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Le retour du petit homme

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26 pages

Chapitres 7 & 8

Publié par :
Ajouté le : 06 avril 2015
Lecture(s) : 175
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CC.RIDER
LE RETOUR DU PETIT HOMME
Editions Emma Jobber
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CHAPITRE 7
Nulco remonte au créneau
Quand il avait prédit que Nullande allait grimper dans les études d'opinion suite à sa magistrale gestion des attentats terroristes verts, Nulco s'était montré bon prophète. L'ennui, c'est qu'il avait mal évalué l'ampleur de la remontée triomphale. Le pingouin n'avait pas regagné 15 points mais plus de 20. Il atteignait maintenant la barre des 40% d'opinions favorables chez les petits Hobbitts craintifs. Il revenait à son meilleur niveau, celui atteint au moment de sa montée sur le trône. Divine surprise ou jolie opération soigneusement planifiée, orchestrée et montée du début à la fin par ses services discrets et ses communicants toujours pleins d'idées tordues. Bien des choses commençaient d'ailleurs à se chuchoter dans les corridors nauséabonds de la toile d'araignée, des histoires de complots, de « fausses bannières », de carte d'identité laissée comme pour signer le méfait, de professionnels se trompant d'adresse et n'ayant même pas de plan de repli après les tueries. Toutes choses fleurant bon leur conspiration calibre « 9/11 » et dont il ne sera pas question ici pour ne pas risquer les foudres de la censure charriesque...
Voir son adversaire replacé au zénith de la popularité, flottant sur un petit nuage de béatitude et même prêt à donner des leçons de « gouvernance » aux dirigeants du monde entier, rendait quasi hystérique le petit gouverneur. Il décrocha un matin son bigophone sans manivelle pour appeler le patron de la chaine nationale comtoise et pour lui arracher un passage de
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toute urgence au 20 heures. Il y retrouva son vieux complice, David Pulavaze qui commença l'entretien en rappelant les ridicules efforts du petit homme, handicapé par sa taille et par sa place au troisième rang des personnalités, pour se glisser discrètement au premier, ce qui fut immédiatement remarqué et moqué par les humoristes toujours friands de ce genre de faute de goût. – Monsieur le comte de Magypolka, est-il exact que vous avez joué des coudes lors de la marche pour « Charrie» ? – Permettez-moi, Monsieur Pulavaze de ne pas tomber aussi bas ! Ca, c'est ni plus ni moins que de la caricature. Je ne suis pas venu sur votre plateau pour parler de la mousse, de la politicaille ! L'autre se le tint pour dit et en vint à la déclaration du Premier Sinistre, Manuel Valseur à la mâchoire serrée, qui avait déclaré que la Comté vivait sous une sorte de régime d'apartheid, voulant signifier par là que les Hobbitts n'auraient pas suffisamment noyé sous des ondes d'amour et des flots de dolros les gentils orques verts relégués dans d'immondes bas quartiers où personne ne venait plus, on se demandait bien pourquoi.
– Comparer la Comté à l'apartheid, s'offusqua Nulco, mais c'est une faute. Je suis consterné. Quand je pense à ces pauvres Hobbitts ruraux abandonnés dans leurs champs bourbeux qui entendent ça ! Quand ils se rendent compte de tous les efforts financiers consacrés à l'amélioration de la vie des orques verts alors que rien n'est fait pour eux, c'est là une faute grave qu'a commise Valseur ! Et puis, ces gens-là ont les mêmes droits que tout le monde. Ils ont l'école gratuite, les soins remboursés à 100%, des allocations, des aides en veux-tu en voilà... Consternation...
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– D'après vous que faudrait-il faire pour améliorer la situation ? Demanda le lecteur de prompteur sans laisser paraître son début d'agacement. – Retirer leur nationalité aux terroristes pour qu'ils ne puissent plus jamais revenir sur notre belle terre comtoise, proposa le petit homme sur un ton martial. – Difficile à mettre en œuvre dans le cadre des lois eurolandaises, grommela l'autre d'une voix quasi inaudible. Et quoi d'autre ? Ajouta-t-il à haute voix. – Créer des centres de dé-radicalisation pour s'assurer que ces gens sont complètement déprogrammés et qu'ils peuvent revenir sur notre le territoire sans représenter un risque mortel pour notre population.
