La lecture en ligne est gratuite
Lire Télécharger

Partagez cette publication

Comptes rendus
Funktionen des Humanismus. Studien zum Nutzen in der huma-nistischen Kultur[Fonctions de l’hu-manisme. Recherches sur l’utilité de la notion de « nouveau » dans la culture humaniste], éd. Thomas Maissen et Gerritt Walther, Göttingen, Wallstein Verlag, 2006, 415 p. in-8° + 13 illustrations in-texte. Les seize contributions rassem-blées ici constituent les Actes d’un Symposium international tenu à Rottenburg-Stuttgart en 2005 ; elles forment le troisième volet des recherches sur l’humanisme menées au sein de la fondation Gerda Henkel (nous avons rendu compte dans la pré-sente revue de la session consacrée à l’expansion de l’humanisme en 2001, RHR n° 56, juin 2003, p. 121). L’exposé liminaire de G. Walther résume les résultats des deux premières sessions et fait le tour de la nouvelle probléma-tique, la mise en question d’une réelle nouveauté introduite en Europe par le courant humaniste : la vitalité de la culture médiévale ne s’est pas éteinte au XVIe même si les tenants desiècle : l’antiquité méprisaient sa « moderni-té », elle comportait déjà un solide atta-chement auxstudia humanitatis. On s’est d’ailleurs vite aperçu que les uto-pies fondées sur un retour aux institu-tions antiques ou sur une réhabilita-tion chrétienne des figures du paganis-me, étaient impraticables. La grande « nouveauté » qui explique l’expansion irrésistible de l’humanisme réside en la « simplification » opérée dans un uni-vers mental voué à la complication. Une nouvelle élite a su tisser un réseau de communication et imposer l’autono-
mie de la sphère intellectuelle. Sans oublier l’omniprésence de l’arrivisme : il était lucratif d’investir dans l’huma-nisme. Comme pour les travaux précé-dents, l’originalité de ces enquêtes est de porter non sur l’essencede l’huma-nisme, mais sur l’influencedans les domaines politiques, sociaux, religieux, d’un phénomène historique. Ces tra-vaux partent d’exemples particuliers pour mettre en valeur des phénomènes historiques importants. L’humanisme n’est donc pas considéré comme la mise en pratique d’une doctrine mais exclu-sivement comme unepraxis: « l’huma-nisme n’est pas autre chose que la somme de ses fonctions ». On pourrait regrouper les articles sous cinq rubriques : – Sept conférences posent le problème de la place de l’érudit dans la cité : Anton Schhindling, connu en France par la traduction de sa thèse sur l’hu-manisme strasbourgeois, analyse la portée critique de l’érasmisme dans l’association d’un pacifisme chrétien (à l’usage de l’Europe) avec, contre les Turcs, une légitimation de la guerre fondée sur la tradition antique. À par-tir de l’exemple de quelques historiens de la ville des Pays-Bas au XVIIesiècle, Raingard Esser traite de « l’érudit dans la ville » comme promoteur d’influence. Caspar Hirschi (« En marche vers un passé nouveau ! Fonctions du nationa-lisme humaniste en Allemagne ») s’at-tache à l’évolution des structures de la société germanique : le discours natio-naliste fait émerger une aristocratie de l’esprit. – Le rôle particulier de l’humaniste dans les cours d’Europe est étudié dans quatre contributions : Dieter Mertens
COMPTES RENDUS
(« Le prix du mécénat »), et Harriet Rudolf (« Une culture de la fête chez les Habsburg »), présentent l’humanisme comme le moyen, fondé sur la glorifica-tion du pouvoir, d’une imprégnation idéologique de la société. Arne Karsten démontre à l’aide d’une riche iconogra-phie la spécificité des tombeaux de let-trés (monuments pour des papes et des cardinaux au temps de la Contre-Réforme). Gábor Almási insiste sur l’of-fice premier, dans les cours princières, de l’humaniste, qui associe le service des puissants à la construction d’un avantageux modèle de carrière. – L’exposé de Manfred Rudersdorf et de Thomas Töpfer (« Cour princière, université et état territorial. L’humanisme de Wittenberg, ses zones d’influence et ses champs fonctionnels sous le signe de la Réforme ») forme le lien entre ces recherches et celles qui portent sur l’humanisme religieux : l’influence de Melanchthon permet-elle de compléter la formule « sans huma-nisme pas de Réforme » par son symé- trique « sans Réforme pas d’humanis-me » ? Harald Müller, historien du moyen âge, considère la difficulté de studia humanitatisliés à l’antiquité païenne dans la vie monastique en Allemagne et l’utilité induite par la critique textuelle. Peter Wolf montre la persistance desbonæ litteræcomme sciences auxiliaires de la religion contemporaine « L’humanisme au ser-vice de la Contre-Réforme » en Bohème et en Bavière. – La fonction duLogosdans l’activité des humanistes est située à sa place primordiale dans quatre contributions : Gerlinde Huber-Rebenich s’interroge sur la réception de la mythologie païen-ne, et sur la réalité, dans lares publica litterariagermanique, de nouvelles
