Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Le Cambodge et les grandes puissances - article ; n°4 ; vol.54, pg 639-653

De
16 pages
Politique étrangère - Année 1989 - Volume 54 - Numéro 4 - Pages 639-653
Cambodia and the Big Powers, by Nayan Chanda
Inability of the big powers to resolve the Cambodia conflict, however, should not obscure the fact that Cambodia has served other interests of the powers. It has helped in China's emergence as a regional power ; it has given the Soviet Union a new position in Asia ; it has given Washington means of consolidating its des with China ; and the conflict has bolstered the non-communist Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) to emerge as an influential group in the world scene. This paper seeks to analyse the geopolitical and strategie factors that led the big powers to get involved in the Cambodia conflict ; the effort of the powers to resolve this particular regional conflict ; and the impact of the conflict on big power relations.
L'incapacité des grandes puissances à résoudre le conflit cambodgien ne doit pas cacher le fait que le Cambodge a servi d'autres intérêts des grandes puissances. Il a aidé la Chine à émerger en tant que puissance régionale ; il a fourni à l'Union soviétique l'occasion d'occuper une nouvelle position en Asie ; il a donné à Washington des moyens de consolider ses liens avec la Chine ; et le conflit a permis à l'Association non communiste des Nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) d'émerger en tant que groupe influent sur la scène mondiale. Le présent article a pour objectif d'analyser les facteurs géopolitiques et stratégiques qui ont conduit les grandes puissances à s'impliquer dans le conflit cambodgien ; les efforts des grandes puissances pour résoudre ce conflit régional particulier ; et l'impact du conflit sur les relations des grandes puissances.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

Nayan Chanda
Le Cambodge et les grandes puissances
In: Politique étrangère N°4 - 1989 - 54e année pp. 639-653.
Abstract
Cambodia and the Big Powers, by Nayan Chanda
Inability of the big powers to resolve the Cambodia conflict, however, should not obscure the fact that Cambodia has served other
interests of the powers. It has helped in China's emergence as a regional power ; it has given the Soviet Union a new position in
Asia ; it has given Washington means of consolidating its des with China ; and the conflict has bolstered the non-communist
Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) to emerge as an influential group in the world scene. This paper seeks to
analyse the geopolitical and strategie factors that led the big powers to get involved in the Cambodia conflict ; the effort of the
powers to resolve this particular regional conflict ; and the impact of the conflict on big power relations.
Résumé
L'incapacité des grandes puissances à résoudre le conflit cambodgien ne doit pas cacher le fait que le Cambodge a servi
d'autres intérêts des grandes puissances. Il a aidé la Chine à émerger en tant que puissance régionale ; il a fourni à l'Union
soviétique l'occasion d'occuper une nouvelle position en Asie ; il a donné à Washington des moyens de consolider ses liens avec
la Chine ; et le conflit a permis à l'Association non communiste des Nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) d'émerger en tant que
groupe influent sur la scène mondiale. Le présent article a pour objectif d'analyser les facteurs géopolitiques et stratégiques qui
ont conduit les grandes puissances à s'impliquer dans le conflit cambodgien ; les efforts des grandes puissances pour résoudre
ce conflit régional particulier ; et l'impact du conflit sur les relations des grandes puissances.
Citer ce document / Cite this document :
Chanda Nayan. Le Cambodge et les grandes puissances. In: Politique étrangère N°4 - 1989 - 54e année pp. 639-653.
doi : 10.3406/polit.1989.3889
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1989_num_54_4_3889POLITIQUE ÉTRANGÈRE I 639
Le Cambodge
Nayan CHANDA . _ ,&
et les grandes puissances
Lorsque, au cours de l'hiver 1979, l'armée vietnamienne envahit le
Cambodge et renversa le régime de Pol Pot, le conflit était considéré
par de nombreux observateurs comme une « guerre par procuration »
entre Moscou et Pékin. La signature d'un traité d'amitié entre Hanoi et
l'Union soviétique et la livraison massive de matériel militaire russe qui
avait précédé l'invasion par le Vietnam du Kampuchea démocratique sou
tenu par les Chinois semblaient fournir une crédibilité à cette interprétation.
