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Collection haute couture Dior, 48 heures chrono Deux jours avant le défilé Dior, nous sommes entrés dans les coulisses des ate-liers. Retour sur 48heures d’efferves-cence, dans le bouillonnement du tulle et des sortilèges de la broderie.
44 •LE FIGARO MAGAZINE - 29 JANVIER 2011
PAR PAULINE SIMONS(TEXTE) ET ÉRIC MARTINPOUR LE FIGARO MAGAZINE(PHOTOS)
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C’est une Georgina masquée qui vient de revêtir la star du défilé. Un moment toujours délicat quand on connaît la complexité des robes.
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our J– 2l’atelier « flou ». En l’espace dedans quarante-huit heures, les brodeurs, fourreurs, plumassiers et les quatre-vingts petites mains ltpqpdaaauretromemrclfaoaeihîirsnénnpeap,elh.rpvJinmaqs,suiveuièimesermentorchestréabllteetssvamateequhaeCe.nu-crusnporaupresintturueocemtteirmitnl,eifédiéluroeclieleshowducem.Asapégiedsniomè-m002estardCettuqiaxeuhswo,raGSndaLberoàriotsesétecesedoeé.slutpscsfoefreètimllmiuant-émalsèrpqui se relayent jour et nuit vont accomplir des prodiges. Et pourtant, dans les étages de la mai-son Dior, le stress semble avoir définitivement jeté l’éponge. Le retard pris cette année par les ateliers n’y change rien. Aucune des seize robes, ni des seize pièces de l’atelier tailleur, n’est prête pour lefitting, autrement dit l’essayage. Exceptionnellement, il n’aura lieu que oment-là, dans le studio de John Galliano, les mouches ne voleront plus. Escorté de sa garde rap-tres de tulle –que pour les composantes du dessous » –,« rien sem-ble donner du fil à retordre aux doigts d’or. Avant de se rendre, à l’orée du soir. Dans l’atelier tailleur, de nombreux cols patien-tent. Pas encore montés. Telles de folles corolles, certains on-dulent encore. Il faut les museler d’un biais détendu afin qu’ils tiennent la pose. Et le temps presse.« Il manque deux centimètres ! La broderie a retenu »,responsable penché sur un tulleregrette le composé d’entrelacs étoilés de fils roses et de perles d’or.
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Comment imaginer, en voyant les mannequins prêts à entrer en scène (à droite), qu’il y a encore deux jours, dans l’atelier « tailleur » (ci-dessus), vestes et jupes étaient étendues, démantelées, sur les tables ?
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« Larègle est dene modifier en rien les lignes d’une toile» L’homme n’est pas étonné. Avec l’habitude, il connaît le pen-chant naturel de la broderie d’apparat : étriquer systématique-ment les étoffes les plus fines.« La première règle de la maison est de ne modifier en rien les lignes d’une toile, ne serait-ce que d’un mil-limètre »,explique la première main de l’atelier « flou ». Brodeurs et couturières vont combler le manque.« Il faut retrouver le même tombé qu’à l’initial et surtout éviter que cela ne “visse”. »Gare aux faux plis ! Mais ce n’est qu’une partie du puzzle car, chez Dior, le dessin ne s’arrête pas aux coutures. C’est d’ailleurs ce qui donne l’impression qu’elles n’existent pas. Une nouvelle broderie arrive :« Vous pouvez la réceptionner. Ce doit être le complément de la 18. Imaginez ! Les trente-deux passages du défilé sont brodés et certains nécessitent deux ou trois interven-tions. »D’ailleurs, toutes les maisons parisiennes ont été conviées : Lesage, Hurel, Vermont... Il y a encore quelques se-maines, les deux ateliers vivaient dans la lumière argent des Quand le couturier toiles. En haute couture, les toiles illustrent les premiers essais a livréses croquis, en 3 D. Taillées et cousues dans un tissu de coton et lin blanc, l’atelier met en œuvre elles ont été réalisées d’après les croquis de John Galliano livrés les toiles avec ici un il y a deux mois à une équipe aux aguets. Autant de dessins en premier essayage noir et blanc qui sont déjà d’une bienveillante précision. Puis, (à droite). Le numérotage tel un modèle vivant, le vêtement apparaît. John Galliano le fa-et les traits (à gauche) çonnera à discrétion jusqu’à obtenir le volume rêvé. Les tissus définissent le sont sélectionnés en simultané : certains sont fabriqués spécia-positionnement lement pour la maison.« John Galliano travaille comme un pein-des couches de tulle qui figureront l’ombretre ou comme un sculpteur,commente une première main. Son ins-sur le modèle du défilé.piration part toujours d’une forme et non d’un détail, et nous sommes ••• 29 JANVIER 2011 - LE FIGARO MAGAZINE• 47
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Dans deux minutes, le show va commencer. Les mannequins s’apprêtent à entrer dans l’arène.
