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J. Ladreit de Lacharrière
La zone espagnole du Maroc et la guerre civile
In: Politique étrangère N°1 - 1937 - 2e année pp. 28-44.
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Ladreit de Lacharrière J. La zone espagnole du Maroc et la guerre civile. In: Politique étrangère N°1 - 1937 - 2e année pp. 28-
44.
doi : 10.3406/polit.1937.5578
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1937_num_2_1_5578LA ZONE ESPAGNOLE DU MAROC
ET LA GUERRE CIVILE
Pérennité des relations hispano-marocaines.
Sans doute faut-il remonter un peu loin. Car, autant la guerre civile,
qui, depuis des mois, ravage l'Espagne, constitue un épisode trop habituel
à la vie politique de la Péninsule ibérique, autant les interférences, que le
présent fait apparaître du nord au sud du Détroit de Gibraltar, répètent
des précédents anciens par lesquels sont expliquées bien des normes de
l'actualité.
Le Détroit n'est pas une barrière; c'est à peine une limite géographique;
sur ses deux rives le paysage se ressemble de façon singulière. Il n'a jamais
formé un obstacle sérieux aux déplacements des hommes qui l'ont franchi
dès la plus haute antiquité : Carthaginois, Romains, Vandales, Arabes.
Tous les étrangers qui ont successivement conquis l'Afrique du Nord
ont passé d'un bord à l'autre, établissant ainsi entre eux des interdépen
dances de fait, lesquelles n'ont pas été sans influer sur le destin des rares
dynasties indigènes : Almoravides, Almohades, Mérinides, dont le bref
rayonnement a dominé la Berbérie. Bien plus, et pendant des siècles,
l'Espagne et le Maroc au moins dans sa partie septentrionale ont été
confondus sous les mêmes dominations politiques et parfois séparés, de
ce fait, des autres régions nord-africaines : les Romains avaient rattaché
la Mauritanie Tingitane au Diocèse d'Espagne, le Khalifat de Cordoue
étendu sur elle son protectorat, tout comme Yousouf Ben Tachfin ou
Abdel-el-Moumen ont annexé à leurs empires les provinces ibériques.
A tout prendre, les droits « historiques » invoqués par l'Espagne lors
des aménagements internationaux survenus au début du XXe siècle, et
qu'on datait alors de la Reconquista, avaient, dans le passé, des antécédents
que les injonctions du testament d'Isabelle la Catholique poussaient alors
à négliger.
L'Espagne et le Portugal voisins n'avaient pas été, au reste, seuls à tenter
de se fixer au sud du Détroit. Les Anglais s'établirent un instant à Tanger
qu'ils quittèrent de leur plein gré pour, bientôt, revenir à Gibraltar réparer ZONE ESPAGNOLE DU MAROC 29 LA
ce que Sir Arthur Nicholson appelait une « lamentable erreur » de l'Anglet
erre.
A la fin du XVIIe siècle, l'Espagne était installée sur la côte à Ceuta,
Alhucemas, Mélilla. Son occupation était limitée au périmètre de ces villes
impossible à franchir tant le Rif environnant s'avérait impénétrable
en raison de ses montagnes abruptes et de l'hostilité irréductible de ses
habitants. Elle avait transformé ces forteresses en bagnes ( presidios),
nom qui leur resta jusqu'à ces toutes dernières années, époque à laquelle
ils furent remplacés par celui de « place de souveraineté ». A plusieurs
reprises (1859-1860, prise de Tétouan par le maréchal 0. Donnel1; 1895,
expédition du maréchal Martinez Campos), l'Espagne tenta en vain
de briser le blocus qui rendait l'existence difficile aux Espagnols résidant
au Maroc, et qui dressait l'opinion publique métropolitaine contre l'occu
pation marocaine.
Statut internationnal de la Zone espagnole
Au début du XXe siècle comment se présente, au point de vue internat
ional, le problème marocain?
L'Angleterre à Gibraltar veut être maîtresse du passage; l'Espagne
continue d'être bloquée dans ses presides ; la France est en luttes continuelles
avec les dissidents sur les confins du Maroc.
