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Déférence - article ; n°1 ; vol.69, pg 215-249

De
36 pages
Communications - Année 2000 - Volume 69 - Numéro 1 - Pages 215-249
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Edward Shils
Dominique Férault
Déférence
In: Communications, 69, 2000. pp. 215-249.
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Shils Edward, Férault Dominique. Déférence. In: Communications, 69, 2000. pp. 215-249.
doi : 10.3406/comm.2000.2057
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_2000_num_69_1_2057Shils Edward
Déférence 1
Dans toute action d'un être humain à l'égard d'un autre entre un
élément d'estime ou de dévalorisation du « partenaire » envers qui cette
action est dirigée. Il y entre à divers degrés : certaines actions contiennent
très peu de cet élément ; d'autres sont presque entièrement faites d'estime
ou de dévalorisation; dans la plupart, les éléments laudatifs ou dépré-
ciatifs se mêlent à d'autres, tels que le commandement, la contrainte, la
coopération, l'acquisition, l'affection, etc.
L'estime et la dévalorisation sont des réactions aux caractéristiques du
« partenaire », du rôle qu'il joue, des catégories dans lesquelles il est
classé, ou des relations a établies avec de tierces personnes - sur
l'arrière-plan de l'image que l'acteur a de soi relativement à ces mêmes
caractéristiques. Cet élément d'estime ou de dévalorisation est différent
des réactions aux actions passées ou prévues du « partenaire » que sont
les ordres, les actes d'obéissance, la fourniture de biens ou de services,
les agissements dommageables, comme la rétention ou le retrait de biens
et services, et les actes d'amour ou de haine.
Ce sont ces actes d'estime ou de dévalorisation que je nommerai actes
de déférence. Ce terme doit s'appliquer à la déférence positive ou haute
aussi bien qu'à la déférence négative ou basse, ou dévalorisation. D'ordi
naire, lorsque je dis qu'une personne a de la déférence pour une autre, je
veux dire qu'elle reconnaît la valeur ou la dignité de celle-ci, mais quand
je parle de la « position de déférence » d'une personne, cela peut renvoyer
à une position de déférence haute aussi bien que basse. Ce que j'appelle
ici « déférence » est parfois appelé « statut » par d'autres auteurs. Cette
dernière dénomination n'a rien d'erroné, mais elle a fini par être associée
à une conception du phénomène que je souhaite modifier. Le terme « défé
rence » — qui donne clairement à comprendre qu'une personne « défère à
quelqu'un », s'en remet ou se soumet à lui - met en lumière l'aspect qui,
215 Edward Shils
selon moi, n'a pas été suffisamment explicité dans les travaux menés sur
ce sujet pendant ces dernières années.
La déférence est étroitement liée à des phénomènes tels que le prestige,
l'honneur et le respect (ainsi que l'obscurité et la honte, le déshonneur et
l'irrespect), la renommée (et l'infamie), la gloire (et l'ignominie), la
dignité (et l'indignité).
Les actes de déférence sont accomplis dans des relations face à face ou
entre des acteurs qui n'ont aucun rapport interactif direct les uns avec
les autres mais sont membres de la même société. Ils peuvent aussi exister
dans les relations entre acteurs individuels ou collectivités appartenant à
des sociétés différentes, bien que, dans la mesure où cela se produit, les
sociétés en question cessent d'être des sociétés totalement séparées.
La manifestation de déférence implique l'attribution d'une supériorité
ou d'une infériorité, mais elle n'est pas la même chose que l'attribution
d'une qualité de bonté ou de méchanceté. Cependant elle en prend sou
vent l'allure ; elle donne parfois à penser que la supériorité a besoin de
la bonté pour être complète. Elle est l'attribution d'un mérite ou d'un
démérite ; elle est une évaluation qui attribue dignité ou indignité, ce qui
est tout à fait différent de l'attribution de qualités morales. Savoir en
quoi consiste cette dignité est une question obscure.