151
fonctions dans le domaine d’une poésie néolatine officielle et nationaliste. Elisabeth Stein rappelle que, si l’huma-niste est d’abord un philologue à la recherche d’une antiquité oubliée, il trouve moyen dans cette activité de planifier une carrière lucrative. Johannes Helmrath, historien du moyen âge, considère les fonctions de la rhétorique en Europe. – La contribution originale d’un spécia-liste de l’histoire de la médecine, Klaus Bergdolt, décrit la prise de conscience de l’humanisme, confirmant l’utilité de techniques intellectuelles dans les sciences naturelles, secondées par un retour aux textes. La conclusion est donnée par Thomas Maissen : en dialoguant avec G. Walther, dont il remarque les énon-cés brillants mais provocants, il formu-le les différentes réponses possibles à la question de la nouveauté de l’humanis-me. UnIndex nominumfavorise la relecture. Les analyses réunies ici explorent les voies qu’emprunta la révolution cul-turelle humaniste pour s’imposer à toute l’Europe ; elles soulignent le rôle social et politique de l’umanistà, écri-vain officiel qui met l’auctoritasatta-chée à la méthode critique, sa rhéto-rique et sa culture antique, au service de mythologies dynastiques et nationa-listes en train de se constituer. Ces études comportent chacune une impor-tante bibliographie ; elles sont rédigées dans une langue dont on apprécie la clarté exempte d’affèterie : ainsi, G. Walther, proposant avec humour de traduire son propos dans le « jargon des théoriciens » (Theoriedeutsch), invente la formule facile à interpréter pour un Français :Reduktion von Komplexität! ; le livre trouvera sa place dans la biblio-
152 RÉFORME HUMANISME RENAISSANCE N° 63
thèque des chercheurs qui ont quelque connaissance de la langue allemande. Guy DEMERSON
Index deL’Heptaméronde Marguerite de Navarre,établi par Guy Demerson et Gilles Proust, Clermont-Ferrand, Presses Uni-versitaires Blaise Pascal, 2005, 407 p. Établi sur l’édition Michel François (Classiques Garnier, 1996), cet index est un outil dont l’utilité s’est déjà révé-lée pendant l’année d’agrégation 2005-2006. Il vient grossir la panoplie des index-papier de Rabelais, Scève, Du Bellay, Montaigne… Un index permet des découvertes immédiates, de la plus surprenante à la plus évidente : ici, l’absence de l’adjectif « feminin/feme-nin », la présence imposante de Oisille, Parlamente et Hircan dont les noms entrent dans l’index hiérarchique (fré-quence supérieure à 110) contraire-ment à ceux des autres devisants. Ses atouts : l’index hiérarchique initial qui donne une idée des princi-paux termes et concepts propres à la pensée de M. de Navarre, l’index ono-mastique, la fréquence donnée des occurrences (si supérieure à 3), le com-plément en ligne (sur le site du CERHAC) d’un glossaire des hétéro-graphes, et surtout la très brève mais lumineuse introduction de G. Demerson : « Deviser : le poids du lexique, le choc des mots ». En trois pages, l’essentiel est dit : « les devisants parlementent pour constituer une com-munauté linguistique » mais à rebours, la difficulté à communiquer est mise en valeur par « l’indécision constante d’un vocabulaire qui hésite entre le charnel
et le spirituel », c’est dire que le voca-bulaire, sa définition par les devisants ou ses emplois plus ou moins biaisés, sont au cœur des enjeux éthiques, esthétiques et religieux de L’Heptaméron. Ses faiblesses : l’absence d’un enca-drement des occurrences par un contexte étroit qui évite des recherches longues pour sélectionner des catégo-ries verbales (adverbe « bien »/substan-tif « bien ») ou même pour repérer des usages stylistiques. D’autre part, la prise en compte, dans le dépouillement, des sommaires d’Adrien de Thou en tête de nouvelle et des « appendices » de l’édition François, c’est-à-dire de l’ap-port de Claude Gruget dans les trois nouvelles qu’il substitue à la 11e, à la 44eet à la 56enouvelles, (et dans une moindre mesure, la version différente de la nouvelle 52 et la nouvelle restée manuscrite « l’histoire d’un curé auver-gnat »), cette prise en compte signifie que sont donc considérés comme appar-tenant au vocabulaire de M. de Navarre des passages hétérogènes ou d’attribution douteuse. Et cela repose le problème d’une œuvre aux contours difficiles à cerner que cet index rend cependant plus déchiffrable. Michèle CLÉMENT
