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Mémoire d'un suicidé de Maxime du Camp - Introduction

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17 pages
Voici la prépublication de Mémoire d'un suicidé de Maxime Du Camp, ce livre va inaugurer notre section "grands romans oubliés". Le but ? Vous proposer des versions propres de textes injustement ignorés avec à chaque fois un travail graphique pour mettre en valeur ces écrits. L'illustrateur de Mémoire d'un suicidé se nomme Tom Cochien. Nous pensons publier environ la moitié du roman, gratuitement. Le reste sera accessible dans son intégralité via la boutique Amazon ou Youscribe pour un total de 2 euros. Pour le moment, profitez de cette introduction en attendant la suite pour bientôt. Site du Bréviaire des vaincus : http://breviairedesvaincus.blogspot.fr/ Introduction Il y a deux ans, j'étais en Egypte; je revenais de la Nubie, et nia cange, après avoir descendu les cataractes, après avoir côtoyé les merveilleux paysages du Nil, après avoir stationné devant les ruines de Thèbes, s'arrêta un matin au mouillage de Kénéh. C'était à la fin de mai : l'inondation avait abandonné les terres crevassées par le soleil ; il faisait chaud et le vent de khamsin poussait ses rafales brûlantes sous le ciel décoloré.
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VoicilaprépublicationdeMémoired'unsuicidédeMaximeDuCamp,celivrevainaugurer
notresection"grandsromansoubliés".Lebut?Vousproposerdesversionspropresde
textesinjustementignorésavecàchaquefoisuntravailgraphiquepourmettreenvaleur
cesécrits.L'illustrateurdeMémoired'unsuicidésenommeTomCochien.Nouspensons
publierenvironlamoitiéduroman,gratuitement.Leresteseraaccessibledansson
intégralité via la boutique Amazon ou Youscribe pour un total de 2 euros. Pour le
moment,profitezdecetteintroductionenattendantlasuitepourbientôt.
SiteduBréviairedesvaincus:http://breviairedesvaincus.blogspot.fr/


