La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accÚs à la bibliothÚque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
Télécharger Lire

Myriam BENRAAD - Irak : Transition politique et reconstruction ...

De
19 pages

Myriam BENRAAD - Irak : Transition politique et reconstruction ...

PubliĂ© par :
AjoutĂ© le : 21 juillet 2011
Lecture(s) : 308
Signaler un abus
Questions Internationales - n°16
 Transition politique et reconstruction gouvernementale  
29 septembre 200 5
Myriam Benraad *   
 Depuis la chute du rĂ©gime de Saddam Hussein en avril 2003, l’Irak est engagĂ© dans un laborieux processus de reconstruction politique et institutionnel. EntiĂšrement contrĂŽlĂ©e par les autoritĂ©s amĂ©ricaines, la naissance d’un gouvernement irakien s’est effectuĂ©e selon plusieurs Ă©tapes. Les premiĂšres Ă©lections du mois de janvier 2005 ont abouti Ă  la rĂ©daction d’une Constitution, mais leur succĂšs relatif ne doit pas masquer les difficultĂ©s et les obstacles qui se posent encore Ă  la poursuite du processus. L’établissement d’un État dĂ©mocratique et souverain en Irak dĂ©pendra dans une large mesure de la capacitĂ© des nouvelles autoritĂ©s Ă  juguler la violence, condition prĂ©alable Ă  la fin de l’occupation amĂ©ricaine.  * Myriam Benraad est diplĂŽmĂ©e de l’Institut d’études politiques de Paris. Elle achĂšve, sous la direction de Gilles Kepel, une thĂšse doctorale consacrĂ©e Ă  l’étude des phĂ©nomĂšnes de reconstruction identitaire dans l’a rĂšs- uerre en Irak, lus rĂ©cisĂ©ment centrĂ©e sur la « problĂ©matique arabe sunnite ».  
 
 1
Questions Internationales - n°16
29 septembre 200 5
 1. Les Ă©tapes d’une transition gouvernementale sous tutelle  1.1. « RĂ©inventer » l’Irak ou l’aprĂšs-Saddam Hussein en question(s)   DĂ©chiffrer les caractĂ©ristiques et enjeux du processus de reconstruction gouvernementale dans l’Irak de l’aprĂšs-Saddam Hussein implique une remise en perspective prĂ©alable des dĂ©bats ayant prĂ©cĂ©dĂ© l’offensive militaire amĂ©ricaine au printemps 2003. De fait, si la question du renversement du rĂ©gime baasiste n’est pas nouvelle et recueille un large consensus des cercles dĂ©cisionnels de Washington, celle du gouvernement censĂ© lui succĂ©der se rĂ©vĂšle plus dĂ©licate.  La problĂ©matique gouvernementale « post-Saddam » suscite en effet, Ă  la veille de la guerre, d’importantes divergences doctrinales au sein des rangs de l’administration amĂ©ricaine : quel type de gouvernement reconstruire au lendemain de la mise Ă  bas (projetĂ©e) de la dictature ? Les rĂ©ponses apportĂ©es Ă  cette question se dĂ©clinent selon trois principales Ă©coles de pensĂ©e 1 .  La premiĂšre, « minimaliste » ou « pragmatique », rassemble ceux dont  l’ambition se cantonne Ă  la dĂ©capitation du rĂ©gime. Elle est reprĂ©sentĂ©e par le secrĂ©taire d’État Ă  la DĂ©fense, Donald Rumsfeld, l’armĂ©e amĂ©ricaine et certains reprĂ©sentants de la CIA, favorables Ă  la restauration d’un gouvernement fort ( strong government ) dans l’aprĂšs-guerre. Pour ce faire, ils prĂ©conisent un putsch militaire ou l’émergence d’un nouveau chef autoritaire capable de soumettre l’État et d’en garantir la continuitĂ©. Cette stratĂ©gie a minima  entend surtout Ă©viter une prĂ©sence durable des troupes amĂ©ricaines sur le territoire irakien et rejette toute forme d’ingĂ©rence dans les rapports de pouvoir existants. Ainsi, l’objectif de dĂ©mocratisation ne saurait prendre le pas sur la primautĂ© des intĂ©rĂȘts stratĂ©giques des États-Unis : sĂ©curisation des approvisionnements pĂ©troliers, Ă©limination des armes de destruction massive, maintien de la stabilitĂ© rĂ©gionale.
                                            1  Ces approches thĂ©oriques distinctes sont reflĂ©tĂ©es dans les dĂ©bats et publications issus des principaux think tanks amĂ©ricains Ă  la veille de l’entrĂ©e en guerre.
 