Actualité de Jeanne Flore,dix-sept études réunies par Diane Desrosiers-Bonin et Éliane Viennot, avec la collaboration de Regine Reynolds-Cornell, Paris, Champion, 2004, 321 p. Le renouveau des études consa-crées auxComptes amoureux par Madame Jeanne Floredepuis l’édition Pérouseet aliide 1980 pour être évi-
COMPTES RENDUS
dent n’en était pas moins difficilement perceptible, disséminé qu’il était en de nombreux articles en français, anglais, espagnol et italien. Seul l’ouvrage de Magda Campanini Catani,L’Immagine riflessa. La riscrittura delle fonti nei Contes amoureuxdi Jeanne Flore (Venise, 2000) contribuait à instaurer un peu de continuité dans cet archipel. Cette collecte de dix-sept études va dans le même sens, tout en ouvrant très largement le champ des lectures possibles de l’œuvre ; elle réunit onze des principaux articles parus depuis les années 80, quatre communications pré-sentées à Florence en mars 2000 lors d’une session du congrès annuel de la Renaissance Society of Americaet enfin deux inédits, tous donnés en français, traduits au besoin de leur langue origi-nale. Le premier article, celui de D. Desrosiers-Bonin se présente comme une synthèse de la réception critique desComptes amoureuxremon-tant au XIXesiècle et posant tous les problèmes épineux que soulève ce recueil : inachèvement, datation et auc-torialité douteuses, intentionnalité du texte encore plus douteuse entre éman-cipation et sujétion féminine : « l’œuvre est perçue ou bien comme l’expression légitime mais partiellement limitée – car reléguée au seul plan de l’imaginai-re – du désir féminin, ou bien comme un lieu d’affirmation explicite du dis-cours masculin, en marge duquel s’es-quisserait, pour certains critiques une résistance féminine silencieuse, véri-table quoique ténue » (p. 20). On a là l’essentiel des trois tendances de la cri-tique actuelle. L’article de Nancy Frelick, « Attribuer un sexe à Jeanne Flore », prend clairement position : « les idéologies sexuelles du texte l’inscri-
153
vent dans une économie discursive masculine dont le but est de préserver l’ordre phallique » ; Colette Winn et Carolyn Fay, qui recourent à des voies critiques pourtant différentes l’une de l’autre, arrivent toutes deux à la même hypothèse : le véritable féminisme des contes n’est pas pris en charge par les conteuses dont le féminisme ne serait qu’apparent mais par la silencieuse Cébille, objet de toutes les violences de la part des conteuses pour refuser l’amour, mais représentante silencieu-se de « Jeanne Flore ». Emma Tyler n’est pas éloignée de cette thèse quand elle aborde le fossé entre l’histoire-cadre qui « construit une véritableCité des Dames» et les contes où tout se retourne, en particulier parce que les femmes y perdent la voix et s’y confor-ment aux stéréotypes attendus, mais ce serait pour mieux les dénoncer, en silence. Pour Cathleen Bauschatz, les contes sont une « parodie d’œuvres de femmes », parodie duLivre du Duc des Vrais Amantsde Christine de Pizan et desAngoysses douloureuses d’Hélisenne de Crenne, sous des plumes masculines. Pour Marcel Tetel, dans « l’audace des comptes amoureux », on peut reconnaître une modernité « révolutionnaire et salutai-re », c’est-à-dire un réquisitoire contre l’institution du mariage. Pour Regine Reynolds-Cornell, l’apologie de l’amour sans entraves dans un monde où les femmes seraient autonomes n’est qu’une utopie qui finalement exalte plus les pouvoirs de la fiction qu’une intention révolutionnaire. D’autres voient dans les contes, une défense du naturalisme – dans la lignée de celui duRoman de la rose– comme Laura Doyle Gates, mais un naturalisme
154 RÉFORME HUMANISME RENAISSANCE N° 63