Mais, dix ans plus tard, lorsque les protagonistes du conflit cambodgien et
leurs soutiens étrangers se sont rencontrés à Paris (juillet-août 1989) pour
négocier un règlement de paix, les efforts se sont brisés sur l'attitude
intransigeante des parties khmères. Malgré une amélioration spectaculaire
de leurs relations, ni les Soviétiques ni les Chinois ne purent imposer un
règlement à leurs alliés récalcitrants. En fait, cette conférence de Paris n'a
fait que confirmer ce qui était amplement indiqué par le déroulement de ce
conflit vieux de onze ans — en dépit d'implications extérieures importantes,
la lutte au Cambodge n'était pas une « guerre par procuration ».
L'incapacité des grandes puissances à résoudre le conflit cambodgien ne doit
toutefois pas cacher le fait que le Cambodge a servi d'autres intérêts des
grandes puissances. Il a aidé la Chine à émerger en tant que puissance
régionale ; il a fourni à l'Union soviétique l'occasion d'occuper une nouvelle
position en Asie ; il a donné à Washington des moyens de consolider ses
liens avec la Chine ; et le conflit a permis à l'Association (non communiste)
des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) d'émerger en tant que groupe
influent sur la scène mondiale.
Le présent document a pour objectif d'analyser les facteurs géopolitiques et
stratégiques qui ont conduit les grandes puissances à s'impliquer dans le
conflit cambodgien ; les efforts des grandes pour résoudre ce régional particulier ; et l'impact du conflit sur les relations des
grandes puissances.
Intérêts des grandes puissances au Cambodge
Comment un pays, pauvre et petit, comme le Cambodge (181 000 km2 et
7 millions d'habitants) a-t-il pu devenir l'arène d'une lutte des grandes
* Maître de recherches au Carnegie Endowment for International Peace, Washington (Etats-
Unis). I POLITIQUE ÉTRANGÈRE 640
puissances ? La réponse est simple : en raison de sa situation géographique.
Le Cambodge se trouve être à cheval sur la faille où viennent se rencontrer
ce que l'on pourrait appeler les plaques tectoniques des ambitions régionales
et, par extension, de la lutte globale entre les superpuissances. Toutefois, le
Cambodge ne s'est pas contenté d'être une victime passive des interférences
étrangères. Les tensions internes et la volatilité du Cambodge ont été un
élément-clef pour amener les puissances étrangères à intervenir. Si l'élite
cambodgienne ne s'était pas tournée contre son dirigeant patriarcal, le
prince Norodom Sihanouk, et si les luttes intestines entre les différents
éléments de gauche du Cambodge n'avaient pas été si intenses, les possibil
ités d'interventions étrangères auraient été limitées.
Un témoignage de la vulnérabilité du faible Cambodge se retrouve dans le
fait que ses récents dirigeants — du roi Ang Duong à Norodom Sihanouk
et à Pol Pot — ont dû faire appel à des puissances éloignées pour qu'elles
interviennent et protègent leur pays. Les interventions qui s'en sont suivies
ont plus servi les puissances étrangères que le Cambodge.
Rôle de la Chine
La Chine, qui a longtemps considéré le Cambodge comme un vassal
tributaire, était tout à fait décidée à être garante de son indépendance, car
cela lui semblait renforcer dans le même temps sa propre sécurité. Depuis
la conférence de Genève en 1954, la Chine s'est efforcée de soutenir
l'indépendance et la neutralité du Cambodge, même aux frais de son allié
idéologique, le Nord- Vietnam. Son intervention directe dans la lutte a
donné à la Chine les atouts lui permettant de contrôler l'ambition vietna
mienne. La domination de l'Indochine par une seule puissance — Hanoi —
n'aurait pas seulement détruit l'équilibre régional, mais aurait également été
préjudiciable à tout le monde, a dit Sihanouk au premier chinois, Zhou
Enlai, et ce dernier a acquiescé. « // faut que les Etats Indochinois restent
tout à fait indépendants. La Chine s'y emploiera », a répondu Zhou à
Sihanouk [1].
Le même calcul stratégique, qui était à la base de la politique chinoise de
coopération étroite avec le royaume du Cambodge sous Sihanouk, s'est
retrouvé dans l'aide de Pékin au Kampuchea démocratique de Pol Pot. Au
lieu d'empêcher l'émergence d'une influence américaine en Indochine, le
nouvel objectif était de bloquer l'hégémonie vietnamienne et l'encerclement
de la Chine par les Soviétiques avec l'aide de Hanoi.
