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Dominique Baudais
Les manches en bois dans le Néolithique du Jura
In: La Main et l’Outil. Manches et emmanchements préhistoriques. Table Ronde C.N.R.S. tenue à lyon du 26 au 29
novembre 1984, sous la direction de D. Stordeur. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux,
1987. pp. 197-209. (Travaux de la Maison de l'Orient)
Résumé
Les manches en bois de Clairvaux et Chalain (Jura) appartiennent au Néolithique moyen Bourguignon et à la civilisation Saône-
Rhône. Parmi les essences employées, signalons le frêne, l'érable et le hêtre. La technique de l'assemblage indirect est
prédominante. Quatre types de manches ont été reconnus :
1 - le manche droit à tête renflée et percée d'une mortaise aveugle ou traversante. Il est le plus courant et apparaît dès la fin du
Cortaillod
2 - le manche droit simple à emmanchement par tenon caractérise la fin du Néolithique
3 - le manche court droit à mortaise traversante au centre d'une petite tête massive semble se limiter au Néolithique moyen
4 - le manche coudé dans une fourche naturelle apparaît très tôt au Néolithique et se généralise ensuite dans une version courte.
Abstract
ABSTRACT: The wooden handles of axes and adzes found on the lake shore sites of Clairvaux and Chalain date from the «
Néolithique moyen Bourguignon » and late Neolithic « Civilisation Saône- Rhône ». The wood species commonly employed were
ash, maple, beech. The working edge was most often indirectly fixed to the handle by means of an intermediary sheath. The
handles can be separated into 4 groups:
1 - the long straight handle with a swollen head totally or partially perforated is the most frequent form and appears at the end of
the Cortaillod period
2 - the long straight handle with a tenon joint is frequent in the final phase of the Neolithic age
3 - the short straight handle with a transversally perforated head seems to be restricted to the middle Neolithic
4 - the short bent handle fabricated in the fork of two branches appears during the middle Neolithic and is increasingly important
during the late Neolithic.
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Baudais Dominique. Les manches en bois dans le Néolithique du Jura. In: La Main et l’Outil. Manches et emmanchements
préhistoriques. Table Ronde C.N.R.S. tenue à lyon du 26 au 29 novembre 1984, sous la direction de D. Stordeur. Lyon : Maison
de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 1987. pp. 197-209. (Travaux de la Maison de l'Orient)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/mom_0766-0510_1987_act_15_1_1710V
LES MANCHES EN BOIS DANS LE NÉOLITHIQUE DU JURA
Dominique BAUDAIS
RÉSUMÉ : Les manches en bois de Clairvaux et Chalain (Jura) appartiennent au Néolithique moyen
Bourguignon et à la civilisation Saône-Rhône. Parmi les essences employées, signalons le frêne,l'érable
et le hêtre. La technique de l'assemblage indirect est prédominante. Quatre types de manches ont été
reconnus : 1 - le manche droit à tête renflée et percée d'une mortaise aveugle ou traversante. Il est le
plus courant et apparaît dès la fin du Cortaillod. 2 - le manche droit simple à emmanchement par
tenon caractérise la fin du Néolithique. 3 - le manche court droit à mortaise traversante au centre
d'une petite tête massive semble se limiter au Néolithique moyen. 4 - le manche coudé dans une
fourche naturelle apparaît très tôt au Néolithique et se généralise ensuite dans une version courte.
ABSTRACT: The wooden handles of axes and adzes found on the lake shore sites of Clairvaux and
Chalain date from the « Néolithique moyen Bourguignon » and late Neolithic « Civilisation Saône-
Rhône». The wood species commonly employed were ash, maple, beech. The working edge was most
often indirectly fixed to the handle by means of an intermediary sheath. The handles can be separated
into 4 groups : 1 - the long straight handle with a swollen head totally or partially perforated is the
most frequent form and appears at the end of the Cortaillod period. 2 - the long straight handle with
a tenon joint is frequent in the final phase of the Neolithic age. 3 - the short handle with a
transversally perforated head seems to be restricted to the middle Neolithic. 4 - the short bent handle
fabricated in the fork of two branches appears during the Neolithic and is increasingly important
during the late Neolithic.
