La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
Télécharger Lire

Saint Alain. En quête d'identité

De
71 pages
Il est étonnant qu’un saint dont le nom est si répandu en Bretagne, et depuis si longtemps, puisque plusieurs de ses anciens souverains l’ont porté, soit tellement inconnu. 1Cette remarque – formulée par l’abbé Tresvaux en 1836 – exprime parfaitement l’esprit de enotre enquête. Le paradoxe est flagrant : d’un côté nous avons un nom qui se place dès le 11 siècle dans le palmarès des noms dominants, de l’autre un saint obscur et improbable au point que nous pouvons reconnaître avec François Duine que son nom est cher à notre province, et 2 c’est tout ce que l’on peut dire de solide sur son compte. Le cas est donc particulièrement intéressant pour apprécier la teneur du lien qui pouvait exister au Bas Moyen Age entre attribution d’un nom de baptême et dévotion des nommeurs pour le saint correspondant. Peut- on inférer qu’à cette époque les hommes qui portaient le nom d’Alain honoraient de cette manière saint Alain, leur saint patron, qui aurait été autrefois évêque de Quimper ? Le fait est que nous avons bien une Vie de saint Alain mais cela ne nous est pas d’un grand secours puisqu’il ne fait aucun doute pour personne que l’œuvre en question n’est e qu’un plagiat notoire de la Vie de saint Amand, évangélisateur de la Gaule au 7 siècle.
Voir plus Voir moins

Pierre Yves Quémener









Saint Alain

En quête d’identité










2012





















Il est étonnant qu’un saint dont le nom est si répandu en Bretagne, et depuis si
longtemps, puisque plusieurs de ses anciens souverains l’ont porté, soit tellement inconnu.
1Cette remarque – formulée par l’abbé Tresvaux en 1836 – exprime parfaitement l’esprit de
enotre enquête. Le paradoxe est flagrant : d’un côté nous avons un nom qui se place dès le 11
siècle dans le palmarès des noms dominants, de l’autre un saint obscur et improbable au point
que nous pouvons reconnaître avec François Duine que son nom est cher à notre province, et
2
c’est tout ce que l’on peut dire de solide sur son compte. Le cas est donc particulièrement
intéressant pour apprécier la teneur du lien qui pouvait exister au Bas Moyen Age entre
attribution d’un nom de baptême et dévotion des nommeurs pour le saint correspondant. Peut-
on inférer qu’à cette époque les hommes qui portaient le nom d’Alain honoraient de cette
manière saint Alain, leur saint patron, qui aurait été autrefois évêque de Quimper ?

Le fait est que nous avons bien une Vie de saint Alain mais cela ne nous est pas d’un
grand secours puisqu’il ne fait aucun doute pour personne que l’œuvre en question n’est
e
qu’un plagiat notoire de la Vie de saint Amand, évangélisateur de la Gaule au 7 siècle. Nous
tenterons donc de comprendre le processus et les circonstances historiques qui ont pu
favoriser l’introduction de cette vita falsifiée de saint Alain en Bretagne, et la raison pour
laquelle un tel évènement a pu se produire.

1 GUY-ALEXIS LOBINEAU, Les vies des saints de Bretagne, édition de l’abbé TRESVAUX, 1836, Tome 1, p. xl
2 e
ABBE DUINE, « Bréviaires et missels des églises et abbayes bretonnes antérieurs au 17 siècle », Bulletin et
Mémoires de la Société Archéologique d’Ille-et-Vilaine (BMSAIV), Tome 30, 1906, p. 147
2 Première partie : la pseudo-vita de saint Alain


La vie de saint Alain nous est rapportée par trois documents relativement similaires :

• La vita sancti Alani rédigée par un auteur anonyme, que l’on présume être
originaire d’Aquitaine (désignée ci-après vie aquitaine),
• La vita sancti Alani conservée dans l’obituaire de l’abbaye de Saint-Méen (ci-
après vie bretonne),
• La vie de saint Alain présentée dans le bréviaire dit « gothique » de Quimper
(Breviarium Corisopitense)