Au cours des mois qui ont suivi la victoire des Khmers rouges, la Chine a
fourni au Cambodge une aide de 1 milliard de dollars américains. Dans le
même temps, Pékin refusait une nouvelle aide au Vietnam sous le prétexte
de difficultés économiques. Bien que le leadership pragmatique qui émerg
eait en Chine en 1978 ait été gêné par la politique ultra-gauchiste poursuiv
ie par les Khmers rouges, la Chine a néanmoins offert son assistance totale
à Phnom Penh dans sa confrontation avec le Vietnam. Une aide militaire
massive a commencé au début de 1978 [2] avec l'envoi de centaines de
conseillers au Cambodge et de centaines d'autres en Chine pour y être
formés. Malgré les problèmes que lui posait la politique « provocante » des
Khmers rouges à l'égard du Vietnam, Pékin ne pouvait pas se permettre de
voir Hanoi assujettir le Kampuchea démocratique et ainsi établir sa supré- I LES GRANDES PUISSANCES I 641 CAMBODGE
matie sur l'Indochine. Si le Cambodge était devenu une partie du bloc
indochinois, la Thaïlande aurait été obligée de conclure des accords avec le
groupe dirigé par Hanoi, entraînant la disparition des possibilités d'effet de
levier de la Chine sur les pays continentaux du Sud-Est asiatique. L'installa
tion de bases militaires soviétiques au Vietnam qui a suivi l'invasion
vietnamienne du Cambodge a également fait naître le spectre d'un encercle
ment soviétique de la Chine. L'aide soviétique pour le renversement d'un
régime ami de Pékin était un nouveau défi à la Chine.
Évolution de la stratégie chinoise au sujet du Cambodge
La politique que Pékin a poursuivie depuis la chute de Phnom Penh par
l'armée d'invasion vietnamienne le 7 janvier 1979 a consisté à maintenir une
pression militaire sur Hanoi et à tenter de l'isoler de l'aide internationale, y
compris de celle provenant de l'Union soviétique. L'invasion chinoise du
Vietnam (17 février 1979) et les destructions effectuées sur la région frontal
ière du Vietnam ont vengé en partie l'honneur de la Chine, mais ont
échoué dans leur tentative de desserrer l'étreinte de Hanoi sur le Camb
odge. Dans les années qui ont suivi, la Chine, avec une détermination
obstinée, a suivi une politique destinée à expulser les Vietnamiens du
Cambodge et à installer un gouvernement qui réponde à ses propres
préoccupations de sécurité.
Pour atteindre ce but, le principal élément de la stratégie de la Chine a été
de consolider les restes du Kampuchea démocratique, de reconstruire sa
capacité de lutte armée et de défier les Vietnamiens sur les champs de
bataille du Cambodge comme devant les instances internationales. On
estime que la Chine a dépensé 1 milliard de dollars au cours des onze
dernières années pour aider les Khmers rouges [3]. Le principal allié de la
Chine dans cette opération a été la Thaïlande qui voyait une menace directe
de sa sécurité dans l'occupation vietnamienne du Cambodge. A la suite d'un
renversement dramatique de sa politique, Pékin a suspendu son aide au
parti communiste de Thaïlande qui avait des camps d'entraînement et des
installations de radio-diffusion en Chine. La coopération sino-thaï a com
mencé en 1979 et s'est transformée en une alliance quasi militaire. Les
armes chinoises destinées aux Khmers rouges ont commencé à affluer en
passant par la Thaïlande — qui en conservait une partie à titre de commiss
ion. Pékin a également commencé à produire des armes, telles que des
roquettes antitank, en Thaïlande, pour les fournir aux Khmers rouges. Dès
1987, la Chine était devenue un fournisseur important d'armes de la
Thaïlande, lui offrant des transports de troupes armées, des tanks, de
l'artillerie, des avions de chasse et des frégates à un « prix d'ami » [4].
Un autre élément de la stratégie de Pékin a été la formation d'un front uni
international contre l'occupation vietnamienne du Cambodge avec, pour clef
de voûte, sa coalition avec l'Association des nations du Sud-Est asiatique
(ASEAN). Cette d'Etats, soutenue par les Etats-Unis, le Japon et
les pays d'Europe de l'Ouest, avait pour objectif le maintien de l'occupation
du siège du Cambodge aux Nations Unies par le Kampuchea démocratique
et l'adoption d'une résolution appelant au retrait des troupes vietnamiennes.
