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CONDITIONS DE VIE
Le soutien financier
de la famille : une forme
essentielle de la solidarité
Serge Paugam Le soutien financier de la famille a une place, certes inégale, mais essentielle dans
et Jean-Paul les revenus des ménages. Les bénéficiaires de cette aide sont souvent des jeunes ou
Zoyem * des ménages d’origine aisée. Parmi ces derniers, la part des personnes aidées
augmente selon l’écart par rapport à leur milieu social d’origine. Le soutien
familial permet alors de compenser une régression de statut social. Inversement,
parmi les ménages d’origine ouvrière, la proportion des personnes aidées ainsi que
le montant des aides augmentent selon le niveau de l’ascension sociale. Le soutien
familial correspond dans ce cas à une logique d’émancipation sociale.
L’effet du soutien financier de la famille sur le budget des ménages les plus
démunis n’est pas négligeable. Parmi les ménages dont le revenu par unité de
consommation est inférieur à 2 300 francs (montant du RMI pour une personne
seule) avant toute aide, le seul soutien financier de la famille permet à la moitié de
ceux qui en ont bénéficié de franchir ce seuil. Les aides publiques sous conditions
de ressources, autre complément pour ces ménages à faible revenu, représentent
un apport significatif en particulier pour les jeunes, les familles nombreuses ou
monoparentales. Le niveau de vie de ces ménages s’accroît sensiblement quand ils
ont recours simultanément à ces deux formes d’aide.
Peut-on dire que les aides publiques se substituent au soutien familial ? Une étude,
réalisée après la mise en place du RMI, conclut plutôt à une superposition et une
*Serge Paugam est
chercheur à l’Observa- complémentarité des deux formes d’aides (publique et familiale) qu’à une réelle
toire sociologique du substitution. Le soutien financier de la famille est plus fréquent pour les personnes
changement (FNSP/
CNRS) et au Labora- qui perçoivent le RMI de façon durable que pour celles qui ne le perçoivent plus
toire de sociologie depuis plusieurs mois.quantitative (Crest/Insee)
et Jean-Paul Zoyem fait
partie du Sesi (ministère
des Affaires sociales). ans les années soixante et soixante-dix, mille étendue se maintenaient en dépit des pro-
Les auteurs remercient Dplusieurs sociologues ont attiré l’atten- nostics sur l’inadaptation progressive de ceD. Verger et S. Lollivier
pour leur aide pré- tion sur le maintien de l’entraide familiale modèle aux exigences de la société industrielle
cieuse lors de la (Rémy, 1967 ; Bott, 1971 ; Pitrou, 1977). Le et de la mobilité sociale. Certes, les observa-
réalisation de cet arti-
modèle de la famille étendue que l’on avait teurs de l’époque ne restaient pas indifférentscle.
Les noms et dates entre tendance auparavant à opposer au modèle de la aux particularités, par milieux sociaux, de
parenthèses renvoient famille nucléaire n’apparaissait plus en voie de l’entraide familiale, mais d’une façon géné-
à la bibliographie en fin
disparition. Certains traits principaux de la fa- rale, l’isolement ou la rupture vis-à-vis de lad’article.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10 187famille et des formes de soutien qu’elle peut des situations professionnelles et familiales, au
procurer semblait rester un phénomène margi- retrait du marché de l’emploi et à la dépendance
nal (1). Par ailleurs, cette permanence des liens à l’égard des transferts sociaux et des formes1. À partir d’une enquête
du Credoc réalisée en de solidarité entre ménages n’impliquait pas, institutionnelles de l’assistance ? Depuis le dé-
1973, A. Pitrou (1977) pour eux, une absence d’évolution de la fa- but des années quatre-vingt-dix, plusieurs re-
constatait que 7 à 8 %
mille. Les résultats des enquêtes aboutissaient, cherches ont montré que la possibilité d’êtredes ménages se décla-
raient en rupture ou en réalité, à la conclusion nuancée selon aidé par ses proches en cas de difficultés est
semi-rupture avec leurs laquelle les relations et les formes d’entraide d’autant plus faible que le degré de précarité de
parents.
entre ménages se maintenaient de façon à la l’emploi est élevé (Paugam et al., 1993) et que
fois souple et efficace sans empêcher toutefois les personnes les plus défavorisées économi-
la famille conjugale d’être ou de se sentir auto- quement le sont également par rapport à la so-
nome par rapport au reste de la famille. Autre- lidarité familiale (Barry et al., 1996). Pour
ment dit, loin de disparaître, l’entraide prolonger ces travaux, on examine ici, de fa-
familiale continuait à assurer une forme essen- çon plus approfondie, la relation entre l’en-
tielle de lien entre les générations dans un ca- traide économique au sein de la famille
dre moins contraignant que celui de la famille étendue et la situation des ménages selon leur
traditionnelle. J. Rémy (1967) se demandait place dans l’emploi et l’importance de leurs
même à cette époque, si la recherche spontanée difficultés financières. L’analyse des caracté-
de contacts familiaux dans un climat d’en- ristiques démographiques et sociales des mé-
traide et de détente n’était pas corrélative nages qui déclarent pouvoir être aidés par la
d’une diminution de la contrainte exercée dans famille en cas de difficultés et de ceux qui ont
la famille étendue. reçu effectivement un soutien familial, aide à
dégager les logiques sociales et à apporter des
Ces analyses réalisées dans une période éco- éléments de réponse aux questions suivan-
nomique caractérisée par une forte croissance tes : quelle est l’incidence des aides de la fa-
et une situation de quasi plein emploi sont-el- mille sur le niveau de vie des ménages à bas
les encore valables aujourd’hui ? Comment revenu ? Les aides publiques se substituent-
évolue l’entraide familiale face à la précarité elles aux aides familiales ?
