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Les carrières de La Lie à La Roche-Vineuse (Saône-et-Loire) - article ; n°1 ; vol.59, pg 121-131

De
13 pages
Gallia - Année 2002 - Volume 59 - Numéro 1 - Pages 121-131
A bedrock of pisolite limestone, just a few kilometres west of Mâcon, has been exploited at La Lie (commune of La Roche Vineuse). During twenty centuries of exploitation, quarrying was fluctuant and ceased from time to time. The operations extended on the hillside on a surface area which exceeded 2,5 ha. Galleries were carved out of the quarry face which raise to a height of over 20 m. The soft limestone bedrock does not show frost cracking and is easy to work. The application of a new method « Stone Quarry Archaeology » during excavations since 1994 has brought into light different aspects of the quarrying techniques — cutting and typology of blocks -, as well as the development of workshops, and the successive stages of activity have been identified. Stone structures are attested within the quarrying area and other finds were uncovered, rock-engravings and the relief-carving of a human figure on a free standing stone.
A moins de 10 km à l'ouest de Mâcon, le banc de calcaire pisolithique de La Lie (commune de La Roche-Vineuse, Saône-et- Loire) a été exploité en carrière. Du Ier s. au XXe s., périodes d'activité et d'abandon se sont succédé. Les extensions ont dégagé, par étapes, sur le flanc de la colline, une surface de plus de 2,5 ha et un front de carrière de plus de 20 m de haut dans lequel des galeries ont été creusées. La pierre, tendre à demi-ferme, peu gélive, se prête volontiers à une taille fine et adoucie. Les études entreprises depuis 1994 ont conduit à mettre au point une méthodologie spécifique applicable aux carrières, permettant de déterminer les techniques d'extraction, les types de blocs extraits et leur probable destination, la progression des chantiers successifs, la différenciation des périodes d'extraction. Les recherches ont révélé la présence d'habitats, à l'intérieur du périmètre des carrières. Des gravures pariétales sur front de taille et un personnage sculpté sur une laisse de carrière ont été mis au jour.
11 pages
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François Cognot
Les carrières de La Lie à La Roche-Vineuse (Saône-et-Loire)
In: Gallia. Tome 59, 2002. pp. 121-131.
Citer ce document / Cite this document :
Cognot François. Les carrières de La Lie à La Roche-Vineuse (Saône-et-Loire) . In: Gallia. Tome 59, 2002. pp. 121-131.
doi : 10.3406/galia.2002.3100
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galia_0016-4119_2002_num_59_1_3100Abstract
A bedrock of pisolite limestone, just a few kilometres west of Mâcon, has been exploited at La Lie
(commune of La Roche Vineuse). During twenty centuries of exploitation, quarrying was fluctuant and
ceased from time to time. The operations extended on the hillside on a surface area which exceeded
2,5 ha. Galleries were carved out of the quarry face which raise to a height of over 20 m. The soft
limestone bedrock does not show frost cracking and is easy to work. The application of a new method «
Stone Quarry Archaeology » during excavations since 1994 has brought into light different aspects of
the quarrying techniques — cutting and typology of blocks -, as well as the development of workshops,
and the successive stages of activity have been identified. Stone structures are attested within the
quarrying area and other finds were uncovered, rock-engravings and the relief-carving of a human
figure on a free standing stone.
Résumé
A moins de 10 km à l'ouest de Mâcon, le banc de calcaire pisolithique de La Lie (commune de La
Roche-Vineuse, Saône-et- Loire) a été exploité en carrière. Du Ier s. au XXe s., périodes d'activité et
d'abandon se sont succédé. Les extensions ont dégagé, par étapes, sur le flanc de la colline, une
surface de plus de 2,5 ha et un front de carrière de plus de 20 m de haut dans lequel des galeries ont
été creusées. La pierre, tendre à demi-ferme, peu gélive, se prête volontiers à une taille fine et adoucie.
Les études entreprises depuis 1994 ont conduit à mettre au point une méthodologie spécifique
applicable aux carrières, permettant de déterminer les techniques d'extraction, les types de blocs
extraits et leur probable destination, la progression des chantiers successifs, la différenciation des
périodes d'extraction. Les recherches ont révélé la présence d'habitats, à l'intérieur du périmètre des
carrières. Des gravures pariétales sur front de taille et un personnage sculpté sur une laisse de carrière
ont été mis au jour.Les carrières de La Lie
à La Roche-Vineuse (Saône-et-Loire)
François Cognot
Mots-clés. Carrière, calcaire pisolithique, habitat, sarcophage, personnage sculpté.
Key-words. Quarry, pisolitic limestone, settlement structures, sarcophagus, human sculpture.
Résumé. A moins de 10 km à l'ouest de Mâcon, le banc de calcaire pisolithique de La Lie (commune de La Roche-Vineuse, Saône-et-
Loire) a été exploité en carrière. Du Ier s. au XXe s., périodes d'activité et d'abandon se sont succédé. Les extensions ont dégagé, par étapes,
sur le flanc de la colline, une surface de plus de 2,5 ha et un front de carrière de plus de 20 m de haut dans lequel des galeries ont été
creusées. La pierre, tendre à demi-ferme, peu gélive, se prête volontiers à une taille fine et adoucie. Les études entreprises depuis 1994
ont conduit à mettre au point une méthodologie spécifique applicable aux carrières, permettant de déterminer les techniques d'extraction,
les types de blocs extraits et leur probable destination, la progression des chantiers successifs, la différenciation des périodes d'extraction.
Les recherches ont révélé la présence d'habitats, à l'intérieur du périmètre des carrières. Des gravures pariétales sur front de taille
et un personnage sculpté sur une laisse de carrière ont été mis au jour.
Abstract. A bedrock of pisolite limestone, just a few kilometres west of Mâcon, has been exploited at La Lie (commune of La Roche Vineuse).
During twenty centuries of exploitation, quarrying was fluctuant and ceased from time to time. The operations extended on the hillside
on a surface area which exceeded 2,5 ha. Galleries were carved out of the quarry face which raise to a height of over 20 m. The soft
limestone bedrock does not show frost cracking and is easy to work. The application of a new method « Stone Quarry Archaeology »
during excavations since 1994 has brought into light different aspects of the quarrying techniques — cutting and typology of blocks -,
as well as the development of workshops, and the successive stages of activity have been identified. Stone structures are attested within
the quarrying area and other finds were uncovered, rock-engravings and the relief-carving of a human figure on a free standing stone.
SITUATION siècles ont recouvert le sol de carrière principal. Ainsi,
tout le front de taille* ouest est dissimulé. Le sol de
Les carrières de La Lie ont été ouvertes à la carrière est actuellement totalement invisible, enseveli
partie sommitale du flanc ouest d'une colline (point sous une épaisseur de déchets estimée à 8 m.
culminant 313 m). Propriété de la commune de
La Roche-Vineuse, elles dominent les hameaux, en partie
imbriqués, de Somméré et des Bouteaux. L'ensemble se INTÉRÊT ARCHÉOLOGIQUE
trouve à 10 km à l'ouest de Mâcon et à 15 km de Cluny
(fig. 93). L'intérêt du site, déjà mis en évidence dans les années
La zone exploitée s'étend sur près de 300 m du nord 1980 par A. Barthélémy (Barthélémy, 1984), dépasse le
au sud et de 55 à 150 m d'est en ouest. Les extractions cadre local :
• la réunion en un même lieu et sur une surface très successives visibles s'étagent sur une hauteur de plus de
20 m au nord-est. Mais les déchets de taille laissés sur étendue de différents modes d'exploitation (à ciel ouvert
place, les remblais et comblements réalisés au fil des et en galeries) d'une part, de périodes d'exploitation
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Illustration non autorisée à la diffusion
moins de 300 m
de 301 à 450 m
de 451 à 600 m
plus de 600 m
50 km Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 93 - Localisation géographique des carrières de La Lie : 1, carte
de France ; 2, département de Saône-et-Loire (d'après F. Teinturier
et B. Chevalier) ; 3, plan cadastral de La Roche-Vineuse, section E,
1982 (DAOF. Cognot, Maison de l'archéologie, Mâcon).