Vie aquitaine de saint Alain

La vie aquitaine ne concerne pas notre saint Alain breton. Le récit s’achève avec la
fondation du monastère de Lavaur, petite ville du Tarn qui fut autrefois siège d’un évêché et
dont la cathédrale était sous le patronage de saint Alain. Il y a tout lieu de croire que le
rédacteur de cette vita avait une dévotion particulière pour ce saint et qu’il ait voulu en
proposer une biographie à sa communauté. Je reviendrai plus loin sur le personnage et sur le
culte dont il a pu bénéficier dans l’ancien duché d’Aquitaine. Il est difficile de se prononcer
sur la date de composition de la vita même si la constitution du diocèse de Lavaur en tant
3
qu’entité autonome en 1317 ait pu être particulièrement propice à une telle entreprise, afin de
4
« donner un nouveau lustre à saint Alain » pour reprendre les termes d’Auguste Molinier . En
tout état de cause, la vita était connue avant 1329, date de l’achèvement de l’œuvre
monumentale de Bernard Gui consacrée aux vies des saints apôtres, martyrs et confesseurs (le
5Sanctoral ou Miroir des Saints) et dans laquelle figure le texte qui a été publié en 1658 dans
6
les Acta Sanctorum .

e
Selon cette légende, Alain vivait au 7 siècle, à l’époque des rois Dagobert et Sigebert
7et il serait né au pays d’Herbauges, à proximité de l’océan . La localisation précise de la ville
ed’Herbauges est discutée mais nous savons que le « comté d’Herbauges » s’est constitué au 9
siècle à la suite des incursions vikings et qu’il correspondait plus ou moins à ce que nous

3
HIPPOLYTE CROZES, Monographie de l’ancienne cathédrale de Saint-Alain de Lavaur, Toulouse, 1865, p. 25
4 Histoire générale du Languedoc, Edition Privat, tome 4, 1876, p. 796
5
Considérant que ses devanciers (on pense notamment ici à Jacques de Voragine et à sa Légende dorée) ont été
si brefs que les vies des saints, telles qu’ils les racontent, font l’effet d’être tronquées, Bernard Gui entreprend en
1312 la rédaction de son Sanctoral. L’ouvrage se compose de quatre parties, contenant les vies d’environ trois
cent saints ou saintes, et ne sera achevé qu’en 1329, deux ans avant la mort de son auteur. La vita S. Alani figure
dans le quatrième volume du Sanctoral mais uniquement dans l’un des cinq manuscrits qui nous sont parvenus
pour cette section (le Ms 64 dit manuscrit de Toulouse). Ce manuscrit est référencé Ms 481 au Catalogue
général des manuscrits des Bibliothèques publiques de France, tome VII, dont la notice est consultable sur le
site http://cifr.bnf.fr . Sur le Speculum sanctorale (ou Miroir des Saints), voir LEOPOLD DELISLE, « Notice sur les
manuscrits de Bernard Gui », Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres
bibliothèques, 27/2, 1879, p. 273-292 ; et ANTOINE THOMAS, pour sa contribution dans l’Histoire littéraire de la
France, tome 35, 1921, p. 165-171.
6 Acta Sanctorum Février, tome I, p. 854-855 [BHL 335], d’après une copie d’André Duchesne. Dans cette
édition, le texte a été légèrement retouché pour l’appliquer à saint Amand.
7 In pago Herbatilico non longe à littore Oceani Galliae
3 8appelons aujourd’hui le pays de Retz. A l’époque mérovingienne, ce territoire était partie
intégrante du duché d’Aquitaine et il ne sera rattaché à la Bretagne que dans la seconde moitié
e
du 9 siècle.

