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LA VRAIE JEANNE D'ARC tome III LA LIBÉRATRICE

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LA VRAIE J E A N N E D'ARC — III — OUVRAGE HONORÉ D'UN BREF DE SA SAINTETÉ LÉON XIII LA LIBÉRATRICE D'APRÈS LES CHRONIQUES ET LES DOCUMENTS FRANÇAIS ET ANGLO-BOURGUIGNONS, ET LA CHRONIQUE INÉDITE DE MOROSINI PAR Jean-Baptiste-Joseph AYROL.ES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS Sache ung chacun que Dieu a monstré et monstre ung chaque jour qu'il a aimé et aime le royaulme de France.... Mais sur tous les signes d'amour que Dieu a envoyez au royaulme de France, il ne y en a point eu de si grant ni de si merveilleux comme de ceste Pucelle.
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LA VRAIE JEANNE D'ARC
— III —
OUVRAGE HONORÉ D'UN BREF DE SA SAINTETÉ LÉON XIII
LA LIBÉRATRICE
D'APRÈS LES CHRONIQUES
ET LES DOCUMENTS FRANÇAIS ET ANGLO-BOURGUIGNONS,
ET LA CHRONIQUE INÉDITE DE MOROSINI
PAR
Jean-Baptiste-Joseph AYROL.ES
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
Sache ung chacun que Dieu a monstré et monstre ung
chaque jour qu'il a aimé et aime le royaulme de France....
Mais sur tous les signes d'amour que Dieu a envoyez au
royaulme de France, il ne y en a point eu de si grant
ni de si merveilleux comme de ceste Pucelle.
MATHIEU THOMASSIN.
PARIS
ie
GAUME ET C , ÉDITEURS
3 , RUE DE L'ABBAYE
1897
Droits de traduction et de reproduction réservés. JHS
A SAINT MARTIAL,
APOTRE DE L'AQUITAINE,
 et à tous les autres disciples du Seigneur et des Apôtres évangélisateurs des Gaules ;
A SAINT DENYS L'ARÉOPAGITE,
DISCIPLE DE SAINT PAUL, PREMIER ÉVÊQUE DE PARIS,
INSPIRATEUR DE SAINT THOMAS D'AQUIN ;
A SAINT MARTIN,
LE GRAND THAUMATURGE DES GAULES,
LE DESTRUCTEUR DU DRUIDISME DANS LES CAMPAGNES;
A SAINT RÉMY,
L'APOTRE DES FRANCS,
LE JEAN-BAPTISTE DE LA NATION TRÈS CHRÉTIENNE;
au nom de tous ceux qui ne répudient aucune des célestes auréoles dont l'Église
Romaine proclame que Jésus-Christ a daigné parer sa fille aînée ;
L'AUTEUR,
Jean-Baptiste-Joseph AYROLES
de la Compagnie de Jésus.
eLe Saint Jour de Noël 1896, XIV centenaire du Baptême de Clovis. BREF DE SA SAINTETÉ LÉON XIII
Dilecto filio Joann. Baptiste Ayroles e Soc. Jesu, Parisios,
LEO PP. XIII.
DILECTE FILI, SALUTEM ET APOSTOLICA M BENEDICTIONEM.
Rem tu amplam et operosam dudùm aggressus, ut memoriam
Joannæ de Arc, Virginis Venerabilis, illustrares, jam doctorum
hominum expectationem probe sustines et eruditionis copia et
judicii prudentia.
Licet vero, ut institutum constanter pergas, nihil tibi hortatu sit
opus et laude, utrumque tamen, pro ipsa nei præstantia, ultro
impertimus. Nam istud patriæ vestræ insigne decus, idem est Reli-
gionis Catholicæ, cujus præsertim consilio et ductu, magna gloriæ
verse ornamenta sibi in omni ætate peperit Gallia.
Sic igitur procedat opera tua, ut, quod præcipue spectas, hæc
tota causa ab hostium religionis ictibus, non invulnerata modo,
sed confirmata et auctior emergat.
Sunt præ ceteris qui res gestas magnanimæ pientissimæque
Virginis omni exuant divinæ virtutis instinctu, eas dimetientes ad
humanæ tantum opis facultatem; vel qui de iniqua ejus damnatione,
irrogata nempe ab hominibus Aposlolicæ huic Sedi maximè infensis,
ipsam criminari Ecclesiam non vereantur.