Aux Nations Unies, une solide majorité (124 en 1989) a soutenu la
résolution de 1' ASEAN sur le Cambodge. De manière à surmonter la
révulsion des nations occidentales à rencontre des Khmers rouges, Pékin 642 I POLITIQUE ÉTRANGÈRE
était prêt à reconnaître que Pol Pot avait fait « des erreurs » et à accepter
un rôle subsidiaire pour les Khmers rouges dans le statut politique ultérieur.
Poussés par la Chine, les rouges annoncèrent la dissolution du parti
communiste du Kampuchea et garantirent leur adhésion au capitalisme et à
une démocratie du style occidental. Craignant que de telles déclarations ne
soient pas suffisantes pour maintenir le soutien international aux Khmers
rouges, la Chine et les pays de 1' ASEAN tentèrent de fournir une respectab
ilité au Kampuchea démocratique grâce à une coalition. Sous leur pres
sion, le prince Norodom Sihanouk et l'ancien premier ministre Son Sann
furent entraînés dans un fictif Gouvernement de coalition du Kampuchea
démocratique (GCKD). Pour maintenir une pression militaire sur les Viet
namiens et pour démontrer sa sincérité au sujet d'un front uni ayant une
base large, la Chine devint un fournisseur-clef d'armes pour les groupes de
résistance non communistes conduits par Sihanouk et par Son Sann.
Un troisième élément de la stratégie chinoise fut de faire campagne pour un
isolement politique et économique du Vietnam et de faire pression sur
Moscou pour qu'elle mette fin à son soutien de l'occupation vietnamienne
du Cambodge. Bien que les nations occidentales, à titre individuel, aient eu
des doutes sur la sagesse d'une telle politique, la plupart apportèrent leur
soutien à l'embargo économique du Vietnam sous la pression de la Chine et
des Etats-Unis. Devant les instances internationales aussi bien qu'au cours
de leurs relations bilatérales, les pays occidentaux ont maintenu leur pres
sion sur Moscou pour qu'elle arrête de soutenir la présence vietnamienne au
Cambodge.
Avec l'ouverture des pourparlers de normalisation avec Moscou en 1982
apparut une quatrième composante de la stratégie chinoise — une pression
directe sur les Soviétiques pour qu'ils mettent fin à l'occupation vietn
amienne au Cambodge. Pékin fit de la fin de l'assistance soviétique aux
Vietnamiens au Cambodge — l'un des « trois obstacles » — une condition
préalable à la normalisation des relations sino-soviétiques. Après avoir
repoussé la demande de Pékin d'inclure le problème cambodgien dans son
ordre du jour bilatéral, Moscou, finalement, accepta d'inscrire la question
en août 1988. Bien que les détails sur les conversations n'aient pas été
révélés, une volonté soviétique d'obtenir un retrait rapide des Vietnamiens
du Cambodge et d'accepter la formation d'un gouvernement de réconcilia
tion nationale comprenant toutes les factions cambodgiennes semble avoir
frayé la voie à la normalisation sino-soviétique [5].
La Chine, qui s'était éloignée de ses positions de 1979-1980 d'alliance de
facto avec les Etats-Unis, avait moins de suspicion au sujet des intentions
soviétiques. De manière à faciliter un rapprochement avec Moscou, Pékin,
lui aussi, atténua son opposition totale au régime aidé par les Soviétiques
au Cambodge. Malgré la vigoureuse opposition des Khmers rouges à cette
idée, la Chine accepta que le groupe qu'elle qualifiait régulièrement de
« marionnettes » ait un rôle. Le 12 août 1988, un porte-parole de la Répub
lique populaire de Chine déclara que son pays ne favorisait « l'accapare
ment du pouvoir par aucun parti ni l'exclusion d'aucun autre parti » —
impliquant que ni le régime de Heng Samrin ni le groupe de Pol Pot ne
seraient exclus du pouvoir. La Pravda a immédiatement salué la position
« flexible » de Pékin. I LES GRANDES PUISSANCES I 643 CAMBODGE
Pékin ne prêta aucune attention aux plaintes des Khmers rouges affirmant
sur leurs radios que Moscou n'avait pas modifié ses visées expansionnistes.