modifié par sa dimension féminine. D’autres encore une apologie du corps et des sens comme Manuela Alvarez Jurado, qui attribue bien le texte à une femme. Sergio Cappello et Magda Campanini Catani continuent d’explo-rer la riche piste des intertextes, le pre-mier pour mettre en valeur la nouvelle évidence du corps à la Renaissance à partir de modèles pourtant médiévaux, l’autre pour repérer des traits stylis-tiques qui donnent une image précise de la transformation de la prose narra-tive au début du XVIesiècle. L’article de Jean-Philippe Beaulieu sur « L’ambiguïté didactique dans les Comptes amoureuxde Jeanne Flore » cherche une réponse aux développe-ments de deux thèses distinctes, voire antagonistes, dans les contes : la dénonciation de l’iniquité du « mariage impareil » et la présentation des méfaits causés par le refus de l’amour ; la première thèse suppose une revendi-cation de justice alors que la seconde entraîne une forme d’obligation à l’amour pour les femmes. Cette tension s’explique selon J.-Ph. Beaulieu par une tension propre au discours féminin tenu de se couler dans des moules mas-culins quand il veut se faire didactique et révèle ainsi la difficulté de s’énoncer au féminin. Pour Floyd Gray, qui insis-te sur la même ambiguïté, c’est au contraire parce que les contes sont une œuvre collective masculine (p. 185) qui a voulu s’éloigner des modèles discur-sifs de la « querelle des femmes » que l’ambiguïté subsiste, entre ironie et vrai débat de société. Certains articles enfin prennent un parti plus littéral : Claude La Charité examine les occurrences et les sens du mot « compte » dans le texte pour repé-rer une superposition des sens de
compte comme « calcul » et de « comp-te » comme récit, ce qui définit l’amour comme une loi d’échange, de réciprocité et d’égalité. Marie Claude Malenfant analyse le ou plutôt les discours délibé-ratifs appuyés sur desexemplapour repérer dans les contes un « jeu rhéto-rique » plus qu’une revendication socia-le ou philosophique. William Kemp, dans un cadre d’histoire du livre et grâce à l’examen des gravures sur bois, analyse la concurrence entre Denys de Harsy, l’éditeur desComptes amoureux (s. d.) et François Juste, l’éditeur deLa Pugnition de l’amour contemnéen 1540 (qui contient quatre des sept contes) pour redater l’édtion Harsy et en faire une édition postérieure à celle de Juste. On voit donc grâce à ce volume d’études (pourvu d’une bonne bibliogra-phie) l’étendue du champ des recherches et des interprétations pos-sibles ; il confirme l’étrangeté de l’œuvre et sa résistance, à propos de laquelle D. Desrosiers-Bonin relève à juste titre qu’elle est peut-être due à notre conception du sujet créateur héri-tée du XIXe il serait bon desiècle : prendre toute la mesure d’une produc-tion plurielle du texte et de ses disso-nances peut-être recevables et déjà per-ceptibles dans le tissu discontinu de l’histoire-cadre regroupant des his-toires partiellement autonomes. Michèle CLÉMENT
Culture : collections, compilations, Actes du colloque de Paris de 2001-2002¸ éd. M. T. Jones-Davies, Paris, Champion, 2005. Quoi de plus admis que le fait que la pratique de la compilation est un trait définitionnel de l’humanisme ? Les actes
COMPTES RENDUS
réunis ici confirment cette idée reçue. Ils innovent cependant en montrant que la pulsion cornucopique repérable chez des penseurs et des esthètes de toute l’Europe induit, sinon une fusion, du moins une convergence du monde des livres et de celui de l’expérience. La création de somptueuses biblio-thèques, où s’accumulent manuscrits et imprimés de toutes langues, atteste une nouvelle appréhension de la connaissance. Qu’elles soient publiques ou privées, comme celles d’Oxford et Heidelberg ou celle du poète Drummond, présentées respectivement par M. T. Jones-Davies et par Eloisa Paganelli, elles portent la marque d’un appétit insatiable de découverte. L’espace dans lequel la collection d’ob-jets d’art se déploie, selon qu’il s’orga-nise en galerie ou enstudiolo, est ainsi le reflet d’une certaineépistémè. Comme l’explique Marie-Madeleine Martinet, l’organisation visuelle a par-tie liée avec la structuration du savoir. Les catalogues de ces lieux foisonnants se veulent des « cabinets de curiosi-tés » : les inventaires poétiques étudiés par Myriam Marrache-Gouraud met-tent en avant les raretés de la nature en cultivant la métaphore et l’énigme. La collection devient, par un phénomè-ne de miroir, aussi précieuse que les morceaux choisis qu’elle donne à voir, comme le soutient Ton Hoenselaars à propos de deux tableaux conservés par Alexandre le Grand. Dictionnaires et anthologies sont, quant à eux, des recueils de culture en miniature. S’ils s’intitulent « miscella-nées », « corpus » ou « thesaurus », termes dont les usages anciens et modernes sont analysés par Jean Céard, ils répondent à une exigence d’exhaustivité et de classement raison-
155
