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L'Enfant du Têt

De
119 pages

Février 1933. La fête du Têt bat son plein à Saigon.
Anne, la fille de l’amiral Bartelot en poste en Indochine, s’apprête à prendre part aux festivités de la nouvelle année. Mais sur le perron de la maison familiale une surprise l’attend… Un étrange paquet a été abandonné : c’est un nouveau-né !
Passée l’urgence de nourrir l’enfant, les parents d’Anne décident de le confier à l’orphelinat de la ville. Pour la jeune fille, c’est un déchirement. Elle est révoltée par ce qu’elle considère comme un deuxième abandon. Contre l’avis de tous, la jeune fille se lance à la recherche de la mère de l’enfant…
Dans les faubourgs les plus pauvres et les plus dangereux de Saigon, Anne découvre le choix du cœur et la puissance de l’amour.


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Àmes parents et à Louis
I
Saigon, début février 1933
Les premières explosions réveillent mademoiselle de Kermanec en sursaut. La pauvre femme se blottit dans son lit et se bouche les oreilles. Un simple réflexe. Car la vieille Bretonne est sourde comme un pot et même les détonations les plus violentes ne lui parviennent qu’étouffées. En revanche son lit tremble à chaque nouvelle explosion. Le choc se répercute dans les murs et fait claquer les vitres. Les tireurs ne doivent pas être très loin de l’hôtel de la Marine, où elle vit auprès de l’amiral Bartelot, sa femme et leur fille Anne. Mademoiselle de Kermanec se tourne vers la fenêtre obstruée par d’épais rideaux. Elle n’a aucune idée de l’heure qu’il est mais il lui semble qu’aujourd’hui ils ont commencé encore plus tôt. Elle a l’impression de s’être endormie il y a quelques minutes à peine. Un nouveau tir plus fort que les autres fait s’ouvrir la porte de sa chambre d’un seul coup. – Ah ! Celui-là a dû exploser dans le jardin même de la propriété. Cela arrive de temps en temps. Mademoiselle de Kermanec n’est pourtant pas une peureuse. Elle a passé presque toute sa vie dans un austère manoir perdu dans la lande bretonne et cela suffit à faire de vous un homme, même quand vous êtes une femme ! Elle ne s’est jamais laissé impressionner par les bruits étranges – qu’avec l’âge elle entendait de moins en moins il est vrai –, les ombres inquiétantes, les recoins lugubres, les visiteurs nocturnes, les grosses ou les petites bêtes. Néanmoins ces explosions mettent ses nerfs à rude épreuve. Elles lui rappellent ces quelques semaines, à la fin de l’année 1915, lorsqu’elle s’engagea comme infirmière sur le front. Les pires instants de sa vie. Les bombardements étaient si violents qu’ils faisaient exploser les vitres des maisons à des kilomètres à la ronde. Mademoiselle de Kermanec tressaillait à chaque fois qu’un obus touchait le sol en explosant. Elle ne s’y habitua jamais. Pas plus qu’aux cris des blessés qui arrivaient chaque minute à l’hôpital. Cela ne dura pas longtemps pourtant : moins de trois mois en tout. Un jour, on l’appela pour qu’elle retourne en Bretagne. Sa mère souffrante avait besoin d’elle. Madeleine de Kermanec laissa le front et les horreurs de la guerre derrière elle, mais son esprit en fut marqué à jamais. Prostrée dans son lit, la vieille demoiselle se signe plusieurs fois. – Seigneur, préservez-nous d’une nouvelle guerre, murmure-t-elle. Elle reste ainsi un moment, plongée dans une prière muette, puis trouve enfin le courage de se lever. Elle se dirige vers la fenêtre, ouvre les rideaux d’un geste sec et regarde loin devant elle, au-delà du vaste jardin qui entoure le splendide hôtel particulier. Il fait encore sombre, le soleil point seulement à l’horizon. C’est bien ce qu’elle pensait : ils ont commencé encore plus tôt ce matin. À chaque détonation, un éclat lumineux jaillit au-dessus de la ville, suivi d’un long panache de fumée. Il en arrive de tous côtés. Et dire que cela va durer toute la journée et jusque tard dans la nuit.
II