Convaincue que Moscou faisait pression sur Hanoi pour qu'il se retire du
Cambodge, la Chine fit également miroiter la possibilité de mettre fin à son
aide aux Khmers rouges. Indisposés par la manière dont les choses tour
naient, ces derniers boycottèrent les réunions entre factions cambodgiennes
tenues à Djakarta et à Paris — ce qui amena la Chine à les réprimander
publiquement. En novembre 1988, le premier ministre chinois Li Peng
assouplit encore un peu plus la position de la Chine au sujet du maintien de
l'aide aux Khmers rouges. Il déclara : « Si les Vietnamiens peuvent présenter
un calendrier pour le retrait de leurs troupes qui satisfasse toutes les parties,
et en même temps peuvent soumettre leur retrait militaire à une surveillance
internationale, alors l'assistance militaire à chacun des quatre partis au
Kampuchea devra, et également pourra, être graduellement réduite et même
totalement supprimée ».
Pendant la conférence de Paris sur le Cambodge en juillet-août 1989, les
délégués chinois pressèrent les Khmers rouges de mettre fin à leurs objec
tions à un voyage d'inspection des Nations Unies au Cambodge. Une telle
visite, disaient-ils, donnerait une légitimité au régime de Phnom Penh. Bien
que les Khmers rouges aient finalement donné leur accord à ce voyage, ils
maintinrent fermement leur opposition à l'envoi de toute autre mission au
Cambodge.
Nonobstant la dépendance quasi totale des Khmers rouges par rapport à la
Chine pour les armes et l'argent, le groupe a montré une résistance
inflexible aux avis et aux suggestions chinois qu'il considérait défavorables à
ses intérêts. Craignant une pression venant de la Chine leur demandant
d'examiner la proposition australienne de mise en place d'une autorité
administrative des Nations Unies, les Khmers rouges rejetèrent cette idée
dès qu'elle fut exprimée. Que Pékin, en fait, ait fait pression sur les
Khmers rouges sur ce sujet ou non, il ne fut pas question qu'ils transigent
sur la légitimé internationale que leur apportait leur siège aux Nations
Unies. Bien que son soutien apporté aux Khmers rouges ait été une source
de difficultés diplomatiques pour Pékin, la profonde antipathie des Khmers
rouges à l'égard du Vietnam faisait de la permanence de leur rôle au
gouvernement du pays une garantie solide contre l'hégémonie de Hanoi en
Indochine. Aussi, malgré une pression internationale grandissante pour
qu'ils abandonnent les Khmers rouges, les Chinois sont-ils restés fermes sur
leurs positions et ont-ils insisté pour que ces derniers fassent partie d'un
gouvernement quadripartite provisoire avant qu'ils ne mettent fin à leur
aide militaire.
Bien que l'objectif à long terme de la Chine de maintenir le Cambodge en
tant que bastion antivietnamien reste encore à atteindre, sa stratégie au
Cambodge lui a permis d'atteindre d'autres objectifs. Elle a obtenu l'isol
ement et l'affaiblissement du Vietnam et, évidemment, le retrait de ce
dernier du Cambodge. Si le est actuellement l'une des nations les
plus pauvres de cette terre, et diplomatiquement l'une des plus isolées l, la
Chine peut considérer qu'elle en est l'un des artisans. De plus, le rôle
1. Lors d'une Assemblée générale des Nations Unies en septembre 1989, 124 pays, un chiffre
record, ont voté une résolution critiquant le Vietnam. I POLITIQUE ÉTRANGÈRE 644
moteur de la Chine dans l'opposition à l'occupation vietnamienne au Cam
bodge a non seulement renforcé ses liens avec son ancien ennemi, la
Thaïlande, mais a de plus installé Pékin en tant que puissance régionale
dont les désirs doivent être pris en compte pour résoudre les problèmes de
l'Asie du Sud-Est.
Les objectifs soviétiques
A la différence de la Chine, de sa prétention séculaire à la suzeraineté sur
l'Asie du Sud-Est et de ses inquiétudes portant sur sa sécurité en Indochine,
les intérêts soviétiques au Cambodge sont la conséquence de sa politique
globale. Alors que des liens d'amitié avec le Cambodge neutre sous le
prince Sihanouk permettaient à Moscou de démontrer la valeur d'une
politique de coexistence pacifique, la réelle importance du Cambodge pour
l'URSS réside dans le rôle crucial qu'il a joué dans la guerre du Vietnam.
De son côté, l'aide apportée par les Soviétiques à Hanoi était la consé
quence de la lutte globale de Moscou pour être à la tête du monde
socialiste et de sa rivalité avec les Etats-Unis.