A l'Europe, l'Empire marocain apparaît comme un Etat constitué,
ayant une existence assimilable à celle des Etats européens ; dans la réalité,
le Maroc n'existe pas. Il existait bien une région soumise au Sultan, le
Bled Makhzen, constitué généralement par les régions d'accès facile,
les plaines; mais la plus grande partie du pays, massifs montagneux,
plateaux de l'intérieur, étaient insoumis, en Siba, et n'obéissaient pas
au souverain. L'Empire était si peu unifié, les communications étaient si
difficiles que, pour envoyer des renforts à Oujda, le Sultan était obligé de
les faire embarquer à Tanger, de demander l'autorisation du gouvernement
français de les débarquer, non pas sur la côte marocaine, mais à Nemours
d'où ils étaient convoyés jusqu'à destination.
La puissance du Sultan, si aléatoire, si sporadique à l'intérieur, était
1 . Un journaliste, Germont de La Vigne, correspondant du Moniteur de l'Armée, note,
à la fin de ses correspondances, un détail à retenir, à savoir que cette guerre avait donné lieu
à un « déluge de faveurs telles que Napoléon n'en avait pas décerné la moitié dans toute
la période de ses campagnes ». 30 LA ZONE ESPAGNOLE DU MAROC
limitée, à l'extérieur, en raison de l'anarchie régnante, par certains statuts
particuliers. A la Conférence de Madrid (1880), les Puissances européennes
s'étaient réunies pour réglementer ces privilèges, ces capitulations, et il
faut noter qu'à cette occasion l'Allemagne avait déclaré au représentant
français, l'Amiral Jaurès : « qu'elle n'avait aucun intérêt au Maroc ».
Vingt ans plus tard, sous le ministère de M. Delcassé, des négociations
sont ouvertes par la France pour aboutir à un statut un peu mieux assis
et un peu plus conforme aux intérêts français. Ces différentes négocia
tions s'échelonnent de 1900 à 191 ï.
Avec l'Italie, un accord secret en 1900, confirmé en 1902 et 1912, nous
vaut le désintéressement de cette puissance au Maroc en échange de notre en Libye 1.
Avec l'Angleterre, à la suite du grand règlement qui termina l'épisode
de Fachoda (1898-1899), ?un accord intervient '(8 avril 1904) sur des
bases analogues : désintéressement français en Egypte contre désintére
ssement anglais au Maroc. De cet acte, quelques passages sont à retenir
parce qu'ils définissent la situation et intéressent l'Espagne : la France
avait les mains libres éventuellement au Maroc, à la condition de ne pas
fortifier la côte entre Melilla et l'embouchure du Sebou, l'Angleterre
ne voulant pas que la puissance militaire de Gibraltar puisse être gênée
par des fortifications quelconques établies sur cette côte. Une clause
de cet accord prévoyait une entente de la France avec l'Espagne pour
satisfaire aux « droits historiques » dont pouvait se prévaloir cette der
nière.
Avec l'Espagne, un premier projet de traité, négocié en 1902 entre
M. Delcassé et M. Sagasta, envisageait l'abandon à l'Espagne d'une zone
d'influence considérable. Au nord, au lieu de s'inscrire dans les limites
actuelles, elle atteignait le Sebou et l'Oued Beth, absorbant Fès et Taza.
Le ministère Sagasta tombait à ce moment-là et le ministère Silvela qui
lui était substitué, refusait de donner suite à ce projet. Il fallut attendre
le 3 octobre 1904, c'est-à-dire le lendemain du traité franco-anglais, pour
que l'Espagne signât un nouvel accord. Dans cet acte, la zone concédée
à était sensiblement diminuée. De plus, un article 7 prévoyait
que l'Espagne ne devait pas aliéner sa zone au cas où elle ne pourrait
en prendre possession, et un article 9 prévoyait pour Tanger un régime
« spécial » qui l'excluait de la zone espagnole.
En attendant que ces accords, conclus en prévision de la mort possible
1 . L'annexion de la Libye n'avait pas été prévue dans ces accords qui valaient pour le
Maroc tout entier. Les Italiens n'en ont pas moins réclamé des avantages nouveaux qu'ils
ont obtenus d'ailleurs en 1928 à Tanger. LA GUERRE CIVILE 31 ET
de celui qu'on appelait « le grand homme malade d'Occident » (Empire
Chérifien), arrivassent à échéance, un certain nombre d'événements sur
vinrent : le débarquement de l'Empereur Guillaume II à Tanger et la
Conférence d'Algésiras qui s'ensuivit.