 2
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
  Une seconde approche, « rĂ©aliste », est prĂŽnĂ©e par le DĂ©partement d’État, son secrĂ©taire Colin Powell, une partie des services de renseignement amĂ©ricains et, dans une moindre mesure, par le vice-prĂ©sident Dick Cheney. Ces fidĂšles de la « realpolitik » se dĂ©clarent favorables, depuis les annĂ©es 1990, Ă  l’endiguement ( containment ) des États voyous ( rogue states ) et Ă  la dĂ©fense des grands Ă©quilibres rĂ©gionaux sous protection amĂ©ricaine, plus particuliĂšrement au Moyen-Orient. Ainsi, plutĂŽt qu’un emploi inconsidĂ©rĂ© de la force, ils prĂȘchent la retenue et la prudence : il vaut mieux selon eux un Irak affaibli et contenu qu’un Irak qui implose. En cas de chute du rĂ©gime, ils prĂ©conisent toutefois une intervention plus prononcĂ©e de la coalition, par le biais d’une transition dirigĂ©e ( managed transition ) et l’édification d’un gouvernement pluriel ( broad-based government ). Ce qui les diffĂ©rencie enfin du premier courant tient Ă  leur volontĂ© de participer, en cas de dĂ©sengagement militaire rapide, Ă  l’installation de nouvelles autoritĂ©s irakiennes sous l’influence Ă©troite, tant politique qu’économique, des États-Unis.  Mais la voix des rĂ©alistes est Ă©touffĂ©e Ă  l’aube de l’invasion par une troisiĂšme orientation politique, plus radicale, comme en tĂ©moigne l’action des forces de la coalition dans les premiers mois de l’occupation. PrĂȘchĂ© par une avant-garde intellectuelle dite « nĂ©oconservatrice » – puissante au Pentagone, au CongrĂšs, Ă  la Maison-Blanche et dont les figures de proue sont Paul Wolfowitz, secrĂ©taire adjoint Ă  la DĂ©fense, Richard Perle, prĂ©sident du Defense Policy Board , et, indirectement, Condoleezza Rice, conseillĂšre pour la sĂ©curitĂ© nationale – cet agenda entend instrumentaliser la secousse crĂ©Ă©e par les attentats du 11 septembre 2001 afin de justifier la nĂ©cessitĂ© d’une intervention armĂ©e contre l’Irak de Saddam Hussein. L’argument est simple : la menace irakienne est dĂ©sormais imminente : « connexion » du pouvoir irakien au rĂ©seau islamo-terroriste d’Al-Qaida, prĂ©sence d’armes de destruction massive dans le pays, etc.  Mais au-delĂ  de ces motifs, la volontĂ© d’en dĂ©coudre avec le rĂ©gime de Saddam Hussein est en rĂ©alitĂ© plus ancienne. Elle rĂ©sulte du sentiment partagĂ© par ces idĂ©ologues d’un travail « bĂąclĂ© » pendant la premiĂšre guerre du Golfe et de la nĂ©cessitĂ© d’une mise Ă  bas de la dictature baasiste. Cette obsession ne cesse d’ailleurs d’alimenter leur rĂ©flexion durant la dĂ©cennie 1990 : des ruines du rĂ©gime doit Ă©merger, selon eux, un gouvernement authentiquement
 
3
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
« dĂ©mocratique », par le biais d’un remodelage en profondeur de l’État et de ses institutions. Plus globalement, l’Irak doit servir de fer de lance Ă  une ample dĂ©mocratisation du Moyen-Orient et de l’ensemble du monde arabo-musulman 2 . De ce postulat dĂ©coule le caractĂšre inĂ©luctable, Ă  leurs yeux, d’une prĂ©sence militaire durable dans le pays.  Les dissensions idĂ©ologiques relatives aux modalitĂ©s d’établissement ainsi qu’à la nature du futur gouvernement concernent aussi la question du rĂŽle dĂ©volu Ă  l’opposition irakienne dans la mise en Ɠuvre concrĂšte du processus. Sur ce point, le Pentagone s’oppose au DĂ©partement d’État. Tandis que Donald Rumsfeld suggĂšre la crĂ©ation d’un gouvernement amplement fondĂ© sur l’opposition en exil – « occidentalisĂ©e », donc plus apte Ă  gouverner –, Colin Powell Ă©met pour sa part des rĂ©serves sur une autoritĂ© trop longtemps coupĂ©e du pays et qui risque Ă  la fois d’ĂȘtre mal accueillie par la population et de paralyser les efforts de reconstruction 3 .   Toutefois, le discrĂ©dit qui plane sur les membres de l’opposition irakienne en exil, les querelles internes qui les divisent, leur dĂ©racinement structurel et l’impopularitĂ© fonciĂšre dont ils souffrent auprĂšs du peuple irakien compromettent sĂ©rieusement leurs chances d’accĂšs au pouvoir dans la phase de l’aprĂšs-guerre. Les États-Unis s’orientent alors progressivement vers l’option d’une autoritĂ© intĂ©rimaire confiĂ©e Ă  une figure locale de l’establishment, chargĂ©e de conduire la transition.  1.2. RĂ©tablir un gouvernement : calendrier et Ă©tapes   Moins d’un mois aprĂšs son lancement, l’opĂ©ration LibertĂ© pour l’Irak  ( Iraqi Freedom ) a mis Ă  bas le rĂ©gime baasiste. En dĂ©pit d’adaptations                                             2  Voir A Clean Break: A New Strategy for Securing the Realm , document publiĂ© en 1996 Ă  l’initiative de personnalitĂ©s nĂ©oconservatrices proches de la droite likoudiste (Richard Perle, David Wurmser...) et qui joue un rĂŽle idĂ©ologique de premier plan : centrĂ© sur la dĂ©fense impĂ©rieuse des intĂ©rĂȘts d’IsraĂ«l, il vise aussi Ă  convaincre les États-Unis que l’Irak peut ĂȘtre conquis et transformĂ© en dĂ©mocratie. 3  Les rĂ©ticences du DĂ©partement d’État Ă  l’égard de l’opposition irakienne en exil ne sont pas nouvelles. DĂ©jĂ  du temps du prĂ©sident Bill Clinton, la secrĂ©taire d’État Madeleine Albright tĂ©moigne un mĂ©pris souverain envers cette mouvance composite et disparate.
 
 4
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
successives, le processus de reconstruction politique mis en Ɠuvre par les forces de la coalition demeure, Ă  travers ses diffĂ©rentes Ă©tapes, soumis Ă  leur encadrement Ă©troit.  C’est à l’occasion du premier rassemblement des membres de l’opposition irakienne en exil qu’est adoptĂ©e, le 15 avril 2003 et sous les auspices de l’Office amĂ©ricain de reconstruction et d’assistance humanitaire ( Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance, ORHA) dirigĂ© par le gĂ©nĂ©ral Jay Garner, une dĂ©claration en treize points. Celle-ci pose les jalons de la reconstruction et prĂ©conise une dissolution immĂ©diate du parti Baas, ainsi que l’établissement d’un gouvernement fĂ©dĂ©ral et dĂ©mocratique. Elle confie par ailleurs l’administration temporaire du pays Ă  l’AutoritĂ© provisoire de la coalition (APC, Coalition Provisional Authority, CPA), placĂ©e sous la direction de l’ex-ambassadeur amĂ©ricain Paul Bremer, nommĂ© administrateur civil du pays.  Un premier rĂšglement est promulguĂ© le 16 mai : il dĂ©finit les attributions de l’APC et la lĂ©gislation applicable durant la pĂ©riode d’occupation sous son administration. Les deux premiers articles disposent ainsi que l’AutoritĂ© « exerce provisoirement les pouvoirs de gouvernement de maniĂšre Ă  garantir l’administration efficace de l’Irak durant la pĂ©riode transitoire » et « dispose de tous les pouvoirs exĂ©cutifs, lĂ©gislatifs et judiciaires qui lui sont nĂ©cessaires pour mener Ă  bien sa mission ». Ces prĂ©rogatives se trouvent confortĂ©es, le 22 mai suivant, par l’adoption au Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations Unies de la rĂ©solution 1483, qui prĂ©voit une levĂ©e des sanctions internationales et confĂšre d’importants pouvoirs Ă  la coalition pour administrer l’économie et encadrer le processus de transition.  Dans un climat de violences grandissantes, la coalition Ă©tablit, le 13 juillet 2003, un Conseil intĂ©rimaire de gouvernement (CIG), Ă©galement appelĂ© Conseil transitoire de gouvernement. ConstituĂ© de vingt-cinq membres sur le mode d’une rĂ©partition ethno-confessionnelle – soit quatorze chiites, cinq Kurdes, quatre sunnites, un chrĂ©tien et un TurkmĂšne, tous anciens opposants au rĂ©gime de Saddam Hussein – le Conseil doit endosser un rĂŽle exĂ©cutif. Mais la coalition conservant un droit de veto sur ses dĂ©cisions, il s’assimile en rĂ©alitĂ© Ă  un simple organe consultatif. Sous la pression des Nations Unies, il obtiendra finalement un mandat : nommer vingt-cinq ministres, Ă©tudier les modalitĂ©s de la prĂ©sidence, rĂ©tablir la sĂ©curitĂ©, Ă©laborer une Constitution, organiser la tenue
 
5
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
d’élections Ă  la fin de l’annĂ©e 2004. Une prĂ©sidence tournante de neuf membres est adoptĂ©e et regroupe cinq chiites, deux Kurdes et deux sunnites, qui se relayent Ă  tour de rĂŽle pendant un mois.  Sans bĂ©nĂ©ficier d’une reconnaissance explicite, la crĂ©ation du Conseil est approuvĂ©e, le 14 aoĂ»t, par la rĂ©solution 1500 de l’ONU, adoptĂ©e Ă  quatorze voix contre une (Syrie). Celle-ci Ă©tablit en outre une mission d’assistance des Nations Unies pour l’Irak (MANUI), chargĂ©e d’assurer la coordination humanitaire pour une pĂ©riode d’un an. Le 1 er septembre suivant, le CIG procĂšde Ă  la formation du premier gouvernement intĂ©rimaire irakien qui doit assumer ses fonctions jusqu’aux Ă©lections. Au nombre des rĂ©alisations de ce dernier figure entre autres la suppression des ministĂšres de la DĂ©fense et de l’Industrialisation militaire, considĂ©rĂ©s comme les instruments des programmes d’armes de destruction massive de l’ancien rĂ©gime. Enfin, de maniĂšre semblable Ă  celle ayant dĂ©jĂ  prĂ©valu au sein du CIG, la reprĂ©sentation s’opĂšre selon un partage ethnique et confessionnel : treize chiites, cinq Kurdes, cinq sunnites, un chrĂ©tien et un TurkmĂšne.  Or, les nombreux impairs commis par l’APC et le caractĂšre dĂ©cousu de sa stratĂ©gie ne tardent pas Ă  lever le voile sur les difficultĂ©s liĂ©es Ă  l’occupation et l’impĂ©ratif d’un transfert rapide de la souverainetĂ©. À l’occasion d’une rĂ©union du Conseil de sĂ©curitĂ© le 22 juillet 2003, le haut commissaire aux droits de l’homme et reprĂ©sentant de Kofi Annan en Irak, Sergio Vieira de Mello 4 , dresse un constat sĂ©vĂšre sur l’action des forces alliĂ©es et prĂ©conise une accĂ©lĂ©ration du calendrier de transition. C’est tout le sens de l’accord signĂ© le 15 novembre suivant entre Jalal Talabani, secrĂ©taire de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), et l’administrateur Paul Bremer, prĂ©voyant une passation anticipĂ©e des pouvoirs exĂ©cutifs Ă  un nouveau gouvernement intĂ©rimaire.  Quelques mois plus tard, le 8 juin 2004, la rĂ©solution 1546 du Conseil de sĂ©curitĂ© entĂ©rine la dissolution de l’APC et le transfert de souverainetĂ© Ă  de nouvelles autoritĂ©s. Elle leur confĂšre par ailleurs la possibilitĂ©, formelle, de solliciter le dĂ©part anticipĂ© des troupes de la coalition. Le 28 juin 2004, soit deux jours avant la date officielle, le premier gouvernement « souverain » irakien voit                                             4  Sergio Vieira de Mello, dĂ©cĂ©dĂ© lors de l’attentat contre le bĂątiment des Nations Unies, le 19 aoĂ»t 2003 Ă  Bagdad, a jouĂ© un rĂŽle notable dans le processus de transition politique.
 
6
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
enfin le jour, avec Ă  sa tĂȘte Iyad Allaoui, nommĂ© Premier ministre, et le chef tribal sunnite Ghazi Yaouar dĂ©signĂ© prĂ©sident. Il se compose de seize ministres chiites, huit sunnites, sept Kurdes, un TurkmĂšne et un chrĂ©tien, tous chargĂ©s de diriger le pays jusqu’aux premiĂšres Ă©lections gĂ©nĂ©rales prĂ©vues en janvier 2005.  2. Dans l’ombre de l’occupant : Ă©cueils et fissures du processus  2.1.SouverainetĂ© factice, lĂ©gitimitĂ© manquante   Si le transfert anticipĂ© de souverainetĂ© constitue, d’un point de vue formel, une Ă©tape dĂ©cisive du processus de reconstruction gouvernementale, il n’en demeure pas moins artificiel quant Ă  son contenu et au vu d’une occupation que beaucoup, en Irak et Ă  l’extĂ©rieur, jugent illĂ©gale qui se poursuit.  Il importe de souligner en premier lieu que le terme mĂȘme de « transfert » est ici impropre, la souverainetĂ© irakienne n’ayant jamais « intrinsĂšquement » appartenu aux reprĂ©sentants de la coalition. Comme l’établissent les conventions de La Haye de 1907, confirmĂ©es par celles de GenĂšve en 1949 – dont les États-Unis sont signataires, rappelons-le – l’occupation d’un pays par une puissance ne lui en confĂšre pas pour autant la souverainetĂ©. PlutĂŽt qu’un « transfert », il conviendrait plus d’évoquer un rĂ©tablissement de la souverainetĂ© de l’Irak, mĂȘme si dans les deux cas le nouveau gouvernement n’a en dĂ©finitive de souverain que son nom et demeure infĂ©odĂ© Ă  l’occupant : ses pouvoirs sont limitĂ©s, son contrĂŽle sur ses forces armĂ©es faible, il est privĂ© de la facultĂ© de lĂ©gifĂ©rer ou d’adopter des dĂ©cisions majeures sans un accord tacite de la coalition. À certains Ă©gards, cette souverainetĂ© factice a pu rappeler le prĂ©cĂ©dent historique du Conseil arabe Ă©tabli en 1921 par la puissance mandataire britannique. DĂ©nuĂ© de tout pouvoir, celui-ci agissait pareillement sous le parrainage Ă©troit de ses concepteurs, jusqu’au retrait final de ces derniers en 1932.  Au lendemain du 30 juin 2004, la nature factice de cette souverainetĂ© irakienne prĂ©tendument recouvrĂ©e se traduit par l’influence toujours aussi
 