L'émergence, en 1975, du Kampuchea démocratique soutenu par Pékin et
sa tension grandissante avec le Vietnam ont eu pour conséquence inévitable
que Moscou s'aligne sur Hanoi contre Phnom Penh. Le fait que le régime
Pol Pot ait repoussé les tentatives de Moscou d'améliorer les relations avec
le Cambodge en 1976 et que la Chine ait tenté de mettre au point une
alliance antisoviétique avec le Japon et les Etats-Unis ont conduit Moscou à
vouloir être de plus en plus à côté du Vietnam contre le Cambodge. Le
soutien par les Soviétiques d'une domination vietnamienne sur le Laos et le
Cambodge a été le résultat de leur tentative globale de contrer ce qu'ils
percevaient comme une collusion sino-américaine. Alors que la signature du
traité d'amitié soviéto-vietnamien en novembre 1978 et l'accélération de la
livraison de matériel militaire soviétique avant l'invasion du Cambodge par
le Vietnam ne laissent aucun doute sur l'aide apportée par Moscou à
l'intervention vietnamienne, le soutien des Soviétiques pour l'occupation
effective du pays est moins certain [6]. Des sources diplomatiques dignes de
foi à Hanoi nous ont dit que les dirigeants soviétiques avaient été désagréa
blement surpris par la prise de Phnom Penh par les Vietnamiens.
Si, au cours des années 60 et au début des années 70, le Cambodge était
important pour la compétition globale des Soviétiques contre les Etats-Unis
et la Chine, au cours des années 80, il était d'une valeur discutable pour les
intérêts stratégiques soviétiques. Bien que Moscou ait été décidée à soutenir
les ambitions vietnamiennes en 1977-1978, il devint rapidement évident que
les intérêts soviétiques et vietnamiens n'étaient pas complémentaires. La
mise en place d'un régime à sa solde pouvait satisfaire les problèmes de
sécurité du Vietnam, mais elle ne fournissait à Moscou que peu d'avantages
stratégiques.
L'Union soviétique s'efforça de souligner son nouveau rôle en tant que
gardien de la paix régionale en assurant les pays non communistes du Sud-
Est asiatique que les forces vietnamiennes ne franchiraient pas la frontière
séparant le Cambodge de la Thaïlande. L'incursion vietnamienne en terri
toire thaï en juin 1980 et la démission rapide de Pen Sovan, le secrétaire du
parti cambodgien (décembre 1981), pour sa tentative de poursuivre une CAMBODGE I LES GRANDES PUISSANCES I 645
politique anti-Hanoi avec un discret soutien soviétique, aident à souligner
les limites du pouvoir soviétique et de son influence dans ses rapports avec
son allié vietnamien. Le manque de réaction soviétique à la défiance
vietnamienne souligne également l'importance limitée du Cambodge pour
Moscou. Comme nous l'a expliqué un ambassadeur à Bangkok de l'un des
pays de l'Europe de l'Est, « à cause de la Chine, le Vietnam est d'une plus
grande importance stratégique pour l'Union soviétique que Cuba. Les Soviéti
ques ne peuvent pas se permettre de perdre les installations de la baie de
Cam Ranh et de Danang pour les besoins du Cambodge »[7].
Evolution de la politique soviétique
La capacité soviétique de défendre ses intérêts nationaux grâce au Camb
odge dépendait de son influence sur Phnom Penh et Hanoi autant que de
sa capacité à traiter avec les principaux acteurs. Les instruments essentiels
de l'influence soviétique en Indochine étaient son aide économique et
militaire à Hanoi de 1,5 milliard de dollars par an, un montant d'aide au
Cambodge moins important, et sa présence aéronautique et navale à Cam
Ranh et Danang. A la veille de l'achèvement du retrait vietnamien du le 26 septembre 1989, Moscou a achevé, de manière accélérée,
la livraison à Phnom Penh de matériel militaire pour une valeur de
450 millions de dollars.
Avec la reprise du dialogue sino-soviétique en mars 1982, à la suite de
l'appel du président Leonid Brejnev pour une amélioration des relations
entre la Chine et l'URSS, le Cambodge a été totalement intégré dans leurs
pourparlers. Malgré les affirmations publiques de Moscou selon lesquelles
les pourparlers de normalisation sino-soviétiques ne traiteraient pas des
problèmes des pays tiers, les concessions soviétiques sur le Cambodge ont
constitué un élément important de leur réconciliation avec Pékin.