A propos d'Algésiras, chaque fois qu'il est question d'antécédents
diplomatiques au Maroc, on se réfère à l'Acte terminal de cette Confér
ence, quelquefois avec raison, le plus souvent à tort comme c'est le cas
en ce qui concerne l'établissement du protectorat français et les tran
sactions avec l'Espagne. En effet, cette conférence a eu pour but d'aider
le Sultan à organiser son Empire en tant que souveraineté indépendante,
simplement assistée par les Puissances européennes, et l'Acte d'Algés
iras n'a aucun rapport avec la situation actuelle qui, elle, revêt la forme
d'un protectorat. On en retient seulement la réaffirmation de l'égalité
économique entre les Puissances.
Quelques années plus tard, après la crise d'Agadir (1911), la France
concluait avec le Sultan le traité de Fès (30 mars 1912). Quelques mois
après, à la suite de négociations extrêmement difficiles, elle signait un autre
traité avec l'Espagne (27 novembre 1912). Elle régularisait ainsi les obli
gations qu'elle avait contractées dans les accords précédents.
Il faut ici, insister sur deux points. Tout d'abord, la France est le seul
Etat protecteur du Maroc. Parler des protectorats espagnols est complè
tement inexact. En effet, le traité de Fès est conclu entre le seul gouver
nement de la République Française et Sa Majesté Chérifienne et vise à
instituer au Maroc un nouveau régime qui sauvegarde la situation reli
gieuse, le respect traditionnel du Sultan, etc., à charge par le Gouvernement
de la République de se concerter avec le Gouvernement Espagnol. C'est
la France qui est appelée à traiter directement avec l'Espagne et non
le Sultan qui ne paraît pas dans l'acte intervenu entre les deux nations
européennes es-qualité. Le traité du 27 novembre, comme le précédent
de 1904, est exclusivement un traité franco-espagnol à propos du Maroc.
Notons, en raison de son actualité, que l'article 5 de ce traité franco-
espagnol du 27 novembre 1912 répète l'article 7 de l'accord de 1904 et
précise que « l'Espagne s'engage à n'aliéner ni céder sous aucune forme,
même à titre temporaire, ses droits dans tout ou partie du territoire comp
osant la zone d'influence ». Le traité de Fès et le traité franco-espagnol
ont reçu l'agrément de toutes les Puissances, sans réticences ni réserves.
Tel est le statut diplomatique du Maroc. Il est sous protectorat fran
çais unique, et la Franc e, remplissant les obligations qu'elle avait con
tractées envers des tiers, a délégué certains de ses droits à une sorte de
mandataire, l'Espagne, dans une partie du Maroc, les « zones d'influence »
espagnoles. LA ZONE ESPAGNOLE DU MAROC 32
Les débuts de Faction espagnole
A ce moment, tout est à faire pour organiser la zone espagnole, comme
tout est à faire pour organiser la zone française. L'Espagne est toujours
bloquée dans les presides; cependant, elle sait, désormais, qu'elle est
au Maroc pour longtemps et qu'elle a une œuvre à réaliser parallèlement
à celle de la France.
Dans quel état d'esprit se trouve alors l'Espagne, vis-à-vis du Maroc?
Le gouvernement sent qu'il est opportun de réaliser les aspirations de
la nation, en ce qui concerne les territoires d'outremer. Malheureusement,
le ne sait pas, ne peut pas agir parce qu'il manque de sta
bilité, de doctrine et surtout de personnel qualifié : les militaires — les
officiers — envisagent dans la zone espagnole des profits que Germont
de la Vigne appelle l'avancement, la possibilité de s'employer, de faire
une carrière brillante. Les troupes du continent sont peu enthousiastes
parce que généralement la campagne est très dure. La population espagnole
est nettement hostile; elle ne voit dans les événements marocains que
charges et deuils ; de plus, elle a horreur des colonies depuis la perte des
Antilles. Après le désastre de Cuba, les habitants de Cadix avaient lapidé
la statue de Christophe Colomb rendu responsable de la défaite puisqu'il
avait découvert l'Amérique. Il faut cependant noter l'existence de quelques
intérêts d'affaires dans la zone espagnole, mais assez peu nombreux et
généralement moins espagnols qu'étrangers1.