Fils de parents nobles, Alain choisit contre l’avis paternel de se vouer à Dieu et se
retire alors dans un monastère de l’île d’Yeu. Il ne tarde pas à se distinguer par sa piété et par
les prodiges que Dieu accomplissait à travers sa personne, comme ce jour où il réussit à
mettre en fuite un serpent par une simple prière et un signe de la croix. Devant l’opposition de
ses parents qui veulent le forcer à quitter la vie religieuse, Alain prend son bâton de pèlerin et
demeure un certain temps près de Bourges, puis il entreprend le voyage jusqu’à Rome où
saint Pierre le gratifie d’une apparition. De retour en Gaule, il entame alors son métier de
prédicateur en témoignant de la puissance de Dieu par de nombreux miracles et prodiges. Un
jour qu’il pêchait en mer avec quelques compagnons, une grande tempête s’éleva au point que
tous avaient perdu espoir pour leur vie. Ils commencèrent par jeter par dessus bord tout le
superflu mais le péril n’était pas écarté. L’équipage s’adresse alors à Alain et lui demande
d’intercéder auprès de Dieu en leur faveur. Alain obtempère et saint Pierre lui apparaît une
seconde fois en lui confiant ce message de réconfort : « Ne craignez pas. Aucun de ceux qui
sont avec toi ne seront perdus. » Conformément à la parole de l’apôtre, la tempête s’apaisa au
petit matin et tous purent finalement rentrer au port sains et saufs.
Une autre fois, alors qu’il se trouvait dans le pays de Gand, saint Alain ressuscita le
cadavre d’un pendu puis, poursuivant sa mission vers l’est, il traversa le Danube et évangélisa
les Slaves avant de revenir à Maastricht où il fut nommé évêque.
Peu enclin à la vie sédentaire, il entreprit d’aller visiter les frères des monastères
établis au pays des Basques où il rendit la vue à un aveugle mais où il dut également affronter
les quolibets d’un blasphémateur qui pour son malheur, mourut subitement pour avoir critiqué
l’homme de Dieu.
Chassé de Gaule par le roi Dagobert, Alain traverse la Manche et s’en va évangéliser
les Saxons. Quelque temps plus tard, revenu à de meilleures dispositions, le roi lui demande
de venir baptiser son fils Sigebert qui venait de naître. Pendant la cérémonie, le nouveau-né –
qui n’avait que neuf jours – prit la parole et surprit toute l’assistance en répondant lui-même
Amen aux paroles du saint.
Devenu roi des Francs d’Austrasie, Sigebert donna à saint Alain une terre située à
Lavaur où il fit construire un monastère.

Voilà en quelques lignes la légende de saint Alain telle qu’elle nous est rapportée par
le manuscrit de Toulouse et dont la conclusion nous permet de penser qu’elle fut composée en
vue de l’édification des fidèles de Saint-Alain de Lavaur.


Vie bretonne de saint Alain

Voyons à présent la légende bretonne. Nous en avons conservé un seul exemplaire, qui
9
occupe les trois derniers feuillets de l’obituaire de Saint-Méen . Ce recueil nécrologique,
10
composé dans les années 1520 et achevé en 1550 , est passé à l’abbaye de Saint-Melaine de

8
Les limites probables du comté d’Herbauges devaient être celles-ci : la Loire au nord, la Sèvre nantaise à l’est,
le Grand Lay au sud et l’Océan Atlantique à l’ouest.
9
La copie du manuscrit est donnée en annexe. Je remercie chaleureusement Armelle Le Huërou pour la
communication de ce document ainsi que pour les transcriptions et traductions proposées.
10
D’après l’abbé DUINE, Inventaire liturgique de l’hagiographie bretonne, Paris, 1922, p. 198, le calendrier de
l’obituaire a été rédigé en 1525, avec révision et correction en l’année 1534. R. FAUWTIER, dans son article
4 11Rennes dans des circonstances que nous ignorons , peut-être à la suite de la sécularisation de
l’abbaye dans les années 1640. En tout cas, c’est à Rennes que Dom Lobineau a l’occasion de
le consulter en 1725 puisqu’il nous précise dans ses Vies des saints de Bretagne que le
document faisait alors partie du « Cartulaire de l’Abbaïe de Saint Melaine de Rennes » et
qu’il portait en titre la mention « Vie de saint Alain évêque, dont le corps repose dans l’église
12de Quimper » . Or le cartulaire de l’abbaye de Saint-Melaine ne comporte aucune vie de
13
saint Alain tandis que l’obituaire de Saint-Méen contient précisément une S. Alani episcopi
14
in ecclesia Corisopitensi requiescentis vita . Il s’agit donc manifestement du même
15
document, conservé aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale de France .

