Willarg approuva ce choix.
— C’est mieux que sur ton dos. Là, elle ne pourra pas basculer…
Accrochée au cou de son ami et plaquée contre son torse puissant, Hedine ferma les yeux et se concentra sur la sensation rassurante que lui procurait le bras de Caradog, qui la maintenait fermement. Elle ne rouvrit les paupières qu’en entendant le Protecteur demander à Gilar de se tenir prête.
Les quelques secondes qui suivirent lui parurent durer bien plus longtemps. Elle pencha d’abord la tête et fut soulagée de distinguer les torches de Sophoniba et de Nekho, à moins de dix pieds. Puis elle regarda au-dessus d’elle et constata que le visage de Willarg ne formait plus qu’une tache sombre. La première strate ne se trouvait peut-être pas loin de la surface, mais celle-ci semblait déjà appartenir à un autre monde.
Afin de lutter contre la sensation oppressante qui l’empêchait de respirer normalement, Hedine focalisa son attention sur l’aura de Caradog et y découvrit avec surprise de nouvelles teintes bleutées.
Où est passé tout le rouge ?
— J’ai un truc sur le nez, c’est ça ?
Elle pouffa avant de répondre :
— Mais non…
— Alors quoi ?
— Alors, c’est compliqué à…
Elle n’eut pas le temps de lui expliquer la cause de son étonnement, car les pieds de son compagnon touchèrent le sol. Elleth fit irruption dans le champ de vision d’Hedine et s’empressa de montrer du doigt un point précis sur leur gauche.
— Mettez-vous là et ne bougez pas.
Caradog obtempéra et se déplaça de quelques pas pour rejoindre Elaliel. Autour d’eux, le décor n’était que blocs de pierre écroulés et murs à peine visibles qui semblaient onduler sous l’effet de la lumière tremblotante.
— Je peux marcher, tu sais…
— Quoi ? Ah oui…
La petite Guérisseuse sourit devant l’air excessivement protecteur de son ami et posa enfin les pieds sur la dalle rocheuse parsemée de terre. Sous ses semelles de cuir usées par les longues semaines de marche, elle sentit rouler quelques pierres minuscules. Les graviers crissèrent sous son poids lorsqu’elle sautilla.
— Hedine, ne t’agite pas comme ça !
Le chuchotement sec de Caradog la fit se figer et elle haussa les épaules pour lui indiquer qu’il s’inquiétait inutilement. La main calleuse de l’ancien pensionnaire de Rochenoire s’empara à nouveau de la sienne et ils restèrent immobiles, tandis que Gilar finissait sa descente par un bond souple.
L’enfant vit alors la corde remonter et disparaître dans l’obscurité du puits. Une panique sourde la saisit. Les hommes qui les pourchassaient étaient arrivés et avaient trouvé les autres, en haut. On allait les abandonner ici, dans le noir, à une mort horrible. Elle ne rentrait jamais chez elle pour y retrouver ses parents.
Caradog dut percevoir sa tension, car il se baissa vers elle pour lui murmurer :
— Pas de panique, gamine, c’est normal. Tu dormais à moitié quand on en a parlé…
Hedine ne comprit pas ce qu’il racontait, mais son ton calme la rassura un peu. Alors qu’elle s’apprêtait à lui demander des explications, Elleth et Nekho regardèrent en direction de la surface et quelques murmures amusés se firent entendre. Gilar ricana :
— On aurait dû faire pareil pour toi, Xenophanes !
— Un jour, je testerai une de mes dagues sur ta langue…
Le nain grogna sa réponse, mais sa voix avait recouvré sa bonne humeur habituelle.
L’enfant leva la tête, perplexe.
De quoi ils parlent ?
Elle vit alors la masse sombre qui glissait vers eux à grande vitesse. Une silhouette qu’Hedine ne reconnut pas immédiatement, tant elle ne s’attendait pas à pareil spectacle. La lumière des torches lui révéla soudain l’identité du nouvel arrivant.
— Aremun ?
Le lynx roux – suspendu dans ce qui devait être une cape et retenu par la corde savamment nouée autour de son corps – fixait le sol de ses yeux dorés, seule sa tête dépassant de la nacelle improvisée. Chez un humain, son expression aurait été considérée comme un mélange d’angoisse, d’agacement et de résignation. Chez lui, elle était surtout comique.
La descente du familier de Senbi déclencha un concert de commentaires simultanés.
— On va devoir faire ça pour chaque changement de strate ?
— Pas pour la troisième et la quatrième, il y a des passages en pente.
— Et après ?
— Je ne sais pas, on n’est jamais allés plus bas.
— Il n’a pas l’air content.
— C’était ça ou rien, puisque Senbi a dit qu’elle ne descendrait pas sans lui.
— Poussez-vous, il faut le détacher ! Ils attendent la corde, là-haut…
Elleth libéra l’animal, qui s’assit contre une paroi et passa une langue consciencieuse sur ses pattes. Chacun se remit à parler et Hedine sentit que l’atmosphère s’allégeait un peu. Son propre moment de panique ressemblait à un simple mauvais souvenir.
Alors que Senbi arrivait à leur hauteur, des clameurs retentirent à la surface. L’Invocatrice lâcha la corde en déclarant :
— Ils sont presque là… Je les ai vus franchir les ruines extérieures au moment où je suis entrée dans le trou…
En haut, Willarg cria :
— Poussez-vous ! On va descendre à plusieurs !
Elleth eut à peine le temps de faire reculer Gilar et Elaliel vers une zone sûre qu’Apis, Amior, puis Adhath se laissaient glisser les uns derrière les autres. Ils touchèrent le sol à quelques secondes d’intervalle, chacun s’écartant vivement de la corde pour céder le passage au suivant. Porteur du quatrième flambeau, le jeune Protecteur ne se tenait que d’une main et il vacilla quand ses pieds heurtèrent la pierre un peu trop fort.
Willarg, qui serrait Naryë contre lui, fut le dernier à descendre. Il atterrit lourdement et grogna sous le choc.
— Nekho, éclaire-moi… On doit les semer sans faire trop de bruit… Suivez le même chemin que moi et, par pitié, ne perdez pas de vue celui qui est devant vous !
Hedine eut à peine le temps de constater que le bout de ciel visible en haut du gouffre pâlissait à l’approche de l’aube. Caradog la souleva, la plaça sur son dos en lui demandant de bien se tenir, puis courut après Sophoniba, qui s’éloignait déjà. Gilar leur emboîta le pas. La lueur des torches dansait sur les parois environnantes. L’enfant prit alors conscience que les flammes n’éclairaient pas certains pans de la roche, malgré l’étroitesse du goulet.
Des trous… Il y en a partout…
Elle ferma les yeux, préféra ne pas voir les ouvertures béantes qui donnaient sur le néant et s’imagina un large horizon – la mer Aglaias, un jour de soleil – afin de repousser son nouvel accès d’angoisse. Subitement, les profondeurs obscures d’Ulemus la terrifiaient. Confrontée à leur dangereuse réalité, elle comprenait enfin la phobie de Xenophanes. Si Caradog ne l’avait pas serrée dans ses bras, Hedine savait qu’elle serait restée, tétanisée, à pleurer près du puits d’entrée.
Moins d’une minute plus tard, elle perçut l’écho de voix inconnues, juste derrière eux.
2 – Naryë


Quatre-vingt-cinq ans plus tôt – Premier jour du Mois des Décisions

Aldal était une ville fascinante. Si chaude et lumineuse, en ce milieu d’automne, que Vorn Arkhetor se demanda comment la capitale et Lagam pouvaient bien appartenir au même pays. La veille, il avait quitté une cité noyée par d’incessantes averses, où brume et nuages se relayaient pour maintenir les habitants dans une atmosphère mélancolique. Ici, l’été semblait permanent. L’alignement parfait des maisons basses aux persiennes à peine entrebâillées, la blancheur des murs, la propreté des ruelles pavées… Rien de commun avec les venelles tortueuses et mal éclairées du chef-lieu de Librin que des flaques boueuses rendaient impraticables dès que la saison des pluies arrivait.
Vorn accomplissait son premier voyage officiel en tant que membre à part entière de la guilde des Manipulateurs et il se réjouissait d’avoir terminé sa formation initiale six semaines plus tôt, juste à temps pour prétendre à une sélection. Le Mois des Décisions était reconnu par tous comme la période cruciale de l’année, celle pendant laquelle les Observateurs allaient transmettre à la population leur analyse des événements proches censés se produire dans le pays. Qualité des futures récoltes, risques d’épidémies probables, recherches technologiques en passe d’aboutir, nombre de décès et de naissances à prendre en compte… Tous les sujets issus des visions de la guilde dirigeante seraient d’abord discutés entre factions, puis présentés et débattus publiquement durant quatre semaines.
Le jeune homme, qui venait de fêter son vingtième anniversaire, savait qu’on ne lui accordait qu’une place mineure dans la délégation envoyée par Lagam. « Regarde, écoute et ne parle pas, sauf si l’on te pose une question ou qu’on sollicite ton avis », lui avaient répété plusieurs fois ses mentors. Il serait spectateur avant tout, mais il aurait le droit d’assister à l’ensemble des discussions, qu’elles soient ouvertes à tous ou réservées aux seules guildes ; un statut envié par ses camarades moins chanceux.
Les missions habituellement confiées aux Manipulateurs novices n’offraient rien de passionnant : maintenir l’ordre public dans des rassemblements secondaires, comme des foires locales, en contrôlant les esprits belliqueux ; faire avouer la vérité aux accusés, lors de leur procès ; ou encore, arbitrer des différends mineurs. Des tâches ingrates, répétitives et sources de mécontentement chez les citoyens, ces derniers ne manquant jamais d’exprimer leur absence de respect pour la moins appréciée des guildes. Échapper à ces corvées afin de pouvoir se rendre à Aldal était un honneur et une bénédiction.
Le discours d’ouverture, prononcé par le membre le plus ancien de l’Assemblée des Observateurs, commencerait dans quelques minutes. Le forum était rempli à craquer et la foule s’étendait jusqu’à la place la plus proche, celle où se trouvait le sanctuaire de la Relique, protégé par son dôme de verre translucide. Vorn avait tout juste entr’aperçu ce lieu sacré, dans l’ombre, la veille au soir. Les habitants et les voyageurs de passage formaient une masse compacte et grouillante, malgré la chaleur qui n’encourageait pas la promiscuité. Tous attendaient la première déclaration avec une anxiété manifeste.
Soufflant sur les mèches de cheveux auburn trop longues qui lui chatouillaient le nez, le Manipulateur regarda ses compagnons de guilde assis à ses côtés, au premier rang devant l’estrade. Les quatre délégations étaient installées aux meilleures places, d’où elles ne manqueraient aucune des prédictions formulées par l’Assemblée. Sur sa droite, Vorn remarqua que l’un de ses compagnons tenait entre ses doigts une liasse de feuilles vierges et un stylet de plomb, prêt à prendre des notes.
Les Observateurs furent annoncés et vinrent les uns derrière les autres se placer face à la foule, en lui offrant une série de visages impassibles. Leur doyen avança d’un pas et croisa ses mains devant lui. Il balaya le forum d’un regard perçant, laissa passer quelques secondes, puis déclara :
— Les dieux nous ont parlé. Les temps qui s’annoncent seront difficiles, sans nul doute. Écoutez nos avertissements et entendez nos conseils. Que le Mois des Décisions soit guidé par la sagesse collective et qu’il permette à notre République de toujours prospérer, malgré les défis qu’elle va devoir relever. Voici ce que nous avons vu…
* * *
L’obscurité permanente était le prix de son Éveil et Naryë avait appris à la tolérer, à défaut de pouvoir vraiment l’accepter. Toutefois, courir dans le noir absolu en évitant d’utiliser le Don – de peur d’accélérer le retour de l’ivresse – et sans autre soutien que le bras de son fils était un défi bien différent. L’Observatrice tentait de puiser un peu de réconfort dans l’idée que ses compagnons se retrouvaient à peine mieux lotis qu’elle, mais son sentiment de vulnérabilité maladroite ne faisait que croître depuis que le groupe avait quitté le puits d’entrée.
Elle butait sur les morceaux de pierre qui encombraient le niveau, un peu partout. Elle avait déjà trébuché plus d’une fois. Seul Amior l’avait empêchée de se blesser. Il la guidait d’une voix pressante, mais sans crier. La consigne de Willarg était respectée, pour le moment. Les quinze amis communiquaient presque en silence, quelques chuchotements se mêlant de temps à autre aux faibles grondements émis par le ventre d’Ulemus.
Naryë ne voulait surtout pas perturber la concentration du groupe en posant trop de questions, mais son état de dépendance la faisait enrager. Les « attention, lève bien les pieds », « on va tourner à gauche dans trois pas » ou « ici, le plafond est bas, il faut te baisser » lui donnaient l’impression d’être une enfant tout juste capable de marcher ou une vieille femme à moitié sénile qu’on devait absolument guider, sous peine qu’elle se mette en danger.
Le plus irritant était certainement son impossibilité de contempler le décor. Avoir accompli un tel voyage pour ne rien voir du sous-sol de la Ville Interdite ressemblait à une plaisanterie cruelle de Zeliel, la déesse du chaos. Les humains ne seraient jamais nombreux à poser les yeux sur ces ruines enfouies et elle-même ne ferait pas partie des heureux élus. Pas vraiment, tout du moins.
On disait que la perte d’un sens permettait le développement d’un autre. C’était vrai, d’une certaine façon, même si rien ne pouvait remplacer les pouvoirs du Don ou compenser l’horreur d’une cécité soudaine. Naryë entendait mieux que jamais et percevait les odeurs avec une acuité toute récente. En cet instant, ses oreilles lui disaient que cette course éperdue, censée permettre au groupe de distancer ses poursuivants, ne suffisait pas. Les voix étrangères demeuraient bien trop audibles. L’Observatrice tenta de se convaincre qu’il s’agissait d’un effet de la résonance, amplifiée par les couloirs rocheux qui constituaient la première strate, mais elle n’y croyait pas vraiment elle-même. En réalité, l’escouade d’ennemis mystérieux les pistait sans trop de difficulté.
En raison de sa position dans le groupe, Naryë se sentait d’autant plus fragile. Si une attaque se produisait, elle serait la première à en être victime. Elle et Amior. Ne pas voir arriver le péril était plus angoissant encore. Injuste, car cela la privait de tout moyen de défense. Elle décida d’utiliser le Don.
Un peu, juste un peu…
L’image intérieure qu’il lui renvoya ressemblait à un métier à tisser qui serait passé entre les mains d’une personne hystérique : un enchevêtrement de lignes confuses – parfois droites, parfois courbes, souvent brisées –, comme tailladées par une lame émoussée. Naryë comprit qu’elle « voyait » le sous-sol en plusieurs dimensions et que le Don lui montrait aussi ce qui se situait aux niveaux inférieurs. Jusqu’à quelle strate ? Elle n’en savait rien. Trop de marques remplissaient cette vision mentale pour qu’il soit facile d’y déceler la place exacte des éléments qui avaient composé Ulemus, au fil des générations. Ici, peut-être une ancienne rue. Là, ce qui devait former une maison. Une tour effondrée, incrustée dans les débris d’une sorte d’esplanade vaguement carrée, un peu plus loin. Le reste n’était qu’un ensemble peu compréhensible de masses indistinctes.
Au milieu de ce chaos de lignes aux couleurs délavées, quelques taches bougeaient. Des points orangés qui se déplaçaient parmi les traits grisâtres représentant les murs écroulés et les parois naturelles.
Naryë pressa le bras de son fils et lui chuchota :
— Ils approchent !
— Comment le sais-tu ?
— Le Don…
— Mère, tant que nous ne sommes pas arrivés en bas, tu n’es pas censée…
Elle le coupa avec agacement.
— Je n’ai pas oublié, mais ce n’est pas le plus important, pour le moment !
Amior fit légèrement claquer sa langue, retenant de toute évidence un commentaire peu sympathique, et déclara d’une voix plus forte :
— Va dire à Willarg qu’il faut qu’on accélère ! Ils vont nous rattraper…
Cet ordre s’adressait à Adhath, car celui-ci répondit :
— J’y vais.
Naryë entendit des bruits de pas précipités qui s’éloignaient vers l’avant et le groupe arrêta sa course quelques instants plus tard. Puis elle perçut un brouhaha de murmures, où se mêlaient des expressions d’inquiétude et de colère. Apis dit quelque chose, trop bas pour qu’elle pût saisir ses propos, et Xenophanes se mit soudain à élever le ton.
— Mais je ne sais pas faire ça, moi ! Pourquoi ce n’est pas à quelqu’un d’autre de s’en charger ?
L’Observatrice s’agaçait de ne pas comprendre la teneur de la discussion. Elle se pressa un peu plus contre son fils et lui demanda :
— De quoi parlent-ils ?
— Je ne sais pas, ils chuchotent. On va se rapprocher.
Amior la fit avancer de quelques pas, puis lâcha son bras pour la guider en lui effleurant simplement l’épaule. Naryë constata que la file s’était désorganisée : Apis et Xenophanes ne se trouvaient plus à leur place et parlaient avec Willarg, à l’avant du groupe. Le Guérisseur tentait manifestement de faire entendre raison au nain.
— Tu ne voulais pas non plus forger d’outil, à Ashill. Et pourtant, regarde… J’ai pu soigner Senbi grâce à toi !
— C’est différent, j’avais une idée de ce que…
— Tu pourrais au moins essayer.
— Je ne sais pas par quoi commencer !
— Te concentrer serait un bon début.
Naryë intervint.
— Quel est le problème ?
Xenophanes s’emporta.
— On veut que je ralentisse les autres en piégeant le passage derrière nous… On me demande de poser des glyphes !
Elle lui répondit calmement, s’efforçant de rendre banal un sujet qui ne l’était pas.
— Comme l’homme de la Muraille Interdite. Celui qui a tenté de s’en prendre à Sabrar et Sophoniba, si c’était bien le même…
— Ouais, comme lui… Est-ce qu’il faut que je vous rappelle qu’il en est mort ? Et lui avait pourtant l’air de savoir ce qu’il faisait !
Apis insista.
— Ce n’est pas la même chose, on ne te parle pas de glyphes très élaborés. Juste quelques chausse-trapes, pour les ralentir ou les blesser, le temps qu’on atteigne la deuxième strate. Willarg dit que l’accès est proche.
L’Observatrice fit une nouvelle fois appel au Don. Les points orangés continuaient de se déplacer.
— Si l’on doit agir, c’est maintenant. Sinon, autant nous remettre à courir, ils nous rattraperont dans moins de cinq minutes. Xenophanes, je sais bien que ce type de sort t’est étranger. Mais pourquoi ne pas essayer ? Après tout, tu as découvert la transmutation de cette façon…
Le nain fut pris d’un rire moqueur.
— Voyons voir pour quelle raison c’est une mauvaise idée de me demander ça… Parce que j’ai toutes les chances de faire s’écrouler le plafond sur nous, voilà pourquoi ! Et dans le meilleur des cas, il ne se passera rien, ce qui veut dire qu’on perd notre temps. On devrait être en train de fuir…
Willarg s’interposa.
— Tout ce qui pourrait les freiner est bon à prendre. Le passage vers le niveau suivant est délicat, il faut que j’attache une autre corde. On n’y arrivera pas s’ils sont sur notre dos.
— Et pourquoi c’est sur moi que ça repose, bon sang ?
— Xenophanes, je pourrais t’aider, en essayant de reproduire et d’amplifier ton sort.
Sophoniba venait de s’immiscer dans la discussion et Naryë l’en remercia intérieurement. La jeune femme – chez qui l’existence du Don n’avait été confirmée qu’à son arrivée dans la région d’Undin – savait plutôt bien tempérer les excès d’humeur de son collègue Ensorceleur, en restant très calme. Celui-ci continua néanmoins de grogner.
— M’aider ? Aucun de nous deux n’a la moindre idée de ce qu’il doit faire !
— Essayons toujours. Viens avec moi… Nous devons nous dépêcher et poser ça à l’entrée de ce passage, là-bas…
Le nain finit par obtempérer, car Naryë les entendit faire demi-tour et s’éloigner. Apis profita de l’accalmie pour s’approcher d’elle. Il se pencha vers son oreille et lui murmura :
— Est-ce que ça va ?
Il y avait tant de sollicitude sincère dans sa voix qu’elle n’eut pas le cœur de lui répondre « non, pas vraiment », alors qu’il n’avait aucun moyen d’apaiser la frustration qu’elle éprouvait. Elle se contenta de hausser les épaules.
— J’ai simplement hâte d’arriver en bas, que nous sachions pourquoi nous sommes là…
— Tu es consciente que toutes les réponses que nous y trouverons ne nous plairont peut-être pas ?
— Tu veux parler de la cause de l’Affliction ?
— Oui… Mais surtout de l’éventualité qu’on ne parvienne pas à la guérir. Nous devons nous y préparer, si d’aventure…
Elle le coupa sans attendre.
— Je refuse de croire que cela puisse se produire.
Apis laissa échapper un petit rire et effleura furtivement la joue de Naryë, qui s’obligea à ne pas lui rendre sa caresse. Amior et le reste du groupe avaient compris depuis leur séjour à Khederen qu’une relation spéciale et ancienne unissait les deux doyens, mais l’Observatrice ne souhaitait pas étaler ses sentiments en public, en particulier devant son fils. Le Guérisseur représentait la seule bribe de vie personnelle, secrète et un peu égoïste, qu’elle avait jamais connue ; rendre banale cette relation lui était insupportable.
— Plaise aux dieux que je ne me retrouve jamais en travers de ton chemin, Naryë Valaster. Ta volonté est parfois effrayante…
Elle ne répondit rien, consciente que cette déclaration était à la fois un grand compliment et une forme subtile de reproche. Il avait raison, elle ne laisserait rien ni personne l’empêcher d’atteindre son but. Pas même lui.
Les secondes s’écoulèrent. Les points orangés de sa vision avançaient, plus lentement, désormais. Ceux qui les pourchassaient ne disposaient pas d’un guide, eux, et ils perdaient donc un peu de temps dans les impasses que Willarg avait su éviter, mais cela ne les empêcherait pas de trouver leur chemin au cœur des ruines. Leur degré d’entêtement ressemblait étrangement à sa propre détermination, songea l’Observatrice.
Un mal de crâne encore timide s’annonçait en petites pulsations au-dessus de ses sourcils. Rien de trop gênant, pour le moment, mais Naryë se doutait qu’il s’agissait des prémices de l’ivresse du Don, qui reviendrait à la charge dans peu de temps. Combien de temps s’était écoulé depuis qu’Hedine et Apis avaient soigné tous les porteurs malades ? Une heure ? Un peu plus ? Ce délai bien court l’inquiéta.
Elle s’apprêtait à demander au Guérisseur s’il ressentait également des symptômes particuliers, quand elle entendit la voix de Xenophanes tout près d’elle. Le nain passa en courant, apparemment pressé de retourner prendre sa place dans la file, et chuchota aussi fort qu’il le put :
— Filons d’ici, c’est à peu près certain que ça va nous péter au nez !
Naryë n’eut pas le temps de lui demander quels glyphes il avait réussi à poser et si l’aide de Sophoniba s’était révélée utile. Un bras saisit le sien et elle fut tirée en avant avec vigueur.
— Viens, Mère, on doit quitter ce niveau !
Il lui imposa un rythme soutenu et elle s’écorcha l’épaule contre une paroi rocheuse. Une blessure minime qui faillit néanmoins lui arracher un cri, sous l’effet de la surprise. La sensation de dépendance qui l’avait mise en rage quelques minutes plus tôt revint, lui donnant envie de hurler. Elle s’obligea à rester muette et courut aussi rapidement qu’elle le pouvait.
Malgré les risques, elle ne put s’empêcher d’utiliser le Don une nouvelle fois. Les points orangés bougeaient bien moins vite qu’avant, mais ils avançaient toujours. Naryë savait qu’ils ne s’arrêteraient pas tant que leurs proies continueraient de descendre. Tant que l’une d’entre elles serait encore en vie.
Comme pour confirmer cette pensée sinistre, la terre trembla.
3 – Nekho


Deuxième jour du Mois des Décisions

La réunion privée des cinq délégations avait rapidement mal tourné, malgré la vigilance du greffier chargé de veiller au bon déroulement des débats. L’homme ne parvenait pas à se faire entendre de la petite centaine de participants debout dans la salle : la plupart d’entre eux parlaient simultanément, sans s’écouter, et la consternation grandissait sur son visage.
Vorn, silencieux et troublé par la scène, observait avec attention ce qui ressemblait plus à un vulgaire spectacle de rue qu’à une réunion solennelle.
— Alcin aura besoin d’un complément de nourriture, si l’hiver est aussi rude que nos visions le prédisent. Vous savez que nos stocks sont bas, surtout en ville.
— À qui la faute ? Cela fait des années qu’on vous dit de quitter cette région pour vous établir plus au nord !
— Les travaux effectués sur l’utilisation de l’énergie solaire progressent et abandonner Aldal compromettrait…
— Ces recherches ne mènent nulle part ! Nous attendons d’en voir les résultats depuis une éternité. Pendant ce temps, Librin vous fournit gratuitement en blé et en…
— Gratuitement ? Vous plaisantez ! Nous n’avons jamais fait qu’appliquer la répartition prévue par…
— Cette répartition date d’une autre époque et est injuste ! Les mineurs d’Isandrin se cassent les reins dans les montagnes et devraient recevoir plus de ressources que les…
— Parce que vous croyez que le bois qu’on vous envoie tombe tout seul des arbres, chez nous ? Les habitants de Kilmin en ont assez de…
— Arrêtez de tout le temps vous plaindre ! Vous avez raison de parler de la population générale, mais ce sont nos membres qu’on déplace sans cesse d’un bout à l’autre du pays pour la soigner… Un peu plus de reconnaissance ne serait pas de trop !
— Nous nous éloignons des vrais problèmes ! S’il vous plaît, je demande à chaque délégation de ne pas…
Les représentants des cinq guildes se disputèrent stérilement durant près d’une heure, incapables d’en venir au sujet officiel du jour : le programme des futurs débats publics. Vorn regardait, perplexe, ces hommes et femmes censés constituer l’élite du pays qui se comportaient comme des enfants querelleurs. Personne ne lui avait expliqué que de telles tensions existaient entre les factions. Il s’attendait à cette simple rivalité – datant d’une ère lointaine presque oubliée – que tous les habitants du pays estimaient naturelle, voire amusante. Le jeune homme avait bien compris que l’attitude insolente de son propre responsable vis-à-vis des Observateurs et du protocole d’entrée à Aldal n’était pas innocente, mais il l’avait considérée comme une forme de plaisanterie anodine. Comme la pratique d’un vieux rite censé rappeler les temps anciens, quand les guildes ne se fréquentaient pas encore.
En réalité, les dissensions lui semblaient maintenant évidentes, nombreuses et profondes. Il ne s’agissait pas d’une vague concurrence ancestrale, mais bien d’une véritable discorde. Les tensions entre factions se multipliaient et une ambiance désagréable régnait dans la salle. Vorn n’aurait pas été surpris de voir certains des représentants en venir aux mains. Même les Guérisseurs, réputés pour leur nature calme et pacifique, paraissaient ulcérés.
— Assez ! Les dieux nous contemplent avec mépris et ils ont raison ! Si nous sommes incapables de nous mettre d’accord sur l’ordre du jour des discussions publiques, comment pouvons-nous espérer relever les défis qui nous attendent ? Nous sommes réunis aujourd’hui pour déterminer les priorités, décider quelles pistes de réflexion nous désirons présenter au forum, à partir de demain… Pas pour faire honte à nos ancêtres !
La déclaration du doyen de l’Assemblée des Observateurs ramena le calme parmi les délégations. Pourtant, Vorn eut l’impression que cette querelle n’était que la première d’une longue série. Un parfum de colère mal maîtrisée flottait autour de lui.
Peut-être même quelques relents de haine.
* * *
La flamme de sa torche s’agitait, signe qu’un courant d’air traversait le goulet rocheux où il se trouvait. Nekho prit soin de respecter les consignes d’Elleth et ne se déplaça pas, mais il tourna un peu sur lui-même, bras tendu, pour mieux observer ce qui l’entourait. Il renonça vite. Il ne voyait rien à plus de cinq pas et toutes les parois se ressemblaient, grises et oppressantes.
Au-dessus de lui, les autres se laissaient glisser le long de la deuxième corde. L’Invocateur se demanda combien de filins Willarg avait préparés. Chaque changement de strate impliquait-il le même processus compliqué ?
Ses compagnons le rejoignirent à tour de rôle et la lumière devint plus intense. Il constata alors que le groupe avait atterri sur une espèce de palier dallé coincé entre un reste de maçonnerie et un mur naturel formé par la roche du sous-sol. Un peu plus loin, une ouverture assez étroite se distinguait entre deux blocs de pierre.
Willarg la pointa du doigt en déclarant :
— On a creusé ici quand on a visité Ulemus la première fois. C’est pas large, mais on passe.
Nekho se demanda ce qu’en pensait Caradog, qui fixait le trou d’un air dubitatif et semblait le mesurer du regard.
Une explosion au-dessus de leurs têtes les fit tous sursauter. Puis quelques cris éloignés retentirent. Xenophanes grogna avec satisfaction.
— On dirait que nos glyphes ne sont pas si minables, finalement…
Sophoniba rit doucement, agitant ainsi son flambeau qui projeta des ombres mystérieuses sur les murs. Sabrar la regarda avec fierté et ajouta :
— Le mimétisme et la canalisation sont des pouvoirs impressionnants… Ces gens vont vite se rendre compte qu’ils auraient mieux fait de pas nous suivre…
Nekho lui donna silencieusement raison. L’Ensorceleuse était capable, en théorie, de reproduire les sorts de n’importe quel porteur du Don et d’en renforcer les effets. Seule, elle ne possédait aucune magie concrète, mais au sein d’un groupe où toutes les guildes étaient représentées, elle devenait redoutable. En outre, elle avait déjà manifesté la capacité de renvoi, en faisant goûter au piégeur la saveur de ses propres glyphes. L’Invocateur imagina le parti qu’il pourrait tirer d’une collaboration avec la jeune femme.
Un élémentaire gigantesque ? Une pluie de boules de feu ? Une tempête de glace, peut-être…
Il faudrait qu’il lui en parle. Qu’ils testent la combinaison de leurs pouvoirs.
Un chuchotement pressant interrompit ses réflexions.
— On doit y aller, avance ! Ça m’étonnerait qu’ils soient tous morts et ceux qui restent vont continuer de nous chercher… Passe devant et attends-nous de l’autre côté, sans t’éloigner.
Willarg le poussait vers l’ouverture qui trouait la roche. Nekho reprit pied dans la réalité et s’exécuta, la torche brandie devant lui. Il compta seulement deux pas à travers l’épaisseur de la pierre et émergea sur un nouveau palier, plus large que le précédent, mais qui lui parut légèrement pentu. Ici, quelques filets de lumière étaient visibles dans le lointain et accordaient une semi-pénombre aux zones en hauteur : d’autres puits d’entrée, sans doute. Sous ce faible éclairage, contempler l’enchevêtrement de la pierre et du vide n’en était que plus oppressant.
Le Protecteur surgit derrière l’Invocateur, suivi de près par sa femme.
— Mais qu’est-ce que…
— Willarg, ce n’était pas comme ça, la dernière fois. Il y avait une espèce de couloir qui allait jusqu’au virage, là-bas… Regarde, juste ici ! Un gros bloc s’est effondré. De ce côté, ça tient encore, mais ça explique la pente. La zone s’est affaissée.
Elleth montrait une fosse que la torche éclairait à peine, dix pas devant eux. Nekho s’en approcha un peu, mais n’osa pas se pencher pour essayer d’en évaluer la profondeur. Il recula ensuite prudemment. Dans son dos, il entendait ses compagnons arriver et murmurer des paroles d’inquiétude.
Apis s’avança jusqu’à rejoindre le groupe de tête et demanda à Willarg d’une voix soucieuse :
— Comment allons-nous franchir ce gouffre ? Il me paraît très large…
— On devrait pouvoir sauter, il est dans le sens de la descente. Avec beaucoup d’élan… Sinon, je pourrais fixer une corde de ce côté, pour que chacun s’attache à tour de rôle, par sécurité, mais on a tout juste le nombre de…
— J’ai une autre idée. Une idée moins dangereuse, je crois.
Nekho fut le premier surpris de s’entendre prononcer ces mots. Il ne se rendit réellement compte de son affirmation qu’en voyant plusieurs paires d’yeux se tourner vers lui.
— À quoi tu penses ?
Le Protecteur avait l’air perplexe et observait la fosse comme s’il n’existait qu’une façon de la franchir. En sautant et en espérant retomber de l’autre côté. Pour toute réponse, Nekho sourit, tendit sa torche à Xenophanes, qui se trouvait à côté de lui, et chercha Sophoniba du regard. C’était le moment ou jamais de tester la conjugaison de leurs capacités.
— Tu peux m’aider ?
Elle acquiesça d’un signe de tête, confia son flambeau à Sabrar et vint rejoindre l’Invocateur, qui s’adressa aux autres.
— Restez bien derrière nous. Je n’ai encore jamais essayé ça…
Leurs compagnons reculèrent un peu, les porteurs de torche demeurant à proximité de Nekho et Sophoniba afin de les éclairer au mieux. Il secoua les bras, appelant les fourmillements familiers au bout de ses doigts.
— Comment ça marche ? Je dois t’expliquer ce que je vais faire, avant ? Pour que tu puisses copier mon sort, je veux dire…
— Je ne sais pas vraiment. La première fois, c’était surtout un réflexe. Et tout à l’heure, je ne suis pas sûre d’avoir servi à grand-chose. J’ai surtout voulu rassurer Xenophanes…
— Hé, je vous entends, vous savez, je suis juste là ! Et elle dit n’importe quoi, j’ai bien senti qu’elle…
Sabrar interrompit le nain, d’une voix néanmoins amicale.
— Chut, laisse-les faire, ce n’est pas le moment !
Celui-ci maugréa, mais arrêta vite de parler. Nekho inspira longuement et tendit les bras devant lui.
— Bon… Essaye de faire comme moi, Sophoniba…
Il maniait le feu avec aisance, désormais, et savait qu’il pouvait faire appel à la foudre et à l’eau de diverses manières. C’était en construisant une espèce de pont de glace qu’il avait permis à Gilar de franchir la coulée de lave, près du volcan Borla. Mais il lui restait un élément à maîtriser. Le seul capable de fournir la solidité nécessaire pour supporter le passage d’un groupe de quinze personnes au-dessus du vide. La terre.
D’après les archives d’Apis, les Invocateurs qui utilisaient les quatre forces primaires savaient en contrôler toutes les déclinaisons connues. Les éclairs et les tornades appartenaient à la magie de l’air, l’eau donnait la glace et la neige, entre autres possibilités. Nekho avait déjà réussi, volontairement ou pas, à se servir de plusieurs de ces variantes. Il devait donc pouvoir également manipuler ce que le sous-sol d’Ulemus fournissait en abondance, afin de créer un pont éphémère : la pierre. La version la plus dure, la plus résistante de cet élément qu’il n’avait encore jamais cherché à invoquer.
La terre rocheuse ne possédait ni la mobilité du feu, ni la fluidité de l’eau, ni la légèreté de l’air. Lourde, compacte, elle était formée d’une multitude de particules agglomérées qui n’accepteraient de se séparer et de se déplacer qu’au prix d’efforts immenses. Nekho eut à peine besoin d’effleurer les parois et le sol près de lui pour comprendre qu’il allait devoir se surpasser, s’il espérait en faire jaillir autre chose que des nuages de gravillons. Il sentait le Don crépiter au bout de ses doigts, comme impatient de mouvoir la matière, mais ne savait pas de quelle façon procéder pour atteindre le résultat qu’il espérait.
Frapper fort en un seul point ou y aller plus doucement, en élargissant la zone ? Casser la pierre en petits morceaux pour la repousser et la reconstituer plus loin ? Extraire un bloc en une fois, tout près de la fosse ?
Ce qu’il avait imaginé quelques instants plus tôt ne lui semblait plus du tout facile à accomplir. Nekho visualisait parfaitement le pont qu’il désirait construire au-dessus du gouffre, mais se heurtait à une forme de magie qui lui paraissait subitement étrangère. Il considéra ses mains, qui prenaient une teinte singulière, sous l’éclairage des torches. Quelque chose lui échappait. Quelque chose de pourtant flagrant, que son esprit refusait d’étudier de manière logique. Il repensa à sa lecture des archives, à ses sorts précédents. Il visualisa l’apparition de l’élémentaire flamboyant, dessiné fébrilement du bout des doigts, alors que le feu de camp à proximité finissait de s’éteindre, que les bêtes malades et affamées s’apprêtaient à…
Et soudain, il comprit son erreur.
La terre ne viendra pas du sol, mais de moi !
Comment avait-il pu ignorer cette évidence ? Pourquoi aurait-il besoin de creuser la roche autour de lui, alors qu’il avait fait naître le feu, la foudre et la glace à partir de rien ? Le quatrième élément s’utilisait certainement comme les autres. Le décor d’Ulemus lui avait donné l’inspiration, mais le reste jaillirait seulement de lui. De son ventre et de ses mains.
Quelques secondes à peine s’étaient écoulées depuis qu’il avait tendu les bras en direction du gouffre, mais déjà il entendait des murmures d’impatience derrière lui.
— Qu’est-ce qu’ils fabriquent donc ?
Nekho esquissa un léger sourire. Gilar, égale à elle-même, masquait sa nervosité en adoptant un ton désagréable. Il s’était habitué à ses sautes d’humeur durant la traversée d’Undin et il ne lui reprocha pas son attitude, conscient qu’elle avait simplement peur. Néanmoins, Sabrar ne laissa pas sa jumelle s’en tirer à si bon compte.
— Fiche-leur donc la paix… Pourquoi il faut toujours que tu sois comme ça ?
L’Invocateur se demanda si le jeune homme défendait ainsi l’honneur de Sophoniba, dont il paraissait bien proche, à présent.
— Quoi ? Je dis tout haut ce que tout le monde pense ! C’est long…
— Gilar, pour une fois, tais-toi !
— Mais tu me…
— Taisez-vous tous les deux !
L’intervention de Naryë régla la question et imposa le silence.
Nekho décida alors de ne plus réfléchir et de laisser le Don s’exprimer librement. Il avait visualisé le pont idéal, son épaisseur, sa texture et sa forme précise. La magie comprendrait cette image mentale et la matérialiserait… ou pas.
Le flux d’énergie quitta ses mains, frappant le sol à un pas de la fosse. Au bout de ses doigts, l’Invocateur voyait des particules sombres surgir et former de longues traînées granuleuses qui allaient s’écraser sur la roche grisâtre. Un amas pour le moment grossier se constituait peu à peu, grandissait et s’étirait en direction du gouffre. La matière se durcissait, devenait parfaitement solide au fil de son avancée. Nekho la sentait se transformer, comme encore connectée physiquement à lui. Il n’avait qu’à lever légèrement les mains pour projeter la terre un peu plus loin.
La roche se mit à saillir au-dessus du vide et continua sa progression. Une couche épaisse, irrégulière, qui fila tout droit en direction du bord opposé, de plus en plus vite, en suivant la légère pente. L’Invocateur jubila intérieurement, grisé par sa propre puissance. Il n’avait besoin de personne. La magie en lui paraissait sans limites.
Les secondes s’écoulèrent.
C’est si facile, après tout… Si…
Une douleur soudaine à la tête le fit chanceler. Une nausée inattendue, l’impression de perdre tout contact avec la réalité, d’être plongé dans un brouillard épais… Il sut tout de suite que l’ivresse s’emparait à nouveau de lui, précipitée par son usage excessif du Don.
Nekho avait complètement oublié cette conséquence possible, trop préoccupé par la présence du gouffre et l’apprentissage d’un nouveau sort. Pourquoi personne ne lui avait rappelé les risques d’une utilisation prolongée de la magie ? Ses compagnons manquaient sans doute de lucidité, eux aussi.
Il sentit son énergie faiblir. Le flux de matière perdit en intensité, en densité. La progression du pont ralentit, alors que seulement une moitié de l’espace à franchir était couverte.
Encore un peu, juste un peu… S’il n’est pas fini, il s’écroulera dès qu’on mettra un pied dessus…
Un second jet se joignit alors au sien. Vigoureux, d’une portée plus importante que celui dont l’Invocateur tentait de garder le contrôle.
— Arrête, laisse-moi terminer. Ça devient trop dangereux pour toi et je pense que j’ai compris comment faire…
Sophoniba avançait vers le bord du gouffre, les mains levées devant elle. Son assurance, ses gestes précis et son calme surprenaient le jeune homme. On aurait pu croire qu’elle avait déjà lancé ce sort des dizaines de fois, tant sa maîtrise était parfaite.
Pendant quelques secondes – avant de se résigner à suivre son conseil –, Nekho se concentra sur le mélange de leurs flux magiques. Une fusion complète. Il ne parvenait pas à distinguer ce qui émanait de lui ou d’elle, dans cette alliance. La roche que créait son amie ne différait en rien de celle qu’il projetait, excepté sa vitesse de déplacement. Une composition identique. La capacité de mimétisme des Ensorceleurs ne se réduisait donc pas à l’emprunt approximatif des pouvoirs d’un autre. Elle leur permettait de devenir cet autre. En cet instant, Sophoniba était littéralement son double. Une Invocatrice temporaire.
Nekho laissa retomber ses bras, espérant que son amie ne perdrait pas le contact avec la magie en se retrouvant seule à la manipuler. Il la regarda terminer la construction, admiratif, mais incapable de l’encourager. Muet, il peinait à rester debout, à respirer normalement.
Quand la jonction se fit entre le pont improvisé et la seconde partie du couloir, Xenophanes siffla entre ses dents.
— Par la barbe de Galore…
Sabrar émit un petit rire plein de fierté.
— Tu vois, Gilar ? Je savais que…
— Oh, tais-toi donc et fiche-moi la paix !
Au bord de l’évanouissement, Nekho tourna sur lui-même, regarda brièvement ses compagnons. Bien éclairé par la torche d’Adhath toute proche, Amior semblait anormalement satisfait. Une expression de joie contenue se lisait sur son visage, différente du simple soulagement heureux que manifestaient tous les autres membres du groupe. Il observait les jumeaux du coin de l’œil.
L’Invocateur ne chercha pas à comprendre la raison d’une telle attitude, se sentant soudain incapable de lutter plus longtemps contre les effets de l’ivresse.
Il se laissa tomber par terre. On vint le relever. Caradog le plaçait sur son épaule, comme un simple sac de légumes. Des paroles étaient échangées entre Apis et Naryë. Quelqu’un félicitait Sophoniba.
Une main sur son front. Une main d’enfant, fraîche. Une sensation agréable. La douleur refluait, lentement. Un poids quittait sa poitrine, lui permettant à nouveau de respirer. Il voulut parler, releva un peu la tête.
Alors, il le vit. Ou il la vit. Il n’aurait su donner un genre à ce qui venait de surgir du trou dans la pierre, derrière le groupe. Une chose aussi grande que Caradog. Large. Une silhouette floue et sombre qui se découpait sur le gris plus clair du mur éventré. Une forme vaguement humaine.
Nekho crut que sa vue lui jouait des tours. Il ferma les yeux. Les rouvrit. Cria quand il constata que la créature n’avait pas disparu. Cria une seconde fois lorsqu’elle commença à bouger les bras.
Puis tout le monde se mit à hurler.
4 – Sophoniba


Troisième jour du Mois des Décisions

Les rues d’Aldal grouillaient de monde. Jamais Vorn n’avait vu autant de personnes rassemblées dans une ville, pas même lors des foires de printemps organisées à Lagam. Les gens étaient partout : sur les places, dans les allées, remplissant la moindre auberge et la plus petite taverne. À croire que tout Dor-Thimlin se trouvait entre les murs de la capitale, avide d’entendre ce que l’année à venir allait lui proposer.
L’Assemblée des Observateurs avait déjà révélé, lors du discours d’ouverture, des difficultés probables dans deux domaines principaux. Les récoltes ne seraient pas bonnes et une épidémie s’annonçait. Mais les détails restaient pour le moment inconnus. La guilde dirigeante ne communiquerait ses visions précises qu’au forum, en présence des citoyens souhaitant participer aux débats.
La veille, au terme de cette réunion houleuse que Vorn ne cessait de revivre en pensée, les délégations avaient fini par s’entendre sur l’ordre des sujets prioritaires. Nouvelle répartition des stocks de nourriture sèche existants, quantité de semis à préparer, meilleure affectation des Guérisseurs dans les zones reculées du pays… Ces thèmes n’étaient que les premiers d’une longue liste, qui en comptait plusieurs dizaines. Tous seraient traités au fil des semaines.
Dans quelques heures, la question de l’approvisionnement – priorité absolue – serait présentée et débattue en public. Les Observateurs mettaient un point d’honneur à transmettre au plus grand nombre l’essentiel de leurs prédictions et à expliquer pourquoi ils préconisaient telle ou telle solution. Les résolutions se prendraient à main levée, quelques jours plus tard, chaque personne présente pouvant donner son avis et voter.
Vorn avait entendu certains des membres de sa délégation remettre en cause la nature même du Mois des Décisions. D’après eux, il ne s’agissait que d’une comédie dont les citoyens étaient les victimes principales. La veille au soir, l’un de ses collègues les plus âgés avait déclaré, pendant que le groupe soupait : « Ces imbéciles ne comprennent pas qu’ils se font embobiner et que ça dure depuis des années. L’Assemblée les laisse croire qu’ils ont leur mot à dire, mais elle est assez persuasive pour les pousser à adopter son point de vue. Les gens viennent, écoutent, posent deux questions, formulent trois propositions minables… Tout ça pour accepter à la fin ce que les Observateurs voulaient leur imposer dès le départ. Et nous, les autres guildes, on nous invite pour donner l’impression que toute cette mascarade a du sens. Nous ne devrions plus venir, c’est un tort de cautionner tout ça, c’est pareil chaque fois. »
Le jeune homme trouvait que son collègue Manipulateur exagérait. Le pays se portait plutôt bien, les gens semblaient heureux. Heureux de vivre, heureux d’être impliqués, même à petite échelle, dans l’évolution de la République. Certes, les Observateurs n’étaient pas les compagnons de discussion les plus agréables – un peu froids, souvent dépourvus d’humour et manquant cruellement de fantaisie –, mais ils accomplissaient un travail considérable et essentiel depuis des temps immémoriaux. Un travail ingrat, en vérité. Car il y aurait toujours quelqu’un pour critiquer leurs intentions, bien qu’ils soient les porteurs du Don les plus désintéressés, par nature.
Vorn secoua la tête tout en marchant, agacé de se sentir aussi déçu après seulement trois jours de présence en ville. Son enthousiasme initial était sérieusement entamé et il espérait que le premier débat public lui rendrait un peu de sa motivation perdue.
Pris dans ses pensées, il faillit entrer en collision avec une jeune fille qui venait vers lui. Il l’évita juste à temps en s’effaçant sur son passage. Elle ne le regarda pas, ne le remercia pas et ne fit même aucun geste dans sa direction. Vorn aurait tout aussi bien pu être invisible qu’elle ne se serait pas comportée de manière différente.
Il hésita un instant à lui signifier qu’elle manquait cruellement d’éducation, mais quelque chose l’arrêta. Quoi ? Il n’aurait su l’affirmer. Il avait à peine vu son visage – fin, joliment dessiné – et ne contemplait plus que son dos, notant quelques détails d’importance. Sa longue chevelure sombre, qui ressortait sur sa robe blanche et luisait sous les rayons du soleil. Le ruban de même couleur habilement noué autour de son bras droit, du poignet à l’épaule. Sa démarche altière, mais rapide. Le pas d’une femme qui savait exactement où elle se rendait et dont le monde extérieur ne devait pas gêner le passage. L’allure d’une déesse foulant la terre des mortels.
Vorn oublia soudain son moment d’agacement pour décider que la mystérieuse inconnue lui plaisait. Elle lui plaisait terriblement. Il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle quitte la ruelle et disparaisse dans la foule, près du forum.
Tandis qu’il assistait au premier débat public, quelques heures plus tard, le jeune homme n’entendit pas grand-chose et n’écouta rien, l’esprit envahi par un voile opalin et de longues boucles noires.
* * *
La créature produisit un son que Sophoniba n’avait jamais entendu. Une plainte sourde et lugubre, doublée d’une note plus aiguë à peine perceptible, qui lui glaçait le sang. Mais ce n’était rien à côté de l’apparence cauchemardesque de cette chose. L’Ensorceleuse avait l’impression de regarder un nuage noir qui aurait pris forme humaine. Un corps tout juste esquissé, à la surface duquel la matière se mouvait en permanence, quelques filaments sombres s’agitant autour des bras et jambes grossièrement modelés. Une masse ovale posée sur cette silhouette difforme lui tenait lieu de tête. Deux taches rougeoyantes marquaient l’emplacement des yeux. Une vision effrayante et impossible.
Plusieurs membres du groupe hurlèrent une nouvelle fois. Le lynx grogna. Quelques dagues – les seules armes que Willarg avait autorisées pour la descente – furent dégainées. Caradog fit reculer Hedine en direction du pont, tout en portant Nekho sur son épaule. Ce dernier lui cria :
— Pose-moi, je te dis, je vais mieux !
Le géant blond obtempéra, sans lâcher la main de l’enfant. L’Invocateur vacilla un instant lorsqu’il toucha le sol en pente et Sophoniba crut qu’il allait perdre l’équilibre, mais il se reprit et récupéra son flambeau, que Xenophanes tenait toujours.
L’apparition devait avoir accompli le même trajet que les voyageurs, bien que l’Ensorceleuse ne comprît pas comment une créature aussi massive, aussi… incongrue avait pu passer par la brèche du mur. D’où venait-elle ? Un seul chemin menait jusqu’à ce trou, d’après Willarg. Celui que le groupe avait emprunté. Et – question plus essentielle encore – qu’était-elle ?
Sophoniba retint sa respiration, essaya d’ignorer le mal de ventre qu’elle ressentait. Elle savait parfaitement que l’ivresse du Don la guettait, elle aussi. Le sort qu’elle avait « emprunté » à Nekho, quelques minutes plus tôt, allait lui coûter cher. Certes, elle n’y avait pas jeté toute son énergie, mais bien assez pour que les conséquences en soient déplaisantes. La panique ambiante ne faisait qu’aggraver le malaise qui s’emparait peu à peu d’elle.
L’Ensorceleuse entendit un flot de consignes. Willarg et Apis essayaient de calmer le groupe, de concilier fuite et discipline, ce qui n’allait pas être une mince affaire. Heureusement, la créature se contentait d’osciller sans avancer, en produisant ce son étrange – mélange de grave et d’aigu, de menace et de plainte – qui angoissait Sophoniba. Elle donnait l’impression de vouloir bloquer le passage, empêchant ainsi tout retour en arrière, mais semblait incapable de se déplacer. Ou peut-être préférait-elle rester à distance d’Aremun, qui montrait les dents et se tenait au milieu du couloir, juste devant Senbi et à trois pas du danger.
— Traversez vite, un à la fois seulement ! Allez jusqu’au virage et attendez tout le monde !
Le Protecteur poussait les personnes trop lentes à son goût en criant ses ordres. Chacun reculait vers la passerelle et Gilar fut la première à l’emprunter, en brandissant sa torche devant elle. Souple et rapide, elle n’eut que six pas à faire sur la roche pour atteindre l’autre bord. En la voyant se retourner en direction du groupe, bien éclairée par son flambeau, l’Ensorceleuse mesura l’inclinaison réelle du couloir. Une pente qui lui parut plus raide que quelques minutes auparavant : Gilar levait un peu la tête pour regarder ses compagnons.
Xenophanes franchit le gouffre, suivi d’Adhath et Naryë, qui s’élancèrent à deux sur le pont. Des morceaux de pierre s’en détachèrent et disparurent dans les profondeurs obscures. Sophoniba s’étonna un instant qu’Amior ait confié l’accompagnement de sa mère au jeune Protecteur. Puis elle se souvint que l’Observatrice avait elle-même opté pour cette organisation afin de leur épargner, en alternance, la charge pénible qu’elle estimait représenter.
L’Ensorceleuse préféra patienter, attendant qu’Hedine ou Apis la soulage des effets de l’ivresse avant de prendre le risque de traverser à son tour. Elle avait le tournis et titubait légèrement. Ce fut le Guérisseur qui comprit ce dont elle avait besoin. Il vint vers elle et plaqua une main pressée sur son front. La jeune femme sentit le mal refluer, sans pour autant disparaître totalement. L’urgence de la situation ne permettait pas des soins de qualité, à l’évidence.
Pendant ce temps, plusieurs de ses amis avaient atteint l’autre côté et la plupart s’étaient regroupés au bout du couloir, en suivant les consignes de Willarg. Celui-ci se tenait encore près d’elle, ainsi que Sabrar, Amior, Apis et Senbi.
— Mais qu’est-ce que t’attends ? Viens !
Gilar, restée au bord de la fosse, appelait son jumeau avec véhémence, en tapant presque du pied. Sophoniba aurait trouvé le spectacle amusant dans un autre contexte. Mais la situation n’avait rien de réjouissant. Seul le fait que le monstre mystérieux demeurait immobile pouvait passer pour une bonne nouvelle.
— Vas-y, Sabrar. Sinon, ta sœur va continuer de crier…
— Non, toi d’abord.
— Qui vous voulez, mais dépêchez-vous !
Willarg montrait des signes de panique, ce qui ne la rassura pas. Jusqu’ici, l’homme avait toujours fait preuve de calme et de maîtrise, même lorsqu’il agissait vite. Elle obéit docilement, récupéra le flambeau confié au Manipulateur quelques minutes plus tôt et s’engagea, d’un pas mal assuré, sur le pont qu’elle avait contribué à construire. Dans son dos, le lynx se mit à grogner plus fort. Devant elle, un peu en contrebas, le visage de Gilar se découpait dans la semi-pénombre du couloir, le feu des torches se reflétant dans ses yeux noirs. Un regard intense, aussi profond que le gouffre. Les trouées dans l’immense plafond souterrain, qui dispensaient une lumière misérable, créaient des ombres étranges autour d’elle et renforçaient son apparence inquiétante.
Sophoniba savait que viendrait un moment où la jeune fille lui ferait payer, d’une façon ou d’une autre, ce qu’elle considérait comme un affront. Pas tout de suite, pas en présence du groupe au complet. Non, ce serait plutôt à la faveur de l’obscurité, au détour d’un couloir quelconque. Gilar ne laisserait pas son frère se passer d’elle. Elle ne permettrait à personne de remettre en cause la relation étrange qui les unissait depuis des années. L’Ensorceleuse ne parvenait même pas à lui en vouloir. Aux yeux de la Manipulatrice, elle représentait sûrement la fin d’une certaine forme d’existence. Une existence difficile, qui s’était montrée peu généreuse envers les jumeaux, mais que Gilar devait considérer comme prévisible, donc rassurante. Voir son frère s’émanciper tout en perdant l’exclusivité de son affection la terrorisait, sans aucun doute.
Un nouveau grognement d’Aremun se fit entendre, alors que Sophoniba quittait le pont. Elle se retourna et vit Amior qui tirait Senbi par le bras en lui faisant signe d’avancer, mais l’Invocatrice semblait résolue à ne pas l’écouter.
Aremun veut passer en dernier et elle refuse de traverser sans lui…
Apis s’en mêla, poussant les jeunes gens en direction de la fosse, tandis que Sabrar la franchissait enfin et que Willarg s’apprêtait à l’imiter.
Sophoniba vit le lynx reculer lentement, tête toujours tournée vers la créature sombre qui grondait. Comprenait-il qu’il mettait tout le groupe en danger, en incitant Senbi à rester de l’autre côté ? Les dialogues muets de l’Invocatrice et de son familier échappaient à leurs compagnons et personne ne savait vraiment ce qu’ils se racontaient. Leur relation faisait partie des manifestations les plus mystérieuses du Don.
Apis passerait donc en dernier. Sophoniba n’était pas surprise que le Guérisseur choisisse de fermer la marche. « Soigner et servir ». Il faisait honneur à la devise de sa guilde, une fois de plus.
Amior, tenant Senbi par la main, venait de dépasser le centre du petit pont lorsqu’une série de secousses bruyantes se propagea à travers les ruines souterraines. L’Ensorceleuse entendit plusieurs de ses amis pousser un cri d’effroi exaspéré. Elle comprit leur sentiment de peur et de colère impuissante, qu’elle partageait. À trop se focaliser sur la vision impossible qui leur faisait face, tous avaient oublié pendant quelques minutes que leur ennemi le plus dangereux n’avait pas de visage. Le volcan Jawah se rappelait à leur bon souvenir et manifestait toute sa colère.
Sophoniba, encore mal remise des conséquences de l’ivresse, sentit le sol vibrer sous ses pieds et écarta instinctivement les jambes pour assurer ses appuis et conserver son équilibre. Restée proche de la passerelle, afin d’éclairer le trajet de ses compagnons, elle eut l’impression que son cœur s’arrêtait quand elle vit Senbi battre des bras. Sous les pieds de l’Invocatrice, la roche se lézardait à divers endroits. Le tremblement de terre accentuait la largeur du gouffre et le pont ne résisterait pas plus de quelques minutes au traitement violent qu’il subissait.
Tout s’accéléra alors, dans une suite de gestes, de cris et d’images que Sophoniba n’eut pas le temps d’analyser. Les fissures dans la pierre, le lynx qui se tournait enfin vers le pont et bondissait, Amior qui lâchait involontairement la main de Senbi et vacillait à son tour en voulant la retenir. De l’autre côté, l’expression horrifiée d’Apis, conscient qu’il se tenait trop loin pour empêcher quiconque de chuter. Des mouvements précipités dans le dos de l’Ensorceleuse. Quelqu’un criait. Au bout du couloir, près du trou dans le mur désormais à peine visible, l’énorme créature noire au corps palpitant n’était plus qu’une ombre émettant des plaintes lugubres.
De nouvelles secousses.
La mâchoire d’Aremun claqua, se refermant sur le poignet de Senbi, alors qu’elle basculait vers le gouffre. Amior perdit l’équilibre et subit le même sort. Il se rattrapa comme il le put, ses jambes s’agitant dans le vide, ses bras agrippés à la bordure rugueuse du pont. D’autres hurlements. La torche de Sophoniba tomba à ses pieds, dans une gerbe d’étincelles.
Sans même comprendre ce qu’elle faisait, l’Ensorceleuse courut vers ses amis. Dans son dos, Sabrar cria. Le grand lynx, toutes griffes plantées dans la roche, retenait l’Invocatrice qui hurlait de douleur. Du sang coulait le long du bras de Senbi et y traçait de fines rigoles pourpres, avant d’être absorbé par le tissu de sa tunique. Le fils de Naryë haletait, incapable de remonter sur la passerelle, qui ne lui offrait aucune prise suffisante, et entraîné par son propre poids. Sophoniba s’allongea sur le pont, s’obligeant à ne pas regarder le vide obscur sous elle. Les jambes d’Amior paraissaient avalées par le néant. Apis les rejoignit, ignorant le danger, et se jeta à plat ventre, comme elle, manquant perdre la besace qu’il avait refusé d’abandonner lors de leurs préparatifs de descente. Sophoniba lui cria :
— Tu es fou ! Nous sommes trop lourds, tout va s’écrouler !
— Aremun n’y arrivera pas tout seul !
Elle vit que les pattes de l’animal glissaient lentement vers le bord, malgré tous ses efforts pour résister à l’inéluctable. Le lynx roux était d’une taille hors normes, deux fois celle des plus grands spécimens connus, mais cela demeurait insuffisant pour qu’il puisse hisser une humaine à la seule force de sa mâchoire. Il allait suivre Senbi dans sa chute, c’était certain. Pourtant il ne la lâcherait pas ; il faisait preuve d’une détermination aussi palpable que la roche sous leurs pieds.
Sophoniba ne perdit pas de temps à commenter l’affirmation d’Apis, consciente qu’il avait raison. Elle saisit l’un des bras d’Amior et ferma les yeux quand le pont trembla de nouveau, refusant de céder à la panique. Elle pouvait sentir les fissures se multiplier sous son corps, imaginait l’instant où tout s’effondrerait. Dans cette position, elle n’avait pas beaucoup de recul et peu de force, mais se mettre debout et se pencher vers le gouffre aurait été pure folie. Elle pria Maelik de leur accorder sa protection et tira aussi fort qu’elle le put sur le poignet d’Amior, en roulant sur le côté pour donner plus de puissance et d’ampleur à son mouvement. Apis fit de même, saisissant la main libre de Senbi, puisque Aremun refusait obstinément de lâcher l’autre.
Dans une succession de gestes maladroits, encouragés par les cris du groupe rassemblé au bord du gouffre, Sophoniba et le Guérisseur parvinrent lentement à faire remonter leurs deux compagnons sur le pont. Une sécurité toute relative. La jeune femme entendait le bruit caractéristique de la pierre qui se craquelle. Des blocs se détachaient et s’écrasaient quelque part sous eux, contre d’autres masses rocheuses que l’obscurité dissimulait. Le son se mêlait à celui des plaintes sinistres qu’elle essayait à tout prix d’ignorer.
L’Ensorceleuse se remit sur le ventre, essoufflée. Reculer dans cette position n’allait pas être facile. Mais se tourner dans la bonne direction ou se relever lui paraissait trop dangereux. Les secousses n’avaient pas cessé et la simple idée d’avancer à genoux la terrifiait. Rester allongée, ne pas perdre le contact avec le sol, aussi instable fût-il, la rassurait.
Répartir mon poids, pousser avec mes bras…
Rampant maladroitement vers l’arrière, elle s’écorcha les coudes dès les premiers mouvements. Après quelques secondes, elle sentit qu’on la tirait par les jambes pour lui faire quitter la passerelle en hâte. Trois, quatre mains serraient ses chevilles et la ramenaient dans le couloir. Sophoniba vit le gouffre s’éloigner, perçut sous ses doigts un changement de texture. La roche raboteuse du pont disparaissait, remplacée par des pavés plus lisses. Devant elle, Amior suivait son exemple et avait, lui aussi, choisi la reptation, tandis qu’Apis poussait Senbi dans leur direction. L’Invocatrice grimaçait à chaque geste. Son poignet sanguinolent devait être horriblement douloureux. Le lynx la précédait, reculant progressivement, tête baissée vers elle. Sabrar aida Amior à quitter le pont et l’animal les rejoignit, toujours en marche arrière.
Un nouveau bruit résonna alors à proximité. Puis un autre. Rien de commun avec celui des secousses ou des chutes de pierres. Un son au rythme lent, lourd, hésitant. Sophoniba releva la tête, vit le Guérisseur qui regardait derrière lui, sentit tous ses compagnons se figer autour d’elle.
S’éloignant du trou dans le mur, la créature se dirigeait vers eux d’une démarche mal assurée, comme l’aurait fait un très jeune enfant encore instable sur ses jambes. L’Ensorceleuse chassa cette comparaison perturbante de son esprit et se remit debout, ramassant sa torche tandis que tout le monde s’affairait pour placer Senbi et Apis en sûreté.
Sophoniba regarda la chose avancer, se redresser, prendre un peu de vitesse. Chacun de ses pas produisait un son étrange, sourd et puissant. Celui qu’auraient provoqué, au ralenti, plusieurs soldats marchant en cadence parfaite dans un espace confiné. Malgré son apparence quasi éthérée, cette créature était donc tout aussi réelle qu’un homme. Lourde, massive. Elle poussa un nouveau gémissement en approchant du pont. Les torches regroupées et les filets de lumière naturelle permettaient de mieux la distinguer, à présent : plus grande que Caradog, recouverte d’une matière inconnue – mélange de fumée et de vapeurs noires – qui masquait son corps véritable, elle était animée, de toute évidence, par une magie ténébreuse.
Senbi murmura, comme si elle venait d’avoir une révélation :
— Un Shahoka…
Au même moment, une boule de feu jaillit à gauche de Sophoniba et fila tout droit sur le monstre. Nekho, mains tendues devant lui, prenait l’initiative de l’attaque. Il en jeta deux autres, presque coup sur coup. La créature reçut les projectiles enflammés dans la poitrine et réagit en poussant un cri rauque et déchirant. Elle arrêta de marcher, écarta les bras, se cambra en arrière et parut…
… grandir ? C’est impossible !
Elle resta ainsi un court instant, puis se redressa, fixant le groupe de ses yeux incandescents, immobile et silencieuse.
Subitement, elle se remit à avancer. Mais elle ne marchait plus. Elle courait.
5 – Caradog


Quatrième jour du Mois des Décisions

Les débats de la mi-journée s’achevaient sous un soleil de plomb. Durant toute la matinée, l’Assemblée des Observateurs avait présenté avec force détails ses prédictions concernant la santé du peuple pour l’année à venir. Les visions évoquées se recoupaient toutes, mais demeuraient floues. Une épidémie mystérieuse, arrivée d’on ne savait où, risquait d’emporter une grande partie des citoyens si l’on ne prenait pas les mesures appropriées. Une nouvelle répartition des Guérisseurs était fortement recommandée, afin que chaque village reculé puisse se voir protégé contre la maladie qui menaçait Dor-Thimlin.
Présent parmi les quelques Manipulateurs venus participer à cette discussion publique, Vorn se sentait impressionné par l’attitude de la guilde dirigeante envers tous ceux qui assistaient aux délibérations. Ses représentants du jour faisaient montre de patience, de pédagogie. Certes, ils manquaient de chaleur, de spontanéité, d’empathie. Le Don en eux s’exprimait d’une manière si particulière que le poids des années et des visions leur faisait lentement perdre contact avec certaines réalités terrestres. Plongés dans le passé et l’avenir de la République, ils en oubliaient le présent. C’est du moins ainsi que Vorn interprétait leurs silences, leurs regards perdus au loin, absorbés par un infini qu’ils étaient seuls à pouvoir contempler. Mais cela ne remettait pas en cause leurs intentions : ils gouvernaient avec sagesse, prudence et équité. Si le destin individuel de chacun ne les intéressait pas, c’était parce qu’ils focalisaient toute leur attention sur le bien commun.
Le jeune homme – qui tirait ses quelques connaissances à leur sujet des enseignements généralistes reçus durant sa formation – ne comprenait pas que ses propres collègues Manipulateurs plus âgés ne mesurent pas, comme lui, le poids du fardeau porté par les Observateurs. Leur solitude, aussi. Lui-même aurait sans doute rejeté cette vie de dévouement à une cause publique, cette obligation d’oubli de soi permanent. D’une certaine façon, il les plaignait et espérait que le Don leur fournissait également le caractère nécessaire pour supporter leur condition.
La séquence consacrée aux questions venait de commencer. Les bras levés se multipliaient parmi la foule présente. Manifestement, le sujet du jour provoquait bien des interrogations et de nombreuses inquiétudes. Dans le public, Vorn identifia des citoyens issus de toutes les régions. On ne pouvait pas confondre les tenues colorées de Kilmin avec les vêtements bien plus austères d’Isandrin. De même, on distinguait facilement le parler populaire des pêcheurs de Tolbin du phrasé un peu guindé des notables de Librin. Tous se trouvaient à Aldal dans le but de représenter au mieux leur village ou leur famille. Le jeune Manipulateur avait vite compris que ces gens n’étaient pas de simples curieux. Si les guildes envoyaient des délégations officielles pour défendre leurs propres intérêts et ceux de la région qu’elles géraient, les citoyens communs s’impliquaient tout autant qu’elles et se montraient très organisés.