Encadré 1
SOURCES UTILISÉES
Trois enquêtes ont été principalement utilisées dans leur famille, même s’ils le sont de façon différente
cette étude : deux enquêtes de l’Insee, Conditions selon leur milieu social, et les retraités le sont très
de vie des ménages de 1993-1994 et Budget de fa- peu. Dans l’enquête du Cerc sur les allocataires du
mille de 1995, et l’enquête RMI réalisée dans le RMI, l’échantillon de la première vague était de
cadre de l’évaluation nationale du revenu minimum 1 990 personnes, celui de la seconde vague de
d’insertion par le Centre d’étude des revenus et des 1 488 et celui de la troisième de 1 171. Un redres-
coûts (Cerc) en 1990-1991. De façon plus marginale, sement de l’échantillon a été réalisé à la troisième
les résultats de la première vague du Panel européen vague. On pouvait s’attendre à ce que les allocatai-
des ménages ont été mobilisés pour établir une com- res aient quelques réticences à répondre aux
paraison de cadrage avec d’autres pays. questions sur les aides de leur famille : ils auraient
pu, en effet, interpréter ces dernières comme un
Les deux premières sont des enquêtes sur l’ensem- contrôle de ressources (qui est effectué régulière-
ble de la population, l’une et l’autre réalisées auprès ment dans le cadre du RMI) et donc refuser de
d’un échantillon représentatif. L’échantillon de la troi- donner cette information. Cette hypothèse ne s’est
sième enquête a été tiré dans les fichiers pas vérifiée. Sur l’échantillon de la première vague,
d’allocataires de neuf départements au mois de mai le taux de réponse était de 95 %, ce qui permet une
1990 ; cette enquête présente l’avantage d’avoir été analyse approfondie. Les non-réponses représen-
réalisée de façon longitudinale : les mêmes person- taient moins de 1 % à la deuxième et à la troisième
nes ont été interviewées trois fois à six mois vague : certaines personnes n’ont sans doute pas
d’intervalle. voulu dévoiler au début de l’enquête cet aspect de
leur vie privée ; cette méfiance s’est atténuée au
Pour les deux enquêtes de l’Insee, le champ de cours des vagues suivantes. Les personnes qui
l’étude a été limité à la population des ménages dont n’ont pas répondu étaient plus nombreuses parmi
la personne de référence est âgée de 18 à 64 ans celles qui n’entretenaient aucune relation régulière
et n’est ni retraitée, ni étudiante. Ce choix est justifié avec leur famille. Pour une présentation complète
par un souci de ne pas biaiser l’ensemble des résul- de cette enquête, le lecteur pourra se reporter au
tats par les catégories où le soutien familial est rapport «Atouts et difficultés des allocataires du
atypique : la plupart des étudiants sont aidés par RMI» (Euvrard et al., 1991).
188 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10l’Insee Conditions de vie des ménages de 1993-De fortes inégalités
1994 (cf. encadré 1), ainsi formulée : « En casdans l’entraide familiale
de difficultés, y a-t-il des gens sur qui vous pou-
vez compter pour vous donner ou prêter de l’ar-
eux indicateurs complémentaires per- gent (en dehors des personnes qui vivent avecDmettent d’analyser le rôle de l’entraide vous) ? ». Était précisé le nombre de personnes
familiale face à la pauvreté : l’aide mobilisa- susceptibles d’aider faisant partie de leur fa-
ble, c’est-à-dire l’aide à laquelle le ménage mille, ce qui a permis de limiter la variable à
peut recourir en cas de difficultés, et l’aide ef- cette sphère. L’indicateur de l’aide reçue a été
fectivement reçue. Le premier est une des di- élaboré à partir des informations recueillies
mensions essentielles du lien du ménage avec dans l’enquête de l’Insee Budget de famille de
sa famille que le second traduit de façon in- 1994 (cf. tableaux 1-A et B). L’analyse effec-
complète. En effet, si le ménage n’a pas reçu tuée ne prend en compte que les aides financiè-
d’aide de sa famille, cela ne veut pas dire qu’il res, non pas parce que les autres aides en nature
ne peut pas en bénéficier en cas de besoin. ou les formes de soutien moral seraient plus né-
L’aide mobilisable est un facteur de sécurité gligeables, mais tout simplement parce qu’elles
pour le ménage qu’il convient donc d’étudier sont plus difficilement quantifiables et se prê-
au même titre que l’aide reçue. tent donc peu à une étude des effets sur le reve-
nu des ménages.
Si deux tiers des ménages
peuvent recevoir une aide financière ... 10 % la perçoivent réellement
de la famille...
Dans l’échantillon pris en compte, c’est-à-dire
L’indicateur de l’aide mobilisable a été cons- les ménages dont la personne de référence est
truit à partir d’une question de l’enquête de âgée de 18 à 64 ans et n’est ni étudiante ni
Tableau 1
Qui peut bénéficier et qui bénéficie du soutien financier de la famille ?