Une comparaison entre le texte de la vie aquitaine publiée dans les Acta Sanctorum et
celui de l’obituaire de Saint-Méen nous confirme bien les propos de Dom Lobineau, pour qui
la vie bretonne de saint Alain était une « copie manuscrite de la légende qu’on a attribué
d’abord à saint Elan [ou Alain] de Lavaur ». Le récit figurant dans l’obituaire est toutefois
bien plus succinct : si les sept premiers paragraphes de la vie aquitaine sont presque repris
intégralement et littéralement, les neuf paragraphes suivants ne sont repris que dans la
proportion d’un quart dans la vie bretonne. Toute la dernière partie de la légende est occultée
ou purgée notamment de ses indications géographiques. On ne dit plus que le saint a séjourné
en pays Basque, ni qu’il a mené des campagnes d’évangélisation chez les Slaves et chez les
Saxons. La construction d’un monastère à la suite d’un don royal est bien mentionnée à la fin
du récit mais l’indication précise du lieu (Lavaur dans la vie aquitaine) ne figure plus. Au
final, saint Alain est presque devenu un saint intemporel dont on a conservé les miracles et les
prodiges sans que l’on puisse dire précisément où s’est exercée sa mission.

Le rédacteur de la vie bretonne n’a cependant pas cru nécessaire d’adapter le texte
original au contexte breton. Il n’y a aucun ajout personnel, aucune modification substantielle
qui permettrait de penser que le saint soit passé par la Bretagne. On remarquera en outre que
le titre donné à la vie bretonne indique seulement que saint Alain fut évêque et que son corps

« Ingomar, historien breton », Mélanges d’histoire du Moyen Age offerts à M. Ferdinand Lot, 1925, p. 187,
e
défend quant à lui une datation définitive du recueil au milieu du 16 siècle, indiquant que « Dom Plaine donne
e
une description incomplète du manuscrit [la vita S. Mevenni] et le date, je ne sais pourquoi du 15 siècle. Or,
comme l’obituaire qui en forme le début porte, et ce n’est pas une addition, que René Duplanteix, poitevin, est
emort le 4 août 1544 (f° 22), il n’y a pas de doute possible, le manuscrit date au plus tôt du milieu du 16 siècle. »
Cf. DOM PLAINE, « Recherches bibliographiques sur les livres liturgiques de Bretagne », Bulletin de la Société
Archéologique du Finistère (BSAF), tome 14, 1887, p. 125
11
Cf. HUBERT LE BOURDELLES, « Vie de saint Josse avec commentaire historique et spirituel », Studi medievali,
tome 34/2, 1993, p. 883 (notes 68 et 70) et p. 885
12
GUY-ALEXIS LOBINEAU, Vies des saints de Bretagne, 1725, p. 164 avec l’indication du texte en latin : Vita
Sancti Alani Episcopi, in Ecclesia Corisopitensi requiescentis
13
Un examen attentif du microfilm du cartulaire conservé à la Bibliothèque Municipale de Rennes a confirmé ce
fait (Microfilm 1Mi22 consultable à la Bibliothèque des Champs Libres). Voir le descriptif détaillé du cartulaire
fourni par les auteurs du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France, tome 24,
1894, Ms 271, p. 132.
14
Cf. la notice de l’abbé DUINE, Inventaire..., p. 198-199. Le manuscrit de Saint-Méen comprend l’obituaire, le
cérémonial de l’abbaye, le calendrier liturgique et cinq vies de saints (Méen, Judicaël, Petroc, Judoc et Alain). La
confusion de Dom Lobineau trouve probablement son origine dans le conflit qui opposa dans les années 1640 les
Bénédictins de Saint-Maur, installés à l’abbaye de Saint-Méen depuis 1626, et Achille de Harlay, à la fois
évêque de Saint-Malo et abbé de Saint-Méen. Les dissensions furent si vives qu’à l’exception de deux vieux
moines, tous les autres se retirèrent à l’abbaye de Saint-Melaine de Rennes en 1643, emportant sans doute avec
eux les principaux manuscrits de Saint-Méen. Sur ce conflit, voir ce qu’en a dit l’abbé GUILLOTIN DE CORSON
dans le Pouillé historique de l’archevêché de Rennes, tome II, 1881, p. 126-127.
15
Le manuscrit a été acheté à l’abbaye de Saint-Melaine par la BnF en 1802-1803 et porte aujourd’hui la cote
BnF Ms latin 9889. Cf. notice et fiches bibliographiques sur le site de la BnF : http://ccfr.bnf.fr/portailccfr/
5 repose dans l’église de Quimper, sans qu’il soit précisé explicitement qu’il fut évêque du
diocèse de Cornouaille.