né, à la manière de laBibliotheca selec-tad’Antoine Poissevin, étudiée par Marie-Madeleine Fragonard. Divers ouvrages inspirés par la méthode pré-conisée par G. Budé contribuent ainsi à la diffusion des œuvres de l’Antiquité, sous la forme de relevés lexicaux et de citations choisis. Après Jean-Marie Flamand, Jean-François Maillard en analyse le fonctionnement à la lumière de ce qu’il propose d’appeler la « poli-tique éditoriale » des Estienne et Catherine Magnien met en avant l’Anthologiede Pierre Breslay, qui offre à un lectorat érudit desloci communes et leur commentaire. La compilation d’épithètes propres à caractériser diversement un substantif se veut, pour sa part, une manière de contri-buer à l’ornementation du discours de langue française. Selon Anne-Pascale Pouey-Mounou, ce type de démarche se rencontre dans des œuvres qui s’affi-chent comme des « laboratoires de l’ap-tum», un peu à la manière de la Farrago nova epistolarumanalysée par Jean-Claude Margolin, recueil de lettres publié par Érasme qui illustre le principe de lacopiastylistique. La col-lecte des reliques et des écrits des mar-tyrs révèle plutôt le goût de la conser-vation d’un passé que l’on sent en péril. L’étude de cas de catholiques anglais par Gerard Kilroy et par Richard Wilson témoigne, de fait, des motiva-tions tant politiques que religieuses des collectionneurs. À une époque marquée par l’inven-tion de l’imprimerie et par la découver-te du Nouveau Monde, les manifesta-tions de la rencontre des champs de l’univers, de la science et de la fiction sont donc multiples. Pascale MOUNIER
156 RÉFORME HUMANISME RENAISSANCE N° 63
Friedrich DEDEKIND,Grobianus. Petit cours de muflerie appliquée pour goujats débutants ou confir-més, éd. et trad. T. Vigliano, Paris, Les Belles Lettes, « Le Miroir des humanistes », 2006, 237 p. Enfin un texte qui allie véritable-ment l’agréable à l’utile ! Si son auteur affiche d’emblée qu’il veut corriger la corruption morale de son époque en donnant à lire de joyeuses plaisante-ries, la déclaration n’est pas de pure forme : le traité de civilité, destiné à « ceux qui aiment la rusticité », entend inculquer les règles de la politesse et de la vie en société à une sorte de par-venu gonflé de fatuité. Quoi de moins ennuyeux que le blâme de l’avarice, de la gloutonnerie et de la médisance par l’exemple, ou plutôt le contre-exemple ? Inviter à laisser sa morve pendre jus-qu’aux lèvres, à tousser ou à roter au visage de son interlocuteur, à se pro-mener la braguette déboutonnée, à lutiner les demoiselles contre leur gré n’est-il pas plus savoureux qu’écouter les Platon, Caton et autre Érasme fus-tiger des pratiques décadentes ? Certes, les deux livres n’échappent pas aux travers des manuels de conduite puérile : le genre appelle la modalité injonctive et l’énumération et n’inter-dit pas la répétition. Mais le choix de suivre le déroulement de la journée d’un jeune goujat confère à l’opuscule les charmes de la narration. On veut connaître les mœurs dépravées de Grobianus, découvrir ses principes immoraux, imaginer sa contenance au milieu d’une société policée. La lecture d’un roman d’anti-éducation fait ainsi admirer un novice hermétique à toute leçon, un rustre doté d’une stature héroïque.
Le principe de l’éloge paradoxal comporte un risque pour le pédagogue : celui que la peinture et la défense des vices n’encouragent à les imiter. Tout lecteur a cependant la dimension d’un disciple naïf qui ignore les règles de la bienséance ou, plus grave, d’un pédant qui pratique une urbanité d’apparat. Grobianus a le statut incertain de ser-viteur et de fils de bonne famille : la « rusticité » – mot clé de l’ouvrage – qui le caractérise renvoie au mode de vie de la campagne et à la grossièreté. La cible de la raillerie est donc l’homme en général, maître compris – en ce qu’il peut avoir tendance à s’emporter contre l’ignorance au lieu de la com-battre. Quoique marqué par les col-loques scolaires de l’époque, le texte évite ainsi paralogismes et citations pompeuses en choisissant la formule de l’invitation assommante à l’incivilité. Pratiquant la prescription antiphras-tique, il emprunte à laNef des fous; mettant en avant un rusé mal appris, il s’inspire d’Ulespiegel; et déplaçant les marques de reconnaissance de la sages-se et de la folie, il puise dans l’éloge érasmien. Mais à la différence de la sophistique complexe maniée par Dame Folie, la visée du discours enco-miastique et comique reste claire : il s’agit de corriger la simplicité des mœurs par une éducation mesurée et avisée. On comprend alors que l’œuvre soit signée par un pasteur. Traducteur en vers de textes bibliques et du catéchis-me de Luther, Friedrich Dedekind fait montre, en la rédigeant, de son goût pour les débats humanistes sur l’éduca-tion, pour la langue latine et pour l’écriture en vers. Il la fait imprimer à Francfort en 1549. Vu le vif succès qu’elle a d’emblée remporté, surtout