Les efforts espagnols vont donc se succéder, sans plan continu, avec
une bonne volonté extérieure très marquée vis-à-vis des Français, mais,
avec, au fond du cœur, une jalousie profonde devant leurs succès. Le
manque de spécialistes s'aggrave d'une instabilité des titulaires des emplois
supérieurs, consécutive aux continuels changements politiques dans la
métropole. Le premier Haut-Commissaire, le général Alfau est nommé le
5 avril 1913; le 15 août suivant, le général Marina lui succède, c'est l'époque
où le général Primo de Rivera commence à faire ses premières armes
pendant la campagne des Djebala conduite d'ailleurs sans résultats. Une
accalmie dans les opérations de 1914 à 1918 : le Maroc espagnol devenu,
1 . Forcé de schématiser ici, il convient de renvoyer au très intéressant article de M. Roi-
lin dans le n° 5 (octobre 1936), de Politique Étrangère, et à l'étude très complète et sugges
tive de M. Angel Marvaud dans la Revue des Sciences Politiques (octobre). Pour les
événements spécifiquement maghrébins, l'Afrique Française en a tenu depuis trente ans
la chronique la plus complète et la plus assidue. LA GUERRE CIVILE 33 ET
en efïet, le foyer de toutes les intrigues de l'espionnage allemand qui a
son centre à Madrid et qui ravitaille les adversaires de l'œuvre française.
Les tribus du Maroc espagnol restent relativement calmes puisque toute
l'action guerrière se concentre contre la zone française.
Entre temps, les chefs qui se succèdent à Tétouan (Jordana, Marina, etc.)
s'interrogent avec Madrid : fera-t-on de la politique et de l'action directe ?
Opérera-t-on par personne interposée en utilisant en l'espèce un person
nage notoire, le fameux Raïssouli?
Les tentatives continuent à échouer. On n'est même pas arrivé à établir
une liaison entre Tétouan et Larache, c'est-à-dire dans la partie cer
tainement la plus facile d'accès. Toujours le blocus et toujours les opérat
ions inutiles ou impuissantes.
En 1917, le général Primo de Rivera fait à Cadix une conférence reten
tissante dans laquelle il déclare que l'Espagne pourrait échanger Ceuta
contre Gibraltar, voire même éventuellement céder toute la zone. « II
vaut mieux, disait-il, que l'Afrique nous soit étrangère. »
En février 1919, transformation du régime espagnol. Le général Be-
renguer est nommé, non pas commandant en chef, mais Haut-Commissa
ire civil : l'incertitude politique règne toujours. Cependant, sous l'im
pulsion du général Berenguer, l'Espagne mord un peu sur sa zone. On
prend Chechaouen, on commence une organisation, on fonde le Tercio
(Légion étrangère), l'expansion espagnole semble en bonne voie. Mal
heureusement elle est troublée par la rivalité acharnée qui s'est élevée
entre le Haut-Commissaire et le général Silvestre, très brave soldat, mais
que tous ceux qui l'ont connu, ont toujours considéré comme irréfléchi.
Son imprudence devait d'ailleurs lui coûter la vie, car en juillet 1921,
lorsqu'il tenta d'établir la jonction directe à travers le massif rifain,
entre Melilla et Tétouan, il subit à Anoual l'un des plus effroyables désast
res enregistrés au cours des entreprises coloniales européennes en Afrique.
C'est à ce moment qu'Abd-el-Krim commence sa fortune.
Pendant six ans, il n'est plus question d'organiser la zone : l'Espagne
est tout entière attachée à la lutte contre le Rogui rifain qui, d'abord,
porte toutes ses forces contre elle, puis, à partir de 1925, mène son action
contre la zone française. Le général Primo de Rivera, qu'un pronuncia-
miento a porté au pouvoir, le 13 septembre 1923, reprenant son projet
de 1917, pense d'abord replier ses forces au Maroc, puis réagit. La colla
boration militaire franco-espagnole s'établit contre le danger rifain commun.
Le 29 mai, Abd-el-Krim vaincu est ramené dans nos lignes et la paix
s'instaure.
