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La disparition

De
14 pages

Hillary est une jeune étudiante parisienne. Sa vie est partagée entre sa thèse d'histoire, sa relation sentimentale avec Joseph et ses rencontres sporadiques avec sa meilleure amie Raïssa. Cet équilibre se trouve bouleversé le jour où Joseph disparaît dans des conditions mystérieuses.

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Ajouté le : 26 septembre 2011
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Genève, SUISSE Le 11 septembre 2005
1 ère partie : La disparition
Je ’ pelle Hillary Thomas. m ap On est dimanche. Il ne fait pas beau. L’éternelle grisaille genevoise. Je suis assise sur le balcon de l’hôtel Arena et je repense à toute cette histoire. Si l’ ésie existe, son opposé n’en existe pas moins. Je n’irai pas jusqu’à dire  amn qu’avoir une mémoire trop prolifique est aussi embêtant que ne plus en avoir du tout mais avoir une mémoire non sélective l’est presqu’autant. Chez le commun des mortels la mémoire fait le tri entre les bons et les mauvais souvenirs. Elle occulte délibérément les souvenirs dérangeants pour ne garder en surface que les bons. Les mauvais, il faut aller les chercher alors qu’on n’a pas besoin de faire d’effort pour se remémorer les bons moments qu’on a vécu. Ma mémoire est différente. Ma mémoire fait penser au péril de Damoclès. Elle est semblable à une épée suspendue au dessus de ma tête, prête à me transpercer avec une précision qui me laisse pantoise. Elle est l’exception qui confirme la règle ; elle n’a que faire de la sélectivité des souvenirs. J’ai beau tenter de les occulter, mes pires souvenirs envahissent sans crier gare le théâtre de ma mémoire. Ils demeurent sur la scène de ce maudit théâtre, s’y agrippent, refusent obstinément de partir. Mon corps et mes sens se souviennent avec une précision digne d’une horloge suisse de tout ce que ma condition de femme, de personne de race blanche, d’intellectuelle engagée et j’en passe, m’ont fait subir. Mais je me souviens davantage de ce que ces mêmes catégories ont fait subir à d’autres personnes que moi. Perpétrer des choses horribles au nom d’une différence que nous n’avons pas choisie et des choses encore pires au nom de la justice et de la religion, voilà ce que c’est qu’être un homme aujourd’hui. Je ne l’ai expérimenté que trop de fois. Les choses mauvaises choses dont j’ai été le témoin ou l’auteur continuent de me hanter avec une frénésie qui confine quelquefois à la démence. Tout avait commencé le soir du 11 septembre 1999 . Deux années jour pour
jour avant les célèbres attentats de New-York. Je me souviens. Pour conjurer mon triste sort, je pianote des mots sur mon PC. Peut-être que ces mots passeront dans ma chronique hebdomadaire. Les gens ne devineront jamais que j’écris surtout mon histoire. Une histoire aussi riche en rebondissements qu’un thriller américain, aussi lente et tortueuse qu’un polar islandais, aussi fantastique qu’un roman de Tolkien. Je ne prétends pas à la créativité d’une écrivaine qualifiée. D’ailleurs, j’avale par dizaines les ouvrages d’excellents écrivains et je n’ignore pas les dures réalités de ce milieu mais j’ai quelque chose de spécial à raconter. Quelque chose qui pourrait bien voler la vedette à leurs récits. En quelques années j’ai vécu autant de choses que dix vieillards réunis. J’ai décidé de les révéler dès ce soir. Je ne le fais pas pour vous mais pour moi. Il y a aussi de beaux souvenirs si ça peut vous rassurer. Ceux-là, eux, sont pour vous. Je vous les offre volontiers s’ils peuvent illuminer votre quotidien. Pardonnez-moi le supplice de certains passages indigestes mais vous allez devoir les ingurgiter pour pouvoir apprécier mon histoire à sa juste saveur. Si vous pensez ne pas pouvoir supporter des scènes qui dépouillent totalement l’être humain de son humanité, je vous prie d’arrêter votre lecture ici. Dans quelques lignes, vous n aurez plus le loisir de revenir en arrière. Mon écriture est tâtonnante mais ce qu’elle relate vaut la peine d’être lu (enfin je l’espère). Ne serait-ce que pour vous édifier sur les choses qui se passent tous les jours sous votre nez ou devant votre télévision sans que vous ayez la moindre idée de leurs véritables causes. Les choses que nous voyons correspondent rarement à l’idée que nous nous en faisons. Pour cela, je remercie Joe d’avoir disparu. Oui, je reconnais qu’en un sens sa disparition m’a ouvert les yeux même si le prix à payer était trop élevé. Ce 11 septembre 2005, pour exorciser toutes ces souffrances, pour cette gêne exquise que je porte dans mes entrailles, j’ai décidé de prendre la plume pour partager mon histoire.