COMPTES RENDUS
par l’intermédiaire de sa traduction en allemand, on apprécie qu’elle soit pour la première fois disponible en français, grâce au travail de Tristan Vigliano. Outre les nombreuses références et analyses proposées dans l’introduction et dans les notes pour éclairer ses intertextes et son style, la traduction rend compte du ton à la fois autoritaire et badin adopté par le locuteur. Les annexes proposent un extrait de l’édi-tion de 1552 consacré à la Grobiana, pendant féminin du héros. Autant d’ap-pâts pour la lecture d’un opuscule déso-pilant et plein d’actualité, comme le suggère le sous-titre que lui applique le traducteur. Pascale MOUNIER
Léon HÉBREU,Dialogues d’Amour, traduction de Pontus de TYARD (1551), texte établi par Tristan Dagron et Saverio Ansaldi, introduction et notes explicatives de Tristan Dagron, Librairie Vrin, 2006, 524 p. Commençons par un paradoxe : avec cette traduction desDialoghi d’Amore, ce n’est pas le texte de Pontus de Tyard mais bien celui de Leone Ebreo, alias Juda Abravanel, qui nous est donné à lire et à comprendre. Le titre ici choisi est lui-même révélateur car ce que Pontus de Tyard avait publié en 1551 s’intitulaitDe l’Amour. On comprend donc l’introduction, très dense, de Tristan Dagron et ses annota-tions comme autant d’éclaircissements de la pensée de Juda Abravanel et non comme commentaire du texte français. C’est à une nouvelle lecture que nous engage ici le commentaire, diffé-rente de celle, néoplatonicienne, que
157
nous avons tendance à plaquer sur cette œuvre à la lumière des traités de Ficin. C’est un autre enjeu que met au jour T. Dagron : lesDialoguesinstruisent « une crise majeure, celle du modèle intellectuel et civil que constituaitLe Guide des égarésde Maïmonide » (p. 7). Il s’agit pour Léon Hébreu d’affronter la crise de l’Expulsion de 1492 en termes intellectuels et donc de remettre en cause les modèles philosophiques arabo-juifs précédents, c’est-à-dire essentielle-ment les commentateurs d’Aristote que sont « Alfarabius, Avicenne, Algazele et notre rabbi Moïse d’Egypte » (Dialogue II, p. 286 de l’édition de 1551). Nous voilà loin de la redécouverte de Platon par Ficin, même si Platon et Ficin auront leur rôle à tenir dans les nou-velles propositions philosophiques des Dialogues. Se séparant de la théologie et du commentaire biblique, Juda Abravanel invente un nouveau mode de philosopher, moins communautaire, moins messianique, plus individualiste et intellectualiste, où l’amour devient un moyen de s’approcher de la béatitude intellectuelle. On se trouve alors au cœur du problème de la conjonction du corps et de l’âme. C’est là qu’intervient la relecture du mythe de l’Androgyne. Loin des positions néoplatoniciennes (âme tombée dans un corps et possibili-té de l’âme céleste de se faire médiatrice vers le divin), Abravanel envisage l’hom-me (et non l’âme) comme duel, à la fois mâle et femelle, entendement et matiè-re, et par ces deux composants juste-ment, formé homme parfait, à l’image de Dieu. Cette lecture juive de la sépara-tion comme promesse plutôt que comme punition, promesse de l’union de deux natures opposées, est évidemment fon-damentale dans lesDialogueset en modifie le platonisme sous-jacent ; ce
158 RÉFORME HUMANISME RENAISSANCE N° 63
platonisme est nécessaire à J. Abravanel pour repenser la philoso-phie péripatéticienne mais il subit une modification profonde dans le refus de « la conception démonique de l’âme intermédiaire entre les réalités supé-rieures et les inférieures » (p. 27). L’inachèvement du texte, qui se clôt sur le dialogue III quand un quatrième était annoncé, laisse impensés en revanche les effets éthiques, politiques, de la contrariété constitutive de l’amour. À cette introduction, redessinant tout un horizon conceptuel, s’ajoutent de nombreuses notes renvoyant au contex-te philosophique, directement aristotéli-cien, arabe, juif ou platonicien montrant le vaste horizon culturel de la pensée de J. Abravanel et la complexité de cette œuvre. Sur le plan de l’appareil critique, on apprécie l’aide à la lecture que sont les éclaircissements de vocabulaire en bas de pages, donnant tantôt l’équivalent en français moderne du terme