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Guerre, influences politiques et relais d'opinions publiques. Étude de cas : le Mexique face à la guerre civile espagnole - article ; n°3 ; vol.23, pg 397-409

De
15 pages
Histoire, économie et société - Année 2004 - Volume 23 - Numéro 3 - Pages 397-409
The Spanish civil war (1936-1939) does not leave anybody indifferent. It unleashes political passions and summons pressure groups. Public opinions identify themselves with one camp or the other of a Spain divided in two. The great European powers fight each other through Spanish republicans and nationalists, to whom they lend their support. An official non-interventionist policy, arbitrated by the League of Nations, stops momentarily the logical bellicose chain towards a European civil war. Beyond the European boundaries, the Spanish civil war also unleashes passions. A similar conflict is anticipated in Mexico, where it does not only take into account opposite ideological forces, like in France, but also clashes about the definitions of a proper Mexican national identity. Thus the imagery of the Spanish conquest is revived. The supporters of hispanity and indigenists fight exploiting the Spanish civil war dialectics. The Mexican- government has many political and cultural affinities with the Spanish Frente popular. It supports the Spanish republi- cans at the League of Nations and provides them with oil, food and weapons. The Mexican inter - ventionism is not as efficient as the Axis powers' in favour of the supporters of Franco, but it acts as a pressure group to make the Western democracies, which are paralysed with a desire of European peace at all costs, feel guilty. Nevertheless, the international position of such a country as Mexico, which has not got the means of its political ambitions, remains of minor importance.
La guerre civile espagnole (1936-1939) ne laisse pas indifférente. Elle agite les passions politiques et mobilise les groupes de pression. Sur la scène internationale, les opinions publiques s'identifient à l'un ou à l'autre des camps d'une Espagne coupée en deux. Les grandes puissances européennes se battent entre elles par républicains et nationalistes espagnols interposés à qui elles apportent leur soutien. Une politique officielle de non-intervention, arbitrée par la Société des Nations, enraye momentanément l'enchaînement logique belliqueux vers une guerre civile européenne. Au- delà des frontières de l'Europe, la guerre d'Espagne agite également les passions. Un conflit similaire est anticipé au Mexique. Il ne prend pas seulement en compte des forces idéologiques opposées, comme en France, mais aussi des confrontations sur les définitions d'une identité nationale proprement mexicaine. L'imaginaire de la conquête espagnole est ainsi ravivé. Les partisans de «Fhispanité» et les «indigénistes» s'affrontent en récupérant la dialectique de la guerre d'Espagne. Le gouvernement mexicain a de nombreuses affinités politiques et culturelles avec le Frente popular espagnol. Il soutient les républicains d'Espagne à la Société des Nations et leur fournit du pétrole, des denrées alimentaires et des armes. L'interventionnisme mexicain n'a pas la même efficacité que celui des pays de l'Axe vis-à-vis des franquistes mais il agit comme un groupe de pression pour culpabiliser les démocraties occidentales paralysées par un désir de paix européenne à tout prix. Toutefois la position internationale d'un pays comme le Mexique qui n'a pas les moyens de ses ambitions politiques reste secondaire.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Eddy Noblet
Guerre, influences politiques et relais d'opinions publiques.
Étude de cas : le Mexique face à la guerre civile espagnole
In: Histoire, économie et société. 2004, 23e année, n°3. pp. 397-409.
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Noblet Eddy. Guerre, influences politiques et relais d'opinions publiques. Étude de cas : le Mexique face à la guerre civile
espagnole. In: Histoire, économie et société. 2004, 23e année, n°3. pp. 397-409.
doi : 10.3406/hes.2004.2431
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2004_num_23_3_2431Abstract
The Spanish civil war (1936-1939) does not leave anybody indifferent. It unleashes political passions
and summons pressure groups. Public opinions identify themselves with one camp or the other of a
Spain divided in two. The great European powers fight each other through Spanish republicans and
nationalists, to whom they lend their support. An official non-interventionist policy, arbitrated by the
League of Nations, stops momentarily the logical bellicose chain towards a European civil war. Beyond
the European boundaries, the Spanish civil war also unleashes passions. A similar conflict is anticipated
in Mexico, where it does not only take into account opposite ideological forces, like in France, but also
clashes about the definitions of a proper Mexican national identity. Thus the imagery of the Spanish
conquest is revived. The supporters of "hispanity" and "indigenists" fight exploiting the Spanish civil war
dialectics. The Mexican- government has many political and cultural affinities with the "Frente
popular". It supports the Spanish republi- cans at the League of Nations and provides them with oil, food
and weapons. The Mexican inter - ventionism is not as efficient as the Axis powers' in favour of the
supporters of Franco, but it acts as a pressure group to make the Western democracies, which are
paralysed with a desire of European peace at all costs, feel guilty. Nevertheless, the international
position of such a country as Mexico, which has not got the means of its political ambitions, remains of
minor importance.
