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SOUSSE : LADOMUSDE SOROTHUS ET SES MOSAÏQUES
PAR M. JEAN-PIERRE LAPORTE SUIVI D’UNE NOTE ADDITIONNELLE PAR M. HENRI LAVAGNE, CORRESPONDANT DE L’ACADÉMIE
Le rassemblement d’une documentation très éparse permet de connaître de manière plus précise que par le passé unedomus découverte jadis à Sousse. Il s’agit d’une étape sur un chemin qui devrait permettre de progresser encore1. En attendant, ladomus de Sorothus prend une place plus assurée parmi les grandes maisons urbaines du Sahel tunisien à l’époque romaine, ainsi celles d’Acholla ou de Thysdrus, dans la seconde moitié du IIesiècle et au début duIIIe 2.
I. Historique des fouilles et des études La maison de Sorothus fut découverte en 1886 lors du creuse-ment d’un puisard3dans le cantonnement du quartier du IVeTirailleurs algériens à Sousse sous la direction du lieutenant Merlin4: « Aux premiers coups de pioche, les ouvriers mirent à nu une mosaïque, malheureusement en mauvais état, représentant une pan-thère d’un beau mouvement et d’un coloris très vif. Le général fut
1. Nous tenons à remercier de leur aide : A. Beschaouch, C. Balmelle, H. Ben Hassan, J.-P. Darmon, M. Ennaïfer, T. Ghalia, S. Gozlan, H. Lavagne et MmeLadhari-Labayed. Dans les notes de bas de page qui suivent, les références les plus fréquentes sont données en abrégé (et reprises sous forme développée dans la bibliographie sélective de l’Appendice I placé en fin de communication p. 1387-1389), alors que les citations plus ponctuelles sont donnéesin extenso. 2. Voir ci-dessous, p. 1375. 3. HÉRON DEVILLEFOSSE1887, p. 374 : le jardin potager du IVeRégiment de Tirailleurs était constamment inondé par les eaux pluviales qui s’y réunissaient sans trouver leur écou-lement. Des travaux de détournement furent jugés nécessaires ; on décida qu’un puisard avec rigole serait creusé à l’angle nord du jardin. 4. BERTRAND1887 et LABLANCHÈRE1888, p. 163.
1328COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS averti. Comprenant que l’on était sur l’emplacement d’unevilla5, il ordonna des sondages, puis, les sondages ayant donné des résultats favorables, le déblaiement du terrain jusqu’à près de 1,50 m de pro-fondeur. »6 « On ne trouva aucune médaille [monnaie], aucune inscription dans les déblais. »7 Ces travaux nouveaux firent découvrir l’œcusà la mosaïque de Neptune, dont l’adjudant Simonin effectua des dessins que l’on nous dit remarquables. Les officiers firent dégager cette immense mosaïque avec une satisfaction béate. Les Palmes académiques n’étaient pas loin8. Dans les premiers jours de janvier 1887, le médaillon à la panthère fut enlevé et transporté à la Casbah de Sousse9. Quelques jours plus tard, on découvrait la mosaïque des chevaux vainqueurs. Mais La Blanchère, qui avait eu vent de la découverte, fit dis-crètement attribuer la mosaïque de Neptune au tout nouveau Musée du Bardo. Le papier en main, il arriva à Sousse, en prit possession, la fit découper par la main-d’œuvre militaire et en emporta les morceaux par bateau à Tunis10. La mosaïque prit place dans la plus grande salle du Bardo. Sentant bien que cet enlèvement ferait quelques vagues à Sousse, La Blanchère avait préalablement allumé un contre-feu : « Ce joli médaillon [la panthère] décorera la salle d’honneur du IVeTirailleurs, dans la Kasba de Sousse. J’ai également fait décider, par arrêté ministériel en date du 29 janvier 1887, qu’on placerait dans cette salle le tableau représentant des chevaux. »11
5. Il s’agit d’unedomusurbaine et non d’unevillacampagnarde. 6. L’ensemble de la hiérarchie militaire de Sousse fut concerné. On cite le chef de bataillon Privat, le commandant Prieur de La Comble, major du régiment, le capitaine Rebillet, le lieutenant Delaunay, le sous-lieutenant Merlin, le sous-lieutenant porte-drapeau Kling et l’adjudant Simonin, cf. BERTRAND1887, p. 381-382 ; LABLANCHÈRE1888, p. 163. 7. BERTRAND1887, p. 380. 8. Les opérations militaires réduites ne permettaient guère d’espérer la Légion d’Hon-neur ; les Palmes académiques, pour cause de découverte archéologique, en tenaient lieu. 9. HÉRON DEVILLEFOSSE1887, p. 375. Le médaillon fut installé au-dessus de la che-minée de la salle d’honneur du IVeTirailleurs. Il y avait été précédé par une mosaïque représentant des poissons trouvée par Hannezo le long du Bordj Chech, sous le rempart nord de Sousse, cf. G. Doublet,Rev. arch. Sousse1892, 2, p. 228, n. 1. 10. LABLANCHÈRE1887 décrit le déroulement de l’enlèvement, qui dura du 7 mars au 28 juin (113 jours), avec des détails intéressants sur les méthodes du temps. Les trente caisses furent chargés sur un croiseur de la Marine, le D’Estrées. 11. ID panthère et le La « :. 1888, p. 167. Le général Bertrand reconnut ce point médaillon des chevaux de course, sur la proposition de M. de la Blanchère, seront placés dans la salle d’honneur du IVeRégiment de Tirailleurs », BERTRAND1887, p. 380.
LA MAISON DE SOROTHUS À SOUSSE (HADRUMETUM)1329 Les officiers du IVeTirailleurs maugréèrent, mais n’en purent mais. La Blanchère signala les mosaïques à l’Académie des Inscrip-tions et Belles-Lettres12en s’attribuant l’essentiel du mérite et en mentionnant comme simples fournisseurs de main-d’œuvre les militaires qui, non seulement, l’avaient découverte, mais encore avaient fait l’essentiel du travail. À la lecture duJournal officiel qui relatait la séance en les passant sous silence13, le sang de ces derniers ne fit qu’un tour et le général Bertrand adressa à l’Aca-démie une savoureuse lettre de protestation14. Le Secrétaire per-pétuel arriva à résoudre le problème diplomatique en donnant dès le 23 septembre la parole à A. Bertrand15et A. Héron de Vil-lefosse, ce qui donna lieu à un nouvel article qui rendait à César ce qui devait lui revenir16. En 1888, les autorités militaires se préoccupèrent de remettre en état le terrain zébré de tranchées où avaient eu lieu la décou-verte de 1886. Elles demandèrent au capitaine Hannezo17de faire discrètement (elles étaient devenues prudentes et méfiantes) de nouvelles fouilles dont le régiment ne se laisserait pas dépouiller. Hannezo en profita pour reconnaître une large partie de la domusde Sorothus. Il découvrit de nouvelles mosaïques (aussitôt mises à l’abri des convoitises éventuelles de La Blanchère dans la
12..LÀABLANCHÈRE88 ,1,eelJ7o,upr.n3a1l6  o(fsféicaineclpub en laiteluvnos ntdos,leid teffeetneréff87).t 18 aoûdu 5l se e 13 cette époqu comptes rendus de l’Académie, dans une « partie non officielle . » 14. Archives de l’Académie des Inscriptions, E.408, Lettre du 11 septembre 1887 du colonel Vincent, commandant du IVeTirailleurs à Sousse : le commandant Privat, qu’il avait spécialement chargé de ces travaux, avait adressé une note sur les trouvailles à A. Héron de Villefosse, qui en avait accusé réception sans la signaler à l’Académie (mais la publia dans laRevue de l’Afrique française). « Quant à M. de la Blanchère, voilà ce qui s’est passé : informé de ce que nous avions mis au jour, il est arrivé quand tout était fini depuis long-temps et, armé de son droit, il a emporté à Tunis pour le Musée du Bardo la mosaïque repré-sentant le cortège de Neptune. Heureusement que la Panthère et le tableau des chevaux couronnés par des génies nous avaient déjà été donnés par le Ministre, sans cela, nous per-dions tout (…) Il m’est pénible de voir un travail aussi considérable que celui que mes offi-ciers ont fait, attribué par leJournal officielà une personne qui lui est totalement étrangère. » 15. A. Bertrand était membre de la Commission des Antiquités de la France. C’était peut-être un parent du général Bertrand. 16. BERTRANDet 379-382. Le compte rendu de la séance du 5 août a sans1887, p. 330 doute été également complété d’un mot sur la part prise par les militaires dans l’opération. 17. Nous donnerons ailleurs une notice biographique étoffée à Gustave Hannezo, qui devait effectuer par la suite de nombreuses fouilles en Tunisie. Archéologue dans l’âme, il devait même encore signaler en 1916 des découvertes protohistoriques faites en creusant des tranchées dans le Nord de la France.
1330COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS salle d’honneur du régiment). À l’issue de ce travail, il établit un rapport détaillé, qui a été conservé18. La salle d’honneur du IVeTirailleurs était devenue une sorte de musée, avec un décor un peu hétéroclite de panoplies d’armes, de bustes et de portraits de militaires, mais aussi diverses anti-quités (fig. 1). Au-dessus de la cheminée, on distingue le médaillon à la panthère ; sur la paroi à droite, le grand panneau de mosaïque des haras de Sorothus. Devant elle étaient disposées des amphores provenant de diverses fouilles19. En 1896, Hannezo cita naturellement les mosaïques de la domusde Sorothus dans une synthèse sur les mosaïques de Sousse20. Il y revint en 1902 en décrivant les collections du IVeTirailleurs211903, le dr. Louis Carton évoqua avec préci-. En sion le pavement des haras22dans un article consacré aux grandes propriétés d’Afrique, description d’autant plus précieuse que cette partie de la mosaïque a été endommagée depuis23. En effet, en 1943 une bombe dévasta la salle d’honneur. Comme l’indiqua G. Ch. Picard24, « le Musée du IVeTirailleurs, qui a été incendié, a perdu tous ses petits objets, en particulier les statuettes. La grande mosaïque des Saisons a été détruite par l’incendie. Les mosaïques du haras de Sorothus, le cippe funéraire orné de stucs représentant un jeune homme entraîné parVirtuset une Muse, ont été ramenés au Musée du Bardo pour y être réparés... ». Le reste des collections du IVeTirailleurs fut transporté au Musée de Sousse et réuni à ses collections25Puis l’accession de la Tunisie à. l’indépendance amena des changements de personnel tant à Sousse qu’à Tunis. Les fragments envoyés en 1943 pour restaura-tion furent oubliés dans les réserves du Bardo26. 18. Dossier Hannezo dans les archives du Comité des Travaux historiques, Paris,Arch. Nat.,F.17 . 2358 (1). 19. Les officiers du IVeTirailleurs qui se piquaient d’archéologie disposaient le week-end d’une main-d’œuvre gratuite, celle des soldats punis pendant la semaine. Ces derniers ne se plaignaient sans doute pas de passer la journée au grand air plutôt qu’aux arrêts dans la salle de police du régiment. 20. HANNEZO1896, p. 819-820. 21. ID. 1902, p. 2-5. 22. Voir ci-dessous, p. 1354sq. 23. CARTON1903, p. 187-189. 24. PICARD1943-1944-1945, p. 355. 25. On ne voit pas bien pourquoi les fragments de la mosaïque des haras furent séparés, au moins un envoyé au Bardo tandis que d’autres étaient déposés au Musée de Sousse. 26. Ils ne sont pas mentionnés par exemple dans l’Inventaire des Mosaïques de Sousse publié par Louis Foucher en 1960 (FOUCHER1960), qui donne malgré tout un très utile état de la documentation à cette date et auquel nous renvoyons systématiquement pour les réfé-rences antérieures.
LA MAISON DE SOROTHUS À SOUSSE (HADRUMETUM)1331
FIG. 1. – L’intérieur de la salle d’honneur du IVeTirailleurs. Carte postale des années 1910. Au fond, la panthère. Sur le mur à droite le panneau des haras.
On ne sait ni pourquoi, ni exactement à quelle date, le médaillon à la panthère, resté miraculeusement intact, avait été envoyé à l’Amirauté de Bizerte. Lors de l’évacuation de la base de Bizerte par la Marine française en 1962, il fut envoyé en France et dévolu au Musée de la Marine. Il fut déposé en 1963 au Musée napoléonien d’Antibes, après avoir perdu son iden-tité27. Dans les années 1980, Mongi Ennaïfer retrouva dans les réserves du Bardo un fragment de la mosaïque aux chevaux vain-queurs28au moins onze fragments de la mosaïques des haraset 29, considérée jusque-là comme entièrement détruite. Il les sortit de l’oubli dans un remarquable article sur les représentations de chevaux sur les mosaïques antiques tunisiennes30. Cependant, ce signalement fit long feu et les fragments restèrent dans l’ombre des réserves.
27. Ordre de transfert de l’amiral Patou, en date du 15 juin 1963, retrouvé par H. Lavagne dans les Archives de la Marine. 28. Mosaïque des chevaux vainqueurs, voir ci-dessous, p. 1361sq. 29. Mosaïque des haras de Sorothus, voir ci-dessous, p. 1354sq. 30. ENNAÏFER1983, p. 831-833.
1332COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS Le dossier fut réouvert en 1998 par la « découverte » du médaillon à la panthère au Musée napoléonien d’Antibes. Son origine restait à retrouver. Son style et sa qualité en faisaient très probablement une mosaïque africaine. Après des recherches infructueuses, c’est H. Lavagne qui identifia et nous en indiqua la provenance : ladomusde Sorothus31. Dès lors, il convenait de savoir ce qu’étaient devenues les autres mosaïques de cette maison. Parallèlement, une recherche tout à fait distincte sur Gustave Hannezo faisait découvrir aux Archives nationales le rapport et le plan de la maison de Sorothus, qu’il avait établis en 188832. Des échanges fructueux avec M. Ben Hassan et MmeLadhari-Labayed, conservateur du Musée de Sousse, permi-rent de retrouver divers détails. En 2004, un dialogue avec T. Ghalia, directeur du Musée du Bardo, amena ce dernier à faire rechercher et retrouver dans les réserves différents fragments, maintenant en cours de restauration33. Par chance, cette opéra-tion se produit alors que la partie militaire de la citadelle de Sousse vient d’être rétrocédée au Musée. On peut espérer que les mosaïques de la maison de Sorothus soient reconstituées et pré-sentées au moins en partie dans les surfaces nouvellement dispo-nibles.
II. Les vestiges de la maison de Sorothus La caserne du IVeTirailleurs à Sousse se trouvait à l’extérieur de la ville médiévale, à proximité de Bab el-Gharbi, « la porte de l’ouest », ou plutôt devant Bab el-Finga34. Un plan publié par P. Gauckler35donne l’emplacement de diverses découvertes musivales dans le quartier militaire français (fig. 2). Manifeste-ment, ce quartier était composé dans l’Antiquité de riches
31. LAVAGNE2001. Restauré, le médaillon figura en 2001 à Madrid dans une exposition sur la mosaïque romaine en Méditerranée. Il est maintenant déposée dans les réserves du Musée de la Marine. Sur cette mosaïque, voir ci-dessous, p. 1367 et la description par H. Lavagne, p. 1376-1386. 32. Dossier Hannezo, Paris, Archives nationales, F. 17.2818-1. 33. Il n’est pas impossible que des recherches complémentaires dans les réserves des musées de Sousse et du Bardo permettent de retrouver, d’identifier et de ré-assembler d’autres fragments. 34. L’entrée du quartier militaire français se trouvait devant Bab el-Gharbi, tandis que l’arsenal et les jardins du IVeTirailleurs se trouvaient plus au nord devant Bab el-Finga. 35. GAUCKLER1897, p. 9-10. Ici, fig. 2.
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