Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Glaciaire et fluvio-glaciaire duranciens dans la région de Sisteron - article ; n°3 ; vol.4, pg 179-191

De
14 pages
Bulletin de l'Association française pour l'étude du quaternaire - Année 1967 - Volume 4 - Numéro 3 - Pages 179-191
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

Eugène Bonifay
Glaciaire et fluvio-glaciaire duranciens dans la région de
Sisteron
In: Bulletin de l'Association française pour l'étude du quaternaire - Volume 4 - Numéro 3 - 1967. pp. 179-191.
Citer ce document / Cite this document :
Bonifay Eugène. Glaciaire et fluvio-glaciaire duranciens dans la région de Sisteron. In: Bulletin de l'Association française pour
l'étude du quaternaire - Volume 4 - Numéro 3 - 1967. pp. 179-191.
doi : 10.3406/quate.1967.1060
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/quate_0004-5500_1967_num_4_3_1060Bulletin pour l'étude de l'Association du Quaternaire. française y%-j _ 3 ' page 179
GLACIAIRE ET FLUVIO-GLACIAIRE DURANCIENS
DANS LA REGION DE SISTERON *
PAR
E. BONIFAY,
Maître de Recherche au C.N.R.S.
Le Quaternaire de la vallée de la Durance a été décrit dans de nombreux
travaux depuis le milieu du siècle dernier. Le fait que cette rivière, de près de
350 km de longueur et qui prend sa source au cœur des Alpes méridionales,
fasse la jonction entre le domaine alpin et le littoral méditerranéen, lui confère
un intérêt tout particulier. Cette situation privilégiée a permis aux glaciers quater
naires de descendre bas dans cette vallée, jusqu'aux portes de la Provence à
l'altitude d'environ 500 m.
Parmi les travaux consacrés au Quaternaire durancien, il faut citer ceux de
Ch. Lory, Kilian, Penck, E. Haug, et surtout ceux de David Martin qui a consacré
sa vie à l'étude du bassin de la Durance et dont les observations minutieuses
sont une source incomparable de renseignements. On trouvera un historique assez
détaillé des recherches sur la vallée de la Durance dans la thèse de F. Bourdier
(1961).
A une époque plus récente, les contributions de M. Gignoux, G. Dentzot,
J. Goguel, A.-F. de Lapparent, ainsi que celles de nombreux géographes (Blanchard,
Péguy, Demangeot, Veyret, de Vaumas, Chardonnet, Tricart, etc.), ne doivent pas,
non plus, être oubliées.
C'est en 1950 que, pour ma part, j'ai fait les premières courses sur le terrain
dans la région de Sisteron ; mais ayant dû par la suite m'attacher à étudier en
priorité le Quaternaire de la basse Durance provençale (à cause des grands
travaux d'aménagement qui y étaient entrepris), je ne repris celle du fluvio
glaciaire et du glaciaire de la région de Sisteron qu'à partir de 1961, et d'une façon
assez sporadique. Les quelques réflexions, sur ces formations, que je vais exposer
ici, ne constituent donc pas une étude exhaustive, mais correspondent, plutôt,
à une hypothèse de travail, dont quelques éléments ont déjà été dits dans le texte,
en cours d'impression, que j'ai lu en 1965 au symposium sur le « Glaciaire des
Alpes et des Montagnes Rocheuses » (Congrès de l'INQUA, U.S.A.).
I. — QUELQUES PROBLEMES GENERAUX DU QUATERNAIRE DURANCIEN.
Il est évident que c'est la région de Sisteron qui est la plus favorable à
l'étude des différentes glaciations quaternaires car elle correspond au point
maximum atteint par le glacier au cours de ses différentes crues.
Cependant, avant d'aborder une description plus détaillée des dépôts glaciaires
et fluvio-glaciaires de cette région, il n'est pas inutile d'envisager l'ensemble des
problèmes que pose l'évolution du bassin de la Durance au cours du Quaternaire.