nettement caractérisées, étalées entre le Ier s. et le XXe s. LIMITES DE L'ETUDE :
d'autre part, est exceptionnelle ; LA CARRIÈRE NORD
• pour chaque période historique constatée, le lieu offre
une potentialité d'informations nouvelles et originales ; Les travaux entrepris depuis 1994 ont permis de
• des éléments touchant l'histoire de l'art (dessin, distinguer trois grandes zones de carrière mais seule la
première, dite carrière Nord, est circonscrite. L'essentiel esquisse, gravure, sculpture, ébauche, etc.) et l'épi-
des études réalisées porte sur celle-ci (fig. 94) . Elle a été graphie (dédicace, compte d'exploitation, etc.)
viendront s'ajouter aux connaissances déjà acquises. exploitée à ciel ouvert* et en galeries.
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Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 95 - Vue du front de carrière nord-est avec la salle A
dite grande cavité (photo F. Cognot, Maison de l'archéologie, Mâcon).
vient s'appuyer par sa base (environ 100 m) sur la partie
médiane de la longueur est. Le front de carrière* occi
dental est totalement recouvert tandis que le front
Illustration non autorisée à la diffusion oriental est en grande partie visible.
Des galeries d'exploitation ont été ouvertes dans les
fronts de taille*, depuis la partie à ciel ouvert, formant
des cavités étagées en hauteur (fig. 95 et 96).
Actuellement cinq d'entre elles ont été reconnues au
nord-est et au nord (salles A à E), mais d'autres,
pénétrant sous le front de taille à l'est, sont encore inac
cessibles. La salle A (dite grande cavité) est partiellement
superposée à la salle B (dite salle souterraine : inventée
le 27.01.1995). Au sommet du triangle, côté oriental, un
ensemble de rochers, d'un volume d'environ 3 000 m3,
marque sans aucun doute une galerie d'exploitation
dont le ciel* s'est effondré.
50 m
GEOLOGIE : LA PIERRE DE LA LIE salle A »- entrée salle A C1 carrière 1
*» entrée salle C
Si la proximité de voies de communication a pu être salles A et B — i front de carrière visible C2 carrière 2
un critère dans le choix de l'implantation de l'exploi— ■ mur en pierre sèche
tation, il n'en reste pas moins que c'est le matériau même salle C ZH chemin d'accès C3 carrière 3
qui était principalement attractif et recherché. Examiner
Fig. 94 — Plan général de la carrière 1 avec superposition les caractéristiques géologiques du gisement conduit à
des salles A et B (dessin F. Cognot, Maison de l'archéologie, Mâcon). mieux saisir l'intérêt qu'il a suscité à toutes époques, et circonscrire les fins et formes diverses de son
La partie aérienne s'inscrit dans un rectangle de emploi.
200 m (du nord au sud) par 55 m (d'ouest en est). Un L'ensemble appartient à l'ère mésozoïque secondaire,
triangle approximativement isocèle de 20 m de hauteur période du Jurassique supérieur (Malm), étage
Galha, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002 124 Jean-Claude Bessac, Robert Sablayrolles et al.
oxfordien (Perthuisot, 1967, p. 36). Adrien Arcelin le fer. Elles disparaissent en majorité au niveau moyen du
situe dans un étage corallien (Arcelin, 1881, p. 206-210). banc. Cette caractéristique de la roche a été mise à profit
L' Oxfordien terminal (dit calcaire de Domange, par les carriers de la même façon qu'ils ont utilisé à
unité C des géologues) est présent à La Lie en strates l'occasion les joints de stratification.
calcaires lithographiques dont l'ensemble a une Les couches géologiques ont une pente orientée
épaisseur moyenne de 9 m. L'affleurement du banc approximativement nord-est/sud-ouest. L'érosion des
massif laisse apparaître une pierre beige à patine terrains a enlevé toutes les couches supérieures (unité C
blanche. Très dure et résistante, elle est naturellement et une grande partie de l'unité B) au sud de la carrière 1,
rendant très accessibles les couches pisolithiques exploitfracturée. Elle peut être employée comme moellon pour
des constructions en petit appareil assise. ables. En revanche, au nord, des terrains géologiques
Sous ce banc, les deux autres couches de calcaire (plus récents que l'unité C) sont demeurés en place. Cela
lithographique et sublithographique - l'une de couleur explique en partie pourquoi, au nord et au nord-est de
rose saumon à brun, l'autre de couleur beige, de cette carrière, l'exploitation s'est largement développée
structure grumeleuse - sont débitées en plaquettes fines. en galerie.