Résumé
La guerre civile espagnole (1936-1939) ne laisse pas indifférente. Elle agite les passions politiques et
mobilise les groupes de pression. Sur la scène internationale, les opinions publiques s'identifient à l'un
ou à l'autre des camps d'une Espagne coupée en deux. Les grandes puissances européennes se
battent entre elles par républicains et nationalistes espagnols interposés à qui elles apportent leur
soutien. Une politique officielle de non-intervention, arbitrée par la Société des Nations, enraye
momentanément l'enchaînement logique belliqueux vers une guerre civile européenne. Au- delà des
frontières de l'Europe, la guerre d'Espagne agite également les passions. Un conflit similaire est
anticipé au Mexique. Il ne prend pas seulement en compte des forces idéologiques opposées, comme
en France, mais aussi des confrontations sur les définitions d'une identité nationale proprement
mexicaine. L'imaginaire de la conquête espagnole est ainsi ravivé. Les partisans de «Fhispanité» et les
«indigénistes» s'affrontent en récupérant la dialectique de la guerre d'Espagne. Le gouvernement
mexicain a de nombreuses affinités politiques et culturelles avec le Frente popular espagnol. Il soutient
les républicains d'Espagne à la Société des Nations et leur fournit du pétrole, des denrées alimentaires
et des armes. L'interventionnisme mexicain n'a pas la même efficacité que celui des pays de l'Axe vis-à-
vis des franquistes mais il agit comme un groupe de pression pour culpabiliser les démocraties
occidentales paralysées par un désir de paix européenne à tout prix. Toutefois la position internationale
d'un pays comme le Mexique qui n'a pas les moyens de ses ambitions politiques reste secondaire.influences politiques Guerre,
et relais d'opinions publiques
Etude de cas : le Mexique face à la guerre civile espagnole
par Eddy NOBLET
Résumé
La guerre civile espagnole (1936-1939) ne laisse pas indifférente. Elle agite les passions polit
iques et mobilise les groupes de pression. Sur la scène internationale, les opinions publiques s'ident
ifient à l'un ou à l'autre des camps d'une Espagne coupée en deux. Les grandes puissances
européennes se battent entre elles par républicains et nationalistes espagnols interposés à qui elles
apportent leur soutien. Une politique officielle de non-intervention, arbitrée par la Société des Nations,
enraye momentanément l'enchaînement logique belliqueux vers une guerre civile européenne. Au-
delà des frontières de l'Europe, la guerre d'Espagne agite également les passions. Un conflit simi
laire est anticipé au Mexique. Il ne prend pas seulement en compte des forces idéologiques
opposées, comme en France, mais aussi des confrontations sur les définitions d'une identité natio
nale proprement mexicaine. L'imaginaire de la conquête espagnole est ainsi ravivé. Les partisans
de «Fhispanité» et les «indigénistes» s'affrontent en récupérant la dialectique de la guerre d'Espagne.
Le gouvernement mexicain a de nombreuses affinités politiques et culturelles avec le Frente popular
espagnol. Il soutient les républicains d'Espagne à la Société des Nations et leur fournit du pétrole,
des denrées alimentaires et des armes. L'interventionnisme mexicain n'a pas la même efficacité que
celui des pays de l'Axe vis-à-vis des franquistes mais il agit comme un groupe de pression pour culpabil
iser les démocraties occidentales paralysées par un désir de paix européenne à tout prix. Toutefois
la position internationale d'un pays comme le Mexique qui n'a pas les moyens de ses ambitions poli
tiques reste secondaire.
Abstract
The Spanish civil war (1936-1939) does not leave anybody indifferent. It unleashes political
passions and summons pressure groups. Public opinions identify themselves with one camp or the
other of a Spain divided in two. The great European powers fight each other through Spanish repu
blicans and nationalists, to whom they lend their support. An official non-interventionist policy, ar
bitrated by the League of Nations, stops momentarily the logical bellicose chain towards a
European civil war. Beyond the European boundaries, the Spanish civil war also unleashes pas
sions. A similar conflict is anticipated in Mexico, where it does not only take into account opposite
ideological forces, like in France, but also clashes about the definitions of a proper Mexican natio
nal identity. Thus the imagery of the Spanish conquest is revived. The supporters of
"indigenists" fight exploiting the civil war dialectics. The Mexican- government "hispanity" has many and
political and cultural affinities with the Spanish "Frente popular". It supports the Spanish republi-
n" 3, 2004 398 Eddy Noblet
cans at the League of Nations and provides them with oil, food and weapons. The Mexican inter -
ventionism is not as efficient as the Axis powers' in favour of the supporters of Franco, but it acts
as a pressure group to make the Western democracies, which are paralysed with a desire of Euro
pean peace at all costs, feel guilty. Nevertheless, the international position of such a country as
Mexico, which has not got the means of its political ambitions, remains of minor importance.