* Seance du 28 janvier 1968 Manuscrit déposé le 19 mai 1967. BULLETIN DE L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR L'ÉTUDE DU QUATERNAIRE 180
A. — Haute Durance en amont de Tallard.
La haute Durance contient évidemment des dépôts glaciaires récents résultant
des oscillations du glacier wiirmien durant son retrait. Mais il en est aussi de plus
anciens généralement attribués à l'avant-dernière glaciation (près du confluent
Durance-Ubaye en particulier, Gignoux et Moret, 1937). La présence de dépôts
morainiques antérissiens pose un problème lié à celui de l'âge et de l'origine des
poudingues d'Embrun.
Dans la région d'Embrun existent des lambeaux de conglomérats très fortement
cimentés, modelés par les glaciers du Quaternaire récent, dont l'âge et l'origine
ont été très discutés. Considérés par certains comme une moraine de fond (David
Martin, 1926; G. Denizot, 1947; Bourdier, 1961), par d'autres comme des dépôts
torrentiels (P. Veyret, 1945 ; R. Blanchard, 1949), par enfin comme des
formations fluviatiles interstadiaires ou interglaciaires (Kilian et Penck, 1895 ;
Haug, 1901 ; Bourdier, 1940 ; Gignoux et Moret, 1937). L'âge de cette formation
fluviatile est imprécis et varie, selon les auteurs, entre le Mindel-Riss et le Wurm.
Il me paraît que la présence de galets striés (très rares, semble-t-il) et de
quelques blocs rocheux ne peuvent constituer des preuves absolues de l'origine
glaciaire des poudingues d'Embrun, car ces éléments peuvent être empruntés
à des moraines plus anciennes, mais ce problème justifierait cependant de nouv
elles recherches. Un lambeau d'alluvions de faciès franchement morainique coincé
sous le poudingue serait antérissien si le poudingue lui-même est antérieur à
l'avant-dernière glaciation.
On ne peut, non plus, oublier le problème du « stade de la Recurrence » :
Haug distingua des dépôts non glaciaires coincés entre deux formations moraini
ques, dans la région de Gap. Il les considéra d'abord comme interglaciaires (1901)
puis en fit un interstade wurmien (1911). L'âge de ces dépôts a été contesté, et
F. Bourdier (1961) n'écarte pas l'hypothèse que ces sables et ces tufs soient, en fait,
postérieurs au retrait wurmien, comme les dépôts lacustres de Pelleautier, au
S-0 de Gap, qui ont donné des pollens étudiés par J. Becker (1952).
Enfin, la haute Durance contient de nombreux gisements de tufs à plantes
dont la plupart sont postglaciaires, mais d'autres paraissent antéwiirmiens. Ils sont
particulièrement développés dans le bassin du Guil, et il en existe aussi dans la
région du dôme de Remollon. La présence de ces dépôts est du plus grand intérêt
autant par les données précises qu'ils peuvent fournir sur les climats des Alpes
méridionales durant le Postglaciaire, que pour la stratigraphie et la datation des
formations glaciaires lorsqu'ils s'intercallent dans celles-ci. Leur étude serait
cependant à reprendre.
B. — De Tallard a Sisteron et entre Buech et Durance.
Cette région est, de tout le bassin durancien, celle qui présente le plus d'intérêt
et nous y reviendrons plus en détail dans le chapitre suivant ; c'est aussi celle
dont l'histoire est très complexe. Ici ont joué les diffluences qui ont permis au
glacier durancien de se déverser dans les bassins voisins : vers le Drac, par le
col Bayard, au Nord de Gap (1246 m) ou vers le Buech par le col de la Frcys-
sinouse ; mais le col de la Croix-Haute (1 179 m) a également fonctionné comme
diffluence du glacier du Drac vers la vallée du Grand Buech (avant le Wiirm).
