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Les intellectuels s'intéressent-ils au patrimoine monumental et architectural ? Un siècle de pétitions en France - article ; n°1 ; vol.5, pg 129-153

De
27 pages
Livraisons d'histoire de l'architecture - Année 2003 - Volume 5 - Numéro 1 - Pages 129-153
Le patrimoine (architectural, monumental) intéresse-t-il les intellectuels ? En France, différents blocages institutionnels et culturels n'ont pas empêché que surgissent des écrits vigoureux émanant de la société civile, alors même que l'État prétend avoir toute latitude pour imposer dans ce domaine une démarche unitaire et univoque. De fait, il est possible de distinguer trois périodes dans l'histoire des pétitions. La première (fin du XIXe siède- 1918) est celle des mauvais départs : le sérieux des débats portant sur la protection d'un héritage menacé ou vandalise est souvent compromis par les excès idéologiques, qu'il s'agisse de réaction, de confusion des ordres esthétique et politique, d'anticléricalisme, ou de nationalisme xénophobe. La seconde période, des années 1920 aux années 1950, voit la mise en place d'un lobby patrimonial soucieux de modernisme ; il ne veut plus seulement défendre la cité (singulièrement Paris) contre l'affairisme immobilier, mais proposer un nouveau modèle urbain ; les avant-gardes artistiques, quant à elles, se montrent hostiles au patrimoine, assimilé au passéisme. La dernière période étudiée, couvrant les années 1960 à 1980, voit la formation d'un front patrimonial plus large et contestataire que les précédents, en particulier à l'occasion de la fameuse « Bataille des Halles » (contre la destruction des halles de Baltard), dont l'envergure amorce une anti-politique publique. De nos jours, l'engagement en faveur des « vieilles pierres » se trouve transféré des seuls intellectuels nationaux aux « usagers locaux du patrimoine ».
In France different institutional and cultural obstacles did not prevent the civil society from expressing itself in vigorous writings, even if the State pretends to be the only one able to impose its views in a one-to-one relation in this field. It is possible to distinguish three different periods in the history of petitions. The first, from the end of the nineteenth century to 1918, was defined by the deformation, by ideological excess of serious debates on a threatened or destroyed heritage (reaction, confusion of aesthetic and political systems, antidericalism, xenophobic nationalism). The second one, from 1920's to 1930s, was marked by the development of heritage lobby concerned with modernism : it did not only want to defend the city (especially Paris) against racketeer property business, but to promote a new urban scheme. As for the artistic avant-guard, it was hostile to heritage, assimilated to an attachment to the past. In the last period studied, from 1960's to 1980's, a new heritage front was developed, larger and more anti-establishment than the latter, notably during the now famous Bataille des Halles (against the destruction of the old glass-covered market built by Baltard). Nowadays, battles for old stones are no longer the domain of French intellectuals, but of local users of Heritage.
Immobilienspekulation verteidigen, sondern auch ein neues urbanes Modell vorschlagen. Die künstlerischen Avantgarden wiederum erwiesen sich als patrimoine-feindlich, das sie als eine vergangenheitsverhaftetes Konzept denunzierten. Im letzten Untersuchungszeitraum, die 1960er bis 1980er Jahre abdeckend, entstand eine patrimoine-Phalunx, die breiter war und sich kämpferischer gab als die vorangehenden, insbesondere anlässlich der berühmten « Schlacht um les Halles» (gegen die Zerstorung der Markthallen Bakards), deren Ausmafi eine öffentliche Gegenpolitik in die Wege leitete. Heutzutage ist das Engagement zugunsten der vieilles pierres von den Intellektuellen der Nation auf die « lokalen Nutzer des patrimoine» übergegangen.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Laurent FERRI
Les intellectuels s'intéressent-ils au patrimoine monumental et
architectural ? Un siècle de pétitions en France
In: Livraisons d'histoire de l'architecture. n°5, 1er semestre 2003. pp. 129-153.
Citer ce document / Cite this document :
FERRI Laurent. Les intellectuels s'intéressent-ils au patrimoine monumental et architectural ? Un siècle de pétitions en France.