C'est un désir répandu chez les êtres humains que celui d'être le des
tinataire de la déférence d'un autre acteur - sous la forme tangible, ou
nettement perceptible et distincte, d'une action émanant d'autres person
nes -, ou bien de détenir cette déférence sous une forme autonome sym
bolique — qui est considérée comme une « objectivation de la déférence »
tout à fait indépendante des actions déférentes d'acteurs concrets -, ou
bien encore de la posséder en croyant avoir soi-même un titre à la recevoir
du fait de qualités conventionnellement admises comme motifs en raison
desquels elle est suscitée ou manifestée. On peut même dire que le désir
d'être « digne » de la déférence d'autrui est un , « besoin » des êtres
humains, au même titre que l'affection, l'assouvissement erotique et la
satisfaction de nécessités organiques, comme s'alimenter et avoir chaud.
Attribuer ou accorder de la déférence est aussi un « besoin » des êtres
humains suscité ou créé par le processus d'interaction et par le fait de
vivre dans une société qui déborde le cercle limité de l'interaction face à
face. De même que les hommes souhaitent être dignes et voir cette dignité
reconnue par la déférence d'autres personnes, de même ils éprouvent
souvent le besoin de vivre dans un monde social pénétré de dignité, de
reconnaître les manifestations de cette dignité et de déprécier ceux qui
sont indignes.
La déférence que j'étudie ici est une manière d'exprimer une appré
ciation de soi et d'autrui relativement à des propriétés « macrosociales » .
216 Déférence
Par cette dernière expression, j'entends les caractéristiques qui définissent
le rôle ou la position des personnes dans la société la plus vaste (généra
lement nationale) où elles vivent. La déférence s'exprime symboliquement
par l'attribution d'une position ou d'un statut de déférence dans la société
globale. Dans les actes de déférence accomplis dans le cadre de relations
face à face ou au sein de groupes constitués limités, la déférence est
souvent, mais pas toujours, accordée principalement en fonction du statut
détenu dans la société plus vaste. Ainsi, la déférence témoignée à un père
en tant que chef de famille n'est pas la au sens où j'entends le
mot quand elle ne se rapporte pas à la position du père au sein de la
société hors de la famille. La déférence manifestée à l'égard d'un supérieur
ou d'un collègue dans un groupe constitué est une déférence mélangée
qui se rapporte à la fois au statut interne à ce groupe et au statut « macro-
social ». La déférence témoignée à une femme ou aux femmes en tant
que catégorie ou bien à un homme ou aux hommes en tant que catégorie
est à la frange de la déférence macrosociale, tout comme la déférence
manifestée à l'égard de la vieillesse ou de la jeunesse. L'âge et le sexe
sont tous deux des facteurs importants pour la détermination des « chanc
es de vie » d'une personne, et donc des probabilités que cette personne
se voie témoigner de la déférence. Du reste, ils sont eux-mêmes l'objet de
jugements de déférence. Cependant, la déférence exprimée à l'égard de
l'âge ou du sexe semble d'un ordre différent de celui de la déférence qui
résulte d'un jugement laudatif de dignité ou d'un jugement dépréciatif
d'indignité dans la société plus vaste imaginée ou effectivement connue
d'expérience.
Les bases de la déférence.
La disposition à exprimer de la déférence et l'exécution d'actes de
déférence sont suscitées par la perception, chez la personne ou dans
les classes de personnes objets de cette de certaines propriétés
ou caractéristiques de leurs rôles ou actions. J'appellerai ces ou « qualifications à se voir témoigner de la déférence »,
ou « titres à la déférence ». Alors qu'elles ne suscitent pas automatique
ment ni par elles-mêmes des jugements de déférence, elles doivent être
vues ou considérées comme existant effectivement pour que de la défé
rence soit témoignée à ceux qui les possèdent. Les titres à la déférence
sont : l'activité professionnelle et la réussite obtenue en ce domaine, la
richesse, les revenus et leur mode d'acquisition, le style de vie, le niveau
d'instruction, le pouvoir politique ou social, la proximité avec des per
sonnes exerçant un pouvoir politique ou social, les liens de parenté,
217 Edward Shils
l'appartenance ethnique, l'action pour sa communauté ou la société en
relation avec les communautés ou sociétés extérieures, et la possession
d'une « reconnaissance objective » de déférence, tels que titre, rang ou
grade.
C'est sur la base de la perception de ces propriétés ou qualifications
que se voient témoigner de la déférence des individus ou des classes
d'individus plus ou moins anonymes dont on pense qu'ils possèdent quel
ques-unes desdites propriétés ou qualifications ; c'est sur la base de la
possession de ces ou qu'ils se témoignent à eux-
mêmes de la déférence et en réclament de la part d'autrui. C'est sur la
base de l'appréciation simultanée de leurs propres qualifications et de
celles d'autrui à se voir témoigner de la déférence qu'ils règlent leur
conduite envers autrui et attendent les réactions de déférence - ou de
dévalorisation - de la part d'autrui.