Très gélive, cette pierre se détache des fronts de taille lors
de chocs thermiques, essentiellement au printemps. Elle
est impropre à la construction, sauf si elle est employée LES PRODUCTIONS DE LA LIE
en remplissage entre deux parements et noyée dans un
liant (mortier à la chaux ou béton). taille* L'analyse et les des sols empreintes de carrière de blocs, actuellement sur les fronts dégagés, de
L' Oxfordien supérieur (dit calcaire de Somméré) est
décomposé en deux unités B et A par les géologues. n'en est qu'à ses prémices. Elle est obligatoirement
L'unité B (partie supérieure), d'une épaisseur moyenne partielle car seuls les éléments visibles sans fouille
de 4 m, se compose de deux strates de calcaire piso- peuvent être étudiés. Les autorisations d'intervention
lithique et d'une strate dolomitique intercalée formant délivrées n'ont été jusqu'à aujourd'hui que des auto
un banc repère en relief. La pâte fine des couches piso- risations d'inventaire ou de sauvetage. Cependant, il
lithiques a une plus ou moins forte teneur en oxyde de est déjà possible d'avoir un aperçu général, mais provi
fer. Le calcaire dolomitique est plus dur et cassant. Sa soire et partiel, de la production selon les différentes
cassure est conchoïdale et accentuée ponctuellement par époques d'exploitation et de distinguer les phases
des conchoïdes dispersées dans la masse. Elle peut majeures de production. Les traces d'outil, la forme des
tranchées d'extraction, la présence ou non d'emboî- convenir à la construction car elle est très résistante, mais
tures* (ou d'encoignures*), les dimensions et le type ne peut être travaillée finement.
L'unité A (partie inférieure) , d'une épaisseur visible d'enlèvement sont autant d'éléments qui vont permettre
de 16 m, est essentiellement le niveau exploité par les d'établir une chronologie relative de la progression et la
carriers. Elle est formée d'une seule couche de calcaire succession des chantiers.
pisolithique tendre à demi-ferme, compact et onctueux L'exploitation des carrières de La Lie a débuté au
Ier s., elle cesse définitivement en 1934. Des périodes au toucher, presque crayeux, de teinte allant du blanc
franc au rose saumon, avec des pisolithes de grande plus ou moins longues d'abandon séparent les phases
taille. Facile à tailler, la pierre peut être affinée et d'activité.
adoucie mais elle est résistante au gel. Après vieilli
ssement, un calcin protecteur lui donne une teinte allant
du blanc crème au brun-rose. Le banc est fissuré de LA PRODUCTION AU COURS DU HAUT-EMPIRE
diaclases parallèles et perpendiculaires, subverticales. (IerS.-DÉBUTDUIIPS.)
Larges de 10 à 50 cm au niveau supérieur de la couche de
calcaire pisolithique exploitée, et plus ou moins Elle paraît être la plus importante en volume. La
comblées d'argile de décomposition, elles se rétrécissent majeure partie de la carrière à ciel ouvert semble avoir été
jusqu'à ne plus être qu'une simple ligne brun-rouge, exploitée durant cette période. Les extractions les plus
anciennes sont caractérisées par les traces d'escoude* à marquée par une plus forte concentration d'oxyde de
Galha, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002 Carrières antiques de la Gaule 125
double dent, formant des tranchées étroites à bords sub
verticaux ; l'arrachement du bloc se fait par emboîtures*.
La production est essentiellement tournée vers
l'extraction de blocs de grand et moyen appareil.
Quelques tambours de colonnes ou éléments de chapi
teaux (4 exemplaires) peuvent être identifiés par leur
Illustration non autorisée à la diffusion forme cubique. Aucun enlèvement de fût de colonne
n'est visible, mais seuls les fronts de taille* et les ressauts
de front de taille ont fait l'objet d'observation. Il n'est
donc pas exclu qu'une fabrication de ce type ait pu être
entreprise sur le sol de carrière principal.
