Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Les carrières du Bois des Lens (Gard) - article ; n°1 ; vol.59, pg 29-51

De
25 pages
Gallia - Année 2002 - Volume 59 - Numéro 1 - Pages 29-51
The stone of the Bois des Lens is a white and fine-grained limestone extracted in opencast quarries, 25 km west of Nîmes. From 1974 to 1996, surveys, sondages and archaeological excavations allowed to identify and study about fifteen ancient quarries in this range of hills, mainly Roman. Their production was exported to Nîmes and various coastal-sites between Nice and Narbonne. Its exploitation started in about the 4th century BC and reached its climax during the Early Imperial period ; its use was restricted to ornemental architecture and sculpture. From the Late Imperial period on, the production seemed to be limited to a few sarcophagi then to domestic containers. In addition to a renewed approach of the theme's issue, this study has allowed to define a methodology for the survey and the excavation of quarries and above all, to set general directions for a chronological typology of quarrying techniques. The quarries were exploited in pits and serviced by huge hoisting cranes. Stone blocks weighing 0,5 to 6 metric ton were extracted by working teams of 7 to 10 specialists sent from the building site to fulfill specific orders. Their techniques, tools and productivity have been studied in detail. Every quarry site was equipped with a forge and a dwelling area. These specialists were foreign to the local population but exchanged products with them.
La pierre du Bois des Lens est un calcaire blanc et fin extrait à ciel ouvert, à 25 km à l'ouest de Nîmes. De 1974 à 1996, des prospections, des sondages et des fouilles archéologiques ont permis d'identifier et d'étudier, dans ce massif de collines, une quinzaine de carrières antiques, romaines pour la plupart, dont la production a été exportée à Nîmes et dans divers sites de la côte entre Nice et Narbonne. Son exploitation a commencé aux environs du IV s. avant notre ère et a atteint son apogée durant le Haut-Empire ; elle était alors réservée au décor architectural et à la sculpture. A partir du Bas-Empire, la production semble se limiter à quelques sarcophages et, plus tard, à des contenants domestiques. Outre le renouvellement de la problématique du thème, cette étude a permis de mettre au point une méthodologie de prospection et de fouille des carrières, et surtout de poser les premiers jalons d'une typologie chronologique des techniques d'extraction. Les carrières étaient exploitées en fosse et desservies par des puissants engins de levage. Des pierres de 0,5 à 6 t ont été ainsi extraites par des équipes de sept à dix spécialistes envoyés par le chantier de construction pour une commande spécifique. Leurs techniques et leur outillage ainsi que leur productivité ont été étudiés en détail. Chaque carrière comprenait une forge et un habitat. Ces spécialistes étaient étrangers à la population locale mais ils échangeaient des produits.
23 pages
Voir plus Voir moins

Jean-Claude Bessac
Les carrières du Bois des Lens (Gard)
In: Gallia. Tome 59, 2002. pp. 29-51.
Citer ce document / Cite this document :
Bessac Jean-Claude. Les carrières du Bois des Lens (Gard). In: Gallia. Tome 59, 2002. pp. 29-51.
doi : 10.3406/galia.2002.3095
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galia_0016-4119_2002_num_59_1_3095Abstract
The stone of the Bois des Lens is a white and fine-grained limestone extracted in opencast quarries, 25
km west of Nîmes. From 1974 to 1996, surveys, sondages and archaeological excavations allowed to
identify and study about fifteen ancient quarries in this range of hills, mainly Roman. Their production
was exported to Nîmes and various coastal-sites between Nice and Narbonne. Its exploitation started in
about the 4th century BC and reached its climax during the Early Imperial period ; its use was restricted
to ornemental architecture and sculpture. From the Late Imperial period on, the production seemed to
be limited to a few sarcophagi then to domestic containers. In addition to a renewed approach of the
theme's issue, this study has allowed to define a methodology for the survey and the excavation of
quarries and above all, to set general directions for a chronological typology of quarrying techniques.
The quarries were exploited in pits and serviced by huge hoisting cranes. Stone blocks weighing 0,5 to
6 metric ton were extracted by working teams of 7 to 10 specialists sent from the building site to fulfill
specific orders. Their techniques, tools and productivity have been studied in detail. Every quarry site
was equipped with a forge and a dwelling area. These specialists were foreign to the local population
but exchanged products with them.
Résumé
La pierre du Bois des Lens est un calcaire blanc et fin extrait à ciel ouvert, à 25 km à l'ouest de Nîmes.
De 1974 à 1996, des prospections, des sondages et des fouilles archéologiques ont permis d'identifier
et d'étudier, dans ce massif de collines, une quinzaine de carrières antiques, romaines pour la plupart,
dont la production a été exportée à Nîmes et dans divers sites de la côte entre Nice et Narbonne. Son
exploitation a commencé aux environs du IV s. avant notre ère et a atteint son apogée durant le Haut-
Empire ; elle était alors réservée au décor architectural et à la sculpture. A partir du Bas-Empire, la
production semble se limiter à quelques sarcophages et, plus tard, à des contenants domestiques.
Outre le renouvellement de la problématique du thème, cette étude a permis de mettre au point une
méthodologie de prospection et de fouille des carrières, et surtout de poser les premiers jalons d'une
typologie chronologique des techniques d'extraction. Les carrières étaient exploitées en fosse et
desservies par des puissants engins de levage. Des pierres de 0,5 à 6 t ont été ainsi extraites par des
équipes de sept à dix spécialistes envoyés par le chantier de construction pour une commande
spécifique. Leurs techniques et leur outillage ainsi que leur productivité ont été étudiés en détail.
Chaque carrière comprenait une forge et un habitat. Ces spécialistes étaient étrangers à la population
locale mais ils échangeaient des produits.Les carrières du Bois des Lens (Gard)
Jean-Claude Bessac
Mots-clés. Carrière, calcaire, extraction, carrier, typologie technique, forge, diffusion des pierres.
Key-words. Quarry, limestone, extraction, quarryman, technical typology, forge, stone distribution.
Résumé. La pierre du Bois des Lens est un calcaire blanc et fin extrait à ciel ouvert, à 25 km à l'ouest de Nîmes. De 1974 à 1996,
des prospections, des sondages et des fouilles archéologiques ont permis d'identifier et d'étudier, dans ce massif de collines, une quinzaine de
carrières antiques, romaines pour la plupart, dont la production a été exportée à Nîmes et dans divers sites de la côte entre Nice et
Narbonne. Son exploitation a commencé aux environs du IV s. avant notre ère et a atteint son apogée durant le Haut-Empire ; elle était
alors réservée au décor architectural et à la sculpture. A partir du Bas-Empire, la production semble se limiter à quelques sarcophages et,
plus tard, à des contenants domestiques. Outre le renouvellement de la problématique du thème, cette étude a permis de mettre au point
une méthodologie de prospection et de fouille des carrières, et surtout de poser les premiers jalons d'une typologie chronologique des
techniques d 'extraction. Les carrières étaient exploitées en fosse et desservies par des puissants engins de levage. Des pierres de 0,5 à 6 t ont
été ainsi extraites par des équipes de sept à dix spécialistes envoyés par le chantier de construction pour une commande spécifique.
Leurs techniques et leur outillage ainsi que leur productivité ont été étudiés en détail. Chaque carrière comprenait une forge et un habitat.
Ces spécialistes étaient étrangers à la population locale mais ils échangeaient des produits.
Abstract. The stone of the Bois des Lens is a white and fine-grained limestone extracted in opencast quarries, 25 km west of Nîmes. From
1974 to 1996, surveys, sondages and archaeological excavations allowed to identify and study about fifteen ancient quarries in this range
of hills, mainly Roman. Their production was exported to Nîmes and various coastal-sites between Nice and Narbonne. Its exploitation
started in about the 4th century BC and reached its climax during the Early Imperial period ; its use was restricted to ornemental
architecture and sculpture. From the Late Imperial period on, the production seemed to be limited to a few sarcophagi then to domestic
containers. In addition to a renewed approach of the theme's issue, this study has allowed to define a methodology for the survey and
the excavation of quarries and above all, to set general directions for a chronological typology of quarrying techniques. The quarries were
exploited in pits and serviced by huge hoisting cranes. Stone blocks weighing 0,5 to 6 metric ton were extracted by working teams
of 7 to 10 specialists sent from the building site to fulfill specific orders. Their techniques, tools and productivity have been studied in
detail. Every quarry site was equipped with a forge and a dwelling area. These specialists were foreign to the local population but
exchanged products with them.
L'AFFLEUREMENT DE PIERRE DES LENS hauteurs subcévenoles, en marge du plateau de la
garrigue nîmoise. Il faut atteindre le Rhône ou la
La pierre des Lens est un calcaire oolithique, ferme, Méditerranée, à près de 50 km de là, par la voie de Nîmes
blanc et à grain fin, qui était extrait à ciel ouvert dans les à Anduze (Andusia), puis par la voie Domitienne ou
premiers contreforts des Cévennes, environ 25 km à d'autres itinéraires, pour pouvoir bénéficier des
l'ouest de Nîmes dans le Gard (fig. 17). L'affleurement avantages d'un transport fluvial ou maritime. La pierre
est situé entre les vallées de deux cours d'eau non navi des Lens a néanmoins profité d'une diffusion exceptionn
gables à ce niveau : le Gardon, au nord, et le Vidourle, au elle en raison de ses nombreuses qualités techniques et
sud. Il forme une petite chaîne de collines qui culminent esthétiques, bien qu'elle n'appartienne pas à la catégorie
entre 260 et 280 m d'altitude et constituent les premières des roches ornementales et que la région soit largement
Gallia, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002 30 Jean-Claude Bessac, Robert Sablayrolles et al.
ITALIE
El ville avec pierre des Lens
dl ville sans pierre des Lens
•"•W'r '***-*'' pjfy affleurement
^ sens diffusion
) 1 00 km
ESPAGNE
Fig. 17 - Carte générale de situation du Bois des Lens (dessin J.-C. Bessac, CNRS).
pourvue en diverses catégories de pierre, y compris des calcaire était extrait dans une quinzaine de carrières qui
variétés marbrières. se répartissaient sur le territoire de sept villages :
L'affleurement de pierre des Lens se classe dans Montagnac, Moulézan, Fons, Montmirat, Saint-Mamert-
l'ère secondaire, à l'étage du Barrémien supérieur, du-Gard, Crespian et Combas. Son exploitation a repris
faciès urgonien, et occupe une bande de terrain actuellement en trois points de la commune de
nord-sud, de 2 km de large pour 6 km de long, Moulézan après plusieurs décennies d'arrêt. Avec les
au sommet et sur le versant oriental de la chaîne exploitations médiévales et d'époque moderne, il
de collines. Il offre divers sous-faciès plus ou moins faut compter dix-neuf chantiers, répartis dans trois
fins et résistants ; le plus recherché se distingue par grands ensembles : nord, médian et sud (fig. 18). Leur
une structure oolithique très homogène et se trouve importance industrielle décroît du nord au sud, mais
surtout en bordure occidentale de l'affleurement leur intérêt archéologique n'est pas lié à l'ampleur des
(Blanc, Blanc, 1996, p. 20-22). Durant l'Antiquité, ce excavations.
Galba, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 2002 Carrières antiques de la Gaule 31
* carrière antique
© carrière non datée
\% limite de l'affleurement
A point culminant
270 altitude
0 site romain
□ site préromain
--- chemin
SAINT-MAMERT-
DU-GARD
0,5 km + , .^
km
Fig. 18 - Carte de V affleurement de calcaire du Bois des Lens : Al, carrière de Mathieu ; A2, carrière de Bone ; A3, carrière de Ritter ;
A4, carrière de La Figuière ; A5, anciennes carrières de Fons ; A6, Héral-Nègre ; A 7, carrières du Visseau du Courpatas ; Bl, carrière de
la combe de La Pesada ; B2, carrière haute du Serre deFrigoulet ; B3, carrière basse du Serre deFrigoulet ; B4, carrière nord de La Commune ;
B5, carrière centrale de La Commune ; B6, carrière orientale de La Commune ; B7, carrière occidentale de La Commune ; B8, carrières du Serre de
Matalas ; B9, carrière du Roquet ; Cl, carrière de Rocamaillet ; C2, carrières des Pielles ; C3, La Peyrière de Martin (dessin J.-C. Bessac, CNRS).
Galha, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002 Jean-Claude Bessac, Robert Sablayrolles et al. 32
PROBLÉMATIQUE ET DÉROULEMENT carrières. Il fallait donc faire un choix étant donné
l'impossibilité matérielle d'étudier de manière exhaustDES RECHERCHES
ive toutes les carrières anciennes de la région.
L'étude archéologique des carrières du Bois des Lens L'affleurement de pierre à retenir devait répondre au
s'est déroulée entre 1978 et 1996 dans le cadre de pros mieux à ces lacunes et, d'une manière plus générale, aux
questions techniques et archéologiques qui se posent en pections, de sondages, de fouilles programmées et d'un
sauvetage urgent. C'est la plus importante opération amont de la production monumentale. Il était nécessaire
archéologique qui ait été engagée en France sur ce en particulier de trouver un matériau d'une finesse de
thème. En Europe occidentale, entre 1950 et 1990, on grain et d'une texture proches de celles du plâtre, de
dénombre seulement deux autres fouilles archéo manière à bien reconnaître les impacts et les outils qui en
logiques de carrières romaines : le site de Saint-Boil près étaient à l'origine. Cette pierre devait aussi présenter des
caractères d'identification faciles à reconnaître sur des d'Autun (Monthel, Pinette, 1977 et Monthel, infra,
ouvrages anciens et sans risque de confusion avec p. 89-120) et celui de Kruft en Rhénanie (Rôder, 1957 et
d'autres roches. Il était également intéressant de recherLukas, infra, p. 155-174). Si d'importantes informations
cher une zone de carrière qui ait conservé des acteurs de ont pu être alors recueillies dans ces deux carrières, le
traitement des données et les résultats obtenus sont l'extraction traditionnelle, afin de confronter les hypo
néanmoins très différents de ceux que l'on peut attendre thèses avec la réalité technique et de compléter les inves
d'une approche du sujet sous le double point de vue du tigations archéologiques par des enquêtes ethno
professionnel de la pierre et de l'archéologue. graphiques. La dernière exigence pour le choix de cet
L'exploitation romaine des carrières de pierres de affleurement était qu'il soit assez libre de toute
contrainte urbaine, agricole ou industrielle d'importtaille est étroitement liée à l'activité du bâtiment ; elle
représente donc un secteur socio-économique majeur de ance, afin de pouvoir y conduire des recherches en toute
l'Antiquité, en particulier en zone méditerranéenne, très sérénité, y compris sur l'environnement archéologique
riche en pierres. Pour faciliter l'éclosion et le dévelo des exploitations. Le calcaire du Bois des Lens répondait
ppement d'une recherche archéologique à l'échelle du parfaitement à cette définition. C'est donc dans cette
thème, il fallait donner la priorité à une démarche optique que s'est engagée l'étude de l'affleurement, à
méthodologique, proposer rapidement les premiers partir de 1976, avec l'aide de mes collaborateurs de
jalons d'une typologie chronologique des techniques toujours, chercheurs de terrain passionnés par l'archéo
d'extraction et entreprendre un inventaire (CSRA, 1981, logie régionale 19.
p. 73; 1984, p. 79; 1990, p. 155-157). Précisons qu'il Mais la nouveauté de l'étude archéologique des
n'existe actuellement aucune mesure archéométrique carrières dans un massif boisé, qui était alors peu
fréquenté par les archéologues, impliquait au préalable sûre, qui soit susceptible de donner une date, même
une vaste prospection générale ponctuée de sondages. approximative, à partir d'échantillons de pierre de
Elle a été réalisée entre 1974 et 1978 et a permis de carrière. Un simple dégagement des structures rupestres
ne pouvait donc suffire : des fouilles stratigraphiques cerner la nature et la densité de l'occupation antique de
fines s'imposaient18 mais elles ne pouvaient être cette microrégion (Bessac et al, 1979). Une prospection
engagées sans une longue réflexion sur la problé spécifique aux carrières a pris la suite, entre 1978 et 1985.
matique, suivie d'importantes études préliminaires. Elle a été divisée en deux volets : le premier a été réservé
La province de Narbonnaise, pourtant riche en à une recherche documentaire (bibliographie, carto
graphie, analyses de photographies aériennes et de constructions monumentales et en sculptures de pierre,
comme de nombreuses autres régions de Gaule, n'avait cadastres, toponymie, enquêtes auprès des usagers des
pas encore connu de recherche approfondie sur ses
19. A. Allara(t), A. Antonorsi (f), R. Bonnaud, F. Bos, L. Gré,
18. On ne peut souscrire à une opinion développée par M. Waelkens A. Lauffray, J. et O. Maebe, A. et M. Aucher, M.-R. Sire, A. Legrand,
(1995), qui pense que fouiller une carrière n'est pas une bonne J.-P. Thouzellier et Z. Valat, qu'ils soient remerciés ici, sans oublier tous
solution et qu'il suffit de répertorier tout ce qui est visible actuellement ceux qui ont participé, de façon plus ponctuelle, aux nombreuses
et s'entendre avec ceux qui poursuivent l'exploitation pour qu'ils campagnes de prospection et de fouilles, ils se reconnaîtront dans ces
signalent tout ce qu'ils pourront trouver. lignes.
Galha, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 2002 Carrières antiques de la Gaule 33
lieux, etc.) ; le second a concerné la recherche sur le
terrain. Les premiers résultats ont permis de program
mer les sondages et les fouilles (Bessac, 1986a). Les
nombreux problèmes qu'il a fallu résoudre durant cette
phase ont donné lieu à une étude méthodologique
propre à cette catégorie de prospection (Bessac, 1986b).
En complément des recherches sur l'affleurement de
calcaire, il a été nécessaire de conduire une étude sur la
diffusion de la pierre des Lens dans l'ensemble de la
province de Narbonnaise et même au-delà (Bessac, 1996,
p. 60-79).
Fig. 19 - Exemple d'élément sculpté très finement en pierre des Lens : L'EMPLOI ET LA DIFFUSION
le motif axial de la frise de la Maison Carrée à Nîmes (photo DE LA PIERRE DES LENS f.-C. Bessac, CNRS).
Une statue-menhir de la fin du Néolithique a été
découverte près du village de Moulézan, à quelques kil Seul le marbre fin et blanc de Carrare - l'antique Luni,
omètres du Bois des Lens 20. Mais ce n'est là qu'un emploi au sud de La Spezzia en Italie du Nord - constitue un
assez rare qui découle de la récupération d'un bloc concurrent très sérieux pour le calcaire oolithique
erratique. L'extraction de blocs dans la roche massive du nîmois. Mais, pour des raisons qui nous échappent
Bois des Lens n'a commencé que très modestement, à - peut-être un prix trop élevé -, ce marbre reste encore
partir du IVe s. avant notre ère, semble-t-il, sans toutefois un peu en retrait dans les monuments de la côte de la
abandonner complètement l'utilisation de blocs naturel Narbonnaise au début du Haut-Empire. La pierre des
lement isolés, qui dispense de l'usage d'outils spéci Lens a été reconnue dans beaucoup d'oeuvres antiques, à
fiques. Cette pierre a alors surtout servi pour la sculpture Nîmes mais aussi sur la côte méditerranéenne, entre
statuaire cultuelle 21 et, de manière plus exceptionnelle, Nice et Narbonne23, et en moindre mesure dans
pour l'architecture d'inspiration hellénistique dans la l' arrière-pays. À Nîmes, comme ailleurs, cette* pierre
région de Nîmes 22. figure en place d'honneur dans les monuments les plus
L'usage de ce matériau s'est soudainement amplifié à ornés, à l'exemple de la Maison Carrée (fig. 19). Son
partir du dernier quart du Ier s. avant notre ère et il a usage est attesté principalement sous la forme de chapi
souvent alors été employé comme un succédané du teaux à feuilles d'acanthe ou à volutes, de colonnes
marbre. La pierre des Lens connaît un très grand essor cannelées et de statues dans la plupart des villes romaines
dans l'ensemble de la province de Narbonnaise, et même de la région : Beaucaire, Arles, Fréjus, Nice, Béziers,
au-delà, entre le début du Haut-Empire romain et Narbonne. On la trouve aussi isolée en campagne, mais
jusqu'aux environs du milieu du IIe s. de notre ère. C'est toujours dans des réalisations prestigieuses, tel le
le matériau le mieux adapté à la sculpture et au décor monument de Murviel-lès-Montpellier dans l'Hérault
architectural parmi les nombreuses pierres exploitées (Gassend et al, 1995). Ses excellentes propriétés
dans la région par les Romains (Bessac, 1996, p. 45-79). physiques et chimiques autorisent la production
d'œuvres au décor fouillé jusqu'à l'extrême - parfois de
manière plus audacieuse que dans le marbre -, tout en
20. Cette statue a été acquise par le Service régional de l'archéologie
de Languedoc-Roussillon à Montpellier.
23. Dernièrement, à la demande de G. Castellvi et G Descamps, j'ai 21. Voir notamment les guerriers de Saint-Chaptes (Arcelin et ai, 1992, expertisé des fragments architectoniques ornés en pierre des Lens qui p. 207, fig. 16) et de Grézan (Lassalle, 1981, p. 226-227), statues conser ont été découverts près de la redoute Béar dans la rade de Port-Vendres vées au musée archéologique de Nîmes. (Pyrénées-Orientales) ; s'il s'avère que ces éléments proviennent de la
22. Il s'agit de la tour hellénistique de l'oppidum de Mauressip à Saint- côte, et non de pillages de monuments plus au nord, il faudra élargir
Côme-et-Maruéjols dans le Gard (Py, 1990, p. 117-123). l'aire de diffusion de cette roche vers le sud-ouest.
Gallia, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002 Jean-Claude Bessac, Robert Sablayrolles et al. 34
garantissant leur conservation à long terme. Hormis sa TECHNIQUES ANTIQUES D'EXTRACTION
diffusion par voie maritime, c'est principalement autour ET CHRONOLOGIE
de l'axe routier de la voie Domitienne que s'organise la
répartition de sa production. En préambule aux commentaires sur la stratégie des
Les premières invasions et la période d'anarchie carriers et pour faciliter la présentation des diverses
militaire de l'Empire semblent se concrétiser, dans les exploitations antiques du Bois des Lens, il est indispens
carrières du Bois des Lens, par un très important recul de able de décrire sommairement les principes généraux
l'extraction, tant d'un point de vue qualitatif que quantit de l'extraction dans ce type d'affleurement et de définir
les structures d'exploitation qui en découlent. Mais il est atif. Il s'agit d'un arrêt quasi total de la production archi
également important de proposer sans attendre un tecturale dans ces chantiers qui ne fait que confirmer ce
abrégé des principaux repères chronologiques liés aux que l'on constate en matière de construction monumenta
traces des outils d'extraction qui ont été utilisés dans cet le à cette époque. L'étude archéologique ne révèle plus
qu'une extraction très réduite et intermittente, un temps affleurement : c'est par ce moyen qu'a pu être obtenue la
orientée vers la production de sarcophages et ensuite, à datation approximative de certains chantiers dépourvus
partir de l'époque mérovingienne, uniquement destinée de céramique. Les autres particularités chronologiques
aux besoins domestiques individuels. Cette chute globale seront proposées dans le chapitre consacré aux diffé
de la production ne peut être entièrement imputée aux rentes stratégies d'extraction.
seules conséquences directes des événements politico- L'extraction commence par l'élimination de la découv
erte* inutilisable comme pierre de taille, mis à part dans militaires d'alors, elle était déjà bien amorcée par la
sensible diminution de l'activité monumentale au cours les rares endroits où la roche massive se trouve naturell
du IIe s. de notre ère dans la région nîmoise. ement en surface. La roche étant souvent très fracturée à
ce niveau supérieur, il est possible d'employer des outils Il faudra attendre le second âge roman pour que la
pierre des Lens soit à nouveau très recherchée pour la ordinaires de terrassement. Dès que la roche massive est
atteinte, le carrier antique dispose d'un premier sol de sculpture des édifices religieux de la région : cathédrale
carrière en bordure duquel il va ouvrir un front de taille* de Nîmes, abbatiale de Saint-Gilles, primatiale d'Arles,
et préparer un nouveau sol. Si l'exploitation est église de Beaucaire (Blanc, 1995, p. 60 ; Bessac, 1996,
p. 55-59) . Mais, alors, il semble que ce soit le remploi des
blocs antiques qui prime sur l'extraction. Dans le Bois
des Lens, ce matériau n'est plus exploité en carrière que
modestement pour des besoins locaux qui sont matérial
isés essentiellement par la confection très sommaire
d'urnes ou de jarres en pierre. En dépit d'un très
modeste redémarrage de la production de blocs de
construction au XIVe s., c'est toujours l'extraction de
cylindres pour la taille sur place de récipients en pierre
Illustration non autorisée à la diffusion qui prédomine.
L'exploitation de la pierre de taille ne reprend
vraiment une certaine ampleur qu'à partir du XIXe s. Sa
diffusion pour la sculpture atteint, vers la fin de ce siècle,
un niveau international en s'élargissant aux pays voisins
de la France, en particulier vers le nord (Suisse,
Allemagne, Belgique) . Aujourd'hui, elle sert surtout à la
fabrication de revêtements muraux et de charge en
calcium pour divers produits chimiques. Ces dernières
exploitations sont conduites avec de puissants moyens, Fig. 20 - Position de travail d'un carrier romain au cours
qui exigent une très grande vigilance de la part des cher du creusement d'une tranchée d'extraction à l'aide d'une escoude
cheurs pour préserver le patrimoine archéologique. à doubles dents pointues (dessin M.-R. Sire).
Gallia, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002 antiques de la Gaule 35 Carrières
commencée à flanc de coteau, il doit creuser une large et
profonde entaille profilée en « L » près de la rupture de
pente. Il obtient ainsi le front de taille, et un ressaut hori
zontal à l'avant qui constitue l'amorce du niveau
inférieur du sol de carrière. Dans le cas d'une exploi
tation en fosse, ou d'un approfondissement du chantier,
le carrier doit sacrifier le volume d'un bloc en creusant le
premier sol de carrière jusqu'à la profondeur qui corre
spond à la hauteur des blocs à extraire. La hauteur
maximale des blocs romains sur lit de carrière*, c'est-à-
dire dans le sens de la stratification géologique, est géné
ralement limitée aux environs de 1,10 m à cause du mode
de creusement des tranchées d'extraction (dénommées
aussi havages*). Dans les chantiers préromains, elle est
réduite au moins de moitié.
L'entaille préliminaire et, d'une manière plus
générale, la destruction de la roche se pratiquent à l'aide
d'un pic de carrier* ordinaire ou parfois avec l'outil
d'extraction dénommé escoude24. C'est un outil
composé d'un long manche et d'une partie métallique
oblongue, étroite et bien équilibrée, qui rappelle un peu
la silhouette d'une pioche de terrassier (fig. 20) ; selon la
résistance des pierres et les époques, ses deux extrémités
actives ont été forgées de diverses manières. Dans
l'affleurement des Lens, on observe les changements
typologiques suivants : tranchants étroits (« tradition
hellénistique », fin du Bas-Empire, XIVe-XXes.), doubles
5 cm dents pointues (Haut-Empire et début du Bas-Empire) 25,
doubles dents droites (fin du Bas-Empire) et pointes Fig. 21 — Évolution des extrémités actives de l'escoude dans
(époque tardo-romaine et Moyen Age) (fig. 21). les carrières du Bois des Lens ; à gauche l'extrémité de l'outil,
Après ces opérations préliminaires, le carrier au centre sa trace, à droite le symbole conventionnel utilisé
au cours des relevés : 1, tradition hellénistique, fin du Bas-Empire, implante sur le sol de carrière supérieur le canevas
XIV-XXe s. ; 2, Haut-Empire et début du Bas-Empire ; 3, fin du d'extraction*, qui correspond aux dimensions des blocs
Bas-Empire ; 4, époque tardo-romaine ; 5, époque tardo-romaine de sa commande et qui donne souvent la limite du front et Moyen Age (dessin J.-C. Bessac, CNRS).
de carrière*. Il doit donc tenir compte aussi de la largeur
de ses havages et intégrer les défauts géologiques tels que
les fissures, les diaclases, les altérations karstiques, etc. La n'est que de 0,08 à 0,09 m ; dans les carrières romaines,
largeur des tranchées d'extraction varie d'habitude avec elle dépasse fréquemment le décimètre au sommet pour
leur profondeur. Dans les chantiers préromains, où leur se réduire en « V » dans leur tiers inférieur. Si la tranchée
profondeur est souvent inférieure à 0,40 m, leur largeur mesure moins de 1 m de long, le carrier romain peut la
creuser à partir du sol de carrière inférieur ; au-delà, il
24. Le mot escoude, du latin escudere, désigne dans les carrières le pic est obligé d'introduire une jambe à l'intérieur, l'autre
d'extraction spécial qui est utilisé pour le creusement de tranchées restant allongée sur le sol de carrière supérieur (fig. 20) .
étroites dans la pierre (Larousse, 1870, p. 870 ; Bessac, 1991b et 1996, Dans ce cas, il n'est donc possible d'obtenir que des blocs p. 196).
d'une hauteur limitée par la stature de l'ouvrier au 25. Un élargissement progressif de l'espacement des dents semble
niveau de son bassin. C'est cette position de travail qui intervenir entre le début du Haut-Empire et le début du Bas-Empire
(Bessac, 1996, p. 208-210). détermine naturellement la profondeur des tranchées.
GaUia, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS EDITIONS, Paris, 2002 36 Jean-Claude Bessac, Robert Sabla\rolles étal.
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 23 - Emboîtures du Haut-Empire vues de front dans la carrière
de Mathieu (Al) : à gauche, le coin de fer s'est cassé au cours de
Fig. 22 - Creusement d'emboîtures romaines à l'aide d'un mortaisoir l'extraction et a été abandonné ; au milieu, le sol de carrière oblique
(dessin M.-R. Sire). correspond à un joint de stratification (photo f.-C. Bessac, CNRS).
Notons toutefois que dans les pierres tendres, comme L'opération finale de l'extraction consiste à disposer
celle de L'Estel au Pont du Gard, les Romains creusaient les coins dans leur logement et à les percuter avec une
parfois des tranchées étroites et profondes entièrement à masse de manière à répartir très équitablement la
partir du sol de carrière supérieur (voir Bessac et Vacca- pression exercée par chacun d'eux, jusqu'à ce que la
Goutoulli, supra, p. 11-28). rupture de la base du bloc se produise. Les coins sont en
Une fois le bloc cerné de tranchées sur ses trois côtés fer dans toutes les exploitations du Bois des Lens, à une
- le front de taille étant déjà libre -, le carrier doit exception près : le chantier de « tradition gallo-grecque »
creuser un emplacement pour placer les coins à sa base. du Roquet (B9), que l'on doit considérer en marge des
Il peut opter pour des séries de trous indépendants cultures techniques spécifiquement gréco-romaines. Les
disposés en ligne : les enboîtures*, ou pour une longue coins antiques sont disposés dans leur logement entre
saignée profilée en « V » : l'encoignure*, qui est d'un deux cales constituées de lames de fer : les paumelles*,
usage beaucoup plus rare dans les carrières romaines sauf durant la période du Haut-Empire. Dans ces derniers
méridionales. Ce creusement est pratiqué généralement chantiers, les parois des emboîtures et des encoignures
au pic, sauf durant l'époque romaine où un outil parti sont creusées de séries de doubles petits sillons perpendic
culier est employé : le mortaisoir*. Celui-ci se présente ulaires au front de taille, qui facilitent le blocage de
comme une escoude que l'on aurait réduite environ d'un chaque coin en bonne position. La présence de ces sillons
tiers en tous sens. Mais il est forgé de façon à ce que ses constitue donc un indice complémentaire de datation.
deux extrémités tranchantes soient légèrement plus Une fois que le bloc est extrait, ils apparaissent très clair
larges que le corps métallique de l'outil après le renfl ement sur la paroi inférieure des encoignures ou
ement de sa douille, à l'emplacement du manche (fig. 22) . des emboîtures, qui subsiste sur le sol de carrière
Entre le début du Haut-Empire et la première moitié du (fig. 24) . Les emboîtures montrent diverses découpes en
Bas-Empire la largeur de ce tranchant est restée assez plan : triangulaires, trapézoïdales droites, trapézoïdales
stable (environ 1 ,5 cm) et a donné des emboîtures et des dentelées ; ce ne sont là que des particularités propres à
fonds d'encoignures de section rectangulaire très chaque carrier, qui servent éventuellement à dénombrer
régulière (fig. 23). Durant toutes les autres périodes, ces spécialistes et à identifier les gauchers des droitiers
mise à part l'époque moderne, le creusement des emboît mais qui n'offrent pas ici d'intérêt chronologique.
ures au pic de carrier leur a procuré un profil plus ou Après l'extraction du bloc, il reste parfois des irrégul
moins ovale et souvent assez irrégulier. arités sur le sol de carrière, elles sont souvent suppri-
Gallia, 59, 2002, p. 1-204 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 2002