Encouragés par cette victoire, les Espagnols tentent une organisation
plus extensive. Le général Sanjurjo, Haut-Commissaire, pacifie peu à
POLITIQUE ÉTRANGÈRE. 3 34 LA ZONE ESPAGNOLE DU MAROC
peu le pays et arrive à lui donner suffisamment de paix pour que le
Roi Alphonse XIII puisse venir visiter la zone dans laquelle il est accueilli,
entre autres, par les généraux Franco et Goded. Les Hauts-Commissaires
peuvent changer, il y a maintenant les équipes d'exécutants avertis qui
restent en fonction; le pays se stabilise : on désarme les tribus, on crée
le service des Renseignements et de ce fait des compétences; la situation
s'améliore.
En janvier 1930, la chute du général Primo de Rivera, puis, en avril
1 93 1 , l'avènement de la République, malgré les dissensions qui s'avèrent
parmi la population espagnole de la zone et parmi les troupes, ne modifie
pas profondément la situation locale. Il n'en est pas de même dans la métrop
ole. Le nouveau personnel au pouvoir connaît très mal le Maroc et ignore
notamment son statut diplomatique au point qu'un ministre du Cabinet
Lerroux, M. Indalecio Pneto, prononce à Bilbao un discours extra
ordinaire, tardivement démenti, et d'où il ressortait que l'Espagne aurait
envisagé de pouvoir remettre sa zone entre les mains de la Société des
Nations pour s'en débarrasser! En effet, le Maroc coûte cher; il pèse
lourdement sur la métropole ; il faut réduire les effectifs et il est pourtant
impossible, tout en réduisant les dépenses, de ne pas envisager d'organiser
la zone espagnole comme est organisée la zone française...
L'évolution des idées en matière marocaine
Cependant, le tableau serait incomplet si l'on restreignait aux seules:
contingences politiques les éléments déterminants de l'attitude espagnole
au sujet du problème marocain. En effet, dans certains milieux cultivés
de la métropole, des courants d'idées nouvelles s'étaient manifestés, depuis
un certain nombre d'années, auxquels on prêta tout d'abord assez peu
d'attention. Sans remonter aux origines larvées de ce mouvement, on
pouvait noter que certains auteurs espagnols, comme M. Gil Torres,
avaient relancé, depuis 1925, l'idée d'une fraternité hispano-arabe, tout
à fait hostile d'ailleurs au berbérisme et qui se traduisait par une politique
arabo-andalouse, une espèce d'union entre l'Espagne continentale et l'an
cien pays conquis par l'Espagne au sud du Détroit de Gibraltar. Cette
campagne s'amplifia en 1 927. Il est assez curieux de voir le général Primo
de Rivera appuyer et aider cette campagne qui sert certains de ses desseins.
C'est exactement le retournement de la donnée espagnole dans le pro
blème, car jusque-là on en était resté au testament d'Isabelle la Catholique,
à la Santa Cruzada, au Maure ennemi. Longtemps ces affirmations ne LA GUERRE CIVILE 35 ET
dépassèrent pas un cercle restreint. Peu à peu, ce que l'on taxait de jeux
d'esprit ou d'amusements d'intellectuels, commença à se répandre dans la
masse d'un pays qui s'exaltait autour d'une conception impérialiste de
la culture espagnole et qui célébrait chaque année, la « Fête de la Race »
espagnole par des manifestations témoignant d'un enthousiasme sans cesse
accru.
Ces idées prennent alors une double forme : d'une part, pan-ibérisme,
si l'on peut dire, d'autre part, et dans un sens plus directement marocain^
ce qu'on nommerait andalousisme.
Le pan-ibérisme promouvait la nécessité du rapprochement entre les
républiques du Centre et du Sud- Amérique, le Portugal et l'Espagne,
éléments constitutifs et rayonnants d'une culture ibérique. M. Ibanez
de Ibero insistait sur la communauté de langue, d'histoire, de formation
sociale, de caractère, d'intérêts politiques et mondiaux, de ces éléments
aujourd'hui différenciés, mais que célébrait la « Fête de la Race », com
mémoration annuelle de la découverte de l'Amérique.