Pour l'évolution du bassin de Laragne-Sisteron seule la diffluence de la
Kreyssinouse a une certaine importance, mais elle a été interprétée de façon assez
diverse selon les auteurs : pour ne prendre que les travaux les plus récents,
tandis que F. Bourdier (1961) admet que le glacier durancien se déversant par GLACIAIRE ET FLUVIO-GLACIAIRE DURANCIENS DANS LA RÉGION DE SISTERON 181
II M a 1563 1315 131> 12*7 /I 1269
yguians
^
aragne r
1099 L LejPoët (580m) 1354 T
/
Çhat/auneut"
y^WX de ^OUG1 Chabre 4à 1655
1486
as^w 13V
12^46 1283 1355 A R\b\ers™\ 1290 1
SisterorWj (482m) 1Ê 1149 \ \
ù.
846^
i AB f
10^35 ^W A
1306 1394
1642 Volonne
Echelle 129(
0 2 4 e a io Km Château- (440m) Arnoux'
1076
A Sommets et altitude (en mf «res) Saint-Auban^Z 1525
(r Altitude des localités (482)
p tisJzyk*
Fig. 1. — Carte de la région de Sisteron,
avec indication des principales localités citées dans le texte.
le col de la Freyssinouse avait recouvert toute la vallée du Petit-Buech et celle
du Buech jusqu'à Sisteron, J. Tricart (1954) pense que la diffluence de la
Freyssinouse n'a permis à la langue glaciaire qui en était issue de descendre que
jusqu'au confluent des deux Buech en amont de Serres, par la vallée du Petit
Buech (lors de la glaciation principale).
En fait, il semble probable que la langue glaciaire issue de la vallée du Petit-
Buech, et celle de la Durance se sont rejointes dans la région de Laragne, durant
le Rissien, ainsi que l'admettait D. Martin en 1926 (mais il le datait du Wurm)
et à sa suite F. Bourdier (1961). J. Tricart (1954) conteste cette interprétation
et nie l'existence de dépôts morainiques entre Serres et Laragne. Mais pour
expliquer l'absence de remblaiement fluvioglaciaire dans cette région (qui aurait BULLETIN DE L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR L'ÉTUDE DU QUATERNAIRE 182
dû être important, le glacier de la Durance formant barrage dans le bassin de
Laragne-Sisteron qu'il a entièrement recouvert), J. Tricart doit admettre que « la
glace (du glacier de la Durance dans le bassin de Laragne-Sisteron) était assez
fissurée pour laisser passer les eaux périglaciaires. On s'expliquerait ainsi, du
même coup, que le remblaiement n'ait pas été contraint d'atteindre l'altitude du
sommet de la glace... » Cette explication n'est pas satisfaisante, et il faut donc
admettre que, durant le Rissien, une langue glaciaire issue de glacier durancier
est passée par le col de la Freyssinouse (on retrouve ses dépôts sur le plateau de
Correo) et s'est déversée dans la vallée du Petit-Buech qu'elle a entièrement
emplie ; elle étendue jusqu'aux environs de Laragne où elle est venue rejoindre
le glacier durancien qui emplissait lui-même toute la dépression de Laragne-
Sisteron.
Durant le Wiirm, par contre, il en est tout autrement puisqu'il n'y avait pas
d'effet de barrage sur la Durance à Sisteron, le glacier s'arrêtant bien en amont
(au Poët) : la diffluence de la Freyssinouse, qui paraît d'ailleurs avoir peu
fonctionné, a donné une langue glaciaire dont le font se trouverait au Nord de
Serres, sur le Petit Buech.
Le nombre des glaciations dont on retrouve les traces dans le bassin de
Laragne-Sisteron a également donné lieu à quelques discussions : Penck n'admett
ait la présence que des dépôts morainiques du Riss et du Wiirm, et F. Bourdier
(1961) en fait de même. Cependant, J. Tricart a distingué, le premier je crois,
des moraines très altérées dans la région de Mison et de la Sylve, qu'il attribue
au Mindel, ainsi, d'ailleurs, que les moraines non altérées qui recouvrent les
premières. Nous verrons qu'il semble bien y avoir dans cette région les traces
de la glaciation mindelienne, mais que les moraines plus fraîches sont par
contre à attribuer au Rissien : les détails stratigraphiques des dépôts glaciaires
du bassin de Laragne-Sisteron seront examinés plus en détail dans la deuxième
partie de cet exposé. Il faut enfin signaler la présence près d'Eyguians de
limons jaunes décalcifiés qui, d'après F. BouRDitR, proviendraient... « de sols
postglaciaires, formés en surface des marnes jurassiques et accumulés ensuite
par le ruissellement... »
C. — Moyenne Durance.
Dans la moyenne Durance, en aval de Sisteron, se pose un problème import
ant, relatif aux limites atteintes par le glacier durancien au cours de la glaciation
rissienne (mindelienne pour J. Tricart1).