Introduction
Ilyadeuxans,j'étaisenEgypte;jerevenaisdelaNubie,etniacange,aprèsavoir
descendulescataractes,aprèsavoircôtoyélesmerveilleuxpaysagesduNil,aprèsavoir
stationnédevantlesruinesdeThèbes,s'arrêtaunmatinaumouillagedeKénéh.C'étaità
lafindemai:l'inondationavaitabandonnélesterrescrevasséesparlesoleil;ilfaisait
chaudetleventdekhamsinpoussaitsesrafalesbrûlantessouslecieldécoloré.Mon
équipage,quidepuissixsemainesmaniaitseslonguesramesenchantant,étaitépuiséde
fatigue,ildemandaitunreposquejeluiaccordaisanspeine;etafind'utilisermon
temps,jerésolusd'allervisiterlesbordsdelamerBouge,dontlavilledeKénéhest
séparée par un petit désert que les caravanes mettent lentement quatre jours à
traverser. Un certain chrétien de Bethléem nommé Iça, faisant fonction d'agent
consulaire de France à Kénéh, se chargea de trouver des dromadaires pour mon
drogmanetpourmoi,deschameauxpourlesoutresetpourlesbagages,etfitprixavec
deschameliersquidevaientmeconduireauportdeQôseiretmeramenerensuiteà
Kénéh,oùlerestedemeshommesdemeuraitàm'attendre.
Onpartitavantleleverdujour,etlesoir,àlanuitclose,onpiqualatenteaupuits
delaDjita,aprèsavoirmarchequatorzeHeuressouslesoleiletàtraverslestourbillons
depoussièresoulevésparleventdusud.Lelendemain,onfitlasiestedansunegrotte
couverted'inscriptionshiéroglyphiquesdeladynastieéthiopienne,àunendroitnommé
Gamré-Schems,etlesoirons'arrêtaàquelquedistancedeBir-el-Hamammat(lePuits
desPigeons).Noschameliersauraientvoulupousserplusloin,carlediablevenait
souventvisiterlesvoyageursàcetteplacequej'avaisimprudemmentchoisie,etilsnese
sentaient que médiocrement rassurés malgré les plaisanteries et les raisonnements
philosophiquesdemondrogman.
Lorsquej'eusterminécerapiderepasdesvoyagesaudésert,quisecompose
presqueinvariablementdepainetd'œufsdurs,lorsquej'eusprismesnotesàlaclarté
demalampeportative,jem'étendissurmontapis,latêtesoutenueparunbonoreiller
desablefin,mesarmesprèsdemoi,souslecielétoilé,sentantmoncœursedilaterà
l'aisedanslesimmensitéssilencieusesquim'entouraient.
Lesommeilapprochaitdemoi,lesimagesdessongespassaientdéjàdevantmes
yeux, je n'avais plus qu'une perception confuse des paroles que les chameliers
échangeaientàvoixbasse,lorsquemondrogmansepritàdireenricanant:
—Ah!silediablevientnouscherchercettenuit,il-trouveraàquiparler,car
voilàunecaravanequis'arrêteàcentpasd'ici.
Eneffet,ungrandbruitvintjusqu'àmoi.Deschameauxfaisaiententendrece
gargouillementplaintifquiestleurcri,deshommesparlaientàvoixhaute,onchassaità
coupsdemarteaulespiquetsd'unetente;ons'agitaainsipendantquelquetemps,puis
peuàpeularumeurs'apaisa,setuttoutàfait,etjem'endormis.
Jenesaisdepuiscombiend'heuresjereposaisdecesommeilvigilantparticulier
auxvoyageursquigardenttoujoursuneoreilleouverteaudanger,lorsquetoutàcoupje
fusréveilléparungrandtumulte.DesArabescriaient,uncoupdefusilébranlaleséchos
dudésert,onentendaitdesmiaulementsdouloureuxsemblablesàdesvagissements
d'enfant.Jesautaisurmacarabine,mondrogmanpassasespistoletsàsaceinture.
—C'estSchitanleLapidéquitordlecouàdemauvaispèlerins,disaientles
chameliers.
—C'estquelquebêteférocequiattaquelacaravane,disaitledrogman.
—Allonsvoir,disais-jeàmontour.Etledrogmanetmoinouspartîmesen
courant, pendant que les chameliers s'accroupissaient prudemment derrière leurs
dromadaires.Commenousapprochionsdulieud'oùétaitsortitoutcevacarme,mon
oreillefutfrappéeparunjuronfiançaissinettementarticulé,sifranchementaccentué,
quejenepusm'empêcherdem'arrêteravecétonnement.
—QuiviveIcriai-jeenriant. —France!répondit-on.Jefisencorequelquespasetjemetrouvaifaceàfaceavec
ungrandjeunehommevêtuenWahabi.Ilmetenditlamain:
—Parbleu!medit-il,monsieur,jenem'attendaispasàêtresecouruparun
Français;carceciestunpayspeufréquentéparnoscompatriotes.Jevousremerciede
votreempressement,lepériln'étaitpasbiengrandtoutàl'heure,etmaintenantilest
entièrementpassé.
—Qu'était-cedonc?luidemandai-je.
—Rien.Unebandedechacalsquirôdaitpariciavoulutâterdenosprovisions;
unchamelieracriécontreeux,monArnauteleuraenvoyéuncoupdefusil,monchien
s'estmisàleurpoursuite,etàcetteheuretoutestaumieuxdanslemeilleurdesdéserts
possibles.Est-cequevousvenezdeKénéh?
—Oui,j'ensuispartihiermatin.
—Dieusoitloué!s'écria-t-il,carvousdevezavoirdel'eauduNil.Depuisunan
quejecoursl'Arabie,jeneboisquedesbreuvagesimpossiblesetj'aihâted'avaler
quelquesgorgéesd'eaudouce.LespuitsdeQùseirsontpleinsdejenesaisquelliquide
infâmeplusnauséabondquedesproduitschimiques;vousm'endirezdesnouvelles
lorsquevousyserez.
J'envoyaimondrogmanchercheruneoutreàlaquelleondonnadelongsbaisers,
commeditSancho.J'étaisurprisdelajoiequ'éprouvaitcejeunehommeàboirecette
eau,quidepuisdeuxjoursballottaitausoleildansdevieillespeauxdechèvres,etque
déjàjetrouvaissimauvaise.
Lorsqu'ileutlargementbu,ilfitclaquersalanguecommeungourmetquivient
de savourer un verre de ce fameux vin de Porto retrouvé sous les décombres du
tremblementdeterredeLisbonne.
— Merci,medit-ilenrendantl'outreaudrogman.Est-cequevousavezbienenvie
dedormir?PuisquenoussommesenOrient,vousmepermettrezdevoustraiter
àl'orientale:nousnepouvonsnousséparersansavoirprislecaféetfuméun
tchibouk.

