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Le Garçon qui n'existait pas de sjon

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Le garçon qui n’existait pas Du même auteur aux Éditions Rivages Le Moindre des mondes, 2007 o Rivages poche n621 Sur la paupière de mon père, 2008 Rivages poche n° 705 De tes yeux, tu me vis, 2011 Rivages poche n° 777 Sjón Le garçon qui n’existait pas Traduit de l’islandais par Éric Boury Rivages Retrouvez l’ensemble des parutions des Éditions Payot & Rivages sur payot-rivages.fr Collection dirigée par Nathalie Zberro Édition originale: Mánasteinn, Jpv Útgáfa, 2013 © Sjón, 2013 © Éditions Payot & Rivages, Paris, 2016, pour la traduction française Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit. Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre. Cette ombre à la fenêtre c’est toi, ce n’est pas une autre, c’est toi. N’ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges. Ferme les yeux. Je voudrais les fermer avec mes lèvres. Mais la fenêtre s’ouvre et le vent, le vent qui balance bizarrement la flamme et le drapeau entoure ma fuite de son manteau. La fenêtre s’ouvre: ce n’est pas toi. Je le savais bien. Robert Desnos I (12-13 octobre 1918) i Soir d’octobre paisible et frais. Une motocyclette pétarade au loin. Le jeune homme agenouillé penche la tête et interrompt ses mouvements pour mieux entendre, cherchant à évaluer la distance.
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Le garçon qui n’existait pas
Du même auteur aux Éditions Rivages
Le Moindre des mondes, 2007 o Rivages poche n 621
Sur la paupière de mon père, 2008 Rivages poche n° 705
De tes yeux, tu me vis, 2011 Rivages poche n° 777
Sjón
Le garçon qui n’existait pas
Traduit de l’islandais par Éric Boury
Rivages
Retrouvez l’ensemble des parutions des Éditions Payot & Rivages sur
payot-rivages.fr
Collection dirigée par Nathalie Zberro
Édition originale : Mánasteinn, Jpv Útgáfa, 2013
© Sjón, 2013 © Éditions Payot & Rivages, Paris, 2016, pour la traduction française
Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit. Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre. Cette ombre à la fenêtre c’est toi, ce n’est pas une autre, c’est toi. N’ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges. Ferme les yeux. Je voudrais les fermer avec mes lèvres. Mais la fenêtre s’ouvre et le vent, le vent qui balance bizarrement la flamme et le drapeau entoure ma fuite de son manteau. La fenêtre s’ouvre : ce n’est pas toi. Je le savais bien.
Robert Desnos
I
(1213 octobre 1918)
i
Soir d’octobre paisible et frais. Une motocyclette péta-rade au loin. Le jeune homme agenouillé penche la tête et interrompt ses mouvements pour mieux entendre, cherchant à évaluer la distance. Il tend l’oreille afin de distinguer si la moto s’éloigne ou se rapproche, si elle roule en terrain plat, parmi les mottes herbeuses ou dans le marais, à moins qu’elle ne remonte le versant pierreux de la colline, qui fait face à la ville. L’homme qui se tient debout et le surplombe laisse échapper un léger soupir. Adossé à la paroi, il semble s’être fondu à son ombre et uni au rocher. Il pousse un second soupir, plus sonore, plus animal, et ses hanches qui remuent font aller et venir son membre érigé dans la bouche du gamin. Ce dernier respire par le nez. Il suce avec plus de vigueur et se remet à bouger la tête en cadence, mais plus lentement et moins bruyamment que tout à l’heure en s’arrangeant pour que la partie supérieure du gland frotte contre son palais, puis l’enveloppe entièrement de sa langue, ce qui lui permet à la fois d’accomplir sa tâche et de prêter l’oreille. Il sait reconnaître ces motos. Certes, elles ne sont pas
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nombreuses en Islande, mais leurs propriétaires les règlent à leur guise afin de leur donner plus de puissance. Il se pourrait bien qu’il s’agisse d’une Indian, le bruit de leur moteur a quelque chose de plus métallique que celui des Harley-Davidson. Il ferme les yeux. En effet, c’est bien « l’Indien », et pas n’importe lequel. Ayant appris à discerner leurs ron-flements, il sait reconnaître celui-là parmi tous les autres. Et maintenant, il est certain de l’entendre se rapprocher, certain que la moto gravit la pente. Il ne lui faut pas long-temps pour atteindre le sommet de la colline légèrement inclinée en direction de l’est, et là, en contrebas de l’à-pic rocheux, il est agenouillé, son « client » dans la bouche. L’homme accompagne les allées et venues de la tête de l’adolescent qui comprend qu’il en aura bientôt fini. Le gamin empoigne le membre, continue de le sucer tout en le caressant à toute vitesse, au rythme du moteur, et le serre plus fort encore quand la moto accélère, faisant chanter le métal. L’effet est pour ainsi dire immédiat. L’homme plaque son dos à la paroi et se cabre. Des mots indistincts s’échappent de sa bouche, entre ses dents serrées, échos entrecoupés des jeux érotiques qu’il met en scène mentalement. Alliés au va-et-vient de sa tête, les vrombissements tou-jours plus puissants du moteur provoquent une érection au jeune homme. Et bien qu’il ait décidé de s’épargner pour ce soir, il ne résiste pas à l’envie de glisser sa main libre dans sa braguette pour se caresser au même rythme qu’il caresse l’autre. Un vacarme démoniaque se déverse du sommet de la colline. Les halètements vigoureux de l’homme rivalisent d’intensité avec les rugissements du moteur.
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« Se peut-il qu’elle s’apprête à faire le grand saut ? » La question fuse dans l’esprit du gamin, mais il n’a pas le temps d’y répondre. Le membre se contracte brusquement dans sa bouche. Il serre la racine entre ses doigts et se dérobe à la main du « client » qui tente de lui empoigner la nuque pour lui presser le visage contre son bas-ventre. Le gamin relâche son emprise et la semence se répand sur les feuilles desséchées d’un arbuste, un saule latifolié qui attend qu’arrive et que passe l’hiver. La moto pile et dérape, s’arrêtant net au bord de la falaise. Une pluie de terre et de cailloux s’abat sur eux. L’homme étouffe un cri et se détache de la paroi rocheuse, emportant son ombre. Il boutonne son pantalon d’une main tremblante et cherche une échappatoire du regard. Le gamin se relève et lui barre la route. Il dépasse d’une tête ce « client » qui lui balance un billet chiffonné et qui, sans un mot, se hâte de repartir vers la ville. Il déplie le billet et découvre avec un sourire malicieux qu’il y en a deux, lesquels constituent la somme rondelette de quinze couronnes. Au sommet du rocher, le moteur de « l’Indien » s’éteint. Puis le silence s’abat.
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Elle apparaît sur l’arête de la falaise, telle une déesse sortie des abysses de l’océan, sa silhouette se détache sur le ciel qui flamboie, empourpré par l’éruption du volcan Katla, c’est une jeune fille à nulle autre pareille, vêtue d’une combinaison en cuir noir qui dévoile ostensiblement tout ce qu’elle est censée dissimuler, ses mains sont gantées de noir, elle a un casque sur la tête, porte des lunettes de protection et une écharpe noire lui couvre la bouche et le nez. Elle abaisse son écharpe et remonte ses lunettes sur son casque. Ses lèvres sont rouge sang, ses yeux cerclés de khôl confèrent à la peau poudrée de son visage une pâleur plus grande encore. « Sólborg Guðbjörnsdóttir, Sóla Guðb-. » Le jeune homme murmure : « Je le savais ! » Puis il mentionne le nom de son sosie, de son double : « Musidora… »
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Il a découvert cette jeune fille il y a un peu plus d’un an. Comme si, une fraction de seconde, doté d’une vision aux rayons X, il avait entraperçu celle qu’elle est réellement. Il connaissait son nom, savait où elle habitait, savait quelles étaient ses fréquentations ainsi qu’un certain nombre de détails sur sa famille – ils ont à peu près le même âge et dans une ville qui ne compte que quinze mille habitants, deux personnes de la même génération se connaissent nécessairement, ne serait-ce que de vue – or tous ces gens étaient hors de portée pour lui, ils apparte-naient aux couches supérieures de la société, dont il était exclu. Il ne s’était donc pas plus intéressé à elle qu’aux autres de son espèce. Sa découverte avait eu lieu un samedi, à la première séance de l’après-midi au cinéma Gamla Bíó qui projetait Les Vampires. Assis à sa place habituelle, il était agacé par les chuchotis et les gloussements d’un groupe de jeunes, installés aux premiers rangs, dans les meilleurs fauteuils de la salle. Mais alors qu’il s’apprêtait à les prier de se calmer en leur disant que les gens étaient ici pour profiter du film et non des parades nuptiales des enfants de la bonne bourgeoisie, il avait entendu l’une des filles déclarer qu’elle n’avait plus envie de gâcher la séance pour le reste de la salle. C’est au moment où elle s’était levée que la chose était arrivée. À l’instant où sa silhouette avait partiellement occulté l’écran, elle avait fait corps avec le personnage féminin du film. Elle avait tourné la tête et le faisceau lumineux avait projeté le visage de Musidora sur le sien. Le jeune homme en était resté cloué sur son siège. Leurs deux visages, rigoureusement identiques, s’emboîtaient par-faitement.
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