Le bréviaire gothique de Quimper

Le troisième et dernier document à faire état de la vie de saint Alain est le bréviaire
« gothique » de Quimper (ou Sanctorale Corisopitense). Il s’agit d’un ouvrage imprimé au
e
début du 16 siècle dont le seul exemplaire qui nous reste est conservé au musée Bollandien
16de Bruxelles . Dans le sanctoral de ce bréviaire, la vie de saint Alain y est développée en
neuf leçons à la date du 27 novembre et correspond également à la légende attribuée à saint
17
Alain de Lavaur .
18
Les variantes ont été indiquées en notes dans le texte des Acta Sanctorum . L’île
d’Yeu est ainsi nommée Oyem dans la vie aquitaine mais Oyam dans le bréviaire. Les
modifications apportées à la finale du récit – celle qui rapportait la fondation du monastère de
Lavaur – sont plus significatives : outre le fait que le nom du roi Sigebert (Sigebert III, roi
d’Austrasie de 630 à 656) soit remplacé par celui d’Aldebert, le nom du monastère (Vauro
dans la vie aquitaine, c’est-à-dire Lavaur) est carrément omis comme dans l’obituaire de
Saint-Méen.

Nous allons voir que la légende de saint Alain de Lavaur a elle-même été empruntée à
celle d’un personnage bien plus illustre : saint Amand d’Elnone.


Vie de saint Amand d’Elnone

A l’évidence, la vie du grand évangélisateur de la Gaule, évêque de Maastricht, est
bien plus assurée que celle de notre mystérieux saint Alain. Plusieurs anciennes abbayes se
réclament de lui, notamment celle d’Elnone dans le Nord (aujourd’hui Saint-Amand-les-
19Eaux) qu’il aurait fondé avant 639 avec le concours du roi Dagobert . L’ancienneté du culte à
Elnone est attestée par la présence des reliques du saint, évacuées en 882-883 vers l’abbaye de
Saint-Germain des Prés quand les Normands dévastèrent la ville. Une quarantaine de
communes portent les noms de Saint-Amand, Saint-Amant ou Saint-Amans, en France ou en
Belgique, répartis essentiellement dans le Nord, le Centre et le Sud-Ouest. On aurait tort
toutefois d’y voir systématiquement un indicateur des zones évangélisées par l’évêque de
eMaastricht car nous connaissons aussi un saint Amand, ermite en Périgord au 6 siècle, un
e
autre, évêque de Bordeaux au 5 siècle, un troisième – plus obscur – évêque de Rennes au
e 20
début du 6 siècle .