choisi par Pontus de Tyard, tantôt (bien plus sou-vent) le mot ou l’expression de l’original italien. C’est sur ce point d’ailleurs que la langue de Pontus de Tyard aurait pu donner lieu à quelques analyses puis-qu’il évoque dans sa dédidace (« Le tra-ducteur à sa dame ») les problèmes lin-guistiques qu’il a rencontrés et résolus « à cause d’un grand nombre de mots, mais aussi quelques paroles entieres non adoptées ou reçues de notre langue : desquelles il m’est force d’user pour ne pouvoir autrement déclarer ce que l’ita-lien prend du latin son père, mot pour mot. Et s’est trouvé le français (non encor orné de maints vocables de la phi-losophie) en cet endroit si pauvre que j’ai été contraint, lui donnant du mien, emprunter de l’autrui ». C’est dire qu’il y a là une pièce majeure pour l’étude de la
naissance du vocabulaire philosophique français. Mais encore une fois, il est clair que la traduction de Pontus de Tyard n’est ici qu’un médium et non l’ob-jet du travail. Précisons tout de même que sont mis entre crochets (< >) les pas-sages ajoutés par Pontus de Tyard, ce qui restaure bien l’original sous la tra-duction, et montre les écarts, assez rares d’ailleurs, que se permet le tra-ducteur. Ce que l’on peut regretter (outre les coquilles, abondantes dans l’introduc-tion, qui déparent cette belle édition), c’est que ne soient pas corrélée en intro-duction l’analyse philosophique de la conjonction du masculin et du féminin avec le choix générique et fictionnel du dialogue entre une homme et une femme. La résistance du féminin au masculin (plusieurs fois évoquée en introduction) est concrètement fiction-nalisée par la résistance de Sophie à Philon, résistance qui a une fonction maïeutique (c’est bien la femme qui accouche la pensée de l’homme : encore une modification du modèle platonicien ?) puisque par ses questions ou ses objections, Sophie oblige la pen-sée de Philon à se déployer, Philon qui, bien qu’en posture de maître, est para-doxalement mené par sa disciple. Une table analytique (précieuse vu la minutie des développements qui s’en-chaînent dans chaque dialogue) et deux index complètent cette riche édition. Si le point de vue du littéraire et du lexicologue est parfois frustré (quelques libertés prises dans le proto-cole seraient discutables), l’objectif fixé à la fin de l’introduction – et qui n’était pas mince : donner « un aperçu de l’épaisseur philosophique, historique et culturelle desDialogues» est atteint et cette première édition savante (après
COMPTES RENDUS
une édition italienne non annotée et une édition américaine peu annotée) ouvre, sur la base d’une bonne armatu-re conceptuelle, le champ des études à venir. Michèle CLÉMENT Théodore de BÈZE,Le Passavant, édition critique, introduction, tra-duction et commentaire Jeltine Lambertha Regina Ledegang-Keegstra, Brill, Leiden-Boston, 2004, XIII et 409 p. Ce beau livre est le XXIIevolume des Brill’s series in Church History, collection publiée sous la direction de Wim Janse, Leiden/Amsterdam : c’est dire que la thèse de MmeJ. L. R. Ledegang-Keestra, soutenue à Leyde en 2001, se situe au confluent de la lit-térature et de l’Histoire de la Réforme. L’ouvrage se compose de trois grandes parties : la première examine en huit chapitres (p. 1-139) la genèse duPassavant, la seconde (p. 134-249) donne le texte et sa traductionad pagi-namet la dernière, le commentairead lineam(p. 253-362) complété par l’édi-tion critique d’un poème satirique paru dans l’édition de 1584,La complainte de Messire Lizet sur le trespas de son feu nez, la reproduction des pages de titres des éditions jusqu’au XVIIIesiècle, une bibliographie et deux index (rerumetnominum). Après un avant-propos sur l’œuvre et sa survie dans le temps, J. L. K. pré-sente d’abord la victime du pamphlet, originaire d’Auvergne, fils d’un avocat et sans doute protégé par le chancelier Duprat. Il fit, après des études de droit, une brillante carrière : d’abord premier avocat de François Ier, juriste
159