Pourquoi ces propriétés ou qualifications devraient-elles être distin
guées comme liées de façon pertinente à la déférence ? Qu'y a-t-il en elles
qui les rend dignes de déférence ? Pourquoi sont-elles considérées comme
dignes de déférence, elles et non pas la gentillesse, l'amabilité, l'humour,
la virilité, la féminité, et d'autres qualités ou traits de tempérament qui
sont très appréciés dans la vie ?
Au nombre des cartes cognitives qu'ils dressent de leur monde, les hom
mes en ont une de leur société. Cette carte situe les groupes originels ou
constitués desquels ils sont membres actifs ainsi que la société plus vaste
qui inclut ces groupes mais avec laquelle ils n'ont que peu de contacts actifs.
La carte qui dessine cette société donne le sentiment d'appartenir à cette
société, et aussi le sentiment que cette appartenance a un caractère vital.
Même si l'individu se révolte contre cette société, il ne peut pas se dégager
complètement de son sentiment d'appartenance à celle-ci. La société n'est
pas seulement un fait écologique ou un milieu ; elle est censée posséder une
vitalité qui lui est inhérente, et le fait d'en être membre confère une certaine à ceux qui lui appartiennent. Elle constitue un cosmos chargé de
sens d'où ses membres tirent une part de leur propre signification et impor
tance pour eux-mêmes et pour autrui. Cette signification et importance est
chargée de charisme, en ce sens qu'elle désigne la présence active de ce qui
est jugé d'une importance extrême et déterminante.
Si nous examinons chacune des propriétés ou caractéristiques dignes
de déférence sous le rapport de cette charge charismatique, c'est-à-dire
relativement à la mesure où elle tend à se voir attribuer un charisme,
nous verrons que c'est principalement de là qu'elle tire sa signification et
importance en tant que qualification ou titre donnant droit à se voir
témoigner de la déférence.
L'activité professionnelle est habituellement considérée comme l'un des
218 Déférence
titres les plus importants à la déférence. Les activités les plus appréciées
dans les sociétés, pour lesquelles on dispose d'études d'ensemble ou de
données recueillies de manière impressionniste, sont celles qui, par leur
structure interne et leurs fonctions, sont les plus proches des « centres ».
Les centres de la société sont les positions qui exercent un pouvoir terrestre
et relient l'homme à l'ordre de l'existence - forces spirituelles, puissances
cosmiques, valeurs et normes -, qui confèrent ou refusent la légitimité
aux pouvoirs terrestres, ou qui dominent l'existence terrestre. Les plus
hautes « autorités » dans la société - gouvernants, juges, Premiers minist
res, présidents et grands savants - sont celles à qui leur activité profes
sionnelle donne la possibilité de contrôler la société ou de comprendre les
forces et pénétrer les lois ultimes qui sont estimées régir le monde et la
vie humaine. Les activités professionnelles sont classées selon une suc
cession qui paraît correspondre approximativement à la mesure où cha
cune d'elles possède ces propriétés. La charge charismatique d'une acti
vité professionnelle donnée varie suivant la position plus ou moins
centrale du groupe constitué ou du secteur dans lequel elle s'exerce. Ainsi,
l'activité la plus chargée d'autorité dans un groupe constitué périphérique
est moins porteuse de charisme qu'une activité de même ordre exercée
dans un groupe constitué plus . central. Les activités qui ne sont dotées
d'aucune autorité et qui sont jugées n'avoir qu'un contact minime avec
les pouvoirs transcendants appellent la plus petite déférence.
Bien entendu, les activités professionnelles et ceux qui les exercent se
voient aussi témoigner de la déférence en raison de certains titres à la
déférence fortement corrélés, comme les revenus que procure l'exercice
de ces activités, le niveau d'instruction de ceux qui les exercent, leurs
particularités ethniques, etc. Inversement, les activités professionnelles
mal rémunérées ainsi que ceux qui les exercent qui ont peu d'instruction
et sont d'une origine ethnique dévalorisée se voient témoigner peu de
déférence en raison de ces caractéristiques aussi bien qu'à cause de la
nature et des fonctions de ces activités elles-mêmes. L'activité professionn
elle n'en constitue pas moins un titre indépendant à la déférence.