A – Caractéristiques démographiques
En %
Aide reçue Aide reçue
Aide mobilisable Aide reçue
régulièrement irrégulièrement
Âge
Moins de 25 ans 83,0 19,6 15,4 35,0
De 25 à 29 ans 83,9 8,4 11,3 19,7
De 30 à 34 ans 77,4 3,9 9,9 13,8
De 35 à 49 ans 66,2 3,2 8,5 11,7
De 50 à 64 ans 55,5 2,3 2,0 4,3
Nombre d’enfants
0 68,5 5,7 6,1 11,8
1 70,2 4,7 9,0 13,7
2 71,4 3,3 9,7 13,0
3 ou plus 63,2 2,6 9,6 12,2
Situation familiale
Couple sans enfant 67,5 5,9 6,7 12,6
Couple et 1 enfant 70,8 4,1 8,4 12,5
Couple et 2 enfants 72,3 3,2 9,9 13,1
Couple et 3 enfants et plus 64,3 2,3 9,5 11,8
Femme, sans conjoint, sans enfant 71,2 5,1 5,9 11,0
Femme, sans conjoint, avec enfant 64,2 6,9 10,1 17,0
Homme, sans conjoint, sans enfant 68,2 5,8 5,2 11,0
Homme, sans conjoint, avec enfant 69,0 3,9 10,4 14,3
Ensemble 68,9 4,5 8,1 12,6
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10 189retraitée, 70 % des ménages déclarent pouvoir et l’aide reçue. Pour ces ménages, ce potentiel
bénéficier d’une aide financière de leur famille d’aide peut servir d’assurance face à l’avenir.
et 13 % en ont bénéficié au cours de l’année Près d’un tiers de la population semble privé de ce
passée (8 % de façon irrégulière). Il existe donc type de support et, par conséquent, est sans doute
un décalage important entre l’aide mobilisable plus fragile en cas de difficultés majeures.
Tableau 1 (suite)
B – Caractéristiques sociales
En %
Aide reçue Aide reçue
Aide mobilisable Aide reçue
régulièrement irrégulièrement
Origine sociale (CSP du père)
Agriculteur 62,8 2,5 4,9 7,4
Artisan, commerçant 70,7 4,6 9,6 14,2
Cadre - 9,8 9,8 19,6
Profession intermédiaire - 4,7 11,4 16,1
Employé 70,3 3,9 8,4 12,3
Ouvrier 64,5 3,5 7,6 11,1
Inactif ou inconnu - 2,6 5,2 7,8
CSP
Agriculteur 58,5 1,0 2,4 3,4
Artisan, commerçant 63,4 3,7 6,0 9,7
Cadre 78,1 6,0 7,6 13,6
Profession intermédiaire 75,2 4,7 9,9 14,6
Employé 69,8 5,1 9,7 14,8
Ouvrier qualifié 65,1 3,5 7,7 11,2
Ouvrier non qualifié 58,4 3,1 6,5 9,6
Inactif 55,0 6,1 4,4 10,5
Diplôme
Études supérieures 82,1 6,3 8,8 15,1
Baccalauréat 74,4 6,0 10,5 16,5
CAP, BEP 66,6 2,7 7,1 9,8
BEPC 74,8 4,6 11,0 15,6
CEP 55,2 1,9 4,6 6,5
Sans diplôme 55,7 5,3 5,9 11,2
Situation par rapport à l’emploi
Emploi stable 72,0 3,9 8,3 12,1
Emploi instable 65,3 4,2 6,2 10,4
Chômage moins d’un an 70,4 10,4 14,5 24,9
Chômage plus d’un an 54,0 8,9 8,0 16,9
Inactif 55,3 6,1 4,4 10,5
Revenu par U.C. avant toute aide (1)
Inférieur à 1/3 de la médiane 52,4 15,1 10,5 25,6
Entre 1/3 et 1/2 de la médiane 59,9 6,9 7,9 14,8
Entre 1/2 et 2/3 de la médiane 62,6 5,4 8,0 13,4
Entre 2/3 et la médiane 66,4 4,1 9,1 13,2
Entre 1 et 3/2 de la médiane 73,4 3,0 8,2 11,2
Plus de 3/2 de la médiane 74,9 2,7 6,3 9,0
Ensemble 68,9 4,5 8,1 12,6
1. U.C. : unité de consommation.
Champ : ménages dont la personne de référence est âgée de 18 à 65 ans, sauf étudiants et retraités.
Sources : enquête Conditions de vie des ménages « Situations défavorisées », 1993-1994 (Insee) pour la première colonne des
tableaux et enquête Budget de famille, 1995 (Insee) pour les trois dernières colonnes.
190 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10moins de 25 ans sont aidés de façon régulière.Les bénéficiaires sont plus souvent
Ils ne sont plus que 8 % entre 25 et 29 ans et 4 %des ménages jeunes
entre 30 et 34 ans.
L’âge est le facteur explicatif le plus détermi-
nant du soutien financier de la famille : l’aide
Les chômeurs de courte durée mobilisable aussi bien que l’aide reçue sont
plus fréquemment aidés nettement plus élevées pour les jeunes. Les mé-
que ceux de longue duréenages dont la personne de référence a moins de
30 ans sont en effet très nombreux (83 %) à
La situation par rapport à l’emploi est égale-pouvoir être aidés en cas de difficultés et ce
ment un facteur explicatif important. Les chô-pourcentage est plus faible et décroissant à par-
meurs de moins d’un an sont les plus aidéstir de 30 ans (cf. tableau 1-A). Les ménages
(25 %). Ils le sont nettement plus que les chô-plus âgés (50 à 64 ans) (2) ne sont plus que 55 %2. Par abus de langage,
meurs de longue durée (17 %) et surtout que leson appelle « ménages à pouvoir bénéficier de ce soutien familial.