Ista et similia ad lacem fidemque monumentorum sapienter
refellere, interest magni ; idque genus optimum est de religione
simul ac civitate benè merendi. IN QUO TU QUIDEM, DILECTE FILI,
VERSARI NE CESSES alacer ; eo nunc magis, quod sacræ ejusdem
causas cursus proximo decreto nostro, rite ac legitime cœpit.
Interea par libi in reliquo opere in omnique consilio tuo auxi-
lum adsit bonitatis divinæ; quod Apostolicæ Benedictionis munere
peramanter optamus.
Datum Romæ apud S. Petrum, die XXV Julii, anno MDCCCXCIV
Pontificatus nostri decimo septimo.
LEO P.P . XIII. TRADUCTION
A notre bien-aimé fils, Jean-Baptiste Ayroles, de la Compagnie
de Jésus, à Paris,
LÉON XIII, Pape.
BIEN-AIMÉ FILS, SALUT ET BÉNÉDICTION APOSTOLIQUE.
Dans l'œuvre vaste et laborieuse depuis longtemps entreprise par
vous, de mettre en lumière la figure de la vénérable Vierge,
Jeanne d'Arc, vous répondez dignement à l'attente des doctes, et
par la richesse de l'érudition et par la sagesse de vos jugements;
et encore que pour la continuer et la poursuivre, vous n'ayez besoin
ni d'exhortation ni d'éloges, il Nous plaît, à raison de l'importance
de l'œuvre, de vous départir encouragements et louanges.
C'est qu'en effet celle qui est l'insigne honneur de votre patrie,
l'est en même temps de la Religion Catholique ; de la Religion Catholique
dont les lumières et la direction, plus que toute autre cause, ont en
tout temps fait conquérir à la France les fleurons de la vraie gloire.
Conduisez donc votre travail en sorte que, — ce qui est votre but
principal, — tout ce grand fait de la Pucelle, non seulement ne soit
en rien amoindri par les coups des ennemis de la Religion, mais
en ressorte plus constant et plus éclatant.
En tête de ces ennemis, il faut placer ceux qui, dépouillant les
exploits de la magnanime et très pieuse Vierge de toute inspiration
de la vertu divine, veulent les réduire aux proportions d'une force
purement humaine ; ou encore ceux qui, de son inique condam­
nation portée par des hommes ennemis très acharnés de ce Siège
Apostolique, osent faire un thème d'incrimination contre l'Église.
Réfuter sagement, à la lumière et sur la foi des documents,
pareilles assertions, et celles qui s'en rapprochent, est de très grande
importance ; c'est une excellente manière de bien mériter de la Reli­
gion et de l'Etat.
NE CESSEZ PAS, BIEN-AIMÉ FILS, DE POURSUIVRE ALLÉGREMENT CE TRA­
VAIL, maintenant surtout que Notre récent Décret a ouvert le cours
canonique et régulier de cette sainte Cause. Que la Bonté Divine vous
continue son assistance pour le reste de l'œuvre et l'exécution de
votre plan tout entier : c'est ce que Nous vous souhaitons très affec­
tueusement en vous départant Notre Bénédiction Apostolique.
e
Donné à Rome, à Saint-Pierre, le xxv jour de juillet de
l'an MDCCCXCIV, de notre Pontificat le dix-septième.
LÉON XIII, Pape. AU LECTEUR
Le Bref de Sa Sainteté, la plus haute et la plus douce des récom­
penses pour l'auteur des volumes la Vraie Jeanne d'Arc, est pour
ceux qui l'ont soutenu par leurs paroles, leurs écrits, leurs sous­
criptions et leurs prières, un incomparable encouragement qu'il est
heureux de leur offrir avec l'expression de sa gratitude.
Sa Sainteté a daigné lui dire de poursuivre son œuvre sans se
laisser en rien interrompre : IN QUO TU QUIDEM, DILECTE FILI, VACARE
NE CESSES. Pour un vrai catholique, spécialement pour un fils de Saint
Ignace, c'est un ordre que le moindre désir, la plus simple invita­
tion que le Vicaire de Jésus-Christ veut bien lui manifester. Obéir
allégrement est tout à la fois un honneur et une source de grâces.
Les amis de la première heure voudront nous continuer un concours
qui a été et demeurera notre force ; l'espérance de coopérer à une
œuvre que le Vicaire de Jésus-Christ déclare très profitable au bien
de la société religieuse et civile, nous en attirera de nouveaux.
Cette œuvre a été qualifiée en trois mots par un des historiens les
plus accrédités de la vénérable Pucelle, par M. Marius Sepet, qui est
en même temps un des critiques catholiques les mieux posés : « C'est
un œuvre de vulgarisation, de recherches et de discussion », a-t-il
écrit.