Moscou utilisa également sa position de protecteur de l'Indochine commun
iste pour développer ses relations avec les pays non communistes du Sud-
Est asiatique. Dès 1982, mais plus spécialement après l'accession au pouvoir
de Gorbatchev, les dirigeants de 1' ASEAN commencèrent à venir à Moscou
pour demander sa coopération pour la mise en place d'un règlement de paix
au Cambodge. Alors que, publiquement, les Soviétiques favorisaient un
règlement régional grâce à un dialogue entre 1' ASEAN et l'Indochine, ils
tentèrent d'améliorer leurs positions en promettant en privé qu'ils soutien
draient un Cambodge indépendant et qu'ils allaient refréner les Vietna
miens [8]. En opposition totale avec sa politique de 1978 encourageant une
action militaire vietnamienne, Moscou fit publiquement pression sur Hanoi
pour rechercher un règlement négocié. Au cours d'une visite dans cette
capitale en novembre 1983, le vice-premier ministre soviétique et membre
du Politburo, Geyder Aliyev, rappela explicitement aux Vietnamiens que
« dans le Sud- Est asiatique, il n'y avait pas de problème qui ne puisse être
réglé par des négociations » et exhorta à des conversations entre Pékin et
Hanoi.
Depuis l'accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en 1985, et en raison
du grand intérêt qu'il portait à l'amélioration des relations avec la Chine, le
Cambodge passa au premier plan des négociations. Il formula un dramati
que appel pour la normalisation des relations avec la Chine lors d'une 646 I POLITIQUE ÉTRANGÈRE
allocution à Vladivostok le 28 juillet 1986. Il reconnut le fait que le
Cambodge était un problème de sécurité pour la Chine en appelant à un
règlement entre Pékin et Hanoi et en les exhortant à mettre fin à leurs
suspicions mutuelles.
Quelques mois plus tard, Moscou donna une suite logique à son acceptation
du fait que le Cambodge était une question de sécurité pour la Chine en
recommandant l'inclusion des éléments soutenus par la Chine dans un
accord intérieur cambodgien. A l'occasion de la visite à Moscou, en mai
1987, du secrétaire du Parti vietnamien Nguyen Van Linh, Gorbatchev
déclara que le problème cambodgien ne pouvait être résolu que « sur la
base de l'unification de toutes ses forces patriotiques nationales ». La for
mule, inhabituelle, signifiait un appel pour l'unification de la gauche cam
bodgienne, y compris les Khmers rouges et les sihanoukistes qui luttaient
contre le gouvernement pro vietnamien. A l'opposé, Linh déclara que les
principaux problèmes à résoudre au Cambodge étaient le retrait des troupes
vietnamiennes, le « départ de la clique criminelle des supporters de Pol Pot
et la fin des interférences dans les affaires internes du Cambodge ».
En privé, Moscou maintint la pression sur le Vietnam pour qu'il annonce
une date de fin du retrait de ses troupes du Cambodge et achève ce retrait
rapidement. La preuve la plus intéressante de la pression soviétique sur le
Vietnam pour qu'il accélère son retrait survint au cours de la visite de Linh
à Moscou en juillet 1988. Quelques heures après que le communiqué
commun eut été diffusé, l'agence officielle soviétique Tass émit des « correc
tions », ajoutant un nouveau paragraphe significatif qui exprimait l'engage
ment vietnamien d'achever son retrait à la fin de 1989 ou au cours du
1er trimestre 1990. Jusque-là, les Vietnamiens déclaraient qu'ils retireraient
toutes leurs troupes d'ici la fin de 1990.
Toutefois, dans les jours qui ont suivi la sortie du communiqué conjoint, les
Vietnamiens ont lié leur retrait au succès de mesures qui empêchent le
retour des Khmers rouges. Après avoir diffusé le texte du communiqué
conjoint, Hanoi, en fait, n'a jamais répété cette promesse de retrait rapide.
Dans une interview à l'agence officielle Vietnam News Agency le 30 août,
Nguyen Co Thach a mentionné le retrait de 1990 comme une « proposit
ion » et non pas comme un engagement inconditionnel comme Moscou
avait essayé de le présenter.
Mais les Vietnamiens furent persuadés d'exécuter le retrait promis et d'en
indiquer 1er décembre les 1988, dates le pour jour où aider le ministre les conversations des Affaires sino-soviétiques. étrangères chinois Le
Qian Qichen arriva à Moscou pour un voyage destiné à briser la glace,
Hanoi annonça que six de ses divisions d'infanterie d'élite au Cambodge
ainsi que leur commandement seraient retirés entre le 15 et le 21 décembre.
