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Du « mirage bactrien » aux réalités archéologiques : nouvelles fouilles de la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA) à Bactres (2004-2005) - article ; n°2 ; vol.150, pg 1175-1248

De
74 pages
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 2006 - Volume 150 - Numéro 2 - Pages 1175-1248
74 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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COMMUNICATION
DU « MIRAGE BACTRIEN » AUX RÉALITÉS ARCHÉOLOGIQUES : NOUVELLES FOUILLES DE LA DÉLÉGATION ARCHÉOLOGIQUE FRANÇAISE EN AFGHANISTAN (DAFA) À BACTRES (2004-2005)*, PAR MM. PAUL BERNARD, MEMBRE DE L’ACADÉMIE, ROLAND BESENVAL ET PHILIPPE MARQUIS
I. Historique des recherches à Bactres, par Roland Besenval 1. BACTRES ET LA CRÉATION DE LADAFA Balkh, « Mère des villes »… La fascination des milieux savants occidentaux à l’évocation de Bactres avait suscité de grands espoirs lors de l’ouverture de l’Afghanistan aux archéologues français. La création de la DAFA en 1922 devait enfin permettre les recherches sur le site mythique de Bactres (fig. 1). L’Avesta, les textes achéménides, grecs, romains, chinois, arabes, persans, tous se référaient à Bactres et à la Bactriane, « Balkh la Belle, Balkh Mère des villes » comme l’appelaient les géographes arabes et persans. La ville devait encore receler, pensait-on, les vestiges de la présence grecque, de la capitale bactrienne d’Alexandre le Grand. Une mission archéologique à Bactres, restée inaccessible aux chercheurs, ne pouvait pas décevoir le monde scientifique.
* Nous remercions très vivement le ministère des Affaires étrangères et la Commission consultative des Fouilles qui ont financé ces travaux ainsi que les donateurs du mécénat privé (Fondation S. et C. del Duca, Musée Guimet-Fondation Bugshen) et l’ONG ACTED, qui ont très généreusement contribué à la réussite des différentes opérations conduites par la DAFA. Nous avons toujours pu compter sur la compréhension et l’aide des autorités afghanes, tant à Caboul où l’Institut afghan d’Archéologie est notre interlocateur direct, que dans les provinces où nous travaillons, notamment celle de Mazar-i Sharif. Plusieurs col-laborateurs de l’Institut afghan d’Archéologie nous ont efficacement assistés sur les diffé-rents chantiers de fouilles. On verra, tout au long de l’exposé, la part prise par les différents membres de l’équipe française : sans leurs compétences et leur dévouement, les résultats que nous présentons n’auraient pas été aussi satisfaisants. Enfin à Paris, au Centre d’Ar -chéologie de l’École normale supérieure, Fr. Ory, de l’UMR 8645 C.N.R.S.-École normale supérieure, s’est chargé de la mise au point du dossier des illustrations : nous lui sommes reconnaissants de sa précieuse collaboration.
1176COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 2. LES PROGRAMMES DE LADAFAÀBACTRES Premier programme : les travaux d’A. Foucher Sous la forte pression de Paris, le premier directeur de la DAFA, Alfred Foucher, plus concerné par le monde bouddhique du Gandhara et la région de Caboul, reçoit l’ordre de concentrer les travaux de la DAFA sur le site de Bactres. Il y fait un séjour de 18 mois, de janvier 1924 à juillet 1925, dans des conditions par-ticulièrement éprouvantes. Sa grande déception devant le résultat des recherches conduites se retrouve tout au long de la corres-pondance qu’il fait parvenir à Paris1. Sur les trois grands chantiers que Foucher avait prévus, seuls les deux premiers furent réalisés, en 1924, austupade Top-e Rostam et, en 1925, à la citadelle du Bala Hissar. Le troisième, prévu à Tepe Zargaran, et qui aurait eu plus de chances de mettre au jour les vestiges tant recherchés par lui de l’occupation de la Bactriane par les colons grecs, fut annulé par manque de temps. L’immense désarroi d’A. Foucher devant les résultats négatifs de son exténuante campagne, dus en partie à son manque d’expé-rience de l’archéologie de terrain qu’il n’avait jamais pratiquée auparavant, fut exacerbé par les espérances dont il était le porteur : l’image du « mirage bactrien » dont il pensait avoir été victime à son corps défendant s’installait pour une quarantaine d’années. Deuxième programme : les travaux de D. Schlumberger Après la réouverture de la DAFA en 1945 par D. Schlum-berger, deux campagnes de sondages furent conduites à Bactres en 1947. Cinquante-neuf puits carrés de 1,50 m de côté sont alors creusés dans 4 secteurs de la ville. À Tepe Zargaran, parallèlement à la conduite du creusement de puits carrés, deux sondages stratigraphiques, E 1 et E 2 furent pla-nifiés. Le sondage E 1 est mené à son terme et le sondage E 2, com-mencé, n’est pas poursuivi en raison de problèmes de santé qui affectent le fouilleur, MmeGeneviève Casal, ainsi que de l’arrivée des rigueurs de l’hiver. De plus, une partie de la documentation scientifique a été perdue en 1948 à Karachi et à Paris en 19522.