Pour cette période, il n'est pas encore possible de
définir si les éléments extraits recevaient une première
Fig. 96 - Angle sud-est du front de taille de la salle B dite salle ébauche en carrière ou s'ils étaient exportés « bruts
souterraine. Empreintes des enlèvements de couvercles de sarcophage de carrière » et finis sur le lieu de destination. Il est
en front de taille et de cuves de sarcophage sur sol de carrière. Le bloc raisonnable de penser qu'ils étaient au moins gros vertical non extrait est destiné à un pilier ou une colonne. Au sol,
sièrement préparés pour alléger la charge à transporter. l'extraction d'une cuve est restée inachevée (photo F. Cognot, Maison
Cela a dû même aller au-delà du simple épannelage* des de l'archéologie, Mâcon).
faces.
Une ébauche de personnage sculpté, mis au jour sur Les blocs sont découpés à l'escoude* à tranchant droit
une laisse de carrière* (zone centrale carrière 1), moyen de 3,2 à 3,5 cm de large (fig. 96) . Le front de taille
témoigne de la présence de tailleurs de pierre et de (230 cm de hauteur) progresse par l'enlèvement de blocs
sculpteurs sur le site, entre le Ier et le IIIe s. (fig. 99) . destinés aux couvercles de sarcophages. Les cuves sont
généralement découpées sur le sol de carrière libéré par
l'avancée du front. L'arrachement se fait par forçage des
LA PRODUCTION DU BAS-EMPIRE (IIP-Ve S.) coins de fer dans une encoignure* horizontale à la base
du bloc (cuve de sarcophage) ou verticale (couvercle de
Les observations n'ont porté que sur les parties sarcophage).
visibles de la carrière 1, essentiellement les fronts de Les cuves de sarcophages sont dégrossies sur place.
taille* des exploitations en galerie (salles A à E). Les faces sont rectifiées et l'intérieur évidé à l'escoude* à
L'extraction de sarcophages de plan rectangulaire est tranchant droit moyen ou au ciseau. Des fragments de
très largement dominante. C'est presque la totalité de la coffres laissés dans les rebuts montrent l'utilisation de la
production de la salle B, dite salle souterraine (fig. 96). scie à dents. L'épaisseur des parois au sommet de la cuve
Les travaux semblent être planifiés car il y a uniformité est en moyenne de 5,7 cm, donc bien moindre que dans
de l'alignement des arrachements sur le front de taille* les exemplaires en grès (10 à 12 cm) de même époque.
où un commencement d'extraction d'un bloc vertical de Le transport de cuves en calcaire à l'épaisseur aussi
230 cm de haut et de 40 cm de large semble corre mince aurait été trop délicat si les cuves avaient été tot
spondre à un fût de colonne ou à un pilastre. L'arr alement évidées en carrière. Elles ne seront donc
achement d'un bloc cubique de 65 cm d'arête marque ébauchées et creusées que pour les alléger et faciliter
l'extraction d'un élément destiné à être transformé en leur transport. Elles seront finies sur le lieu de livraison,
chapiteau ou en tambour de colonne. proche de la zone sépulcrale.
Des éléments quadrangulaires (40 cm environ dans
leur plus grande dimension) ont été abandonnés dans les
déblais de cette salle. Ils sont peut-être les indices d'un LA PRODUCTION DU HAUT MOYEN ÂGE (VF-IXe S.)
débitage de blocs de dimensions plus importantes, coffre
de sarcophage par exemple, inadaptés à leur destination C'est la suite logique, intensifiée, de la production de
première. sarcophages. Ils sont de plan nettement trapézoïdal.
Galha, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 2002 126 Jean-Claude Bessac, Robert Sablayrolles et al.
d'impact au fond des tranchées d'extraction*, etc.)
dévoile une cohérence d'extraction dans chaque alcôve.
Toutefois, la maîtrise du métier de carrier varie
fortement d'une alcôve à une autre. Les travaux sont
l'œuvre de petites équipes (2 à 3 personnes) qui sont
intervenues indépendamment les unes des autres ou qui
Illustration non autorisée à la diffusion
se sont succédé au cours de cette période d'extraction.