La guerre civile espagnole (1936-1939) ne laisse pas indifférente. Elle agite les
passions politiques et mobilise les groupes de pression. À l'ère des masses, les opi
nions publiques s'activent, relaient ou doublent les institutions. Le 18 juillet 1936, le
soulèvement militaire au Maroc s'étend à toute l'Espagne bientôt coupée en deux
camps : les loyalistes d'une part qui soutiennent le gouvernement du Frente popular
issu des élections du 16 février et les nationalistes, d'autre part, qui s'organisent pro
gressivement autour du général Franco. Les États agissent selon des principes ration
nels, leurs intérêts, et manœuvrent afin de traduire leurs priorités et leurs objectifs
stratégiques en opportunités concrètes. Les affinités politiques, les doctrines, les sensi
bilités morales et religieuses créent également des liens qui dépassent les seuls intérêts
nationaux. La crise espagnole, dont l'impact est significatif, s'ouvre ainsi sur la scène
internationale. La France du Front populaire soutient l'Espagne républicaine appuyée
par ailleurs par une puissance opportuniste: l'URSS. En face, l'Allemagne nazie, l'Italie
fasciste et dans une moindre mesure le Portugal de Salazar arment et financent la
conspiration nationaliste dissidente. Le Royaume-Uni se méfie des tentations extré
mistes de la République espagnole mais soutient par principe la diplomatie française.
Les États-Unis, quant à eux, restent neutres et lointains. Les puissances mènent une
guerre d'influence par Espagnols loyalistes et nationalistes interposés. Une politique
officielle de non-intervention, arbitrée par la Société des Nations, enraye momentané
ment l'enchaînement logique belliqueux entre les nations européennes.
Les grandes puissances mises à part et au-delà des frontières de l'Europe, il est
intéressant de considérer l'impact de la guerre d'Espagne sur les anciennes colonies
espagnoles d'Amérique latine. Ces dernières qui ont progressivement acquis leur ind
épendance au cours du XIXe siècle sont liées à la Péninsule ibérique par des héritages,
culturels et politiques, du passé. La guerre civile espagnole vient donc hanter les cons
ciences et raviver des tensions spécifiques aux pays latino-américains.
Le Mexique réagit d'une manière tout à fait originale face aux événements d'Espagne.
Son gouvernement soutient ostensiblement les républicains espagnols auxquels il
s'identifie. Il leur fournit ainsi des armes, de la nourriture et du pétrole et les défend à
la Société des Nations en culpabilisant les démocraties occidentales paralysées par la
politique officielle de non-intervention. Les relations entre les républicains d'Espagne
et le gouvernement mexicain de Lazaro Càrdenas sont excellentes mais elles demeurent
insuffisantes pour influencer le cours des événements. Le Mexique est, en effet, un
État à «intérêts limités» et sa positon militante reste marginale en Amérique latine où
les républicains espagnols sont loin de faire l'unanimité. Même au Mexique, on ne
retrouve pas une opinion publique unifiée pour soutenir la République espagnole der
rière son gouvernement. Un conflit similaire à celui d'Espagne y est, en effet, anticipé.
Il est récupéré à des fins partisanes de politique intérieure et nous verrons comment la
construction de l'identité nationale se fait aussi, au Mexique, par l'intermédiaire de la
guerre civile espagnole.
n° 3, 2004 influences politiques et relais d'opinions publiques 399 Guerre,
Un État partisan: l'ascendant de Lazaro Càrdenas
Le Mexique et «son action pacificatrice» 1
Au mépris de l'ordre officiel de neutralité prôné par la SDN et les nations euro
péennes, le gouvernement mexicain se fait militant, aussi partisan que les opinions qui
investissent les scènes publiques des démocraties occidentales. À l'instar de la France
du Front populaire, le gouvernement mexicain a de nombreuses affinités culturelles et
idéologiques avec le régime politique espagnol issu des élections du 16 février 1936.