16 DOM FRANÇOIS PLAINE, Recherches bibliographiques…, p. 121. Cf. FRANÇOIS DUINE, « Bréviaires et missels
e
des églises et abbayes bretonnes de France antérieurs au 17 siècle », Bulletin et Mémoires de la Société
Archéologique d’Ille-et-Vilaine, tome 30, 1906, p. 145-147
17
LOUIS DE LACGER, « Saint Alain ou Elan de Lavaur », Revue historique des anciens diocèses d’Albi, Castres,
e eLavaur, 9 année, 2 série, numéro 11, Albi, 1912, p. 331. Le sanctoral d’un bréviaire, également nommé le
« propre des saints », présente jour après jour les saints spécialement honorés dans le diocèse. En général, plus
un saint est honoré, plus il a de leçons (lectures) dans l’office liturgique.
18
Acta Sanctorum février, Tome I, p. 854-855
19
HENRI PLATELLE, L’abbaye de Saint-Amand, sur le site :
http://bookline-03.valenciennes.fr/bib/accueil/Collections/abstamand.asp
20 Cet Amandus breton est donné comme prédécesseur de saint Melaine dans l’une des versions de la vita de ce
dernier, la moins ancienne d’après LOUIS DUCHESNE, Les anciens catalogues épiscopaux de la province de
Tours, Paris, 1890, p. 84. Cf. aussi du même auteur Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, tome 2, édition de
6
En Bretagne, le culte de saint Amand est bien présent comme nous pouvons le voir sur
la carte ci-dessous :



On distingue nettement deux pôles principaux. L’un d’eux gravite autour de Redon et
nous amène naturellement à penser à l’influence de l’abbaye Saint-Sauveur de Redon. L’autre
pôle pourrait être l’abbaye Sainte-Croix de Quimperlé. L’ancien prieuré de Locamand
(aujourd’hui en La Forêt Fouesnant) était en effet une dépendance des moines de Quimperlé,
également possessionnés à Groix.

La fréquence des lieux-dits Saint-Amand (Quéven, Asserac), Saint-Damant (Le Haut-
Corlay) ou Rosamand (Elliant), qui ne sont plus aujourd’hui que de simples noms de villages,
présume cependant l’existence d’anciennes chapelles placées sous le patronage du saint. C’est
aussi un indice de l’ancienneté du culte dans la région, indice renforcé par le nombre de
chapelles aujourd’hui disparues : Pipriac, Groix, Paule. L’importance du culte de saint Amand
– sans que l’on puisse toujours dire avec certitude s’il s’agit de l’apôtre des Gaules ou de
l’hypothétique évêque de Rennes – est également attestée par la titulature de plusieurs églises
paroissiales : Locamand, Cournon (avant son déclassement au profit du Sacré-Cœur de Jésus
en 1882), Trimer (en collaboration avec saint Michel puis saint Medrel).

L’absence de représentations du saint en dehors des églises ou chapelles mises sous
son patronage permet de penser que les dévotions populaires n’étaient toutefois pas très fortes

1910, p. 344 ; FRANÇOIS DUINE, « Memento des sources hagiographiques de l’histoire de Bretagne », Bulletin et
Mémoires de la Société Archéologique d’Ille-et-Vilaine, tome 46, 1918, p. 310
7 et que la fréquence des lieux – autant que leur disparition – résulte plutôt d’une volonté de
21
propagation du culte par les établissements monastiques .

La figure de saint Amand jouissait cependant au Haut Moyen Age d’un grand prestige
et le zèle missionnaire de l’apôtre n’y était sans doute pas étranger. Très tôt sa légende avait
été mise par écrit et elle fut recopiée à de nombreuses reprises. La vita Amandi primitive a
longtemps été attribuée à l’un de ses contemporains – un certain Baudemont – mais on pense
e 22
aujourd’hui qu’elle date plutôt du 8 siècle . La Bibliothèque de Valenciennes conserve trois
e
magnifiques manuscrits de cette version qui auraient été réalisés à l’abbaye d’Elnone aux 11
e 23et 12 siècles . Plus tard, d’autres versions plus réduites ont été rédigées, qui furent à leur
tour utilisées comme support pour la composition de nouvelles versions. C’est ainsi que le
texte que l’on peut lire dans la Légende dorée de Jacques de Voragine est un résumé de la
e
version de Jean de Mailly qui abrégeait une vita du 12 siècle attribuée à Philippe de
24
l’Aumône ou Philippe de Harvengt .