âgés de 50 à 64 ans » personnes en emploi instable (10 %). Toutefois,35 % des ménages jeunes (moins de 25 ans) ont
les ménages dont la per- lorsque ces derniers reçoivent une aide, soneffectivement reçu une aide financière de leursonne de référence est
montant moyen mensuel est supérieur à celuiâgée de 50 à 64 ans. famille. Ils ne sont que 4 % entre 50 et 64 ans.
de l’aide reçue par les chômeurs de courte ouCet effet de l’âge résulte tout d’abord de la ré-
longue durée (respectivement 1 932 francs contreduction progressive du nombre des ascendants
1 890 francs et 1 624 francs) (cf. tableau 2).au cours du cycle de vie (cf. graphique I). De
plus, les ménages plus âgés, on le sait, peuvent
être aidés par leurs enfants. Cette aide est alors
Tableau 2
davantage le fait de la fille et prend souvent des
Valeur et part dans les revenus
formes non monétaires (soins, services quoti-
des aides familiales
diens, hébergement, etc.) (Dechaux, 1990b).
Elle concerne aussi plus souvent les personnes
Part des
Montanttrès âgées (qui ne sont pas dans l’échantillon) et aides dans
moyen des
le revenua pour fonction de remédier aux difficultés ma- aides
moyen
(en francs)jeures de l’existence (invalidité, maladie, etc.). (en %)
CSPL’affaiblissement de l’aide reçue s’explique
Agriculteur 1 818 13,3 aussi par les habitudes sociales d’aider les plus
Artisan, commerçant 1 368 8,2jeunes à entrer dans la vie : autant un jeune qui
Cadre 2 918 11,0a des difficultés à s’installer et à se mettre en
Profession intermédiaire 1 700 10,3ménage peut être aidé par son entourage fami-
Employé 1 668 15,3lial, autant une personne plus âgée est plus faci-
Ouvrier qualifié 1 387 10,8lement suspecté de ne pas avoir su se prendre en
Ouvrier non qualifié 874 8,1charge. Cette dernière se sentira également plus
Inactif 1 638 21,6gênée de solliciter sa famille. Près de 20 % des
Revenu par U.C. (1)
Graphique I Inférieur à 1/3 de la médiane 864 25,8
Ménages qui ont au moins un parent en vie Entre 1/3 et 1/2 de la médiane 804 16,0
Entre1/2 et 2/3 de la médiane 1 044 14,5
Entre 2/3 et la médiane 1 017 9,2
Entre 1 et 3/2 de la médiane 1 691 10,8
Plus de 3/2 de la médiane 3 549 12,4
Situation par rapport à l’emploi
Emploi stable 1 808 10,4
Emploi instable 1 932 11,5
Chômage moins d’un an 1 890 19,0
Chômage plus d’un an 1 624 23,7
Inactif 1 638 21,6
1. U.C. : unité de consommation.
Champ : ménages aidés financièrement par la famille dont la
personne de référence est âgée de 18 à 65 ans, sauf étudiants
et retraités.
Source : enquête Budget de famille, 1995 (Insee).Source : enquête Actifs financiers, 1991-1992 (Insee).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10 191L’aide mobilisable et l’aide reçue dépendent situation familiale, le revenu, l’importance des
principalement de l’âge et de la situation par transferts sociaux et le type de commune (cf. ta-
rapport à l’emploi, une fois pris en compte l’ef- bleau 3). En particulier, les chômeurs de courte
fet d’autres variables : l’origine sociale, la caté- durée de moins de 35 ans bénéficient le plus fré-
gorie socioprofessionnelle, le diplôme, la quemment du soutien financier de leur famille.
Tableau 3
Probabilité de recevoir une aide de la famille
Régression logistique
Coefficients Coefficients
Aide Aide
Aide reçue Aide reçue
mobilisable mobilisable
(1) (1)
(1) (1)
Situation de référence 1,71**** - 0,40* Situation familiale
Couple sans enfant - 0,26*** n.s.
Emploi et âge (2)
Couple et 1 enfant n.s. n.s.
ES, moins de 35 ans Référence Référence
Couple et 2 enfants Référence Référence
EI, moins de 35 ans n.s. n.s.
Couple et 3 enfants et plus - 0,20** n.s.
CC, moins de 35 ans n.s. 0,88****
Femme, sans conjoint, sans enfant n.s. - 0,94****
CL, moins de 35 ans n.s. n.s.
Femme, sans conjoint, avec enfant n.s. n.s.
ES, de 35 à 49 ans - 0,75**** - 0,18*
Homme, sans conjoint, sans enfant - 0,24** - 0,76****
EI, de 35 à 49 ans - 1,04**** - 0,62***
Homme, sans conjoint, avec enfant n.s. n.s.
CC, de 35 à 49 ans - 0,81**** n.s.