Làzaro Càrdenas, élu Président des États-Unis du Mexique en 1934, se lance effectiv
ement dans une politique de type socialiste et affermit le pouvoir de l'État. Personnalité
charismatique, son influence personnelle est réelle et son rôle significatif aussi bien
dans la gestion de la politique intérieure que dans les relations extérieures. Au Mexique
comme en Espagne, des réformes de modernisation sociale, entraînant sécularisation et
démocratisation, sont mises en place. La politique agraire, l'enseignement scolaire et
la lutte contre l'influence prédominante de la religion sont des objectifs prioritaires.
Les questions régionales (catalanes et basques) et militaires (rétrécissement des régi
ments et troubles importants au Maroc espagnol) sont olus sensibles dans la Péninsule
ibérique, l'armée mexicaine étant étroitement liée à l'Etat et au Parti Révolutionnaire
Mexicain. Aussi Càrdenas parlant au nom de l'État et des «secteurs révolutionnaires»
de son pays s'identifie-t-il aux forces républicaines espagnoles, «émancipatrices», luttant
contre l'oppression des «castes privilégiées de la vieille Espagne»2.
«Alimenter» la guerre pour la paix
L'administration cardeniste fournit du pétrole, des denrées alimentaires et du matériel
de guerre aux loyalistes espagnols 3. Les fusils sont de mauvaise qualité mais il s'agit
moins pour Càrdenas de contrebalancer l'aide apportée à Franco par l'Axe Rome-
Berlin que de contraindre les démocraties occidentales à sortir de leur passivité. L'État
mexicain agit comme un simple groupe de pression exerçant «une pression populaire» 4.
Le gouvernement mexicain ajuste son soutien politique à l'Espagne républicaine sur
un rapport de marché entre offreur et demandeur. A la différence de la France, le
Mexique fait payer ses livraisons d'armes et de nourriture qui sont seulement exemptes
des droits de douane. Notons que les autorités mexicaines sont bien moins exigeantes
que l'URSS quant aux modalités de paiement. Si celles-là se contentent du papier
monnaie émis par la République espagnole, celle-ci fixe les taux de change et n'accepte
que l'or5. Le soutien moral et les armes soviétiques coûtent chers mais n'ont pas la
même efficacité.
1. Ministère des Affaires étrangères (MAE), correspondance politique et commerciale, Mexique, registre
16, Télégramme à l'arrivée, Genève, 2 avril 1937. Service historique de l'armée de terre, 7 N 3373, «Le
Mexique et les affaires d'Espagne», Note du gouvernement mexicain au secrétariat de la SDN, 2 avril 1937.
2. Centra Republicano Espaňol de Mexico, Mexico y la Repùblica espahola. Antologia de documentes.
1931-1977, Mexico, CRE, 1978, p. 23.
3. MAE (Quai d'Orsay), Correspondance politique et commerciale, Mexique, registre 16, Henri Goiran,
ministre plénipotentiaire de France au Mexique, à Yvon Delbos, ministre des Affaires étrangères, Mexico, 3
septembre 1936. Comme la France, le Mexique dissimule les caisses d'armes avec des produits agricoles.
4. MAE, correspondance politique et commerciale, Mexique, registre 17, Henri Goiran, ministre pléni
potentiaire de France au Mexique, à Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères, Mexico, 15 septembre
1938. «Congrès contre la guerre et le fascisme» tenu à Mexico du 11 au 15/09/1938.
5. Lois Elwyn Smith, Mexico and the Spanish republicans, Berkeley, University of California Press,
1955, p. 190.
n° 3, 2004 400 Eddy Noblet
Le Mexique est par ailleurs accusé de servir d'intermédiaire à des États neutres ou
à des lobbies agissant à partir de pays non-interventionnistes. Les autorités mexicaines
réfutent ces accusations et affirment que tout matériel expédié est de fabrication natio
nale. Aux États-Unis, les groupes de pression pro-loyalistes font toutefois transiter, en
pièces détachées, des armes et du matériel aérien par le Mexique. Les opérations sont
masquées par des commandes officielles d'entreprises publiques mexicaines. Les équi
pements militaires sont ensuite montés et envoyés 6. Certains pays neutres, comme la
Colombie, vendent aux républicains espagnols des armes qu'ils ont fait fabriquer dans
les usines mexicaines7.
Le Mexique abrite enfin sous son propre pavillon national des bateaux de commerce
espagnols. Des passeports mexicains sont accordés à des agents de l'Espagne
républicaine qui peuvent ainsi se déplacer discrètement, traverser la frontière avec la
France, commercer au profit de leur gouvernement, collecter des renseignements et
nuire efficacement aux dissidents nationalistes du général Franco.