Au-delà de la nature de l'activité professionnelle, la réussite obtenue
dans l'exercice de celle-ci constitue un titre à la déférence sur les plans à
la fois microsocial et macrosocial. Être non seulement juge mais un juge
excellent, non seulement savant mais un savant remarquable, cela consti
tue un titre supplémentaire à la déférence, bien sûr parce que la réussite
marquante rend son auteur plus « visible », et donc davantage susceptible
de se voir témoigner de la déférence, mais plus encore parce que la réussite
est la réalisation des potentialités de l'action créatrice. La créativité est
une caractéristique de la centralité ; créatrice rend le créateur
partie prenante du centre.
219 Edward Shils
La richesse se voit témoigner de la déférence - la grande richesse est
l'objet d'une grande déférence, et la pauvreté est dépréciée — parce qu'elle
est puissante. Mais, si elle n'est pas associée au pouvoir politique ou à
des activités chargées de charisme, la richesse ne se voit pas témoigner
autant de déférence que lorsqu'elle leur est associée. La richesse qui ne
se manifeste que sous la forme du pouvoir d'achat n'est pas aussi estimée
que la richesse qui exprime sa puissance dans la possession et l'exploi
tation de propriétés foncières ou dans la direction de grandes sociétés
industrielles employant des milliers de personnes. La richesse, sous un
important aspect, c'est le pouvoir d'achat, et en cela elle est comme les
revenus ; elle est aussi le d'employer et de licencier. Ce pouvoir
sur l'existence physiologique et sur l'accès à la dignité est énorme, mais
il n'est pas propre à la richesse, et il est tout à fait compatible avec le fait
que ceux qui l'exercent ne soient pas propriétaires. La richesse suscite
aussi la déférence quand elle est associée à un certain style de vie, duquel
elle est en fait une condition.
La richesse toute seule suscite une déférence modérée. Tant que les
riches n'adoptent pas un style de vie approprié et tout ce qui va avec
celui-ci, ils ne sont pas « acceptés » par ceux qu'ils égalent ou dépassent
en matière de richesse et qui ont déjà une haute position de déférence.
Le mépris pour le nouveau riche* 2 est bien connu, et il faut souvent une
génération pour que le riche acquière l'instruction et l'éducation et pour
qu'il prenne la religion, les activités et le style de vie convenables néces
saires à son intégration dans une strate sociale qui a une plus haute
position de déférence. La richesse est donc, en tant que titre à la déférence,
à la fois dérivée et subordonnée. Dérivée en ce qu'elle résulte d'une activité
et de l'exercice d'un pouvoir sur des personnes ou sur le sol ; subordonnée
en ce qu'elle dépend d'un « style de vie » — elle est aussi aux
revenus. En elle-même et toute seule, elle est importante principalement
en tant que pouvoir potentiel. Pour obtenir la déférence dont les socio
logues affirment souvent qu'elle est la récompense de la richesse, celle-ci
doit se compléter d'un ensemble plus large de caractéristiques, comme
l'exercice effectif d'un pouvoir à travers une activité professionnelle dotée
d'autorité, à travers un style de vie conférant « validation », etc.
Il convient de signaler ici l'anomalie constatée dans le cas de personnes
très riches qui n'utilisent pas leur richesse pour adopter et mener un style
dé vie correspondant à celle-ci, qui n'exercent aucun pouvoir en se servant
d'elle, qui n'emploient personne, qui ne contrôlent aucune propriété agri
cole ou industrielle où elle est investie, et qui ne pratiquent aucune activité
professionnelle. Tout ce qu'elles détiennent, c'est une certaine potentialité
liée à la richesse. Elles jouissent de la déférence qu'elles se voient témoi
gner - indépendamment de ce qu'elles pourraient recevoir en vertu de
220 Déférence
leur nom de famille — à cause de la potentialité de leur pouvoir plutôt
qu'à cause de la réalité de son exercice effectif. La potentialité incite
moins à la déférence que la réalité. Il en résulte qu'elles sont l'objet d'un
jugement ambivalent : elles se voient témoigner de la déférence en raison
de la potentialité du pouvoir que confère la richesse, et elles se voient
refuser de la déférence parce qu'elles ne mettent pas totalement en œuvre
la de leur richesse en se conformant pleinement au modèle
qui s'impose à quiconque a une position élevée.
