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J
'
AI VÉCU MON ANALPHABÉTISME... EN FIN DE SEMAINE
J
o
h
a
n
ne Letourneux, de la Boîte à Lettres
Epaisse,
nouille, moule
à
g
a
u
f
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s,
b
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c
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b
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u
z
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u
k,
b
o
n
ne à rien! J'le
savais
que ça
m
a
r
c
h
e
r
a
it pas,
q
ue je serais
pas capable. J'comprends rien,
j
'
ai jamais rien compris. Je suis
u
ne
t
a
r
t
e. Faites-moi cuire!
Vous ne m'avez pas crue, vous
m'aurez cuite! J'le savais pour-
t
a
n
t. J'étais
p
as
b
o
n
ne à l'école,
je vois
p
as pourquoi je serais
meilleure
a
u
j
o
u
r
d
'
h
u
i. Mes
parents
m
'
o
nt
j
a
m
a
is encou-
r
a
g
é
e. C'est
v
r
a
i! Y'étaient
contre... Y trouvaient ça inuti-
le. (Encore aujourd'hui.)
F
i
n
a
l
e
m
e
nt
p
e
r
s
o
n
ne
m'aime. Pis à
p
a
rt de ça, le prof
y
m
'
e
n
n
u
ie royalement. C'est
un twit! Un... **!»#%$. Pis sur-
tout, surtout, je vais vous le
dire bien
f
r
a
n
c
h
e
m
e
n
t,
j
'
ai
peur,
j
'
ai
m
al
au ventre.
C'est fini, ni-ni. J'aban-
donne. Plus
j
a
m
a
is on me re-
p
r
e
n
d
ra à suivre des cours
d'anglais!
Q
u
a
nd je pense que
c'est moi qui ai décidé de pren-
dre ces cours-là. Pour me sentir
moins épaisse,
p
o
ur me faire
des petits
n
a
m
is
z
a
n
g
l
a
i
s
.
..
ben, pour faire comme
t
o
ut le
monde, pour me sentir utile.
Toutes mes amies sont trilin-
gues bon. Pis aussi, j'voulais
lire la constitution en
a
n
g
l
a
i
s.
(J'la comprends
p
as en fran-
çais.)
Ça fait
d
e
ux jours que je
m
a
n
q
ue mes cours, je m'en-
ferme chez moi pis je me ronge
les ongles...et l'autre... le mi-
nistre Page,
q
ui se
l
a
i
s
s
a
it
pousser les siens! Pis je me ré-
volte
b
e
a
u
c
o
u
p. J'écoute la té-
lévision. Juste en français,
b
o
n.
J'ai le droit, pis c'est utile.
T
o
ut
ça a
c
o
m
m
e
n
q
u
a
nd le prof
m
'a fait lire
t
o
ut
h
a
ut devant toute la classe, un
texte que
j
'
a
v
a
is
j
a
m
a
is vu de
ma vie. L'enfer, la torture chi-
n
o
i
s
e. C'est
p
as
h
u
m
a
i
n.
Q
u
a
nd je pense que
j'adorais
faire lire les participants et
participantes à
h
a
u
te voix.
Pauvres bêtes!
C'était affreux,
t
o
ut le
m
o
n
de
m
'
é
c
o
u
t
a
i
t.
J
'
a
v
a
is
l'impression d'être un micro
g
é
a
nt et les autres de gros
hauts-parleurs. Dans le silen-
ce de la classe, ma voix était
insupportable. Pourquoi moi?
Pourquoi pas l'autre à côté?
p
as bon. Ou pourquoi
p
as
faire ça en gang? J'pourrais
beugler avec le
t
r
o
u
p
e
au tout
en
c
a
c
h
a
nt
m
on accent de
vache espagnole pognée
d
a
ns
les barbelés.
Si vous saviez comme je
voulais bien lire, avec un bel
accent, une belle prononcia-
tion. Même que
j
'
a
v
a
is ajouté
u
ne touche sensuelle
d
a
ns
ma
v
o
i
x.
Ça
p
o
g
ne
t
o
u
j
o
u
r
s.
J'voulais tellement bien faire,
j
'
v
o
u
l
a
is
ê
t
re
p
a
r
f
a
i
t
e,
la
meilleure. J'voulais que le prof
me
r
e
m
a
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q
u
e,
j
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v
o
u
l
a
i
s
.
..
j'voulais qui trouve que je lis
bien, que
j
'
ai
p
as d'accent...
que... j'voulais qui
m'aime!
J'ai
t
o
ut
r
a
t
é. Je distor-
sionnais. Je lisais comme un
ongle qui glisse
s
ur un
t
a
b
l
e
a
u.
Je me voulais douce et suave,
je trompettais comme
u
ne si-
rène
d
'
a
m
b
u
l
a
n
c
e. Après ma
délecture... le silence. Les hauts-
parleurs silaient. Le prof
m
'a
juste posé
u
ne question: celle
qui fallait
p
a
s. Celle que je
posais tout le temps à mes
p
a
r
t
i
c
i
p
a
n
ts
q
u
a
nd
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n
s
e
i-
gnais en
a
l
p
h
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é
t
i
s
a
t
i
o
n.
«Qu'est-ce que
t
'
as com-
pris
d
a
ns le texte?»
what?
Qu'est-ce que
j
'
ai compris
d
a
ns
le texte,
m
a
is ça va
p
as
n
o
n!
P
e
n
d
a
nt que je m'évertue à
me faire
a
i
m
e
r, il
f
a
u
d
r
a
it
q
u
'
en plus je réfléchisse. Je suis
d
a
ns l'émotif moi monsieur, je
ne suis
p
as
d
a
ns l'intelligence
moi monsieur... enfin
p
as là,
p
as tout de suite. Repassez mon
cher! Y m'écoute
p
a
s,
y
'a le nez
d
a
ns
s
on
m
a
u
d
it
m
a
n
u
e
l.
Encourage-nous, fais quelque
chose. Dis-nous
q
u
'
on est bons.
Même si on est grands! Ça fait
longtemps qu'y a
p
as été sur
Le monde alphabétique, numéro 4, automne-hiver 1992 : Les femmes et l’alphabétisation - RGPAQ
un
b
a
nc d'école lui. Y s'en
souvient plus, c'est quoi
ap-
prendre.
Ben moi, je vais
m
'
en sou-
venir pour lui. Moi je l'ai vécu.
Ça
f
a
it
mal, ayoye bobo!
C'est
p
as l'fun du
t
o
ut du tout.
T'es toujours en
t
r
a
in de te
remettre en question pis de te
trouver
n
o
u
n
o
u
n
e.
Q
u
a
nd je
pense que
j
'
ai enseigné pen-
d
a
nt cinq
a
ns
en
me
p
e
n
s
a
nt
bien finfïnaude, bien compré-
hensive, bien à l'écoute de
leurs peurs, de leurs
besoins.
J'voulais tellement bien faire,
j'voulais les aider. J'voulais être
le meilleur
a
p
p
u
i
.
.. j'voulais,
j
'
v
o
u
l
a
i
s
.
..
t
e
l
l
e
m
e
nt
q
u
'y
aiment,
q
ue
je
l
es
aime,
pis
qu'y
s'aiment,
ô traîtrise, ô
d
o
u
ce
i
n
f
a
m
i
e,
m
o
r
b
l
e
u!
l'avais rien compris,
m
a
is rien,
rien de leurs souffrances phy-
siques et morales. J'avais pas
m
al
au ventre moi,
j
'
a
v
a
is pas
la chienne moi, j'avais pas peur
d'être ridicule pis de me trom-
per moi. Je
m
'
e
n
t
e
n
d
a
is
m
ê
me
assez bien avec moi-même.
Quelques crises d'estimation
peut-être. Mais c'était passa-
ger...
u
ne pinotte! C'est
p
as
entre les deux oreilles que ça
se passe tout ça, mais
d
a
ns le
ventre, ça tire et ça crampe,
ça bafouille et ça trébuche.
Pis ils remettent ça cette
a
n
n
é
e. Ils reviennent
d
a
ns les
ateliers, de plus en plus nom-
breux, de plus en plus masos.
Décidément, je comprendrai
j
a
m
a
is
r
i
e
n. Sont fous ces
a
n
a
l
p
h
a
b
è
t
e
s!
1. Publication collective élaborée à partir de la légende du même nom par des participantes et participants
ayant une déficience légère.
Le monde alphabétique, numéro 4, automne-hiver 1992 : Les femmes et l’alphabétisation - RGPAQ