Intéressons-nous à présent au contenu de cette vie de saint Amand puisque c’est ici
que nous allons retrouver notre saint Alain. Il suffit de lire quelques lignes de la vita Amandi
ou de n’importe quelle version française pour se rendre compte très vite que nous avons
affaire à la même histoire : mêmes évènements, même chronologie, mêmes tournures de
25phrase . Alain et Amand ont les mêmes parents (Serenus et Amantia), ils sont tous deux
26 27natifs d’Aquitaine et tous deux entament leur vie érémitique par un séjour à l’île d’Yeu ,
etc. Il n’y a aucun doute possible : Alanus est Amandus.

Il ne s’agit même pas d’une légende recomposée et aménagée pour raconter la vie de
saint Alain, c’est bel et bien le texte de la vie de saint Amand, dont il nous reste plusieurs
exemplaires, que l’on a corrigé pour l’appliquer à saint Alain. Le texte de la vita Amandi a été
28
rédigé à Toulouse par le Dominicain Bernard Gui dans les années 1312-1329 et figure dans
la quatrième partie du Speculum Sanctorale (Miroir des Saints). Il nous reste cinq manuscrits
e
du 14 siècle pour ce volume : dans quatre d’entre eux nous trouvons la vie de S. Amando
episcopo à la date du 6 février, insérée entre celle de saint Vaast (6 février également) et celle
de sainte Scolastique (10 février). Cependant, dans l’un des manuscrits – le manuscrit 64 de
Toulouse – la vita ne concerne plus saint Amand mais saint Alain, quoiqu’elle figure toujours

21 La statue de saint Amand que l’on peut voir aujourd’hui dans l’église Notre-Dame d’Izel-Vor de la Forêt
Fouesnant provient de l’ancien prieuré de Locamand.
22 EDOUARD DE MOREAU, Saint Amand, apôtre de la Belgique et du Nord de la France, Louvain, 1927
23
FRANÇOISE SIMERAY, Vie de saint Amand, sur le site de la Bibliothèque de Valenciennes :
http://bookline-03.valenciennes.fr/bib/accueil/manu501.asp . L’intégralité des manuscrits est consultable en
ligne. Le texte a été retranscrit dans les Acta Sanctorum de février, tome 1, p. 848-854.
24 JACQUES DE VORAGINE, La légende dorée, édition de la Pléiade, 2004, p. 1175
25
La version française la plus proche de la version latine primitive est celle que l’on trouve chez PAUL GUERIN,
Les Petits Bollandistes, tome 2, édition de 1876, p. 336-348. LOUIS DE LACGER, « Saint Alain ou Elan de
Lavaur », op. cit. p. 331, a mis en comparaison des extraits de la Vie de saint Amand et celle de saint Alain : le
rapprochement met clairement en évidence le travail de composition du rédacteur de la vita Alani par rapport à
sa source.
26 e La vita primitive, rédigée à l’abbaye d’Elnone (Flandre) au 8 siècle, indique simplement l’Aquitaine comme
lieu de naissance de l’apôtre : Amandus (igitur sanctissimus atque religiosissimus) Aquitaniae partibus, haud
procùl à maris Oceani litore, c’est-à-dire « Amand (…) de la région Aquitaine, à proximité de l’Océan ». La vita
e
Alani, rédigée à Toulouse au 14 siècle, est plus précise : in pago Herbatilico non longè a littore Oceani Galliae,
c’est-à-dire « dans le pays d’Herbauges non loin des rives de l’Océan ».
27
Ogiam insulam dans la vita primitive, Oyem dans le manuscrit de Toulouse, Oyam dans l’obituaire de Saint-
Méen et dans le bréviaire de Quimper. Certains auteurs soutiennent qu’il ne s’agit pas de l’île d’Yeu mais du
village de Loie, paroisse de l’île de Ré. Cf. PAUL GUERIN, Les Petits Bollandistes…, p. 337.
28 Cf. supra, p. 3, note 5
8 29à la date du 6 février . La substitution ne s’est pas limitée au nom du héros puisque l’on a
également remplacé le nom du dernier monastère fondé par l’évêque de Maastricht : au lieu
de Nanto (Nant, dans le département actuel de l’Aveyron) dans les versions primitives, nous
30
avons à présent Vauro (Lavaur) dans les versions de Bernard Gui .