La Société des Nations, l'instrument mexicain contre l'Europe
de la non-intervention
Le soutien des autorités mexicaines aux forces loyalistes espagnoles a deux objectifs:
la paix dans la Péninsule ibérique et la sécurité collective au niveau international.
Le Mexique justifie sa position par le droit. Sa stratégie est essentiellement juridique.
Mais il n'a ni la force ni l'influence internationale adéquate pour obtenir des résultats
concrets.
La politique étrangère de Làzaro Càrdenas a toujours eu deux priorités: la coopération
entre les nations et la paix mondiale. Au sein de la SDN, le Mexique a soutenu les
sanctions contre l'Italie lors de l'occupation de l'Ethiopie et condamne l'invasion de la
Chine par les Japonais.
Pour défendre l'Espagne républicaine, le gouvernement Càrdenas oppose l'univer
salité de la SDN au principe non-interventionniste élaboré par des grandes puissances
soucieuses de contenir la guerre civile (démocraties occidentales) ou d'entraîner des
troupes et tester le matériel militaire (Axe Rome-Berlin). Le Mexique revendique
l'article 10 du Pacte de la SDN. Celui-ci stipule que «les Membres de la Société
s'engagent à respecter et à maintenir contre toute agression extérieure l'intégrité terri
toriale et l'indépendance politique présente de tous les Membres de la Société» 8. Les
autorités mexicaines demandent une motion déterminant les responsabilités de l'All
emagne et de l'Italie dans ce conflit.
Les interventions mexicaines ont ainsi peu d'effets. Le Mexique est un pays à
intérêts limités et la SDN est moribonde à la fin des années 1930. L'« action
pacificatrice» du pays est par ailleurs marginale sur le continent américain (reconnais
sance du gouvernement Franco par plusieurs États latino-américains, échec des inte
rventions mexicaines en faveur de l'Espagne républicaine lors des conférences
panaméricaines, neutralité des États-Unis).
6. MAE, correspondance politique et commerciale, Mexique, registre 16, Henri Goiran, ministre plénipot
entiaire de France au Mexique, à Yvon Delbos, ministre des Affaires étrangères, 15/01/1937.
7. MAE, politique générale, Mexique, registre 16, 04/09/1936. Signalons à cette date la
vente de 5000 fusils.
8. Pacte de la SDN avec annexe, Genève, 22 avril 1932, SHAT, 7 N 3373, «Le Mexique et les affaires
d'Espagne», Note du gouvernement mexicain au secrétariat de la SDN, 2 avril 1937.
n° 3, 2004 influences politiques et relais d'opinions publiques 401 Guerre,
Entre militantisme et diplomatie
Plusieurs thèmes ont déjà été étudiés9: les projets sans suite d'un rapprochement
franco-espagnol ou franco-mexicain, la hantise allemande du Quai d'Orsay, les échanges
réciproques des diplomates, des militaires, des syndicalistes et des intellectuels fran
çais avec leurs homologues hispaniques, les perceptions stéréotypées des élites et des
opinions publiques. Concentrons-nous désormais sur les liens privilégiés existant entre
le gouvernement mexicain et l'Espagne républicaine.
La «situation tout a fait exceptionnelle» 10 du Mexique auprès des autorités
loyalistes espagnoles.
Les excellents rapports existant entre le gouvernement mexicain et les autorités
républicaines d'Espagne peuvent être étudiés en analysant les nombreux échanges
d'hommages et d'espérances. Nous avons toutefois privilégié les actions aux paroles.
Les livraisons d'armes et de marchandises, étudiées précédemment, ont ainsi une portée
beaucoup plus concrète que les seuls discours de soutien et d'espoir. L'évacuation de
l'ambassade mexicaine à Madrid des asiles espagnols qui soutiennent la rébellion
nationaliste du général Franco est tout aussi significative.
Le début de la guerre civile d'Espagne provoque de nombreux déplacements de
population. Selon leurs opinions politiques, beaucoup d'Espagnols quittent une région
administrée par les loyalistes pour se réfugier chez les nationalistes, et inversement.
Ceux qui restent bloqués dans une ville cherchent à se protéger dans les ambassades et
les consulats étrangers rapidement surpeuplés.
Ainsi, en octobre 1936, Alvarez del Vayo, ministre espagnol des Affaires étrangèr
es, fait du droit d'asile «un régime d'exception prévu pour le cas d'un groupe réduit
de personnes ou pour une personnalité» n. Par cette décision, le gouvernement
républicain vise tout particulièrement les délégations américaines qui, au nom de la
Convention panaméricaine signée à La Havane en 1928, ont accueilli de nombreux
opposants espagnols. Mais le Corps diplomatique étranger présent en Espagne proteste
auprès du Président de la République, Manuel Azana, qui partage ses convictions. Les
asiles se multiplient ainsi dans les ambassades surpeuplées sans que les évacuations
soient prévues.