CL, de 35 à 49 ans - 1,08**** n.s. Revenu total
ES, de 50 à 64 ans - 1,06**** - 1,19**** Moins de 5 000 F - 0,22** 1,17****
EI, de 50 à 64 ans - 1,14**** - 1,54**** De 5 000 à 8 000 F n.s. 0,54****
CC, de 50 à 64 ans - 1,25**** n.s. De 8 000 à 12 000 F Référence Référence
CL, de 50 à 64 ans - 1,40*** De 12 000 à 16 000 F n.s. n.s.
De 16 000 à 20 000 F 0,16* n.s.
Origine sociale (CSP du père)
Plus de 20 000 F 0,22** n.s.
Agriculteur - 0,34*** - 0,68****
Artisan, commerçant - 0,31** - 0,29** Transferts sous conditions
de ressources
Cadre Référence Référence
Pas de transfert n.s. - 0,44****
Profession intermédiaire n.s. n.s.
Moins de 700 F n.s. n.s.
Employé - 0,23* - 0,46****
De 700 à 1 500 F Référence Référence
Ouvrier - 0,35*** - 0,55****
De 1 500 à 2 500 F n.s. n.s.
Inactif ou inconnu - 0,32** - 1,03****
Plus de 2 500 F n.s. - 0,45**
CSP
Type de commune
Agriculteur n.s. - 1,24***
Commune rurale 0,19** n.s.
Artisan, commerçant n.s. n.s.
Commune de moins de 20 000 hab. 0,22*** n.s.
Cadre Référence Référence
Commune de moins de 100 000 hab. 0,23*** n.s.
Profession intermédiaire n.s. n.s.
Commune de plus de 100 000 hab. 0,39**** n.s.
Employé n.s. n.s.
Paris et agglomération Référence Référence
Ouvrier qualifié n.s. - 0,30*
Ouvrier non qualifié - 0,24* - 0,70*** 1. ns : non significatif , * : P < 0,1 ; ** : P < 0,05 ;*** : P < 0,01 ;
**** : P< 0,001.Inactif - 0,95**** - 0,81***
2. ES : emploi stable, EI : emploi instable, CC : chômage < 1
an, CL : chômage > 1 an.Diplôme
Études supérieures 0,31*** n.s.
Lecture : comparativement aux ménages dont la personne de ré-
Baccalauréat Référence Référence férence a moins de 35 ans et un emploi stable (référence), les
CAP, BEP - 0,22** - 0,40*** ménages dont la personnes de référence a moins de 35 ans et
est au chômage depuis moins d’un an ont la même probabilité deBEPC n.s. n.s.
mobiliser un soutien financier de la famille (coef. non significatif)
CEP - 0,39**** - 0,66**** et une probabilité plus élevée d’avoir effectivement bénéficié de
Sans diplôme - 0,41**** - 0,45*** ce soutien l’année dernière (coef. positif et significativement non
nul).
Champ : ménages dont la personne de référence est âgée de 18 à 65 ans, sauf étudiants et retraités.
Source : enquête Budget de famille, 1995 (Insee)
192 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10L’aide de la famille est souvent liée aux diffi- Il n’existe pas de différences majeures entre
cultés d’insertion professionnelle des jeunes, hommes et femmes. Il est vrai que l’étude est
qui se sont considérablement accrues au cours faite par rapport à la personne de référence.
des dernières années (cf. graphique II). Pour les couples, celle-ci est l’homme. Les
femmes considérées comme personnes de réfé-
La situation familiale a un effet plus faible sur rence du ménage n’ont pas de conjoint (3). On
le soutien financier de la famille. Par rapport peut seulement dire que les femmes sans con-
aux couples avec deux enfants, catégorie prise joint avec enfant sont proportionnellement un
comme modalité de référence, les couples sans peu plus nombreuses à être aidées que les hom-
enfant, ceux de trois enfants et les hommes mes dans la même situation (7 % contre 4 %
seuls (sans conjoint ni enfant) sont, de façon si- pour les aides financières versées régulière-
gnificative, moins susceptibles d’être aidés. ment et 17 % contre 14 % pour l’ensemble des
Les personnes bénéficiant le moins d’une aide aides financières) (cf. tableau 1-A).
réelle sont les hommes et les femmes sans con-
joint ni enfant (cf. tableau 3). Toutes choses
Les enfants de cadres deux fois égales par ailleurs, la présence d’enfants dans
un ménage renforce la probabilité de bénéficier plus souvent aidés que ceux d’ouvriers
du soutien financier de la famille. Les échanges
du ménage avec les ascendants se renforcent, Plusieurs indicateurs permettent de mesurer les
en effet, à la naissance des enfants et se main- fortes inégalités sociales face à la possibilité
tiennent ensuite davantage. Il est donc normal d’aide familiale : l’origine sociale (déterminée
que ces échanges se traduisent également par par la catégorie socioprofessionnelle du père),
des formes de soutien financier. la catégorie socioprofessionnelle de la per-
sonne de référence du ménage, son niveau
d’études, sa situation par rapport à l’emploi et
Graphique II enfin le niveau de revenu du ménage (cf. ta-
Les jeunes au chomâge depuis moins bleau 1-B). L’origine sociale a un effet très
d’un an sont plus fréquemment aidés fort : plus l’origine sociale est élevée, plus les
personnes peuvent être et sont aidées par leur
famille. Les enfants de cadres sont, en effet,
près de 20 % à avoir obtenu un soutien familial
au cours de l’année passée, contre 7 % pour les
enfants d’agriculteurs, 11 % pour les enfants
d’ouvriers et 8 % seulement pour ceux dont le
père était sans profession ou inconnu.