Les défauts naturels (diaclases subverticales) sont mis à
profit et constituent souvent des limites provisoires de
front de taille. Il n'est pas encore possible d'établir si
l'extraction précédait ou suivait la commande de sarco
phages.
Fig. 97 — Empreintes d 'extraction de couvercle en ciel de carrière
de la salle A, alignées sur une diaclase (photo F. Cognot, Maison LA PRODUCTION MEDIEVALE (Xe-XIVe S.)
de l'archéologie, Mâcon).
L'observation des techniques d'extraction et des
traces des outils employés laisse supposer qu'une activité
Certaines extractions sont en « tête-bêche », avec alte extractive assez intense s'est développée durant cette
rnance d'une extraction à l'autre de la grande et la petite période d'essor des constructions religieuses et mili
base en limite supérieure de front de taille*. Les taires. On sait que les abbés de Cluny se sont fournis en
empreintes de ces arrachements couvrent les fronts de pierre de La Lie pour réaliser des colonnes et des chapi
taille et les sols de carrière apparents des salles A (dite teaux décorés (Blanc et al, 1988). Dans la partie sud, et
grande cavité), C (dite petite cavité), D et E. Dans la peut-être également sur le front de taille* septentrional
majorité des cas, il y a reprise d'exploitation sur les fronts de la carrière 1 , la production de blocs en grand appareil
de taille du Bas-Empire. Des fragments de céramique et de chapiteaux de colonnes (cube de 70 cm d'arête)
mérovingienne ont été mis au jour en surface de la pourrait être attribuable à cette période. La découpe se
couche de comblement des fronts de taille (salle D et E) fait par grandes et larges tranchées sur sol de carrière ou
et dans une couche recouverte par des déchets de taille sur les ressauts de front de taille. L'arrachement du bloc
postérieurs (salle A) . est réalisé par emboîtures*.
La découpe des blocs est pratiquée au pic à pointe
pyramidale, l'arrachement par coins insérés dans
des encoignures* verticales pour les couvercles en LA PRODUCTION MODERNE (XVe-XVIIIeS.)
front de taille, horizontales pour les coffres au sol.
L'avancée des fronts, comme dans la phase précédente, Si aucune trace dans la carrière ne permet d'appré
détache essentiellement des couvercles. Les cuves hender le niveau et les types de production, des info
sont généralement prélevées sur le sol dégagé. Quelques rmations externes fournissent quelques indices sur
productions annexes peuvent apparaître çà et là l'activité de cette période. De nombreux éléments
(tentative d'extraction de colonnettes par exemple), d'architecture civile ou religieuse, en pierre de La
mais ne sont que très sporadiques. Des blocs-couvercles Lie, datables de cette époque, nous sont parvenus.
(fig. 97) ont été également arrachés du ciel de carrière*. Un document écrit mentionne que des groupes d'indi
Cuves et couvercles ont une longueur moyenne de vidus ou des familles habitaient ou avaient trouvé
220 cm et une largeur de 80 cm (grande base) à 60 cm refuge dans les carrières. De là, ils perturbaient la vie
(petite base). des habitants des hameaux voisins. Ces groupes ou
De nombreuses « alcôves » ou alvéoles de chantier familles ont pu, à l'occasion, tirer profit de blocs mis au
rompent l'uniformité d'alignement du front de taille*. rebut par les exploitations antérieures et vendre cette
L'analyse des traces d'outil (sillons latéraux, lignes production.
Galha, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 2002 Carrières antiques de la Gaule 127
LA PRODUCTION CONTEMPORAINE (XIXe-XXeS.) d'obstacles naturels (colline, rivière) accroît la difficulté
du transport. La distance à parcourir allonge le délai de
Caractérisée par l'emploi systématique du « pétard » livraison et le coût du transport. Certaines productions
à la poudre noire, propre à obtenir du « caillou », elle est ont pu être expédiées hors région, par la Saône, mais il
éminemment destructive. Peu de fronts de taille* encore faut considérer que ce ne sont là que des épiphéno-
apparents ont échappé aux foudres productives. Les mènes.