Pour Ch. Lory (1864), puis Kilian et Penck (1895) et G. Denizot (1947), le glacier
rissien n'a pas dépassé Sisteron, vers l'aval; par contre, R. Blanchard (1928") et
F. Bourdier (1961) placent le front du glacier rissien à Saint-Pui (à une dizaine
de km en aval de Sisteron), Ch. Martin (1966) à Château-Arnoux (14 km de Sis
teron en aval), J. Tricart (1954) à Montfort près de Peyruis (20 km de Sisteron)
et D. Martin (1926) à la Brillanne, à 33 km de Sisteron2. Nous verrons qu'en fait
il y a peu d'arguments pour établir la présence du glacier en aval de Sisteror et
qu'il est préférable de considérer que le verrou situé à l'emplacement de cette
ville a bien arrêté le front glaciaire rissien.
Il y a, de toutes façons, dans la moyenne vallée de la Durance, en aval de
Sisteron, des terrasses fluviatiles correspondant probablement au Mindel, et certai-
1. Notons au passage que les arguments avancés par J Tricart pour prouver l'âge mindehen de
la haute terrasse en aval de Sisteron sont presence de blocs de gneiss rubanes et œilles, presence
d'un sol d'altération puissant de 5 à 6 m (l'importance de ce sol est en fait exagérée par cet auteur),
présence, à Château-Arnoux, de 2 m de loess au-dessus de la terrasse Je ne pense pas que ces
arguments soient valables
2 D Martin a même admis, en 1910, que le glacier durancien avait pu atteindre la cluse de
Mirabeau, a 60 km en aval de Sisteron ! GLACIAIRE ET FLUVIO-GLACIAIRE DURANCIENS DANS LA RÉGION DE SISTERON 183
nement au Riss et au Wurm. Seules, les deux dernières sont bien représentées.
Partant de l'altitude relative de 100 m et 60 m en aval de Sisteron, ces deux
terrasses fluvio-glaciaires et fluviatiles s'abaissent vers l'aval et se rapprochent
des alluvions actuelles du fond de la vallée dans le défilé de Mirabeau : la terrasse
rissienne n'est qu'à une douzaine de mètres au-dessus de la Durance et la
wùrmienne vient s'y confondre avec les alluvions récentes.
Un autre problème existe en moyenne Durance surtout dans la région située
entre Volonne et Manosque : c'est celui de l'âge des loess que l'on y trouve.
Le faciès de ces limons éoliens est en effet assez différent de celui des loess de
la basse Durance, et une comparaison entre eux est difficile. Ils se trouvent sou
vent en masses assez considérables (4 à 5 m de puissance) sur la terrasse rissienne,
et, malgré l'absence de sols d'altération, il me semble qu'ils doivent être, en partie
au moins, de la fin du Riss.
Enfin, des gisements de tufs à plantes ont été signalés en quelques points
de la moyenne Durance en aval de Sisteron : à Château-Arnoux, d'après D. Martin,
les tufs seraient du dernier interglaciaire3.
D. — Basse Durance.
En aval de Mirabeau, les terrasses de la Durance ont pu être étudiées grâce
aux travaux d'aménagement des usines hydro-électriques de l'E.D.F. On peut
distinguer :
— Un remblaiement mindelien (terrasse de Saint-Estève-Janson), enfoui sous
les graviers rissiens mais ayant des caractères bien différents (altération très forte,
cimentation plus poussée, débris cryoclastiques, etc.). Le remplissage de la grotte
de l'Escale, de même âge, renferme une faune de mammifères très abondante
(M.F et E. Bonifay, 1963).