Assise dans la salle à manger, Anne souffle sur son thé brûlant, les yeux perdus dans le vague. Elle écoute d’une oreille distraite les bruits de mitraille et les explosions sourdes qui se succèdent à une cadence infernale. Le premier jour, elle a vraiment cru que la guerre commençait. Maintenant, elle s’est habituée. Soudain, un pétard claque juste à côté de la grande maison, ébranlant les murs. Anne tressaille légèrement. Elle a appris à maîtriser ses nerfs. À côté d’elle, mademoiselle de Kermanec presse sa main sur son ventre. Elle ressent les vibrations jusqu’au fond de ses entrailles. – Je ne m’y ferai jamais, marmonne-t-elle. Anne relève le nez de sa tasse de thé et la regarde d’un œil amusé. – Tous ces pétards vont me rendre folle, ajoute la vieille dame. Nous aurions dû partir avec votre mère. Les gens nous avaient prévenues que c’était insupportable. – Mais nous n’aurions rien vu de la fête, rétorque Anne. – Une drôle de tête… Une drôle de tête… Bien sûr que j’ai une drôle de tête ! Je ne ferme pas l’œil de la nuit. Ou presque. C’est vrai que mademoiselle de Kermanec ne semble pas dans son assiette. Elle a les traits tirés, les yeux cernés. Et, surtout, elle a le chignon en bataille. Pour une vieille dame de son âge et de sa distinction, c’est assez inhabituel. Pourtant Anne trouve que cela va très bien à son chaperon, ce petit côté décoiffé. Elle a l’air moins sévère, moins raide. Elle se ressemble plus en somme. Car si la demoiselle bretonne a des allures de vieille dame très stricte, elle n’en a pas du tout le caractère. L’amiral et madame Bartelot, qui l’ont engagée pour surveiller leur fille Anne, ne s’en doutent pas, mais mademoiselle de Kermanec est bien plus souple qu’il n’y paraît. En réalité, la surdité de mademoiselle de Kermanec s’avère être un formidable prétexte pour acquiescer à tout ce qu’Anne lui propose. La jeune fille est d’un tempérament curieux et aventureux et elle ne compte pas passer son séjour en Indochine à écouter les bonnes dames raconter leur vie. Anne rêve d’exotisme, de nouveautés, d’authenticité. Et tout ce qu’elle propose à son inséparable chaperon est accepté sans restriction. Visites au dispensaire, excursions dans les quartiers de Saigon, expériences culinaires, rencontres locales… Les deux femmes ne reculent devant presque rien. Après avoir passé toute sa vie à soigner sa pauvre mère et à entretenir son potager, la vieille dame se laisse aller à un peu plus de fantaisie avec un plaisir non dissimulé. Et Anne n’est pas la dernière à en profiter. Son chaperon s’est vite révélé une véritable alliée, complice de ses aventures, une amie même. – Ont-ils besoin de tirer autant de pétards pour fêter la nouvelle année ? demande la demoiselle. – C’est la tradition. – Une tradition qui dure quinze jours ! Si nous allions retrouver votre mère à la campagne, maintenant que nous avons vu ce à quoi ressemblait le nouvel an en Indochine ? Il y a sans doute de belles découvertes à faire là-bas. On m’a parlé d’une chasse au paon… Anne secoue la tête. C’est la troisième fois que son chaperon essaye de l’entraîner à la campagne mais elle résiste. Elle veut rester à Saigon, profiter de chaque instant de la fête du Têt. Et puis le dispensaire où elle pourrait aider en allant dans l’arrière-pays est fermé. Personne n’y travaille pendant les festivités. Même si les médecins sont débordés en réalité et courent partout, chez les uns et les autres : les pétards font de très nombreux blessés, parfois même des morts. – Sinh m’a promis de nous emmener découvrir un nouveau marché, dit-elle. – Marcher ? s’exclame mademoiselle de Kermanec. Je préfère encore prendre la voiture. Je ne voudrais pas que l’un de leurs affreux projectiles nous explose à la figure. Anne sourit. Ce ne sont pas les pétards que mademoiselle de Kermanec redoute. C’est plutôt la voiture dont elle raffole. La vieille dame est devenue une inconditionnelle de l’automobile. Toutes les occasions sont bonnes pour l’utiliser et elle ne se prive d’aucune. D’autant que Sinh est un chauffeur charmant. Il les conduit partout où elles veulent. – En tout cas, dépêchons-nous, lance Anne en avalant son thé d’un coup. Sinh va nous attendre.