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Une étude de la relation entre mobilité et salaire

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Commentaire de Thierry Kamionka sur l'article de Arnaud Chéron and Guoqing Ding : "La relation entre le niveau du salaire perçu et les transitions d’emploi à emploi en France : une remise en cause des modèles de recherche d’emploi ? "

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Ajouté le : 30 décembre 2012
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COMMENTAIRE
UNE ÉTUDE DE LA RELATION ENTRE MOBILITÉ ET SALAIRE
Thierry Kamionka, CNRS et Crest
Mobilité et salaire ter d’une transition de l’emploi vers le chômage
puis d’une transition du chômage vers l’emploi.
Les résultats obtenus pourraient dépendre éven-Analyser la relation entre mobilités individuel-
tuellement de la période d’observation dans le les et niveau du salaire peut permettre de mieux
cas où il existerait des saisonnalités sur le mar-comprendre comment les politiques de rémuné-
ché du travail.ration des fi rmes dépendent de l’importance des
mobilités individuelles entre emplois. L’article
d’Arnaud Chéron et Guoqing Ding appartient
Évaluation du modèle
à cette classe de travaux économétriques qui
analysent le lien existant entre le salaire et les
Les auteurs indiquent diverses sources poten-transitions entre emplois. Les auteurs distin-
tielles d’hétérogénéité des salaires observés et guent trois types de mobilités : celles effectuées
montrent que les développements successifs du
au sein de l’entreprise et accompagnées d’une
modèle de recherche d’emploi permettent d’ex-
promotion et celles, dites « externes », réali-
pliquer l’hétérovés au
sées avec changement d’employeur ; parmi ces
sein de chaque fi rme. Ils examinent aussi la rela-
dernières sont distinguées celles accompagnées
tion reliant le salaire et la mobilité entre fi rmes.
ou non d’une promotion. Dans l’article, la défi -
Le modèle de recherche élémentaire prévoit, en
nition utilisée pour les promotions consiste en particulier, que la mobilité est décroissante avec
un changement de catégorie socioprofession- le salaire. Les limites du modèle de recherche
nelle (CSP). Il s’agit donc de déplacements vers d’emploi ont été mises en évidence par Bowlus
le haut dans l’échelle des CSP. À partir de ces et Neuman (2004) lorsqu’ils examinaient la
notions, les auteurs étudient les transitions entre relation reliant le salaire et les taux de transition
emplois mais ne considèrent pas les situations entre emplois. À partir de l’enquête Emploi et
d’inactivité ou de chômage intermédiaires. Les au niveau agrégé, lorsque ils examinent le lien
données de l’enquête Emploi de l’Insee (1990 à entre les salaires et la mobilité externe, Arnaud
2002) utilisées pour réaliser cet article ne per- Chéron et Guoqing Ding mettent en évidence
mettent pas toujours, entre deux épisodes d’em- une courbe en U. Cette relation peut, en partie,
ploi espacés d’un an, de savoir si la trajectoire être expliquée par un effet de composition. En
effective de l’individu passe par d’autres entre- effet, même en conditionnant selon la CSP, la
prises. En effet, la situation des individus sur le forme en U est retrouvée pour les cadres et les
marché du travail est renseignée au moment de professions intermédiaires. Cette relation entre
l’enquête – généralement en mars – et un calen- salaire et mobilité d’emploi à emploi n’est donc
drier mensuel rétrospectif autorise le suivi de pas toujours décroissante comme on s’y atten-
la situation de l’individu mois par mois entre drait (cf. supra).
les situations d’emploi, de chômage et d’inac-
tivité. Ce calendrier ne permet pas d’identifi er Arnaud Chéron et Guoqing Ding utilisent aussi
les changements d’entreprise et n’informe pas les résultats d’estimations d’un modèle de
sur les promotions. Les changements d’entre- recherche d’équilibre effectuées par CSP. Ces
prise peuvent être connus en utilisant la variable estimations font clairement apparaître une rela-
« ancienneté dans l’entreprise » qui est rensei- tion décroissante entre le décile du salaire versé
gnée à la date de l’enquête. Le caractère annuel et le taux de mobilité externe sans promotion.
des données constitue ainsi une limite de l’ana- Cependant, les estimations obtenues des taux
lyse. En effet, le modèle structurel utilisé est de transition rendent compte de façon imprécise
défi ni sur une échelle de temps continue. Les des taux enregistrés de mobilités. En particulier,
transitions observées annuellement peuvent être pour les cadres, les taux de mobilité estimés
le résultat de trajectoires complexes se dérou- sont relativement trop faibles pour les plus hauts
lant sur une échelle de temps infra annuelle. Par déciles. De même, la mobilité estimée pour les
exemple, les transitions d’un emploi vers un ouvriers est trop importante pour les premiers
déciles. La distribution obtenue des salaires autre emploi avec perte de salaire peuvent résul-
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 412, 2008 23acceptés met trop de poids sur les salaires les salaire. Lorsque les auteurs considèrent unique-
moins élevés et pas assez sur les hauts salaires. ment les mobilités accompagnées d’une hausse
Dans la pratique, les estimations du modèle de de salaire, les résultats ne se représentent plus
recherche d’équilibre, même si elles sont réali- sous la forme d’une courbe en U, ce qui est
1sées selon la CSP, peuvent comporter des biais cohérent avec le modèle de recherche.
d’hétérogénéité omise dont on sait (Gouriéroux,
1991) qu’ils ont des conséquences importantes Les auteurs montrent qu’il existe une relation
sur les estimations des taux de transition. La dis- empirique croissante entre le décile du salaire
tribution de la productivité utilisée peut ne pas et la fréquence de promotion. Ces transitions