Par rapport au statut socioprofessionnel, l’aide
reçue présente les mêmes différences : les ca-
dres sont plus aidés que les agriculteurs et les
ouvriers non qualifiés, deux fois plus (6 %) que
ces derniers quand il s’agit d’une aide régu-
lière. Pour les bénéficiaires, le montant men-
suel moyen des aides reçues varie fortement
selon le milieu social : il est de 2 900 francs
pour les cadres, de 1700 francs environ pour les
professions intermédiaires et les employés, de
1 400 francs pour les ouvriers qualifiés et de
moins de 900 francs pour les ouvriers non qua-
lifiés. La part, dans le revenu moyen, de l’aide
3. L’étude Précarité et risque d’exclusion en France (Paugam
et al., 1993) soulignait que les femmes déclaraient plus souvent
que les hommes pouvoir bénéficier d’un support de leurLecture : par rapport aux ménages dont la personne de réfé-
entourage (à partir de l’enquête de l’Insee Conditions de vie desrence, âgée de moins de 25 ans, a un emploi stable, les ménages,
ménages de 1986-1987). Cependant, l’indicateur construitoù la personne de référence âgée de moins de 25 ans est au chô-
englobait les aides financières, les aides en nature, les servicesmage depuis moins d’un an, ont plus souvent recours au soutien
et le soutien moral et ne se référait pas uniquement à l’entraidefinancier de la famille.
familiale, prenant en compte aussi, par exemple, l’entraide deChamp : ménages dont la personne de référence est âgée de 18
voisinage. Par ailleurs, la mesure effectuée concernait l’individuà 64 ans et n’est ni étudiante ni retraité.
et non pas la personne de référence du ménage.Source : enquête Budget de famille, 1995 (Insee).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10 193reçue est plus élevée pour les inactifs (22 %) et cièrement par leur famille. Le soutien familial
les employés (15 %) (cf. tableau 2). rend donc peu probable une réduction des
inégalités sociales. Ce résultat confirme des
La possibilité d’être aidé par la famille dépend analyses réalisées récemment pour l’ensemble
aussi du niveau d’études : 82 % des titulaires des aides, y compris les échanges de services
d’un diplôme d’études supérieures affirment (Barthe, 1985-1986 ; Degenne et al., 1991 ;
pouvoir obtenir ce soutien en cas de besoin, Dechaux, 1994 ; Martin, 1997).
contre seulement 55 % des personnes sans di-
plôme ou titulaires seulement du certificat
d’études primaires. Toutefois, ceux qui ont ob-
tenu un diplôme d’études supérieures ne sont Deux logiques sociales :
pas davantage aidés que ceux qui ont obtenu le la compensation et l’émancipation
baccalauréat. Ils ont probablement conservé
l’habitude de pouvoir solliciter le soutien fi-
nancier de leurs parents depuis la période de ’il existe de fortes inégalités sociales face
leurs études, mais le statut socioéconomique S à l’aide mobilisable et l’aide reçue, le
auquel leur niveau élevé d’études permet d’ac- soutien de la famille peut avoir des finalités
céder rend désormais ce recours moins indis- différentes (5). Les résultats présentés jus-
pensable qu’auparavant. En revanche, les qu’ici ont conduit à mettre l’accent sur ce que
moins diplômés sont désavantagés tant par rap- l’on pourrait appeler la logique compensatrice
port à l’aide mobilisable que face à l’aide reçue. du soutien familial : l’aide permet en effet de
compenser (ou au moins d’atténuer) une diffi-
culté financière de la personne aidée.
Les plus pauvres d’entre les pauvres
ne sont pas les plus aidés Le soutien financier de la famille peut aussi
avoir pour finalité l’accès à un statut social su-
L’aide reçue varie aussi étroitement en fonction périeur à celui du donateur. Il ne compense pas
du revenu du ménage. Toutes choses égales par alors une difficulté particulière, mais favorise
ailleurs, les ménages les plus pauvres sont plus l’émancipation sociale de la personne aidée.
nombreux à en bénéficier (cf. tableau 3). Ce- Celle-ci pourra ensuite faire preuve de solidari-
pendant, pour les bénéficiaires d’un soutien fi- té et de bienveillance à l’égard des membres de
nancier de la famille, le montant moyen des sa famille qui l’auront aidée.
aides reçues par les ménages les plus pauvres
(dont le revenu par unité de consommation est L’existence d’une aide financière de la famille
inférieur à 2 430 francs, soit le tiers du revenu dépend aussi de l’écart entre le statut profes-
médian (4) ) est beaucoup plus faible que celui sionnel occupé et l’origine sociale. Trois com-4. Le revenu par unité
de consommation a été des aides perçues par les ménages dont le reve- portements différents selon l’origine sociale
calculé en fonction de nu par unité de consommation est supérieur à (supérieure, moyenne ou ouvrière) peuvent être
l’échelle de l’OCDE mo-
10 950 francs (une fois et demi le revenu mé- distingués.difiée : 1 unité pour le
premier adulte du mé- dian) : 864 francs contre 3 549 francs (cf. ta-
nage, 0,5 pour chaque bleau 2). Pourtant, la part de ces aides est Lorsque leur origine sociale est élevée (cadre),
autre adulte (14 ans ou
nettement plus élevée dans le revenu des pre- la part de personnes aidées par leur famille aug-plus) et 0,3 pour chaque
enfant de moins de 14 miers (26 %) que dans le revenu des seconds mente selon l’écart par rapport au milieu initial.
ans. Le revenu médian (12 %). Ainsi, lorsqu’ils sont eux-mêmes cadres, 16 %
ainsi défini est de
bénéficient d’un soutien financier de leur fa-7 300 francs. La ques-
tion des échelles d’équi- Enfin les personnes fortement aidées par les mille contre 19 % pour les professions intermé-
valence est traitée de institutions sociales (plus de 2 500 francs par diaires, 24 % pour les employés et 33 % pour
façon plus détaillée
mois) et celles qui ne le sont pas du tout bénéfi- les ouvriers (cf. tableau 4 et graphique III). Cedans ce numéro (voir
l’article de Hourriez et cient moins fréquemment d’un soutien finan- résultat se retrouve à tout âge. Dans les milieux
Olier, dans ce numéro). cier de leur famille. Ceci ne permet pas de les plus favorisés, l’aide apportée par la famille
vérifier l’hypothèse, souvent avancée, de la permet bien aux membres dont le statut est infé-
substitution des aides publiques aux aides pri- rieur à leur origine sociale de compenser cet
vées (voir infra). écart en termes de niveau de vie et, le cas
Ainsi, la fréquence et le montant des aides de la
5. Dans ses travaux des années soixante-dix, A. Pitrou (1997)famille diffèrent selon les milieux sociaux : les
distinguait l’aide de subsistance, caractéristique d’une solidarité
ménages socialement les plus défavorisés ont de pauvres, et l’aide de promotion plus spécifique de la classe
aussi moins de possibilités d’être aidés finan- moyenne ou supérieure.
194 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10échéant, d’accéder à un statut équivalent à celui proportionnellement plus nombreux à être ai-
de leurs parents. C’est le cas d’enfants d’ori- dés que les ouvriers d’origine ouvrière : 15 %
gine sociale favorisée qui ont échoué dans leurs contre 9 % (cf. tableau 4). Les cadres ne sont
études ; leurs parents peuvent les aider à pas plus nombreux à être soutenus lorsqu’ils
reprendre une formation après une première ont un père lui-même cadre que lorsqu’ils ont
expérience de vie professionnelle. Leur pre- un père ouvrier et les montants moyens reçus
mier statut socioprofessionnel peut donc être sont équivalents (3 430 francs contre 3 130
considéré comme provisoire. On parle alors francs). Là aussi, le résultat est indépendant de
d’une aide compensatrice. l’âge.
Lorsque leur origine sociale est ouvrière, on
Les ouvriers aident davantage pourrait s’attendre à ce que les personnes qui
ont connu une forte ascension sociale soient leur enfant en ascension sociale
moins aidées, leur revenu étant supérieur à ce-
lui de leurs parents. En réalité, le phénomène Comment expliquer ce phénomène ? Ce résul-
est inverse. Les cadres d’origine ouvrière sont tat, stimulant pour l’analyse sociologique, ne
vient-il pas simplement d’un effet de déclara-
Graphique III tion de l’origine sociale ? Il est possible que les
Catégorie et origine sociales personnes d’origine modeste ayant réussi une
des ménages aidés par leur famille forte ascension sociale aient tendance, pour va-
loriser leur trajectoire, à déclarer une origine
sociale légèrement inférieure. Alors l’effet
constaté en fonction de l’origine déclarée serait
en partie biaisé. On peut imaginer qu’un cadre
fils de contremaître en ascension sociale dé-
clare son père ouvrier ou encore qu’un cadre,
dont le père a connu à un moment donné une
phase de régression sociale, déclare l’origine
sociale correspondant à la position la plus
basse, même si celle-ci fut temporaire. Cepen-
dant si, parmi les personnes d’origine ouvrière,
la part des bénéficiaires du soutien financier de
la famille est plus forte pour les cadres, elle est
plus élevée pour les professions intermédiaires
et les employés que pour les ouvriers. De plus,
le montant moyen mensuel de l’aide est égale-
ment ordonné selon la catégorie socioprofes-Lecture : 34 % des ouvriers d’origine cadre ont bénéficié d’un
soutien financier de leur famille. sionnelle : 1 080 francs pour les ouvriers, 1 430
Champ : ménages dont la personne de référence est âgée de 18 francs pour les employés, 1 810 francs pour les
à 64 ans et n’est ni étudiante ni retraité.
professions intermédiaires et plus de 3 000Source : enquête Budget de famille, 1995 (Insee).
Tableau 4
Aides financières de la famille
En francs
Valeur mensuelle moyenne
Catégorie
socioprofessionnelle Origine profession
Origine cadre Origine ouvrier
intermédiaire
Cadre 3 428 1 942 3 129
Profession intermédiaire 1 270 1 424 1 810
Employé 1 680 1 397 1 426
Ouvrier 1 429 1 027 1 080
Ensemble 2 202 1 517 1 541
Champ : ménages aidés financièrement par la famille dont la personne de référence est âgée de 18 à 65 ans, sauf étudiants et retraités
et dont le revenu par unité de consommation est inférieur à 3 300 francs avant le soutien financier de la famille et les aides publiques
sous conditions de ressources.
Source : enquête Budget de famille, 1995 (Insee).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10 195francs, on l’a dit, pour les cadres. Ainsi le biais même façon et encouragés avec la même inten-
de déclaration de l’origine sociale, possible sité. La logique de l’émancipation qui peut ca-
pour certains cadres, ne peut valoir pour l’en- ractériser le soutien familial dans le milieu
semble des catégories et ne remet pas en cause ouvrier est soumise à une condition de possibi-
la logique sociale elle-même qu’il faut chercher lité : l’aide mobilisable et l’aide reçue restent
à interpréter en tant que telle. globalement moins fréquentes dans les catégo-
ries modestes. Les résultats obtenus permettent
La catégorie ouvrière est très hétérogène. Elle de comprendre cependant la logique du projet
regroupe des situations économiques contras- d’ascension sociale que les ouvriers peuvent
tées : dans la source utilisée, le revenu réel du élaborer pour leurs enfants et l’effort financier
ménage des parents n’est pas précisé ; on ne qu’ils peuvent y consentir.
peut distinguer les enfants dont le père est ou-
vrier qualifié et ceux dont le père est ouvrier En ce qui concerne les personnes d’origine
non qualifié. Cependant une hypothèse possi- moyenne (professions intermédiaires), la situa-
ble est que les personnes d’origine ouvrière de- tion est encore différente : les ménages les plus
venues cadres ont été particulièrement aidées aidés par la famille sont employés ou exercent
par leurs parents au cours de leur formation et eux-mêmes une profession intermédiaire
que ces derniers, en continuant à les aider, (19 %). En revanche, les cadres d’origine
éprouvent une grande satisfaction de contribuer moyenne ne sont que 11 % à être aidés et les ou-
à la réussite sociale de leurs enfants. Leur atti- vriers que 14 %. Autrement dit, on ne peut re-
tude peut s’expliquer aussi par l’attente qu’ils trouve ici ni la logique compensatrice de l’aide,
ont d’être à leur tour aidés, lorsqu’ils seront qui caractérise les personnes d’origine sociale
plus âgés et davantage dépendants de leurs en- supérieure, ni la logique émancipatrice consta-
fants. Contrairement à la finalité compensatrice tée pour les personnes d’origine ouvrière. De
de l’aide versée dans les milieux favorisés aux nouveau, cette tendance est indépendante de
membres de la famille dont le statut est infé- l’âge. Le montant mensuel moyen de l’aide re-
rieur à celui des parents, on parle ici d’une fina- çue par les personnes d’origine sociale
lité émancipatrice : elle entend favoriser une moyenne est à peine inférieur à celui de l’aide
certaine ascension sociale, consacrée par le reçue par les personnes d’origine ouvrière
prestige du statut, des enfants et aussi, au moins (1 520 francs contre 1 540 francs), ce qui peut
symboliquement, des donateurs. Cette analyse paraître surprenant. Pour les cadres, parmi ceux
confirme celle de travaux plus anciens : la réus- qui ont reçu une aide de leur famille, son mon-
site sociale des enfants d’ouvriers pouvaient tant mensuel est de 1 940 francs pour les ména-
renforcer la fierté des parents, du moins d’une ges d’origine sociale moyenne ; il est de 3 130
partie d’entre eux, en particulier ceux qui, par francs pour ceux d’origine ouvrière.
le militantisme et les responsabilités qu’il con-
fère, avaient acquis un capital culturel leur per- Les clivages sociaux peuvent apparaître plus
mettant d’être sensibles à l’émancipation flous pour les personnes qui appartiennent à ce
sociale par la formation. À partir de résultats que l’on appelle la classe moyenne. Dès lors, la
d’entretiens approfondis auprès d’adultes notion de réussite sociale est aussi plus difficile
ayant suivi des études supérieures et fils d’ou- à repérer par une enquête statistique. De même,
vrier. J.-P. Terrail a analysé plusieurs formes l’idée de régression sociale peut paraître moins
d’implication de parents ouvriers dans le projet frappante et donc moins visible à partir des
scolaire et social de leurs enfants. Pour certains indicateurs comme la catégorie socioprofes-
d’entre eux, « la souffrance des limites impo- sionnelle. On peut toutefois faire l’hypothèse
sées par l’existence ouvrière à la volonté de sa- que les deux principes mobilisateurs – la com-
voir, au désir d’appropriation du monde, est pensation et l’émancipation – apparaissent
sans conteste, à la génération considérée, le moins fondamentaux pour les personnes d’ori-
ressort décisif du projet scolaire élaboré pour gine moyenne. La place de la classe moyenne
les enfants. Dans chacune de ces familles, l’un est autant éloignée de la hantise de la nécessité,
au moins des parents est un frustré scolaire, que qui caractérise les milieux sociaux défavorisés,
l’école n’a pas rejeté et qui garde un vif regret que du devoir de distinction, propre aux catégo-
d’avoir dû interrompre sa fréquentation. Et ries supérieures. Cette situation favoriserait
pour qui la scolarité prolongée est d’abord la une plus forte autonomie financière des ména-
conquête d’une liberté essentielle : celle de ges et une plus grande distance par rapport à
pouvoir choisir sa vie, sa profession, ses plai- l’obligation de soutien financier de la famille.
sirs » (Terrail, 1990). Cela ne signifie pas que Cela n’empêcherait nullement la solidarité fa-
tous les enfants d’ouvriers sont aidés de la miliale, qui serait plus indirecte et plus infor-
196 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 308-309-310, 1997 - 8/9/10

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