Les études concernant le mobilier en matières périssables (bois, écorces, vanneries) ont pris
beaucoup de retard par rapport aux domaines plus traditionnels de l'archéologie. Certes les
conditions de conservation ne se rencontrent pas partout, mais on constate qu'au cœur même
des zones riches en sites saturés d'eau -tourbière, lac, rivière- et propices à la bonne
conservation des matières périssables, il aura fallu attendre ces vingt dernières années pour
voir apparaître les premiers travaux spécialisés sur ces matériaux (Müller- Beck, 1965 ; Vogt,
1951 ; Guyan, 1966). Les premières recherches sur les lacs du Jura et de Savoie remontent
à la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, mais une fois ce premier
engouement passé ces sites, et les nombreux problèmes qu'ils soulevaient, ont peu à peu
perdu de leur intérêt. La reprise des fouilles lacustres sur les lacs de Clairvaux, de Chalain
(Jura) et de Paladru (Isère) a entre autres stimulé un regain d'intérêt pour le mobilier en
bois, si important pour la compréhension des processus de fabrication, d'assemblage et
d'utilisation de toute une série d'outils à la base de l'économie préhistorique.
Entre le début du siècle et aujourd'hui, les nombreuses stations de Clairvaux et Chalain
ont livré d'importantes séries d'objets en bois. Les sédiments gorgés d'eau ont permis la
découverte d'objets aussi divers que des arcs, de très nombreux récipients, des peignes, des
louches ainsi que des manches en bois. Les collections anciennes provenant de ces deux lacs
sont principalement déposées dans les musées de Lons-le-Saunier (Jura) et Besançon (Doubs).
Ces pièces ont souffert de l'absence de moyen de conservation réellement approprié. La
La Main et l'Outil .· manches
et emmanchements préhistoriques
TMO 15, Lyon, 1987 198 D. BAUDAIS
reprise des recherches à Clairvaux en 1970, par P. Pétrequin dans le cadre de la direction
des Antiquités Préhistoriques de Franche-Comté puis de l'URA 12, a permis de nouvelles
découvertes, en particulier une série de manches qui complète le répertoire des formes connues
jusqu'à ces dernières années dans le Néolithique du Jura. Ces découvertes offrent aussi la
possibilité de replacer les collections anciennes dans un contexte stratigraphique bien étayé,
ce qui n'était pas toujours le cas auparavant. Grâce à ces deux sources de documentation
nous disposons maintenant d'environ trente manches (ou fragments) répartis selon quatre types :
- les manches longs - droit à tête renflée et à mortaise
- droit à tenon simple
- les manches courts - droit à tête spatuliforme et à mortaise
- coudé et à tenon
Les deux types de manches longs se partagent la majorité des pièces étudiées alors que les
manches courts sont encore très rares.
DEFINITION DU MANCHE
Le manche permet la préhension et la manipulation aisée de l'outil. La longueur du manche
a un rôle essentiel, puisqu'en percussion lancée elle sert à prolonger le bras et à augmenter
en conséquence l'amplitude du mouvement. La longueur détermine aussi la façon d'utiliser
le manche, à une main ou à deux mains. Une lame utilisée en percussion lancée peut être
employée à deux fonctions différentes : couper ou équarrir. Pour ces deux actions la lame
n'a pas la même orientation par rapport à l'axe du manche. Pour couper, le fil de la lame
est placé parallèlement au manche, au contraire il est orienté perpendiculairement pour
équarrir une surface. C'est la distinction entre la hache et l'herminette, la longueur du manche
ne joue ici aucun rôle.
Les modes d'emmanchement
II y a deux formes de manche dans le mobilier préhistorique, les droits et les coudés. Cette
distinction morphologique a peu d'effet sur la destination des manches : indistinctement ils
peuvent être courts ou longs, emmanchés parallèlement ou perpendiculairement à l'axe. La
technique d'emmanchement fait appel à deux procédés différents décrits par J. Winniger
(Winniger, 1981 a), qui s'appliquent à la fois au manche droit et au manche coudé.