1- Joseph
Quelque chose en moi avait craqué ce soir-là. La scène semblait sortir tout droit d’un roman noir. C’était une nuit d’automne et le ciel déversait sur Paris une de ces pluies glacées dont il a le secret. L’homme et moi nous nous regardions droit dans les yeux mais les siens ne voyaient plus rien depuis longtemps. Il s’appelait Joseph Smart mais je lui avais donné le surnom de Joe l’Indien tant à cause de son physique que de son caractère taciturne. Physiquement, il rappelait le Joe l’Indien du dessin animé Tom Sawyer. Pour ceux qui ne savent pas, il s’agit d’une adaptation dans les années 80 d’une fiction de l’écrivain Mark Twain.
Joe l’Indien m’avait appelée une heure plus tôt pour me demander de le rejoindre dans cette rue déserte de la banlieue parisienne. Il m’avait juste dit l’adresse en précisant que c’était urgent. Après une brève recherche sur le web, je me suis rendue compte que la rue en question était une impasse. Mais surtout que cette impasse n’était pas fréquentée. Un endroit sinistre en perspective mais où la présence de Joe n’était pas surprenante. Les emmerdes faisaient partie de la nature de cet homme. Il était imbu de justice à un degré tel qu’il pensait devoir intervenir à chaque fois que quelqu’un était opprimé. Mais il avait l’avantage d’être financièrement aisé ce qui facilitait l’assouvissement de cet idéal qui relèverait du pur fantasme autrement. Du moins, c’est ce que j’ai pensé au début avant de me rendre compte que je m’étais plantée pour ce qui était du fantasme. Joe, donc, était un fanatique de la justice, un homme de bien. Aucune frontière n’existait quand il s’agissait de redresser les torts. Aucun coin de la planète n’était assez éloigné pour résister à sa présence et il semblait ignorer totalement la notion de peur. Pour avoir été proche de lui, je sais que ce n’était pas le cas. Sa générosité était sa plus grande faiblesse si on écarte son penchant immodéré pour les femmes. Nous avons comprit cela tous les deux depuis le début. Malgré une forte attirance l’un pour l’autre, nous avons préféré considérer notre relation comme une « amitié intime très poussée », rien de plus. Les sentiments amoureux étaient hors de question mais le réconfort physique mutuel n’était pas exclu.
J’étais encore à la fac quand mon portable sonna. Le numéro était masqué. Je décrochai et entendit la voix de Joe au bout du fil. Malgré son calme, quelque chose dans sa voix me fit frissonner d’inquiétude. Un je-ne-sais-quoi difficile à décrire me disait que mon Joe était en danger. Une demi-heure plus tard je le retrouverai immobile, à genoux comme s’il priait, bien habillé, sans aucune trace de violence, le visage illuminé d’un sourire que gâtait des yeux plaintifs braqués vers le ciel. Une plainte que j’avais ressentie comme une piqûre dans mon âme. A ce moment-là j’étais , aussi morte que lui. Ce n’est qu’à cet instant précis, quand j’eus acquis la certitude que Joe était mort, que mon cœur reconnut qu’il n’avait jamais été question d’amitié mais entre nous mais d’amour. Jusque là, un fort sentiment d’injustice dominait le choc que j’avais reçu. Je me doutais que sa mort n’était pas fortuite. Je le voyais à ses yeux qui réclamaient justice. Même mort, Joseph Smart ne renonçait pas à son idéal de justice. Je ne savais pas quelle attitude adopter. Je sortis mon portable pour appeler la police avant de me raviser. Il y avait une cabine téléphonique non loin de là, je décidai faire un appel anonyme. J’étais la seule personne présente sur les lieux.