I
Œuvre de vulgarisation, elle a pour but de permettre à quiconque
n'est pas sans quelque culture intellectuelle d'étudier la céleste appa­
rition dans les sources mêmes de son histoire. Il est nécessaire que
ces sources soient vulgarisées, pour que l'angélique figure apparaisse
à tous les regards, dégagée des travestissements et des mutilations X AU LECTEUR.
que lui ont fait subir les erreurs qu'elle foudroie; c'est nécessaire pour
que de son radieux visage tombent les ineffables lumières qui en
jaillissent. La Pucelle est une démonstration irréfragable de la
divinité du christianisme, un touchant exposé de son dogme et de sa
morale, la justification des pratiques catholiques, un coin du voile
qui nous dérobe les réalités invisibles soulevé, c'est le Ciel entrevu.
Elle n'est tout cela que tout autant qu'elle apparaît telle que les con­
temporains la virent et la contemplèrent, telle qu'elle s'est manifestée
elle-même dans les lettres qu'elle a dictées, dans les réponses que lui
arrachèrent les tortionnaires de Rouen. Il y a toujours plaisir et profit
à étudier ces maîtresses pièces, à les rapprocher, à voir comment,
même les plus hostiles, laissent échapper des aveux précieux à re­
cueillir, et fournissent au penseur le sujet de profondes réflexions.
Donner les documents dans leur matérialité, dans la langue où ils
ont été écrits, en respecter jusqu'à l'orthographe, c'est les réserver
aux raffinés de l'érudition, et les rendre inaccessibles à ceux que des
études spéciales n'auront pas préparés à les pénétrer. Sans parler
des pièces écrites en latin, — et elles sont nombreuses, — en vieil
italien ou en allemand, les lecteurs qui voudront ou même seront en
e
état de lire une Chronique française de la première partie du XV siècle
sont en petit nombre. L'orthographe du temps, si différente de la
nôtre, en rend la lecture suivie, pénible et fatigante. Bien des mots
ont entièrement disparu de la langue. On ne dit plus atout pour avec,
adonc pour alors, greigneur pour meilleur, etc. Ce qui est une plus
fréquente cause de méprise, bien des mots que nous possédons encore
ont perdu une partie des acceptions qu'ils avaient alors; on com­
prend mal, ou l'on ne comprend pas tout de suite, si on leur donne
l'acception restreinte qu'ils ont conservée. Le mot hôtel, qui ne
se prend plus aujourd'hui que dans le sens d'hôtellerie, ou d'habitation
e
luxueuse, désigne au XV siècle toute demeure habitée par l'homme,
comme c'est encore l'acception du mot oustal dans certains patois
du Midi ; le mot harnais ne s'applique pas seulement à l'équipement
du cheval, mais à celui du guerrier; bataille, qui aujourd'hui désigne
le combat engagé entre deux armées, signifia dans les Chroniques
l'armée elle-même ; le mot assai a souvent la valeur d'un superlatif,
et doit être pris pour très, beaucoup, fort. Le Glossaire de la langue du
moyen âge de Lacurne de Sainte-Palaye, que nous avons eu constam­
ment en mains durant notre travail, se compose de dix volumes in-4° AU LECTEUR. XI
à deux colonnes, et nous y avons inutilement cherché plusieurs mots
des Chroniques que nous avons reproduites. Ajoutons que la cons­
truction des phrases s'écarte de la construction aujourd'hui en usage.
Elle prête souvent à l'équivoque, surtout dans l'emploi des pronoms
relatifs qui peuvent grammaticalement se rapporter à plusieurs
sujets. La phrase, parfois démesurément longue, se compose de parties
qui ne sont reliées entre elles que par d'interminables et. Les mots
dit, dite, semblent faire partie des articles, avec lesquels ils sont
écrits comme s'ils en étaient la seconde syllabe, tant ils sont fasti-
dieusement répétés. On les trouve employés parfois, alors même qu'il
n'a pas été question du dit personnage. Les textes cités dans leur
intégrité aux Pièces justificatives, au bas des pages, ou dans l'ouvrage
même, démontreront suffisamment que la lecture courante de sem­
blables documents est exclusivement réservée à quelques rares spé­
cialistes, voués à des travaux d'érudition.