d’un dogmatisme intransigeant, il s’était distingué dans ses poursuites contre les évangélistes, entre autres, Briçonnet, Lefèvre d’Étaples, Berquin. Devenu Premier Président du Parlement de Paris (1529-1549), il poursuivit sans relâche les hérétiques, dès 1531 Servet, après 1542 Marot, Calvin, Des Périers, Dolet, et surtout à partir de 1549 par le biais de « La Chambre Ardente ». Bèze lui-même visé par trois arrêts signés de Lizet, dut s’enfuir à Genève : il avait donc maintes raisons de s’en prendre à ce personnage. Il ne s’agit pas pour autant d’une diatribe personnelle : Bèze élève le débat jusqu’au plan théo-logique, mais en route il fait flèche de tout bois. Les chapitres suivants constituent l’étude proprement littéraire de l’Epistola Magistri Benedicti Passavanti, car la satire est présentée sous la forme d’une lettre, sorte de rap-port adressé au « ci-devant Président » par son valet Benoît Passavant envoyé en mission à Genève pour s’enquérir de l’opinion des Réformés sur sa vie et son œuvre, en particulier lesadversum pseudoevangelicam haeresim libri. Le choix du pseudonyme par Bèze n’est pas gratuit : le prénom évoque un benêt, un nigaud, et le patronyme se prête à maints jeux de mots. La lettre est celle d’un naïf ignorant : le genre fera fortune dans la littérature sati-rique. J. L. K. caractérise ensuite avec précision le latin du texte que son vocabulaire et son style apparentent au type de la « macaronée », en révé-lant la maîtrise de l’auteur dans un genre littéraire illustré à la génération précédente par Rabelais, Érasme et Ulrich von Hutten, dont l’influence est
160 RÉFORME HUMANISME RENAISSANCE N° 63
analysée dans trois chapitres remar-quables. Contrairement à Calvin, Bèze n’a jamais renié son estime et son admira-tion pour Rabelais : non seulement il se réfère à son héros Pantagruel (p. 172-173), mais, dans une analyse détaillée, J. L. K. démontre qu’il en exploite les thèmes, les comparaisons et reprend même plusieurs expressions qu’il modifie à peine (p. 69-85), comme s’il voulait délibérément s’inscrire dans la tradition de la satire joyeuse servie par l’invention verbale. Le chapitre sui-vant (p. 86-98) étudie plus rapidement l’influence d’Érasme sur l’esprit du Passavant: plus discrète – car Bèze n’acceptait pas sans réserves tous les points de vue érasmiens – elle se révè-le surtout dans la reprise d’expressions et de proverbes empruntés assez sou-vent auxAdagesou à l’Éloge de la Folie.Par contre Bèze se sent bien plus proche de l’esprit de Hutten dont il loue les dons, et la « plaisante adresse à la poésie ». On sait aujourd’hui que cet humaniste tôt disparu fut l’un des auteurs de l’ouvrage satirique, les Epistolae obscurorum virorum, dont J. L. K. montre clairement la parenté avec lePassavant(p. 104-118). Après avoir ainsi situé Bèze dans les perspectives littéraire et idéolo-gique de son temps et avoir évoqué son entourage genevois, J. L. K. termine son étude par le catalogue des éditions duPassavant– catalogue qui aurait pu être renvoyé dans une annexe afin de ne pas rompre la haute tenue de ces analyses. Le texte permet au lecteur d’analy-ser les méthodes polémiques de Bèze qui joue simultanément sur plusieurs registres antithétiques. Ainsi après avoir condamné la vie et les croyances
des « hérétiques de Genève – « sans » doute appeléeGebennacomme si elle était laGéhennedu pape » (p. 156-157), Benoît se présente comme un réfugié fuyant les persécutions. Fort bien reçu, il est, au fil des entretiens avec ses hôtes, amené à reconnaître, mais sans le dire, le bien-fondé de leurs propos, tout en protestant de sa fidélité à son maître et à la foi catholique. L’attaquead hominemest l’un des thèmes récurrents : tares physiques : le nez « cramoisi » (p. 158-159), « le mal d’Italie » (p. 162-163), sottise (le livre « qu’il a mis trente ou quarante ans à écrire […] car c’est une bête plus gran-de que six éléphants », p. 158-161). Le ton s’exacerbe tout au long du texte : « un si grand âne d’Auvergne ou d’Arcadie » (p. 200-201) au « cerveau frigorifié » (p. 228-229), « Ainsi raison-ne Monsieur le Mulo-Président » (p. 234-235). Il en va de même avec les attaques contre la « Sainte Église Apostatique » (p. 158-159), les déci-sions des conciles, la papauté corrom-pue, royaume de l’hypocrisie et refuge de tous les vices, que Bèze fustige avec des accents dignes de l’Apocalypse. Il critique ensuite l’ouvrage de Lizet à la manière des scolastiques, un chapitre après l’autre et en suivant les para-graphes dont il relève les inexacti-tudes, les incohérences et les contra-dictions avec les Écritures (p. 166-243) et enfin éreinte un second livre « court,  [mais] extrêmement long en sottises », pour conclure à l’adresse du Présent-Abbé : « vous ne savez pas plus ce que vous dites que Triboulet ». Bèze égra-tigne encore au passage plusieurs défenseurs de la tradition, entre autres, Olivier Maillard connu pour la virulence de son langage, mais aussi le débonnaire Joachim Périon critiqué