L'andalousisme est autre chose. Alors que le testament d'Isabelle
la Catholique avait été longtemps la base et la justification de la politique
espagnole au Maroc, à tel point que M. Gabriel Maura, dans un volume
intitulé La question du Maroc au point de vue espagnol (1911), pouvait
proclamer l'incompatibilité de l'Islam et des peuples civilisés, et affirmer
l'antagonisme irrémédiable entre les Espagnols et les Marocains dans
le Rif « parce que les Rifains sont des Berbères » 1, on prenait, sous la forme
d'andalousisme, des idées exactement contraires. Elles avaient déjà été
rééditées chaque fois que reprenait corps la campagne de Tanger para
Espagna et notamment s'étaient affirmées dans des expressions assez
contradictoires comme celle qu'emploie M. Alvarez Thomas y Alvarez à la
Société de Géographie de Madrid : « Berbère signifie deux fois ibère ;
pourquoi ne pas le dire, nous sommes des Marocains. » D'ailleurs, constat
ait M. Mery del Val, ambassadeur d'Espagne à Londres, « on a peine à
distinguer si on est dans un village marocain ou dans un village espagnol ».
Ce mouvement, qui reliait au moins l'Espagne méridionale au Maroc
septentrional, était appuyé par tous les éléments à tendances autonomistes
en Espagne, notamment en Catalogne, et une entente semblait possible
entre les idées de M. Maccia et les idées du commandant Franco. Dans
son projet alors à l'étude (projet de statut particulier), l'Andalousie affirmait
son aspiration vers le rétablissement de son intégrité entre les deux rives
1 . « Si la côte berbère doit être un jour à nous, ajoutait M. Maura, nous devons auparav
ant en expulser ses habitants actuels. » Telles sont les leçons de l'Histoire. LA ZONE ESPAGNOLE DU MAROC 36
du Détroit de Gibraltar, une manière d'union réalisée autour des souvenirs
anciens et dans un cadre de paysages identiques. En outre, l'Espagne,
ressuscitant ses atavismes musulmans, affirmant un désintéressement
territorial certain, se flattait d'exercer sur les peuples musulmans, au nom
de l'Islam, l'espèce de suprématie culturelle à laquelle elle prétendait,
pour d'autres motifs, sur les Républiques sud-américaines.
Les milieux indigènes n'étaient pas sans noter ces dispositions, d'autant
que le colonel Capaz, expert es-questions maghrébines, semblait reprendre
à son compte les rêveries du « royaume arabe » chères à Napoléon III.
Dans les tracts de propagande espagnole, on lisait des phrases comme
celle-ci : « Les pays arabes forment un assemblage pareil à celui des pays
ibéro-américains. »
Les milieux indigènes utilisaient ces affirmations pour réclamer à l'E
spagne un certain nombre de privilèges, en escomptant l'attitude libérale
qu'ils espéraient voir prendre à la République espagnole. Un foyer intellec
tuel se créait à Tétouan sous le nom d'Athénée Hispano-Arabe; un mou
vement interzonal, mais en sens inverse, se créait du sud vers le nord
avec les Jeunes Fasis dont le chef, Mohamed-el-Fassi, assurait la liaison
entre Fès et l'Espagne. D'ailleurs, toute cette agitation jeune indigène,
tendant à l'autonomie et à l'octroi des libertés, répondait à l'appel et aux
inspirations de M. Chekib Arslan, directeur de la Nation Arabe, dont le
rôle est bien connu et qui, venu en zone espagnole en 1931, y fut accueilli
avec enthousiasme.
Mais la République promettait plus qu'elle n'avait la possibilité de tenir.
En réalité, adroitement, elle s'efforçait d'accentuer l'assimilation du
statut diplomatique du Maroc espagnol au statut du Maroc français,
c'est-à-dire que l'Espagne de plus en plus tentait d'identifier ses obliga
tions vis-à-vis de sa zone concédée par la France à celles contractées par
la France vis-à-vis des tiers, et à l'égard du Maroc tout entier; c'est-à-
dire encore qu'elle travaillait chaque jour assidûment à transformer sa
zone d'influence en zone de protectorat sur laquelle elle aurait des droits
identiques à ceux de la France dans la totalité du Maroc. Parmi cent autres
témoignages, les discours officiels prononcés par le Khalifat du Sultan,
lors d'un séjour enEspagne en 1932, etpar M. Alcala Zamora sont tout à fait
symptomatiques, autour du leit-motiv de la « fraternité hispano-arabe ».
Du côté espagnol, ce n'était que poudre aux yeux : le Haut-Commissaire,
M. Lopez Ferrer, ne disait-il pas à M. Augustin Bernard en 1931 : « Ce
qui me préoccupe au Maroc, ce ne sont pas les tribus qui sont parfait
ement calmes, ce sont les villes. »

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