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Quelques souvenirs de Tahiti de 1942 à 1945 (2e partie) - article ; n°2 ; vol.95, pg 251-274

De
25 pages
Journal de la Société des océanistes - Année 1992 - Volume 95 - Numéro 2 - Pages 251-274
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Claude Lestrade
Quelques souvenirs de Tahiti de 1942 à 1945 (2e partie)
In: Journal de la Société des océanistes. 95, 1992-2. pp. 251-274.
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Lestrade Claude. Quelques souvenirs de Tahiti de 1942 à 1945 (2e partie). In: Journal de la Société des océanistes. 95, 1992-
2. pp. 251-274.
doi : 10.3406/jso.1992.2624
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1992_num_95_2_2624souvenirs de Tahiti de 1942 à 1945 (2e partie) Quelques
par Claude LESTRADE
pour les « Messageries Maritimes » avant d'être Les gens en uniforme.
mobilisé, puis par le commandant Villebois (de son
vrai nom Pierre Mariotti), un Calédonien qui eut
Étant donné l'époque, les gens en uniforme une belle conduite à la guerre, puis par le command
étaient nombreux dans l'île. L'armée terrestre locale ant Pirault qui avait été garagiste dans le
— commandée par le commandant Lorote, puis « civil » : Ce dernier se faisait remarquer par un
par le lieutenant-colonel Bouillon, était équipée à curieux comportement. Il prétendait avoir partie
l'Anglaise : short kaki, calot anglais, casque métal llement oublié le Français au cours d'un bref séjour
lique anglais. Les hommes se rendaient à l'exercice en Angleterre : «Mon jardinier, disait-il, cultive
en chantant des chants tahitiens vantant les mérites, des... comment dites-vous ?... « vegetables » »... ou
non du corps d'armée, mais de celui, plus convainc bien : « Pourriez- vous, if you please, me prêter un...
ant, de la femme polynésienne. Outre l'exercice et comment dites- vous?... «pencil»... pour écrire?»
les manœuvres, la principale activité de ces vail Le commandant Pirault avait fait décorer sa mai
lantes troupes semblait être chorégraphique, car à son par le peintre Nicolas Mordvinoff. Un beau
chaque fête, troquant l'uniforme contre le paréo ou jour, le sous-lieutenant Ruben Mirimanoff dit à
le «moré», les militaires offraient au public un l'un de ses amis : « Pirault donne une grande récep
agréable spectacle de danse au son des chants et des tion pour le vernissage de ses peintures, rendez-
tam-tams... ce qui provoquait parfois les réflexions vous chez lui pour tout le monde, tel jour à telle
ironiques de certains spectateurs qui doutaient de heure. Qu'on se le dise ! ». On se le dit, en effet car
l'efficacité d'une telle pratique en cas d'attaque à l'heure et au jour prévus, une bonne cinquantaine
japonaise... mais nul ne peut plaire à tout le monde. de personnes des deux sexes se présentaient à la
Quoi qu'il en soit, le service armé à Tahiti pendant résidence de la Marine. Le commandant, l'air fort
la guerre ne semble pas avoir été un calvaire ; la surpris, les reçut, en robe de chambre, dans son
discipline était plutôt élastique et le régime al salon où, visiblement, rien n'était prévu pour une
imentaire manquait d'austérité : deux desserts à réception : « Vous désirez ?... Que puis-je faire pour
chaque repas ; par exemple « ice-cream et chou à la vous?». Les arrivants, décontenancés, ne savaient
crème ». Sans doute le « Bataillon du Pacifique », que dire, et, après avoir échangé avec le maître de
sous les obus de Rommel, dans les sables du Dése maison quelques paroles embarrassées, préférèrent
rt, n'était-il pas logé à la même enseigne, mais tout s'éclipser au plus vite, sans savoir s'il s'agissait d'un
cela était géographiquement bien loin... canular ou d'un quiproquo. L'histoire provoqua
Le 19 août 1941, le gouverneur Brunot avait créé l'hilarité dans toute la ville, et, comme, à Tahiti,
une petite force paramilitaire au nom patriotique- presque tout finit par des chansons, l'on en
ment évocateur, la « Légion Valmy » destinée à sou composa une à ce sujet. Le docteur Rosmorduc,
tenir l'action gaulliste. Par la suite, le gouverneur bien qu'il ne l'avouât pas, fut soupçonné d'en être
Orselli avait conservé cet organisme pour en faire l'auteur. Elle était écrite sur l'air d'une chanson
une sorte de police. Il y avait même une section d'étudiants bien connue à l'époque, intitulée «Le
féminine, commandée par Anna Lagarde (fille du bal de l'Hôtel-Dieu ». Citons-en trois strophes :
chef du service des Douanes et des contributions) « L'autre jour, Monsieur Mirimanoff, — quant à l'élément masculin il eut d'abord à sa Du haut de sa montu - re, tête le lieutenant Guy (sous-officier promu offi Nous dit «Y'a Pirault et Mordvinoff cier par le gouverneur Brunot),puis le lieutenant Qu'exposent de bell' peintu - res
Georges Lang et enfin le capitaine Doucet, officier
à la retraite que le gouverneur Brunot avait rendu «Alfonsi, son cercueil dans la poche, à la vie active. L'uniforme, taillé par un chinois Arrive en bell' voitu - re,
dans un tissu « blue-jean », tranchait sur le kaki des Et s'dit : « même si les tableaux sont moches, fantassins et le blanc immaculé de la marine. J'boirai des bonn' mixtu - res».
La marine quant à elle fut, entre 1942 et 1945,
commandée successivement par le commandant La chanson décrivait l'arrivée de plusieurs des pré
tendus convives, un couplet étant consacré à cha- Artigue, un joyeux méridional qui avait navigué 252 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
cun. Le «cercueil» d'Alfonsi était une allusion à d'équitation et fonda à Tahiti, la paix revenue, un
celui, qu'il avait reçu d'un expéditeur anonyme. La club hippique qu'il baptisa « Club des mordus »
«monture» de MirimanoflF rappelait le fait qu'il («mordus d'équitation, bien entendu» ajoutait-il
était très fréquemment à cheval. L'auteur faisait dans sa publicité sur le « Bulletin de Presse »).
dire au commandant, s'adressant aux visiteurs inat Le lieutenant Ganuchot, de l'aéronavale, grave
tendus : ment blessé en service commandé dans un accident
d'avion, avait ensuite, été affecté à Tahiti. Sa «Je vous offrirais bien, mes amis, compagne, Simone Lucas, s'occupait de lui avec Sandwiches et confitu - res
dévouement — Un jour, prenant le courrier dans la Arrosés de gin et de whisky,
boîte aux lettres, elle poussa un cri et fondit en Mais j'pense à la factu - re. »
larmes « Mon Dieu ! C'est terrible ! Tu es envoyé
Le commandant arborait en permanence, par en mission à Moscou ! ». Surpris, l'officier examina
dessus l'uniforme tropical (chemisette et short le papier que lui tendait la jeune femme : il s'agis
blancs) un épais blouson de cuir brun que le climat sait d'un papillon publicitaire pour un film intitulé
et la température ne justifiaient nullement. Il tenait « Mission à Moscou » !