fronts sud de la carrière en portent encore des traces et L'écoulement principal de la production s'est fait
il est possible que cette « industrie » ait détruit en partie « naturellement » par, et dans, la vallée inférieure de
la voûte de la salle A, dite grande cavité, et en ait fait la Petite Grosne dont l'embouchure à Varennes-
reculer le porche de plusieurs mètres. La technique lès-Mâcon est proche d'un gué antique. Des éléments
d'extraction consiste à forer des trous, circulaires ou provenant des carrières et datables de l'époque romaine
triangulaires convexes, de 50 à 80 cm de profondeur à ont été signalés sur les communes de Prisse, Chaintré,
l'aide d'un crayon de carrier*. Ils sont bourrés de poudre Vinzelles. La majeure partie des 300 éléments archi
et allumés à la mèche. L'explosion fracture la roche en tecturaux romans ou postérieurs (XIIP-XVIIP s.) en
fragments informes plus ou moins volumineux et produit « pierre de La Lie » est recensée dans cette vallée, au sud
beaucoup de déchets. des carrières.
Toute activité extractive, y compris celle de prélèv Une autre partie de la production, relativement
ement de déblais, cesse entre 1934 et 1994. importante, a été dispersée en direction du nord. Les
éléments répertoriés jalonnent la « voie romaine » qui,
venant de Prisse, rejoint la voie Mâcon/Autun vers Saint-
LA DIFFUSION DE LA PRODUCTION Gengoux-de-Scissé. De nombreux exemplaires (essentie
llement XIVe-XVIIIes.) se localisent sur les communes de
Une (ou plusieurs) bretelle {compendium) devait Verzé, Igé, Azé. À Blanot, au moins deux sarcophages
permettre l'exportation des productions des carrières de mérovingiens ont été brisés et ont été réemployés dans le
La Lie et rejoindre le réseau routier principal (voie Mâcon/ prieuré, dépendance de Cluny.
Une troisième partie est dirigée vers l'ouest (Berzé-la- Autun, voie Mâcon/Moulins, voie Crêches-sur-Saône/
Autun par le « chemin des Allemands »). Aucune n'a été Ville, Berzé-le-Châtel, jusqu'à au moins Cluny). Il est
identifiée avec certitude. Il existe des chemins actuellement actuellement difficile d'en estimer le volume.
à usage agricole et forestier qui passent à proximité des Une dernière partie, malgré la difficulté de fran
fronts de carrière est et nord. Mais rien ne prouve qu'ils chissement de la colline de Charnay-lès-Mâcon, a appro
étaient déjà établis à l'époque romaine ou qu'ils étaient visionné Mâcon depuis l'époque romaine jusqu'à une
destinés à l'exportation du produit des carrières. date récente en concurrence avec la carrière de
Les découvertes lithiques en « pierre de La Lie » sont La Sénétrière à Hurigny (blocs en remploi du castrum du
autant d'indices permettant de discerner l'aire de répart IIP s., sarcophages mérovingiens de l'église Saint-
ition des productions de la carrière dans la région Clément, éléments d'architecture médiévale du vieux
mâconnaise. Mais il faut, sur ce point, être très prudent. Saint-Vincent, éléments modernes de l'hospice de la
En effet, les carrières de La Lie n'ont pas eu le monopole Providence, etc.).
de la production de ce type de calcaire. Ne serait-ce que
dans la région proche, il a existé d'autres carrières dont
le calcaire est très voisin, voire similaire : carrière de LES CARRIERES : LIEU D'EXPRESSION,
La Sénétrière (commune d'Hurigny), carrière 1 de LIEU DE CROYANCE
Flacé-lès-Mâcon, carrière 1 de Sennecé-lès-Mâcon pour
n'en mentionner que quelques-unes. Hors de son Lieux de travail et lieux de vie, les carrières sont aussi
contexte, il devient parfois impossible de déterminer la lieux de mémorisation de l'activité quotidienne, lieux
provenance exacte du matériau. d'expression de croyances. Les carrières de La Lie
Les blocs extraits des carrières de La Lie ont alimenté n'échappent pas à cette règle. Fronts de taille* et parfois
en priorité la demande locale. Le franchissement sols en conservent encore les traces.