In: Livraisons d'histoire de l'architecture. n°5, 1er semestre 2003. pp. 129-153.
doi : 10.3406/lha.2003.937
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lha_1627-4970_2003_num_5_1_937Zusammenfassung
Immobilienspekulation verteidigen, sondern auch ein neues urbanes Modell vorschlagen. Die
künstlerischen Avantgarden wiederum erwiesen sich als patrimoine-feindlich, das sie als eine
vergangenheitsverhaftetes Konzept denunzierten. Im letzten Untersuchungszeitraum, die 1960er bis
1980er Jahre abdeckend, entstand eine patrimoine-Phalunx, die breiter war und sich kämpferischer gab
als die vorangehenden, insbesondere anlässlich der berühmten « Schlacht um les Halles» (gegen die
Zerstorung der Markthallen Bakards), deren Ausmafi eine öffentliche Gegenpolitik in die Wege leitete.
Heutzutage ist das Engagement zugunsten der vieilles pierres von den Intellektuellen der Nation auf die
« lokalen Nutzer des patrimoine» übergegangen.
Abstract
In France different institutional and cultural obstacles did not prevent the civil society from expressing
itself in vigorous writings, even if the State pretends to be the only one able to impose its views in a one-
to-one relation in this field. It is possible to distinguish three different periods in the history of petitions.
The first, from the end of the nineteenth century to 1918, was defined by the deformation, by ideological
excess of serious debates on a threatened or destroyed heritage (reaction, confusion of aesthetic and
political systems, antidericalism, xenophobic nationalism). The second one, from 1920's to 1930s, was
marked by the development of heritage lobby concerned with modernism : it did not only want to defend
the city (especially Paris) against racketeer property business, but to promote a new urban scheme. As
for the artistic avant-guard, it was hostile to heritage, assimilated to an attachment to the past. In the last
period studied, from 1960's to 1980's, a new heritage front was developed, larger and more anti-
establishment than the latter, notably during the now famous "Bataille des Halles" (against the
destruction of the old glass-covered market built by Baltard). Nowadays, battles for old stones are no
longer the domain of French intellectuals, but of local users of Heritage.
Résumé
Le patrimoine (architectural, monumental) intéresse-t-il les intellectuels ? En France, différents blocages
institutionnels et culturels n'ont pas empêché que surgissent des écrits vigoureux émanant de la société
civile, alors même que l'État prétend avoir toute latitude pour imposer dans ce domaine une démarche
unitaire et univoque. De fait, il est possible de distinguer trois périodes dans l'histoire des pétitions. La
première (fin du XIXe siède- 1918) est celle des mauvais départs : le sérieux des débats portant sur la
protection d'un héritage menacé ou vandalise est souvent compromis par les excès idéologiques, qu'il
s'agisse de réaction, de confusion des ordres esthétique et politique, d'anticléricalisme, ou de
nationalisme xénophobe. La seconde période, des années 1920 aux années 1950, voit la mise en place
d'un lobby patrimonial soucieux de modernisme ; il ne veut plus seulement défendre la cité
(singulièrement Paris) contre l'affairisme immobilier, mais proposer un nouveau modèle urbain ; les
avant-gardes artistiques, quant à elles, se montrent hostiles au patrimoine, assimilé au passéisme. La
dernière période étudiée, couvrant les années 1960 à 1980, voit la formation d'un front patrimonial plus
large et contestataire que les précédents, en particulier à l'occasion de la fameuse « Bataille des Halles
» (contre la destruction des halles de Baltard), dont l'envergure amorce une anti-politique publique. De
nos jours, l'engagement en faveur des « vieilles pierres » se trouve transféré des seuls intellectuels
nationaux aux « usagers locaux du patrimoine ».Par Laurent Ferri
LES INTELLECTUELS S'INTÉRESSENT-ILS
AU PATRIMOINE MONUMENTAL ET ARCHITECTURAL ?