Le travail de rajeunissement a porté d'abord sur l'orthographe
qui a été modernisée. Aux mots que ne comprendrait pas de prime
abord un lecteur médiocrement instruit, ont été substitués les termes
aujourd'hui usités. Un déplacement de mots a suffi parfois pour
rendre facile l'intelligence de phrases confuses dans le texte. La
suppression des et, des dit, permet souvent de leur donner une coupe
qui heurte moins l'oreille. Garder avec cela la saveur de la vieille
langue qui, par sa naïveté, s'harmonise si bien avec le sujet, ce serait
1
la perfection. Le but a été poursuivi . L'auteur est le premier à
regretter qu'il n'ait pas toujours été atteint.
Mutiler un chef-d'œuvre de Michel-Ange, altérer le coloris
d'un tableau de Raphaël, passe pour un attentat auprès des artistes.
Quand il s'agit d'un chef-d'œuvre des mains de Dieu, tel que Jeanne
la Pucelle, c'est un sacrilège. Altérer sciemment le sens des textes,
c'est s'exposer à le commettre. Notre conscience nous dit que nous
sommes innocent de semblable crime ; c'est avec un vrai scrupule
qu'il a été procédé aux changements indiqués. Ne faire dire à
l'écrivain que ce qu'il dit, tout ce qu'il dit, a été l'objet d'une pré­
occupation constante. Tous les jours, non seulement dans les sciences
sacrées, mais dans tout ordre de connaissances, l'on argumente
1. Certains chroniqueurs écrivent tourelles, d'autres tournelles, bastilles et d'autres
bastides, etc. Il n'y avait pas de raison de changer ce qui est parfaitement intelligible
pour tout lecteur. XII AU LECTEUR.
d'après des traductions. C'est beaucoup moins qu'une traduction
qu'ont subi les textes de nos vieux chroniqueurs ; le lecteur pourra,
je l'espère, faire fond sur notre travail, comme sur le texte même.
Sans parler de plusieurs textes originaux reproduits aux Pièces
justificatives, on trouvera, au bas de la page, ceux qui ont paru
amphibologiques, ou avoir une importance spéciale.
La méthode qui vient d'être exposée n'est pas celle qui est
aujourd'hui en honneur. On s'attache à la reproduction matérielle,
parfois photographique des textes. Cela peut assurer la conservation
de nos monuments historiques ; mais borner là le travail de l'histo­
rien, ce serait faire descendre l'histoire au rang du métier. Il est
vrai que le plus souvent le texte est accompagné de notes, parfois
trois ou quatre fois plus étendues que l'écrit original minutieusement
reproduit. N'est-ce pas ajouter une difficulté de plus à une lecture
déjà fatigante, en interrompant par des renvois, à chaque membre
de phrase, celui qui l'a entreprise? N'est-ce pas faire de l'histoire le
domaine exclusif de quelques rares amateurs qui s'en partagent
les lambeaux? Quelle que soit la valeur des annotations et la somme
de travail qu'elles représentent, l'auteur, au lieu d'être un historien,
reste toujours un scoliaste, titre jusqu'ici peu considéré. Quoi qu'il en
soit, la Vraie Jeanne d'Arc n'aurait pas mis à la portée du plus grand
nombre les sources de la plus merveilleuse des histoires, si nous nous
en étions tenu à la méthode aujourd'hui préconisée. Les amateurs
de l'érudition pour ainsi dire mécanique, par la collation avec les
originaux, pourront dire si nous avons réussi à respecter l'intégrité
du sens des documents reproduits.
II
La Vraie Jeanne d'Arc est une œuvre de recherches. Plus l'histoire
de la Libératrice est en dehors des histoires connues, plus elle a
besoin d'être appuyée sur des preuves irréfragables. L'on ne sau­
rait trop redire que la Providence y a splendidement pourvu. Pas de
personnage historique qui soit entré dans la postérité porté par
semblable nuée de témoins bien informés, amis, ennemis, indiffé­
rents ; qui se soit révélé lui-même d'une manière plus sincère et
plus à l'abri de toute méfiance.
Il y a longtemps qu'on a commencé à grouper quelques-uns de AU LECTEUR. XIII
ces témoignages. Le Père Labbe, dans son Abrégé royal, a publié
quelques pièces dont la découverte a été attribuée à Denys Godefroy,
qui d'ailleurs en a donné d'importantes. Richer avait eu la pensée
d'éditer le procès. En 1790, de l'Averdy consacrait à l'étude du
double procès un gros in-4° publié dans les Notices de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres. Buchon, trop oublié, Michaud, ont
réuni dans leurs collections de nombreuses pièces sur Jeanne d'Arc.