— Un remblaiement rissien, bien représenté tout au long de la vallée, situé
à une douzaine de mètres au-dessus de la Durance à Mirabeau, et à une trentaine
de mètres à Alleins ; cette terrasse rissienne paraît avoir subi des déformations
tectoniques, notamment dans la région de Meyrargues.
— Un remblaiement interglaciaire, Riss-Wùrm, très différent des précédents
et de celui du Wurm, car constitué de sédiments fins (argiles et marnes) auxquels
s'ajoutent, aux confluents avec les torrents locaux, des argiles tourbeuses et des
tufs à plantes. Les remblaiements contemporains des glaciations sont au contraire
constitués de graviers et d'alluvions grossières. La puissance des sédiments inter
glaciaires est de l'ordre de 20 à 25 m ; ils sont connus en de nombreux points
de la basse Durance (Saint-Paul-les-Durance, Peyrolles, Meyrargues, etc.).
— Une terrasse wiirmienne, présente également mais d'une façon plus discon
tinue est à la même hauteur que le remblaiement rissien dans la région de Meyr
argues, mais s'en éloigne vers l'aval en se maintenant à une hauteur relative de
10 à 12 m. C'est la terrasse wiirmienne qui passe le col de Lamanon et forme la
jeune Crau (ou Crau de Miramas).
— Enfin, les alluvions du fond de la vallée, très puissantes (une cinquantaine
de mètres), correspondent au remblaiement de la fin du Wùrmien ; ils conservent
jusqu'à l'époque actuelle des caractères « périglaciaires » dus, pour certains
3. Les formations dites « de Valensole » sont aussi d'origine durancienne, mais leur âge (miocène)
les fait sortir de notre sujet ; il ne faut cependant pas oublier que ces dépôts pourraient, à leur partie supérieure, comporter des niveaux du Quaternaire ancien • on a trouve à la surface du plateau des
ossements d'Elephas meridwnahs et de Mastodon qui doivent provenir de sédiments fluviatiles, ou
lacustres (d'après A -F de Lapparent) de la region de Puimoisson. BULLETIN DE L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR L'ÉTUDE DU QUATERNAIRE 184
(Tricart, 1954; Bourdier, 1961), à l'action de l'homme, mais que je considère
comme le résultat de l'évolution climatique et sédimentologique normale des
régions duranciennes durant le Postglaciaire (Bonifay, 1962).
II. — GLACIAIRE ET FLUVIO- GLACIAIRE DE LA REGION DE SISTERON.
Nous allons revenir plus longuement sur la stratigraphie des dépôts quater
naires de la dépression de Laragne-Sisteron et de la moyenne vallée de la Durance
immédiatement en aval de Sisteron, car nous trouverons là des éléments per
mettant de résoudre certains des problèmes que posent les glaciations duran
ciennes.
Poudingue de MISON Moraines du RISSIEN
fluviat île WURMIEN
Moraines du POET
Buech Durance
Fig. 2. — Coupe, très schématique, des formations quaternaires
de la dépression de Laragne-Sisteron, entre le Buech et la Durance :
le détail des formations nssiennes et wurmiennes n'a pas été porté
sur ce schéma.
A. — Les dépôts prémindeliens.
Un élément important du Quaternaire ancien est constitué par les « poudingues
des plateaux » de la région de Veynes, et par les « poudingues de Mison » de la
dépression de Laragne-Sisteron. E. Arnaud (1898) attribuait ces poudingues au
Pliocène, Penk en a fait un cône fluvio-glaciaire du Deckenschotter ancien ou
récent. Dans la dépression d'Aspres-Veynes, les poudingues ont une vingtaine de
mètres de puissance ; à Mison ils sont toujours très fortement cimentés, et de
faciès franchement fluviatile.
J. Tricart (1961) distingue, dans ces poudingues, trois formations différentes,
toutes « pliocenes » :
— Les poudingues de Correo sont pour lui d'origine glaciaire, interpréta+ion
qui avait déjà été proposée par P. Veyret (1945).