Avant le show, le couturier vérifie tout
chargés de mettre en place son imaginaire. Quel que soit le challenge. ••• Heureusement, nous avons des équipes hyper-spécialisées capables de miracles. »On se souvient de la manière dont Frank Gehry avait imaginé le musée Guggenheim de Bilbao. En froissant une feuille de papier. Et son staff avait suivi.« John Galliano a l’œil sur tout. Il surveille tout. Les accessoires, les chapeaux, les coiffures, les maquillages. D’ailleurs, en ce moment, il fait des essais de make up sur des modèles choisis spécialement pour cela. »Mais la mise en œu-vre de l’imaginaire exige des règles, des compas et un zeste d’éternité. Du reste, les dernières nuits sont toujours sans fin. A zéro heure, la nouvelle équipe arrive. Les couturières du soir reprennent en main des « bébés » de soie que certaines peinent à abandonner. J– 1Lefittinga commencé tard, vers 16 heures. Et il s’est clos à la nuit tombée. Dans un rythme endiablé. Mais sans grince-ments de dents. Convoqué à une heure précise, chaque man-nequin s’est lové dans ce premier et dernier essayage. Ce qui n’exclut jamais les retouches de dernière minute. John Galliano a vérifié chaque passage et chaque tombé : la courbe des cols, le bouillonné des soies, le plissage des jupes, la nervosité des nœuds. Les trente-deux modèles sont prêts pour le show. Deux heures avant le défilé.La tente a été montée au mu-sée Rodin. Dans le backstage, Pat McGrath et Orlando, les stars
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du maquillage et de la coiffure, sont déjà sur le pied de guerre. Face aux miroirs, les mannequins patientent. Sans états d’âme. Entre mots fléchés, grignotage de bonbons Haribo et échange de mails, elles continuent leur vie tandis que les coif-feurs – un par modèle ! – bouclent, crantent ou enrubannent leur tignasse de rêve. Discrètes, les manucures se penchent sur leurs menottes, tandis que la ruche commence à bruisser. Puis, les pommettes et les nuques se nacrent, les lèvres se pourprent, les yeux s’étirent sous l’encre noire de l’eye-liner. Cette année, ce sera faux cils à volonté. En une heure, tous les visages sont devenus des emblèmes : celui de la femme Dior à la Gruau. Dans le vestiaire, les habilleuses guettent les ordres de la responsa-ble :« Mona, tu habilleras la 31 et la 32, mais tu ne déshabilleras pas la 32 après le show, car elle va être shootée. »Les portants se rem-plissent doucement, tandis que les gazelles se gèlent avant de revêtir leur carcan de soie. John Galliano est dans sa loge. C’est toujours lui qui, avant les sunlights, vérifie chaque passage. La petite demi-heure de retard n’affole personne. Les modèles sont maintenant prêts, certains prennent déjà la pose sous le regard à la fois gourmand et concentré d’une faune spécialisée qui shoote, discute et s’enquiert. Alignés comme à la parade dans un dédale de couloirs, les mannequins entament alors leur inexorable marche. En déhanché.
John Galliano “Pour moi, c’est une bible” Le Figaro Magazine – Racontez-inscrite sur ces toiles. Ellesencore commencé et vous sem-nous l’histoire de cette nou-sont dans l’espace comme desbliez religieusement serein... velle collection. Qu’est-ce qui l’amobiles. Très belles à photo-Faut-il l’avouer ? Je me suis inspirée ? Un pays, une œuvredécouvert. A Noël, je suisgraphier. J’ai pensé aux éclai-d’art, une rencontre...allé pêcher le calme dans unerages d’Irving Penn, qui créent John Galliano –île du nord de la Thaïlande. JeCette collectiondes formes et des proportions a été inspirée par la merveil-merveilleuses. Toutes les toi-voulais faire taire toutes ces leuse et longue complicité en-les de la collection ont étévoix. Quand vous êtes un tre Christian Dior et l’illustra-rephotographiées afin d’évo-créatif, la sensibilité prend teur René Gruau. Dior luiquer une sorte de clair-obscur,parfois le pas sur la logique. avait donné carte blancheun passage de l’ombre à la lu-J’avais envie de m’échapper. pour interpréter son travail, samière dans son expression laOr, j’ai des amis qui sont moi-ligne et cette silhouette quiplus simple. C’est cette densiténes bouddhistes et plusieurs l’aida à définir le new-look. J’aique j’ai essayé de construire.d’entre eux mettaient un fouillé dans les archives deLà où se trouve la lumière,terme à quatre ans de vœu de René, tant j’aime la qualité dej’utilise par exemple un rouge,silence. Je suis donc allé leur ses illustrations et sa manièreet là où s’inscrit l’ombre, desrendre visite et j’ai rencontré de détourer ses personnages.superpositions de tulle dessi-leurs aînés, qui ne savaient ni Le sujet semble jaillir de lanent les passages. L’ensemblequi j’étais ni qui était Dior. page. Quand vous avez larecrée le style de l’illustrationPour eux, j’étais simplement chance de regarder ses dessinsde René Gruau. Lors du show,brother John. Alors j’ai eu en-de près, vous voyez avec quelleon a pu voir des ombres por-vie de comprendre ce qu’était complexité les couleurs sonttées rouges comme dans cer-le karma et de m’imprégner appliquées. Parfois, juste pourtains de ses dessins.de leur spiritualité. Ils m’ont réaliser un noir, il faut peut-La broderie est très présente dansbeaucoup questionné. No-être cinq couleurs. En appa-cette collection. Est-elle aussi ins-tamment en ce qui concerne rence, le travail de Gruaupirée par les dessins de Gruau ?la création. C’est une aire semble accompli sans effort,Les broderies évoquent cesdans laquelle je me sens mais en réalité, il est fait avectouches au pinceau avec les-calme, vraiment heureux. Je détermination et autorité.quelles il pouvait achever,perds toute notion du temps : Pour moi, c’est une bible! d’unefaçon presque ébau-quelqu’un peut sonner à la Vous savez que j’ai failli deve-chée, le dessin d’une jupe.porte, je n’en ai pas nir illustrateur...Elles font écho aux codes de laconscience. J’ai enfin compris Beaucoup de photographes ai-que la création était unemaison mais sont totalement ment shooter vos « toiles » (pre-contemporaines, parce que,forme de méditation, que mière ébauche en tissu). Queen évoquant ce rythme duc’était en tout cas la mienne. symbolisent-elles pour vous ?Et depuis tout ce temps, jetrait propre à René Gruau, Ce sont des lettres d’amourelles illustrent une nouvellel’ignorais. Cela a été une révé-avec des croix rouges, desfaçon de les travailler.lation... nœuds et des notes. TouteDeux jours avant le show, lefit-PROPOS RECUEILLIS une conversation créative estting(essayage) n’était pasPAR PAULINE SIMONS
René Gruau, le trait virtuose ené Gruau (1910-2004) et la maison Dior ? Une histoire ansR. Si le nom de l’artiste est tombé d’amour qui a duré quarante dans l’oubli, ses illustrations sont tatouées dans la mémoire collective. René Gruau et Christian Dior, qui s’étaient rencontrés dans les années 30 au...Figaro,partageaient
cette même vision de l’avant-garde. Et c’est en 1947 que le couturier demanda à l’illustrateur de dessiner l’égérie de Miss Dior. Gruau avait l’art de poser un regard, de dessiner un mouvement, de raconter une histoire en quelques traits. Il créa un style. L’illustrateur fut aussi l’« interprète virtuose » d’autres grandes maisons comme Pierre Balmain ou Jacques Fath, et de marques en vogue – Rouge Baiser, Scandale, Payot... C’est à lui que l’on doit les affiches du Moulin Rouge, du Lido ou du Casino de Paris, ainsi que celle deLa Dolce Vita,le chef-d’œuvre de Federico Fellini. Selon Christian Lacroix, « une robe réussie est celle qui a la netteté et l’aplomb d’un Gruau, parce que la collection idéale ressemble sûrement au défilé vivant de son œuvre. »Le ciel semble l’avoir entendu. P. S.
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