être adéquate et la sensibilité des résultats à cette peuvent résulter de changements d’entreprise
hypothèse pourrait utilement être examinée. et de conditions de travail. Certains auteurs ont
Bontemps et al. (2000) proposent, par exemple, étudié la relation entre la mobilité, les salaires et
une méthode d’estimation non paramétrique de les caractéristiques non salariales de l’emploi.
la distribution des productivités dans le cadre Ainsi, Bonhomme et Jolivet (2008) proposent
du modèle de recherche d’équilibre. La techni- un modèle de recherche d’emploi en équilibre
que d’estimation utilisée par Arnaud Chéron et partiel (2). Dans ce modèle les offres d’emploi
Guoqing Ding n’incorpore pas de caractéristi- sont caractérisées par un salaire et par des carac-
que observable mais c’est aussi le cas d’autres téristiques de l’emploi (sécurité, type de l’em-
articles traitant du modèle de recherche d’équi- ploi). Fougère (1989) propose un modèle de
libre (cf. par exemple, Jolivet et al., 2006). recherche dans lequel il existe deux catégories
d’emplois : des emplois de « courte durée » et
des emplois de « longue durée ». Les taux d’ar-Mobilité et hétérogénéité individuelle
rivée des offres pour les deux catégories d’em-
plois sont distincts. Ces deux exemples illustrent
Comme le remarquent les auteurs, le modèle
que le modèle de recherche peut vraisemblable-de recherche a fait l’objet de nombreux déve-
ment être adapté pour essayer de rendre compte
loppements théoriques. Par exemple, Burdett
des mobilités observées sans augmentation de
et Coles (2003) proposent un modèle permet-
salaire dans le cadre d’un modèle où les offres
tant de caractériser la courbe de contrat reliant
seraient « signées » par les caractéristiques des l’ancienneté dans l’entreprise et le niveau du
emplois. Ainsi, Jolivet et al. (2006), à partir de
salaire. À partir du modèle proposé par Burdett
statistiques descriptives réalisées pour 11 pays
et Coles (2003), on peut se rendre compte que
(10 pays européens plus les États-Unis), mon-si l’on fait varier le paramètre du taux d’ar-
trent que si la majorité des transitions d’emploi rivée des offres d’emploi, la pente de la rela-
à emploi sont réalisées sans perte de salaire, tion ancienneté-salaire augmente (Beffy et al.,
ce n’est pas le cas pour une proportion impor-2006). Cette caractéristique peut expliquer
tante de ces transitions (34,9 % pour la France). pourquoi, dans les pays où les opportunités de
Jolivet et al. (2006), pour tenir compte de ces mobilité sont plus faibles (ce serait le cas de
transitions avec perte de salaire, proposent une la France par rapport aux États-Unis (1)), les
extension du modèle de recherche d’équilibre rendements de l’ancienneté sont relativement
2pouvant comporter des chocs de réallocation.faibles. Aussi, la forme en U observée pour un
pays donné entre le salaire et le taux de mobi-
Les auteurs considèrent exclusivement les tran-lité pourrait s’expliquer par une hétérogénéité
sitions d’emploi à emploi. La prise en compte de du taux d’arrivée des offres d’emploi à travers
la dimension multi-états (par exemple, l’emploi, les individus : ceux ayant une productivité plus
le chômage et l’inactivité) n’est pas incompa-grande recevant plus fréquemment des offres et,
tible avec les principes sous-jacents au modèle étant par conséquent, plus mobiles. La forme en
de recherche. Ainsi, Florens et al. (1995) consi-U de la relation salaire-taux de mobilité témoi-
dèrent une modélisation structurelle multi-états. gnerait alors de deux effets contraires : pour les
Ce type d’approche permettrait de prendre en premiers déciles, la probabilité d’acceptation
diminuerait rapidement avec le salaire comme
le prévoit le modèle de recherche alors que, 1. Jolivet et al. (2006) estiment, en chômage, un taux d’arrivée
des offres d’emploi égal à 0,5614 par an pour la France (respec-pour les déciles les plus élevés, le taux d’arrivée
tivement 1,7143 pour les États-Unis).
des offres agrégé augmenterait avec le décile du 2. On s’intéresse à l’équilibre sur un seul marché.
24 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 412, 2008compte l’ensemble des mobilités effectuées par non observable. Par ailleurs, le modèle utilisé
l’individu sur le marché du travail. ici est stationnaire. La méthode d’estimation
utilisée conduit à laisser de côté l’information
apportée par les fréquences empiriques de tran-La modélisation adoptée dans l’article repose
sition qui auraient pu être comparées aux fré-sur l’hypothèse que les décisions individuelles
quences théoriques.ne sont pas prises sur la base d’autres caracté-
ristiques individuelles que celles observables
par l’économètre ou que celles que ce dernier Les contradictions du modèle de recherche
veut bien incorporer dans son modèle économé- sont essentiellement apparentes. Le modèle de
trique. Dans le cas où le modèle comporte une recherche a fait l’objet de nombreux développe-
telle source d’hétérogénéité omise, les condi- ment et a un fort potentiel. Des données collec-
tions initiales (état, ancienneté dans l’état) sont tées avec une échelle de temps plus fi ne seraient
informatives relativement à cette hétérogénéité plus adaptées à un modèle défi ni en temps
(Edon et Kamionka, 2008). Les hypothèses continu à moins de faire le lien entre l’échelle de
retenues par Arnaud Chéron et Guoqing Ding temps du modèle et celle des données (Fougère
permettent de contourner ce type de problème et Kamionka, 2008). En effet, les données sont
mais au prix de simplifi cations dans la descrip- collectées en temps discret et le modèle utilise
tion adoptée du comportement individuel. Le une échelle de temps continue.
modèle ne comporte donc pas d’hétérogénéité
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ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 412, 2008 25

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