Les revenus aussi sont considérés comme un titre à la déférence en tant
qu'ils sont une manifestation de pouvoir, mais il s'agit d'un pouvoir partiel
et limité, exercé dans le cadre spécifique de la relation acheteur-vendeur
pour l'acquisition de biens et de services. Le pouvoir d'achat, cantonné
dans les relations très particulières d'échange, n'est pas un titre très
important à la déférence. Les revenus seuls ne possèdent qu'un titre
potentiel à la Néanmoins, de hauts revenus, à l'instar d'une
grande fortune, sont considérés comme un titre valable à la déférence
quand ils sont utilisés pour acquérir ce pour quoi ils peuvent le plus
légitimement être employés, à savoir le style de vie auquel ils correspond
ent, ou pour acquérir d'autres titres qui peuvent être achetés, comme
l'accès à l'enseignement ou bien l'appartenance à des associations ou
groupes. Les revenus sont donc un titre subordonné à la déférence en ce
qu'ils s'attirent celle-ci principalement quand ils se traduisent en une
autre catégorie de titre à la déférence. En eux-mêmes ils sont chargés
d'un charisme aussi faible que celui que confère un pouvoir direct et
particulier mais seulement potentiel. Bien que toutes les ressources dans
des catégories particulières de titres à la déférence puissent se convertir
en une position dans une autre catégorie, elles varient dans leur degré de
spécificité. Les revenus peuvent être utilisés pour acquérir des objets à
des tarifs relativement fixes, par exemple du mobilier, des livres, de l'in
struction, etc. ; l'instruction ne joue pas son rôle spécifique de manière
toujours égale dans la réaction qu'elle est censée avoir titre à susciter. Pas
plus que l'autorité politique. Nous pouvons dire d'une façon générale que, une potentialité est étendue, plus elle a titre à la déférence.
Un style de vie est un titre à la déférence parce qu'il est un modèle de
comportement qui est une participation volontaire à un ordre de valeurs.
Un style de vie est imprégné de valeur ; il manifeste des liens avec une
strate d'existence où réside une vraie valeur. La déférence conventionnelle
témoignée de longue date aux « classes rentières menant une vie de loisir »
l'était non pas parce que l'inactivité était une vertu, ou parce que le travail
ou l'activité professionnelle était un fardeau, mais que le loisir
permettait de cultiver et de mettre en pratique un modèle de vie chargé
de valeur. Tout comme une activité professionnelle dotée d'autorité, la
221 Edward Shils
vie de loisir était une existence productrice de valeur et imprégnée de
valeur. Davantage que les activités professionnelles conférant de l'autor
ité, la vie de loisir appartient, malgré son expression matérielle, au
domaine de la culture. Elle inclut de « mener grand train » (la « com-
mensalité »), de résider au milieu d'un décor idoine, dans un quartier
adéquat (une « bonne adresse »), entouré de domestiques qui fournissent
non seulement leur force de travail mais aussi une ambiance faite de rites.
Bien entendu, ce « style de vie » peut se réduire à l'autocomplaisance
hédoniste, à la « consommation ostentatoire », ou à la pure et simple
oisiveté, toutes choses susceptibles de prévaloir dans ce modèle. On trou
vait ce « style de vie » sous sa forme la plus haute dans les cours et les
palais, dans les grandes demeures à la campagne et dans les maisons
grandes bourgeoises*. Le style de vie requiert des revenus, qui en sont la
condition, mais ce n'est pas en tant que fonction directe de la richesse et
des revenus ou simplement en tant qu'indicateur de la richesse et des
revenus qu'il est un titre à la déférence. Il est facilité par la richesse et
les revenus, mais il les rehausse et les transfigure. Et cela parce qu'il
participe d'une qualité charismatique que ceux-ci ne contiennent que de
manière potentielle.