Nulco se moquait du monde. Lui-même n'imaginait pas une seconde la moindre possibilité de création de camps de rééducation pour ces milliers de terroristes ou apprentis tueurs dans un état républicain et démocratique imprégné de droits de l'orque et barbouillé de lutte contre le fascisme à un niveau quasi obsessionnel. Mais il n'était pas au pouvoir et pouvait donc raconter n'importe quoi. Tout ce qui importait, c'était de faire du buzz et de monter en puissance dans la surenchère répressive. Il avait le dos au mur et s'était fait distancer par son concurrent. En bon partenaire, Pulavaze ne releva pas et se contenta d'un : « Mais encore ? »
– Augmenter les budgets de la sécurité et de l'armée, rétablir le droit aux heures supplémentaires dans la police et dans les services discrets...
Le petit homme ne savait-il pas que gens d'armes et hommes de guet n'avaient jamais cessé d'en faire et que certains gardes accumulaient une telle quantité d'heures supplémentaires qu'ils
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ne savaient pas comment ils pourraient les récupérer... David Pulavaze se contenta de relever que c'était Nulco lui-même qui avait réduit les effectifs quand il était aux affaires. – C'est faux, Pulavaze et c'est indigne de vous ! Se cabra l'ex-gouverneur. Vous savez bien qu'il faut un certain temps entre l'embauche d'un nouveau fonctionnaire de l'ordre et sa prise de fonction effective. – Oui, il faut le temps de le former, concéda le présentateur qui avait hâte d'en finir. Accumulation d'oublis, de mensonges et de propositions irréalistes, cette intervention tournait tout doucement au fiasco. Fin manoeuvrier et bateleur professionnel depuis des années, Nulco sentit qu'il allait perdre les pédales et des points de popularité à s'enferrer de cette façon. Il commença à bredouiller et à avoir de la peine à terminer ses phrases. Il eut beau vouloir pérorer en déclarant solennellement que les terroristes verts étaient entrés en guerre contre notre civilisation, rien n'y fit. Son partenaire eut même la délicatesse de venir à son secours pour lui permettre de conclure dignement. Le petit homme quitta le studio effondré. Il avait joué son va tout et il réalisait qu'il n'avait rien de crédible dans son jeu et que cela se voyait de plus en plus. Le lendemain matin, journaleux et aboyeurs se firent un plaisir de raconter partout que Nulco avait « brisé l'unité nationale ». C'était peut-être lui faire grand honneur. Il avait juste montré ses limites. Le flamboyant sauveur était quasiment à poil. Les commentaires allaient bon train. Chacun comparait ce qu'il proposait avec ce qu'il avait vraiment fait. L'un était aux antipodes de l'autre. Et certains lui diagnostiquaient même une schizophrénie plutôt avancée. Tout comme le célèbre docteur Jekyll et Mister Hyde du roman d'Oscar Wilde, il y
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aurait un docteur Nulco et un Mister Bismuth dans le pantin qui rêvait d'un retour glorieux. Mais lequel avait parlé hier soir ? Lequel avait gouverné si bizarrement ? Nulco ou Bismuth ? Bismuth ou Nulco ? Qui croire ? A qui faire confiance ? Qui admirer ? Magypolka, celui qui faisait des déclarations fracassantes ? Et qui rejeter ? Mister Paul Bismuth qui avait rogné les budgets, réduit les effectifs et aboli la « double peine » ? Un tel niveau de double langage laissait rêveur. Une telle accumulation de mensonges et de forfaitures devenait contreproductive. Ce jour-là, Nulco sentit qu'il était tombé au plus bas, coincé qu'il se trouvait entre un Franck Nullande en pleine reconquête et une Océane Le Grogneux qui était certaine d'avoir le vent en poupe...
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CHAPITRE 8
Mort où est ta victoire ?
Quelque temps plus tard, une votation citoyenne était organisée dans la verte Comté. Il s'agissait d'élire les Conseillers Polygonaux, notables chargés de gérer une portion de territoire de manière assez mal définie. Les Polygones étant destinés à disparaître à plus ou moins brève échéance, il fallait s'attendre à une faible participation des électeurs qui considéraient de plus en plus que les élections n'étaient que des pièges à c... Pour ces gens-là, voter dur ou voter mou ne changeait strictement rien à l'affaire, le résultat était toujours le même. Avec un Hobbitt sur deux qui allait daigner se déplacer, les sondes d'opinion donnaient le parti rose de Franck Nullande battu à plate couture. Généreusement crédité de 30% des intentions de vote, le parti bleu marine comptait bien s'emparer d'un ou deux territoires des confins méridionaux. Les spécialistes de la politique prédisaient que Nulco allait ramer loin derrière Océane Le Grogneux et ses candidats interchangeables qui ne pouvaient que voguer vers la victoire, portés qu'ils étaient par le ras le bol général et la détestation suscitée par le pingouin cafouilleur, le Valseur ibstérique et la Taupekirale guyanaise. Depuis toujours, les Hobbitts avaient pris l'habitude de voter plutôt contre et rarement pour...
Pour tenter de réduire la déroute de son parti, le premier Sinistre Manouel Valseur décida d'abandonner responsabilités et fonctions pour mener une campagne hargneuse contre le
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parti bleu marine. Il n'eut pas trop de peine à remplir salles des fêtes, gymnases et préaux d'écoles. Les Comtois adoraient tellement voir « en vrai » les troubadours qui squattaient leurs lucarnes magiques qu'ils n'hésitaient jamais à se déplacer pour constater « de visu » la réalité de l'hystérie paranoïaque de l'apprenti caudillo catalan qui allait répétant partout qu'il tremblait de peur à l'idée d'une arrivée au pouvoir triomphale de la blonde Océane Le Grogneux qu'il imaginait suivie de hordes de skinheads en furie précédés sans doute de régiments de blindés verts de gris paradant sur les Champs Balisés. De son côté, Franck Nullande déclara benoîtement que quel que soit le score de son parti, il ne changerait pas un iota à sa politique. Il garderait de la même main molle le cap de son pédalo et le siège de l'ibère pas pépère. Autant agiter un chiffon rouge sous le nez des Hobbitts dégoûtés. « Ce type est une authentique machine à perdre ! Commenta Nulco. C'est tout bon pour moi. Profitons-en ! » Le premier tour plaça en tête le parti bleu foncé mais uniquement si on comptabilisait les voix parti par parti. Il n'arrivait qu'en troisième position si on raisonnait en terme de groupements, d'alliances et de coalitions. Du côté des Le Grogneux, on parla de mariage de carpes et de canards, d'addition de navets et de choux fleurs, ce qui n'était pas faux mais qui reposait quand même sur une triste réalité. Tout le monde s'alliait, se ralliait, s'unissait, se coagulait à tout va. (Depuis le mariage des zomos, les Hobbitts ne s'étonnaient plus de rien...) Fin stratège, Nulco avait su toper dans la main avec les oranges, les beiges et les jaunes, micro-partis croupions ne représentant rien d'autre que quelques cohortes d'apparatchiks bien dodus et solidement implantés dans la glaise profonde qui lui permirent d'annoncer triomphalement deux choses :
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« Mon parti, le parti bleu enfin bien en ordre de bataille derrière son chef naturel et indiscutable est le premier parti de la Comté ! »
Et surtout : « Moi, grand chef des bleus, jamais au grand jamais, il n'y aura d'alliance avec le Parti bleu marine ! Cette hommasse d'Océane Le Grogneux me révulse. Elle est laide, bête et méchante. Elle a une carrure et une voix de camionneur alcoolique. Nous avons rien de commun avec elle ! »
Grand bien lui en prit. Au second tour, les mariniers n'arrivèrent pas à transformer l'essai. Les roses limitèrent la casse vu qu'ils réussirent à garder une trentaine de polygones. Les bleus en raflèrent une bonne soixantaine et les bleus marine aucun. Malgré un score impressionnant en nombre de suffrages, ils se retrouvèrent gros jean comme devant avec juste quelques dizaines de conseillers figurants qui ne pourraient que faire tapisserie dans les assemblées sans jamais pouvoir influer sur quoi que ce fût. Et pourtant, on pavoisa, on cria victoire chez les Le Grogneux, on parla de début d'enracinement, d'esquisse de reconquête et autres prémisses de victoires...
Malgré leur place de second et la perte de pans entiers de territoires comme ceux du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest, les Roses se montrèrent beaux joueurs en se contentant de remarquer qu'ils perdaient quand ils étaient désunis. Vérité de Monsieur de La Palisse aussi transcendante que de constater qu'on peut être mouillé quand il pleut. Le Premier Sinistre prit acte de la défaite de son camp et de la victoire de celui de Nulco. Il embraya immédiatement sur des promesses d'actions et de réformes que personne n'écouta. De son côté, Franck Nullande se rappela que dans un cas de figure assez semblable, son grand ancêtre de référence, l'auguste François Miteux-
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Errant qui se faisait surnommer « Dieu », avait eu recours à une astrologue, mi-sorcière mi-cartomancienne, capable de lire dans toutes les parties du corps que ce soit la main, le pied voire autres endroits plus secrets si affinités. Et le bougre n'en avait pas manqué. Cette conseillère aussi occulte qu'intime officiait sous le pseudonyme d'Elizabeth Fessier alors que son authentique patronyme était Bethsabée Benchemoul. « Mais quel âge canonique doit avoir aujourd'hui cette personne ? Se demanda Nullande. 80, 90 ou plus ? » Un conseiller mieux informé que les autres lui raconta qu'elle était morte médiatiquement et qu'elle avait volontairement disparu de la circulation. Sans doute voulait-elle faire oublier son plus gros ratage, une mauvaise évaluation du jour précis de la fin du monde. Et tout ça à cause d'un foutu calendrier d'indien quécha mal recopié et mal interprêté. – Je m'en moque ! S'exclama Franck Nullande. Le grand monarque rose, mon illustre prédécesseur sur le trône de gouverneur lui accordait un confiance absolue ! C'est donc elle qu'il me faut ! Je la veux ! Retrouvez-la ! Où qu'elle se trouve ! A Cuichy la Garenne, Brave la Paillarde, Castel-Pourri ou au fin fond de l'enfer s'il le faut !
Ses services discrets la retrouvèrent à demi momifiée dans une grotte humide du Massif de la Sainte Paume, très occupée à brûler des fagots d'encens et à psalmodier des litanies bizarres. Ils surent trouver les bons arguments pour la décider à quitter sa solitude dédaigneuse. Ils l'empaquetèrent vite fait dans une longue djellaba noire, lui couvrirent la tête d'un châle de soie de même couleur et la firent monter dans un glisseur de l'armée. Deux heures plus tard, elle fut introduite nuitamment dans le Palais Balisé, dans le bureau du gouverneur Nullande, au cœur du cœur du pouvoir. Quand elle ôta le tulle sombre qui
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préservait son anonymat, Nullande reçut un tel choc qu'il ne put masquer un mouvement de recul. En face de lui, se tenait une grosse femme très laide, aussi ridée qu'une pomme de reinette oubliée tout un hiver sur une étagère et au regard aussi méchant qu'halluciné. « Elle craint, cette vieille avec ses cheveux blancs clairsemés sur son crâne de vautour, se dit-il in petto. Elle ne ressemble à rien. Elle n'a plus rien de commun avec la célébrité que j'ai connu alors que j'en étais encore à me promener en culotte courte ! » – Ca me fait vraiment drôle de me retrouver dans ce somptueux bureau, avec vous, François, attaqua-t-elle. Après toutes ces années... Comme vous avez changé ! Je vous croyais plus grand. Vous vous êtes tassé ou quoi ? On vous dirait rajeuni, différent... Il y a quelque chose qui cloche... – Madame, vous devez faire erreur sur la personne, risqua timidement Nullande. Je m'appelle... – Vous êtes plus gros, plus moche, plus insignifiant, François, l'interrompit-elle. Que s'est-il passé ici ? Que vous est-il arrivé ? Dans mon souvenir, vous étiez quelqu'un de brillant, d'élégant et d'intelligent ! – Madame Fessier, je ne vous permets pas ce genre de comparaison. Je ne m'appelle pas François, mais Franck Nullande... – Je sais très bien comment tu t'appelles, François. Je sais tout de toi. J'en sais plus que tu n'en sais toi-même. Tu m'as laissée de côté pendant tout ce temps. Tu as cru pouvoir t'en sortir tout seul et tu as fini par comprendre que sans ta petite Elizabeth, tu n'es pas grand chose... Cette vieille folle le prenait bien pour son lointain prédécesseur rose. Il avait beau protester qu'il ne s'appelait pas
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