— Soit,luidis-je;maisavanttout,présentons-nousnous-mêmesl'unàl'autre.Je
m'appelleMaximeDuCamp;jeviensdeWadi-Halfaetjecomptemerendreà
Constantinopleàtraverslecontinent,pourdelàrejoindrelaFranceparlaGrèce
etl'Italie.Etvous,monhôte?

— Moi,répondit-il,jem'appelleJean-Marc;j'arriveduCaucase,àtraverslaPerse,le
Khurdislan, la Mésopotamie et l'Arabie; je me rends à Alexandrie, où je
m'embarqueraipourlaFranceoutoutautrepays,selonlafantaisiequime
poussera.
— Ehbien,moncherJean-Marc,entronssousvotretente!

— Ma foi, mon cher Maxime, vous y serez le bienvenu. Les voyageurs se lient
facilement:onserencontreaujourd'hui,demainonseseraabandonnépeut-être
pourtoujours;aussionmetviteletempsàprofit;ondonneenquelquesinstants
cequi,dansdescirconstancesordinaires,demanderaitdessemainesetdesmois;
au bout d'une heure on se quitte en s'aimant, sans savoir si jamais on se
retrouvera.lln'yapasdetransition,onenestdéjààl'intimitéqu'onsaitàpeine
dequelnoms'appeler.Onsejuredeserechercher,deserevoirplustard;maisle
tempsvoussépare,lesexigencesdelavievousdispersent,l'oublivouséloigne,et
vousrestezsansnouvellesdeceuxàquivousavezdonnéuneportiondevotre
cœurdansunepoignéedemain.

— Surlesgrandscheminsdumonde,qued'amisj'aidéjàlaisséspourquimon
visageseraitmaintenantinconnu!

Enquelquesminutes,Jean-Marcetmoi,accroupissurunenatte,fumantnoslongues
pipes, roulant nos chapelets entre nos doigts, nous nous traitions déjà en vieilles
connaissances.

Pendantquenouscausions,lerideaudelatentesesoulevadoucement,etun
grandlévrierépagneulentra.llétirasesmembres,léchasesbabines,meflairaavec
circonspection,etallaensuitesecoucherauprèsdesonmaître,quilecaressaenlui
disant:

—Ehbien!Boabdil,nousavonsdoncmangéunpeuleschacals,quenousavonsla
gueuletoutesaignante.LecoupdeBekir-Agaaurasansdouteporté.Cevieuxdiableest
commeleschats,ilyvoitaussibienlanuitquelejour.

Lepersonnagedontonparlaitnetardapasàparaîtrelui-même,apportantlecafé.
C'étaitunhommegrandetsec,