Le Mexique abrite 600 n à 800 13 personnes dans ses locaux madrilènes. Les autori
tés loyalistes espagnoles donnent, en priorité, l'autorisation à l'ambassade mexicaine
de les évacuer, tout en facilitant leur transport (notamment vers la France). Les autres
délégations ne bénéficient pas de ce régime d'exception.
9. Se reporter au mémoire d'Eddy Noblet, Le Mexique face à la guerre civile espagnole. Le rapport de la
diplomatie française du soulèvement péninsulaire au régime de Vichy, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
10. MAE, correspondance politique et commerciale, Mexique, correspondance politique générale, registre
16, M. Barbier, chargé d'affaires français à Valence, Télégramme à l'arrivée, 13 mai 1937.
11. MAE, Espagne, registre 188, M. Bonjean, chargé d'affaires de France à Madrid à Yvon Delbos,
ministre des Affaires étrangères, 15 octobre 1936. Lorsque les troupes franquistes occupent Madrid en 1939,
le droit d'asile et les évacuations sont aussi difficiles à préserver. Le Corps diplomatique étranger, plus
spécifiquement les délégations américaines, proteste énergiquement auprès des autorités franquistes: MAE,
Espagne, registre 189, Philippe Pétain, ambassadeur de la République française en Espagne (dépêché le 25
mars 1939), à Edouard Daladier, ministre des Affaires étrangères, Saint-Sébastien, 16 octobre 1939, et,
Madrid, 18 décembre 1939.
12. MAE, correspondance politique et commerciale, Mexique, registre 16, ministère à M. Barbier,
chargé d'affaires de France à Valence, Paris, 11 mars 1937.
13. Centra Republicano Espaňol de Mexico, op. cit., p. 27. Les locaux exigus obligent de nombreuses
délégations étrangères à acheter des bâtiments proches des ambassades.
n" 3, 2004 402 Eddy Noblet
Les représentants diplomatiques français sur place expliquent la situation privilé
giée du Mexique vis-à-vis des autorités républicaines espagnoles comme la conséquen
ce d'une double affinité: culturelle (deux nations de «race ibérique») et politique
(deux «États communisants»). Le gouvernement de Lazaro Càrdenas soutient, en
effet, la République espagnole sans la même ambiguïté que les démocraties occidental
es vis-à-vis desquelles il se marginalise. Il se retrouve également isolé sur le continent
américain où les républicains d'Espagne sont loin de faire l'unanimité. Si les autorités
mexicaines ont ainsi des affinités politiques avec le Freinte popular espagnol qu'elles
associent aux forces révolutionnaires de leur pays, il y aurait aussi, selon elles, un lien
de parenté ethnique: le lien ibérique et «métissé» entre les Mexicains et les loyalistes
républicains en rejetant le seul aspect ibérique de la «vieille Espagne» où les national
istes franquistes sont apparentés aux anciens colonisateurs du Nouveau continent.
La politique mexicaine de l'Espagne nationaliste
et de la République espagnole
Le Mexique de Càrdenas ne reconnaît pas le gouvernement nationaliste espagnol,
y compris son personnel représentatif: l'ambassade officieuse du mouvement insurrec
tionnel présidée par M. Pujadas, ancien premier secrétaire de la délégation officielle 14.
Ceci n'empêche pas l'influence de la cause franquiste auprès de la colonie espagnole
au Mexique et au sein de l'opinion mexicaine.
Pendant la guerre civile, des projets sur la place future de l'Espagne dans le monde
sont avancés par les responsables politiques des deux camps opposés. Les franquistes
évoquent une «politique d'Empire» dont le contenu reste flou mais qui fait référence à
l'unité du monde hispanique: les pays latino-américains seraient étroitement liés à la
«renaissance», au «relèvement de notre nation» 15.
Dans le camp républicain, très divisé entre radicaux de gauche, socialistes, commun
istes, trotskistes et anarchistes, deux projets antagonistes sont élaborés. L'ambassa
deur de France en Espagne en parle comme «l'amorce d'une politique républicaine
impériale»16.
• L'ancien ministre espagnol de la Défense, Indalecio Prieto, appuyé par la majorit
é des socialistes et des républicains de gauche, projette un rapprochement polit
ique et économique avec les pays latino-américains «qui détacherait résolument
[l'Espagne] du continent européen».