- L'outil est introduit dans le manche, c'est alors la technique de la mortaise que Winniger
appelle aussi «assemblage de manche».
- Le manche est introduit dans l'outil, c'est la technique du tenon et Winniger parle alors
«d'assemblage de lame».
Ces deux techniques d'assemblage permettent d'effectuer indistinctement des emmanchements
directs entre la lame et le manche, ou indirects en utilisant des gaines intermédiaires en bois
de cerf. La combinaison des critères morphologiques des manches et des techniques d'assemblage
aboutit à une multiplication et une complexité des cas de figures que l'archéologue n'est plus
toujours en mesure de reconstituer, puisque bien souvent l'étude porte sur du mobilier
fragmenté et incomplet. Malgré tout, le manche reste un témoin de première importance
pour la reconstitution de l'outil et pour appréhender dans le détail son utilisation. Bien
entendu cette approche ne peut se passer de l'apport des analyses détaillées des industries
lithiques et/ou osseuses qui lui sont associées.
MATIÈRE PREMIÈRE ET TECHNOLOGIE DU BOIS
Le choix des essences apparaît primordial, car la longévité et l'efficacité d'un manche
dépendent des propriétés mécaniques du bois. Les expériences accumulées au cours du
Mésolithique ont pu rapidement être mises à profit avec l'apparition des techniques nouvelles
du Néolithique. Ce processus est perceptible très tôt en Suisse centrale. Dès l'aube du
Néolithique la stricte sélection des essences pour réaliser l'outillage en bois est déjà opérée,
ces choix ne seront pas démentis par la suite. MANCHES EN BOIS 199
Le choix se porte principalement sur le frêne, l'érable, le hêtre et le chêne, mais d'autres
bois comme les fruitiers, le houx, l'orme et l'aulne sont parfois employés. Les essences les
plus courantes ont les caractéristiques suivantes :
- le frêne est un bois mi-dur à dur, souple et élastique qui résiste bien aux fortes flexions,
aux chocs et aux vibrations grâce à ses longues fibres longitudinales ;
- l'érable est mi-dur, souple avec une bonne résistance mécanique, il se travaille facilement ;
- le hêtre est un bois mi-dur à dur qui résiste bien aux chocs, sa souplesse est satisfaisante ;
- le chêne, mi-dur à dur, a une très bonne résistance mécanique mais il est moyennement
souple et élastique.
La sélection des pièces de bois dans les différentes parties de l'arbre revêt une grande
importance. L'artisan néolithique a su tirer le meilleur parti de la forme naturelle du bois
et de ses propriétés mécaniques.
L'origine, dans l'arbre, de la matière première, varie selon la forme du manche.
Pour les manches droits, une attention particulière est portée au sens des fibres ; le manche
est taillé pour suivre au plus près les fibres longitudinales du bois et exploiter son élasticité
naturelle. On a toujours évité d'employer le cœur du tronc ou de la branche. Tant que le
manche sera pourvu d'une tête d'emmanchement à ailette arrière, l'ébauche sera prise à la
base du tronc, son extrémité distale façonnée à l'amorce des racines. Par la suite, la tête du
manche devenant droite, le choix du bois sera beaucoup moins sélectif, toute pièce de bois
d'un diamètre supérieur à 1 5 cm convient. L'ébauche est taillée pour faire en sorte que le
manche répercute le choc de la percussion transversalement à ses cernes de croissance et ce
sur toute sa longueur. En général c'est le bois qui tire au cœur de l'arbre qui se trouve sur
la face frontale du manche (Fig. 1 : 1-2). Cet impératif est doublement important pour le
manche à mortaise dont les joues de la perforation sont peu épaisses et très vulnérables.
L'orientation transversale des cernes augmente la cohésion des parois et évite leur éclatement.
Dans le cas contraire la joue risque plus facilement d'éclater et le manche de se fendre sur
toute sa longueur car l'absorption du choc n'est pas assurée par la succession des « couches »
de bois constituées par les différents cernes de croissance.
L'ébauche des manches coudés est toujours sélectionnée dans une fourche de l'arbre; il
n'existe pas, à notre connaissance, de manche monoxyle dont le coude aurait été façonné de
toute pièce dans un segment droit. Au départ d'une branche, on constate que le bois externe
du tronc (ou d'une grosse branche) a généralement une structure fibreuse plissée et tourmentée
qui est dotée d'une plus grande résistance mécanique. Ces caractéristiques paraissent avoir
été mises à profit très tôt au Néolithique. Le manche peut être taillé dans le tronc ou dans
la branche, l'étude des cernes de croissance du bois permet d'effectuer l'attribution avec un
maximum de précision. Le manche façonné dans le tronc reste le cas le plus fréquent, alors
que la partie coudée occupe la zone peu fissile des premiers centimètres du départ de la
branche ; elle est aménagée en forme de tenon (assemblage de lame) ou de fourche (assemblage
de manche).
Le mobilier de Clairvaux et de Chalain illustre encore de manière incomplète ces deux
grandes familles de manches mais il permet déjà de dresser un premier bilan des formes et
des procédés d'assemblage entre l'outil et son manche.
LE MANCHE DROIT À TÊTE RENFLÉE ET À MORTAISE (Fig. 1-2)
C'est numériquement la forme de manche la plus courante avec 15 exemplaires dont 4
complets ; pour les autres, seule la tête d'emmanchement subsiste en tout ou en partie.
Morphologie et technologie
Ces manches sont pour une moitié en frêne et pour l'autre en érable, le bois provient
d'un segment de tronc ou d'une grosse branche. Les cognées à tête renflée se caractérisent
par un manche droit très long, les complets mesurent respectivement 720 mm, 710 mm, 200 D. BAUDAIS
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g.7 manches droits à tête renflée et à mortaise: 1-2, Clairvaux- motte aux Magnins-III (érable), dépôt
DRAP; 3, Chalain, Musée de Lons-le-Saulnier (frêne). EN BOIS 201 MANCHES
680 mm (Fig. 1) et 550 mm pour un plus court (Fig. 2). Un petit ergot saillant est aménagé
sur la face frontale de l'extrémité proximale du manche ; il joue le rôle de garde d'arrêt pour
la main. L'épaisseur moyenne de la section ovoïde du manche est de 33 χ 22 mm.
La tête d'assemblage prolonge régulièrement le manche, elle est peu saillante, longue et
renflée en son milieu, en forme de fuseau, elle se démarque bien de celle plus lourde et
proéminente du manche à tête-massue. La tête est longue, ses faces latérales sont symétriques
et légèrement bombées en leur milieu pour s'effiler progressivement et se rejoindre au sommet
(190 47 64 mm) (Fig. 1 : 1-2 ; Fig. 2 : 1-2). La face dorsale est droite, celle frontale est plate
et biseautée vers l'arrière à son extrémité distale. Vue de profil, la tête diverge
légèrement de l'axe du manche, elle peut s'en éloigner de 6° à 10° au plus. La mortaise qui
ajoure la face frontale est quadrangulaire et aveugle, son grand côté est parallèle au manche
(33x24 mm), sa profondeur dépasse rarement 35 mm. L'orientation de la mortaise traduit,
dans tous les cas étudiés, un emmanchement parallèle. Un seul manche, sur toute la série,
est muni d'une mortaise traversant de part en part la tête d'assemblage ; son ouverture est
ovoïde, sa forme en tronc de cône est plus étroite à l'extrémité dorsale. L'épaisseur des joues
pour les deux types de mortaises oscille entre 10 et 15 mm, ce qui est très peu.
La morphologie et la fabrication de ces manches présentent très peu de variabilité ; ceux-
ci sont homogènes et fortement stéréotypés à l'intérieur d'une aire géographique restreinte.
L'emmanchement
Ces manches sont dépourvus d'emmanchement, sauf trois pièces associées à des gaines en
bois de cerf provenant des fouilles anciennes et dont l'authenticité des assemblages reste
suspecte (Fig. 2 : 2, 4-5). Sur les manches récemment découverts, les parois des mortaises
sont verticales ou légèrement surplombantes, les fonds bien plats sans la moindre trace de
déformation ou de traumatisme du bois. Cette forme de parallélépipède ne convient pas à
l'autoblocage d'une lame en pierre grossièrement conique ; au contraire elle est idéale pour
recevoir avec le maximum de points de contact le tenon rectangulaire d'une gaine en bois
de cerf. La gaine est enchâssée de force dans la mortaise, elle y tient d'elle-même sans lien
ni mastic ; le manche est peut-être seulement mis à tremper avant chaque utilisation. La
gaine, suivant sa technologie (ressaut médian, ailette), peut prendre appui sur la face frontale
de la tête, cela constitue avec le fond plat de la mortaise un deuxième plan de butée qui
contribue à mieux diffuser le choc dans la tête. Dans cette série, l'emmanchement indirect
est le plus fréquent, l'abondance des gaines à tenon dans la séquence stratigraphique
contemporaine de ces manches le confirme. Il en va de même pour direct :
les grandes haches supérieures aux dimensions des mortaises rectangulaires sont courantes
alors que les manches se font rares.
L'angle d'inclinaison de la hache est déterminé par la gaine et non pas par la mortaise
qui dans tous les cas est parfaitement perpendiculaire à l'axe de la tête. Cet emmanchement
indirect est prévu pour des haches de petites dimensions contrairement à l'emmanchement
direct où la lame doit être longue pour se dégager suffisamment du manche et être efficace.
La mortaise est obligatoirement plus grosse, ce qui se répercute aussi dans la forme plus
large de la tête. Ici c'est l'orientation de la mortaise qui détermine l'inclinaison ou non de
la lame. C'est pour ces raisons que la tête du manche à mortaise aveugle est plus stéréotypée
que celle à mortaise traversante, elle n'enregistre pas tous ces paramètres qui concernent plus
spécifiquement la gaine intermédaire.
La pièce 2 de la figure 1 est un cas particulier ; à l'origine ce manche bénéficiait d'une
mortaise aveugle, mais après que la partie arrière de la tête ait éclaté, ne permettant plus
son utilisation normale, on a procédé à une réparation de fortune. Pour palier cette faiblesse
on a introduit dans la mortaise deux pièces de hêtre régulièrement taillées pour servir de
coins de blocage à un outil en os ou en pierre. Ces planchettes ont été introduites par force
depuis la face dorsale du manche, elles s'appuient l'une sur l'autre à l'extrémité arrière. Par
ce procédé, les joues de la mortaise, devenues trop étroites, sont déchargées d'une partie des
tensions qui s'y exercent. D. BAUDAIS 202
Fig.2 Manches droits à tête renflée et à mortaise: 1, Chalain, station I noyée (érable) (DRAP); 2 et
5, Chalain (Musée de Lons- le- Saunier) (frêne); 3, Clairvaux- motte aux Magnins-III (érable)
(DRAP) ; 4, Chalain (M.A.H. Genève) (érable). MANCHES EN BOIS 203
Utilisation
Hormis ce cas un peu spécial, l'emmanchement direct ou indirect aboutit à la constitution
d'outils dont la forme, la fonction et le mode d'utilisation restent proches et qui peuvent
résister à des chocs de forte amplitude. Dans les deux cas, on constate la faible épaisseur
des joues de la mortaise qui permet difficilement les torsions latérales pour dégager au besoin
la lame de l'entaille. Cette première constatation, ajoutée au caractère généralement dissymétrique
du tranchant des haches, laisse supposer que l'angle de coupe formé par la lame et le tronc
devait être très aigu. Il fallait que la lame puisse ressortir d'elle-même en dégageant un fin
copeau (Schweingruber, 1965).
Les comparaisons
À Clairvaux, tous ces manches à tête renflée et mortaisée proviennent de la séquence
Néolithique final, les niveaux du Néolithique moyen n'ont livré qu'une extrémité proximale
de grand manche avec un pommeau d'arrêt qui ne permet pas de reconstituer la forme de
la tête. En dehors de cette lacune dans la phase ancienne de Clairvaux, rien ne contredit la
grande cohésion morphologique des manches de l'ensemble supérieur. Lorsque l'on se tourne
vers les sites comparables des régions limitrophes cette unité s'en trouve encore renforcée.
La station de Charavines-les-baigneurs (Isère) (Bocquet, 1982) est légèrement plus ancienne
que le complexe Néolithique final de Clairvaux-Chalain (à l'exception de la station IV de
Clairvaux), mais les manches de haches sont aussi à tête renflée tout en étant plus longs
qu'à Clairvaux (de 600 à 800 mm). L'érable est le bois utilisé, l'emmanchement est parallèle,
majoritairement indirect avec des gaines à tenon ; un cas seulement à signaler de large
mortaise traversante pour un assemblage direct. Tous ces manches sont également pourvus
d'une petite garde à leur extrémité proximale. En Suisse occidentale, sur les bords du lac de
Neuchâtel, les sites d'Auvernier-la-Saunerie et d'Yverdon « av. des sports » sont attribués à
la Civilisation Saône-Rhône (CSR). Tous les grands manches droits sont à tête renflée (parfois
un peu plus dégagée du manche), on retrouve là aussi les deux types de mortaises et
l'emmanchement parallèle; les dimensions sont plus variables (Strahm, 1975 ; 1973). Autour
du lac de Bienne, au Néolithique final, les sites de Vinelz, Lücherz et Sutz livrent un certain
nombre de têtes de manches comparables à celles de Clairvaux (Müller-Beck, 1965). En
Suisse centrale et sur le lac de Constance la technologie des manches est plus complexe,
l'emmanchement parallèle est assuré d'une part par des manches droits et, d'autre part, par
de nombreux manches coudés de très grandes dimensions. Dans cette zone, à la place de la
tête renflée généralisée à l'ouest, ce sont les têtes de massues qui se répandent comme à
Zürich-Utoquai (Strahm, 1971) et Bad Buchau-Dullenried (D) (Billamboz, Schlichtherle, 1984).
Dans tout le domaine sub-alpin les groupes du Néolithique final ont tous adopté le manche
droit à mortaise et à tête renflée, le courant oriental étant le seul à préférer la tête-massue.
Ces deux variantes provoquent peu de modifications dans la nature même de l'emmanchement,
au contraire la gaine en bois de cerf est en constante évolution au cours de cette période
marquée par la prolifération de l'industrie sur bois de cerf.
LE MANCHE DROIT À TENON (Fig. 3 1-2)
C'est la forme la plus simple, le manche droit est directement introduit dans la mortaise
transversale aménagée sur l'outil ou la gaine à assembler. L'extrémité distale du manche sert
de tenon, elle ne nécessite pas d'aménagement particulier, à peine un épaississement. Ce type
de manche est fréquent à Clairvaux et à Chalain, mais il est rarement complet. Les fouilles
anciennes en ont livré huit dont deux sont encore conservés (Fig. 3 : 2).
Morphologie et technologie
Le frêne et l'érable sont les bois les plus communément utilisés, mais parfois le hêtre, le
houx et le noisetier servent aussi à sa fabrication. Le manche est ébauché à partir d'un 204 D. BAUDAIS
Fig.3 Manches droits à tenon : 1, Chalain, (Musée de Lons- le- Saunier) (érable) ; 2, Chalain, station I
noyée (érable) (DRAP). Manche court à tête spatuliforme et à mortaise : 3, Clairvaux, (Musée de
Besançon) (chêne). Manche coudé à tenon : 4, Clairvaux- motte aux Magnins- V- (fruitier) dépôt DRAP.
morceau de bois refendu qui est affiné jusqu'à obtenir une section ovoïde, le grand côté est
pris dans l'axe du rayon ; l'épaisseur varie de 25 à 35 mm. Néanmoins il n'est pas rare de
rencontrer des cas où le manche est fait d'une simple branche circulaire sans le moindre
aménagement... Lorsqu'il est façonné dans une pièce de bois refendu, le manche est engagé
avec ses grands côtés parallèles dans le sens de la percussion. En raison de leur état de
conservation, il est difficile d'être précis sur la longueur, elle devait avoisiner les 600 mm.
Les deux exemplaires de Mortillet (Mortillet, 1905 ; 1906) mesuraient respectivement 520 mm
et 600 mm, alors qu'un manche identique et complet à Yverdon - av. des Sports - (VD)
mesure 630 mm. Contrairement au manche à tête renflée, le manche droit à tenon ne possède
jamais de pommeau d'arrêt à l'extrémité proximale. MANCHES EN BOIS 205
Emmanchement
Dans la combe d'Ain, les manches droits à tenon sont toujours associés à des pièces en
bois de cerf à perforation transversale : hache, hache-marteau, gaine à douille axiale, marteau.
La hache-marteau en pierre à renflement médian est totalement absente de la région. Tous
ces outils à tranchant s'emmanchent parallèlement à l'axe d'utilisation, sauf la gaine à douille
axiale où les deux cas sont possibles.
Utilisation
Comme le manche est fin, l'outil est bien dégagé, il gagne en précision et en maniabilité,
mais il peut difficilement être utilisé à pleine volée car l'emmanchement est trop fluet ; le
battant devait être réduit ou la percussion partiellement retenue. Le champ d'activité de ces
manches est très vaste depuis les travaux du bois et de l'agriculture en passant par une
possible fonction de prestige dans le cas de certaines haches en pierre. Ce manche est présent
dans tous les groupes du Néolithique final.
LE MANCHE COURT, DROIT À MANCHE SPATULIFORME ET À MORTAISE
Les critères morpho-technologiques de ce manche restent pratiquement les mêmes que pour
le manche long à mortaise. Nous disposons d'un seul exemplaire, probablement originaire
de Clairvaux-motte aux Magnins, fortement dégradé par la dessication (Fig. 3 : 3).
Morphologie, technologie
Le manche est taillé dans une grosse pièce de chêne, il est court (310 mm). La tête a une
forme générale de spatule, elle est large et bombée sur la face frontale alors que la face
dorsale est plate. Au centre de la tête, une mortaise circulaire, parfaitement horizontale, la
traverse de part en part. L'extrémité distale est coupée droite. Le sens d'utilisation est
perpendiculaire aux cernes de croissance du bois.
Emmanchement, utilisation
Une mortaise de ce genre nécessite l'emploi d'une gaine perforante. L'axe d'emmanchement
est difficile à préciser car les deux cas sont envisageables ; une mortaise légèrement de biais,
remontant vers l'extrémité distale serait plus appropriée à une utilisation comme herminette
car la lame serait placée immédiatement dans la bonne position de travail. A priori ce n'est
pas le cas puisque la mortaise est horizontale, mais la gaine peut aussi être courbée pour
rattraper l'inclinaison.
Comparaisons
Les autres exemplaires connus de ce manche proviennent de stations Cortaillod de la
régions du lac de Bienne : Twann (Wesselkamp, 1980) et Burgäschisee (Müller-Beck, 1965).
Mais ils différent tous de celui de Clairvaux car la tête perforée est ronde et trapue.
LE MANCHE COUDÉ À TENON
Jusqu'à présent ce manche est resté rare dans le complexe jurassien, on en compte seulement
deux exemplaires à Clairvaux-motte aux Magnins. Le premier appartient au niveau V,
Néolithique moyen, le second au niveau III, Néolithique final ; dans ces deux ensembles la
gaine à double douille est présente.