UN SIÈCLE DE PÉTITIONS EN FRANCE
S'il est vrai que la pétition est cet « observatoire », ce « sismographe permettant
de saisir les ondes et les frémissements ayant parcouru [la] société intellectuelle
française au fil du [vingtième] siècle » ', alors il faut concéder que les monuments et
architectures du passé n'ont guère mobilisé les clercs collectivement. Bien souvent,
en France, les engagements ont été le fait d'individualités : Quatremère2 et Victor
Hugo, Montalembert, Veuillot3 et Proust, Barrés, Giraudoux, Fermigier4. La diffi
culté à rassembler des signatures, à fédérer des énergies, s'explique probablement
de trois façons : d'abord par l'ignorance ou l'indifférence (réelles ou supposées) des
élites5, qui préfèrent s'enrôler pour la liberté de création et d'expression ; ensuite,
par le bête procès de misonéisme fait aux défenseurs du « patrimoine » ; enfin, par
la modestie et la réserve psychologique ou professionnelle des mieux informés, les
conservateurs et restaurateurs. Néanmoins, ces blocages n'ont pas empêché que sur
gissent des textes portés par la société civile, dans un pays où, « seul arbitre des
différentes formes d'intérêt », l'État souvent prétend avoir « toute latitude pour
imposer une démarche patrimoniale unitaire et univoque »6. C'est pourquoi l'étude
des pétitions permet non seulement de mesurer l'intensité de la curiosité publique
pour l'architecture et l'urbanisme, mais aussi de comprendre l'attitude des citoyens
face au Pouvoir.
1. Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises, 1990, p. 20.
2. En janvier 1787, Quatremère de Quincy adressa au Journal de Paris une protestation contre les
destructions opérées ou envisagées à l'occasion de la suppression du cimetière des Innocents (lettre
reproduite par Jean-Pierre Babelon et André Chastel, La Notion de patrimoine, 1994).
3. Louis Veuillot (1813-1883), rédacteur en chef de L'Univers.
4. André Fermigier, agrégé des lettres classiques, enseignant d'histoire de l'art à la Sorbonně, chroni
queur au Nouvel Observateur (1961-1973), puis au Monde (1973-1986).
5. André Hallays écrivait en 191 1 : « Ils sont indifférents à la ruine des églises par esprit de secte mais
aussi, quoi qu'ils en disent, par béotianisme » (Journal des débats, 15 décembre 1911). Le même
reproche revient en 1 978 sous la plume d'un rédacteur de la Revue de l'art : « Les appels d'hommes
de lettres et journalistes ne rencontraient, comme les vœux de la Commission du Vieux Paris, que
le silence amusé des classes "cultivées" et l'ignorance totale des autres ».
6. Jean-Michel Leniaud, « Le droit à la mémoire », Le Magazine littéraire, n° 307, février 1993, p. 40.
Livra'uorw d'h'utoire de l'architecture n° 5 130 LAURENT FERRI
Notre souci n'est certainement pas de prouver l'efficacité ou l'inefficacité des
pétitions, d'ailleurs difficiles à évaluer7. Nous ne prétendons pas plus recenser de
manière exhaustive tous les manifestes ayant paru dans la presse ou circulé sous le
manteau : au fait, à partir de quelle proportion de clercs une pétition devient-elle
un protestation d'intellectuels ? Ne trouve-t-on pas, çà et là, des signatures d'intel
lectuels ayant accepté de souscrire en tant que résidents, ou touristes, sans être plus
engagés en tant que tels ?
L'intérêt d'un corpus limité est qu'il nous amène à replacer chaque campagne
importante dans son contexte historique : « on ne lui fait donner tout son suc qu'à
cette condition8. » Surtout, il donne un fil directeur à notre propos : le phénomène
pétitionnaire, en matière patrimoniale, est fonction autant de la situation qu'il
s'agit de combattre, de décrier ou d'encourager, que des précédents connus. Nous
avons bien affaire à un genre polémique. Quelles en ont été les lois et les
contraintes ?
Il paraît opportun de distinguer trois périodes : la première (fin du XIXe siède-
1918) est celle des mauvais départs : le débat portant sur la protection d'un trésor
menacé ou vandalise est empoisonné par l'idéologie, qu'elle s'appelle réaction,
confusion des ordres esthétique et politique, anticléricalisme, ou nationalisme ;
pour reprendre une expression à la mode, le patrimoine se trouve alors instrumenta-
lisé. La seconde période, des années 1920 aux années 1950, voit la mise en place
d'un lobby patrimonial soucieux de modernisme ; il ne veut plus seulement
défendre la cité, singulièrement Paris, contre la bureaucratie et l'affairisme immobili
er, les « mecs » de la Folle de Chaillot. Il souhaite également proposer un nouveau
modèle urbain : dans le sillage de Jean Giraudoux, des représentants des élites tradi
tionnelles vont s'allier à des technocrates férus de planification ; de leur côté, les
avant-gardes se montrent hostiles à un patrimoine synonyme de passéisme. La der
nière période, couvrant les années I960 à 1980, voit la formation d'un front patr
imonial plus large et plus contestataire que les précédents, en particulier à l'occasion
de la fameuse Bataille des Halles, « une péripétie dont l'envergure conduit vers ce
qu'on pourrait appeler une anti-politique publique »9.