Le niveau d'instruction possède des titres à la déférence en partie parce
qu'il constitue souvent une condition pour entrer dans une activité pro
fessionnelle créatrice, rémunératrice et conférant de l'autorité, mais
davantage encore parce qu'il représente l'intégration dans un royaume
idéal. Il permet l'identification à un modèle de valeurs, d'idées et d'opi
nions qui font partie intégrante du centre de l'existence. Le « possesseur »
d'un haut niveau d'instruction est souvent titulaire d'un rôle professionnel
doté d'autorité, et il se voit témoigner de la déférence en tant qu'il remplit
effectivement ou potentiellement ce rôle ; il est probable aussi qu'il a des
revenus plus hauts que la moyenne, ainsi qu'un style de vie correspon
dant, et il se voit témoigner de la déférence aussi à ces titres-là. Une
personne instruite est quelqu'un qui a reçu la culture faite d'idées et
d'appréciations qui sont d'une importance centrale dans la société. Ces
idées peuvent être des connaissances scientifiques sur la manière dont le
monde fonctionne, elles peuvent être des convictions sur la nature « essent
ielle » de la société, son histoire, sa religion, ses traditions et réalisations
culturelles. L'instruction est aussi l'acquisition de savoir-faire qui prépa
rent celui qui les détient à faire partie du centre de la société grâce à
l'exercice de l'autorité, à des activités techniques, à la découverte et à la
transmission de vérités fondamentales sur l'univers, l'homme et la société,
en bref qui préparent à créer et à commander. L'instruction est un titre
autonome et non dérivé à la déférence parce qu'elle permet intrinsèque
ment à son détenteur d'avoir part au charisme et qu'elle témoigne de
222 Déférence
cette participation. Le titre à la déférence que donne l'instruction dépend
aussi des institutions et des pays où elle a été acquise : certains systèmes
scolaires et universitaires ou certains établissements sont réputés être plus
centraux que d'autres, et les personnes formées par ceux-ci acquièrent
plus souvent une culture chargée de charisme.
Le pouvoir, que ce soit dans une activité professionnelle ou par l'emploi
du pouvoir d'achat, joue un rôle déterminant pour les « chances de vie »
des personnes sur lesquelles il s'exerce ; par là, il a part au charisme qui
est inhérent au contrôle de la vie. Il est difficile de séparer le pouvoir de
l'activité professionnelle parce qu'il s'exerce en grande partie, et même
pour l'essentiel, dans les activités professionnelles et au sein de groupes
constitués, particulièrement si nous y incluons les charges héritées, les
activités choisies par esprit d'entreprise et les fonctions confiées par l'État,
l'Eglise, l'armée, l'économie, l'Université, etc. L'autorité exercée dans ces
activités professionnelles s'étend d'autant plus qu'est plus haute la posi
tion dans une hiérarchie constituée, que cette hiérarchie soit religieuse,
politique, militaire ou autre. Cette extension de l'autorité, qui est une
autre facette des aptitudes et de la responsabilité en matière de création
et de commandement, est d'une importance capitale pour le titre à la
déférence que le pouvoir confère.
Il y a indubitablement un pouvoir dont l'exercice même n'est pas lié à
une activité professionnelle. Il conviendrait donc d'employer une catégorie
séparée pour désigner le pouvoir en tant que titre à la déférence pour ces
personnes dont l'ascendant charismatique n'est pas fonction d'une acti
vité professionnelle. De même qu'au sein des activités professionnelles il
y a des différences individuelles de créativité et de productivité, de même
il est tout à fait concevable que la puisse se manifester dans
une activité secondaire, ou violon d'Ingres, et en dehors des groupes
constitués au sein desquels les activités professionnelles sont ordinair
ement exercées. Il y a des prophètes qui surgissent parmi les laïcs, des
révolutionnaires qui n'appartiennent pas à la classe ou au milieu polit
iques établis, des familiers de dirigeants qui n'ont aucune activité politique
officielle et dont les activités propres ne sont pas en elles-mêmes dotées
de pouvoir ; toutes ces personnes exercent cependant un pouvoir ind
épendamment de leurs activités professionnelles.
Là où tout un chacun au sein d'une société se trouve de par sa qualité
de citoyen dans une position égale, sous au moins un aspect important,
vis-à-vis de l'exercice de l'autorité gouvernementale, la déférence s'étend
à tous de manière égale. Un pouvoir plus démocratique et cette égale
diffusion concomitante de la déférence par le biais de la citoyenneté
n'abolissent pas l'inégalité de pouvoir ni donc l'inégalité de déférence
associée à la répartition inégale des activités professionnelles dotées
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