• Le chef du gouvernement espagnol, Juan Negrin, soutenu par les communistes,
rend hommage à la communauté hispanique dans son ensemble mais n'exclut pas
les démocraties européennes qui devraient jouer un rôle important dans la recons
truction du pays. Negrin rappelle l'universalité de l'Espagne, se réfère opportuné
ment à «l'universalisme catholique» 17 et à la «Fête de la Race» du 12 octobre.
14. MAE, correspondance politique et commerciale, Mexique, correspondance générale politique, registre
16, Henri Goiran, ministre plénipotentiaire de France au à Pierre-Etienne Flandin, ministre des
Affaires étrangères, Mexico, 19 août 1936.
15. Notamment à la fin de la guerre: MAE, Espagne, registre 140, Philippe Pétain, ambassadeur de la Répub
lique française en Espagne, à Edouard Daladier, ministre des Affaires étrangères, Madrid, 29 novembre 1939.
16. MAE, Espagne, registre 205, Eirik Labonne, ambassadeur de la République française en Espagne (octo
bre 1937 à novembre 1938), à Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères, Barcelone, 15 octobre 1938.
17. Notons que l'interdiction du culte, les nombreuses destructions d'églises et les exécutions de prêtres
n'ont pas pu définitivement arrêter la pratique religieuse qui s'effectue dans la clandestinité. Certains comb
attants loyalistes étant eux-mêmes imprégnés d'une éducation catholique, une politique de tolérance du
culte est mise en place dans la zone républicaine, à partir de 1937.
n° 3, 2004 influences politiques et relais d'opinions publiques 403 Guerre,
Nationalistes et loyalistes définissent une identité collective avec les latino-améri
cains. Si les uns et les autres évoquent la fraternité et les liens culturels, la rhétorique
franquiste se base nettement sur le catholicisme. Les républicains évoquent la justice
sociale et le progrès auxquels s'identifient les autorités mexicaines l8. Càrdenas compare
la République espagnole - le «peuple» - à la «dernière colonie de l'Espagne impériale»
colonisatrice 19.
Le réfugié espagnol: le «privilégié» de l'immigration au Mexique.
De nombreuses études ont été rédigées sur l'exil des républicains espagnols conséc
utif à la victoire franquiste: les cinq cent mille réfugiés, massés en France et répartis
dans des camps; la précarité, leur organisation et pour certains le retour progressif en
Espagne; le coût financier assumé en grande partie par l'État français; les engage
ments dans l'armée française, celle de la France libre; les émigrations vers l'Amérique
ou d'autres, rarissimes, vers l'URSS; les deux organisations antagonistes pour l'aide
aux réfugiés: le Service d'émigration pour les républicains espagnols (SERE) dirigé
par Negrin et la Junte d'aide aux réfugiés espagnols (JARE) de Prieto; les organisat
ions politiques espagnoles au sein des camps français; et enfin l'interdiction du SERE
en France consécutive à la dissolution du Parti communiste français qui soutient le
pacte germano-soviétique d'août 1939.
Considérons toutefois la place attribuée aux réfugiés espagnols par le Mexique,
dont l'État est le plus accueillant d'Amérique.
Les autorités mexicaines ont antérieurement défini de véritables politiques d'immig
ration. Si la loi de 1930 protégeait les nationaux dans le domaine économique, celle
de 1936 a pour objectif de «régénérer l'indien» impliquant un flux d'immigration
adapté à «la politique de nationalisation et de fusion» 20 et une meilleure répartition
«des races sur le territoire». Le pays est vaste et a une densité moyenne de population
d'un habitant au kilomètre carré (16,5 millions d'habitants pour 1,8 million de kilo
mètres carrés). Les moyens mis en application suivent «la tendance générale du socia
lisme mexicain»: «services de fiches anthropométriques», «inventaire scientifique»,
«classification méthodique»...
Le nombre de touristes admis sur le territoire est régulé.
Une véritable sélection à l'immigration est organisée: les Américains et les Espa
gnols sont prioritaires sans limitation d'effectifs; puis jusqu'à 1000 (1939) et 5000
(1938) immigrés, par an, pour les principaux pays d'Europe et le Japon; jusqu'à cent
pour les autres nations (dont l'URSS) 21. Les professions agricoles, industrielles et
commerciales (d'exportation) sont privilégiées au détriment des ouvriers, des intellec
tuels et artistes, des petits commerçants et des libérales.