Mauvais départs
(fin du XIX siècle-1918)
II est indispensable de revenir sur les quatre grandes « batailles » de la fin du
XIXe et du début du XXe siècles, car elles ont marqué, jusqu'à nos jours, les engage
ments postérieurs en faveur du patrimoine architectural et monumental.
7. Dans son supplément à l'Histoire du vandalisme de Louis Réau, Michel Fleury néglige de les citer
parmi les « barrages dressés contre le ». Il mentionne 1°/ l'intervention de l'État,
2°/ l'initiative des sociétés privées, 3°/ les campagnes de presse, 4°/ les libéralités des mécènes fran
çais et étrangers (édition augmentée, Laffont, 1994, p. 898).
8. Jean-François Sirinelli, Intellectuels..., p. 25.
9. Éric Lengereau, L'État et l'architecture 1958-1981 : une politique publique ?, 2001, p. 123.
Livraitoru d'h'utoire de l'architecture n° 5 UN SIÈCLF DF PÉTITIONS EN FRANCE 1 3 1
La Tour Eiffel
La première pétition patrimoniale, proposée en « lever de rideau » par Jean-
François Sirinelli, est le « manifeste d'écrivains, peintres, sculpteurs, architectes et
amateurs passionnés de la beauté jusqu'alors intacte de Paris [sic] » publié en page 2
du Temps le 14 février 1887. Intitulé « Les artistes hostiles à la Tour Eiffel », ce
brûlot est adressé au polytechnicien Alphand, directeur chargé des travaux occa
sionnés par l'Exposition universelle. Il est connu par ses outrances :
« Monsieur et cher compatriote,
Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes et amateurs pas
sionnés de la beauté jusqu'alors intacte de Paris, protester de toutes nos
forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au
nom de l'art et de l'histoire français menacés, contre l'érection, en plein
cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la mali
gnité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice, a déjà
baptisée du nom de « tour de Babel ».
Sans tomber dans l'exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de pro
clamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus
de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du
milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monu
ments que l'esprit humain ait enfantés. L'âme de la France, créatrice de
chefs d'œuvre, resplendit parmi cette floraison illustre de pierres. L'Italie,
l'Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne
possèdent rien qui soit comparable au nôtre et, de tous les coins de l'uni
vers, Paris attire les curiosités et les admirations. Allons-nous donc laisser
profaner tout cela ? La ville de Paris va-t-elle donc s'associer aux baroques,
aux mercantiles imaginations d'un constructeur de machines, pour s'enlaidir
irréparablement et se déshonorer ? Car la tour Eiffel, dont la commerciale
Amérique elle-même ne voudrait pas, c'est, n'en doutez pas, le déshonneur
de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s'en afflige profondément,
et nous ne sommes qu'un faible écho de l'opinion universelle, si légitim
ement alarmée. Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposit
ion, ils s'écrieront étonnés : « Quoi ? c'est cette horreur que les Français ont
trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté ? ». Ils auront
raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le
Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye etc.
sera devenu le Paris de M. Eiffel.
Il suffit d'ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se
figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris ainsi
qu'une noire et gigantesque cheminée d'usine, écrasant de sa masse barbare
Notre-Dame, la Sainte Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme
des Invalides, l'Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos
architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pen
dant vingt ans, nous verrons s'allonger sur la ville entière, frémissante encore
du génie de tant de siècles, nous verrons s'allonger comme une tache d'encre
l'ombre odieuse de l'odieuse colonne de tôle boulonnée.