à la main (également en permanence), un morceau En mai 1987, le journal tahitien « La Dépêche»
de bambou d'au moins cinquante centimètres de annonçait la mort du Commandant André Praud,
long. Peut-être en cela voulait-il imiter les officiers décédé en France le mois précédent à 94 ans, dont
anglais qui ont un «stick»... mais le «stick» plus de 60 dans la marine. Le journal, à cette occane fait généralement pas plus d'un ou deux sion, consacrait une page entière à de grandes pho
centimètres de diamètre tandis que le bambou du tographies du Commandant, de ses hommes et de
commandant en faisait au moins dix, ce qui pro ses navires, mais je crois qu'il aurait dû parler
duisait un effet bizarre. davantage de cette existence bien remplie et riche
Outre les commandants, plusieurs officiers enca en aventures. Il avait fait son premier «Tour du
draient l'armée et la marine. Certains d'entre eux Monde » à seize ans sur le trois-mâts « Michelet »
s'étaient évadés de France et avaient changé de et avait été fusilier marin en 1914 ; capturé par les
nom pour éviter des ennuis à leurs familles... ce fut, Allemands, il s'était évadé, avait repris le combat,
par exemple, le cas de l'enseigne Montaigne, dont et avait été grièvement blessé. Rétabli, il s'était
le pseudonyme d'inspiration littéraire cachait un porté volontaire pour les Dardanelles sur le croi
nom littéraire également, car il s'agissait de Jean- seur auxiliaire « Lorraine », avait été gazé par l'ypé-
Pierre Giraudoux fils du célèbre écrivain Jean rite et contaminé par le typhus. À nouveau hosp
Giraudoux. Ayant réussi à passer en Espagne, il italisé, il avait profité de sa convalescence pour se
avait envoyé à Londres, au Général De Gaulle, un remettre aux études et avait passé le brevet de Capi
télégramme disant à peu près ceci : « Suis en taine au Long Cours en 1918.
Espagne. Désire me rallier à vous. Prière envoyer Après avoir commandé divers navires, civils ou
avion ». Signé : « Giraudoux. » À l'époque, militaires, et navigué quelque temps pour la
un aéronef d'Angleterre en Espagne n'était pas une Compagnie Générale Transatlantique, il devint
petite affaire d'autant plus que les Gaullistes n'en Commandant en second du cargo « Rabelais » pour
avaient pas beaucoup à leur disposition... mais le un voyage de Circum navigation qu'il raconta d'ail
général, ne pensant pas au fils, crut qu'il s'agissait leurs par écrit. Toutes ces années furent agrément
du père, et estima qu'une recrue aussi prestigieuse ées de diverses aventures dignes des romans de
que Jean Giraudoux valait la peine de déranger un Conrad, de Melville ou de Peisson. Il fut un des
appareil. Quelle ne fut pas sa surprise quand, au derniers « cap-horniers ».
lieu de l'illustre écrivain, il vit débarquer un C'est en 1936 qu'il arriva en Polynésie où le rejoi
« gamin » de vingt ans — « Mais, vous n'êtes pas gnirent en mai 1937 son épouse et ses deux filles
Jean Giraudoux !... » — « Non, mon général, mais Yvette et Andrée. Il y commanda «l'Oiseau des
presque, puisque je suis son fils» — De Gaulle Iles» de la Compagnie Française des Phosphates
avait souvent le sens de l'humour, mais, cette fois, d'Océanie, puis, au début de la guerre, la « Zélée »
il n'apprécia guère de s'être fait duper par un (une Goélette précédemment appelée «Papeete»),
potache, et l'inconscient jeune homme se fit passer mais avait ensuite repris le commandement de
un « savon » mémorable. « l'Oiseau des Iles » qu'il emmena en Nouvelle-
Certains de ces officiers ne restèrent pas à Tahiti Zélande en 1945-46 pour le faire remettre à neuf.
jusqu'à la fin des hostilités. Ils furent envoyés à la Il habitait avec sa famille une grande maison, pas
guerre, dont parfois, ils ne revinrent pas, comme très loin de chez nous. Le Commandant excellait
par exemple, le lieutenant Barzilaï qui, s'il avait dans la confection de maquettes de navires, véri
survécu, devait épouser Edwige Higgins (qui épou tables chefs-d'œuvre de précision où aucun détail ne
sera plus tard Guy Juventin). manquait. Il faisait lui-même les petits canons de
Un sous-lieutenant quinquagénaire n'était pas cuivre pour les navires anciens, et m'en donna
chose fréquente. C'était pourtant le cas de Ruben quelques-uns. Il fabriquait aussi des poulies et
MirimanoflF, qui avait participé au premier conflit d'autres pièces, taillées dans des dents de cachalot.
mondial dans l'armée du Tzar et avait été Il s'était fait faire son portrait par le pastelliste
— disait-il — ingénieur en France entre les deux Lombard et avait horreur qu'on le dérange pendant
guerres. Très «Vieille Russie» il baisait la main qu'il posait. Il possédait, au « kilomètre seize », une
aux dames en claquant des talons. Il était passionné propriété avec un bungalow qu'il avait baptisée MISCELLANÉES 253
«l'Embuscade». À Tahiti, on dit «kilomètre 16», service de l'artillerie (qui en avait un urgent besoin)
« kilomètre 12 », etc.. pour désigner le nombre de et avait été séduit par l'heureux caractère de ses
kilomètres séparant une localité de Papeete. soldats Tahitiens. Il avait installé une batterie
Ses filles, Yvette et Andrée, avaient fréquenté côtière opérationnelle dont les magnifiques résultats
l'École des Sœurs de Papeete jusqu'au brevet. Puis aux essais de tir lui avaient valu les félicitations du
Yvette (l'aînée) était devenue institutrice à l'école Haut-commissaire d'Argenlieu. Il estimait, cepen
« Centrale ». Andrée fréquentait 1' « Atelier Huzé », dant, que les choses étant ce qu'elles étaient, il était
dont nous parlerons plus loin. impossible d'envisager une défense côtière efficace
En 1944, il alla commander en second pendant en cas d'attaque japonaise et considérait que l'ar
quelque temps la base navale de Nouméa. tillerie tahitienne serait uniquement valable comme
Après le débarquement et la libération, il fit un « dispositif d'alerte ! »
bref séjour en France puis revint à Tahiti où il resta Quand il était venu se présenter au gouverneur
jusqu'en 1948. Par la suite, Mme Praud et ses deux Orselli, ce dernier, à la fin de l'entretien, lui avait
filles partirent pour la France environ un an avant dit «Inutile de me faire le coup du monocle, je
lui. suis déjà au courant»... Ce qui prouve que le
Le Commandant Praud laissa chez ceux qui l'ont gouverneur était bien renseigné. En France, avec
connu le souvenir de son franc-parler, de son cou des camarades officiers, ils avaient acheté des
rage, de sa générosité et de ses grandes capacités de monocles et, quand un supérieur qu'ils voulaient
marin. Il était Officier de la Légion d'Honneur, agacer leur faisait lire une note de service, ils mett
Commandeur du Mérite Maritime, titulaire de la aient tous leurs monocles pour la lire puis, haus
Croix de Guerre et de la Médaille Militaire et de sant le sourcil, laissaient tomber tous ensemble le
bien d'autres décorations. monocle retenu par un cordonnet. Aucun règlement
Sa vie avait été fertile en épisodes tantôt comiques, militaire n'interdisant le port du monocle, le supé
tantôt tragiques, qu'il se plaisait à raconter. Un rieur en question ne pouvait rien dire. Le «capi
soir, étant jeune marin en escale dans un grand port taine Molina», en s'évadant de France, avait
d'Amérique, il avait décidé d'aller au théâtre en conservé son monocle (objet peu encombrant) et,
compagnie d'un camarade. Auparavant, ils avaient en Nouvelle-Calédonie, avait amusé ses amis en
acheté plusieurs réveille-matin américains qu'ils pratiquant le «coup du monocle».
comptaient offrir, à leur retour, à des membres de Il racontait qu'après avoir été blessé à Dunk
leurs familles. Ils s'installèrent dans la salle, qui erque, il attendait son tour, allongé parmi
était bondée, avec le sac contenant leurs achats. d'autres, pour passer entre les mains des chirur
Tout à coup, en plein milieu de la pièce, une son giens, quand un infirmier indélicat, profitant de sa
nerie stridente retentit, provoquant les protestations faiblesse physique qui l'empêchait de réagir, lui
de tous les spectateurs : c'était un des réveil-matin. enleva, pour se les approprier, une magnifique paire
de bottes qu'il avait fait faire sur mesure chez un Trouver, dans le lot, lequel faisait ce bruit, n'était
pas chose facile et le vacarme ne prit fin qu'au bout grand bottier, car, mourir pour mourir, il préférait
de la course du ressort. Deux ou trois minutes plus mourir élégant. Deux ou trois ans plus tard, en
tard, catastrophe ! Un second réveille-matin sonnait Afrique du Nord, se présente à lui un homme venu
à son tour. Les injures se mirent à pleuvoir sur les pour s'engager. Il reconnaît son voleur, qui, lui, ne
deux malheureux marins, accusés de le faire le reconnaît pas. « Dites-moi, n'étiez-vous pas à tel
exprès... Quand un troisième réveille-matin se mit hôpital, à tel endroit, tel jour de 1940 pendant la
débâcle ?» — « Mais oui, mon capitaine ! Y étiez- de la partie, ils durent s'enfuir en toute hâte, sous
peine d'être écharpés par la foule !... vous donc aussi ?» — « Certainement, et j'ai même
L'artillerie locale était commandée par le capi pu personnellement constater qu'à l'époque vous
taine Molina. Français d'ascendance espagnole, il aimiez beaucoup les belles bottes! les aimez-vous
se nommait en réalité Jean Espana. En 1940, à toujours autant ?» — Le malandrin pâlit et se mit
Dunkerque, il avait commandé la dernière batterie à trembler « Très bien, dit le capitaine Molina, je
d'artillerie montée persistant à tirer sur l'ennemi. veux bien oublier cela, mais à la condition que je
Gravement blessé, capturé par les Allemands, il n'aie jamais, je dis bien jamais, à me plaindre de
s'était évadé de l'hôpital de Lille et, malgré la doul vous dans le service tant que vous serez sous mes
eur et l'extrême faiblesse causée par sa blessure, ordres». L'avertissement sembla porter ses fruits,
avait traversé toute la France en boîtant et se car, me dit le capitaine, l'homme eut, pendant
cachant, pour enfin, passer en Espagne, où il avait le reste de la guerre un comportement irrépro
été interné 3 mois. Il s'était à nouveau évadé, chable.
réussi à s'embarquer sur un navire anglais dans le Soucieux du bien-être de la Troupe, il avait
port de Cadix et avait rejoint De Gaulle en Anglet déclaré la guerre aux maladies vénériennes qui
erre, où il avait été nommé instructeur des élèves menaçaient les soldats. Aidé, bien entendu, par les
officiers d'artillerie des Forces Françaises libres à médecins militaires, il allait dépister le microbe chez
Comberley, puis il avait été affecté en Océanie. les filles contaminatrices, ce qui provoquait souvent
Après avoir commandé pendant quelque temps la des scènes cocasses. Le capitaine Molina fut rap
«Place forte» de Nouméa, il était parti en Poly idement adopté, car sa courtoisie, son flegme imper
nésie sur l'aviso « Chevreuil » et avait participé au turbable, sa sociabilité et son sens de l'humour
ralliement de Wallis et Futuna à la « France- avaient autant séduit les Tahitiens que les Européens.
Libre ». À Tahiti, il avait remis de l'ordre dans le Un jour, s'approchant de la batterie, le capitaine 254 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
Molina a la désagréable surprise de se faire tirer tifique; le capitaine Lecointe; les lieutenants
dessus, sans sommation par la sentinelle. Heureus Dubois, Bauer, Dabadie, l'enseigne Legrand, le
ement, habitué, depuis Dunkerque, à esquiver les lieutenant Divin, l'enseigne Lapique, issu d'une
balles, il s'aplatit dans des buissons, ce qui lui évite famille de grands savants français.
Certains militaires étaient en réalité des « civils » d'être transformé en passoire. Interrogée, la senti
nelle, fort chagrinée, s'explique : « Je n'ai pas voulu mobilisés dans leurs fonctions, ce fut le cas de
tirer sur le capitaine, mais sur un Tupapau ( = fan quelques médecins ainsi que de Joseph Alfonsi,
tôme) que j'ai vu passer devant moi... Pour un conducteur de travaux publics, qui, en uniforme de
Tupapau, il est inutile de faire des sommat sous-officier, continuait à s'occuper des routes et de
ions ». la construction de divers bâtiments. Très débrouill
Une autre fois, au cours d'un exercice de tir, un ard, très intégré dans la vie polynésienne, père d'i
navire non identifié se présente dans la baie et, au nnombrables enfants, ce pittoresque Corse avait vécu
lieu de stopper face au coup de semonce (qui tombe maintes aventures qu'il racontait complaisamment.
à quelques mètres de lui) va se cacher derrière une Pendant la guerre, il fut victime d'une plaisanterie
pointe rocheuse. Le soir même, le capitaine Molina d'un goût douteux : L'on sait qu'à l'époque, en
reçoit la visite d'un personnage qui lui dit : « Ce France, la Résistance envoyait à chaque person
n'est pas très gentil d'avoir essayé de couler mon nage particulièrement compromis un colis conte
bateau ce matin, car si vous aviez réussi, vous nant un petit cercueil. Un jour, à Papeete, Alfonsi
m'auriez privé de mon gagne-pain. Par contre, je reçut le même envoi macabre.
suis au courant de l'excellent travail que vous
faites, je crois que vous êtes quelqu'un d'estimable
et c'est pourquoi je ne vous en veux pas ». C'était Quelques administrateurs.
un trafiquant en toutes sortes de choses, dont
l'opium qu'il allait prendre en Indochine, ce qui lui La coupure des relations avec la Métropole ayant
permettait d'observer les mouvements des Japonais, provoqué un manque de cadres, les hauts- fonc
sur lesquels, à son retour, il renseignait le gouver tionnaires n'étaient pas tous issus de l'école d'ad
ministration Coloniale. Le gouverneur Orselli lui- nement à Tahiti. C'est pourquoi l'on fermait les
yeux sur ses trafics... Trafics auxquels, d'ailleurs, il même était polytechnicien, ingénieur, et lieutenant-
proposa au capitaine de s'associer, lui promettant colonel d'aviation; son chef de cabinet était
de coquets bénéfices. Il fut déçu de son refus, mais M. Giovanelli, originellement météorologiste. Le
ne lui en tint pas rigueur. secrétaire général du gouverneur, issu, lui, de
Désirant à tout prix se battre, il s'embarqua sur l'École Coloniale, était M. Fournier ; il fut, par la
1' « Acadia » pour les théâtres d'opération. Il se suite, remplacé par l'administrateur Lestrade, issu
couvrit de gloire en Tunisie, Libye, Italie et France, lui aussi de l'École Coloniale, qui occupait déjà les
et termina la guerre « compagnon de la libération » fonctions de Chef de Circonscription (c'est-à-dire
responsable de tous les districts tahitiens, marqui- avec le grade de commandant, avant de prendre,
dans le « civil » la direction de l'entreprise des siens et autres îles).
« Charrues Huard » à Chateaubriand. L'officier de L'administrateur Mano était, pendant ses loisirs,
marine Gilbert Leumière, qui eut, lui aussi une bril un bricoleur de génie, « bricoleur » est, d'ailleurs,
lante conduite au combat, servit un moment à un mot trop faible, car c'était un véritable artiste
Tahiti après avoir servi à Nouméa. Certains Tahi- dans le domaine de l'habileté manuelle et de l'i
tiens, faisant un jeu de mots entre Leumière et ngéniosité. Peintre talentueux, il avait, par ailleurs,
« lumière » l'avaient surnommé « moripata », c'est- mis au point une matière permettant de dessiner et
à-dire « torche électrique » (de « mon » = de peindre sous l'eau. Il plongeait avec une plaque
« lumière » et « pata » = « lancer »). De retour en de bois imprégnée de cette matière et avait, peint
France, la paix revenue, il apprit qu'on lui avait toute une série de poissons multicolores reproduits
confisqué tous ses biens (comme l'avait fait le gou d'après nature. Il s'était construit également une
vernement pétainiste à tous ceux qui avaient rejoint magnifique barque de pêche dotée de toutes sortes
De Gaulle). L'on aurait dû normalement, comme le d'accessoires et de perfectionnements. Il fabri
prévoyaient les lois à la libération, lui restituer quait aussi diverses maquettes : bateaux de toutes
tout... mais ce ne fut pas le cas : lassé de voir époques, automobiles, locomotives, etc.. Il avait
l'échec de toutes ses démarches, et pris d'une crise d'autre part construit un modèle réduit de palais
de désespoir, il se suicida après avoir écrit (au égyptien avec tous les aménagements intérieurs, sta
pamphlétaire Jean Nocher) pour lui annoncer son tues et autres détails. La rareté des jouets dans
geste et en expliquer les raisons. Le journaliste écri les boutiques ne le gênait guère, car, au moment
vit, à ce sujet, un cinglant article où il fustigeait les de Noël ses deux fillettes étaient comblées des
procédés qui avaient amené un héros de la guerre cadeaux les plus magnifiques, de fabrication patern
à une telle extrémité. Cette affaire fit un certain elle.
bruit à l'époque... Après la libération fut affecté à Tahiti, l'admi
D'autres noms peuvent être cités : le lieutenant nistrateur Chardonnet, qui, avant d'entrer à l'École
Coloniale, avait été élevé aux États-Unis où son Very (fils d'un photographe de Rennes) qui devint
après la guerre administrateur de la France père représentait la maison Michelin. Cela lui avait
d'Outre-Mer; le lieutenant Vleric, un «cerveau» valu beaucoup d'efforts, durant sa jeunesse, car,
qui fit par la suite une brillante carrière outre l'enseignement américain, il devait, chez lui, MISCELLANÉES 255
étudier « à la Française » en prévision de son retour mais, là, elle se heurta à un gardien qui voulut
au pays. Il disait avoir dû, pendant longtemps, tra l'empêcher d'aborder. « Si tu m'empêches de débar
vailler dix-huit heures par jour. Il sera, par la suite, quer, lui dit-elle, je vais me noyer exprès et tu auras
ma mort sur la conscience ! ». La conscience du affecté à Santo (Nouvelles-Hébrides). Le Révérend
Père O'Reilly lui consacrera une rubrique dans son gardien devait être plus forte que son respect du
« Répertoire des Hébridais ». règlement, car il laissa passer la belle et l'aida même
à retrouver son ami en cachette.
Les reclus provisoires.
Les artistes.
Il serait difficile d'évoquer la période 1942-45 à
Tahiti en effaçant totalement la question de l'a C'est un cliché de dire que Tahiti a toujours ins
piré les peintres. La guerre n'avait pas mis fin à ntagonisme entre les pétainistes et les gaullistes, ces
derniers étant, en principe, au pouvoir, puisque le l'inspiration artistique. Les principaux créateurs
territoire s'était rallié au général De Gaulle pour picturaux étaient, à l'époque : Mordvinoff, Lomb
continuer la lutte anti-allemande aux côtés des ard, Huzé, Grés, Wolf, Gouwe, Dumien, Jiquel,
Anglais (et par la suite, des Russes et des Améric Ragueneau, De Kestrad, Bourcart et le docteur
ains). Si l'on excepte les profiteurs et les gens de Pottier.
mauvaise foi, présents dans les deux clans il y eut, Ayant été à Paris avant la guerre, Sociétaire
des deux côtés, des gens honnêtes et sincères qui, du « Salon des Humoristes », Guy Huzé (fils
d'un représentant parisien du « Lit National », et victimes soit des circonstances, soit des malentend
us, soit des mauvais conseils, furent amenés par arrivé à Tahiti en 1938) peignait caricaturalement
fois à des comportements excessifs et à des dissen des scènes pittoresques de la vie Tahitienne, mais il
sions plus ou moins violentes en un temps où, au faisait aussi de la peinture « sérieuse », se spéciali
contraire, l'union de tous les Français aurait été sant dans l'étude du ciel et de l'eau : ses scènes de
plus que jamais préférable. Un fonctionnaire se pêche dans le lagon et ses couchers de soleil se
vit même destitué à la fois par Pétain et par De vendaient bien, même si les personnages n'étaient
Gaulle : par le premier pour s'être rallié à De pas toujours dessinés dans un strict respect de
Gaulle, et par ce dernier quand, écœuré par les î'anatomie. Il peignait surtout sur papier, à la goua
abus de certains «gaullistes» (commis prétendu che ou à l'aquarelle. De temps à autre, il faisait une
ment au nom du général), il avait proclamé qu'il ne huile sur toile.
Parmi mes condisciples de 1' « Atelier Huzé » se se rallierait plus.
Les internements pour motifs politiques à Moo- trouvaient Yvette et Andrée Praud (les filles du
rea ou à Motu-Uta ne furent pas parmi les épisodes commandant de « L'Oiseau des Iles ») qui imagi
les plus exaltants de l'histoire Polynésienne, mais il naient des figurines de mode ; Eileen Cowan, dont
la famille détenait l'un des plus grands dancing- ne fallait pas oublier que l'on était en termps de
guerre. Sans juger, ici, de l'arbitraire ou du bien- restaurants de Papeete (le « Col Bleu ») ; Maggie
fondé de ces arrestations, il faut tout de même pré Quinn dont la famille tenait l'autre grande « boîte
ciser qu'il ne s'agissait pas de bagnes. Placés en de nuit» de Papeete et qui, d'un long séjour aux
résidences surveillées collectives dans des cases, les U.S.A. avait ramené un fort accent Yankee et une
façon spéciale de se vêtir; Oscar Spitz (petit-fils opposants subissaient, certes, des mesures parfois
verxatoires et pas toujours conformes à une par du marchand de « curios », le célèbre « Loulou »
faite équité, mais qui étaient sans aucun rapport Spitz) ; Stella Williams, qui devait mourir préma
avec ce qui, en Europe, advenait aux opposants en turément quelques années plus tard; Éric Cried-
sens inverse dont, comme on sait, beaucoup péri land, grand sportif, ayant à la fois du sang euro
rent assassinés après d'horribles tortures. péen, indochinois et tahitien, très apprécié des
Ces reclus provisoires passaient le temps comme dames ; Gérald Gamier (élève de l'École Vienot) et
ils le pouvaient, certains travaillaient la nacre, quelques Chinois (dont le plus actif était Siou-Ki).
L'atelier avait la fréquente visite de Serge Grés qui dessinaient, écrivaient des poèmes, ou même des
petites pièces de théâtre qu'ils faisaient jouer par donnait quelques conseils éclairés... Un autre visi
teur était le peintre Jiquel qui couchait parfois dans leurs co-détenus. Ajoutons que certains d'entre eux,
par la suite, se rallièrent à la « France-Libre » au l'atelier. Un autre encore était le peintre Rague
moment où (pure coïncidence, bien entendu !), le neau, qui avait été aviateur en 1914-18 et portait un
régime Pétainiste perdait en France de plus en plus chapeau tahitien dans lequel il avait enfoncé des
de prestige, et où les armées alliées étaient de plus pinceaux. Ses œuvres étaient, à vrai dire, moins
en plus victorieuses. Ils retrouvèrent rapidement connues que celles des autres peintres précédem
leur fonction, leur grade, eurent parfois même de ment cités. Un ancien comédien du nom de Siméon
l'avancement. Les résistants français morts dans les se joignait aussi parfois à nous. Il avait fait
camps de concentration nazis avaient subi un sort quelques petits rôles au cinéma et l'on guettait,
bien différent. quand on jouait « Les Trois Valses » avec Yvonne
Avant d'en terminer avec ce sujet pénible, citons Printemps et Pierre Fresnay) la courte apparition
une anecdote : une jeune Tahitienne, désirant revoir qu'il faisait dans ce film. Siméon et Ragueneau
avaient collaboré à la Saynette sur l'apéritif son ami interné à Motu-Uta, traversa, un soir, le
lagon en pirogue pour parvenir jusqu'à l'îlot... « Païna » dont nous avons déjà parlé. 256 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
Quand eut lieu la grande foire-exposition à toute boisson autre que la citronnade et le champag
Fatava \ Y « Atelier Huzé » et Huzé lui-même, y ne. Le local avait été construit à Taunoa (faubourg
exposèrent quelques œuvres. Des prix leur furent de Papeete) presque en face de l'Hôtel « Blue
Lagoon » qui était un établissement « Rivnac ». décernés.
Le « Pavois » était érigé sur une vaste pelouse Serge Czerefkow, alias «Grés» avait été, avant
la guerre, l'époux d'une célèbre directrice de maison recouverte d'une herbe spéciale qui ressemblait à
de couture et d'une marque de parfum, auxquels une sorte de petit trèfle. Le terrain était traversé par
elle avait, contre le désir du peintre, conservé le un large ruisseau canalisé. Sur la rive droite avaient
nom de « Grés ». « Elle m'a tout pris, même l'ac été construits deux petits bungalows d'une seule
cent grave ! » disait-il tristement. Les familiers du pièce (plus salle de bain) en bois. Ils étaient peints
monde de la mode et de la parfumerie connaissaient en jaune et recouverts de tôle verte. Sur la rive
bien le nom de « Grés », souvent évoqué dans la gauche était le grand bâtiment du Club, avec bar,
presse féminine et la publicité. Par une curieuse fan salon, cuisine, douches et vestiaires. En face de
taisie du Destin, «Madame Grés», le «Grand cette maison se trouvait une piscine d'eau qui, par
Couturier » qui n'avait jamais été à Tahiti épousa quelques marches d'escalier, donnait sur un court
plus tard en France le magistrat Billot qui exerçait de tennis (en ciment vert clair comme la piscine),
à Tahiti à l'époque où Serge Grés s'y trouvait. entouré d'un immense grillage sur lequel s'accro
Le peintre De Kestrad avait épousé une Tahi- chaient des hibiscus. Ce tennis avait été enti
tienne qui, à la cérémonie nuptiale, portait une robe èrement recouvert d'un toit de «Niau», avec de
de mariée entièrement noire. Le «peintre» Lomb grosses lampes électriques pour pouvoir jouer la
ard, en fait ne « peignait » pas, car il ne pratiquait nuit... Mais ce toit avait, par la suite, été supprimé
que le pastel. Il s'était spécialisé dans les portraits. à cause du risque d'incendie. La guerre avait mis fin
Il n'aimait guère dépenser son argent, et, par aux activités du « Club » d'autant plus qu'Emile
économie, tentait de se mithridatiser en mangeant, Bourcart s'était engagé. Son épouse Ritae, restée à
par doses croissantes, des poissons que personne ne Tahiti avec ses deux enfants, avait loué les trois
consommait, espérant ainsi s'en nourrir à peu de maisons. Jeanie Chaillier (née Vienot) dont le mari
frais une fois son organisme habitué à ces dange servait en Angleterre dans l'aviation, occupa un des
bungalows (où elle succéda à Mmc Augé-Daullé) reux aliments. L'expérience fut concluante en ce
sens qu'elle lui valut un très long séjour à l'hôpital, tandis que l'autre abrita successivement le docteur
Roger Milles et le président du Tribunal André de nécessitant des médicaments spéciaux qui coûtèrent
une fortune au budget du territoire... C'était là, une Pardiac de Monlezun. La grande maison (qui repos
curieuse façon de pratiquer l'économie !... ait sur de larges piliers de ciment), la piscine et le
Le peintre Nicolas Morovinoff disait vivre en tennis avaient été attribués au chef des forces ter
permanence dans le souvenir nostalgique d'un che restres.
val qu'en Russie son père lui avait offert durant sa La piscine, quand on n'y prenait pas garde, s'emp
jeunesse. Devenu, de son propre aveu, amoureux de lissait d'énormes algues qui la transformaient en
ce quadrupède, il ne perdait pas une occasion de une véritable mer des Sargasses. Il n'y avait pas de
tondeuse à moteur pour la pelouse et il fallait poussdessiner des chevaux.
Le peintre Wolfgang Wolf créait des femmes er, à la force des bras et des jambes, un appareil
dont les yeux sortaient de leurs orbites dans le sens rudimentaire. La piscine ayant besoin, pour éviter
de la longueur. Placé en résidence surveillée pen les algues, d'être régulièrement frottée à la brosse
dant la guerre — car il était allemand. Sa captivité métallique, on louait pour cette tâche les services
n'eut rien de comparable avec celle que subirent des d'un couple de femmes qui étaient la version fémi
nine des « Mahou » (homosexuels). Le rôle de Français en Allemagne, car il gagna beaucoup d'ar
gent en fabriquant des bijoux de nacre. l'« homme» était tenu, dans ce couple, par une
prénommée Germaine dont les muscles puissants Emile Bourcart n'était pas peintre professionnel.
Fils d'une très riche famille Suisse (qui avait des n'aimaient que les travaux de force, et qui menait
sa compagne avec une mâle autorité. intérêts dans la société Nestlé), Emile Bourcart
s'était installé à Tahiti avant la guerre comme Pour en revenir à Emile Bourcart, il n'avait,
« homme d'affaires » et, entre autres choses, repré disait-il, jamais fréquenté d'écoles de peinture mais
sentant d'Isorel. C'est pourquoi, dans la maison en il n'était pas dénué de talent. Avant la guerre, un
Numéro de « l'Illustration » avait consacré quatre question, beaucoup de meubles étaient en Isorel,
matière qui, bien encaustiquée, produit un effet pages en couleurs à sept de ses tableaux, accompag
aussi agréable qu'un joli bois. nées d'un article de Jean Sigogne, probablement le
Emile Bourcart avait, avant la guerre, fondé un fils de Lucien Sigogne, avocat et maire de Papeete
club baptisé « Le Pavois » — (II voulait ainsi évoquer pendant la première guerre mondiale, qui a une
un club parisien très huppé qui se nommait «le rubrique p. 521 dans l'édition 1975 du « Répertoire
Grand Pavois »). L'emblème du club était constitué des Tahitiens» du R. P. O'Reilly.
par deux pavillons pour signaux nautiques, l'un Le peintre Henri Dumien n'avait pas le genre
signifiant «L» pour «le» et l'autre «P» pour «bohème» que l'on prête (souvent à tort) aux
«pavois». Dans ce club, Bourcard avait interdit artistes. Homme sérieux, licencié-ès-lettres (outre
1. Comme dans la lère partie, publiée dans le n° 94, nous avons respecté la transcription de l'auteur qui, à sa manière,
est un document de l'époque (N.d.R.). MISCELLANÉES 257
ses études aux « Beaux- Arts ») il devint après la que Tahiti était, tout de même, territoire français et
guerre professeur d'Anglais au collège La Pérouse qu'on y parlait donc, aussi notre langue, il fixa sur
de Nouméa. Il faut rendre à tous ces peintres cette le véhicule une planchette où était écrit : « Magasin
justice que (contrairement à certains artistes « Tahi- de Curiosités» au-dessus de l'inscription anglaise.
tiens » d'après-guerre) aucun d'eux ne tentait d'imi L'effet n'était pas très heureux.
ter Paul Gauguin... Quant au fils de ce dernier,
Emile, analphabète à demi-clochardisé, il passait, à
Les aristocrates. l'époque, totalement inaperçu et beaucoup de gens,
d'ailleurs, ignoraient même son existence. Plus tard,
bien après la guerre une âme charitable le sortira L'aristocratie, — vraie ou fausse — et les noms
de prison et le persuadera qu'étant donné son nom, à particule ne manquaient pas en Polynésie. Il y
il devrait se mettre à peindre. Il exposera en avait, tout d'abord, l'aristocratie locale, principa
France, en Angleterre et aux U.S.A. et sera, ainsi, lement représentée par deux «demi-sœurs» (qui
le seul peintre à pouvoir signer ses œuvres « Gaug étaient d'ailleurs, aussi des sœurs « demies » c'est-
uin » sans être traité de faussaire !... à-dire de sangs mêlés), les princesses Terii et Takau
Pour clore notre liste, citons Edgar William Lee- (on prononçait souvent « Tekao »), les filles de la
teg, américain d'origine allemande, qui, ayant reine Marau (bru de Pomaré IV la dernière sou
échoué à Tahiti, nanti d'une mère abusive et d'une veraine régnante de Tahiti). Bien qu'accolant à
bourse vide, s'était mis à peindre sur velours leurs noms celui de «Pomaré», elles n'étaient ni
d'après des photographies dans l'unique but de sur l'une ni l'autre filles du roi Pomaré V, époux de leur
vivre... Un beau jour le patron d'une galerie d'Ho- mère.
nolulu, en mal de vedette, décida de le « lancer » L'aînée, Terii, grande admiratrice du Général De
vantant « le Gauguin Américain » et l'obligeant à Gaulle, était probablement la fille de l'officier de
signer « Leeteg of Tahiti ». Cette publicité semble marine savoyard Oncieux de la Bâtie... Si les titres
avoir été efficace car, assailli de demandes, il en de ce dernier étaient authentiques, l'on pouvait
était venu à produire ses chromos presque indus dire qu'elle était, du moins selon les traditions
triellement, au rythme de plusieurs à la fois... Mais européennes, plus « aristocrate » par son sang
aucun critique sérieux ne chanta ses louanges et paternel européen que par son sang maternel « tahi- musée ne l'accueillit. tien», car la reine Marau, sa mère, était la
L'activité artistique Tahitienne trouvait un autre fille d'Alexandre Salmon, anglo-israélite d'un sang
débouché dans le travail lucratif de la nacre... Pen tout à fait roturier. Cependant, la grand-mère
maternelle de Terii, Arii Taimai Oehau était elle- dant la guerre, une véritable «Nacromanie» (si
l'on peut s'exprimer ainsi) envahit l'archipel comme même de sang princier, conformément à la tradition
une épidémie. À plein temps ou durant les loisirs, polynésienne... donc, le titre de «Princesse» que
tout le monde s'y mettait, ou presque... peintres, Terii se donnait, pouvait à peu près se justifier
médecins, fonctionnaires, ingénieurs... Le docteur quand on n'était pas trop exigeant sur le chapitre
Rosmorduc reproduisait des sujets polynésiens et de l'arbre généalogique. L'ascendance savoyarde de
aussi des bijoux qu'il avait rapportés d'Afrique ; Terii, toute aristocratique qu'elle pouvait être, était
l'ingénieur Cordonier se faisait aider, tant il avait pourtant pudiquement passée sous silence, car, à
à faire, par de nombreuses personnes dont l'ex- Tahiti, ce nom de «Pomaré» était plus presti
épouse du célèbre journaliste et écrivain Emmanuel gieux.
Berl, et avait organisé un véritable travail à la C'est sur ce même nom de «Pomaré» que
chaîne de la matière en question. M. Poohl créait Takau, bien plus que son aînée, s'appuyait pour se
des effets de transparence en creusant les diverses distinguer. Biologiquement parlant, elle n'était pas
couches de la coquille. M. Bastide fabriquait des plus «Pomaré» que sa sœur, car son père, le
coffrets et des boîtes où la nacre se mariait au bois, commandant Emile Vedel, était un officier de
le peintre Grés et quelques autres, arrondissaient marine français, ami de Pierre Loti et homme de
leurs revenus de la même façon. Le sculpteur Abel plume comme ce dernier. Il avait légalement
est cité par O'Reilly comme «un des plus remar « adopté » Takau, ce qui lui permettait de l'appeler
« sa fille » sans choquer les esprits puritains. Elle quables utilisateurs de la nacre».
La liste serait trop longue s'il fallait citer tous était allée souvent en Europe, avait un réel talent
les amateurs ou spécialistes que la «Nacroman de pianiste, et maniait la plume comme son père.
ie » avait contaminés. Lampes, coupe-papier, Son « Résumé d'Histoire Tahitienne des Établiss
bagues, boutons de manchette, boutons (tout ements Français d'Océanie » avait été publié à Paris
en 1931. À Papeete, à « l'École des Frères de Ploer- court), peignes, broches, pendentifs, gourmettes,
petites cuillers, boucles de ceinture... Tout ce qu'aut mël », les protège-cahiers étaient ornés d'un texte
orisait la courbe de la coquille emplissait les bou intitulé « Notes d'Histoire Tahitienne ; par la prin
tiques de « Curios », ou partaient pour les U.S.A. cesse Takau Pomaré Vedel »... mais, après la guerre
et la Nouvelle-Zélande. Georges Spitz (dit « Lou le nom de Vedel avait disparu des « Mémoires de
lou») était l'un des plus grands trafiquants de la reine Marau » traduites et préfacées par Takau.
« Curios ». Il avait pour raison sociale « The Spitz Était-ce de l'amnésie ou du reniement? — Quoi Store », ou, en Français « Le Magasin qu'il en soit, Takau semblait tenir beaucoup plus
de Curiosités ». Sur sa camionnette, il n'avait ins au nom de Pomaré, dont elle n'avait pas le sang,
crit que la formule anglaise. Quand on lui rappela qu'à celui de Vedel qui était vraiment le sien, à un 258 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
point tel qu'elle songea à «léguer» ce nom de faire parler de lui. La «postface» d'un livre pos
Pomaré à sa nièce Monique Salmon qui, elle non thume d'Alain Gerbault « Un Paradis se meurt »
plus, n'avait rien de « Pomaré ». Les 2 princesses (publié en 1949) est signée « Etienne Micard de
sont mortes sans descendance connue. Paix à leur Fleurigny »... L'auteur y dit avoir été « le dernier à
âme ! S'il est vrai que Pomaré signifie, en Tahitien avoir donné l'accolade » à Alain Gerbault, et avoir
ancien, «celui qui tousse», il faut croire que la «apporté (aux cendres d'Alain Gerbault) le
toux est contagieuse en Polynésie. Au nom de la suprême Salut de tous ses compagnons de France ».
Le comte se proclamât donc modestement lui- Princesse Takau, pendant la guerre est associé celui
du «comte Etienne Micard-Sisterni » (dit aussi même le représentant attitré de la population fran
çaise. Dans cette préface, au sujet de sa malheur« De Fleurigny »), personnage caricatural, envers
qui le Révérend Père O'Reilly n'est pas tendre dans euse odyssée sur le « Trondhjem » il est beaucoup
son « Répertoire biographique des Tahi tiens »... Le moins bavard que pour d'autres circonstances et se
contente d'écrire : « Sans doute serais-je tombé à lecteur pourra se reporter. Il déambulait dans
les rues de Papeete vêtu en permanence d'un l'eau par «accident» à quelques milles des côtes
«spencer» blanc surmonté d'un nœud-papillon et d'Amérique, notre petit yacht ayant fait naufrage à
coiffé d'un chapeau de paille à larges bords qu'il l'île de Pitearui, si je n'avais eu la chance de l'aban
prétendait — on ne sait plus pourquoi — être un donner à Raivavae». (...) «c'est là où les petites
chapeau « historique ». L'on sait que le « spencer » filles n'acceptent comme époux que celui qui réussit
est habituellement une tenue réservée aux soirées à les attraper à la course. J'ai donc appris ainsi à
très cérémoniales et se porte avec un pantalon très connaître quelques-unes des émotions que peuvent
foncé... Or Micard le portait en plein jour et avec ressentir, en ces mers du Sud, les navigateurs de
un short. L'ensemble de l'accoutrement frisait le fortune ».
ridicule. Revenons à l'aristocratie locale que nous retrou
Il affirmait que sa famille avait fourni au Vatican vons en la personne de Mme Pommier, née Genev
les installations hygiéniques du Pape (WC, etc..) et iève Salmon, qui avait été adoptée par la princesse
l'on voit d'ici le genre de plaisanteries que cela pro Terii, laquelle lui avait fait juridiquement recon
voquait, comme si, par ailleurs, le « comte » ne prê naître le titre de «Princesse Pomaré». Geneviève
Salmon, dite « Tita », a effectivement du « sang » tait pas déjà suffisamment à rire. Tout le monde
savait qu'il se faisait bel et bien « entretenir » par Pomaré, car elle est par sa mère Poma Salmon
la princesse et on le surnommait «le prince arrière-arrière-petite-fille du roi Tamatoa V de
consort ». Raiatea qui était lui-même fils de la reine Pomaré
IV. C'est donc du côté maternel que Tita est Or, à la même époque, un couple de Suisses
nommés Markwalder propriétaires d'un petit de Pomaré IV et mérite,
bateau, le « Trondhjem » avait décidé d'appareiller biologiquement parlant, le titre de «Princesse
pour l'Amérique et cherchait des hommes d'équi Pomaré ». Elle a épousé en 1941 l'aviateur Joseph
page, ou, plutôt, deux passagers pour aider aux Pommier, qui sera un héros de la seconde guerre
travaux du bord. C'est ainsi que Micard et un autre mondiale. Les enfants que Geneviève (Tita) aura de
volontaire (dont j'ai oublié le nom) s'embarquait un cette union porteront tous également le nom de
beau matin sur le «Trondhjem», qui franchit la Pomaré ajouté à leurs prénoms. Le jeune mécanic
passe et disparût à l'horizon. Tahiti, sans regrets ien d'aviation « roturier » et célibataire, qui s'em
excessifs, semblait donc, définitivement perdre un barquait pour la Polynésie en 1937 ne prévoyait
des plus beaux spécimens de son zoo humain... probablement probablement pas qu'il aurait peu
d'années plus tard, une descendance authentique- mais, quelques semaines plus tard, dans une rue de
la ville, deux dames crurent tout à coup avoir ment princière, et même royale... car son épouse, si
affaire à une vision miraculeuse ou à quelque la monarchie tahitienne avait duré, aurait eu léga
«tupapau» facétueux, car le comte Micard, que lement le droit d'être «prétendante» au trône
l'on croyait déjà à des milliers de « milles marins », contrairement au comte Micard, il aurait alors
eu, légalement, le droit au titre de «Prince se trouvait devant elles, soulevant, pour les saluer,
le chapeau « historique ». consort ».
À la suite d'incidents qui n'ont jamais été tirés au Cet héritier d'un très grand nom de France
— dont un ancêtre gouverneur d'Alsace et de clair, les rapports entre le comte-matelot et les
patrons du petit navire étaient devenus tellement Franche-Comté avait préparé la fuite de Louis XVI
en 1791 — vivait en Polynésie d'on ne sait trop tendus qu'une séparation s'imposait sous peine de
voir, le prince « qu'on sort » jeté par-dessus bord. comment... comme l'héritier d'un autre grand nom,
Débarqué à Raivavae (Australes), il dut regagner M. de Villele. Ce descendant du chef des ultra
Papeete sans gloire. royalistes de la Restauration sortait coiffé d'un
L'une des dames témoins de sa «réapparition» casque colonial en fumant avec un fume-cigarettes
aimait mettre en chansons les «événements» vertical dont les cigarettes allumées touchaient la
locaux. Pour la circonstance, elle en écrivit une en visière du casque, où la braise avait percé un trou.
s'inspirant d'une vieille complainte bretonne dont Un autre aristocrate, des Champs de Vernex, ten
chaque couplet se terminant par : « Ah ! que c'est tait, je crois de survivre à Râpa où il était à peu
triste ! » et qui contait l'odyssée tragi-comique du près (du moins en ce temps-là) le seul Européen. Le
malheureux comte-mousse. Père Calixte (Pierre Olivier) passait périodique
Le prince « consort » n'avait pas fini d'essayer de ment. Il s'aperçut que de Vernex avait élu domicile MISCELLANÉES 259
dans l'église, où il avait installé son lit, car il y une certaine classe une aversion mêlée de terreur.
trouvait plus d'espace que dans son petit « faré ». La brave douairière, remarquant le sigle « C.G.T. »
Le missionnaire l'obligea à « déménager » pour sur l'insigne de son neveu, n'y avait pas lu
« Compagnie Générale Transatlantique » mais avait pouvoir célébrer la Messe. «Je voudrais, lui
cru lire « Confédération Générale du Travail ». demanda Vernex, que vous disiez une Messe spé
cialement à l'intention de mes parents». Le Père Il n'était pas rare, à l'époque, quand les ci
Calixte célébra la messe demandée, servie par de rconstances et l'assemblée l'autorisaient de chanter
Vernex vêtu d'un frac à « queue de pie », tenue très en chœur des chansons fort grivoises extraites des
insolite dans cette île perdue. Cet «enfant de recueils intitulés «chansons du quartier latin» et
chœur » adulte, contrairement aux usages, ne paya «chansons de corps de garde». L'une d'elle était
d'ailleurs jamais cette Messe au Père. consacrée aux reines, princesses, etc., du monde
Il apprit avec beaucoup de retard la déclaration entier, et comportait, d'ailleurs, entre autres, un
couplet sur la reine Pomaré. Elle en comportait de guerre. Ce fut, dit-on, l'amiral Richard Byrd, le
célèbre explorateur polaire, qui, de passage à Râpa, également un, sur la Duchesse de Parme, qui n'était
la lui annonça. Il décida alors de s'engager et se pas, lui non plus, pour les chastes oreilles. Un jour
retrouva à la caserne de Papeete, où les soldats qu'un joyeux groupe entonnait à tue-tête la chan
tahitiens, le prenant pour un « popaa » récemment son en question, quand vint le couplet : « C'est la
débarqué d'Europe, le couvrirent — (conformé Duchesse de Parme, qui..., etc.. », un des membres
ment à la délicate habitude locale) — d'injures du groupe se leva et, arrêtant ses compagnons d'un
ordurières, persuadés qu'il ignorait cette langue. Il geste, leur tint à peu près ce langage : « S'il vous
leur répondit du tac au tac, en un « tahitien » sans plaît, Messieurs, évitez de chanter ce couplet en ma
présence, la Duchesse de Parme est ma grand- défaut, ce qui les stupéfia. Certains d'entre eux
— paraît-il — s'enfuirent, croyant avoir affaire à mère». L'intervenant n'était autre que le Prince
une sorte de sorcier. Karl de Schoenburg-Waldenburg, fils de l'Infante
d'Espagne Alice de Bourbon — Ce rejeton d'une À l'Armistice, Weygand l'envoya, avec quelques
autres, en Indochine, d'où il expédiait de l'argent à très illustre famille d'Europe s'était fixé en Poly
nésie avant la guerre et y avait épousé une Tahi- sa « vahiné » restée en Polynésie, argent qu'elle ne
reçut jamais, car de charmantes âmes se chargeaient tienne nommée Varaitearai Tearai a Meti, qui lui
donna plusieurs enfants dotés tous d'un nom tahide le détourner. L'apprenant, il dut passer par l'i
ntermédiaire d'un consulat étranger pour que les tien. En tant que citoyen allemand, il avait été
mandats parviennent à destination. arrêté au début du conflit, mais il était resté très
Monsieur André de Pardiac de Monlezun avait francophile. Au moment de la campagne d'Italie, il
écrivit à la branche italienne de sa famille : « Si passé son enfance et son adolescence en Indochine
où son père, magistrat catholique, s'était fait vous rencontrez des soldats tahitiens, accueillez-les
affecter au moment de la « Séparation de l'Église et bien et ayez pour eux les mêmes égards que vous
de l'État ». Il avait également vécu en Amérique du auriez pour moi ».
Sud et voyagé en divers autres lieux. Homme d'une Beaucoup moins authentique était la « noblesse »
très grande distinction et d'une parfaite courtoisie, de Pierre « de Montluc », qui se nommait en réalité
très « Vieille France », il parlait un langage fleuri et Steinmetz. Cet avocat d'origine israélite paré d'un
prodiguait les compliments. Avocat avant la guerre, nom d'un célèbre écrivain protestant du xvf siècle,
il s'était rallié au général De Gaulle et avait été se faisait, chaque dimanche, et même en semaine,
affecté à Tahiti comme président du Tribunal, puis remarquer par sa très ostensible piété à l'Église
procureur de la République après le départ du pro Catholique. Sa compagne, Méré a Neti, dite
cureur Guillot. Il était également directeur de l'I « Même » qu'il épousa religieusement par la suite
nformation et de la Propagande et fut aussi président était une belle tahitienne au physique fortement
de la « Société des Études Océaniennes », après le typé. J'ai parlé, plus haut, du remarquable portrait
décès de l'ancien président, M. Edouard Ahnne. que Serge Grés avait fait d'elle. Une autre cause de
«Au début de la guerre, racontait-il, je fus reçu la célébrité de Steinmetz était la complaisance avec
avec quelques autres personnes, par le comte de laquelle il racontait en détails ses exploits galants,
Paris, qui nous donna ses dernières instructions et qu'on soupçonnait, d'ailleurs, d'être en partie imag
ses derniers conseils sur le comportement à adopter inaires, ou, du moins, très exagérés. Un soir, en
durant les hostilités... et me voici à présent pro France, une quinzaine d'années plus tard, l'on vit
à la Télévision, un reportage sur Tahiti au cours cureur de la République !... le destin est parfois iro
nique... ». duquel on interwievait quelques « figures » locales,
Il racontait également qu'après une traversée sur y compris de Montluc... ce dernier, alors que cela
le « Normandie » il avait omis d'ôter de sa veste n'avait aucun rapport avec la question qu'on lui
posait, trouva le moyen de placer dans sa réponse l'insigne de la «Compagnie Générale Transatlan
tique ». Il rendit visite à une tante qui, à sa vue, le récit d'une aventure féminine qui lui était,
poussa un cri et faillit s'évanouir « Ah ! Mon Dieu ! disait-il, advenue le premier jour de son arrivée
Toi aussi ! Quelle horreur ! Jamais je n'aurais cru dans l'île. Les anciens de Tahiti qui virent cette
cela ! Comment as-tu pu te laisser embobiner par émission durent probablement se dire, que, déc
ces gens?» Stupéfait, il demanda des explica idément, l'avocat n'avait pas changé !...
tions : C'était l'époque où le turbulent « Front Un jour, pendant la guerre, il eut à défendre un
Populaire » et son syndicat, la G.C.T. inspiraient à voleur de voiture. La plaidoirie fut pathétique. Ce

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