1. FOUCHERrenvoyons à l’Appendice situé en fin de communication pour1942. Nous les références bibliographiques. 2. SCHLUMBERGERdans GARDIN1957, p. 11.
FOUILLES DE LA DAFA À BACTRES (AFGHANISTAN)
1177
FIG. 1. général de Bactres avec l’emplacement des chantiers 2002-2005. – Plan
La publication des trouvailles faites à Bactres durant la mission de 1947 fut assurée par J.-C. Gardin en 19573. L’étude du modeste matériel, essentiellement céramique, collecté dans les sondages-puits, en dehors de tout contexte stratigraphique, a fourni les premiers indices, certes discrets, de l’occupation pré-kouchane à Bactres (période Balkh I de J.-C. Gardin).
Troisième programme : Marc Le Berre et André Maricq Enfin, en 1955-1956, une étude des remparts, accompagnée de quelques sondages limités par le manque de moyens, est réalisée
3. GARDIN1957.
1178COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS par Marc Le Berre et André Maricq4. Mais aucune opération ne fut prévue pour la reconnaissance de l’occupation ancienne de Bactres lors de cette mission. Il faut noter la conduite d’un sondage par R. Young, de l’Université de Pennsylvanie, sur le rempart sud-ouest de Bactres en 19535. L’espoir Au début des années 1960, la découverte de la ville grecque d’Aï Khanoum6, en Bactriane orientale, commence de révéler l’inanité de la notion de « mirage bactrien » construite par Foucher pour justifier l’absence de trouvailles grecques dans sa fouille de Bactres et montre que ce « mirage bactrien » cache en fait des réalités archéologiques de grande ampleur. Mais cette ville, irremplaçable par la conservation à fleur de sol du site urbain dans toute son extension, qui rendait possibles des études d’ensemble, était, malgré tout, une fondation grecque excentrée et ne pouvait apporter les informations que l’on était en droit d’attendre d’une capitale comme Bactres. 3. LES DÉCOUVERTES DE MAI2002 En mai 2002, suite à des informations plus qu’imprécises, et après plusieurs jours de prospection à la périphérie de la ville médiévale, nous trouvions dans la cour d’un bâtiment jouxtant le site de Tepe Zargaran des éléments architecturaux typiquement grecs (bases de colonnes [voir fig. 18], bases de pilastre, chapi-teaux corinthiens [voir fig. 16], ioniques [voir fig. 17], tambour, etc.)7. La maison était celle du commandant local avec lequel nous entamâmes de longues négociations pour en savoir plus sur le lieu de provenance de ces éléments architecturaux. Il nous fallut un certain temps pour apprendre qu’ils provenaient d’un pillage mené près de dix ans auparavant dans la partie nord du site. Des tunnels et des puits avaient été creusés jusqu’à une pro-fondeur que nous estimions à 4-5 m sous le niveau de la plaine actuelle (fig. 2 et 3).
4. DAGENS-LEBERRE-SCHLUMBERGER1964. 5. YOUNG1955. 6. Aï Khanoum avait été visité en 1926 par Jules Barthoux lors d’une prospection en Bactriane. Il avait envisagé alors de conduire des fouilles sur cette ville qu’il interprétait comme « persépolitaine » : TARZI1998. 7. BERNARD-JARRIGE-BESENVAL2002.