— Les de Veynes seraient fluviatiles ou fluvioglaciaires, d'âge
soit Gunz soit Pliocène supérieur.
— Les poudingues de Mison seraient, d'après cet auteur, un cône de déjection
préglaciaire de la Méouge.
Laissons de côté les poudingues de Corréo et de Veynes, pour ne considérer
que ceux de Mison. Ces derniers me paraissent de faciès franchement fluviatile ;
leur âge est certainement ancien, prémindelien, mais difficile à préciser. D. Martin
(1926), puis F. Bourdier (1961), ont signalé la présence, à Châteauneuf-de-Chabre
(à l'Ouest de Mison, sur la rive droite du Buech), d'une formation morainique
située sous un lambeau du « poudingue de Mison ». Cette moraine serait alors ET FLUVIO-GLACIAIRE DURANCIENS DANS LA RÉGION DE SISTERON 185 GLACIAIRE
probablement gunzienne (ce serait la première trace du Gunz connue en Durance)
et les poudingues qui la surmontent seraient alors interglaciaires, d'âge Gunz-
Mindel. Je n'ai pas pu, jusqu'à présent, vérifier ce fait.
B. — Le Mindel.
J. Tricart (1961) a signalé la présence de cailloutis très altérés sur le plateau
situé entre le Buech et la Durance, qu'il attribue à la glaciation principale, c'est-
à-dire au Mindel.
Des dépôts probablement morainiques existent effectivement dans la région
de Mison et de la Sylve en partie recouverts par des moraines de fond plus
récentes. Bien que les bonnes coupes manquent dans ces formations on voit qu'elles
ont subi une altération extrêmement forte : on peut les voir le long de la route
de la Sylve (D. 224) et sur la N. 75 face à l'embranchement de la route qui mène
au Poët (D. 24). Ce dernier point m'avait été signalé en 1963 par G. Richmond
qui avait remarqué là un petit emprunt effectué récemment, et nous étions
retournés tous deux examiner la coupe, qui reste une des meilleures que l'on ait
dans ces formations. On y voit un matériel de galets apparemment disposés sans
ordre extrêmement altérés : tous les galets de roches cristallines ou métamorp
hiques sont réduits à l'état de poussière et ils sont emballés dans une matrice
argileuse d'un rouge très vif. La faible hauteur de la coupe (2 m) ne permettait
pas de voir le substratum. La grande hétérométrie des galets semble indiquer un
matériel d'origine fluvio-glaciaire ou même morainique. Dans ce dernier cas, le
glacier durancien aurait atteint, au Mindel, le verrou de Sisteron.
Des lambeaux alluviaux altérés existent en aval de Sisteron, mais ils sont
assez mal conservés et on ne peut dire quel est leur faciès exact. Ils sont proba
blement contemporains des sédiments très altérés de la Sylve et constituent
peut-être le cône fluvioglaciaire mindelien.
Les « poudingues des plateaux » se retrouvent également en aval de Sisteron,
en contrebas de la surface du plateau de Valensole ; d'après F. Bourdter, leur
surface s'abaisse rapidement vers l'aval.
C. — Le Riss.
Le Riss est incontestablement la glaciation principale qu'ait connue la vallée
de la Durance au Quaternaire récent.
Le glacier rissien a occupé toute la dépression de Laragne-Sisteron et a laissé,
un peu partout, de profondes traces de son passage : le modelé glaciaire se voit
à l'Ouest et à l'Est de Sisteron, sur le flanc nord des reliefs qui forment la cluse
de Sisteron. Sur le plateau entre le Buech et la Durance, dans la région de Mison
et de la Sylve, le glacier rissien a également laissé des traces très nettes, et des
dépôts morainiques : ce plateau de Mison est accidenté et on y voit des croupes
où apparaît le substratum calcaréo-marneux (jurassique) ou les graviers antéris-
siens, et des sillons qui ne sont pas toujours dus à l'érosion postglaciaire. Le fond
du glacier a donc été ici assez fortement disséqué par la glace et par les écou
lements sous-glaciaires. Les dépôts morainiques y sont discontinus, formés de
graviers assez frais et relativement peu puissants, sauf localement. Les très gros
blocs rocheux y sont rares.