Livra'uoiu à'hùtoire de l'architecture n° 5 132 LAURENT FERRI
C'est à vous qui aimez tant Paris, qui l'avez tant embelli, qui l'avez tant
de fois protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des
entreprises industrielles, qu'appartient l'honneur de le défendre une fois de
plus. Nous nous en remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris,
sachant que vous y dépenserez toute l'énergie, toute l'éloquence que doit
inspirer à un artiste tel que vous l'amour de ce qui est beau, de ce qui est
grand, de ce qui est juste. Et si notre cri d'alarme n'est pas entendu, si nos
raisons ne sont pas écoutées, si Paris s'obstine dans l'idée de déshonorer
Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation
qui honore. »
Parmi les quarante sept premiers signataires figurent :
Emile Augier, Léon Bonnat, Alexandre Dumas fils, Charles Gounod, Charles
Garnier, William Bouguereau, François Coppée, Leconte de Lisle, Guy de Maupass
ant, Jean-Louis Ernest Meissonnier, Edouard Pailleron, Victorien Sardou et
Sully-Prudhomme.
En bon stratège, le ministre Edouard Lokroy fit placer la pétition dans une
vitrine de l'Exposition, prenant ainsi les nombreux visiteurs à témoin. Or, les foules
oisives et béates réservèrent un triomphe à « l'inutile et monstrueuse tour Eiffel » :
ce qui fait écrire à Jean-François Sirinelli que « la magistrature d'influence ne
commençait pas sous d'heureux auspices » 10. Dès cette époque, un politicien joue
de l'opinion publique internationale contre les intellectuels nationaux ; la fréquen
tation touristique semble pour ainsi dire constituer, envers et contre tout « éli-
tisme » et toute « défense du bon goût », une légitimité suffisante en démocratie11.
Les « Affaires » Rodin
Entre 1899 et 1916, Rodin fut au centre de polémiques et de mouvements
pétitionnaires à forte coloration politique, en dépit de ses efforts et de ceux de
ses impresarios.
Le premier mouvement pétitionnaire concerna la statue de Balzac. Il ne reste
plus grand-chose de nouveau à en dire après la remarquable étude de Mme
Leseur12. Rappelons toutefois les grandes étapes de « Г Affaire »: commencée en
1890, l'hommage à Balzac ne fut pas agréé par le commanditaire, la Société des
10. Sirinelli, op.cit., p. 33.
11. Ainsi, dès 1889, un adjoint d'Eiffel peut écrire : « Les protestations sont désarmées, car le succès
de la tour s'affirme chaque jour» ; en 1900, un journal influent comme le Lyon républicain, juge
devant le succès de la « tour de 300 mètres », qu'il s'agit ď « une grande œuvre qu'il est puéril de
discuter comme un objet d'art, et dont la force fait la beauté » ; en revanche, la porte monumentale
de l'Exposition « attend le jugement des visiteurs » (album photographique spécial coll. privée). Un
semblable argument a failli mener en 2002 au maintien sur la place de la Concorde d'une horrible
grande roue foraine « monumentalisée » à renfort de pétitions.
12. Frédérique Leseur, contribution au catalogue de l'exposition « 1898 : le Balzac de Rodin » au
Musée Rodin, Paris, 1998.
L'u'ra'uoiu è'h'utoire de l'architecture n° 5 UN SIÈCLE DE PÉTITIONS EN FRANCE 133
Gens de Lettres le 9 mai 1899. Le 12 mai probablement, une dizaine d'amis du
sculpteur, réunis dans le Dépôt des marbres, rédigea contre cette décision un texte
nommé « protestation » par Morhardt13, et « circulaire », « protestation » par Judith
Cladei14. Il circula dans les cercles autorisés tels qu'ateliers, salons, librairies, sans
être publié15.
Les premiers signataires, à dessein peu nombreux, étaient Alexandre, Carrière,
Frémier, Geffroy, Lecomte, Mirbeau, Morhardt, Pressensé et Forain. Ce dernier
fut ajouté à la demande expresse de Rodin qui, toujours prudent, craignait de voir
son œuvre soutenue par des personnalités trop identifiées à une cause subversive,
soit qu'ils aient rallié la pétition de soutien à l'écrivain antimilitariste Lucien Des
caves (1889), soit qu'ils aient épousé la cause du capitaine Dreyfus. Le nom d'un
caricaturiste de droite devait rééquilibrer politiquement la liste. Las ! une telle neut
ralité était quasiment impossible dans le contexte électoral (législatives de 1898).