OFIULLSE DE LA ADFA À BACTRES A(GFAHINTSAN)
1179
FIG. 2 – Surface du Tépé Zargaran bouleversée par les fouilles clandestines.
FIG – Tépé. 3 Zargaran. Chantier 6. Tunnel creusé par les fouilleurs clandestins.
1180COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FIGde Tépé Zargaran construite par la DAFA. du village  – L’école. 4
Une seconde mission en juin 2002 permettait la découverte, toujours au Tepe Zargaran, d’une grande section de mur apparte-nant à un important bâtiment de la période kouchane ancienne et qui s’est avéré, après les travaux de 2004, être unstupadaté de la fin duIersiècle de notre ère (cf. ci-après p. 1217-1229). Les négociations avec le commandant pour assurer la protec-tion du site et la possibilité d’y travailler ont commencé dès 2002. Les travaux archéologiques débutèrent donc en 2004 à Tepe Zar-garan avec un financement de la commission des fouilles, de la DAFA et de notre mécénat. Les villageois de Baq-e Oraq, où se trouve la maison du commandant, et des villages environnants souhaitaient, pour sceller cette « collaboration » concernant la protection du site, la construction d’une école de 600 places pour garçons et filles (fig. 4). Notre accord fut annoncé par le mollah de la mosquée de Baq-e Oraq qui demanda l’arrêt des pillages lors du prêche du vendredi. Grâce à la générosité de notre mécénat (Musée Guimet-Fondation Bugshen) et après avoir surmonté de nom-breuses difficultés administratives propres à l’Afghanistan, l’école fut inaugurée en avril 2006.
FOUILLES DE LA DAFA À BACTRES (AFGHANISTAN)1181 II. Le programme de la mission Bactriane et les résultats des opérations 2004-2005, par Roland Besenval et Philippe Marquis INTRODUCTION(R. Besenval) Avant de présenter les premiers résultats de notre programme pour l’étude de Bactres et de sa région, il nous semble indispen-sable de rappeler quelques considérations énoncées en mars 1955 par D. Schlumberger dans son introduction à la publication du matériel céramique par J.-C. Gardin : « L’exploration de Bactres n’est jamais sortie du stade des recherches préliminaires. Ce grand site attend encore ses fouilleurs. C’est que les difficultés sont extrêmes. Elles ne tiennent pas seule-ment à l’extraordinaire étendue du champ de décombres et à la pré-sence de l’eau dans les couches de base, mais bien plus encore à l’épaisseur considérable des couches tardives. (…) Or, bien des sites de l’Afghanistan sont exempts de ces inconvénients. (…) Il est donc naturel que les fouilleurs soient enclins à considérer de tels sites comme des objectifs plus propices. (…) Faut-il en conclure de là qu’une grande fouille soit impraticable à Bactres, qu’elle n’offre pas d’espoirs raisonnables d’aboutir, que le pessimisme de Foucher soit justifié ? Je ne le pense en aucune façon. Bien au contraire je crois qu’une telle fouille donnerait presque nécessairement des résultats très importants. Il y faudrait assurément une installation suffisante, un matériel considérable, un personnel spécialisé nombreux, bref des moyens financiers exceptionnels. Mais elle me paraît si indispensable qu’un jour ou l’autre, je pense, les fonds se trouveront pour cette grande entreprise. »8 Constat d’une étonnante justesse, annonce prémonitoire du potentiel archéologique de Bactres ! Il est effectivement absolument indispensable de prévoir un programme de grande envergure pour l’étude de Bactres et de son arrière-pays, et de s’y tenir, un programme à long terme embrassant largement le site et sa région, sous tous ses aspects et avec une patience à la hauteur de son immensité. Bactres, sans conteste, est un site particulièrement difficile à exploiter, Foucher
8. SCHLUMBERGERdans GARDIN1957, p. 13. La notice de Fr. Grenet dansEncyclo-paedia IranicaIII/6s. v.« Balk/VI ». Monuments of Balk(1999), résume utilement ce que l’on sait des monuments de Bactres avant la reprise des fouilles de la DAFA.
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