Quand je me suis jurée de venger la mort de mon ami, j’étais loin de me douter des chemins que me ferait emprunter ce serment personnel. Joe était un mystère à lui tout seul. Son histoire était une imbrication compliquée de boîtes au contenu secret. Chaque boîte ouverte en renfermait des dizaines d’autres hermétiquement closes dont l’ouverture exigeait une surenchère de sacrifices en tous genres. Je m’efforcerai de tenir ma promesse en toutes circonstances car la volonté d’élucider les énigmes que sa vie me posait était plus forte que les risques qui étaient liés à cette tâche. Oui, j’avais risqué ma vie tant et tant de fois que l’idée de tout arrêter m’a trotté plus d’une fois dans la tête. J’y avais succombé à un moment donné jusqu’à ce qu’un événement totalement inattendu me lance sur une nouvelle piste, plus mystérieuse, et finisse par
me faire adopter une idéologie à laquelle rien ne m’avait préparé. Les conséquences ont suivi ; ma vie s’en est trouvée bouleversée. Je me suis demandée si le jeu en valait la chandelle en me rendant compte tardivement de la folie de mon entreprise. Tout aurait été tellement plus simple si j’avais laissé la police faire son travail. J’aurais continué mes travaux de recherche universitaire dans la tranquillité qui rythmait ma vie d’avant Joe Smart mais aurais-je été libre ? La liberté impose parfois qu’on choisisse la voie la moins commode pour être en paix avec soi-même.
En ce qui me concerne, le prix de cette liberté fut très chèrement payé. Si on se doutait du quart de ce que je suis devenue, on changerait de trottoir en me croisant dans la rue. Je suis désormais ce que la quête de la vérité sur Joe a fait de moi. Je suis marquée à vie et plus rien au monde ne peut me faire changer. « Tu vas loin dans ta quête ma fille, m’avait susurré une fois le père Charles. Tu sais, c’est comme grimper un grand arbre, plus tu montes, plus la chute sera dure. Je crains qu’au bout de la route tu ne trouves que peine et désolation sans pouvoir faire machine arrière ». Le père Charles avait eu raison. Je me retire des Affaires, si vieille à seulement trente-cinq ans.
Pendant les moments de déprime, quand la noirceur de mes actes passés me rattrape violemment, il m’arrive de m’enivrer au whisky. Ça me permettait de m’évader momentanément mais par-dessus tout, de résister à la tentation de m’adonner à des pratiques que je me suis promise de bannir de ma vie à tout jamais. Puis je finis toujours par me rassurer en me disant qu’après tout, il était nécessaire que justice soit faite, quelle que soit la manière.
J’avais donc découvert Joe agenouillé le visage dressé vers le ciel en une supplique muette. Malgré la pluie encore fine quand je venais d’arriver sur les lieux, on pouvait presque sentir son regard qui réclamait justice. Cet appel muet me frappa encore plus que son attitude générale qui était pourtant étrange. En effet, Joe était bien habillé. Sobre et classe comme à l’accoutumé. Un complet en laine sombre avec une chemise beige et des mocassins bruns. Il ne portait pas de cravate mais une écharpe en soie brune avec des motifs africains qui était encore parfaitement en place autour de son cou. On aurait dit qu’il sortait d’un club de jeunes cadres branchés qui se réunissaient pour fêter un nouveau contrat. Je ne pouvais pas en savoir plus parce que L’Indien était l’homme le plus confidentiel que je connaisse. Il ne parlait quasiment jamais de lui. Rien en ce qui concernait ses distractions, ses activités professionnelles – et il semblait en avoir plusieurs-, sa famille – mais je doutais qu’il en ait à ce moment-là -, et surtout son passé, ne filtrait. Si la discussion tournait dans cette direction il devenait muet comme une carpe laissant son naturel taciturne prendre le dessus ou bien, quand il était d’humeur badine, il inventait un mensonge plus crédible que n’importe quelle vérité. Son talent de comédien était sans égal. Il lui arrivait même de pleurer en racontant l’histoire de la fin tragique d’une grande partie de sa famille qui gênait le pouvoir en place au Nicaragua. Après cela personne n’avait plus le courage d’évoquer, même de manière indirecte, ni sa famille, ni son passé.