Les perceptions se sont figées. Dans l'imaginaire politique et artistique, les partisans
de Rodin ont systématiquement passé pour dreyfusards, et inversement. Et comme
les dreyfusards ne sauraient avoir été que de gauche, et inversement, l'affaire du
Balzac est même devenue a posteriori un épisode de la geste progressiste de « l'art
contemporain ». Pourtant, Charles Maurras, qui venait d'accéder à la notoriété par
son furieux engagement anti-dreyfusard, avait écrit le 14 mai 1899 à Mathias
Morhardt :
« Sous certaines réserves, je ne demande pas moins que de vous donner
l'adhésion que vous me faîtes. [...] L'immixtion des artistes dans l'ordre de
la politique est un trop ridicule fléau pour que l'on souffre que la politique
soit, à son tour, mêlée à des débats de l'ordre purement artistique16. »
Seulement, une telle séparation des « ordres » est toujours difficile, à cause de
la force des symboles. On le vit bien avec la proposition de transformer l'hôtel
Biron en musée Rodin : elle fit en quelque sorte rebondir « l'Affaire Rodin ». Le
sculpteur, qui refusait obstinément de quitter un bâtiment récupéré par l'État et
classé Monument historique, proposa un marché aux pouvoirs publics : une donat
ion de ses œuvres contre la possibilité de rester et la création d'un musée de son
vivant, après son échec de rendre définitif le pavillon temporaire de l'Aima (1900).
Judith Cladei, qui s'imaginait très bien dans le rôle de premier conservateur, prit
la tête d'une campagne de presse orchestrée par le journal Le Matin entre le
27 novembre 1911 et le 1er janvier 1912. Une pétition d'abord individuelle, intitu
lée « Pour le musée Rodin » fut suivie de la parution de listes de personnalités ral
liées au projet permettant à la fois de protéger définitivement « l'hôtel Biron et de
13. « La bataille du Balzac », Le Mercure de France, 15 décembre 1934.
14. J. Cladel, Rodin [...], 1936, p. 214.
15. Il s'agissait de ne réunir, dans un premier temps, que des « spécialistes des arts » mettant en cause
la compétence artistique du jury de la Société des gens de lettres. Voir la mise au point de Frédé-
rique Leseur, Balzac, catalogue de l'exposition éponyme au Musée Rodin, 1998.
16. Musée Rodin, archives, dossier « Balzac ».
Livra'uorw à'hiitoire de l'architecture n° 5 134 LA URENT FERRI
le disputer aux spéculateurs de terrains et autres vandales » 17 et de glorifier l'artiste.
Une plaquette parut, enfin, dans le courant de 1912 18. Judith Cladel fit jouer les
différents réseaux : la duchesse de Choiseul amena des mondains (le duc de
Rohan), Dujardin-Beaumetz, des hommes politiques19. Elle eut l'habileté de faire
appel le moins possible aux étrangers, puisqu'il s'agissait d'une « grande cause » et
d'un défi nationaux10 excluant les ingérences étrangères. La présentation tactique
d'un Rodin « ethnique » (Haraucourt), se rattachant « à la grande tradition gothique »
(de Monzie) excluait, par exemple, dans le contexte belliqueux (surarmement, loi
de trois ans) précédant 1914, l'appel aux signatures allemandes qui n'auraient pas
manqué d'affluer. En revanche, on fit écho du soutien de l'ambassadeur de Russie
et du critique d'art américain Dawson. De même, elle évita de reproduire dans la
plaquette officielle certains propos polémiques émanant de Gustave Coquiot (« il
n'y a rien à faire dans ce pays où les ordures de la Politique, seules, comptent »)
ou de Paul Gsell (« L'entreprise est malaisée car les pouvoirs publics n'y semblent
pas favorables »). Malgré ces précautions, tout ce qui touchait Rodin ne pouvait
manquer d'être politisé. L'hôtel Biron avait été occupé, de 1820 jusqu'en 1904,
par la congrégation enseignante des Dames du Sacré-Cœur, touchée par la loi
anticléricale d'expulsion. Cette circonstance aliéna à Rodin la signature de l'intell
igentsia pieuse21 et lors des débats sur Rodin au Parlement (1916), le sujet refit
surface22.
Barres défenseur des églises et de l'Église
Jusqu'à la Première Guerre mondiale, la glorification des « gothiques sublimes »
heurtaient les élites laïques et modernistes : elles opposèrent aux sombres tours de
Notre-Dame, symboles depuis Victor Hugo de l'obscurantisme23, la tour électrifiée
17. Musée Rodin, archives, dossier « Musée », lettre de Georges Eekhoud.
18. « Pour le Musée Rodin », bibliothèque du Musée, inv. 7912.