— Les causes de cette épidémie restent quand même très vagues. Vous ne pouvez vraiment pas nous en dire plus, qu’on sache comment l’empêcher ?
— Si quelqu’un qu’on connaît tombe malade, que faire ? Faut-il isoler ces gens ? Et pendant combien de temps ?
— Vous pensez que ça viendra d’où ? Quelle région sera d’abord touchée ?
Les questions redondantes n’en finissaient pas. À tour de rôle, les Observateurs présents formulaient leurs réponses pour chacune d’entre elles, sans jamais perdre leur calme, même lorsqu’ils devaient se répéter.
Vorn récapitula pour lui-même ce qu’on savait à ce point. La maladie serait grave, soudaine et frapperait la population de manière indifférenciée. Les visions évoquées indiquaient que l’âge, le sexe, le lieu de vie et le statut social ne semblaient pas jouer un rôle quelconque dans la propagation de l’épidémie. On parlait d’une forme de rage, similaire à celle qui touchait parfois certains animaux. Il fallait s’attendre à une grande quantité de victimes et à une baisse des naissances. On ne connaissait pas le lieu précis où le mal frapperait en premier, car les Observateurs ne parvenaient pas à se mettre d’accord et admettaient que leurs visions demeuraient contradictoires, sur ce point.
En résumé, on en savait trop et pas assez. Trop pour que la population ne s’alarme pas. Pas assez pour pouvoir la rassurer. L’inquiétude collective rendait les échanges plus tendus. Les gens commençaient à s’interrompre mutuellement et à élever le ton.
— Les Guérisseurs ne sont pas assez nombreux dans le Nord. Surtout du côté ouest, entre Khederen et Hawold. Vous pensez qu’ils seront combien à venir s’installer dans cette zone ?
— La priorité devrait revenir à Isandrin. Nous sommes complètement coupés de vous tous, là-haut, et nous n’en avons qu’un pour deux cents habitants !
— Isandrin est moins peuplée que toutes les autres régions. C’est Librin qui doit être soignée avant tout. Vous avez dit hier que les récoltes seraient mauvaises. Forcément, si la main-d’œuvre…
Vorn soupira. Les citoyens reproduisaient, sans le savoir, le comportement qu’il avait déjà déploré, deux jours plus tôt, lors de la réunion privée des délégations. Chacun allait défendre bec et ongles ses intérêts personnels. Au bout du compte, la guilde dirigeante serait tenue de trancher la question, selon ses propres opinions. « Tout ça pour accepter à la fin ce que les Observateurs voulaient leur imposer dès le départ. » Même s’il avait sans doute mal analysé les raisons qui justifiaient une telle attitude, son confrère Manipulateur n’avait pas tort, après tout.
Une voix féminine s’éleva de la tribune. L’homme âgé qui s’était chargé de répondre aux questions précédentes venait de céder la parole à une collègue. Une Observatrice très jeune, apparemment.
— Toutes les guildes ont conscience des problèmes que vous rencontrez aujourd’hui et de leurs conséquences probables lorsque cette épidémie se déclarera. Afin de vous promettre la plus grande équité possible, et après avoir longuement discuté avec les représentants officiels des Guérisseurs, nous vous proposons les idées suivantes…
Le Manipulateur fut surpris. Il n’avait pas encore entendu cette femme et s’étonnait qu’on laisse la parole à une Observatrice débutante pour un sujet d’une telle importance. Assise à l’extrême droite du banc installé sur l’estrade, elle était masquée par plusieurs citoyens ayant pris place devant Vorn, ce qui expliquait qu’il ne l’ait pas encore remarquée. Il poussa un peu son voisin pour se décaler vers la gauche, s’attirant au passage quelques regards mécontents, et tendit le cou pour voir qui répondait ainsi à la salve des dernières questions.
Son pouls s’accéléra quand il vit le ruban blanc enroulé sur toute la longueur du bras mince, le port de tête inimitable, les cheveux sombres qui paraissaient capter la lumière. La mystérieuse inconnue de la veille se tenait là, parmi les représentants des Observateurs. Elle parlait d’une voix claire, assurée, magnétique.
Et le monde semblait effectivement lui appartenir.
* * *
Quand la créature s’élança vers le pont, Caradog s’assura pour la dixième fois qu’Hedine se tenait bien derrière lui. Il aurait voulu intervenir – bien qu’il ne sût pas trop comment affronter cette chose sombre –, mais il avait promis à Naryë de rester près de l’enfant en permanence. « Quelles que soient les circonstances, même si tu penses que c’est pour une bonne raison ou que c’est elle qui te demande d’aider quelqu’un d’autre, reste toujours près d’elle. Ne fais aucune exception. » L’Observatrice ne parlait jamais à la légère et s’était assurée, lors de cette discussion, qu’il avait bien compris sa requête. Ou plutôt… son ordre. Caradog avait saisi la nuance et accepté, sans aucune réserve, le rôle qui serait le sien durant la descente. Il n’aurait, de toute façon, laissé cette mission à personne d’autre. Hedine touchait son cœur et son âme. Elle symbolisait, aux yeux de l’ancien prisonnier, l’idée qu’il se faisait de la rédemption. Veiller sur elle lui donnait la sensation de redevenir humain, après tant d’années passées à survivre, plongé dans le souvenir permanent de ses si nombreuses erreurs. Il demeura donc en arrière, rageant de ne pouvoir à la fois protéger l’enfant et aider leurs amis.
Devant lui, Nekho changea subitement de stratégie. L’Invocateur renonça à cribler le monstre de boules de feu, apparemment conscient que cette stratégie ne le mènerait nulle part. À la place, il visa le pont lui-même, en faisant exploser une série de projectiles enflammés sur les zones fragilisées par les secousses. Le volcan se calmait peu à peu – pour combien de temps ? –, mais avait largement endommagé la construction. La pente légère de la passerelle avait pris une forme incurvée en son centre. Il ne manquait pas grand-chose pour que l’ensemble se disloque. Mais Nekho ne disposait que d’une poignée de secondes.
Caradog ne fut pas étonné de voir Sophoniba unir ses forces à celles de l’Invocateur. Il trouvait ironique que ses compagnons soient obligés de détruire ce qu’ils avaient construit ensemble quelques minutes plus tôt et les conséquences de leur utilisation intensive du Don l’inquiétaient. Mais le groupe manquait d’options. Fuir ne suffirait pas, cette fois. La quasi-obscurité, l’ivresse, les secousses intermittentes et la présence d’ennemis inconnus à proximité – même si les glyphes de Xenophanes avaient retardé ou blessé une partie d’entre eux – suffisaient amplement à transformer cette descente pénible en véritable cauchemar. Subir en plus les assauts de ce monstre, quoi qu’il fût, la rendrait impossible. Le groupe devait s’en débarrasser s’il espérait poursuivre son trajet vers la dernière strate.
Les explosions répétées eurent raison de la pierre au moment où la chose atteignait le milieu du pont. Il tomba et poussa un long cri inhumain, mélange de rugissement et de plainte suraiguë. En voyant l’immense corps sombre et les morceaux de roche brisée disparaître dans l’obscurité du gouffre, Caradog se demanda si la simple masse de la créature n’aurait pas suffi à faire s’effondrer la structure. Nekho et Sophoniba venaient peut-être de se soumettre inutilement aux effets pervers de l’ivresse. Mais tous deux semblaient ne pas s’en soucier, sans doute trop soulagés et épuisés à la fois pour regretter leur décision. Hedine s’avança pour leur prodiguer des soins, tandis qu’Apis se concentrait sur le poignet blessé de Senbi en murmurant des paroles indistinctes.
— Qu’est-ce que c’était que ce truc horrible ?
Gilar, bras tendu au-dessus du gouffre comme si elle espérait en éclairer les profondeurs, essayait de regarder en bas sans trop s’approcher du bord. Elaliel la tira sans ménagement vers l’arrière.
— Fais attention !
— Eh, doucement ! Je voudrais juste vérifier qu’il est…
— Tu ne crois pas qu’on a assez de problèmes comme ça ?
— C’est bon, tout va bien !
— On n’a pas besoin que tu glisses et que tu tombes, en plus du reste…
— Je vois parfaitement où je pose les pieds, Elaliel, ne me…
— Taisez-vous donc, vous êtes insupportables !
Naryë fixait les deux jeunes filles de ses yeux morts et venait de les interrompre d’un ton cassant, presque brutal. Caradog se demanda si cette attitude était à mettre au compte de l’épuisement, de la peur ou d’un nouvel accès d’ivresse. L’Observatrice avait l’air différente ; son visage paraissait plus marqué. Dur, même. Elle n’avait jamais parlé ainsi à quiconque dans le groupe ; certainement pas à celle qu’elle considérait personnellement comme son élève. Elaliel essuya sans mot dire cette remarque cinglante et baissa les yeux, tandis que Gilar se détournait de la fosse sans se priver de maugréer.
Un instant de silence inconfortable, quelques regards échangés au sein du groupe… Caradog éprouva soudain l’envie stupide de raconter une plaisanterie douteuse, pour détendre l’atmosphère. Ce mutisme collectif le gênait. La voix aiguë d’Hedine mit heureusement fin au malaise ambiant.
— C’est quoi, un Shahoka ?
Xenophanes lui répondit en marmonnant :
— De quoi tu parles, gamine ?
— C’est Senbi qui a dit ça, je l’ai entendue !
Willarg secoua la tête d’un air agacé et avança dans le couloir.
— Plus tard, on doit quitter cette section ! Vous pourrez discuter quand on atteindra la strate suivante. Ici, c’est trop dangereux, un autre effondrement est possible. De toute façon, on est débarrassés de lui, c’est le plus important.
Caradog lui donna intérieurement raison. Cette zone en pente, où rester debout sans trop vaciller finissait par fatiguer les jambes, ne lui plaisait pas.