L’ennui pour quelqu’un comme moi qui l’ai fréquenté de manière régulière pendant les dix derniers mois qui ont précédé sa mort, c’est qu’il a servi au moins dix
versions de son enfance tragique plus loufoques les unes que les autres mais, chose étonnante, parfaitement crédibles tant il a campé son personnage avec justesse. Son immense culture générale lui a toujours été d’un grand secours. Pour un autodidacte, avoir autant de connaissances dans des domaines si divers relevait du prodige. Il me fascinait littéralement quand il parlait des liens entre la crise économique des années trente et celle qui pointait déjà le bout de son nez à la fin des années quatre-vingt dix. C’était un passionné de la poésie engagée, surtout les poèmes nés des révoltes populaires voire des guerres. Son appartement ressemblait plus à une bibliothèque de luxe qu’à un logis. Sur le mur, entre deux rayons de sa bibliothèque, était accroché l’encadré d’un poème du Chilien Pablo Neruda publié à titre posthume tiré de son autobiographie Confesio que he vivido . Il me l’avait traduit, sachant que je ne parlais pas un mot d’espagnol. Les mots qui coulaient sur le papier étaient la réplique parfaite de l’idéal de société de Joe. En plus de sa grande culture, Joe l’Indien parlait parfaitement l’anglais, l’allemand, l’espagnol, le créole antillais et le mandingue, sans oublier bien sûr le français avec un fort accent anglais ou espagnol selon les personnages qu’il voulait camper. C’est à croire que toute la vie de l’Indien était une immense comédie, ce qui était à la fois vrai et faux.
Plus tôt, dans la journée, j’avais quitté ma chambre du campus universitaire pour me rendre chez Joe. Je ne parvenais pas à le joindre avec mon portable. Après avoir parcouru deux textes relatifs à ma thèse, je décidai de sauter sur mon scooter pour aller voir ce qu’il en était. J’étais sûre de ne pas le trouver chez lui. Cela faisait une semaine que nous ne nous étions pas vus. C’était long mais nécessaire. Il fallait qu’il y ait des moments de break. Je me faisais violence pour ne pas être scotchée à Joe. J’ai toujours pensé qu’une relation saine passait par le respect des espaces privés des personnes concernées.
Jetée par mes parents, ayant fait une dépression et arrêté mes études pendant deux années, puis passé mon temps à errer en me posant des questions sur le sens de mon existence, voilà que parut sur ma route l’amour sous les traits d’un mystérieux solitaire. Un homme qui était pour moi la bonté faite homme et dont la vie, à l’image de son corps, était couturée de cicatrices. Nous n’avions pas besoin de nous parler pour nous comprendre. Nous étions taillés dans le même bois.
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Quelques instants plus tard, je slalomai entre les voitures direction le 16 ème arrondissement, à la rue des Eaux. Je dépassai le quai Branly pour déboucher sur l’avenue de New York. Je posai mon scooter à quelques encablures du 5 rue des Eaux, mon lieu de destination. Un immeuble entièrement rénové qui abritait essentiellement des bureaux à l’exception de quelques appartements locatifs dont celui de Joe situé au dernier étage. Le son lointain de l’eau était étouffé par les mille bruits du train-train quotidien de ce quartier de Paris à la fois discret et dynamique. Je composai le code d’entrée et tombai nez à nez avec Antonio Fuentes le concierge. Une aubaine.
Antonio était le meilleur ami de Joe. Ils disaient s’être rencontrés à Paris mais j’en doutais. J’avais l’impression qu’ils avaient partagé un bon pan d’histoire ensemble. Antonio se comportait avec Joe comme un grand frère prévenant et protecteur. Il semblait s’être assigné pour mission de veiller sur lui. Or, nous le savions tous, Joe n’avait besoin de la protection de personne. Pour ma part, je savais qu’un mal rongeait l’Indien. Un mal qui le poussait à avoir un comportement bizarre par moments. A mon avis, l’instinct protecteur d’Antonio envers ce grand nounours ténébreux de presque quarante ans venait de là. Il devait connaître la nature de ce mal. Toni se fendit de son grand sourire habituel qui retroussait légèrement sa moustache. -Bonjour jeune fille, lança-t-il avec son fort accent espagnol, tu es toujours plus belle chaque fois que je te vois. Il faudra que tu dises ton secret à ma Maria. - Arrête vieux baratineur, je n’arrive pas à la cheville de ta femme. Je serais aux anges si je n’avais qu’un tiers de sa beauté dans vingt ans. - Mais il y a la chirurgie synthétique et en plus que tu es blonde. -« Esthétique » Toni et tu sais ce qu’on dit des blondes. Alors, il est là notre Dom Juan national ? -José n’est pas rentré depuis trois jours. Il devait assister à une conférence sur les temps de l’horloge moderne à ce qu’il m’a dit. Ce loco (fou) a coupé son téléphone. - Sans avoir entendu parler de cette conférence, je suis sûre que tu parles de l’horlogerie des temps modernes. - C’est fou comme tu sais écouter entre les lignes. Ca m’étonnera toujours. -N’exagérons rien. Je monte voir s’il m’a laissé un message. J’ai besoin qu’il me pistonne sur un contact lié à ma thèse. Embrasse Marie et les enfants de ma part. - Elle en sera ravie. Demande à Joe de m’appeler s’il rallume son portable. Ce garçon me met dans tous ses états. -Dans tous « mes » états Toni. Tu parles de « tes » états pas des siens.
J’appuyai impatiemment sur le bouton de l’ascenseur tout en me disant encore une fois que Joe et Toni se ressemblaient. L’un était grand et musclé, l’autre petit et râblé ; l’un était peu loquace, l’autre bavard comme une couvée de pies ; l’un était un aventurier solitaire, l’autre un père de famille rangé mais un petit quelque chose faisait
qu’ils se ressemblent. Je n’ai jamais pu mettre le doigt dessus, peut-être était-ce seulement leur sens de la confidentialité ou leur sensibilité poussée. Je ne saurais le dire. J’entrai dans l’appartement de Joe après avoir ouvert avec le double des clefs. Je dépassai la salle de bains à ma gauche pour pénétrer directement dans l’immense loft de 110 mètres carrés. Immense en tout cas pour quelqu’une qui, comme moi, vivait dans une chambre d’étudiant de vingt mètres carrés c'est-à-dire cinq fois plus petite. Je m’approchai du bar américain qui se trouvait au fond de la pièce dans le coin gauche et vit la petite enveloppe à mon intention. Je souris en la prenant, une rose rouge était posée à côté. Joe était vieux jeu, il préférait des petits gestes simples à la technologie. Une lettre avec une fleur posée à côté avait plus de valeur à ses yeux qu’un sms. Et il n’avait pas tout à fait tort…
Comme il ne voulait pas la laisser dans la boîte aux lettres de la résidence universitaire, il la posait chez lui sur le bar américain ou la table de chevet du côté droit du lit. Celui que j’étais sensée occuper si j’étais sa femme. Je me mis à rêver de mariage en souriant de mes propres contradictions. J’ai été la première à lui proposer une relation libre où il ne serait pas question d’amour mais d’amitié avec pour chacun une vie sexuelle indépendante. Mais j’ai aussi été la première à en pâtir étant donné ma grande timidité envers les garçons mais aussi mes critères de sélection élevés. Je ne voyais que Joe depuis presque deux ans tandis que lui changeait de petite amie comme de chemise. Il ne s’était calmé que depuis un an. Sans en être certaine à l’époque, je me doutais qu’il n’y avait plus que moi.
Je tenais sa lettre dans la main perdue dans mes pensées quand mon téléphone sonna. Je décrochai. C’était la secrétaire de la faculté. Il était tout juste une heure de l’après-midi ça voulait dire qu’elle venait de reprendre le travail après la pause de midi. C’était inhabituel que la secrétaire de la fac me téléphone, encore plus à ce moment de la journée. Elle me fit comprendre que je devais immédiatement me rendre au bureau de mon directeur de thèse. Intriguée, j’obtempérai sans poser de questions. Je plongeai l’enveloppe de Joe et la rose dans ma besace et dévalait les escaliers quatre à quatre.
2- Le laboratoire
Une demi-heure plus tard, j’arrivai devant le secrétariat. Mme Ducret, la secrétaire du centre de recherche auquel j’étais rattachée me jeta un regard froid. Elle était toujours dénuée de vie, on aurait dit une machine accoutrée en femme. Son visage ne trahit aucune réaction quand elle m’indiqua la chaise d’en face avant de décrocher le téléphone pour aviser Monsieur Kény, mon directeur de thèse, de mon arrivée.
Je poussai la porte du bureau d’une main mal assurée, les pensées fourmillant dans ma tête. J’avais beau imaginer toutes les possibilités, je ne voyais aucune raison de me faire convoquer de la sorte. Je pense que l’expression de mon visage trahissait ma perplexité. Celle du visage du professeur Kény ne valait pas mieux. Il avait le visage décomposé comme si on venait de lui annoncer le décès d’un proche. Il me fit un sourire crispé et tendit le bras pour m’indiquer le siège de mon côté du bureau. Je m’assis sans lui rendre son sourire, attendant ses explications. La température du chauffage semblait avoir subitement doublé tant l’atmosphère était pesante. Le professeur enleva ses lunettes pour se masser l’arête du nez dans un geste habituel. Il semblait chercher les mots justes avant de se lancer : « Hillary, si je t’ai fait venir cet après-midi c’est pour t’annoncer une nouvelle embarrassante pour nous deux. La fondation SOCRATE a appelé ce matin. » Il se tut, plongea son regard dans le mien qui lui implorait d’abréger le suspense. Il se jeta à l’eau : « La commission de financement de la fondation a décidé de suspendre le financement de ta bourse de thèse. Je suis moi-même sommé de ne plus m’occuper de ce programme. La supervision reviendra désormais à Jacques. » Il laissa à mon cerveau le temps de digérer l’information puis d’en absorber le choc avant de poursuivre.
- Jean-Philippe Guillaumet a remporté le jackpot. Il m’avait prévenu mais je n’avais pas pris sa menace au sérieux quand j’avais refusé l’étudiant qu’il m’imposait. En fait, je n’imaginais pas jusqu’où il était prêt à aller pour parvenir ses fins. Il a usé de sa grande influence et de quelques contacts pour me discréditer au sein de la fondation. Personne n’ose tenir tête à un monument comme Guillaumet. J’ai commis l’erreur de le faire il y a deux ans et j’en fais les frais. La chose qui me fait sortir de mes gonds plus que tout est que tu sois mêlée à cette vendetta personnelle. - J’imagine que son petit protégé est désormais financé par SOCRATE. -Tu imagines bien. Parfois, je me demande si je ne dois pas tout claquer et me retirer mais quand je pense à la joie que ça provoquerait chez mes détracteurs, j’y renonce.
- Vous êtes quand même l’un des tous meilleurs spécialistes de l’histoire coloniale et postcoloniale en Afrique. Le professeur Gosselin ne fait pas le poids devant vous. - Le dernier article de Jacques Gosselin a bénéficié d’un écho favorable tandis que mes trois derniers articles ont été sous les feux des critiques. J’étais avec toi à la cafétéria quand nous avons découvert tous les deux l’article de ce journaliste, ce… - Guillaume Dussolier - Voilà, Dussolier. Je dérange quand je m’approche d’un peu trop près pour vérifier certaines incohérences dans les relations postcoloniales qu’entretient notre pays avec certains Etats d’Afrique. De grands noms pourraient être entachés. Il est des symboles auxquels il ne faut pas toucher. - Même dans le milieu de la recherche ? -Encore plus dans le milieu de la recherche. C’est dans des moments comme celui-là que Tourelle me manque. S’il était encore en vie, Guillaumet et sa bande s’y seraient pris par deux fois avant de m’attaquer.
Il y eut un moment de silence. Bertrand Tourelle a été le doyen de la faculté d’histoire de l’université de la Sorbonne pendant huit mois. Il avait prit tout le monde de court en démissionnant de manière très médiatique suite à une sombre affaire de corruption. Il en avait dit les raisons en direct dans la très célèbre émission télévisée de Gilles Foucault « Bienvenue les idées ». La nouvelle avait embarrassé les autorités qui avaient cru le museler en lui confiant le poste de doyen de la prestigieuse faculté d’histoire de l’Université de la Sorbonne. Catherine De Montbéliard qui était alors ministre de l’enseignement supérieur avait même été obligée de convoquer un point de presse pour apaiser les esprits. La tâche fut vouée à l’échec tant les arguments de Tourelle étaient imparables. Les médias internationaux en ont remis une couche et Madame de Montbéliard fut obligée de démissionner. Le grand bruit qu’avait fait l’événement ne fit que renforcer la notoriété déjà grandissante du professeur Tourelle.
 Le professeur avait gagné cette notoriété grâce à une trilogie, si je puis m’exprimer ainsi pour parler d’ouvrages scientifiques. Il s’agissait de trois essais portant sur l’influence des processus de décolonisation dans les rapports actuels entre les anciennes puissances coloniales et l’Occident. Il y montrait comment Belges, Français, Anglais et Portugais avaient mis en place des stratégies pour garder une
certaine mainmise sur leurs anciennes colonies et surtout comment ceux qui avaient résisté à cela avaient été précipité dans le chaos. Certaines puissances comme l’Angleterre avaient lâché de la bride mais pas la France. Pour étayer son propos, le professeur s’était attardé sur le cas de Haïti lâché par la communauté internationale à cause du simple fait d’avoir arraché son indépendance à la France à un moment jugé inopportun. Le pays en a lourdement fait les frais au sens propre comme au sens figuré. Ses propos étaient assaisonnés par un grand nombre d’anecdotes aussi surprenantes que choquantes et le tout écrit dans un humour qui tranchait avec l’écriture historique classique. Ces écrits lui avaient valu une telle notoriété que Tourelle était devenu quasiment intouchable outre-Atlantique. Les sollicitudes fusaient de partout or, comme il aimait à le préciser, il n’était pas son propre patron mais un chercheur du CNRS parmi des milliers d’autres. Le professeur Bertrand Tourelle dérangeait d’autant plus qu’il détenait un chapelet de distinctions internationales qui avaient valu à la France un certain rayonnement dans le milieu de la recherche historique. Il avait été l’un des premiers apôtres de la pluridisciplinarité. C'est-à-dire le fait qu’un chercheur sorte du cadre de sa spécialisation pour faire appel à d’autres disciplines. Il faut dire qu’il était aussi docteur en sciences politiques et n’hésitait pas à fouiner dans les registres des disciplines voisines pour faire avancer sa réflexion. Ainsi, il n’était pas rare qu’il fasse recours à Pierre Bourdieu pour expliquer les mécanismes de domination des plus forts sur les faibles.
Bertrand Tourelle était décédé cinq ans plus tôt d’un cancer de la prostate. Il avait soixante ans. La nouvelle avait été largement relayée par les médias à l’époque. Cela avait affligé le milieu de la recherche en sciences sociales. Du moins en apparence : il y avait des places à prendre et un immense vide à combler. Les rivaux de Tourelle voyaient là une chance unique à saisir mais ses protégés étaient devenus orphelins. Parmi eux, Jean-Biaguy Kény figurait en bonne place. Tourelle avait toujours loué l’excellence et fustigeait les falsifications de l’histoire à des fins idéologiques. En vertu de quoi l’Etat s’octroyait-il le droit de dicter le résultat d’une recherche ou de le filtrer suivant ses intérêts ? Peu importe s’il finançait ou non un programme, il ne devait pas toucher aux résultats quitte à ce qu’ils ne soient jamais publiés (ce qui n’était pas souhaitable, bien-entendu). En sciences sociales on ne peut pas faire de la recherche sur commande comme dans les sciences expérimentales. La raison est toute simple : la matière qu’on y manie est l’homme en tant qu’acteur social. Cela pose deux problèmes de taille. D’abord, rien n’est plus imprévisible que l’être humain, il faut donc faire recours à un grand nombre de disciplines pour réduire les risques d’erreurs ; ensuite le chercheur lui-même fait partie de la matière qu’il manie, ce qui rend l’objectivité difficile. Le défi permanent du chercheur en sciences sociales est de s’extraire de l’objet qu’il étudie pour pouvoir l’observer ; or tout le remet