Galha, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002 128 Jean-Claude Bessac, Robert Sablayrolles et al.
Points d'appui de solives
et traces d'habitat précaire, forge
Points d'appui de solives et traces d'habitat précaire
Des creusements ménagés dans les fronts de taille à
Illustration non autorisée à la diffusion ciel ouvert sont indubitablement destinés à recevoir des
solives ou des madriers. Ils sont très généralement
rétrécis en fond par abaissement de la face supérieure.
Ce sont des supports de toiture de structures légères
ayant disparu.
Sur le front est, entre la salle A et la salle C, il en existe
six séries étagées de deux à quatre unités. Il y a similitude
dans l'ensemble des creusements formant une ligne Fig. 98 - Traces d'appui d'un engin de levage, partie sommitale
d'appui. Des différences de section (carrée, rectanguldu front de carrière à ciel ouvert, zone sud de la carrière 1
(photo F. Cognot, Maison de l'archéologie, Mâcon). aire, ronde, ovale) et de profondeur sont notables entre
chaque ligne. Les lignes hautes sont généralement
rondes ou ovales, les plus basses (à l'extérieur mais dans
le prolongement du niveau du ciel de la salle C) sont
systématiquement rectangulaires. Les « cabanes » successLES TRACES ACCOMPAGNATRICES
DE L'ACTIVITÉ EXTRACTIVE ives n'auraient eu qu'un côté en appui, les autres côtés
étant libérés de la paroi.
Un point d'appui (section formant les trois quarts Les implantations d'engins de levage
d'un cercle de 13 cm x 15 cm, base horizontale, profon
Sur un front de taille de la carrière 1 , dans le secteur deur 8 cm) , est visible au sud de la salle C, jouxtant le
sud, des implantations d'engins de levage semblent avoir bord droit d'un renfoncement du front est. Il paraît isolé,
été aménagées. En effet, un évidement circulaire et un mais en examinant plus attentivement le bord gauche du
autre pseudo-ellipsoïdal (fig. 98) ont été creusés dans et renfoncement, un creusement semi-circulaire (base hori
sur la partie supérieure d'un front de taille. Leur empla zontale de 6 cm, hauteur à l'ouverture 6 cm, profondeur
5 cm) réalisé au pic se laisse entrevoir. La « cabane » cement au-dessus de la zone d'extraction gallo-romaine,
leur forme et leur dimension indiquent qu'un mât de aurait ici deux côtés en appui, les deux autres étant
libres, couvrant une aire de 300 cm x 350 cm. charge a pu être installé. Il permettait de déplacer les
Sur la paroi sud du front de taille* sud de la carrière 1, blocs extraits à l'intérieur de la carrière mais aussi de les
évacuer au-delà et au-dessus du front de carrière*, vers il existe un point d'appui creusé en limite supérieure du
front de carrière* (section rectangulaire à face supéune aire de dégrossissage, un quai d'embarquement, une
aire d'attente et de stockage de la production ou sur un rieure convexe, base horizontale de 14 cm, hauteur 8 cm,
véhicule de transport. La position de chacun des évide- profondeur 14 cm). Aucun autre point d'appui n'est
ments laisse supposer, mais cela reste à vérifier, deux visible sur le retour de front ouest partiellement détruit
époques d'utilisation distinctes. par des exploitations plus récentes. Il ne paraît d'ailleurs
D'autres implantations d'engins ont été également pas nécessaire ici, la solive pouvant être posée direct
inventées, toujours dans la carrière 1, lors de nettoyages ement sur le sommet découvert du front existant à
de fronts de taille. L'une, sur le front de taille nord, l'époque. En retrait du front, un empilement de blocs
ne peut être pour l'instant associée à une période visiblement aménagé peut correspondre à une implantat
ion du poteau d'angle de la « cabane » couvrant une aire d'exploitation précise, l'autre, sur le front ouest, a été
découverte récemment (campagne 2000), dans un approximative de 500 cm x 400 cm.
contexte gallo-romain tardif (traces d'escoude à Dans la salle C, des perforations de section carrée
(2 cm x 2 cm) ont été creusées à une dizaine de centi- tranchant plat moyen) .
Gallia, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002

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