On distingue généralement dans ces dépôts rissiens, deux niveaux :
— A la base, des graviers fluviatiles, qui sont soit des alluvions proglaciaires,
soit des dépôts de moraines de fond à faciès fluviatile. Je pense qu'il vaut mieux BULLETIN DE L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR L'ÉTUDE DU QUATERNAIRE 186
voir dans ces graviers de base des apports fluvioglaciaires pendant la progression
du glacier rissien.
— Au-dessus la moraine franche, moins bien classée granulométriquement.
sans stratification ; ces formations sont médiocrement consolidées ou pas du tout
consolidées.
En aval de Sisteron, l'aspect de la terrasse rissienne change brusquement : elle
constitue une surface plane sur laquelle les dépôts duranciens forment une cou
verture continue, sur substratum beaucoup plus régulier qu'en amont. Il y a
encore deux horizons bien distincts, avec à la base une nappe d'alluvions fran
chement fluviatiles, et au sommet des alluvions très grossières avec de nombreux
blocs rocheux, plus nombreux même que sur le plateau de Mison-la Sylve.
Cette nappe d'alluvions grossières se poursuit vers l'aval, presque jusqu'au
confluent de la Durance et de la Bléone. On peut, entre Volonne et Château-
Arnoux, voir le long de la R.N. 85, une belle coupe qui domine le barrage et la
retenue de Château-Arnoux : à la base il y a des alluvions fluviatiles remaniant
quelques blocs de « poudingues des plateaux » à ciment jaune, puis des alluvions
plus grossièrement stratifiées, moins bien classées du point de vue granulomé-
trique, avec quelques gros blocs constitués essentiellement par des calcaires
locaux ; enfin, à la partie supérieure de la coupe, les sédiments redeviennent plus
fins et plus franchement fluviatiles. Cette différenciation de la partie moyenne
du remblaiement rissien avec un faciès plus grossier se poursuit d'ailleurs vers
l'aval, mais moins accentuée, et on peut encore l'observer en aval de la Brillanne.
Ces dispositions des alluvions rissiennes ont fait dire à la plupart des auteurs
que le glacier rissien avait atteint, en aval de Sisteron, les localités de Château-
Arnoux ou même de la Brillanne. Cependant, il faut remarquer que la morphologie
s'accorde très mal avec une avancée du glacier en aval de Sisteron, et que l'aspect
des sédiments peut s'expliquer autrement que par une origine morainique au
sens strict.
Au point de vue morphologique, il existe des différences fondamentales du
niveau rissien en amont et en aval de Sisteron : en amont nous avons vu une
surface tourmentée, burinée par le glacier, avec une couverture discontinue,
tandis qu'en aval il y a une vraie terrasse bien plane, avec une pente forte mais
régulière vers l'aval, à une centaine de mètres au-dessus de la Durance actuelle.
Pour éliminer ce fait qui s'oppose à l'hypothèse glaciaire, Ch. Martin admettait
que la haute terrasse entre Sisteron et Château-Arnoux était une moraine latérale
aplanie. J. Tricart (1954) et F. Bourdier (1961) admettent une explication iden
tique. Il est inutile d'insister sur la fragilité d'un tel argument, la morphologie
des dépôts devant, à mon sens, prendre ici le pas sur leur granulométrie. Comment
expliquer, en effet, qu'un glacier qui se serait avancé, ne serait-ce que jusqu'à
Château-Arnoux, n'ait laissé aucun bourrelet morainique soit terminal, soit de
retrait ? Comment expliquer aussi que les dépôts glaciaires soient surmontés par
des alluvions de même âge ? Il faudrait, pour cela, qu'aucun creusement ne soit
intervenu pendant le retrait glaciaire, ce qui paraît peu probable. Je préfère,
pour ma part, admettre que les dépôts « glaciaires » entre Sisteron et la
Brillanne constituent seulement un cône fluvio-glaciaire particulièrement déve
loppé, ayant des caractères particuliers auxquels il faut rechercher une explica
tion, mais que le glacier n'a pas dépassé Sisteron.