Tous ces travaux antérieurs n'ont pas peu facilité la tâche confiée
par la Société de l'Histoire de France à Jules Quicherat, dont le Recueil
renferme beaucoup moins de pièces non signalées ou inédites qu'on
ne le croit généralement, et que nous ne l'avions pensé nous-même,
en abordant l'étude du Double Procès. Son Recueil n'en a pas moins
donné une vaste impulsion aux études sur la Libératrice, et contribué
à la popularité dont elle est en possession.
Le premier volume du Double Procès porte la date de 1841, le
dernier, le cinquième, celle de 1849. Que d'écrits depuis cette
époque sur la céleste envoyée! De nouveaux documents de valeur
ont été découverts. Ils mettent la miraculeuse figure en plus pleine
lumière, éclairent quelques parties restées obscures du divin poème.
Quicherat a donné dans une plaquette la relation du greffier de La
Rochelle ; la publication des Chroniques belges a enrichi l'histoire de
la Pucelle de sept ou huit pièces nouvelles, intéressantes à divers
points de vue; M. Léopold Delisle, sur l'indication de M. Balsani, a
fait jouir le public du fragment, emprunté à l'historien qui écrivait,
sous Martin V, une de ces « Histoires universelles » qui étaient dans
le goût de l'époque. C'est dans un ouvrage du même genre, la
Chronique dite des Cordeliers, que l'on trouve les pièces qui expliquent
si bien l'échec contre Paris. Il nous a été donné d'avoir la copie de
la correspondance envoyée de Bruges à Venise par Pancrace Giusti-
niani, au cours même des événements qui se passaient en France;
correspondance que le Vénitien Morosini consignait dans sa Chronique
encore inédite. Que d'autres menues pièces moins importantes sont
venues depuis au jour ! Si l'on tient compte des documents publiés
dans la Pucelle devant l'Église de son temps, ce ne serait pas exagérer,
croyons-nous, que d'affirmer qu'il y aura dans la Vraie Jeanne dArc
un tiers ou un quart de pièces de plus que l'on n'en trouve dans le
Double Procès ; avantage dû principalement à ce que la Vraie Jeanne
d'Arc se publie cinquante ans après le Double Procès. XIV AU LECTEUR.
L'intérêt exceptionnel qui s'attache à Jeanne d'Arc a fait étudier
bien des personnages mêlés de plus ou moins près à son histoire. On
s'efforce d'éclairer les moindres faits, de fixer les lieux. De là une
multitude de brochures, et surtout d'articles dans les si nombreuses
revues de la capitale et des provinces. Tentatives toujours louables,
pas également heureuses ; plusieurs cependant offrent de précieux
renseignements.
De longues journées ont été employées à feuilleter ces recueils, et
à chercher, au milieu de matières bien disparates, ce qui avait trait
à l'héroïne. Ce qui a paru mieux fondé et plus digne d'intérêt a
été recueilli et brièvement analysé, ou même intégralement re­
produit.
Fils d'un ouvrier fanatique de jacobinisme, Jules Quicherat,
assure-t-on, avait conservé dans l'intimité quelque chose de l'exalta­
tion révolutionnaire de son père. Plus modéré dans ses écrits, son
rationalisme cependant ne se fait pas seulement jour dans ses Aperçus
nouveaux, il influe sur l'appréciation des documents qu'il produit. Le
surnaturel l'offusque ; les Chroniques où il est plus élagué ont manifes­
tement ses préférences, alors qu'elles sont non seulement sèches, mais
déparées par de manifestes erreurs. Celles au contraire qui relatent
des faits merveilleux, même les mieux établis, lui déplaisent et sont
jugées sévèrement. Encore que, comme paléographe, il soit d'une
compétence qu'il nous siérait mal de contester, il n'est pas impossible
de constater qu'il n'a pas été toujours heureux dans le choix de ses
manuscrits, et que, dans la transcription, des fautes, d'ailleurs assez
rares, lui ont échappé, ou ont échappé aux copistes qu'il employait.
Nous n'entendons pas, par ces observations, contester que l'histoire
de la Libératrice ne lui soit grandement redevable, mais seulement
réduire à ses justes limites un mérite qu'un sentiment louable en lui-
même, la reconnaissance de ses disciples, a peut-être surfait.
III
La Vraie Jeanne d'Arc est une œuvre de discussion. L'histoire de la
Pucelle frappant toutes les erreurs des derniers siècles, il n'est pas
étonnant que les tenants de ces erreurs se soient efforcés de voiler, de
mutiler, d'altérer les aspects qui les offusquaient.
Quels ressorts n'a pas fait jouer, n'emploie pas encore le naturalisme