19. La liste est aussi œcuménique qu'impressionnante : un ancien président de la République (Loubet),
le président du Conseil en exercice (Poincaré), trois anciens présidents du Conseil (Bourgeois,
Briand, Clemenceau), le président du Sénat, sept anciens ministres dont Hanotaux et le maire de
Lyon (Herriot).
20. Ainsi, Judith Cladel demande, en référence au musée Thorwaldsen de Copenhague : si « la France
fera moins bien que le Danemark » et que les États-Unis (salles consacrées à Rodin à New- York).
21. Le poète Francis Jammes écrivit : « C'eût été une douceur pour moi en des temps moins troublés
que de répondre oui à votre demande. Mais j'ai compris que le local destiné au musée Rodin
pouvait bien être un immeuble de religieux spoliés. » II figure pourtant dans les différentes listes,
qui oscillent entre 216 et 246 signatures, dont certaines prestigieuses (France, Barrés, Apollinaire,
Despiau, Mistral, Monet, Rostand...).
22. Le député de droite Jules Delahaye déclara : « S'il fallait donner à tous les artistes épris de gloire
un hôtel historique, il ne vous resterait plus rien du fameux milliard des congrégations. » Les
cinquante-six élus qui votèrent contre la donation et le musée le firent officiellement pour ne pas
entériner l'expulsion des religieuses.
23. Jean-Pierre Rioux, Chroniques d'une fin de siècle, 1889-1900, 1991.
Livraiâo iw d'hidtoire de l'architecture n° 5 UN SIÈCLE DE PÉTITIONS EN FRANCE 135
de 1889, emblème des Lumières. Déjà suspecte en ce qu'elle manifestait, à l'instar
du musée Carnavalet, des droits de ville contre l'État (Gérard Monnier), la
Commission du Vieux- Paris24 pouvait s'attirer la méfiance des mêmes élites par
son combat pour sauvegarder la Chapelle expiatoire (1903), suivi de fouilles pour
découvrir la sépulture de Louis XVII (1904).
À l'occasion de la séparation de l'Église et de l'État (1905), se posa la question
de l'entretien des églises par les municipalités. Dans une chronique du Journal des
débats, André Hallays rappelait le 9 juin 1905 :
« Si la chambre des députés ne prend pas toutes les dispositions nécessaires
pour écarter le danger de la loi sur la séparation qui menace les richesses
artistiques de la France, ce ne seront pas les avertissements qui auront
manqué. Les artistes et les archéologues ont signé des pétitions. »
Certes, de telles pressions collectives pouvaient avoir une apparence œcumén
ique. Mais depuis Montalembert, et malgré les mises au point d'historiens répu
blicains mettant notamment en valeur l'action remarquable de l'abbé Grégoire25,
la défense du patrimoine religieux avait tendance à se confondre, dans les esprits,
avec la défense de la foi catholique. De fait, ceux qui s'indignaient de l'état d'aban
don des monuments français désapprouvaient plus généralement l'évolution de la
société industrielle, urbaine et laïcisée. Ainsi, visitant la France en automobile,
Albert de Mun s'affligeait en 1908 de ne voir que « restes de monastères » et « châ
teaux à demi ruinés » ; il livrait à son épouse la méditation suivante :
« Le sentiment de toutes ces grandeurs, de toutes ces beautés finies, abolies,
qui achèvent de mourir dans l'indifférence d'une démocratie sans poésie,
finit par saisir l'âme avec une poignante intensité26. »
La même difficulté pour le débat patrimonial à s'émanciper des passions poli
tiques, apparaît clairement lors de la campagne barrésienne en faveur des églises.
La pétition demandant une règle légale qui assurât la protection et la conserva
tion des églises au lendemain de la séparation de l'Église et de l'État se voulait la
plus large possible, comme le rappelle Barrés :
24. La Commission avait significativement été créée à l'instigation d'un médecin conseiller municipal
du quartier des Halles, le docteur Lamouroux, adversaire déterminé de l'haussmannisation {Procès-
verbaux de la Commission, 1898, fascicule 1, p. 2-4). Nous verrons les médecins reparaître lors du
combat pour ou contre les Halles de Baltard.