PlusdélabréqueJobetplusfierqueBragance,

etdeminehautaine,malgréledépenaillementdesoncostumealbanais.Safustanelle
retombaittrouéecommeuneguipuresursesjambeslaisséesàdeminuespardes
guêtresdéchirées;desaceinturesortaientdespistoletsàcrossedecoiailetunyatagan
àfourreaudevermeil;taveste,autrefoisrougebrodéed'or,s'enallaitenlambeaux;un
fezblanchietluisantcouvraitsatêteets'entourait,enguisedeturban,d'unmauvais
mouchoirencotonnadejaunâtrequiaccompagnaitbienlestonsbronzésdesonvisage
maigre,illuminépardeuxyeuxperçantsetornéd'unelonguemoustacheblanchequise
retroussaitjusqu'auxoreilles.
— Où donc avez-vous trouvé ce chef de brigands? Demandai-je à Jean-Marc
lorsqueBekir-Agasefutéloigné.
—Danslesmontagnesdel'Albanie,merépondit-il.C'esttouteunehistoire.Ilya
unedizained'annéesjeluiaisauvélavie,etdepuiscetempsilnem'ajamaisquitté.Son
accoutrementseressentdulongvoyagequenousvenonsdefaire.llnepayepasde
mine,jelesais,maisc'estleserviteurleplusdévouéquisoitaumonde;et,ajouta-t-il
avecunecertainetristesse,c'estdepuisbiendesjoursdéjàmaseulecompagnieavecce
chienquidortmaintenantàmespieds.

AprèsuneheuredeconversationavecJean-Marc,jemelevaipourluifairemes
adieux;ilmeretintparlebras:

—llyasilongtemps,medit-il,qu'unevoixfrançaisen'asonnéàmonoreilleque
jenepeuxmedécideràvousquitter.Etpuis,j'aibiendesquestionsàvousfaire;voilà
plusd'uneannéequejen'aieudesnouvellesdelaFrance,jenesaiscequis'ypasse.
Notrerencontrenemelaisseraitquedesregretssivousneconsentiezàlaprolonger.Si
riennevouspresseversQôseir,oùvousarrivereztoujourstroptôtpourcequivousy
attend,consacrez-moivotrejournéededemain.Lekhamsinestviolent,prenezunjour
dereposetlaissez-moilepasseravecvous;nouscauseronsdel'Opéraetduboulevard
desItaliens;jevousdonneraitouslesrenseignementspossiblessurlescontréesque
vous voulez parcourir et où j'ai longtemps voyagé. En m'accordant ce que je vous
demande,vousmerendrezfortheureux.C'estunegrandejoie,croyez-moi,detrouver
uncompatriotedansdetellessolitudes,etaussidepouvoirparleràsonaiselelangage
desonpays.

Malgrélacontrariétéquej'éprouvaisdeperdreunjour,jenevouluspointrefuser
uneoffreaussicordialementproposée;ilfutdoncconvenuquenouspasserionsen
sembleceltejournéequ'ildésirait.

—Merci,meditJean-Marcaveceffusion;enrevancheetàlaconditionquema
sociéténevousfatiguerapastrop,jevousprometsdevousattendreàKénéh,etsivous
avezuneplaceàmedonnerdansvotrecange,jedescendraiavecvousjusqu'auKaire..

J'acceptaidegrandcœur,etnousnousséparâmespourreprendreunsommeil
qui,cettefois,nefutplusinterrompu.Lesmorsuresdusoleillevantmeréveillèrentle
lendemain,aumomentoùmoncompagnonimproviséarrivaitàmoncampement.

—J'aitrouvé,medit-il,unendroitsanspareiloùnousauronsdel'ombreetdela
fraîcheur,deuxchosesraresaumoisdemaidansledésertdeQôseir.J'aidéjàpoussé
unereconnaissancematinalejusqu'aupuitsdontnoussommesvoisins,afindevoirs'il
contenaitdel'eau;j'aiaperçuaufondunesortedefangecroupiequerefuseraient
d'habiterdesgrenouilles,maisc'estleplusjolilieudumondepourycauserdeomnirescibili et quibusdam aliis. Figurez-vous une tour à l'envers, cent soixante degrés à
descendreetunlargepalieràchaquevingtainedemarches.CesontlesAnglaisquiont
creuséetconstruittoutcela,pournotreplusgrandplaisir,àl'époqueoùilsoccupaient
l'Egypte,etcommecesontd'ingénieuxutilitaires,ilsontfaitautourdupuitsdesauges
avecdessarcophagesantiquesàmoitiédégrossis.

Lesdomestiquesportèrentnostapisdansl'escalierdécouvertparJean-Marc.
L'endroitétaitbienchoisieneffet;quelquesgeskos,ilestvrai,rampaientlelongdes
murs,unesenteurdevasehumideplanaitautourdenous,maisqu'importe!Envoyage
onnes'arrêtepasàdesimincesconsidérations;lesoleilnepouvaitnousatteindre,la
chaleurnedescendaitpasjusqu'ànous,nousavionsdutabacDjébéli,debonstchibouks,
decetinappréciablecaféd'Orient,etnousaurionsétéingratsdenousplaindre.

SouslapleinelumièredujourjepusexaminerJean-Marcàmonaise,etjecrois
qu'ilneserapasinutile,pourlasuitedecelivre,detracerdeluiuneesquisserapide.
C'étaitungrandjeunehommedevingt-huitansenviron,pâlesouslateintebrunedont
lesoleilavaitdorésonvisage;unecourtebarbenoire,dure,serréeetfriséeencadraitses
mâchoiressaillantesetsalèvreépaisse;sonfrontlarge,très-développéparlesbosses
d'accaparation,seplissaitdedeuxoutroisridesprématurées;dessourcilsfinssuivaient
lescontoursdel'arcadeorbitairequiseprojetaithardimentau-dessusd'unœilouvert,
d'unnoirvelouté,très-douxmalgréunecertaineironiedésolée,etdontlafixitédevenait,
parmoments,insupportable.Ainsiquejel'aidit,ilportaitlemagnifiquecostumede
l'Hedjaz:unturbanblancserrantunekufiehrougeetjauneentouraitsatêtesévèrement
rasée; une longue robe ponceau retombait jusqu'à ses pieds, dont la cambrure et
l'exquisefinessecorrespondaientparfaitementàl'élégancepresquefémininedeses
mainsmaigresetallongées;rattachéesàdespoignetsminces,pleinsdeflexibilités
charmantes,ellesparaissaientencorepluspetitesdansleslargesmanchesoùelles
flottaientàl'aise.

llavaitlegesteabondant,secettrès-expressif.Pendantlescourtsinstantsquej'ai
passesauprèsdelui,ilmeparutêtrecequ'onappelleunhommedistrait;aumilieu
d'uneconversationiloubliaitfacilementsoninterlocuteurettombaitvolontiersaufond
delui-mêmedansl'absorptiond'unepenséesecrète.L'urbanitédesesmanièresse
doublaitd'unehardiessehautainequianimaitlasévéritéunpeuduredontsestraits
étaientempreints;ilavait,commeondit,lepoingsurlahanche,ettoutencausant,il
m'avouaqu'ilnefuyaitpaslesquerellesetnedétestaitpaslesgourmades.

Aforcedeparcourirlesrayonnantspaysdusoleilqu'ilconnaissaitmieuxque
personne,ilavaitconquisunflegmeorientalquis'alliaitd'unefaçonsingulièreàsa
vivaciténaturelle,àcettefuriafrancesequinousfaitsivitereconnaîtreparlesétrangers.
Ilrépétaitsouventcetaxiome:L'honnêtehommeestceluiquines'étonnederien.A
toutes ses admirations il donnait un correctif souvent amer. ll avait beaucoup vu,beaucoupregardé,beaucoupréfléchisansdoute,etilrésumaitparfoissonopiniondans
unaphorismenerveuxquirepoussaittouteréplique.

Commenousparlionsd'uneinterventionprobabledespeupleseuropéensdansla
politiqued'Orient;Quepensez-vousdelaRussie?Luidisais-je.

—LaRussie?Unfœtusmonstrueuxsortidesonbocal:onenapeur,parcequ'il
estlaid.

—Etl'Allemagne?

—Un-tonneaudebièreremplidepoudre,çaferalongfeu!

—Etl’Angleterre?

—Unrasoiremmanchéd'unprotocole!

—Etl'Italie?

—Uneenseignedecoiffeurentreuneclarinetteetunsonnet!

—EtlaFrance?

—Unelionneengésine!

—Etl'Amérique?

—C'estl'avenir!s'écria-t-ilavecforce:Dieuestpourelle,etc'estpourelleaussi
quegranditcettevieilledéessetoujoursviergequ'onappellelaCivilisation!Dieuest
pourelle.

Cette roideur tranchante avec laquelle il lançait sa pensée n'était souvent
qu'apparente,carilluiarrivaitd'abandonnersonopinionlorsqu'ilvoyaitqu'elleallait
amenerunediscussionsérieuse;parfoismêmeilrestaitdansunvagueétrangeet
reculaitdevantuneconclusionquecependantdemandaientsesthéories.Parmoments,
etsurunmotquiheurtaitsesidées,ils'exaltait,s'emportait,etpeuàpeu,surlemême
sujet,redevenaitcalmeetpresqueindifférent,commes'iln'eûtpasjugél'objetdela
contestationdigned'uneffort.Ilmesemblaàtraverstouteschosestraînerlepoidsd'un
insurmontableennui.—J'aiprislavieàrebours,medisait-il,etj'enporterailapeine
éternellement.

—Ah!bath!Répliquai-je,toutmalgardeensoisonremède,et,commedisentles
bonnesgens,chacunportesacroix:connaissez-vousunhommeheureux?
—Oui,s'écria-t-il,j'enaivuun.

—Oùdonc?Lecasestrare,etj'iraisvolontiersluidemandesonsecret.

— Dans un village du Nadj. C'était un Kurde que les Wahabis avaient fait
prisonnierdansleurguerrecontrelepachad'Egypte;ilestcondamnéàtournerlaroue
d'unsakyehdumatinausoir.Auleverdusoleil,ilsemetàsarudebesogne,qu'ilfait
avecconscience,danslacraintedescoupsdebâton;quandvientlanuit,ilvasecoucher
surunenatteetdortd'unbonsommeilpourrecommencerlelendemain.

—Etvousestimezquecemisérableestheureux!M’écriai-jeavecunecertaine
vivacité.

— « Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans
l'habitude.»C'estChateaubriandquil'adit,etilestnotremaîtreàtous.Cemisérable,
commevousl'appelez,esthabitué,doncilestheureux.

—Ehbien,ilfallaitprendresaplace!

— Ah!non,répondit-il,carj'auraisprislaplacesansprendrel'habitude,etj'aurais
manquémonbut.

—Vousaimezlesparadoxes,luidis-jeenriant.

—Moinsquevouslecroyez,répliqua-t-ilavecuneexpressiontristeetsérieuse.
Ses discours, ainsi que cet exemple peut le prouver, étaient souvent pleins de
contradictions;jevoyaisenluiunespritdroit,intelligent,curieux,maishésitantencore
etn'osantpasseformuler.Parfois,commes'ileûtempruntéauxdogmesmahométans
leurloifondamentale,ils'avouaitfatalisteetdéclaraithautementquerienn'arriveque
cequidoitarriver;d'autresfois,aucontraire,ilréclamaitsonlibrearbitreetledroit
quechacunporteensoideguidersavieàtraverslesévénementsquil'assaillent;et
commejeluifaisaisremarquerlacontradictionflagrantequiexistaitentrecesdeux
opinions:

— Tout cela peut se concilier, me répondit-il. (Et plus tard, en lisant ses
Mémoires,j'aireconnuqu'ilavaitraison.)

Nouseûmes,àcepropos,unediscussionaniméesurlesuicide.Certes,ouaditsur
cesujettoutcequ'onpeutdire.Lamortvolontaireest-ellepermise?Est-elledéfendue?
Ceciestunequestionquejeneveuxpasmechargerderésoudre.
Lorsquedesidéessemblablessontencause,chaqueargumentgagnesaréplique.
J'argumentais,etJean-Marcrépliquait;jedisaisnon,ildisaitoui.

— Avez-vousledroitderetireruneforcequelconquedelacirculation?m'écriais-je.

— Parbleu!répondait-il,silacirculationm'entraîneoùjeneveuxpas.

—Voilàdufatalisme.

—Oui,maisjemetuepourfaireactedelibrearbitre,etjerétablisl'équilibre.

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