D. — Le Wùrm.
Les formations wùrmiennes sont beaucoup plus réduites que les rissiennes.
Elles sont emboîtées dans les secondes, et celles de la Durance sont distinctes ET FLUVIO-GLACIAIRE DURANCIENS DANS LA RÉGION DE SISTERON 187 GLACIAIRE
de celles du Buech. Un bel amphithéâtre morainique existe au Poët, à une
douzaine de kilomètres en amont de Sisteron.
En aval du Poët se trouve un beau cône fluvioglaciaire très bien conservé.
Mais en suivant la R.N. 85 du Poët à Sisteron on voit apparaître en aval du Poët
de petits bourrelets morainiques noyés sous le cône fluvioglaciaire wiirmien.
Deux explications viennent alors à l'esprit : ou bien ces bourrelets morainiques
marquent des stades de retrait du Riss, ou bien il y a eu au Wûrm une avancée
rapide et qui n'a laissé que des dépôts peu importants. Je pense, comme F. Bourdier
(1961), que la deuxième hypothèse est la plus vraisemblable : le glacier wiirmien
a dû s'avancer à mi-chemin entre le Poet et Sisteron.
Le cône fluvio-glaciaire Wiirmien est bien marqué, mais n'est pas très étendu
vers l'aval : à Sisteron les alluvions wUrmiennes sont déjà typiquement fluviatiles.
Il existe, en contrebas des dépôts wùrmiens du Poët, de même qu'à Sisteron,
des lambeaux de terrasse de la fin du Wiirm et du Postwùrm.
III. — ESSAI D'INTERPRETATION
DU GLACIAIRE RISSIEN ET WURMIEN.
On voit donc, d'après ce qui précède, qu'il y a de grandes différences entre les
dépôts rissiens et wiirmiens dans la dépression de Laragne-Sisteron et en aval de
Sisteron.
Le glaciaire wiirmien peut être interprété aisément, les formes ayant été bien
conservées. D'autre part, le glacier wiirmien a été moins important et s'est arrêté
avant la limite atteinte par le front glaciaire rissien. Le glacier rissien était plus
puissant, il est allé plus loin et a été arrêté par le verrou de Sisteron. Son cône
fluvio-glaciaire est plus développé que celui du Wûrm, et l'interprétation en est
plus délicate.
On a là deux styles différents correspondant à deux glaciations distinctes,
qui se sont développées dans des milieux climatiques dissemblables : On sait que
le Rissien a été une période essentiellement humide, avec des précipitations
importantes dans un climat généralement peu froid par rapport à celui du Wûrm.
Le Wûrm, au contraire a été plus froid et plus sec, ce qui n'a pas permis au glacier
d'atteindre un développement aussi grand qu'à la période précédente. Enfin, il est
possible aussi que le Riss ait duré plus longtemps que le Wûrm (Bonifay, 1962).
On ne peut donc comparer directement les dépôts rissiens et wùrmiens sans
tenir compte de ces conditions climtatiques et géographiques.
Le Wûrm.
Le glacier durancien wûrmien était un grand glacier ; mais après avoir franchi
le défilé de Remollon il a trouvé devant lui le bassin de Sisteron et s'y est étalé,
en fin de course. Après un écoulement rapide en direction de Sisteron, le front
glaciaire s'est stabilisé au Poët.
Durant cette période de stabilité, la charge détritique du glacier s'est accu
mulée dans la moraine frontale, faiblement reprise par les écoulements sous-
glaciaires et transportée sur des distances faibles : le cône fluvio-glaciaire wûrmien
est peu étendu dans l'espace. Il correspond à un glacier en fin de course, qui
transportait probablement peu de matériaux détritiques, ces derniers étant
« absorbés » par le glacier, déposés sur la moraine de fond où les torrents sous-
glaciaires leur donnait un façonnement fluviatile. Le front glaciaire, emprisonné
derrière la moraine frontale, se fragmentait peu et fondait sur place, même durant
la phase de retrait.