Le baptême de Sigebert par saint Amand

Pour Antoine Thomas, rédacteur de la notice sur Bernard Gui dans l’Histoire littéraire
de la France, le Dominicain ne peut être mêlé à cette usurpation d’identité : « Dans le ms 481
de Toulouse [= Ms 64], un faussaire a changé le nom d’Amandus en Alanus pour l’appliquer à
saint Alain, patron de Lavaur. Bernard Gui est étranger à cette supercherie mais déjà dans son
texte, quelle qu’en soit la cause, le nom de lieu Nanto, fourni par la plus ancienne vie de saint
31Amand, est remplacé par Vauro » . Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici qu’à l’époque
où Bernard Gui commence à rédiger son Sanctoral, Lavaur ne s’était pas encore affranchi de
32la tutelle de Toulouse pour se constituer en évêché distinct . L’attribution de la fondation du
monastère de Lavaur à saint Amand conférait à la cité un prestige indéniable qui a peut-être

29
LEOPOLD DELISLE, Notice sur les manuscrits de Bernard Gui, Paris, 1879, p. 284. C’est cette vie de saint
Amand qui a été reproduite dans les Acta Sanctorum. Le nom Amandus y est mentionné à vingt-sept reprises.
Léopold Delisle précise que le Ms 64 « fut exécuté, sous la direction de l’auteur [Bernard Gui], pour le couvent
des Frères Prêcheurs de Toulouse » (cette note figure textuellement dans le manuscrit).
30 Les versions diffèrent également sur le nom du souverain mérovingien qui aurait fait don de la terre à l’apôtre :
la vita Amandi primitive le nomme Childeric (Childeric II, roi des Francs de 662 à 675), la vie aquitaine de saint
Alain impute les faits à Sigebert (fils de Dagobert, roi des Francs d’Austrasie de 630 à 656) tandis que dans la
vie bretonne, le roi s’appelle Aldebert. C’est par une appellation similaire (Aulbert / Aubert) que l’on désignait
een Bretagne au début du 16 siècle Caribert (ou Haribert), roi d’Aquitaine de 629 à 632. Cf. ALAIN BOUCHARD,
Les grandes croniques de Bretaigne, 1514, feuillet 58 du Second Livre. Le correcteur a sans doute considéré
qu’un souverain austrasien ne pouvait en tout état de cause faire don d’une terre d’Aquitaine qui ne lui
appartenait pas.
31
ANTOINE THOMAS, « Bernard Gui, frère prêcheur », Histoire littéraire de la France, tome 35, Paris, 1921, p.
168
32 HIPPOLYTE CROZES, Monographie de l’ancienne cathédrale de Saint-Alain de Lavaur, Toulouse, 1865, p. 25 :
« le 26 septembre 1317, le territoire qui composait le diocèse de Lavaur fut démembré par le pape Jean XXII de
l’évêché de Toulouse ». La bulle d’institution date du 22 février 1318.
9 favorisé ses prétentions à devenir chef-lieu d’un diocèse autonome. Par ailleurs, on peut
difficilement concevoir que la substitution entre Amandus et Alanus qui va suivre se soit faite
sans l’assentiment express du maître d’œuvre ou des destinataires du manuscrit.


Bernard Gui remet son livre à Jean XXII


Le Speculum sanctorale ou Miroir des saints

Quoi qu’il en soit, le processus de la constitution de la vie de saint Alain est désormais
enclenché et – bien que les temps et les motivations ne soient pas du tout les mêmes en
Bretagne qu’à Lavaur – cette vita de substitution atteindra bientôt le duché breton. Le plagiat
étant indéniable, nous ne pouvons évidemment retenir quoi que ce soit de cette supercherie
pour retracer la biographie de notre saint Alain breton, ce qui signifie que nous n’avons en
10

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin