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LITTERATURE POPULAIRE ET SOCIETE
Quesavons-nousdelalittératurepopulaired'expressionarabeauMagh­ reb?Dequelstextesdisposons-nous? Sinousfaisonslebilanquantitatifdespublications,noussommesbien obligésdeconstaterquecelles-cinerendentcomptenideladistribution géographique(pourl'Algérie,àpeinepourrions-nousciterunedizained'en­ quêteséparses:Sud-Oranais,Ouarsenis,Blida,Alger,Annaba,Djidjelli,le Souf,etc.)nideladiversitéetdelarichessedesgenres(1).Onpeutdéplorer bienentendulemanqued'intérêtmanifestéparleschercheurspource fondscultureldelanguearabe,alorsquedansd'autresrégionsdumonde, àlafinduetaudébutdusiècle,larecherchefutsiféconde. Quantàlaqualitédesouvrages,forcenousestdeneretenirqu'une partied'entreeux.C'estauxlinguistesquenousdevonslestexteslesplus sûrs.Maisilvasansdirequeceux-cisetrouventéparpillés,parceque traitéscommeéchantillonsdelangue,etnonpascommetémoignagesma­ jeursdelapenséeetdelavisiondumonded'unesociété.Notrecritique seraplusvivepourjugerdespublicationsprésentéescommerecueilsde littératureorale.Unpremierconstatdecarenceconcernel'absencedesren­ seignementsélémentairessurlesconditionsderecensement,sanslesquelsune partiedutravailscientifiqueestrendueimpossible.Undeuxièmeconstat, plusgraveànosyeux,portesurlemanqued'authenticitédetextesquinous sontparvenusdansdesversionsfragmentaires,destraductionsquilesdé­ forment,voiremêmetendentàlesadapterauxgoûtslittérairesdupublic européen(2).Cequenousentendonspartextesdetraditionorale,cesont destextesfixésdansleurlangued'origine,l'arabe,etleursversionsinté­ grales. Enfin,nousdevonsnoterl'absenced'étudesmêmepartiellesdelaliité­ populaired'expressionNousn'avonspasàl'heureactuellene serait-cequ'unouvragederéférence,quoiquevieilli,comparablel'Essai la desdeHenriBasset(Alger,1920).
(1)Pourendonnerunexemple,Claude-HébertBreteaun'apasrecueillimoinsde 300textes,entrelesannées1964et1969,dansunepetitecommunautéduNord-Constantinois (180personnes,dont15conteursetconteuses). (2)Ils'agitdenuancercetteaffirmation:certainsauteursquiontpubliédes dansuneseuletraductiononteuneanrnoinslesoucidesuivreleplusfidèlement possibleletexteoriginal(parex.,J.Desparmet,ladoct.oubiennousoffrentdu texteoriginaluneversionstylisée(parex.,S.Bencheneb).Maismettonsengarde lecteurcontredestitresquinouségarent,dugenreContesarabes(E.deLorral),ou Contes,légendes,histoires,Alger(H.Angel),lesauteursexploitantdesélémentsde traditionoralepourfaire«œuvrelittérairepersonnelle».
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C.H.BRETEAUETM.
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Malgrétouteslesréservesquenousvenonsd'exprimer,nousallons essayerdecaractériserl'undesgenreslemieuxconnuetgénéralement identifiécommeconteouennouslimitantaudomaine algérien.Sinousnousattachionsauxcritères.externesetsuperficiels,nous pourrionsdégagerlaparentédescontesalgériensavectelouteltypemédi­ terranéen,ouautre(3).Cen'estpasnotrepropos.Notreproposestde sidérerlestexteseneux-mêmes,del'intérieur,defaçonàdégagerleursens propre,àsaisirceenquoileconteestleproduitunique,spécifiqued'une sociétédéterminée.Maisavantd'aborderlecontenu,avantdenousinterro­ gersurlafréquence(oul'absence)decertainsproblèmesposésparleconte algérien,examinonslesconditionssocialesdanslesquellesleconteestdit, etparqui.
SOCIALESDE
DIFFUSIONORALEDUCONTE.
C'estpresqueàunereconstitutionqu'ilfautnouslivrercienosjours. Noussavonspardesrécitsdevoyageursetdetémoinsencorevivantset pouvonsencorel'observericietquelquefoisqu'ily adeslieuxpro­ picesetdesmomentsfavorables:endehorsdel'intimitédomestique,les endroitspublics(placesdevillages, cafés,échoppesdebarbiers,bains maures...),aucoursdesfêtesreligieuses(particulièrement,pendantles veilléesdeRamadan),lejourdumarché,etc.Demêmesavons-nousque certainstravauxmanuelsétaientaccompagnésdelarécitationdecontes,ou qued'anciensrécitsépiquesfurentréactualisésparlaGuerred'Indépen­ dance.Cepatrimoineculturel(4),simenacédecéderlepasauxmassmedia, n'acependantpasdisparudetouteslesmémoires.L'occasiondedireun contepeutsurgirauhasarddesconversations,pourlesimpleplaisir;ou bienellepeutnaîtred'unévénementfortuitqu'unconte(ouunproverbe) vient,àpointnommé,éclaireràlamanièresdesexemptaduMoyenAge. Onobserveencorechezdesgroupesdetravailleursastreintsàdesdéplace­ mentsdeplusoumoinslongueduréel'échangedeconiespourcomblerles heuresd'inactivité(5).
(3)Parex.,letypeàefiIleaubasilic.présentenSicileLoNICRO,1958) etenTurquieCW.EBERHARDetP.N.BORATAV,1953),descontesassimilablesàceuxdes etUneNuits(histoiresd'Harounar-Rachid,entreautres),oudel'Egypteancienne Rhampsinite",deuxfrères.).Mêmes'ilyeutemprunt-etl'onpourraitfaire appelàl'histoiredecetterégionlescontactsontétéd'uneintensitéexceptionnelle l'intérêtserait,selonnous,devoirquellesynthèseoriginaleauraitréaliséeentre élémentsempruntésetélémentsàsoi,qu'ils'agisse,selonlescas,dediffusionorale.ou defolklorisationàpartirdelalittératureécrite. (4)Nousnousréjouissonsdeconstaterl'intérêtmanifestéparlesAutorités (cf.AhmedTALERIBRAHIMI,DeladécolonisationàlarévolutionAlger,SNED, 1973,pp.22et26). (5)Pardesouvriersdespontsetchausséesqui,avantdes'endormirsousla tenteouàlabelleétoile,seracontentdeshistoiresentreeux.D'unefaçongénérale, l'occasiondepasserlanuitdanslanatureparaitpropice,parmileschasseursparexemple. decontesrelevantdugenrefantastique.
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Cequenousvenonsdediretendraitàsuggérerquetoutlemondeest conteur.Cen'estpastoutàfaitlecas.Ilestgénéralementadmisqu'ily a deuxtypesdeconteurs,lesconteursprofessionnels(dontlaprofessionse faitraredenosjours)etdespersonnes,hommesetfemmes,dontlarenom­ méeestd'êtrede«bonsconteurs».Lesrépertoiresquenouspossédons,ont étérecueillisauprèsdeconteursnon-professionnels:paysans,tisserands, petitscommerçants,tisseusesdeburnous,couturières,femmesdeménage, etc. Nousavonsfaitallusionplushautàladiversitéetàlarichessedes genres.Maisplutôtquedeparlerde«genres»,ilseraitplusjustededire quecertainscontesontunclimatépique(6),d'autresunclimatmerveilleux oufantastique,d'autresunealluredenouvellesoudesatiressociales,etc. Ilesteneffetartificieldevouloirclasserunecatégoriefigée(contede mœurs,contemerveilleux,parexemple)untexteinterfèrentréalitéet fiction,l'onpasseinsensiblementdumondedelaviequotidienneau mondedel'imaginaire(7).Inversement,certainscontesquifontfigurerune sociétécomposéeuniquementd'ogres,mettentenjeu,aumoyend'une transfigurationfantastique,destactiquesetdesstratégies«humaines»(8). Cecidit,unpourcentagepUTementexploratoirefondésur13textesorigi­ nairesd'unemêmerégionculturelle,quelquesoitle«genre»auquelceux­ ciappartiennent,montrequeplusdelamoitié(51,3%)traiteenprioritédu problèmedumariage.Etabliàpartirdesmêmestextes,unpourcentaged'une autrenatw"e-portantsurlesrapportsentrepersonnages-révèleque l'ensembledesrelationsdeparentévientencoreaupremierrang.Lapro­ blématiquefondamentaleposéeiciapparaîtdonccentréesurmariageet famille.
MARL\GEETFAMILLE.
Essayonsdediscernerlescourantsidéologiquesexprimésencommun parlesdifférentscorpusdontnousdisposons.Sansdouteexiste-t-il,icietlà, quelquestextesayantlaclartédevéritablesmanifestesàlafoiscontrela bigamieetcontreleprincipedumariageavecl'étrangère:lacousine,fille del'onclepaternel,estproposéecommelafemmeidéale(soumise,fidèle, discrèteetbonnemère)s'opposantcatégoriquementàl'étrangère(ennemie del'homme,quine'pensequ'àacquérirsalibertédemouvementpourse livreràl'adultère).Maislamajoritédestextesestplusambiguë.Uncer­
(6)Parex.,lesversionstransmises,sousformedecontes,del'histoirede«Dyâb etDjâzya.Cf.notrebrefessaisurlestransformationssubiesparl'épopéehilâlienne dansActesduCongrèsd'étudesdescuLturesméditerranéennesd'injLuencearabo­ berbère,Alger,SNED.1973,pp.358-364. (7)Certainesformulesinitiales,devenuesclichés,dutypeétaitetiln'étaitpas" ontpeut-êtrepourbutdenousintroduiredansunmondeàlafoisvraisemblableet invraisemblableàlafoisdansletempsethorsdutempstelquenousleconcevons. (8)Cespersonnagessurnaturelssontenproieàdespassions.àdesmouvements séditieux,àdesconspirations,àdesconflitspourlasuccessionaupouvoir,etc. (J.ContespopuLairessurlesogresrecueiLlis àParis,1909).
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C.H.BRETEAUETM. GALLEY
tainnombred'entreeuxnousprésentelehérosallantcherchersafemme ailleurs,traduisantainsiunetendanceàprendresafemmeàl'extérieurdu grouped'appartenance.Leplussouventalors, lechoixestàl'initiative del'homme.Maisilestimportantdesoulignerquel'héroïnepeutlancer son dévolu,malgrél'opposition familiale,surl'undesprétentantsquilui sontoffertsetauxquelss'estjointle«voyageureût-ill'apparenced'un teigneux.Ils'agitdecontesàclimatmerveilleux.Enrevanche,dansle conteàalluredenouvelle,plusprochedelaréalitésociale, semanifeste davantagelapréférenceaccordéeàl'endogamie(9).aussi,l'hommea l'initiativeduchoix.Lesqualitésreconnuesàlafemmesontcellesqui correspondentaupointdevuedel'homme.Néanmoins,aucoursdela relationdeconflitplusoumoinssimuléquiprécèdelemariagedansun certainnombredetextes,lafemmes'affirmecommel'égaledel'homme,en touscas sousl'angledel'intelligenceverbale.Pourlereste,avouonsqu'elle usequelquefoisdemoyensquinesontpasétrangersàladuplicité(kid en-nsâ').Maiselleenuse,toutendéfendantlesvaleursdugroupe,et finalementellereconnaîtraensonmarile«maîtredesamaison Pournousrésumer,disonsschématiquementque,danslaperspective masculine,deuxtypess'opposent:«femmedudedans»,«femmedude­ horsPourtantilexisteuntroisièmecourant(bienquemoinsrepré­ senté)quiproposepeut-êtreunerésolutiondecetteopposition,grâceàun jeusubtildedédoublementchezlepersonnagedel'héroïne(10):jew1e épousée, ellerefuseàl'hommelaconsommationdumariage,jouantlerôle d'unêtremuetetindifférent;«étrangère»rencontréeàtroisreprisesau coursdevoyages, elleséduitparsabeautéetsaconversationlemaridéçu etluidonnedesenfants.Serait-elle,auniveaudelafiction,l'imageidéale delafemme,appartenantcommeunesœuraugroupesocialdel'hommeet sachantêtreà la foisl'épouseetl'amante? Quandlecontes'achèvesurlemariage,lasituationidéaledupointde vuedel'hommesemblebienêtrel'installationducouplechezlesparents dumari.Dupointdevuedelafemme,l'accentestmissurlasécuritéque luiaccordel'institutiondumariagerienneluimanquait»,diradansun raccourcileconteur).Leproblèmedelacohabitationaveclafamilledu mariestsouventéludé(11). Maisunensembledetextesdécritouvertement les conflits quinaissentdelavieauseindugroupefamilial. Cesconflitsnesontpas lesmêmesd'unerégionàl'autre.Unconflit majeurestceluiquiopposemère,filsetbru.Dansces conditions,ilapparaît quel'uneoul'autredesdeuxrelations,maternelleouconjugale,doitêtre éliminée.Ceciestliéaufaitquelefils semontretropfaibleàl'égarddesa mère,unemèrequin'estpas,oun'estplus(parcequeveuve)subordonnée àl'autoritéd'unAi1leurs, les conflitssurgissententresœurdumari
(9)Letermen'estpasàprendreausensd'endogamiestrIctementfamlIlale:il s'agitd'épouserunefille,sinondelafamille,dumêmegroupesocial. (10)Celle-ciappartienteffectivementaumêmegroupequelejeunehommequise marieavecelle.UneversiondececontefiguredansM.GALLEY,Badraz-Zinetsix contesalgériens,ParIs,1971(voirenparticulierpp.164-175). (11)Iln'estpasquestIondelamèredumarietlepèremeurtdevieillessepour laisserlasuccessionàsonfils.