Pendant la guerre civile d'Espagne, le Mexique accueille quelques centaines
d'orphelins espagnols et de combattants des Brigades internationales qui ne peuvent
plus retourner sans danger dans leur pays d'origine. Cette hospitalité n'est pas incomp
atible avec la politique d'immigration mexicaine qui prévoit une clause spécifique
18. Centra Republicano Espaňol de Mexico, op. cit., p. 59, «Hermanos de Raza», 13 juin 1939.
19. Lois Elwyn Smith, op. cit., p. 170.
20. MAE, Mexique, registre 16, Henri Goiran, ministre plénipotentiaire de France au Mexique, à Yvon
Delbos, ministre des Affaires étrangères, 10 septembre 1936. Commentaires sur les politiques mexicaines
d'immigration.
21. Centra Republicano Espaňol de Mexico, op. cit., p. 52-53 ainsi que MAE, Mexique, Immigration au
Mexique, registre 24, Havas, 2 novembre 1938.
n° 3, 2004 404 Eddy Noblet
aux étrangers ayant perdu leur nationalité, surtout s'ils sont jeunes, de sexe masculin
et célibataires. La chute de la République espagnole accroît le nombre de réfugiés. Les
voyages et les installations au Mexique sont financés par le SERE, la JARE, le Mexique
et la France.
Làzaro Càrdenas les accueille à bras ouverts, théoriquement en quantité illimitée.
Mais l'opinion publique mexicaine n'est pas du tout réceptive et témoigne de son
mécontentement. Sur les cinq cent mille réfugiés qui ont quitté l'Espagne, seuls huit
mille sont au Mexique en 1940 22.
Les autorités mexicaines sont donc bien disposées à l'égard des Espagnols. En
revanche, elles sont beaucoup plus exigeantes avec d'autres demandeurs d'asile. À la
fin de l'année 1938, 21 Juifs allemands fuyant leur pays d'origine sont refoulés du
Mexique pour les raisons suivantes: ils ne sont pas considérés comme exilés polit
iques, ne possèdent que des visas touristiques et ne disposent pas de «la somme exigée
en dépôt pour entrer» 23.
Enfin, en 1940, des dispositions sont prises pour éviter l'afflux de réfugiés consé
cutif à la guerre en Europe, le Mexique n'accepte plus que «des capitalistes européens
pouvant justifier un placement de capitaux (100 mille piastres pour le District Fédéral
ou 50 mille piastres pour le reste de la contrée)» 24.
La guerre civile espagnole «vécue» au Mexique: «les forces profondes» 25
«L'expérience d'Espagne interdit de nous laisser surprendre»26:
récupération de la dialectique de la guerre d'Espagne au Mexique
Les périodes de confusion sont propices aux stigmatisations politiques et aux con
frontations manichéennes. La guerre civile espagnole ranime les tensions proprement
mexicaines, mobilise les opinions antagonistes et génère fantasmes et «événements
imaginaires» 27. Un conflit est anticipé au Mexique qui ne prend pas seulement en
compte les forces idéologiques opposées, comme en France, mais aussi les confronta
tions sur les définitions d'une identité nationale proprement mexicaine. L'imaginaire
de la conquête espagnole est ravivé. Les partisans de «l'hispanité» et les «indigénistes»
s'affrontent: «les conservateurs, en raison d'affinités ethniques, politiques et religieuses,
[...] rangés du côté des rebelles [espagnols] avec le secret espoir de voir quelque
général Franco entreprendre, lui aussi, au Mexique, la restauration d'un ordre favorable à
leurs intérêts et conforme à leurs goûts [contre] les métis qui soutiennent depuis vingt
ans la Révolution mexicaine, les fonctionnaires et les syndicats ouvriers» 28.
22. MAE, Mexique, registre 77, Albert Bodard, ministre plénipotentiaire de France au Mexique, à Paul
Reynaud, Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, Mexico, 2 avril 1940.
23. MAE, Mexique, registre 17, Havas, 2 et 3 novembre 1938.
24.24, Albert Bodard, ministre plénipotentiaire de France au Mexique, à Paul
Reynaud, ministre des Affaires étrangères, Mexico, 16 avril 1940.
25. Expression de Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle, Introduction à l'histoire des relations
internationales, Paris, Armand Colin, 1991.
26. MAE, correspondance politique et commerciale, Mexique, correspondance générale politique, registre
16, Havas, Paris, 9 août 1936. Propos des officiels mexicains.
27. Se reporter à la méthodologie de l'excellent livre de Pierre Laborie, L'opinion française sous Vichy,
Paris, Seuil, 1990.
28. MAE, Mexique, registre 16, Henri Goiran, ministre plénipotentiaire de France au Mexique, à Yvon
Delbos, ministre des Affaires étrangères, Mexico, 3 septembre 1936.
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