25. Ainsi le Dictionnaire universel At Pierre Larousse offre deux entrées à « vandalisme » : Du vandalisme
et du catholicisme en art (1846) de Montalembert, contrebalancé par Le Vandalisme révolutionnaire
(1868) du républicain Despois, introduit de la façon suivante : « Le vandalisme est
devenu une expression presque proverbiale et par laquelle une haine très réfléchie a voulu flétrir
une époque dont chacun parle beaucoup sans beaucoup la connaître, la Révolution » (tome XV,
p. 759).
26. Philippe Levillain, Albert de Mun : catholicisme français romain, du « Syllabus » au ralliement, Rome,
École française, 1983, 1 062 p.
hivraiiotu d'hutoire de l'architecture n° 5 136 LAURENT FERRI
« Un matin, je vis entrer dans mon cabinet de travail deux homme jeunes,
distingués, presque timides [...]. C'étaient deux de mes voisins de Neuilly,
eux peintres, MM. Paul et Amédée Buffet, auteurs de tableaux religieux. Ils
aimaient les églises et venaient fort émus me demander ce qu'il y avait à
faire, comment on pouvait rassembler les peintres, les sculpteurs, les verriers,
les architectes, pour la défense de nos monuments religieux. Nous nous
arrêtâmes immédiatement à l'idée d'une pétition. [...] Ce fut une lettre
adressée au Président de la Chambre : "Nous venons nous grouper, artistes
et écrivains de toutes croyances, sans distinction de partis, qui avons trouvé
auprès de ces modestes sanctuaires tant d'émotion et tant de sensations
d'art, pour protester et demander au Parlement qu'une protection analogue
à celle des monuments historiques, des sites pittoresques et des réserves arti
stiques leur soit attribuée. Nous voulons conserver ces vestiges du passé, ces
sources de vie spirituelle, nous sauvegarder la physionomie architec
turale, la figure physique et morale de la terre de France."
[...] Chaque matin, l'un des deux frères, le cadet le plus souvent, venait me
trouver, en m'apportant des noms, me disant les bons accueils et les pusilla
nimités qu'il rencontrait. [Certains se demandaient] Que va dire le gouver
nement si je signe en faveur des églises ? Ne paraîtrai-je pas clérical ? [...]
Mais après quelques jours de flottement, l'élan se dessina irrésistible. L'Aca
démie Française, l'Académie des beaux-arts, l'Académie des sciences
morales, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Institut quasi à l'una
nimité, s'inscrivirent, et la foule des artistes suivit, peintres, sculpteurs,
architectes, archéologues, compositeurs de musique, littérateurs, tous les
conservateurs de musées, tous les noms glorieux de la France27.
Cette superbe manifestation des élites atteindrait-elle son but auprès de mes
collègues ? Je le croyais fermement28. »
En même temps Barrés, ayant déposé ladite pétition sur le bureau du Président
de l'Assemblée, se montra une fois de plus partisan de la méthode forte, dite aussi
par lui « pharmacopée de la mitrailleuse » 29. Elle ne pouvait que choquer une
assemblée dominée par l'anticléricalisme du pharmacien Homais, comme en témoi
gnent les savoureux dialogues de sourds consignés dans le Journal Officiel:
« Le député Beauquier : Vous développez une équivoque. Tout le monde est
d'accord pour conserver les églises artistiques. Mais vous confondez cont
inuellement toutes les églises avec celles-là. Voilà l'équivoque. [...] Vous
reconnaissez que la volonté de Dieu doit être obéie. S'il laisse tomber ses
églises, c'est qu'il le veut bien !30 »
27. Il faut toutefois se méfier d'une telle affirmation sous la plume de Barrés ; on aura en mémoire les
remarques sévères mais justes de Julien Gracq : « Quels intercesseurs il s'est choisis ! Quel compa
gnonnage ! Le dessus du panier de la Belle Époque, c'est-à-dire le second choix partout. Faut-il
vraiment croire que pour lui la littérature et la pensée du temps tenaient dans l'Académie fran
çaise ? » (En lisant, en écrivant, 1980, p. 190).
28. La Grande pitié des églises de France (1914), 1966, tome VIII, p. 72-74.
29. Entretien donné au Temps le 23 février 1914, reproduit dans les Cahiers.
30. Ibid., p. 106 et 115.
liivrauoru d'hutoire de l'architecture n° 5