La position conciliante des Soviétiques et l'action des Vietnamiens convain
quirent la Chine — ou du moins l'a-t-elle prétendu — que Moscou prenait
au sérieux un « règlement raisonnable et juste » au Cambodge, et elle retira
sa condition préalable, qu'elle exprimait depuis longtemps, à un sommet
avec le leader soviétique. Interrogé au sujet des possibilités d'un
avant un règlement définitif du problème cambodgien, Qian Qichen déclara,
lors d'une conférence de presse à Moscou, que « le sommet pourrait avoir
lieu, même si certaines différences subsistaient au sujet des positions des deux
parties » [9]. CAMBODGE I LES GRANDES PUISSANCES I 647
Comme la déclaration en 9 points su: le Cambodge émise au cours du
voyage de Chevardnadze en Chine en février 1989 l'a montré, des diffé
rences subsistaient. Le désaccord sur la nature de l'administration intér
imaire à mettre en place au Cambodge après le retrait vietnamien et sur le
type de surveillance et de contrôle international à créeF était le reflet de la
position intransigeante de leurs alliés cambodgiens. Mais les deux puissances
en étaient arrivées à une compréhension mutuelle suffisante pour ne plus
considérer les différences comme d'importance fondamentale. La déclaration
conjointe sur le Cambodge, en fait, fut utilisée pour dégager formellement
la voie pour le sommet sino-soviétique de mai 1989.
Au cours de la conférence de Paris, ainsi que des mois suivants, Moscou a
travaillé pour s'assurer que la promesse du retrait vietnamien du Cambodge
serait tenue comme l'engagement en avait été pris. L'Union soviétique et
ses alliés du bloc de l'Est maintinrent également la pression sur le régime
de Heng Samrin pour qu'il adoucisse son rejet intransigeant des Khmers
rouges en tant que tels [10]. Alors que le retrait vietnamien s'était passé
selon le calendrier prévu en septembre 1989, la pression de Moscou ne
semble pas avoir eu d'effet sur Phnom Penh.
Bien que le problème n'ait pas été résolu, les négociations sur le Cambodge
ont aidé à restaurer la compréhension et la confiance entre Pékin et
Moscou. En contribuant à diminuer la tension entre les deux puissances, ces
conversations ont aidé Moscou à accomplir un objectif stratégique plus
important vis-à-vis de la Chine. En apparaissant raisonnable sur le Camb
odge, Moscou a également augmenté sa crédibilité auprès de Washington
et de l'Asie du Sud-Est non communiste. Dans la nouvelle atmosphère
créée dans la région, Moscou put retirer ses bases militaires du Vietnam et
cependant conserver et même augmenter son influence en tant que puis
sance asiatique. Ses compromis avec la Chine sur le Cambodge lui ont
donné une légitimité dont elle ne jouissait pas auparavant.
Les objectifs des Etats-Unis
Après la chute du régime Lon Nol et l'arrivée des Khmers rouges en avril
1975, Washington était satisfait de pouvoir reléguer le Cambodge dans
l'oubli. Le rejet par le Kampuchea démocratique d'une démarche de
l'Administration Carter pour établir des contacts en 1976 a effectivement
clos la possibilité d'une réconciliation d'après-guerre entre le Cambodge et
les Etats-Unis. Non seulement le Cambodge était démuni de toute valeur
stratégique pour les Etats-Unis, mais, en plus, Washington ne pouvait pas
faire grand-chose d'autre que de condamner les Khmers rouges comme les
« pires violateurs des droits de l'homme ». L'invasion vietnamienne du Cam
bodge non seulement développa les soucis concernant la sécurité des amis et
des alliés de l'Amérique dans la région, mais elle a également touché un
nerf sensible des responsables de la politique américaine qui ressentaient
toujours de manière cuisante la défaite au Vietnam. Comme durant la
seconde guerre d'Indochine, le Cambodge, pour Washington, n'était qu'un
élément secondaire dont l'importance ne tenait qu'à son association avec
d'autres éléments qui, eux, étaient essentiels. A ce moment, c'étaient les
préoccupations au sujet de « l'expansionnisme » vietnamien et de ses consé
quences pour la région.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin