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Rawls et le libéralisme politique - article ; n°2 ; vol.46, pg 321-343

De
24 pages
Revue française de science politique - Année 1996 - Volume 46 - Numéro 2 - Pages 321-343
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Bertrand Guillarme
Rawls et le libéralisme politique
In: Revue française de science politique, 46e année, n°2, 1996. pp. 321-343.
Abstract
Rawls and political liberalism
In Political Liberalism, Rawls's declared ambition is to overcome one contradiction which he now sees in his A Theory of Justice.
As a liberal theory, «justice as fairness » should aim to be stable in a special way : it should be freely affirmed by democratie
citizens. In the context of a plurality of conceptions of the good, which is itself an offspring of liberalism, it is not realistic to think of
justice as the supreme value. Any liberal conception must aim at the emergence of an overlapping consensus on reasonable
doctrines. This ideal view of démocratie politics can be criticized, as can the specific version based on the idea of a « political
conception of justice » which Rawls has proposed.
Résumé
Dans Libéralisme politique, Rawls se propose de résoudre une contradiction de sa Théorie de la justice. En tant que théorie
libérale, la « conception de la justice comme équité » doit envisager d'être stable d'une manière particulière, c'est-à-dire affirmée
librement par les citoyens d'une démocratie. Dans un contexte marqué par le pluralisme des conceptions du bien, lui-même
corollaire du libéralisme, la justice ne peut donc être la valeur suprême. Toute conception libérale de la justice doit ambitionner
d'être le site d'un «consensus par recoupement» de différentes doctrines raisonnables. Cet idéal de la politique démocratique
n'est pas exempt de critiques, ni d'ailleurs la version particulière qu'en propose Rawls, fondée sur l'idée d'une « conception
politique de la justice ».
Citer ce document / Cite this document :
Guillarme Bertrand. Rawls et le libéralisme politique. In: Revue française de science politique, 46e année, n°2, 1996. pp. 321-
343.
doi : 10.3406/rfsp.1996.395054
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1996_num_46_2_395054RAWLS ET LE LIB RALISME POLITIQUE
BERTRAND GUILLARME
La
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qui lui est associée On terminera en prenant en compte plusieurs objec
tions importantes
EXIGENCE DE ALISME ET LA CESSIT
DU LIB RALISME POLITIQUE
Un idéal social doit être réalisable Cette exigence marque même selon
Rawls une différence fondamentale entre philosophie morale et philosophie
politique Une conception politique doit pouvoir être mise en pratique elle
doit être conforme art du possible est ce qui la sépare une concep
tion morale qui est pas politique une conception morale peut très bien
condamner le monde et la nature humaine comme trop corrompus pour être
sensibles ses préceptes et ses idéaux.1
En particulier une théorie sur la nature des principes justes est pas
complète sans une seconde enquête sur le caractère réalisable de ces princi
pes Définie de la sorte ambition de réalisme que Rawls place désormais
au ur de toute philosophie politique paraît ambiguë puisque la nature
même une théorie normative voudrait que les données les plus détestables
du monde réel influent pas sur son contenu
Il faut en réalité replacer cette visée dans le programme général que se
fixe une théorie idéale qui est de décrire le fonctionnement une société
bien ordonnée sans que le problème de la transition entre le réel et idéal
ne soit encore posé Un pas supplémentaire dans la direction du réalisme
consisterait poser une nouvelle question étant donné une société qui est
pas encore juste comment parvenir la société bien ordonnée décrite par la
théorie idéale Cette interrogation définit certainement un programme légi
time pour la philosophie politique con ue comme enquête visée pratique
Elle est pourtant pas abordée par Rawls qui limite délibérément ses répon
ses dans la quasi-totalité de ses textes au domaine de la théorie idéale
inclusion de la discussion du réalisme au sein de la est
garantie de deux manières En premier lieu la preuve de la possibilité
une conception ne doit pas être con ue comme la recherche des moyens
de sa mise en uvre importe quel prix il agit envisager la possibi
lité une conception suivant ses propres termes ou pour reprendre expres
sion de Rawls sa stabilité En second lieu la norme pertinente de réalisme
pour une théorie normative est pas le fonctionnement des sociétés injustes
existantes mais ce que nous savons sur la nature humaine est la raison
pour laquelle la philosophie politique doit affirmer indépendamment des
conceptions idéales de la personne et de la société qui permettent de justi
fier les principes normatifs une conception de la nature humaine qui définit
les limites du possible2 Si une conception est stable compte tenu de la
théorie de la nature humaine alors la théorie politique est utopique de
manière réaliste On envisagera tour tour ce exige la stabilité une
Rawls Justice et démocratie op cit. 341
Ibid. 99-100
322 Rawls et le libéralisme politique
conception libérale puis quels types de stratégies Rawls proposés pour
prouver que sa propre conception pouvait revendiquer cette qualité
LA STABILIT UNE CONCEPTION LIB RALE
Une théorie politique est stable il est plausible de penser elle peut
être mise en pratique Cette capacité est nécessairement envisagée par cha
que type de conception selon les principes qui lui sont propres et il est
commode de distinguer les théories libérales de celles qui ne le sont pas
Une conception libérale ne peut être stable que si chaque citoyen de la
société bien ordonnée accepte librement Le soutien il apporte aux prin
cipes de justice et qui est la condition de la stabilité de la conception doit
donc être con comme une motivation morale Cet individu agit alors sui
vant et non pas seulement en conformité avec le sens de la justice défini
par cette conception opposé les conceptions non libérales envisagent
le problème de leur stabilité une manière purement pratique Il agit sim
plement de prévoir des mécanismes permettant la mise en application des
principes de justice vrais Comme ces conceptions ne sont pas libérales le
soutien que les individus apportent aux principes de justice est pas néces
sairement librement consenti et tout moyen efficace de persuasion est
acceptable pour assurer leur stabilité Les individus des sociétés bien ordon
nées qui correspondent ces théories ne sont donc pas nécessairement moti
vés par un sentiment moral Ainsi le rôle principal du gouvernement est
selon Hobbes de garantir tous que les lois seront appliquées Son argu
mentation consiste donc montrer étant donné la nature purement égoïste
des individus le seul moyen de résoudre le problème de la stabilité est de
doter le souverain une force politique
Pour toute théorie libérale le problème est de montrer que les person
nes qui grandissent sous empire institutions justes développent une moti
vation morale un sens de la justice dont effet est de soutenir librement
les principes de justice pertinents dans le cadre de cette conception2 exa
men de la stabilité de la théorie de la justice comme équité est la seconde
phase du raisonnement rawlsien qui est abordée une fois que les prin
cipes normatifs sont justifiés Cette stabilité est toujours appréciée par les
personnes fictives de la position originelle qui restent placées derrière le
voile ignorance mais qui ont désormais leur disposition une théorie de
la nature humaine évaluation procède alors en deux temps Il agit en
premier lieu de vérifier la plausibilité de existence du sens de la justice
en repondant la question suivante comment les citoyens une société
bien ordonnée qui reconnaissent la validité de la même conception de la
justice en arrivent-ils développer une motivation morale adaptée Il est
ici frappant de constater quel point argumentation en faveur de exis
tence du sens de la justice fonde sa force de la même manière que chez
Rousseau sur importance des considérations de réciprocité dans la psycho-
Hobbes Leviathan parties et trad fran aise de Tricaud Paris Vrin
1983 éd originale 1958)
Rawls Political liberalism op cit. 142-143/181-182
323 Bertrand Guillarme
logie humaine En montrant comment le sens de la justice peut être naturel
lement acquis Rawls appuie notamment sur les travaux des psychologues
Lawrence Kohlberg et Jean Piaget Le second temps de évaluation porte
sur la mise en uvre par les individus de leur sens de la justice il agit
de démontrer que les citoyens une société bien ordonnée rendront régula
teur le sens de la justice ils possèdent ou encore de prouver que la
motivation morale acquise par les individus possède une force suffisante
Dans argumentation de Rawls on aura montré que cette condition est rem
plie dès lors que ce sens de la justice est entravé ni par influence des
tendances psychologiques particulières ni par les conflits possibles entre les
exigences de la justice et la réalisation une conception du bien Dans la
mesure où est la solution donnée dans la Théorie de la justice au second
de ces problèmes potentiels que Rawls juge hui problématique on
ignorera dans la suite de ce texte la question des tendances psychologiques
particulières2
LA COMPATIBILIT DU JUSTE ET DU BIEN
LE JUSTE COMME BIEN SUPR ME
Dans la Théorie de la justice Rawls entend prouver la compatibilité
congruence du Juste et du Bien en montrant que dans les conditions qui
définissent une société bien ordonnée il est rationnel être raisonnable
Cette proposition est aisément mal interprétée il ne agit pas de persuader
des individus égoïstes agir selon le sens de la justice mais de prouver
que des personnes possédant déjà un sens de la rendront régulatrice
cette motivation morale dans la mesure où elle accorde avec la mise en
uvre de leur plan de vie ou conception du bien Rawls entreprend de
mettre en évidence cette harmonie en montrant une part que la justice
constitue un bien intrinsèque et autre part il agit un bien suprême
dont la réalisation est prioritaire sur celle de tous les autres Si argumen
tation de Rawls se révélait solide il aurait prouvé la compatibilité du Juste
et du Bien parce que les citoyens une société bien ordonnée en agissant
de manière injuste iraient rencontre de la réalisation de leur bien le plus
important il ne serait pas rationnel être déraisonnable dans le sens moral
particulier que Rawls donne cette dernière notion)
argumentation de Rawls en faveur de la rationalité être raisonnable
repose partiellement sur ce il présente comme interprétation kantienne
de sa théorie un individu qui agit suivant le sens de la justice réalise sa
nature individu rationnel et libre3 La preuve kantienne de la compatibilité
du Juste et du Bien consiste abord affirmer que la justice comme vertu
et la justice comme fin constituent des biens intrinsèques en cherchant
les atteindre un individu réalise du même coup sa nature comme être
Rawls theory of justice op cit. chap Voir notamment la note page
précédente
Pour une analyse de la manière dont Rawls résout cet autre problème potentiel
je me permets de renvoyer mon texte Philosophie de égalitarisme Philosophie
politique décembre 1995
Rawls theory of justice op cit. 252/288
324 Rawls et le libéralisme politique
rationnel et libre Dans les termes de Rawls le désir agir de manière
juste et celui exprimer notre nature comme personnes morales libres
avèrent en pratique être le même désir Développer et exercer le désir
agir en faveur des principes de justice est réaliser sa capacité morale
de justice et par analogie avec la notion kantienne de volonté bonne réa
liser ses capacités morales est être autonome Mais la justice est pas
seulement un bien intrinsèque elle est également un bien suprême dont
importance est plus grande que celle de tous les autres biens est là le
second temps de la démonstration kantienne de la compatibilité du Juste et
du Bien car le désir exprimer notre nature de personne morale est-à-
dire notre nature comme être rationnel libre et égal aux autres ne peut
être satisfait en agissant selon les principes du juste et de la justice
en leur donnant la priorité absolue
argumentation kantienne est ailleurs que un des moyens avancés
par Rawls dans son premier ouvrage pour montrer la compatibilité du Juste
et du Bien une société bien ordonnée Le second exemple de la même
stratégie est constitué par argumentation fondée sur ce que Rawls nomme
le principe aristotélicien Il agit une notion importante de la Théorie
de la justice puisque le chapitre 65 est entièrement consacré
Le principe aristotélicien implique que puisque les capacités une
personne augmentent avec le temps. et que cette dernière développe
ses capacités et apprend les exercer elle en vient le moment venu
préférer les activités plus complexes Il aussi un effet associé au
principe aristotélicien En voyant chez les autres exercice de compéten
ces de haut niveau nous prenons plaisir et le désir éveille en nous
de faire des choses semblables nous-mêmes Nous voulons ressembler
ces individus qui ont développé des compétences que nous trouvons
latentes dans notre propre nature
Une société bien ordonnée selon les deux principes définis par Rawls
constitue une union sociale unions sociales Dans une telle société
sont réalisées au sein associations individus de très nombreuses formes
différentes de projets humains Si exercice de nos capacités humaines est
un bien intrinsèque il en résulte que affirmation des principes une
société bien ordonnée est aussi un bien intrinsèque dans la mesure où les
individus qui agissent suivant leur sens de la justice participent par cette
affirmation même aux activités et aux succès des autres individus et asso
ciations Pour participer pleinement la vie collective) nous devons
accepter les principes qui commandent sa conception est-à-dire que nous
devons affirmer notre sens de la justice
étape suivante de la démonstration consiste pour Rawls souligner
il serait irrationnel de ne pas agir suivant le sens de la justice La raison
est que compte tenu du principe aristotélicien et de son effet associé la
justice comme vertu et la justice comme fin constituent non seulement des
Ibid 572/613 574/615
Ibid 426-427/467-468 527/570
Ibid 571/612
325 Bertrand Guillarme
biens intrinsèques mais aussi des biens intrinsèques suprêmes ou régula
teurs La participation une union sociale unions sociales par affirma
tion des principes de justice permet de réaliser nos capacités plus
largement il ne serait possible de le faire si nous limitions nos plans
ceux qui sont réalisables au sein une seule vie individuelle La thèse de
Rawls est un individu peut réaliser le plus complètement ses capacités
en étendant autant il lui est possible ensemble des projets il fait
siens Le principe aristotélicien et son effet associé étant fondés sur la
maximisation les capacités humaines sont autant mieux exercées que la
sphère application de ces principes est plus large Or le domaine le plus
étendu est constitué par la société bien ordonnée elle-même Manquer la
possibilité exercer ses capacités le plus complètement possible serait pour
le citoyen une société bien ordonnée une preuve irrationalité
Selon le principe aristotélicien et son effet associé un citoyen est donc
rationnel en étant raisonnable est-à-dire en rendant régulateur son sens de
la justice Ce raisonnement dont la structure est similaire argumentation
fondée sur interprétation kantienne de la théorie de la justice vient renfor
cer les mêmes conclusions le Juste et le Bien sont compatibles parce que
la justice est un bien suprême Or la logique même de cette
est source de graves difficultés internes pour la théorie rawlsienne Ces
contradictions ont conduit Rawls rechercher une voie différente pour prou
ver la compatibilité du Juste et du Bien
LES DIFFICULT DE ARGUMENTATION
DE LA TH ORIE DE LA JUSTICE
Dans les toutes premières pages de Libéralisme politique Rawls indi
que que la nécessité de cet ouvrage provient du fait que analyse de la
stabilité dans la troisième partie de la Théorie de la justice est pas en
conformité avec la théorie dans son ensemble Il explique que la diffi
culté est que la théorie de la justice comme équité est con ue comme une
doctrine exhaustive comprehensive doctrine)
Rawls indique qu une conception est générale elle applique
une large variété de sujets appréciation la limite tous les sujets pos
sibles et exhaustive elle comprend des conceptions de ce qui fait la
valeur de la vie humaine des idéaux de la vertu personnelle et du carac
tère et tout ce qui de cet ordre doit nous renseigner sur notre conduite
la limite sur notre vie dans son ensemble Plusieurs passages suggèrent
que dans son premier livre Rawls con oit la théorie il propose comme
générale Il indique ainsi que idée de contrat peut être étendue au choix
un système éthique plus ou moins complet est-à-dire comportant des
principes pour toutes les vertus et pas seulement pour la justice. Si la
Ibid
Rawls Political liberalism op cit. 15-16/4 The idea of an overlapping consensus Oxford Journal for Legal
Studies 1987 note trad fran aise de Tchoudnowsky dans Revue de
métaphysique et de morale numéro spécial sur Rawls 1988 On suivra cette traduction
en rendant adjectif comprehensive par exhaustif
326 Rawls et le libéralisme politique
théone de la justice avère relativement satisfaisante une étape suivante
serait étudier la conception plus générale que suggère expression le
droit moral comme équité
Quant son caractère exhaustif il est implicite dans la comparaison de
la théone de la justice comme équité utilitarisme classique de Bentham
et Sidgwick Il est explicite dans la troisième partie de ouvrage où la dis
cussion de la stabilité du contractualisme est fondée comme on vient de le voir
sur la valeur de la justice comme bien intrinsèque régulateur
Rawls estime désormais que la preuve de la stabilité de sa théorie
elle suppose une doctrine morale exhaustive est contradictoire avec
le libéralisme justifié dans la première phase de son raisonnement Les per
sonnes fictives de la position originelle ne peuvent pas accepter la fois
les principes de justice et leur justification et la théorie de la stabilité qui
caractérise la Théorie de la justice Cette contradiction découle de deux
caractéristiques différentes du libéralisme
Le libéralisme possède un corollaire empirique Toute conception qui
considère les individus comme libres et égaux et capables de formuler et
de chercher réaliser leur propre conception du bien est amenée accepter
existence une pluralité de doctrines morales philosophiques et religieu
ses Le fait du pluralisme est en effet le résultat inévitable du fonctionne
ment institutions libres car il explique par un élément de la théorie de
la nature humaine que Rawls nomme les difficultés du jugement La
plupart de nos jugements les plus importants sont opérés dans des condi
tions telles que on ne peut pas attendre ce que des personnes cons
ciencieuses ayant le plein usage de leur raison arrivent toutes la même
conclusion même après une discussion libre.2
Parce que la Théorie de la justice protège les libertés fondamentales de
pensée de conscience et association la société rawlsienne bien ordonnée
est marquée comme importe quelle autre libérale par une diver
sité de doctrines morales exhaustives Seul un usage coercitif de la force
étatique serait même de modifier ce résultat
Un second corollaire du libéralisme de nature philosophique celui-
là est une conception de la légitimité politique Parce elle reconnaît
que les citoyens sont libres et égaux toute conception libérale doit envisa
ger sa propre stabilité une manière particulière et doit être telle que cha
que citoyen puisse affirmer librement La théorie de la justice comme
équité justifie donc une conception libérale-démocratique de la légitimité
politique qui se contente de reformuler un idéal déjà énoncé par Kant
exercice du pouvoir politique est approprié que il est compatible avec
le respect des éléments essentiels une constitution que tous les citoyens
raisonnables pourraient défendre sur la base une conception de la justice
qui leur semble acceptable3
Rawls theory of justice op cit. 17/43 ai traduit tightness as
fairness par le droit moral comme équité contrairement Audard qui rend
rightness par le juste ce qui marque mon avis la distinction entre right et
just suggérée par Rawls
Rawls Political liberalism op cit. 58/87
Ibid. 140-143/179-183 Voir aussi Kant Sur le lieu commun II se peut
que cela soit juste en théorie mais en pratique cela ne vaut point Traduction fran aise
dans uvres Philosophiques tome Paris Gallimard 1986 279 Bertrand Guillarme
innovation de Rawls par rapport Kant réside principalement ce
stade dans la reconnaissance du fait une société libérale et démocratique
est nécessairement marquée par diversité de conceptions morales
exhaustives Une théorie qui justifie la garantie de certaines libertés fonda
mentales aux individus doit donc envisager pour être stable de manière
libérale être acceptée par une pluralité de doctrines exhaustives Compte
tenu de la nature morale de la théorie de Rawls cette conception de la jus
tice ne doit pas être con ue comme un compromis entre ces doctrines mais
comme une conception définie indépendamment des différentes perspectives
particulières et qui se révèle acceptable par celles entre elles qui sont
raisonnables
Or la démonstration de la compatibilité qui fait de la justice un bien
intrinsèque et régulateur contredit ce double objectif Si la société bien
ordonnée est marquée par un pluralisme de doctrines exhaustives il existera
des citoyens qui refuseront affirmer la conception de la justice telle
elle est décrite dans la Théorie de la justice Pour eux le Juste est un
bien important mais pas nécessairement intrinsèque Dans le cadre de leurs
théories morales exhaustives la valeur du Juste découle de celle autres
biens comme autorité divine ou la perfectibilité humaine La théorie de la
stabilité développée dans la Théorie de la justice est donc caractérisée par
un manquement au principe de tolérance caractéristique du libéralisme La
doctrine exhaustive de cette théorie est pas légalement intolérante puisque
ses principes garantissent chaque individu un ensemble de libertés fonda
mentales En revanche elle est philosophiquement intolérante puisque la
justification complète de ses principes est pas susceptible être acceptée
par tous les citoyens raisonnables vivant dans une société libérale
ambition rawlsienne étendre la philosophie elle-même le principe
de tolérance résulte de sa volonté de rendre compatible le libéralisme de sa
conception avec la théorie de la stabilité qui lui est associée2 Le défaut du
premier ouvrage est que la conception démocratique il présente demeure
insuffisamment libérale compte tenu des caractéristiques de la nature
humaine qui impliquent le pluralisme dans un contexte non coercitif Le
nouvel ouvrage de Rawls comme la série articles qui ont précédé dans
les années 1980 vise résoudre cette tension interne de son premier livre
LE LIB RALISME POLITIQUE ID AL DE LA RAISON PUBLIQUE LIBRE
Le point de départ de analyse rawlsienne est désormais constitué par
le principe libéral de la légitimité politique qui pour corollaire un
devoir de civilité imposant aux citoyens Ce devoir consiste pour chacun
être capable expliquer comment les principes et les politiques il
cherche mettre en uvre et pour lesquels il vote peuvent être justifiés
par des idéaux acceptables par tout autre citoyen dans la mesure où il est
Cet adjectif possède chez Rawls une signification morale particulière associée
sa théorie philosophique Il est explicité dans la section suivante de ce texte
Sur application du principe de tolérance la philosophie elle-même voir
Rawls Political liberalism op cit. 10/34 154/194
J28 Rawls et le libéralisme politique
raisonnable En remplissant ce devoir moral de civilité les citoyens une
démocratie libérale mettent en pratique idéal de raison publique libre
Dans une société démocratique la raison publique est la raison des
citoyens égaux qui en tant que corps collectif exercent le pouvoir politique
et coercitif ultime les uns sur les autres en édictant des lois et en amendant
la Constitution
La raison publique libre est pertinente dans un domaine particulier il
ne agit pas de la structure de base de la société tout entière mais seule
ment de la sphère définie par les questions constitutionnelles essentielles et
de justice fondamentale la justification des libertés de base et un mini
mum social tombe dans le domaine de la raison publique libre mais un
principe de limitation des inégalités comme le principe de différence par
exemple en fait pas partie et est sur la base autres considérations
il doit être inclus dans une théorie de la justice
La justification du devoir de civilité et de idéal de raison publique
libre peut être exprimée comme celle des principes de justice en termes
contractualistes La norme de réciprocité équitable qui constitue la thèse
philosophique du contractualisme applique ici non pas en vue de justifier
des principes de justice mais au niveau supérieur est-à-dire avec ambi
tion de fonder la légitimité des conceptions morales utilisées pour justifier
ces dans une démocratie libérale Des personnes raisonnables
reconnaissent que leur conception morale pour elles une importance
symétrique celle que la des autres individus pour ces
individus si ceux-ci sont également raisonnables Elles estiment il serait
déraisonnable accepter une doctrine morale exhaustive spécifique comme
fondement de la justification des principes de justice régissant la structure
de base de la société En termes rawlsiens les participants de la position
originelle sélectionnent les principes de la raison publique libre idéal de
légitimité politique et le devoir de civilité3 Comme expression de idée de
raisonnable la raison publique libre étend pas la tolérance philosophique
aux conceptions qui sont déraisonnables en tant que personnes morales
nous ne sommes pas tenus de rechercher accord des personnes qui insis
tent sur le fait que leur doctrine morale exhaustive doit justifier les princi
pes constitutionnels essentiels pour la seule raison elle est vraie Il
donc un parallèle avec application de idée de raisonnable appliquée aux
intérêts fondamentaux il est pas plus nécessaire de rechercher un accord
hypothétique avec le fondamentaliste religieux sur le sujet de la légitimité
politique avec un égoïste lorsque des questions de prise en compte des
biens individuels sont en jeu Cette distinction entre le fait du pluralisme et
le fait du pluralisme raisonnable ainsi que sa justification par idéal de rai
son publique libre est introduite par Rawls dans Libéralisme politique
alors que plusieurs de ses articles étaient restés ambigus sur cette question
Dans le contractualisme les principes justifiés sont ceux que des personnes
raisonnables est-à-dire recherchant un accord avec les autres
Ibid. 217/264 214/261
Ibid. 225/274
329