 7
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
prĂ©pondĂ©rante de membres de la coalition, affectĂ©s dans pratiquement chaque administration, notamment dans les ministĂšres stratĂ©giques tels que le pĂ©trole dont ils continuent de contrĂŽler tous les aspects. En outre, les autoritĂ©s irakiennes font l’objet de restrictions considĂ©rables. Sur le plan Ă©conomique par exemple, le gouvernement ne peut abroger le fameux ordre n°39 de la coalition, qui privatise l’économie irakienne. Il ne peut pas non plus remettre en cause les contrats de reconstruction passĂ©s unilatĂ©ralement Ă  la fin de la guerre. Mais c’est dans le domaine de la sĂ©curitĂ© que les limitations de la souverainetĂ© sont les plus prononcĂ©es. La rĂ©solution 1546 rĂ©affirme en effet le mandat de la force multinationale (FM) dirigĂ©e par les États-Unis et dĂ©jĂ  habilitĂ©e par la rĂ©solution 1511 du 16 octobre 2003 Ă  prendre « toutes les mesures nĂ©cessaires » pour lutter contre le terrorisme et permettre un retour Ă  la stabilitĂ©. DerriĂšre le simulacre de « partenariat sĂ©curitaire » supposĂ© fournir un renfort militaire aux nouvelles autoritĂ©s irakiennes pour lutter contre l’insurrection, l’occupant ne fait qu’affermir la « vassalisation » de ces derniĂšres.  Corollaire obligĂ© de l’occupation et de l’absence de souverainetĂ© dĂ©volue au gouvernement, le processus politique souffre d’un lourd dĂ©ficit de lĂ©gitimitĂ© aux yeux de la majoritĂ© de la population. Un sondage rĂ©alisĂ© par l’institut Oxford Research International rĂ©vĂšle ainsi que prĂšs de six Irakiens sur dix dĂ©sapprouvent la prĂ©sence des « forces d’occupation » dans leur pays, exigent leur retrait immĂ©diat et dĂ©clarent en outre n’avoir aucune confiance dans les nouvelles autoritĂ©s 5 .  Ce rejet trouve une explication additionnelle dans l’absence de reprĂ©sentativitĂ© du nouveau personnel politique. CoupĂ©s du pays pendant de nombreuses annĂ©es et ignorant les rĂ©alitĂ©s du terrain, les anciens opposants irakiens sont perçus comme les « serviteurs » de l’occupant et sont donc coupĂ©s de toute assise populaire. L’expression la plus visible du fossĂ© opposant le nouveau gouvernement Ă  ses administrĂ©s rĂ©side dans l’irrĂ©mĂ©diable dĂ©tĂ©rioration, depuis la fin de l’offensive militaire, de la situation sĂ©curitaire et la diffusion de l’insurrection Ă  travers le pays. On assiste au fil des mois Ă  la multiplication des attaques d’insurgĂ©s, anciens fidĂšles du rĂ©gime,                                             5 Sondage rĂ©alisĂ© entre le 19 mai et le 14 juin 2004 auprĂšs d’environ 3 000 Irakiens Ă  travers le pays, voir l’encadrĂ© p. 00.
 
8
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
islamistes-djihadistes irakiens ou Ă©trangers, membres des milices chiites, etc. La plupart des Irakiens semblent d’ailleurs lĂ©gitimer le soulĂšvement par la dĂ©fense des intĂ©rĂȘts supĂ©rieurs de la nation.  Deux phases importantes ponctuent cette insurrection. La premiĂšre, dĂšs le mois d’avril 2004, correspond Ă  une rĂ©volte chiite de grande ampleur dans le centre du pays et Ă  Bagdad. AnimĂ©e par le jeune leader radical Moktada Sadr, elle s’achĂšve Ă  l’automne suivant par un accord de dĂ©sarmement des milices sous la pression de la hiĂ©rarchie clĂ©ricale et notamment celle du grand ayatollah Ali Sistani. La seconde, chronique depuis la fin officielle du conflit, est marquĂ©e par la virulence du soulĂšvement sunnite, qui frappe principalement le « triangle » éponyme. Son apogĂ©e est la bataille de Falloudja au mois de novembre 2004.  Le processus de reconstruction gouvernementale en Irak se dĂ©roule ainsi dans un pays en proie au rĂšgne incessant de la violence, caractĂ©risĂ© au quotidien par des dizaines d’attentats suicides, d’attaques Ă  la voiture piĂ©gĂ©e, d’opĂ©rations de la guĂ©rilla, d’assassinats ou d’enlĂšvements face auxquels les autoritĂ©s dĂ©montrent une incapacitĂ© flagrante Ă  rĂ©tablir l’ordre. En consĂ©quence de quoi la guerre a dĂ©jĂ  coĂ»tĂ© la vie Ă  plusieurs milliers de civils depuis l’invasion du pays.  2.2. « Un gouvernement sans État » ?   Mais l’ampleur des violences en Irak s’explique avant tout par le fait qu’au-delĂ  de la simple mise Ă  bas d’un rĂ©gime, la coalition entreprend une destruction systĂ©matique de l’appareil d’État irakien 6 .  La « dĂ©baasification » ( De-bathification of Iraqi Society ) dĂ©crĂ©tĂ©e par l’ordre n°1 de la coalition, est la principale mes ure à l’origine du phĂ©nomĂšne de dissolution de l’État. InspirĂ©e du programme de « dĂ©nazification » de l’Allemagne en 1945, elle organise la dissolution du Baas, de ses services de sĂ©curitĂ© et organes de renseignement. En outre, sur les conseils de l’opposant                                             6  Consulter le rapport critique du Center for Strategic and International Studies (CSIS), Iraq’s Post-Conflict Reconstruction. A Field Review and Recommendations , 17 juillet 2003, http://www.csis.org/isp/pcr/IraqTrip.pdf
 
9
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
Ahmed Chalabi, elle entreprend une purge de l’administration : plusieurs milliers de fonctionnaires sont licenciĂ©s sur le seul fondement d’avoir appartenu Ă  l’ancien parti au pouvoir. DestinĂ©e Ă  punir l’ancien rĂ©gime, la « dĂ©baasification » prend les traits d’une punition collective, ignorant que l’adhĂ©sion au Baas s’apparentait plus pour les Irakiens Ă  un calcul opportuniste pour accĂ©der Ă  la fonction publique qu’à un choix idĂ©ologique dĂ©libĂ©rĂ©. Elle frappe sans discernement, provoque une dĂ©capitation massive des Ă©lites du pays, fragilise le fonctionnement des institutions et prive le pays de ses Ă©lĂ©ments les plus compĂ©tents.  Face à la propagation du chaos, la coalition tentera quelques mois plus tard de faire marche arriĂšre en engageant un processus inverse de rebaasification », consistant Ă  rĂ©intĂ©grer quelques milliers d’anciens « fonctionnaires. En vain. Tardif, ce revirement Ă©choue Ă  restaurer une crĂ©dibilitĂ© au gouvernement et Ă  la coalition, et ne permet pas de contrecarrer l’engrenage fatal d’implosion de l’État.  À la dĂ©composition de l’administration s’ajoute le dĂ©mantĂšlement de l’armĂ©e et des forces de sĂ©curitĂ© irakiennes. En mai 2003, le ministĂšre de la DĂ©fense est ainsi supprimĂ© et des dizaines de milliers d’officiers mis Ă  la rue, sans solde ni avenir. Pour calmer le mĂ©contentement des dĂ©mobilisĂ©s, la coalition annonce la mise en place d’une nouvelle armĂ©e (ordre n°22) et d’un code de discipline militaire (ordre n°23). Quatre nouvelles forces de police sont d’ailleurs crĂ©Ă©es : un corps de police, un dĂ©partement de surveillance des frontiĂšres ( Border and Customs Department , ordre n°26), un service de protection des installations ( Facilities Protection Service, ordre n°27) et un corps de dĂ©fense civile irakienne ( Civil Defense Corps , ordre n°28). Mais ces forces crĂ©Ă©es de toutes piĂšces et soutenues Ă  bout de bras par l’armĂ©e amĂ©ricaine souffrent de nombreuses tares. Sur le plan opĂ©rationnel, les nouvelles recrues rencontrent des difficultĂ©s Ă  se servir du matĂ©riel dont elles ont Ă©tĂ© pourvues ou menacent d’en faire un usage dĂ©tournĂ©. Leurs maigres salaires et les attaques dont elles font l’objet expliquent de surcroĂźt l’ampleur des dĂ©fections. Un autre point critique concerne l’allĂ©geance douteuse de ces forces aux autoritĂ©s politiques, en raison notamment des rapports flous souvent entretenus avec la rĂ©sistance locale.
 
10
Questions Internationales - n°16 29 septembre 200 5
 DerriĂšre cette tentative d’« irakisation » se pose, plus largement, la question du maintien de la prĂ©sence militaire Ă©trangĂšre en Irak. Cette problĂ©matique n’est pas sans rappeler le prĂ©cĂ©dent de la « vietnamisation » dĂ©cidĂ©e par le prĂ©sident Nixon en juin 1969 suite Ă  l’effondrement du Sud-Vietnam face aux forces communistes septentrionales. À l’époque, cette action consiste Ă  transfĂ©rer peu Ă  peu la charge des opĂ©rations militaires Ă  des forces armĂ©es locales, formĂ©es Ă  la hĂąte afin de sortir les États-Unis de leur enlisement. Bien que la situation irakienne soit fort diffĂ©rente, l’analogie avec le modĂšle vietnamien n’en demeure pas moins intĂ©ressante. Mais Ă  son instar, l’« irakisation » montre rapidement ses limites. En effet, alors que, en juin 2004, la coalition espĂšre cĂ©der la place Ă  des forces irakiennes fidĂšles au nouveau gouvernement 7 , son dĂ©sengagement se rĂ©vĂšle trĂšs vite impossible en raison de la faiblesse de ce dernier et de son incapacitĂ© Ă  mater l’insurrection. MĂȘme aprĂšs avoir rĂ©intĂ©grĂ© des vĂ©tĂ©rans de l’ancien rĂ©gime, l’appareil sĂ©curitaire reste fragile. En confondant la destruction du rĂ©gime de Saddam Hussein avec celle, autrement plus grave, de l’État, la coalition semble avoir crĂ©Ă© les conditions d’une insĂ©curitĂ© structurelle, rampante et Ă  l’avenir difficilement rĂ©versible.  3. Quel avenir pour l’Irak ? Enjeux actuels et perspectives  3.1. Les élections du 30 janvier 2005 : un bilan mitigĂ©   Le 30 janvier 2005, prĂšs de quatorze millions de citoyens sont appelĂ©s Ă  voter Ă  l’occasion des premiĂšres Ă©lections multipartites tenues en Irak depuis 1953. Si ce suffrage historique marque une avancĂ©e dĂ©cisive du processus de reconstruction – dĂ©bouchant sur la mise en place d’une assemblĂ©e de 275 dĂ©putĂ©s chargĂ©e de nommer un nouvel exĂ©cutif et de rĂ©diger un projet de Constitution –, les zones d’ombre qui l’entourent restent nombreuses.
                                            7 Les États-Unis dĂ©cident de nommer Iyad Allaoui, ancien officier de l’armĂ©e irakienne au cours des annĂ©es 1970, afin qu’il tente de rĂ©habiliter les officiers baasistes, l’objectif Ă©tant d’affaiblir la rĂ©sistance.
 
11  
Un pour Un
Permettre Ă  tous d'accĂ©der Ă  la lecture
Pour chaque accĂšs Ă  la bibliothĂšque, YouScribe donne un accĂšs Ă  une personne dans le besoin